La France en délire, pendant les deux usurpations de Buonaparte, par M. Mouton-Fontenille de Laclotte,...

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Saint-Michel (Paris). 1815. In-8° , XX-187 p., frontisp. allégorique.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1815
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EN DÉLIRE,
PENDANT LES DEUX USURPATIONS
DE BUONAPARTE.
On trouve chez les mêmes Libraires toutes les
Nouveautés relatives aux circonstances, entr' autres:
Réponse à l'Auteur de l'Examen rapide du Gouvernement
des Bourbons, précédé d'un coup-d'oeil sur la Révo-
lution Française et sur le retour de Bonaparte , 1 vol.
in-8. broché, 1 fr. 80 c.
La France en convulsion pendant la seconde usurpation
de Bonaparte , par M. Mouton-Fontenille de Laclotte ,
1 vol. in-8. broché , 1 fr.
Procession de la Paroisse de St-Nizier de Lyon , à la
chapelle de Notre-Dame de Fourvières, par le même
Auteur , 30 cent. (*)
(*) Il s'est glissé deux failles d'impression :
Page 5, Magdeleines , lisez pénitentes ;
Page II , crédule, lisez croyant.
Tableau historique des événemens qui se sont passés à
Lyon depuis le retour de Bonaparte , jusqu'au rétablis-
sement de Louis XVIII ; contenant des détails peu con-
nus sur les principaux personnages qui ont figuré dans
notre Ville pendant l'interrègne , les discours des dépu-
tations présentées à Bonaparte lors de son séjour à Lyon,
avec ses réponses ; des particularités intéressantes sur
la guerre du Midi, la captivité et les malheurs du Duc
D'ANGOULÊME; les proclamations, adresses, motions les
plus remarquables des Généraux , Préfets, et autres
agens de Bonaparte , etc. etc. ; seconde édition, revue
et corrigée avec soin ; augmentée d'un grand nombre de
traits de dévouement, de preuves de fidélité données
par des Lyonnais, pendant la seconde usurpation,
vol. in-8.° broché, 3 fr.
LA FRANCE
EN DELIRE,
PENDANT LES DEUX USURPATIONS
DE BUONAPARTE.
Par M. MOUTON-FONTENILLE DE LACLOTTE ,
Auteur de la France en convulsion.
Les Philosophes du dix-huitième siècle ont
écrit, tonné , fulminé contre la traite des
Nègres , et dans le dix-neuvième siècle, on a
fait en France la traite des Blancs. Dans le
Nouveau-Monde, on vendait les hommes en
masse ; dans notre infortunée Patrie , on dé-
crétait annuellement en masse ,la coupe réglée
des Français.
A PARIS,
Chez SAINT-MICHEL , Libraire , quai des Augnstins ;
ET A LYON,
Ghez GUYOT frères , Libraires , rue Mercière , n.° 39.
1815.
J.-M.BOURSY, IMPRIMEUR,RUE POULAILLERIE.
AVANT-PROPOS.
LE génie du mal planant sur la France, a
enfanté les Idées libérales (*). D'après ces idées
subversives de tout principe, de toute morale,
de tout honneur, il fallait t pour être à la
hauteur des circonstances impériales , renier
son Dieu, son Roi, sa Religion , abjurer la
vertu , encenser le crime, applaudir le vice , et
voir blanc ce qui était noir.
D'après les Idées libérales, il fallait chan-
ger de Dynastie, mettre un usurpateur à la
place d'un Roi légitime , prêter serment de
fidélité à un étranger , signer l'expulsion des
Rourbons, la proscription de l'homme de bien,
le renversement de l'ordre social, et placer le
diadême de St. Louis sur la tête d'un Corse.
D'après les Idées libérales , « un usurpateur
tient la place du Souverain légitime : rebelle à
son Prince , il déclare en état de rébellion tous
ceux qui refusent de se soumettre à son auto-
rité. Il s'empare de l'opinion publique pour) la
fausser, de la liberté civile pour l'anéantir,
(*) Je veux parler Ici non de l'usage , mais de l'abus des
Idées libérales , et de la morale prêchée par les Fédérés
dans les clubs de 1815.
vj AVANT-PROPOS.
des tribunaux pour assassiner , de toutes les
places pour les donner à ses créatures. »
» D'après les Idées libérales, l'usurpateur
établit le pouvoir militaire au-dessus de tous
les pouvoirs, écrase tous les droits sous la
puissance des bayonneltes, couvre son pays de
traîtres, d'espions , de bastilles et d'ennemis ;
il porte un système d'usurpation sur tous les
peuples qui n'ont pas voulu le reconnaître , et
un plan de dévastation dans tous les pays qui
ont tenté sa cupidité. »
D'après les Idées libérales , il fallait allu-
mer les torches du gouvernement révolution-
naire , secouer le brandon de la discorde ,
égarer les esprits, bouleverser le globe, couvrir
la terre de cendres et'de carnage : il fallait
égorger les prêtres et les nobles , détruire les
églises, dépouiller les riches de leur fortune,
tourmenter les vivons et les morts , pro-
faner les monumens funèbres de nos aïeux
et établir sur la terre le règne de l'irréligion et
de l'impiété.
D'après les Idées libérales , il fallait ache-
ver tous les forfaits commencés, et renouveler,
selon l'expression sublime de Laharpe,
« Tous les crimes connus, tous les crimes commis,
» Depuis le sang d'Abel, jusqu'au sang de Louis. »,
AVANT-PROPOS. vij
Avec les Idées libérales, il fallait provoquer
l'invasion du territoire français , le bombar-
dement des villes , la dévastation des campa-
gnes , créer les corps francs pour le maintien
et la conservation des personnes et des pro-
priétés , hérisser la France de redoutes , futurs
sépulcres des alliés.
Avec les Idées libérales, il fallait abandon-
ner ses dieux pénates , vivre dans les bois , se
nourrir de l'air du temps , confier la défense
des villes à des femmes âgées. Leur vue devait
méduser les Cosaques, et produire sur les yeux
de ces terribles enfans du Nord , les effets
du bouclier enchanté d'Atlant , et à leurs
oreilles, le bruit épouvantable du cor magique
d'Astolphe.
Avec les Idées libérales, les Pères Conscrits
sont invités à mourir sur leurs chaises curules,
à endurer pour l'honneur et la gloire de l'état,
quelques petites incivilités, au risque même de
se voir, arracher de leurs sièges-libéraux , par
leurs barbes ou leurs moustaches sénatoriales-
libérales.
Avec les Idées libérales , il faut voir couleur
de rose et pêcher en eau trouble. Il n'est plus
permis de marcher droit, il faut aller clopin
dopant , galoper par monts et par vaux .
viij AVANT-PROPOS.
accommoder à la même sauce la raison et la
folie. En un mot, avec le télescope des idées
libérales , on découvre que la Nation française
n'est pas digne de Napoléon-le-Grand.
Avec les Idées libérales, « on voit un Corse
en France catholique, au Caire musulman,
s'appliquer tour -à- tour la croix ou le tur-
ban. Contre une couronne il change son bonnet.
A Toulon terroriste, à Paris mitrailleur, en
France spoliateur, en Europe dévastateur ,
par-tout anarchiste, il sue le crime, et se fait
Empereur. »
Avec les Idées libérales, «les Lys sont dévorés
par des abeilles qui en pompent le doux nectar;
mais au lieu d'en nourrir un peuple égaré,
elles ne font que le blesser. »
Avec les Idées libérales , il faut se berner
de fariboles, de contes bleus , de sornettes,
d'historiettes , d'amusettes , de graine de
niais, diriger l'esprit public par des spectacles,
et enjambant les deux mondes , embrasser
d'une main l'orient, et toucher de l'autre
l'occident.
Avec les Idées libérales, on voit Napoléon-
le-Grand arriver au grand galop , s'enfuir
ventre-à-terre, se sauver par terre et par mer,
AVANT-PROPOS. ix
aller en pays lointain. On l'entend murmurer
entre ses dents: Veni , vidi, fugi.
Avec les Idées libérales , la Religion est
regardée comme une niaiserie, le Roi comme
un fantôme , Napoléon comme un grand
homme. « L'INFINI sépare Sa Majesté impé-
riale du reste des Mortels.
Avec les Idées libérales, Louis XVIII était
définitivement proscrit, Buonaparte universel-
lement béni, Marie-Louise incessamment cou-
ronnée , son fils bientôt ramené, la France à
jamais sauvée.
Avec les Idées libérales, on faisait des châ-
teaux en Espagne, suivis des jongleries impé-
riales du Champ de Mai, du couronnement
de l'Impératrice, etc., etc., etc. Sa Majesté
est annoncée, attendue, des voitures vont la
chercher, et chacun se demande : Anne ma
soeur, ne vois-tu rien venir ?
Avec les Idées libérales, la paix générale
est pompeusement annoncée, la guerre civile
et étrangère soigneusement cachée. Leur bou-
quet se compose de l'invasion européenne et de
ses suites , ou de la défense de là cause impér
riale et de ses terribles effets.
Avec les Idées libérales, rien de plus certain
x AVANT-PROPOS.
que les magnifiques victoires du roitelet Murat,
écrasé par le colosse de l' Allemagne ; et on ne
voit pas que l'échauffourée et sur-tout la chute
aussi honteuse que rapide de cet aventurier
qui avait mis sa fidélité à l'encan , annonce
que la dernière heure du tyran a sonné.
Avec les Idées libérales, il faut arborer les
couleurs de l'anarchie et du despotisme, pla-
cer sous la sauve-garde de tous les citoyens, la
cocarde, le drapeau et le pavillon tricolores ,
et leurs compagnes de voyage les aigles impé-
riales. Avis au public : « Tout gouvernement
qui n'adoptera pas les couleurs nationales ,
n'aura qu'une existence éphémère. » Ainsi le
dit Napoléon-le-Grand, et il faut le croire.
Avec les Idées libérales, le trouble règne
dans l'état, la discorde dans les familles. La
flèche empoisonnée de la dénonciation siffle
sur toutes les têtes.
Avec les Idées libérales, une victoire annonce
une nouvelle conscription, on cherche la gloire
dans le meurtre, l'inhumanité succède à la
philantropie ; les revenus de l'état sont absor-
bés deux ans d'avance.
Avec les Idées libérales , on met au nombre
des merveilles du régime impérial, la conscrip-
AVANT-PROPOS. xj
tion , les levées en masse, la traite des Fran-
çais , l'organisation des conscrits en coupe
réglée , l'établissement des gardes d'honneur ,
des corps francs , des cohortes, des bans et
arrière-bans , les emprunts forcés, les loge-
mens, les commissions militaires , et autres
facéties de ce genre.
Avec les Idées libérales , le Duc d'Enghien
est assassiné, Pichegru étranglé , Moreau
exilé , le Pape prisonnier, le Roi d'Espagne
trompé , son fis enfermé : toutes gentillesses
qui sont les menus plaisirs et les passe-temps
de Sa Majesté impériale.
Avec les Idées libérales, l'armée s'est sou-
levée contre son Souverain légitime; la Magis-
trature a complimenté en longues simares un
fugitif échappé du sein des mers ; et le peuple
dans un transport d'amour et de joie, a hurlé
de tout son coeur,, de toute son ame , de toutes
ses forces, aux oreilles du tyran impérial :
A bas les Prêtres, à bas les Aristocrates, à bas
les Royalistes, à bas les Bourbons , à bas le
Ciel, à bas Dieu, vive l'Enfer, vive Napoléon.
Ces cris mélodieux ont réalisé en France l'ou-
verture de la boite de Pandore.
Les Idées libérales ont produit la manie des
fédérations , ressuscité les Jacobins, engendré
xij AVANT-PROPOS.
les Sans-culottes-culottés, rouvert les clubs ,
ranimé les monstrueuses espérances des hommes
immoraux, toutes facéties qui ne sont que des .
peccadilles. Elles ont mené à leur suite , la honte
et l'infamie, la guerre et ses fléaux, le crime
et ses appas, l'immoralité et ses charmes ; et
pour un grand nombre, les chagrins cuisans,
les repentirs amers, les pleurs et les grincement
de dents.
Les idées libérales enfin, ont bouleversé les
têtes , électrisé les esprits , aveuglé les mili-
taires , contenté les magistrats, satisfait les
philosophes , charmé les méchans , flatté les
orgueilleux , séduit les faibles, agité les fous,
égaré les imbéciles, caressé l'intérêt, servi la
cupidité, nourri toutes les passions , et avec
de tels appas , elle ont plu au grand nombre.
Voilà le fruit des idées libérales. Voici leur
généalogie pendant vingt-cinq ans.
Le désir du bien, l'espérance du mieux, ont
engendré les Etats-Généraux.
Les Etats-Généraux ont engendré la disso-
lution des trois Corps de l'état.
La dissolution des trois Corps de l'état, a
engendré la Révolution.
AVANT-PROPOS. xiij
La Révolution a engendré.l'Assemblée cons-
tituante.
L'Assemblée constituante a engendré l'As-
semblée législative.
L'Assemblée législative a engendré la Con-
vention.
La Convention a engendré les Jacobins et les
Régicides.
Les Jacobins et les Régicides ont engendré le
Comité de salut public. ( Ce mot de salut pu-
blic , doit s'entendre dans le sens des idées
libérales.)
Le Comité de salut public a engendré le Di-
rectoire.
Le Directoire a engendré Baras, de qui est
né Ruonaparte, surnommé Napoléon-le-Grand,
Corse et non Français d'origine.
Napoléon-le-Grand , dit Nicolas Buona-
parte, peu reconnaissant des bienfaits de son
père adoptif qui ne valait pas mieux que son
cher filleul qu'il a chassé du trône directorial
à peu près comme Jupiter chassa du ciel le
père des Cyclopes , a engendré les Ronapar-
tistes.
Les Bonapartistes ont engendré les Fédérés,
xiv AVANT-PROPOS.
Les Fédérés ont engendré les idées libérales-
impériales.
Les idées libérales-impériales ont engendré
le régime impérial-libéral.
Le régime impérial-libéral, a engendré le
délire impérial-libéral.
Le délire impérial-libéral dont la famille
est nombreuse, a engendré pendant trois mois
une foule d'enfans impériaux-libéraux. Ces
charmans Adonis sont l'impiété , l'irréligion ,
l'athéisme, l'immoralité, l'orgueil, les per-
fidies, les trahisons, les parjures, la violation
des sermens , les insurrections populaires ,
l'anarchie , le despotisme militaire , les levées
en masse ; les simples, doubles , triples vio-
lettes; les girouettes ; les innombrables, les
incalculables , les incommensurables folies
impériales-libérales, desquelles est né l'Ou-
vrage que je publie aujourd'hui. En voici le
plan.
Premièrement j'esquisse le Portrait historique
de Buonaparte, et je l'habille avec des idées
libérales-royales. Ainsi représenté, il devient
mon point de mire. Jeté en avant comme une
sentinelle perdue, je le mets en évidence, je
AVANT-PROPOS. xv
le place en scène, comme l'idole des chaux
et nombreux partisans du régime impérial-
libéral.
Immédiatement après le portrait de l'usur-
pateur, je présente un Tableau auquel il a
long-temps et fortement travaillé. Je veux parler
de la Conscription. BUONAPARTE et la
CONSCRIPTION!... Ces deux mots qui ont
dévasté le monde, doivent se trouver sur la
même ligne.
Secondement j'examine les causes qui ont
fait des partisans à Napoléon le grand-libéral.
Je les divise en deux classes.
La première renferme les petites causes,
savoir :
I.° La faiblesse, l'imbécillité , la folie.
La seconde présente les grandes et très-
grandes causes.
II.° L'intérêt, la plus puissante.
III.° L'orgueil, la plus redoutable.
IV.° L'immoralité, la plus nombreuse.
Voilà le dénombrement des causes du délire
impérial-libéral.
Voilà les armes des satellites du régime impé-
rial-libéral.
xvj AVANT-PROPOS.
Voilà le tableau généalogique des idées
impérial es-libérales.
Ayant des objets à décrire en masse, je
ne m'amuserai pas aux détails. Je dois moins
m'occuper des hommes que des choses. L'his-
torien est l'ennemi du vice , et non l'ennemi
personnel des hommes vicieux. Dans ce siècle
criminel il aurait trop d'assauts à soutenir.
Ainsi, que mes lecteurs soient tranquilles. Je
laisse à d'autres le malin plaisir de leur pro-
curer une hideuse célébrité. La nomenclature
de leurs noms serait ici superflue.
Mais si je refuse une citation au crime, je
dois un hommage à la vertu. Les noms des
hommes de bien figurent avec éclat dans mon
Ouvrage, ceux des médians en souilleraient
les pages.
En faisant connaître les maux qui ont pesé
si cruellement sur la France depuis 25 ans,
je me suis proposé de présenter aux jeunes gens
un tableau fidèle des excès qu'on leur avait
toujours soigneusement déguisés. On faisait
devant eux le procès criminel au règne des
Bourbons, et l'apothéose du régime de Buona-
parte. Leur éducation trop négligée pendant
les temps orageux de la révolution, va devenir
l'objet de la sollicitude d'un gouvernement
AVANT-PROPOS. xvij
paternel. En échappant à la tyrannie de Buona-
parte, ils sont sortis des mains d'un usur-
pateur qui ne cherchait que leur ruine. En se
plaçant sous l'égide tutèlaire de Louis XVIII,
ils retrouvent un père et un ami dans un-
Monarque légitime. Buonaparte voulait que
tous les Français se sacrifiassent et mou-
russent pour lui, LOUIS X VIII veut que
tous les Français vivent pour être heureux et
pour l'aimer. Qu'ils sachent que nous avons
pour Roi, un SAGE: pour Héritiers du Trône,
des PRINCES MAGNANIMES : pour future
Reine, une HEROÏNE , et que pour être
ennemi des BOURBONS, il faut avoir l'ame
d'un Fédéré.
Jeunes gens, arborez la couleur sans tache :
prenez pour signe de ralliement, le panache
d'Henri IV : pour drapeau, l'étendard des lys :
pour devise, le Roi et I'HONNEUR. Avec de
tels guides vous ne pourrez jamais vous
égarer.
Conservez dans tous les temps pour l'auguste
famille des Rourbons, Princes l'honneur,
la gloire et l'orgueil de la France , ce res-
pect que commande leur rang, cet amour que
revendiquent leurs vertus, et que le malheur
a rendu plus vif et plus touchant. Le retour
2
xvirj AVA N T-PROPOS.
de Louis XVIII nous fait voir l'arc-en-ciel qui
vient après l'orage annoncer aux Français,
la fin du courroux céleste. Ma voix vous adresse
ces paroles de l'écriture : Hodie, si vocem Do-
mini audieritis , nolite obdurare corda vestra.
Répétez le cri français régénérateur, de
Vive le Roi ! ce cri la terreur et le désespoir des
factieux, la joie et la consolation des adora-
teurs du Dieu de S. Louis , des fidèles servi-
teurs du Roi, des Ministres de la religion : ce
cri de tous les coeurs , et de tous les âges : ce
cri libérateur que bégaie l'enfance , que pro-
nonce la jeunesse, que répète l'âge mur, que
balbutie la vieillesse, que révère l'innocence ,
que chérit le Français , et auquel la religion
met le sceau dans le chant du Domine, salvum
fac regem !
Persuadé que la meilleure manière de désa-
buser les jeunes gens des fausses idées qu'on
leur a données de Buonaparte, c'est de leur
présenter la vérité , j'ai mis à la suite de mon
ouvrage des notes qui éclairciront mon texte
et lui serviront de commentaire. Des anecdotes,
des faits curieux , de tristes vérités, trop sou-
vent hélas ! d'affreux tableaux , leur montre-
ront sous son vrai jour, l'homme qu'on s'est
plu à leur présenter défiguré, falsifié, déguisé
AVANT-PROPOS. xix
de mille manières , et toujours revêtu des plus
brillantes couleurs. Mais le monde dévasté par
sa folle ambition , est le tribunal devant le-
quel il est sommé de comparaître. Ses actions
criminelles sont les juges qui le condamneront ;
la haine , le mépris de Ses contemporains et
des siècles futurs, seront le châtiment de ses
forfaits. « Les romans de sa fortune viennent
définir , les pages de l'histoire s'ouvrent. »
Les jeunes gens verront couler devant lui un
torrent de basses et serviles adulations, s'éle-
ver perpétuellement devant son trône usurpé ,
une fumée épaisse d'encens que lui prodi-
guaient tour-à-tour l' éloquence , la poésie ,
la chaire et le barreau. Des nommes-reptiles
se glissaient sans cesse, s'agitaient en tout
sens devant ce monstrueux serpent qui les
flattait, les caressait au besoin , et qui les
enveloppait ensuite de la bave de son souffle
empesté, pour les dévorer lorsqu'ils ne lui
étaient plus utiles. Ils apprendront enfin que
si Buonaparte a été long-temps pour eux
somme pour tant d'autres,une énigme difficile
à deviner, c'est parce que cette énigme a été
proposée en sens inverse. On a voulu présenter
sous les formes gracieuses de l'Apollon du
Belvédère, un spectre hideux, informe, altéré
xx AVANT-PROPOS.
et couvert de sang, Bellua Corsica, sorti du
tombeau de la monarchie.
Lorsque les jeunes gens auront lu avec atten-
tion mon ouvrage, ils connaîtront la vérité de
son titre. Je leur dirai avec un écrivain : « Il
est des époques où les Nations en délire com-
mettent des horreurs dont il répugne de rap-
pder le souvenir et que l'on voudrait cacher
à la postérité. »
LA FRANCE
EN DELIRE,
PENDANT LES DEUX USURPATIONS
DE BUONAPARTE.
PREMIÈRE PARTIE.
I. Portrait Historique de Buonaparte.
DUONAPARTE surnommé Napoléon-le-Grand
pour d'insignes folies, et qu'on a fait grand, par-
ce qu'on ne le connaissait guères, est en sens
inverse des astres. Plus on s'approche d'eux,
plus ils paraissent grands. Plus on s'approche
de Buonaparte, plus il semble petit Le colosse
phantasmagorique de cet enfant du crime , n'a
paru monstrueux qu'aux yeux de ceux qui n'ont
voulu le voir qu'avec un microscope. Il res-
semble à ces figures magiques qui se dessinent,
d'une manière gigantesque dans l'éloignement,
et qui se dissipent aussitôt qu'on s'approche
pour les reconnaître. Plus le géant grandit,
plus la France devient pygmée. « Buonaparte,
2 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
» dit M. de Pradt, est un personnage historique
» entré dans le domaine de la, postérité. Sa
» mort à la vie royale et civile, permet aujour-
» d'hui toutes les révélations. »
Traçons le portrait de cet usurpateur, avec le
burin de l'histoire, la plume de la,vérité, le
cachet de l'observation , et considérons-le sous
deux points de vue, comme Militaire et comme
Homme d'état.
Buonaparte dont le nom a été surchargé d'une
foule d'épithètes toutes plus extravagantes les
unes que les autres, est un petit homme de
mauvaise mine , qui n'a mérité ni au physique
ni au moral, le nom de grand que de vils adu-
lateurs lui ont donné. Son teint olivâtre et cui-
vreux, son regard farouche, sa voix rauque et
désagréable , ne démontrent que trop la féro-
cité de son caractère. Que. de sentences de
mort sont sorties de sa bouche! que de victimes
il a sacrifiées à sa colère, à sa haine, à sa jalou-
sie , à sa fureur , à son insatiable ambition !
Destructeur du genre humain, c'est à lui que
s'appliquent ces paroles de l'écriture : Hicnatus
est in mortem multorum in Israël.
Sombre, farouche, violent dans ses momens
de colère et d'emportement, il n'a jamais connu
la pitié, l'amour, ni l'amitié ; le Ciel lui avait
refusé le don des larmes. On n'a vu sur ses
DE BUONAFARTE. 3
lèvres que le sourire du crime. Il n'a jamais dit
un bon mot,ni fait aucune repartie spirituelle ou
agréable. On ne cite de lui,ni ces saillies naïves
d'Henri IV, ni aucune de ces magnifiques repar-
ties de Louis XIV. Tous les impromptus qu'on
lui prête, étaient des réponses préparées à loisir.
Au défaut d'esprit que la nature lui a refusé, on
a voulu lui donner du génie. Incapable d'appré-
cier même les hommes dont la réputation a
survécu aux siècles , il appliquait à Henri- le-
Grand ce qui lui convenait parfaitement, il
appelait ce prince, le Roi de lacanaille(1).
Les poëtes en parodiant ses propres paroles.,
l'ont appelé la canaille des Rois.
Jamais tyran n'a été plus flagorné , plus
encensé, plus loué, plus prôné que Buonaparte,
peut-être aussi parce que jamais tyran n'a été
entouré d'adulateurs plus vils (2). Les hommes
de sang et de boue qui composaient sa cour, et
qui lui ont voué une bassesse qu'ils ne sauraient
plus porter à un autre , en auraient fait s'ils
avaient pu, une divinité. Il en était en effet une,
mais une divinité infernale. Il semble que plus
il commettait de crimes , et plus le nombre de
ses partisans augmentait. Monté sur le trône
par des forfaits , il n'a trouvé dans ses courti-
sans, que des ministres de ses cruautés. A ses
ordres , un de ses affidés immole le Duc
4 I. PARTIE. PORTAIT HISTORIQUE
d'Enghien (3), dont il avait été le condisciple
de collège; des scélérats étranglent Pichegru(4);
des juges condamnent Moreau (5). Plein de
mépris pour l'espèce humaine, persuadé que
les hommes n'étaient faits que pour servir de
marchepied à son trône, il les subjugue, les
immole, les sacrifie , les enchaîne à son char,
il se joue de leurs biens, de leur réputation, de
leurs persounes. Se croyant supérieur à tous
les hommes, il les estimait fort peu, parce
qu'il les jugeait d'après lui-même. Tantôt il
arrache le Pape de son siège, et sans respect
pour son âge septuagénaire et pour sa dignité
de souverain, le fait traîner de prison en prison}
il attire le Roi d'Espagne dans un piège et le fait
prisonnier ; tantôt il corrompt les généraux
ennemis, trompe les gardes qui le surveillent,
et fallacieux pacificateur, violant tous ses ser-
mens, ses traités, ses promesses, il sort de
l'île d'Elbe pour ensanglanter une dernière fois
l'Europe.
Quelques personnes en jugeant Buonaparte
comme militaire, ont eu l'impudeur de le com-
parer à Alexandre, et lui ont donné le nom de
Napoléon-le-Grand (6). Ce serait faire une
injure à la mémoire du conquérant Macédonien
dont toutes les entreprises ont été marquées
au coin du génie, que de le comparer à un
DE BUONAPARTE. 5
aventurier qui n'a jamais connu les vrais prin-
cipes de l'art militaire. Alexandre a fait des
actions immortelles avec une poignée de sol-
dats. Buonaparte n'a dû ses succès qu'au nombre
immen se et au courage de ses troupes. Alexandre
né roi, a commencé et fini sa carrière, dit
Chateaubriant, par deux mots sublimes (7).
Toujours beau, toujours jeune, toujours heu-
reux , il a obtenu de ses contemporains et de
la postérité le nom de grand et d'invincible.
Les siècles qui l'ont suivi n'ont produit que
César qui puisse contrebalancer sa gloire mi-
litaire.
Buonaparte d'une naissance équivoque n'a dû
son élévation qu'à la révolution. Soldat, général,
consul, il jeta l'écharpe consulaire pour ceindre
le bandeau des monarques. Devenu César,
il changea de nom sans changer de puissance.
« N'osant pas être roi,c'est-à-dire succéder à un
nom sacré pour les Français , il s'éleva à la
dignité d'empereur. » Trouvant le trône des
Bourbons vacant,il a osé s'y asseoir, mais sa tête
trop faible pour supporter le poids immense
d'une couronne, a succombé sous un fardeau
aussi lourd. Ensanglantée , flétrie entre ses
mains , elle lui a été enlevée avec l'empire et
l'honneur. Il n'est pas dansla nature de l'homme
quel qu'il soit de n'être point ébloui de l'éclat
6 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
du trône, si le trône ne fut pas son berceau!..
L'adversité fit disparaître le prestige de sa
gloire , et l'homme de la prospérité.
Condamné à vivre et à mourir sans amis,
Buonaparte a éprouvé tous les caprices de la
fortune : victoires , défaites, succès , revers ,
gloire, ignominie, puissance, faiblesse , gran-
deur, nullité; ordonnant des proscriptions et
proscrit à son tour; détrônant les rois, et deux
fois détrôné ; alternativement l'idole et l'exé-
cration du peuple; encensé et vilipendé, fla-
gorné et conspué, craint et abhorré. Son éléva-
tion a été criminelle, son règne sanguinaire, sa
chute honteuse. Sur les sanglans débris du
trône légitime, il avait élevé un trône impérial,
son glaive destructeur était devenu le sceptre
avec lequel il voulait gouverner le monde. Et
c'est entre les mains d'un Corse, d'un homme
issu d'une nation parmi laquelle les Romains
dédaignaient de faire des esclaves, d'un usur-
pateur souillé du sang des Bourbons, que des
hommes indignes du nom Français , voulaient
remettre l'héritage de nos Rois , et le trône
d'Henri-le-Grand qui fit adorer la royauté'.
Guerrier féroce, ignorant les vrais principes
de l'art militaire , et la savante tactique des
grands généraux du siècle de Louis XIV, il a
fait rétrograder cet art, il l'a dénaturé, et en
DE BUONAPARTE. 7
le dénaturant il l'a rendu plus meurtrier. «Sa
» prospérité n'a point été l'ouvrage de son
» génie, dit Chateaubriant, nous l'avons cru
» le fils de ses oeuvres, lorsqu'il n'était que le
» fils de notre puissance. »
L'exaltation qu'il trouva dans la tête des
soldats de la révolution formés sous nos plus
habiles généraux, ses proclamations incen-
diaires , les secours que lui fournirent par-
tout les propagandistes , tout cela lui avait
donné une force qui déconcerta les plus braves
et les plus anciens généraux de l'Europe, et
peut expliquer l'énigme de ses premières
quetés (8). Toute sa science consistait à faire
la guerre avec des armées innombrables hors de
proportion avec la population de la France,
qu'il a détruites en quelques années. Tout son
savoir se réduisait à attaquer successivement
ses ennemis les uns après les autres, avec des
troupes bien aguerries , remplies d'ardeur et
de courage, souvent supérieures en nombre, et
accoutumées à vaincre. Pour gagner un champ
de bataille,quelques lieues de terrain, emporter
des retranchemens, il faisait périr quarante,
cinquante mille hommes. Les victoires insi-
gnifiantes de Lutzen et de Bautzen qu'on peut
appeler d'épouvantables boucheries, ont coûté
quatre-vingt mille Français. Il sacrifiait souvent
8 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
ses meilleurs généraux et les traitait de lâches
lorsqu'ils lui représentaient qu'il les exposait
à un danger inutile. «S'attribuant ainsi à lui seul
tout l'honneur de leurs exploits, il était le vam-
pire de leur gloire. » J'empalerai dix régimens,
disait-il, pour en faire obéir un. Quel mot !
« Buonaparte ne doit ses triomphes, disait l'in-
» fortuné Duc d"Engbien, qu'au peu de prix qu'il
» met à la vie du soldat. Tant que les autres Puis-»
» sauces ne lui opposeront pas un pareil système
» de guerre , elles peuvent compter sur des re-
» vers. C'est en jetant des bataillons entiers sur
» de la cavalerie ennemie,c'est en ne
» comptant point les morts et les blessés., que
» ce prétendu grand capitaine est parvenu à
» séduire l'Europe par l'éclat de ses armes. »
Ces mots si profonds causèrent la perte du
petit-fils du grand Condé. Jamais Buonaparte
ne put lui pardonner d'avoir deviné le secret
de sa tactique (9).
Se portant successivement en Egypte , en-
Italie , en Espagne , en Portugal, en Alle-
magne, en Prusse, en Russie, à Leipsick,
dans la Belgique , avec des masses d'hommes,
il a fait périr en quelques campagnes , des
millions de soldats. Honteusement chassé de.
tous les pays de l'Europe, il a perdu en quelques
années, le fruit de vingt-cinq ans de victoires
DE BUONAPARTE. 9
et de conquêtes. Il a jonché de cadavres français
les plaines de l'Europe, depuis Lisbonne jus-
qu'à Moscou, et « a offert l'effroyable tableau.
du vaste continent couvert des ossemens con-
fondus des Français et des autres peuples de
l'Europe qu'il n'a précipités dans la guerre que
pour remplir la terre du bruit de son nom. »
Deux fois déchu du trône par un croisade géné-
rale de tous les souverains et de tous les peu-
ples de l'Europe, il a joué successivement le
rôle d'un usurpateur sanguinaire , d'un tyran
féroce, d'un conquérant barbare, d'un géné-
ral trop lâche pour mourir en solfiat, d'un
militaire sans prévoyance, d'un souverain sans
honneur, et d'un scélérat fait pour mourir
sur un gibet.
C'est sous le règne de Buonaparte qu'on a
froidement calculé la vie des soldats. Fallait-il
emporter une redoute? on s'informait du nombre
de canons dont elle était garnie. On supputait le
nombre de coups que chaque pièce pouvait tirer,
du nombre d'hommes que chaque coup pouvait
tuer ou mettre hors de combat. S'il fallait dix
mille hommes, on en faisait marcher vingt mille,
on en perdait la moitié, et la redoute était
emportée. Voilà la tactique militaire de Napo-
léon surnommé le grand (10). « La guerre sous
le Tamerlan du dix-neuvième siècle s'est faite
10 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
avec la conscription, des armées d'un million
de soldats et des flots de sang humain. « Le
» désordre et le mensonge, dit M. de la Maison-
» Fort, marchaient devant lui; une moitié de
» ses ennemis lui servait à affaiblir l'autre ;
» c'est la désunion qui lui livrait le monde,
» c'est l'union qui vient de le conquérir. » (I I)
Après un combat il s'informait du nombre
des chevaux qui avaient péri, et jamais de celui
des hommes. Sur le champ de bataille, il se
délectait à la vue des cadavres, des troncs
mutilés, des membres épars , sanglans ; ses
oreilles étaient agréablement frappées du bruit
des canons, des cris des blessés, des gémisse-
mens des mourans, des hurlemens de ceux qui
demandaient à grands cris qu'on les ache-
vât (12). Il appelait les conscrits, la matière
première et la chair à canon.
« La plume d'un Français , dit M. de Cha-
» teaubriant, se refuserait à peindre l'hor-
» reur de ses champs de bataille. Un homme
» blessé devient pour Buonaparte un fardeau :
» tant mieux s'il meurt, ou en est débarrassé.
» Des monceaux de soldats mutilés, jetés pêle-
» mêle dans un coin , restent quelquefois des
» jours et des semaines sans être pansés : il
» n'y a plus d'hôpitaux assez vastes pour con-
» tenir les malades, d'une armée de sept ou
DE BUONAPARTE. 11
» huit cent mille hommes , plus assez de chi-
» rurgieus pour les soigner. Nulle précaution
» prise pour eux par le bourreau des Français:
» point de pharmacie , point d'ambulance ,
» quelquefois même pas d'instrumens pour
» couper les membres fracassés. Dans la cam-
» pagne de Moscou , faute de charpie , on
» pansait les blessés avec du foin, le foin
» manqua , ils moururent. ». Voilà comme
Napoléon surnommé le grand (on aurait dû
ajouter destructeur), a traité les hommes qu'il
faisait servir à sa férocité , à ses projets ambi-
tieux. Et c'est ce monstre couvert du sang de
tous les peuples de l'Europe , que des conspi-
rateurs ont voulu donner pour chef à la nation!
Il ne manquait plus à la honte des Français que
ce dernier degré d'humiliation, ce dernier degré
d'avilissement.
Transportant dans le nord les peuples du
midi, et dans le midi les habitans du nord , il
exposait ainsi à la rigueur des saisons et aux;
influences meurtrières des climats, au passage
subit et toujours dangereux d'une température
à l'autre , des hommes qui passaient leurs
vies, dans des migrations perpétuelles. En-
voyant les Allemands en Espagne et en Portu-
gal , les Espagnols et les Portugais dans le
nord, les Français en Portugal et en Russie, il
12 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
hâlait la mort des soldats que le fer ennemi
épargnait. Il employait à la fois tous les genres
de destruction»
Dans toutes ses expéditions militaires , que
de marches, de contre-marches, de courses
forcées, mal entendues , mal combinées ! que
de fatigues , de sueurs, de peines inutiles !
Dans toutes ses guerres, que de larmes , de
sang et de carnage ! que de crimes, de forfaits,
d'incendies , de meurtres et de pillages ! Que
d'argent dépensé , de trésors engloutis, d'églises
pillées, de vases sacrés enlevés ! Combien de
châteaux dévastés, de campagnes ravagées ,
de maisons détruites ! Combien de villes prises
d'assaut , de villages incendiés , de soldats
passés au fil de l'epée, de femmes égorgées ,
d'en fans massacrés sur le sein et dans le sein
de leurs mères ! En un mot que de calamités
de tous genres , de fléaux de toute espèce, ont
pesé sur l'Europe, par la folle ambition et le
sot orgueil de Napoléon prétendu le Grand !
«Sa vie entière n'offre pas un seul de ces mo-
mens où la férocité se repose , il a rompu tout
pacte avec l'humanité. » Sous son règne, le
monde était abandonné au pouvoir du sabre.
La pensée rétrogradant avec douleur dans
l'histoire , ne trouve rien de comparable aux
fureurs et aux excès de ce dévastateur du
monde.
DE BUONAPARTE, 13
Jamais souverain n'a fait des guerres plus
sanglantes, plus meurtrières , plus inutiles. Les
projets gigantesques de Buonaparte nous ramè-
nent aux temps des Attila, des Totila, des
Bajazet, des Tamerlan , des Mahomet , des
Gengis-Kan, de ces dévastateurs de l'espèce
humaine. Instrumens de la colère divine, ils
marchaient à la tête d'armées innombrables,
ravageant comme des nuées de sauterelles ,
tous les pays qui se trouvaient sur leur pas-
sage. Mais les siècles qui ont eu le malheur,
d'enfanter ces féroces conquérans , étaient des
siècles de barbarie. Les Souverains et les Peu-
ples de ces temps-là étaient barbares, ils rai-
sonnaient et agissaient en barbares. Mais le
siècle où Buonaparte a vécu , succédait au beau
siècle de Louis-le-Grand, sous le règne duquel
l'art militaire a été porté au plus haut degré de
gloire et de science. Dans ce siècle, le sang
des soldats était épargné, et la vie des hommes
comptée pour quelque chose. Dans ce siècle ,
les Turenne, les Montecuculli avaient illustré
l'art destructeur de la guerre, en le rendant
moins sanglant. Les campagnes se passaient
souvent en marches , en contre-marches , en
feintes , en ruses , en observations , en escar-
mouches ; on s'épiait, on cherchait à se sur-
prendre , à profiter de la plus petite faute, à
3
14 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
tromper son ennemi, à le faire tomber dans le
piège, et souvent il ne se tirait pas un seul coup
de canon dans toute une campagne. C'est dans
ce siècle qu'on à vu les généraux exécuter les
savantes retraites, dont on retrouve des exem-
ples dans les belles campagnes de Moreau.
Mais ce grand art des retraites qui fait briller
dans tout son éclat le talent d'un général, était
inconnu à Buonaparte. Ne sachant qu'avancer
et jamais reculer , ne calculant que le présent
et jamais l'avenir, il a cinq fois abandonné hon-
teusement ses armées. « C'est sous le règne de
Buonaparte que le monde étonné, a vu se repro-
duire dans un siècle de lumières, les désastres
du moyen âge, et la barbarie des siècles con-
quérans. »
Sous Buonaparte , la tactique militaire a
entièrement changé de face. Dans les siècles
derniers, le gain d'une bataille, la prise d'une
ville décidaient du sort d'un pays. Lorsqu'on
voulait s'emparer d'une Province, on commen-
çait par faire le siège de ses places fortes, et
on ne pénétrait dans le pays qu'après la prise
ou la reddition de ces placés. De nos jours,
des batailles le plus souvent inutiles, n'ont été
que d'affreuses boucheries qui ont coûté des
flots de sang. Au lieu dé faire le siège des
villes de guerre, on se contente de les blo-
DE BUONAPARTE. 15
quer , souvent même de les tourner, et l'on
s'avance dans l'intérieur du pays avec des
armées innombrables. Dès-lors c'est le nombre
qui décide des succès, et on achète par des
sacrifices et des pertes d'hommes énormes, des
avantages le plus souvent insignifians.
« Le système aussi absurde qu'inhumain dé
faire la guerre sans magasins , a occasionné
des horreurs sans nombre. On a créé ce genre
qui est devenu le fléau des armées comme celui
des peuples, qui a tué l'art de la guerre, et qui
a relégué presque tous ceux qui suivent cette
profession jadis si noble , dans le nombre des
animaux féroces. Celui qui a ainsi dépravé le
coeur si généreux des guerriers, qui par-là a
centuplé les calamités inséparables de là
guerre , a mérité les malédictions du genre
humain (13). »
Sous les grands Généraux des siècles der-
niers, les armées étaient peu nombreuses et
bien disciplinées (14). Turenne , surnommé le
père des soldats , fut avare de leur sang. Il avait
pour maxime d'épargner les vieillards , les
femmes, les enfans et les laboureurs. Sous
Buonaparte,le système des armées françaises a
changé de face. Très-nombreuses et mal dis-
ciplinées , sur - tout depuis quelques années ,
elles sont devenues le fléau de l'Europe. Elles
16 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
ont également vexé les Français et les étran-
gers , les ennemis et les alliés. Des cruautés,
des atrocités inouies , ont signalé la guerre
d'Espagne , commencée par une perfidie, en-
tretenue par la fureur, terminée à la honte de
Buonaparte. « Par-tout où cet usurpateur a
porté ses pas, il a été précédé par la terreur
et suivi par la malédiction des peuples. Par-
tout il a laissé des traces sanglantes de son
passage, et des souvenirs d'effroi : religions ,
coutumes, moeurs, gouvernemens, foi publique,
têtes couronnées , il n'a rien respecté, il a tout
foulé aux pieds. La guerre d'ailleurs par la ma-
nière dont il l'avait toujours faite, par la mau-
vaise foi, en corrompant les généraux ennemis,
en violant ses sermens, ses traités, et par de
grands sacrifices d'hommes, lui promettait de
nombreux trophées. Une guerre en appelait une
autre, et toutes lui fournissaient l'argent qui
en est le nerf, et les moyens d'exercer l'activité
sanguinaire de son ame. Il voulait conquérir
l'Europe pour la piller , et la piller pour l'as-
servir. » — Madrid, Lisbonne, Vienne , Berlin,
Hambourg, Venise, Moscow, etc., ont été
successivement le théâtre de ses fureurs, de
ses cruautés, de ses concussions militaires. Pour
fournir aux frais excessifs de ses folles entre-
prises, « tantôt il nous enlevait nos biens, tantôt
DE BUONAPARTE, 17
nos enfans; un jour il demandait une tête , de-
main une autre .après-demain c'eût été celle
du genre humain C'était un tigre altéré du sang
des autres , et un lâche qui, pour épargner le
sien , aurait sacrifié celui de tous les hommes.
N'estimant que la profession militaire, dédai-
gneux avec les Magistrats civils, caressant avec
la soldatesque, il parlait de ne faire de la France
qu'un camp, et de tous les Français que des
soldats. Charlatan politique, audacieux, dissi-
mulé , cuirassé d'impudence, par son audace
il faisait croire à ses mensonges, et par ses
mensonges il assurait le succès de son audace.
Avec le Gouvernement il ne parlait que de
victoires éclatantes, avec les soldats que d'es-
pérances magnifiques, avec les Français que
de ses dispositions pacifiques. La fortune lui
avait à peine souri , que déjà elle l'avait
gâté (15).»
C'est à Buonaparte qu'on est redevable de
l'établissement des Corps francs ( ce funeste
présent fait à notre patrie), c'est-à-dire de
compagnies de soldats indisciplinés, vrais Tar-
tares, qui, ne recevant point de paye , De vi-
vaient que de rapine et de pillage. De pareilles
troupes pouvaient être excellentes pour ruiner
en très-peu de temps un pays ennemi, et même
elles s'en seraient acquittées à merveilles. Mais
18 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
des corps francs en France , mais des Français
pillant des Français , égorgeant des Français ,
ravageant, détruisant, saccageant, incendiant
leur propre pays, des Français devenus les
fléaux et la terreur de leurs compatriotes ,
voilà ce qu'on peut appeler une invention in-
fernale , une invention à la Buonaparte. Et
cependant avec quel mépris ne parlait-il pas
lui-même de ces corps organisés par les na-
tions étrangères pour défendre leur patrie ?
Ces corps francs qui ont commis en 1814
et 1815 , dans nos contrées, toutes les hor-
reurs imaginables , étaient, dit-on , institués
pour harceler l'ennemi dans sa marche, l'at-
taquer sur les flancs et les derrières , lui couper
les vivres , les chemins, intercepter ses con-
vois , l'affamer, le miner, le détruire en détail,
l'obligera battre en retraite,pour faire respec-
ter les personnes et les propriétés, et assurer
la tranquillité publique. Quel corps a jamais
moins répondu au but de son institution !
Dans les siècles qui ont précédé la révolu-
tion, la guerre se faisait pendant la belle saison.
La campagne finie, les troupes prenaient leurs
quartiers d'hiver. Les armées en campagne
trouvaient des abris sous des tentes. Mais sous
Buonaparte , les quartiers d'hiver et les lentes
ont été supprimés. Les chaleurs les plus excès-
DE BUONAPARTE. 19
sives, les froids les plus rigoureux , les nuits
les plus rudes, ont été comptés pour rien. On
a fait la guerre le jour et la nuit, l'été et l'hiver.
La neigne, la glace , le vent, la pluie, l'obscur
rite des nuits, ont encore ajouté à la rigueur
des temps , à l'horreur des combats, aux dou-
leurs et aux dangers des blessures.
Enfin pour achever d'éteindre dans les sol-
dats tout sentiment de Religion, Buonaparte a
maintenu la suppression des Aumôniers des
régimens. Anciennement les soldats allaient à
la messe le dimanche. La veille d'une bataille,
ils faisaient l'aveu de leurs fautes , et la cons-
cience en repos, ils se dévouaient courageuse-
ment à la mort. Depuis la révolution , plus
d'Aumôniers , plus d'instruction , les soldats
français vivent comme des sauvages. A quels
excès ne devaient pas se porter de pareilles
troupes ! et quels crimes n'ont-elles pas commis
dans les guerres d'Espagne et de Russie , sous
le règne de l'Attila-Buonaparte, qui voulait nous
ramener à ces temps d'ignorance et de barbarie ,
où un Roi n'était qu'un chef de soldats.
Si nous considérons Buonaparte comme»
général , nous voyons aujourd'hui le prestige
de sa gloire dissipé; Ses talens militaires sont
appréciés à leur juste valeur. S'il en avait eu de
véritables comme on a voulu le dire, aurait-il
20 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
perdu toutes les armées qu'il a commandées ?
aurait-il anéanti dans les déserts glacés de la
Russie la plus belle armée qui ait jamais existé,
« et laissé plus de trois cents mille Français sur
les cendres de Moscow, dans cette campagne à
jamais mémorable , à la fin de laquelle il a été
obligé lui même de confesser plus de honte qu'il
n'avait jamais obtenu de gloire ! » S'il avait eu
de véritables talens militaires, aurait-il aban-
donné ses armées en Egypte, en Espagne, en
Russie , à Leipsick , dans la Belgique ! Se
serait-il avancé dans les pays ennemis, sans
magasins, sans vivres, sans approvisionnemens,
sans fourrages, sans hôpitaux, sans médica-
mens , sans calculer l'intempérie des saisons ,
l'approche des frimas, les effets des chaleurs ,
et n'aurait-il pas su se ménager des retraites ?
Aurait-il marché au hasard , et sans aucun plan
fixe, sans regarder jamais derrière ni à côté
de lui , attirant toutes tes troupes dans son
centre d'action , sans calculer le danger de
laisser son flanc droit et ses derrières entière-
ment à découvert ? « Il s'était vanté publique-
ment d'être le seul général en Europe qui
entendît la grande guerre. Ces dernières cam-
pagnes ont dû rabattre beaucoup de ses pré-
tentions à ce talent exclusif. On l'a vu constam-
ment tourné, enveloppé, gagnant des batailles
DE BUONAPARTE. 21
et perdant des armées et des campagnes ;
comme si les armées et les batailles étaient
autre chose que le moyen de s'assurer le succès
de ses campagnes (16). »
II. Après avoir considéré Buonaparte comme
Militaire, il nous reste à l'examiner comme
Homme d'état. Sous ce dernier-point de vue ,
nous le considérons, I.° comme Politique;
2. 0 comme Administrateur, dans sa conduite
morale et dans sa vie privée.
Buonaparte a été le plus despote des hommes
qui aient jamais opprimé le monde en aucun
siècle, en aucun pays. La passion de dominer
les hommes et de les écraser, était innée chez
lui , fondue avec son être, et ne pouvait se
mitiger. Pour lui, régner était tout, il y aurait
sacrifié l'univers sans hésitation et sans re-
mords. Au reste, cette tendance innée vers les
trônes, vers la domination , n'appartient pas
exclusivement à Buonaparte, elle existe dans
le sang de cette famille. Il n'est aucun d'eux
qui ne s'estime indispensable au bonheur des
peuples. Le monde a beau les repousser, les
revomir avec horreur, ils ne s'en tiennent pas
moins pour Souverains légitimes , nécessaires ,
imprescriptibles, impérissables (17).
Les combinaisons politiques de Buonaparte
32 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
n'ont jamais valu à la France qu'une gloire
imaginaire , et des pertes positives. Il a régné
sur ses voisins , et la France a été esclave sous
lui. Pendant son règne , il n'a pas fait un pas ,
pas conçu une idée qui ne fût au détriment des
Français. Tout a été proposé par la force, ac-
cepté par la nécessité. La perfidie avait tout
entrepris, la force avait tout justifié. Les vic-
toires n'ont été que des pertes, les pays conquis
des tombeaux , la prospérité un déficit im-
mense , la dépopulation la seule vérité. On
pouvait faire la paix avec Buonaparte, car il
avait des négociateurs pour promettre , des
agens pour tromper, des ministres pour faire
des phrases, des ambassadeurs pour signer,
et sur-tout un caractère assez perfide pour en-
gager sa parole et compromettre sa foi. Mais
les traités faits avec lui, ne recevaient que l'exé-
cution qu'il voulait bien leur donner. Dans le
bouleversement des constitutions , des trônes,
des Rois, il a tout renversé, relevé, détruit
avec la même fureur. C'est le désordre qu'il
fallait reproduire, c'est le chaos dont il avait
besoin. Buonaparte pouvait tout espérer de
l'admiration , il n'a rien à espérer aujourd'hui
du mépris. Sa carrière politique est terminée,
il ne doit plus souiller le trône. Il est temps
que le colosse de sa puissance s'évanouisse,
DE BUONAPARTE. 25
l'immobilité du pouvoir n'appartient qu'à la
légitimité. Il a deux fois jeté à la côte le vais-
seau dont il était le pilote, sans s'embarrasser
du sort de l'équipage, content de se sauver
dans une chaloupe dorée (18).
Buonaparte en suivant l'antique ordre des
choses, en négociant avec des maisons souve-
raines, appartenant à d'autres siècles, en en-
trant le dernier dans la confédération des Rois,
se trouvait fatigué d'une infériorité qui blessait
son orgueil. Il savait bien qu'à force de vic-
toires , il lutterait avec avantage contre les
aïeux de tant de souverains; mais il prévoyait
la distance immense qui se retrouverait un
jour , si ces victoires se convertissaient en dé-
faites. Il fallait prévenir ce danger, tout trans-
planter, tout abaisser , pour rester seul à une
élévation incontestable, établir une dynastie
nouvelle, afin de saper toutes les autres ; et
c'était ce grand ouvrage, plus nécessaire à sa
conservation qu'on ne le pense, qui l'entraî-
nait à sa perte (19).
« Le fléau du système continental, sembla-
ble à ces vents que vomissent quelquefois des
zônes brûlantes, a desséché tout ce que n'a
pu atteindre l'haleine mortelle de son auteur. »
Ce système inadmissible était une conception
monstrueuse qui l'a conduit à sa guerre gigan-
24 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
tesque et lointaine de Russie, et qui l'a ren-
versé de son trône. Par ce système aussi odieux
que ridiculement barbare , il privait les états
de l'Europe de tout commerce. En voulant
nuire au gouvernement Anglais qui fut cons-
tamment l'objel de sa haine impuissante,feinte
ou réelle , et pour lequel il a toujours travaillé,
il le favorisait, en ruinant les particuliers dont
il livrait aux flammes les marchandises. Pre-
mier commerçant, il grevait le commerce d'im-
pôts , et le faisait lui-même. Il prohibait le
commerce des denrées coloniales , et il accor-
dait des licences. Le sel, le tabac, le timbre
des journaux, des papiers d'impression , des
affiches de spectacles, des annonces, des cartes
à jouer, l'impôt des portes et fenêtres , les pa-
tentes , l'augmentation des droits du timbre ,
les droits d'entrée et de sortie des marchan-
dises quelconques , voilà les charges dont il
grevait la nation pour le soutien de. ses inter-
minables guerres. La création d'une nuée d'em-
ployés dans les Douanes , les Droits réunis ,
absorbait une grande partie des revenus de
l'Etat. Ses folles dépenses , ses entreprises
gigantesques, cette foule de places inutiles,
ce luxe d'ostentation qu'il mettait dans tout ce
qu'il faisait, écrasaient le peuple, et prépa-
raient la chute de son gouvernement.
DE BUONAPARTE. 25
La réunion des villes anséatiques à l'empire
Français acheva la destruction du commerce.
Des droits d'entrée excessifs -, portés au double
et au triple , des saisies illégales et arbitraires
auxquelles on procédait de la manière la plus
révoltante sur des marchandises déjà rachetées
par quinze millions de francs, et la destruction
des marchandises de fabrique anglaise , ordon-
née par le gouvernement français , en fallait-il
davantage pour achever la ruine des villes dont
le commerce faisait l'unique ressource ! Les
hérésies commerciales et économiques profé-
rées d'un ton magistral par Buonaparte, essayant
ses jeunes spéculations contre l'antique expé-
rience de ces patriarches du commerce, avaient
produit un grand scandale parmi les Hollan-
dais. L'enlèvement nocturne de la banque
d'Hambourg, événement inoui parmi les na-
tions civilisées, fut une atteinte portée à la
propriété des particuliers et au droit des peu-
ples. Cependant Buonaparte avait formellement
déclaré à plusieurs reprises : « La Banque est
un dépôt sacré, je la protégerai toujours , et
je saurai punir quiconque osera y porter la
main (20). »
Dans les villes anséatiques , comme dans
toutes celles de France , ou qui étaient sou-
mises à l'empire français, l'on vit éclore des
26 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
faillites sans nombre. Les Maisons les plus so-
lides, connues généralement par la sagesse de
leurs spéculations et la probité la plus rigou-
reuse, finirent par succomber. Leur catastrophe
rendit misérable une foule d'ouvriers auxquels
ils avaient fourni les moyens de se nourrir ainsi
que leurs familles , par leur travail et leur in-
dustrie. Aussi a-t-on vu en 1814, pendant les
trois derniers mois de la première usurpation de
Buonaparte, plus de faillites non-seulement en
France, mais dans toute l'Europe , qu'on n'en
avait éprouvé anciennement pendant vingt ans.
Pour reconquérir quelque influence maritime,
il a perdu soixante mille hommes, quatre-vingts
millions, et l'île de St.-Domingue dont il avait
voulu faire rentrer les Nègres dans l'esclavage.
Pour écraser la maison de Bourbon en Italie ,
pour l'anéantir en Espagne, il a fait périr six
cent mille soldats ; pour rivaliser le commerce
de l'Angleterre, il a ruiné toutes nos manufac-
tures; pour subjuguer l'Europe, il a moissonné
la population de la France. Par son insatiable
ambition, il a fermé les mers des deux mondes,
et tous les ports de la France , tari les sources
de l'industrie nationale , arraché à la culture
les cultivateurs, les ouvriers aux manufactu-
res , produit le célibat forcé des filles, le veu-
vage prématuré des femmes, le désespoir des
DE BUONAPARTE. 27
pères et des mères, la ruine de toutes les for-
tunes (21). Sous son règne les marins ont perdu
leur courage, les vaisseaux ont pourri dans les
chantiers, et la gloire du pavillon national a été
éclipsée.
La Religion dominante en France se liait trop
à l'ancienne Monarchie pour ne pas avoir porté
ombrage à Buonaparte. C'était pour la plier à
ses projets, qu'il l'avait admise. En France, il se
disait catholique, et persécutait le Pape et les
Ministres des autels. En Egypte il se disait mu-
sulman, et faisait égorger les habitans du Caire
jusque dans leurs mosquées. Il n'avait d'autre
religion que celle des pays qu'il habitait. Le
catéchisme impérial, dont le dogme principal
était l'amour de Napoléon et l'obéissance aveu-
gle à ses volontés , faisait un culte du souve-
rain , et de Dieu un accessoire (22). Le culte
public était déshonoré par des cérémonies
commandées, pour remercier le Ciel des triom-
phes de la violence et de l'injustice. ,
Quant aux mesures que Buonaparte a prises
de son propre mouvement, soit en législation ,
soit en finances, elles lui ont toutes été suggé-
rées par l'esprit d'oppression et de violence.
Toutes ont eu pour résultat inévitable, de tendre
les ressorts du Gouvernement jusqu'à ce point
qui force à les rompre; de détruire dans leurs
28 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
principes reproducteurs, des ressources dont
il ne fallait consommer que les fruits ; en un
mot, de grossir cette masse énorme de haine
qui devait finir par écraser sa puissance (23).
L'instruction publique ne pouvait échapper
aux calculs subversifs de Buonaparte. Une na-
tion dont tous les individus devaient être sol-
dats , ne devait élever ses enfans qu'au son du
tambour; une morale guerrière ne devait for-
mer que des Sacripans et des Séides. Un fusil,
la livrée militaire, leur rappelaient à chaque
instant,qu'ils étaient destinés à faire partie d'une
troupe stupide et aveugle , et qu'ils ne devaient
estimer que la science qui conduit à l'art de
détruire ses semblables. Il fallait dénaturer
l'ancien enseignement, et le corrompre clans
ses diverses parties ; créer des foyers de cor-
ruption dans l'établissement des lycées; étein-
dre la tendresse des enfans dans l'énergie sol-
datesque des militaires : comprimer les talens
par une disposition tout-à-fait arbitraire des
emplois et des faveurs ; ravaler la gloire des
corps antiques , et n'inspirer sur-tout qu'un
sentiment, celui d'une obéissance aveugle et
d'un enthousiasme superstitieux pour le chef
despotique de l'Etat (24).
Si nous considérons Buonaparte comme ad-
ministrateur , nous verrons qu'il a surchargé la
DE BUONAPARTE. 29
France de quinze cent millions de contributions,
dévoré les cautionnement, de tous les fonction-
naires publics , vendu les restes des biens na-
tionaux , tous les bieus communaux, ceux des
hôpitaux de Paris , etc. Son monopole horrible
sur les grains , qui lui procura plus de cent
quarante millions, eut les suites les plus fâ-
cheuses et les plus horribles. Le pain monta
jusqu'à douze sous dans les départemens agri-
coles, et à dix-huit dans les autres (25). Il a
dissipé en quelques années les contributions
énormes qu'il avait levées dans les divers
royaumes de l'Europe. La puissance et les im-
menses ressources que la France, avait mises
entre ses mains à l'époque du 18 Brumaire, se
sont évanouies, et l'Etat est demeuré grevé
d'une dette immense. « Il était occupé à élever
pour renverser, à satisfaire aux dépens de tout
ce qu'il pouvait atteindre, les fantaisies d'un,
jour , prélude éternel de fantaisies toujours
croissantes. » N'ayant jamais connul'amour de
la justice, il n'a goûté ni félicité ni repos.
Livré aux chimères d'une ambition insatiable,
il s'est abandonné à ses passions tumultueuses ;
et pour les satisfaire, il a voulu ce qui ne pou-
vait pas être. Méconnaissant les autres, il a
oublié tout, jusqu'à lui-même. Aussi la posté-
rité balancera à décider si Buonaparte a été'
4
30 I. PARTIE. PORTRAIT HISTORIQUE
plus coupable par le mal qu'il a commis, que
par le bien qu'il aurait pu faire , et auquel il
n'a pas seulement songé (26).
La carrière des folles ambitions lui ayant
été ouverte, il s'est jeté dans le vaste champ
des chimères. «Qui a voulu suivre sa marche, l'a
vu se créer une Espagne imaginaire, un catholi-
cisme imaginaire, une Angleterre imaginaire,
une noblesse imaginaire, bien plus une France
imaginaire; et dans ces derniers temps, un.
champ de mai et un nouveau règne imaginaires. »
S'il était sans cesse occupé des moyens de se pro-
curer de l'argent, ses ministres et ses courtisans
mettaient sans cesse en oeuvre, tous les moyens
de lui en procurer. Tous tendaient à l'accrois-
sement du géant leur maître. Les charlatans
politiques qui ont gouverné sous lui, ont cons-
tamment cherché à altérer la vérité, à dénatu-
rer les faits , à les tronquer, à les tordre pour
en exprimer du venin, et un pareil système
fait dans un siècle de liberté et de lumières,
tendait pour aider un seul homme, à pousser
des millions d'hommes à la ruine et à la mort,
par les roules de l'ignorance et des ténèbres.
Ces ambitieux intéressés, ces esclaves de toutes
les faveurs ne voyaient qu'un but de fortune
ou de plaisir dans les affaires du genre humain,
qu'un marchepied dans leurs semblables , et
qu'une idole à encenser dans leur maître, qui

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