La France et son Armée en 1870 , par un officier-général de l'armée de Metz...

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Ve H. Casterman (Tournai). 1871. France (1852-1870, Second Empire). In-8°, 215 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LA FRANCE
ET
SON ARMÉE EN 1870
PAR.
UN OFFICIER-GÉNÉRAL
DE L'ARMÉE DE METZ.
NOVEMBRE 1870.
PARIS
P. M. LAROCHE, L I B R A I R E - G É R A NT ,
Rue Bonaparte, 66.
LEIPZIG
L.-A. KITTLER, COMMISSIONNAIRE,
Querstrasse, 34.
VVE H. CASTERMAN
TOURNAI.
LA FRANCE
ET
SON ARMÉE EN 1870.
Ex libris Germain
LA FRANCE
ET
SON ARMÉE EN 1870
PAR
UN OFFICIER-GÉNÉRAL
DE L'ARMÉE DE METZ.
NOVEMBRE 1870
PARIS
P. M. LAROCHE, LIBRAIRE-GÉRANT
Rue Bonaparte, 66.
LEIPZIG
L.-A. KIITTLER, COMMISSIONNAIRE,
Querstrasse, 34.
VVE H. CASTERMAN
TOURNAI.
1871
Tous droits réservés.
AVANT-PROPOS.
L'opuscule qu'on va lire n'était pas destiné à
la publicité, on en trouvera la preuve à chaque
ligne; son rôle, plus modeste et tout intime, devait
se borner à celui de confident des douleurs et des
espérances d'un prisonnier.
D'une part, l'espoir de faire un peu de bien en
exposant au grand jour certaines vérités que des
intérêts égoïstes ont tenues jusqu'ici soigneusement
cachées, au très-grand détriment de la France;
de l'autre, le désir de justifier l'armée des malheurs
6 AVANT-PROPOS.
qu'on lui impute, nous décident à livrer au public
ce compagnon de notre exil.
Il est divisé en trois parties.
La première, sous le titre : La France en 1870,
est l'exposé très-sommaire des causes , véritables à
notre avis, des calamités qui affligent notre pays.
La seconde, sous le titre : L'Armée en 1870, est la
peinture de la situation de l'armée au moment de
la déclaration de guerre, et le récit de la doulou-
reuse campagne qui a commencé avec le mois
d'Août et fini avec le mois d'Octobre.
La troisième, sous le titre : Conclusion, est l'énoncé
des modifications que devraient subir, d'après les
exposés des deux premières parties, et le gouver-
nement de la France et la constitution de l'armée ,
lorsque la France sera rendue à elle-même.
La modération est toujours difficile à celui qui
souffre ; le lecteur nous tiendra compte des efforts,
quelquefois impuissants, que nous avons faits pour
être modéré. Nos malheurs sont tellement inouïs,
notre souffrance est si aiguë, qu'on nous pardon-
nera s'il nous échappe de loin en loin un cri de
douleur que nous n'aurons pas été maître de ré-
duire à une plainte.
Nous aurions, bien entendu, signé ces pages, si
AVANT-PROPOS. 7
notre situation nous l'avait permis ; mais il nous
est interdit de faire aucune publication. Attendre
pour livrer à la publicité ce petit ouvrage que la
liberté nous soit rendue, ce serait courir grand
risque de lui faire perdre tout intérêt d'actualité,
c'est-à-dire son principal, si ce n'est son unique
intérêt; il nous faut donc, bien à regret, conserver
un anonyme, que nous nous réservons de faire
cesser aussitôt que les circonstances le permettront.
PREMIÈRE PARTIE.
LA FRANCE EN 1870.
LA FRANCE
ET
SON ARMÉE EN 1870
PREMIÈRE PARTIE.
LA FRANCE EN 1870.
France ! pauvre France écrasée, déchirée,
couverte de sang et de ruines! France! patrie
si chère! France des anciens temps, France de
la chevalerie, de saint Louis, des croisades !
France de Jeanne d'Arc, de Louis XIV, de 92!
qu'es-tu devenue?
Grande nation, coeur de l'Europe, chef-d'oeu-
vre du christianisme; nation forte, vaillante,
honnête, soutien du faible contre le fort, terre
classique du dévouement, terre féconde en
héros! France, dont l'histoire inspire l'enthou-
siasme, échauffe le coeur, y fait naître, grandir,
C'est la révo-
lution qui est la
■vraie cause de
tous les mal-
heurs de la
France.
12 PREMIÈRE PARTIE.
déborder l'amour et germer toutes les grandes
vertus! qu'es-tu devenue?
Un peuple affligé de tous les maux ! un peuple
dont les douleurs arracheront des larmes même
à tes bourreaux! Pauvre nation martyre! tes
tortures sont le prix de tes folies. Tu t'es pros-
tituée à des scélérats; ils t'ont séduite par leurs
mensonges, ils ont abusé de ta confiance, ils
ont été tes tyrans; ils t'ont trompée, ils t'ont
trahie !
Oui, voilà la vraie cause de la terrible épreuve
que tu subis aujourd'hui !
Tes philosophes menteurs du dix-huitième
siècle t'ont dit que la vertu est le vice, que
l'honnêteté n'est que mensonge, l'honneur que
niaiserie, le dévouement, le désintéressement
que duperie; que l'impuissance du gouverne-
ment est la vraie puissance ; que la famille est
une gêne, une servitude ; que l'action n'est rien,
que la parole est tout; que Jésus-Christ n'est
pas Dieu, qu'il n'y a pas de Dieu, que l'homme
n'est qu'un animal, qu'il n'a pas d'âme, que la
seconde vie n'existe pas; enfin, ils t'ont con-
viée aux jouissances du bien-être en te les
montrant comme le but unique de la vie!
Et tu les as crus, ces philosophes menteurs
LA FRANCE EN 1870. 13
au coeur desséché par l'étroite vanité, par le
féroce égoïsme, ces traîtres à la patrie, cette
peste infernale, ces infâmes rhéteurs!
Tu étais grande, forte, généreuse et noble;
ta marche était fière et assurée; ils t'ont crevé
les yeux pour devenir tes guides, et les scélérats
t'ont heurtée à tous les obstacles du chemin
et menée de précipice en précipice.
Ah ! vous êtes maudits, vous qui vous appe-
liez Voltaire, Diderot, Rousseau, Robespierre,
et vous tous, enfants et successeurs de ces apô-
tres de l'irréligion, de la révolte contre Dieu
et contre toute vertu qui fait obstacle à votre
vanité, à votre égoïsme, à votre étroite ambition !
C'est vous qui avez déchaîné sur la France
la colère de Dieu, c'est vous qui êtes les auteurs
de tous les maux dont elle est frappée depuis
près d'un siècle ; c'est vous enfin qui êtes et qui
serez pour la postérité les coupables des cala-
mités inouïes qu'elle subit depuis plusieurs mois
et dont, hélas! le terme n'apparaît pas encore.
Oui, vous êtes maudits !
Vous avez crié sur les toits que vous apportiez
la vérité, la régénération, la liberté, tous les
biens : et vous avez apporté tous les maux !
Vous avez faussé l'histoire; on a accepté vos
24 PREMIÈRE PARTIE.
mensonges pour la vérité! Le Français est si
léger, si ennemi de la réflexion! Il vous a crus,
pour s'épargner la peine de penser; il vous a
laissé penser pour lui, et vous l'avez indigne-
ment trompé !
Luther est le
premier apôtre
de la révolte.
D'où veniez-vous? Quelle est votre origine?
Quel est votre père? C'est Luther; Luther, ce
premier apôtre de la révolte, Luther, ce moine
ambitieux et débauché, qui a bouleversé le
monde pour travestir ses vices en vertus. Oui,
c'est lui qui vous a engendrés; mais vous, ses
fils, vous avez été plus criminels que votre père!
Caractère de
la révolte de
Luther.
de Luther n'a surtout attaqué que l'Eglise; et vous,
vous avez attaqué la religion elle-même, la reli-
gion tout entière, vous avez attaqué Dieu !
Enchaîné par le plus saint des engagements,
et incapable pour le tenir de cette force hé-
roïque qui fait les grands saints, Luther a vio-
lemment brisé ces liens sacrés; et, imitant
Mahomet, il a fait aux passions humaines une
part, en supprimant, de la croyance et de la
pratique de la religion, les principes et les actes
qui coûtent le plus à l'orgueil et qui sont, par
cela même, les freins les plus forts contre le
mal et les sources les plus abondantes pour les
vertus. L'oeuvre infernale de Luther pouvait
LA FRANCE EN 1870. 15
démoraliser et perdre le monde ; c'en était fait
de la civilisation chrétienne et de ses immenses
bienfaits, si la parole divine qui a créé l'Eglise
n'avait, dans ce danger suprême, affirmé encore
une fois sa vérité et sa toute-puissance : « Les
portes de l'enfer ne prévaudront point contre
elle. — Je suis avec vous jusqu'à la consom-
mation des siècles. »
En Allemagne, l'oeuvre de Luther fut absor-
bée par l'ambition des princes ; l'hérésie était
pour eux une fortune. Ils voulaient se rendre
indépendants de l'Empire; l'Empire restait ca-
tholique, ils se firent protestants. Ils s'empa-
rèrent de l'hérésie comme d'un tout-puissant
moyen de gouvernement. Ils remplacèrent, pour
leurs peuples, l'autorité spirituelle de l'Eglise
et se firent ainsi les soutiens, les appuis, les
défenseurs de la religion nouvelle. Ce fut un
immense malheur! mais la foi en Dieu resta
dans les peuples, et l'esprit de révolte ne régna
point parmi eux.
En France, le protestantisme trouva précisé-
ment pour obstacle la même puissance qui fit
ses succès en Allemagne : le gouvernement. La
royauté absolue de François Ier et de ses suc-
cesseurs ne vit, dans l'hérésie, que son ennemie
Le Protestan-
tisme en Alle-
magne.
Le Protes-
tantisme en
France.
16 PREMIÈRE PARTIE.
naturelle; elle la combattit par tous les moyens,
et, après une lutte acharnée et sanglante qui
dura un siècle, elle la vainquit. Cette victoire
fut-elle un bonheur pour la France?
Les Philoso-
phes du XVIIIe
siècle.
A peine le christianisme semblait-il en pos-
le
session d'un triomphe durable, que les philo-
sophes du dix-huitième siècle relevaient, sous
d'autres couleurs, l'étendard de Luther; leur
crime, plus monstrueux que celui de Luther,
devait avoir pour la malheureuse France des
conséquences désastreuses que le crime de
Luther n'a pas eues pour l'Allemagne. Luther
avait laissé subsister la foi en Dieu, ce principe
de vie; la philosophie du dix-huitième siècle
devait le détruire. Luther rejetait seulement
quelques principes essentiels de la religion; la
philosophie du dix-huitième siècle rejetait la
religion tout entière. Luther maintenait forte-
ment le principe de l'obéissance ; la philosophie
du dix-huitième siècle le rejetait comme un
joug honteux, elle prêchait la révolte contre
Dieu et contre l'ordre, quel qu'il fût.
Leur oeuvre
est pire que
celle de Luther.
Elle a causé le
dépérissement
de la France.
Aussi, l'Allemagne et l'Angleterre ont vécu,
elles vivent, et, malgré l'hérésie, elles sont
exubérantes de vie ! Mais la France n'a pas
cessé de dépérir depuis que le poison de l'irré-
LA FRANCE EN 1870. 17
ligion a commencé à s'infiltrer dans ses veines !
Aussi, l'Allemagne et l'Angleterre reviendront
au christianisme pur; elles y reviennent déjà
par des conversions de plus en plus nom-
breuses. En France !... Nous aimons notre patrie
du fond de notre coeur, et nous sommes plein
de foi dans la bonté infinie de Dieu et dans son
amour pour la France ; aussi, croyons-nous
fermement que le châtiment si terrible qu'il lui
inflige n'a qu'un but : la régénérer en la rame-
nant à lui.
Jamais crime plus grand que celui des phi-
losophes du XVIIIe siècle n'a été commis sur
la terre. Jamais toutes les hideuses passions
humaines n'ont entrepris et poursuivi avec un
pareil acharnement l'oeuvre abominable de la
démoralisation d'un grand peuple. Chose mons-
trueuse ! ces menteurs impudents, ces calom-
niateurs, ces égoïstes, ces vaniteux, ces petits
esprits, ces coeurs vils, sont devenus des grands
hommes, des bienfaiteurs de l'humanité!
Ils connaissaient leur peuple français, sa
légèreté, son insubordination, sa vanité; ils ont
exploité ses défauts et ses vices. Avec les deux
armes de l'ironie et du mensonge, ils ont tué
la foi dans la masse légère et ignorante.
Leurs ma-
noeuvres et leur
but.
18 PREMIÈRE PARTIE.
Ils lui ont dit : « Jusqu'ici, vous avez été
des esclaves; esclaves de votre Dieu, votre Dieu
n'existe pas ; esclaves de vos rois, vos rois sont
des tyrans détestables. Ecoutez-nous et vous de-
viendrez des hommes libres, écoutez-nous et
toutes vos souffrances se changeront en délices ;
écoutez-nous et vous serez le plus grand et
le meilleur peuple du monde... » Et ils ont
inventé la Déclaration des droits de l'homme
et les immortels principes de 89 !
Mensonge ! La Déclaration des droits de
l'homme et les immortels principes de 89,
vous ne les avez point inventés ; est-ce qu'il
est donné à l'homme d'inventer de pareils prin-
cipes ? Non ; tous ceux de ces principes qui
sont vrais, vous les avez trouvés dans ce même
Evangile que vous avez cherché à détruire.
Vous aussi, vous avez fait comme Mahomet ;
vous avez pris, dans le livre divin, quelques
maximes et vous avez rejeté les autres ; aussi
votre oeuvre, comme celle de Mahomet, est
une oeuvre maudite. L'oeuvre de Mahomet a
abruti des peuples nombreux; la vôtre a démo-
ralisé le noble peuple français : elle aurait, si
Dieu l'eût permis, tari en lui la source de
la vie.
LA FRANCE EN 1870. 19
L'histoire de notre exécrable révolution et
de ses conséquences a été écrite par le men-
songe, par l'improbité et présentée sous un faux
jour. Il le fallait pour en excuser, en justifier
et exalter les crimes, les injustices, les am-
bitions, et pour tromper encore les générations
qui succéderaient à cette génération criminelle
qui a causé tous nos maux. Chaque crime du
peuple, pendant ces jours maudits de la grande
révolution, a été exalté comme une noble vic-
toire, comme un grand acte de vertu ! Ces
monstres, qui s'appelaient Robespierre, Marat,
Couthon, ont trouvé des panégyristes et sont
devenus de grands hommes ! Toutes les hor-
reurs, toutes les abominations ont été justifiées
comme nécessités urgentes, comme représailles
justes et modérées contre les actes d'une tyran-
nie révoltante.
L'Europe, révoltée de tant de forfaits, s'était
levée ; elle avait menacé la France ; mais la
France d'alors n'était pas la France d'aujour-
d'hui ; le poison révolutionnaire n'avait pas
eu le temps de corrompre son sang généreux ;
elle était encore la France d'autrefois, la France
pleine du vrai principe de vie, le christianisme;
elle possédait encore les grandes vertus dont il
L'histoire de
la révolution est
menteuse.
Vraie source
du patriotisme
en 92.
20 PREMIÈRE PARTIE.
est la source. Menacée dans son indépendance,
elle a couru aux armes, emportée par un grand
et unanime élan patriotique, et elle a repoussé
l'étranger. Ses abominables tyrans excitaient
son patriotisme, ils allumaient le feu de son
enthousiasme ; à l'intérieur, le champ restait
libre à leur férocité pendant que la population
virile était à la frontière. Et l'infâme révolution
s'est attribué l'honneur de ce magnifique élan
patriotique ! Mensonge! Encore une fois, ce
n'était pas la France révolutionnaire qui se
levait en 92, c'était la vieille France chrétienne.
Le premier
Empire révolu-
tionnaire.
Dieu lui avait donné la victoire, malgré ses
crimes, parce qu'il l'aimait, parce qu'il ne vou-
lait pas la perdre, parce qu'elle avait été, parce
qu'elle était encore sa grande nation bien-aimée,
celle qui l'avait connu la première; celle qui,
pendant des siècles, l'avait servi. Mais il fallait
qu'elle s'arrêtât là, qu'elle reconnût sa folie,
qu'elle cherchât à en réparer les désastres. Elle
ne l'a pas voulu, affolée qu'elle était par le génie
du mal; et Dieu, dans sa colère, lui a envoyé
un de ses fléaux : un grand homme! un vaste
et puissant génie, le plus grand homme de
guerre des temps passés et futurs! Génie som-
bre, féroce, qui, pour satisfaire son égoïste
LA FRANCE EN 1870. 21
passion de gloire, a bouleversé le monde, fau-
ché des générations et laissé la France envahie,
diminuée, épuisée, et plus que jamais révolu-
tionnaire. Il n'était Français qu'à demi. Incapable
de pitié pour la folle nation qui s'était livrée à
lui, il s'en est servi comme d'un instrument de
destruction, sans trêve, sans merci. Un vrai roi
français n'aurait pas eu une telle cruauté. Les
panégyristes de la révolution et du grand hom-
me ont dit qu'il avait été son véhicule à travers
le monde; que le flambeau de la civilisation ne
devait pas seulement éclairer la France mais
l'Europe entière, et que sa mission providen-
tielle avait été de porter ce flambeau chez les
autres nations.
Mensonge ! Napoléon n'a pas porté le flam-
beau de la civilisation, mais la torche de la na
révolution chez les autres peuples; son passage
funeste au milieu d'eux n'a laissé que les ruines
de la destruction; il n'aurait pu qu'arrêter chez
eux la marche du vrai progrès, puisqu'il était
l'agent de la destruction. Les nations qu'il a eues
pour victimes ne lui ont dû aucun bienfait en
compensation de tous les maux qu'il leur a
infligés. Il n'a laissé parmi elles qu'un sentiment
bien vivace, dont nous voyons aujourd'hui la
Ses véritables
effets sur les
nations de l'Eu-
rope.
22 PREMIERE PARTIE.
preuve terrible : la haine pour la France. Ces-
sons donc enfin de nourrir notre vanité des
illusions du mensonge et d'attribuer à nos cri-
mes et à nos folies de bienfaisants effets qu'elles
n'ont jamais eus et quelles n'ont jamais pu
avoir. Au lieu d'accepter aveuglément les men-
songes de nos révolutionnaires, ces flatteurs
intéressés, allons chez les autres nations et
voyons si nous y trouvons la trace de notre pré-
tendu flambeau de la civilisation. Nous serons
bientôt désabusés! Elles nous parleront un lan-
gage que nous ne connaissons plus guère, celui
du bon sens; et elles nous diront qu'elles n'ont
jamais été les ennemies de la France, que parce
que la France, par sa révolution, était l'ennemie
du monde.
Effets de quel-
ques-uns de;
immortels prin-
cipes de 80.
On a exalté la traduction en pratique des
immortels principes de la révolution dans les
moeurs de la France; on a exalté le Code civil
comme le plus grand des chefs-d'oeuvre ! Le
Code civil, né de la révolte contre Dieu et con-
tre ses lois, a été, pour la France, un principe
de mort. Il a prescrit, conséquemment avec
les doctrines égalitaires, le partage égal de
l'héritage des parents entre les enfants. La loi
avait la présomption de remplacer la religion,
Le partage égal
LA FRANCE EN 1 8 7 0. 23
l'oeuvre humaine avait la folie de se substituer à
l'oeuvre divine. La religion, qui avait créé la
famille, était seule assez puissante pour la gou-
verner : seule elle avait eu le pouvoir de la
créer , seule elle avait le pouvoir de la faire
vivre et prospérer par son principe fondamen-
tal, l'amour.
L'amour étant le fluide vital de la famille
chrétienne, elle devait prospérer, et elle pros-
pérait. L'amour inspirait les rapports des parents
avec les enfants, les rapports des enfants avec
les parents. La société possédait la meilleure
des garanties pour l'existence et la prospérité
de la famille qui la fait exister et prospérer
elle-même; et l'un des buts essentiels de la
famille était nécessairement atteint : la fécon-
dité du mariage, qui produit l'accroissement
de la population. Les parents chrétiens qui
connaissaient et pratiquaient l'Evangile, con-
naissaient et pratiquaient ces paroles divines;
« Croissez et multipliez. — Ne vous inquiétez
ni de ce que vous mangerez, ni de ce que vous
boirez, ni comment vous vous vêtirez ; votre
Père céleste sait que vous avez besoin de man-
ger, de boire et d'être vêtus; il y pourvoira. »
Et les parents chrétiens, forts de ces divines
24 PREMIERE PARTIE.
paroles, accueillaient un nouvel enfant comme
une bénédiction nouvelle; et Dieu nourrissait
et vêtissait leurs enfants, si nombreux qu'ils
fussent.
Les filles n'avaient pas de dot; les hommes
qui les prenaient pour femmes n'avaient pas
d'autre guide et d'autre mobile pour les épouser
que l'amour. Le mariage n'avait pour base que
la loi naturelle et chrétienne, et il faisait le
bonheur des époux.
L'héritage des parents revenant à l'aîné des
fils, celui-ci remplaçait le père de famille pour
ses frères et soeurs qui l'aimaient, acceptaient
son autorité et la respectaient; quant à lui,
pénétré de ses devoirs, il les remplissait et
faisait, pour l'établissement de ses frères et
soeurs, les sacrifices que son père aurait faits.
Les autres fils, sachant qu'ils n'avaient de posi-
tion et de fortune à attendre que celles qu'ils
auraient acquises par leur travail ou par leurs
talents, trouvaient, dans la nécessité, le meil-
leur des maîtres et le plus puissant des stimu-
lants à leur activité de corps et d'esprit. C'étaient
en eux que se recrutaient le clergé, l'armée, la
magistrature; c'étaient eux qui devenaient ces
aventureux pionniers qui faisaient de nouvelles
LA FRANCE EN 1870. 25
Frances dans toutes les parties du monde ;
c'étaient eux qui fondaient dans le Canada,
dans l'Inde, des empires français.
La propriété territoriale restait dans un petit
nombre de mains; la terre prospérait, et le
grand propriétaire était généreux ; il faisait
vivre un grand nombre de familles pauvres,
il s'en faisait aimer; il y avait entre le riche et
le pauvre le seul lien possible, le lien que le
christianisme a créé : l'amour.
La loi remplaçant la religion, la contrainte
a remplacé l'amour. La loi, qui ne connaît pas
l'amour, a remplacé par ses prescriptions impé-
ratives les généreuses inspirations de l'amour.
Ne reconnaissant ni l'amour des parents pour
les enfants, ni l'amour des enfants pour les
parents, elle a minutieusement, et honteuse-
ment pour notre société, édicté les devoirs des
uns envers les autres , fait disparaître l'appa-
rente injustice du partage inégal, et elle s'est
applaudie elle-même, et ses panégyristes ré-
volutionnaires l'ont exaltée comme un chef-
d'oeuvre !
Aujourd'hui, ce chef-d'oeuvre est jugé par
son résultat; ce résultat, c'est la dépopulation
de la France en face de l'accroissement con-
26 PREMIÈRE PARTIE.
tinu et prodigieux de la population des autres
nations de l'Europe. La loi, maudite de Dieu
parce qu'elle est athée, a tari dans sa source
la puissance et la prospérité de notre nation.
L'irréligion d'une part, et de l'autre la loi du
partage égal, ont fait pratiquer, par la masse
de notre peuple, la plus détestable des abomi-
nations : la stérilité du mariage.
En France, la famille nombreuse est devenue
une exception très-rare, un sujet de pitié, un
ridicule, une bêtise ! Aussi, pendant que sa
population ne s'est faiblement accrue d'abord
que par l'augmentation de la longévité, sans
rien fournir à l'émigration, et que, depuis plu-
sieurs années, elle décroît dans trente-six de
ses départements, la population de l'Angleterre
a doublé, et elle a fourni deux fois le chiffre
de cette même population à l'émigration ; il en
est de même pour l'Allemagne ; celle de la
Russie a plus que doublé ! Voilà le plus désas-
treux effet de la loi humaine substituée à la loi
divine dans notre malheureux pays ; mais il
n'est pas le seul. L'union de la famille est
détruite, le mariage est devenu une affaire. Ce
ne sont plus les vertus, la beauté de la femme
qui lui donnent un mari ; ce sont ses richesses.
LA FRANCE EN 1870. 27
On ne se marie plus, on s'associe, on s'achète
et l'on se vend! Tous les désordres, tous les
scandales, toutes les immoralités, toutes les dou-
leurs sont les fruits de ces unions monstrueuses.
L'amour n'est plus la loi fondamentale de la
famille, c'est l'intérêt. Après la mort du père,
la famille est dispersée, la propriété est dé-
pecée; chaque parcelle, privée des ressources
qu'elle tirait de l'ensemble, perd sa valeur, et
bien souvent ne peut faire vivre son proprié-
taire. La division de la terre à l'infini engendre
la misère, et les économistes s'épouvantent de
cet effet imprévu d'une loi qu'ils ont exaltée
comme un chef-d'oeuvre !
Voilà les véritables résultats de l'un des
immortels principes, traduit en pratique et
substitué à la religion !
Ces immortels principes en contiennent un
autre : la souveraineté du peuple ! Celui-ci
n'était pas dans l'Evangile, et en effet une
pareille absurdité ne pouvait se trouver dans
le livre divin. Le peuple est fait pour être
gouverné et non pour gouverner; aussi l'Evan-
gile a-t-il dit : « Rendez à César ce qui est à
César. » Ce principe a eu, pour la France, des
conséquences encore plus désastreuses que celui
La souverai-
neté du peuple.
28 PREMIERE PARTIE.
du partage égal. Ce principe, c'est la révolution,
c'est-à-dire le désordre institué comme base
fondamentale du gouvernement. Il serait la
preuve évidente de l'incapacité et de l'ineptie
de ces prétendus génies qui furent les philo-
sophes du XVIIIe siècle et de leurs élèves, les
grands hommes de la révolution, s'il ne prou-
vait leur égoïste et antipatriotique ambition.
Il ne leur était pas permis d'ignorer le carac-
tère du peuple français, eux qui l'exploitaient
avec tant d'habileté. Ils savaient donc qu'en
proclamant ce principe chez le peuple le plus
amoureux du changement et le plus inhabile
du monde à se gouverner lui-même, ils con-
damnaient ce peuple à la révolution en perma-
nence, c'est-à-dire à la décadence et à la décré-
pitude. Eux qui avaient passé leur vie à attaquer
les principes vraiment immortels de l'Evangile,
ils connaissaient celui-ci : « Tout royaume
divisé contre lui-même périra, » et ils croyaient
à la vérité du livre divin, tout en criant qu'ils
ne croyaient pas. C'est donc en parfaite con-
naissance de cause que ces traîtres à leurs pays
ont institué chez lui ce principe de mort.
Motif inavoué
de la proclama-
tion de ce prin-
cipe.
Ils savaient que ce principe était un principe
de mort pour la France, mais ils savaient aussi
LA FRANCE EN 1870. 29
que ce principe leur en assurait le gouverne-
ment. Or, peu leur importait que la France
mourût pourvu qu'ils eussent le pouvoir. En
flattant la vanité du peuple, ils étaient certains
de le gagner, de tout obtenir de lui et de se
substituer à ses rois qui l'aimaient et qui ne le
flattaient pas.
Tous leurs grands mots, toutes leurs phrases
sonores, toutes leurs protestations d'amour pour
le peuple n'étaient inspirées que par leur étroite
et furieuse ambition. Ils exaltèrent sans paix ni
trêve les prétendus bienfaits de la révolution,
flattèrent bassement les mauvaises passions du
peuple, se firent ses serviteurs, ses esclaves, et
le peuple en fît ses mandataires.
Telle fût la véritable origine du gouverne-
ment représentatif et parlementaire. Mais, com-
me cette seconde dénomination l'indique, le
gouvernement fut essentiellement parlemen-
taire ; donc, pour faire partie active et influente
de ce gouvernement, il fallait posséder l'art de
la parole ; aussi les hommes de parole devinrent-
ils les hommes importants du gouvernement,
et les seuls aptes à y jouer un rôle. Ce fut un
immense malheur pour la France !
Les hommes de parole, les avocats, sont, par
Le gouverne-
ment parlemen-
taire, ses hom-
mes et ses ef-
fets.
30 PREMIÈRE PARTIE.
état, les hommes les moins aptes au gouverne-
ment en général, et pour la France révolution-
naire tout particulièrement, ils devaient être et
ils ont été de véritables fléaux.
Par état, l'avocat plaide constamment le faux
pour le vrai ; toutes les facultés de son esprit sont
incessamment occupées à trouver les moyens de
présenter comme bonne une mauvaise cause.
Ce travail, qui bientôt devient chez lui une
habitude, fausse son jugement. N'ayant pres-
que jamais à plaider la cause de la vérité, il ne
la voit pas; et d'ailleurs, pour lui, faire triom-
pher la vérité, c'est un pauvre succès ; mais
faire triompher le mensonge, voilà ce qui excite
sa verve au plus haut point, voilà la preuve de
son talent, voilà aussi la source de sa renommée
et de sa fortune ! Comment le patriotisme, qui
ne peut exister que dans les coeurs incapables
de faire commerce de leurs sentiments; com-
ment la haute indépendance, indispensable au
véritable homme d'état; comment l'observation
attentive du pays et de ses besoins ; comment
la méditation sur les moyens d'accomplir le
bien; comment enfin la foi, la religion, pour-
raient-elles se rencontrer dans ces hommes de
parole, dont la parole est le moyen d'existence
LA FRANCE EN 1870. 31
et de fortune ? qui sont dépendants de leur
état, qui l'exercent d'abord et avant tout, et
font du gouvernement dans leurs moments de
loisir et par étroite ambition; qui ne connais-
sent du pays que ses criminels et ses chicanes
de palais; qui sont constamment affairés, agités,
occupés à la fois d'une plaidoirie et d'un dis-
cours à la chambre ; qui sont sceptiques et ne
peuvent croire en Dieu parce que Dieu est la
vérité, et que le mensonge les fait vivre?
Aussi, depuis que le gouvernement est passé
dans leurs mains, ils ont donné toutes les
preuves possibles d'incapacité; et en outre,
dans notre France si légère, si crédule depuis
qu'elle ne croit plus en Dieu, si facile à agiter,
ces hommes et leur gouvernement, comme
nous venons de le dire, ont été un fléau.
Ils ont faussé le bon sens des masses; ils ont
fait de l'agitation quand même; ils ont ridicu-
lement et impudemment occupé le pays des
mesquins intérêts de leur vanité; ils ont perdu
en discussions oiseuses le temps qu'ils devaient
consacrer à l'examen des grandes questions d'in-
térêt général; ils ont attaqué et ébranlé toutes
les institutions nécessaires ou utiles ; ils ont fait
croire à la nation que toute la puissance est
32 PREMIÈRE PARTIE.
dans la parole et paralysé chez elle l'action,
cette puissance qu'elle possédait à un si haut
degré. Et la malheureuse nation, sortie de sa
voie, sans guide et sans boussole, a marché de
précipice en précipice.
Les privilé-
giés de l'an-
cienne monar-
chie et les pri-
vilégiés de la
révolution.
Si la révolution a mis le gouvernement de la
France entre les mains des hommes de parole,
elle a encore, à l'abri de son grand principe
d'égalité, consacré l'inégalité qui était une des
causes de sa haine contre le régime de la
royauté.
Sous la royauté, c'étaient la noblesse et le
clergé qui formaient la classe privilégiée ; car
il y en a et il y en aura nécessairement tou-
jours une dans tout état, dans toute nation,
dans toute société. Il est vrai que, depuis des
siècles, la noblesse versait tout son sang pour
la France; il est vrai que, de ses priviléges
anciens, la noblesse n'avait conservé que ceux
qu'il était utile qu'elle conservât comme récom-
pense de ses services, comme exemple et encou-
ragement au bien, et qui n'étaient point incom-
patibles avec la subordination au pouvoir, avec
la réunion en un faisceau de toutes les forces
vives de la nation. Il est vrai que la noblesse
était restée chrétienne, qu'elle était pleine de
LA FRANCE EN 1870. 33
dévouement au pays, que c'était pour elle un
devoir et un honneur de lui faire tous les sacri-
fices. Il est vrai encore que l'un des caractères
essentiels de la noblesse, c'était d'être compa-
tissante, généreuse, de faire le bien, et que,
quoi qu'en aient dit les historiens révolution-
naires, elle était aimée du peuple avec lequel
elle vivait, en dehors de la bourgeoisie. La
noblesse avait donc des titres et les titres les
plus sérieux et les plus respectables à la supré-
matie. Mais cette noblesse, par ses titres mêmes,
par ses vertus, par ses services rendus au pays,
de génération en génération, était et devait être
l'objet de la haine jalouse et furieuse des auteurs
de la révolution, eux qui n'avaient à la supré-
matie à laquelle ils prétendaient d'autres titres
que leurs vices, leurs crimes et leur dévorante
ambition. Aussi, la noblesse colomniée fut-elle,
par eux, livrée en pâture à la cupidité du
peuple.
Le clergé, composé des ministres de ce Dieu
des chrétiens, de ce Dieu de Clotilde qui avait
créé la France, formait la seconde fraction de
la classe privilégiée.
Depuis l'origine de la France, le clergé avait
été pour elle la vraie lumière; c'était de lui
34 PREMIÈRE PARTIE.
qu'on pouvait dire avec toute raison et toute
vérité qu'il avait porté et qu'il portait le flam-
beau de la civilisation. C'était lui qui, après
avoir converti la France au christianisme, c'est-
à-dire après l'avoir mise au monde, avait guidé
ses premiers pas, l'avait soutenue dans sa mar-
che, avait fait son éducation, lui avait appris
les lettres et les arts, avait combattu en elle
les instincts féroces qu'elle tenait de sa mère, la
barbarie, et les avait remplacés par ces grandes
et sublimes vertus chrétiennes qui en avaient
fait la grande nation, l'auxiliaire de Dieu.
Le clergé, comme la noblesse, possédait de
grands biens, et ces biens étaient un puissant
appât pour les cupidités excitées et encouragées
par les grands hommes de la révolution.
Il est vrai que ces biens, il les devait à la
conquête du travail sur le désert et à la recon-
naissance des rois et des seigneurs pour de
grands services rendus. Il est vrai encore que
ses terres avaient été les écoles d'agriculture de
la France, le refuge des pauvres, des opprimés
et des malades. Le clergé avait donc des titres
et les titres les plus respectables aux priviléges
dont il jouissait et qui n'étaient, entre ses mains,
que des moyens de faire le bien.
LA FRANCE EN 1870. 35
Mais le clergé, par ses titres mêmes, par ses
éminentes vertus, par ses éclatants services ren-
dus à la France, enfin par sa qualité sublime
de ministre du vrai Dieu, était et devait être
l'objet de la haine jalouse et furieuse des
auteurs de la révolution auxquels il formait un
obstacle insurmontable, et dont les vices et les
crimes ne pouvaient passer pour vertus et pour
grandes actions qu'à la condition de substituer le
culte de l'infamie au culte du Dieu des chrétiens.
Aussi le clergé, calomnié, honni, vilipendé, fût-il,
par eux, livré en pâture à la cupidité du peuple.
Ces spoliations , ces vols leur donnaient des
complices et leur assuraient des partisans inté-
ressés.
Ils livrèrent donc la noblesse et le clergé au
peuple, mais ils se mirent en leur lieu et place.
Pour eux, le peuple n'était qu'une bête brute
et sauvage, créée tout exprès pour porter tous
les fardeaux, souffrir toutes les douleurs et
rendre aux hommes d'intelligence tous les ser-
vices sans en recevoir aucun en retour.
Le peuple gagna-t-il à ce changement de
maîtres? Qu'il le dise. A-t-il moins de peines,
moins de souffrances? A-t-il, pour le bour-
geois, la sympathie qu'il avait pour le noble
36 PREMIERE PARTIE.
et pour le prêtre dans la hiérarchie ancienne?
Et enfin, lui reste-t-il cette source intarissable
de consolation qu'il avait lorsqu'il était chrétien,
la religion? Non; les choses n'ont fait que chan-
ger de nom et elles sont pires qu'autrefois par-
ce que les maîtres sont égoïstes et durs; chez
eux, cette suprême loi de la charité qui fait au
riche un devoir d'aimer le pauvre est inconnue.
La révolution, c'est la négation de Dieu et de la
religion; la religionde la révolution, c'est l'intérêt.
Véritable but
de la proclama-
tion du principe
de l'égalité.
Elle a proclamé le principe de l'égalité pour
faire dominer ses auteurs en abaissant tout ce
qui était au-dessus d'eux. Si la proclamation de
l'égalité ne reconnaissait pas cette origine;
si elle avait pour base une conviction désinté-
ressée, cette conviction serait une absurdité, un
contre-sens. Est-ce que la vertu, l'intelligence,
l'activité , l'ordre , la richesse , la beauté ont
jamais été et pourront jamais être les égales du
vice, de l'incapacité, de la paresse, du désordre,
de la pauvreté, de la laideur? Est-ce que la consi-
dération, l'influence, la prospérité, qui sont les
attributs des unes, pourront jamais être aussi les
attributs des autres? Faites un jour, s'il est pos-
sible, l'égalité parfaite ; elle sera détruite le len-
demain. L'égalité est une loi contre nature !
LA FRANCE EN 1870. 37
L'égalité devant la loi, l'un des droits de
l'homme, n'est possible qu'avec l'injustice du
juge. Pour être juste, le juge doit toujours
peser avec grand soin la situation du coupable;
sa sentence, pour être juste, doit être essen-
tiellement inégale pour le même forfait. Il doit
constamment appliquer cette maxime de l'Evan-
gile : « Il sera beaucoup demandé à ceux qui
auront beaucoup reçu; il sera peu demandé à
ceux qui auront peu reçu. »
La révolution, pour se justifier elle-même,
a dit que le gouvernement monarchique était
une tyrannie, et elle a proclamé la liberté. Quelle
liberté a-t-elle donnée qui fût vraiment néces-
saire ou seulement utile? Quelle liberté a-t-elle
donnée qui ne fût, pour notre nation, un don
perfide, funeste, une source intarissable de
maux? Liberté individuelle? elle existait avant
comme après la révolution; l'homme était libre
à la condition d'observer la loi. Liberté de la
presse? c'est le droit de calomnier, c'est le
droit d'insulter, c'est le droit de salir tout ce
qui est noble et bon, c'est le droit de pervertir
et de démoraliser les masses. Liberté de la
parole? c'est le droit de préparer le désordre
et l'anarchie, c'est le droit d'agiter le pays, c'est
38 PREMIERE PARTIE.
le droit d'empêcher le fonctionnement du gou-
vernement. Liberté du droit de réunion? c'est le
droit d'organiser la révolte, c'est le droit du dé-
sordre et de la guerre contre la loi et contre la
société. En résumé, la révolution, pour tout
homme de bonne foi, n'a pas produit le moin-
dre bien, comme compensation ou comme excuse
des calamités dont elle a affligé et dont elle afflige
la France; mais notre malheureux peuple se
grise avec des mots, et les immenses bienfaits de
la révolution ne sont que des mots.
Depuis cette grande révolution et l'applica-
tion de ses immortels principes, la révolte a été
en permanence en France, et ce n'a été qu'au
prix des concessions les plus lâches, des manoeu-
vres les plus honteuses que les gouvernements
qui s'y sont succédé ont pu vivre depuis leur
origine jusqu'à leur chute ; à l'exception d'un
seul, la Restauration, qui était honnête et qui,
par cela même, ne pouvait vivre en compagnie
de la révolution.
Les grands hommes d'état, créateurs du sys-
tème parlementaire en France, ont pris pour
modèle et ne manquent jamais de citer pour
exemple le fonctionnement régulier de ce sys-
tème en Angleterre et aux Etats-Unis.
LA FRANCE EN 1870. 39
Mais cette absurdité, à elle seule, devrait
suffire pour montrer à la nation le fond de leur
pensée, leur calcul ambitieux et égoïste!
Oui, le gouvernement parlementaire réussit !
et prospère en Angleterre et aux Etat-Unis ;
donc, il ne doit pas et ne peut pas réussir en
France.
Le peuple anglo-saxon est religieux, il res-
pecte le principe d'autorité, il a du bon sens
et de la sagesse; chez lui, la parole n'exprime
jamais, sous peine de n'être pas écoutée, qu'une
conviction sérieuse, qu'une idée juste et prati-
que. Chez lui, l'homme qui sait a seul le droit
de parler, chez lui la vanité n'existe pas, chez lui
enfin, il y a amour et besoin impérieux d'ordre.
Ce peuple est patient ; il sait attendre un progrès.
Le peuple français est irréligieux, il n'a aucun
respect pour le principe d'autorité; il a horreur
de toute autorité; s'il a de l'esprit, il manque
absolument de bon sens. Chez lui, nous l'avons
déjà dit, depuis la grande révolution, la parole
est menteuse ; chez lui, l'homme qui sait est
rare et il parle rarement, l'homme qui ne sait
pas est abondant et il parle souvent. Le peuple
français est vaniteux. Chez lui , l'égoïsme a
remplacé le patriotisme; chez lui enfin, il y a
Par cela
même que le
système parle-
mentaire réus-
sit en Angleter-
re et aux Etats-
Unis, il ne peut
pas réussir en
France.
40 PREMIÈRE PARTIE.
amour et besoin de changement; il est impa-
tient, violent, emporté.
Et nos profonds politiques veulent que le
même gouvernement réussisse chez deux peu-
ples aussi complétement opposés! Ce serait de
l'ineptie si ce n'était du calcul intéressé. Ils
savent pertinemment que cette prétention est
un non-sens; mais ils la maintiennent, en-
vers et contre les leçons désastreuses des
faits, parce qu'elle leur assure le gouverne-
ment. Qu'importent pour eux l'énervement,
le malheur de la France, pourvu qu'ils aient le
pouvoir!
La Restaura-
tion.
La Restauration, en acceptant la succession
de l'Empire révolutionnaire, faisait acte d'un
dévouement sublime bien digne de cette grande
famille des Bourbons qui n'épuisera jamais l'ad-
miration de la postérité éclairée et impartiale.
Elle prouvait, en acceptant le gouvernement de
la France mourante des épouvantables excès des
tyrans que la révolution lui avait successivement
engendrés, que son amour pour la France était
bien le même que celui du Roi-martyr qui avait
aimé la France comme le Christ a aimé le
monde, jusqu'à donner sa vie pour elle.
La révolution n'a jamais cessé depuis 1789
LA FRANCE EN 1870. 41
de tenir la France sous son joug infernal; aussi,
cette période de notre histoire qui commence à
1815 et finit à 1830 n'a-t-elle été décrite que
par la révolution, son ennemie naturelle.
La Restauration, c'était le bien, la révolution
c'est le mal. Dans cette lutte de quinze ans
entre le bien et le mal, le mal a triomphé.
Voilà ce que l'histoire dira un jour, voilà ce
qu'elle dira le jour même où le joug honteux
et infâme de la révolution cessera de peser sur
la France.
Le mal a triomphé et il a injurié, bafoué
son ennemi vaincu; et les générations nouvelles
ont pris ses mensonges pour la vérité. Selon les
prétendus historiens révolutionnaires, la Res-
tauration a été inintelligente, maladroite ; ses
principes étaient surannés ; elle était l'obstacle
au progrès ; elle n'avait rien appris et rien
oublié. Il y a là autant de mensonges que de
mots.
Les deux nobles princes qui se succédèrent
sur le trône n'étaient point inintelligents ; mais
auraient-ils, l'un et l'autre, possédé la somme
d'intelligence de toutes les plus grandes et les
plus célèbres intelligences connues, ils ne pou-
vaient pas réussir dans leur oeuvre régénéra-
42 PREMIERE PARTIE.
trice. Ils n'ont point été maladroits ; mais
auraient-ils eu en partage l'habileté de tous les
hommes que l'histoire nous donne pour les plus
habiles, ils auraient échoué.
Leurs principes n'étaient point surannés; car
leurs principes étaient puisés à la source de la
vérité éternelle et toujours nouvelle, la religion.
Un peuple sans religion n'a jamais prospéré
depuis la création du monde, par cette unique
raison qu'un peuple sans religion n'a jamais
vécu. Louis XVIII et Charles X le savaient; ils
savaient aussi que le christianisme avait créé
la France, que le christianisme l'avait fait vivre,
que la France ne pouvait vivre que par le chris-
tianisme, que le christianisme était le fluide vital
de la France, que tous les malheurs de la France,
tous les maux qu'ils voulaient guérir n'avaient
pas d'autre cause que sa révolte criminelle et
insensée contre son principe de vie, et ils
voulaient la rappeler à la vie.
Ils n'étaient point l'obstacle au progrès; tout
au contraire, ils s'efforçaient de rétablir le véri-
table courant du progrès en arrêtant le torrent
révolutionnaire qui mène à la destruction, ce
dernier terme du progrès dans le mal.
Ils n'avaient rien appris et rien oublié! Voilà
LA FRANCE EN 187 0. 43
un de ces mots qui, chez notre peuple qui se
passionne pour un mot, a fait une fortune
déplorable. Ce mot a été répété à satiété comme
un jugement sans appel qui condamne la Res-
tauration au mépris de tous les hommes sensés!
Que devaient-ils apprendre? Que la révolution
était une oeuvre sublime, une réunion de toutes
les vertus, un Dieu qu'ils devaient adorer aux lieu
et place du Dieu des chrétiens? Que l'assassinat,
le vol, le pillage, la destruction, le mensonge,
l'impudeur, la férocité, tous les vices, tous les
crimes, étant devenus, pendant leur exil, les
vertus des maîtres de la France, ils devaient
accepter cette transformation, brûler ce qu'ils
avaient adoré et adorer ce qu'ils avaient brûlé?
Que devaient-ils oublier? Qu'ils étaient descen-
dants de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV;
qu'ils appartenaient à cette grande race qui avait
fait de la France la grande nation, la reine du
monde? Qu'ils étaient frères de ce roi, le meil-
leur des rois, de cette admirable et sainte vic-
time de l'hydre révolutionnaire, dont les der-
nières paroles, comme celles du Christ, son
divin modèle, avaient été des paroles de pardon
pour ses bourreaux ?
Non, non, ils n'avaient rien oublié de tous
44 PREMIERE PARTIE.
ces immortels souvenirs, de tous ces grands
modèles, de tous ces sublimes exemples, et ils
voulaient marcher dans cette voie de la vérité,
de la justice, du dévouement, de la vraie gran-
deur que leurs prédécesseurs avaient suivie.
Mais leurs nobles et vraiment patriotiques efforts
pour arracher la France de l'abîme furent para-
lysés par la coalition de tous les privilégiés
de la révolution, organisés et disciplinés avec
cette entente infernale que le génie du mal a
toujours opposée avec succès au génie du bien.
En présence de cette coalition, de cette ennemie
irréconciliable, si la Restauration n'agissait pas,
elle était taxée d'incapacité, et il fallait la ren-
verser. Si elle agissait, ses actes les plus paci-
fiques, les plus bienveillants étaient travestis en
actes d'hostilité; à plus forte raison, il fallait la
renverser. Cette conspiration du mal avait son
chef au palais-royal. C'était du palais-royal que
partaient les libelles destinés à tromper l'opi-
nion ; c'était du palais-royal que sortaient les ins-
pirations des orateurs libéraux; c'était du palais-
royal qu'émanaient les ordres pour la révolte.
Le mal fut plus fort que le bien clans cette
lutte criminelle, et la Restauration succomba.
Et l'histoire, la véritable histoire, et non la
LA FRANCE EN 1870. 45
chronique révolutionnaire qui usurpe depuis
près d'un siècle le grand rôle de l'histoire,
comme la révolution usurpe le grand rôle de
la royauté, dira que la Restauration est tombée
parce que la France était révolutionnaire, c'est-
à-dire tellement criminelle encore, malgré ses
malheurs, qu'elle était indigne de la régénéra-
tion, du salut que la Restauration lui apportait.
En tombant du trône, Charles X nomme le
duc d'Orléans lieutenant-général du royaume
et met, sous la sauvegarde de son honneur et
de sa parenté, la couronne de son petit-fils. Le
duc d'Orléans s'empare de cette couronne,
devient le roi-bourgeois, l'homme de cette
bourgeoisie révolutionnaire, la privilégiée de
la révolution; il l'adule bassement, la flatte ser-
vilement; il est lui-même un bourgeois révo-
lutionnaire, trivial, cynique, irréligieux ; son
gouvernement, c'est la corruption; ses minis-
tres sont de prétendus habiles, malhonnêtes,
qui se vantent hautement d'être les fils de la
révolution et dont les actes sont en rapport
avec cette impure et criminelle origine. L'Eu-
rope entière et les honnêtes gens en France
n'eurent que du mépris pour ce gouverne-
ment qui, bâti sur la boue, s'effondra un beau
Le règne de
Louis-Philippe.
46 PREMIERE PARTIE.
jour au grand ébahissement de la France et du
monde; et le roi-bourgeois s'en alla honteuse-
ment, sans avoir inspiré, comme son prédéces-
seur, le moindre dévouement, le moindre acte
d'attachement à ces bourgeois, ses compères et
ses complices, à ce ventre de la France qui ne
connaît d'autres lois que ses appétits.
Sous son règne, le niveau moral de la France
s'était considérablement abaissé par la mise en
pratique des immortels principes révolution-
naires, par leur application faite par ceux qui
en récoltaient les fruits. Comme nous l'avons
dit, le grand principe d'égalité n'avait été in-
venté que pour abaisser au-dessous d'elle ce qui
dominait la bourgoisie ; aussi, la bourgeoisie
restant à son ancien niveau et tout ayant dis-
paru au-dessus d'elle, les vertus, les sentiments
élevés, le dévouement, le patriotisme furent
abaissés, éteints en grande partie et remplacés
par le vice, la bassesse, l'égoïsme, ces vils pro-
duits de la révolution antichrétienne.
Louis-Philippe subissait la peine du talion ;
on le croyait solidement établi sur ces fonde-
ments de la société nouvelle tant vantée par ses
créateurs, sur les principes de la révolution, et
il tombait au premier souffle!
LA FRANCE EN 1870. 47
Au milieu de la surprise de la France, sur-
prise d'autant plus grande que le positivisme
bourgeois, substitué au christianisme, avait pu
moins la préparer à une intervention, dans les
tripotages mercantiles de sa vie bourgeoise, de
ce Dieu auquel elle ne pensait guère et dont on
l'habituait à se passer de plus en plus; au milieu
de cette surprise, un parti d'agitateurs incapa-
bles mais ambitieux s'empara du pouvoir. Il
semble que ce soit le rôle obligé de ces soi-
disant républicains français de faire l'intérim
entre deux monarchies et de servir de transi-
tion de l'une à l'autre. Il y avait, parmi ces
prétendus sauveurs de la patrie, un honnête
homme, un seul, un grand poète dont le coeur
d'élite avait été soulevé par les abominables
excès de l'Empire et par les turpitudes du gou-
vernement de Juillet. Reconnaissant l'impossi-
bilité d'une nouvelle restauration, son imagina-
tion s'était exaltée en rêvant pour la France
une république honnête, le plus parfait des gou-
vernements lorsqu'il peut s'adapter aux moeurs
et au génie d'un peuple, mais le plus antipathi-
que des gouvernements aux moeurs et au génie
de la France. C'était une grande âme et un
grand coeur tout rempli du feu d'un noble et
La révolution
du Février.
48 PREMIERE PARTIE.
vrai patriotisme; celui-là n'était pas un bour-
geois antichrétien, révolutionnaire, un étroit
égoïste ! Il eût cette gloire pure et splendide
de dominer par sa vertu, par son dévouement,
par sa sincérité, par son éloquence grandiose,
par son prestige enfin, et les petits agitateurs
qu'il avait pour collègues et la tourmente du
peuple soulevé et tout prêt à renouveler les
crimes de ses pères de 93. Son héroïque atti-
tude permit à la France de revenir de sa stupeur;
grâce à lui, l'ordre put organiser la force et
bientôt l'anarchie fut écrasée. Mais la première
république, la fille des immortels principes,
avait laissé un si horrible souvenir, un senti-
ment de terreur si grande dans les masses, et
la France avait si promptement jugé l'incapacité
totale des histrions républicains qui avaient la
prétention de la gouverner, qu'elle avait hâte
de se constituer un gouvernement qui lui offrît
des garanties d'ordre et de sécurité. Ces garan-
ties elle crut les trouver dans le gouvernement
de Louis-Napoléon.
Nous allons laisser juger ce gouvernement
par l'opinion publique, en atténuant la violence
de ses attaques et de ses récriminations par res-
pect pour un malheur récent.
LA FRANCE EN 1870. 49
Sans doute, dit cette opinion publique, Dieu
ne jugeait pas que les maux dont les principes
révolutionnaires étaient la source eussent encore
assez affligé la France pour que ses yeux fussent
préparés à s'ouvrir à la lumière, pour qu'elle
fût capable de revenir à lui et de reconnaître sa
folie; car il permit que la France, affolée par la
terreur du spectre de 93, se jetât dans les bras
de Louis-Napoléon!
La masse ignorante, en voyant apparaître au
milieu de sa détresse ce nom symbolique de
pouvoir absolu, se livra en aveugle à celui qui
le portait. Son oncle avait détruit la première
république ; celui-ci détruirait la seconde. Voilà
le secret du vote populaire qui éleva sur le
pavois cet aventurier qui n'avait rien de fran-
çais, ce conspirateur italien, ce chef-d'oeuvre
des sociétés secrètes, dont le règne ne fut
qu'une longue conspiration, qu'une longue
trahison contre la France, et acheva, dans cette
grande nation, l'oeuvre de démoralisation révo-
lutionnaire, pour se terminer enfin par l'épou-
vantable épreuve que Dieu inflige à la France et
dont il fera sortir sa régénération ; c'est là notre
ferme et patriotique espérance.
Le gouvernement de Louis-Philippe avait été
Le règne do
Louis-Napo-
léon.
50 PREMIERE PARTIE.
bourgeoisement malhonnête; celui de Louis-
Napoléon le fût impérialement. Le gouverne-
ment de Louis-Philippe s'efforçait honteusement
de cacher ses turpitudes; le gouvernement de
Louis-Napoléon les avouait impudemment et
les vantait comme vertus éclatantes. Dans le
gouvernement de Louis-Philippe, le mensonge
était un moyen que l'on n'employait pas tou-
jours; il y avait chez ses prétendus hommes
d'état un reste de pudeur. Sous le gouverne-
ment de Louis-Napoléon, le mensonge était le
moyen constant, habituel, toujours employé
sans exception et avec un cynisme, une outre-
cuidance tels, avec un si beau style et un si
grand talent d'avocat que la masse le prenait
pour la vérité. Sous le gouvernement de Louis-
Philippe, la corruption se cachait; on en rougis-
sait comme d'une honte, tout en l'employant
constamment. Sous le gouvernement de Louis-
Napoléon, la corruption était pratiquée au grand
jour; elle était admise dans toutes les relations
du pouvoir non-seulement sans répugnance,
mais comme habitude; elle était passée dans les
moeurs. Lui-même était si naïvement et si fer-
mement convaincu que tout homme était à ven-
dre, que lorsqu'il en trouvait un qui n'était pas
LA FRANCE EN 1870. 51
matière commerciale, il ne l'honorait point de
son estime; tout au contraire, son regard expri-
mait clairement la déception : «Je croyais avoir
affaire à un homme d'esprit, disait ce regard;
décidément j'avais affaire à un imbécile. »
Sous le gouvernement de Louis-Philippe, les
moeurs publiques étaient encore régies par une
certaine décence ; sous le gouvernement de
Louis-Napoléon, le vice éhonté étalait audacieu-
sement son luxe insolent. Sous le gouvernement
de Louis-Philippe, la richesse rapidement ac-
quise par le vol excitait encore l'indignation
du grand nombre ; sous le gouvernement de
Louis-Napoléon, l'admiration de la masse était
acquise aux favoris de la fortune criminelle, et
l'on s'estimait heureux de jouir des merveilles
de leurs fêtes éblouissantes. Si l'un d'eux allait
au bagne, on ne disait pas : c'est un criminel;
on disait : c'est un maladroit!
Sous le gouvernement de Louis-Philippe, le
patriotisme n'était pas encore étouffé par l'irré-
ligion, par le matérialisme ; sous le gouvernement
de Louis-Napoléon, le matérialisme avait en-
vahi les masses; on ne croyait plus à une
autre vie; dès lors, il fallait tout faire pour
rendre celle-ci aussi bonne que possible, et

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