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La France moderne

De
405 pages

La déclaration de guerre. — Le grand Digard. — Une collecte. — Le bataillon de la Moselle. — Taupins et cornichons. — Les chefs de l’armée du Rhin. — En promenade. — Le parloir. — Familles de soldats. — Triste présage. — Les adieux. — La Marseillaise à l’Opéra.

Mercredi, 20 juillet. — Les externes tremblaient ce matin, en nous remettant les journaux qu’ils nous apportent en contrebande, à l’entrée de la classe de 8 heures.

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À propos de Collection XIX

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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Edmond Deschaumes

La France moderne

Journal d'un lycéen de 14 ans pendant le siège de Paris (1870-1871)

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Le nouveau Bataillon de la Moselle.

PRÉFACE POUR LES PARENTS DE MES JEUNES LECTEURS

En 1870, la génération à laquelle j’appartiens était trop jeune pour porter les armes, mais elle était déjà assez avancée pour comprendre la gravité des événements et pour en souffrir.

Je pris l’habitude alors, entre deux classes, ou, le soir, à la veillée de famille, de consigner sur quelques cahiers les sensations que nous avons éprouvées au lycée pendant ces mois de douleur, et de retracer quelques-uns des événements dont nous fûmes témoins. Ces cahiers forment la charpente de cet ouvrage. J’aurais pu les publier tels quels, en priant mes lecteurs d’excuser la jeunesse de l’auteur. J’ai pensé qu’il était utile de faire davantage et de corser mon récit des témoignages, des documents, des notes qui pouvaient le compléter et assurer son exactitude, tout en laissant aux impressions reçues et analysées leur absolue sincérité. C’est ce travail ainsi ramassé que j’offre à mes petits camarades et que je soumets àl’attention de leurs parents.

 

Si j’écris une préface en tête de ce volume, c’est que je sais, moi aussi, comment se choisissent les livres d’étrennes au jour de l’an. On entre chez le libraire. Son magasin est bondé d’acheteurs. On ne sait pas au juste ce que l’on désire... Bien des gens veulent avant tout du nouveau, du « vient de paraître ». Ils consultent alors le sage libraire. Un oracle ! Mais l’oracle se débat au milieu de dix papas et de quinze mamans qui lui crient tous, avec un ensemble admirable : « Il n’aime que l’histoire ! Je lui ai promis des Voyages... Elle a seize ans... Il en a treize ! » Et le libraire, ou son commis, dans cette besogne à rendre fou, ne perd pas la tête une minute. Il a cent paires d’yeux, d’oreilles et de mains. Je n’ai pas compté les bouches ; mais il doit en avoir plus que de tout le reste, car il répond à la fois à toutes et à tous... C’est à ce moment que je vous guette, ô bons parents ! Le libraire vous a remis un volume. Vous le feuilletez au milieu de la cohue amassée. Ma préface doit donc être courte, pour être ainsi lue au pied levé...

Si courte qu’elle soit, elle vous dira que ce livre, malgré ses coins de tristesse, a aussi sa consolation, ses pages qu’un petit Français lira avec fierté, avec bonheur, car elles sont l’écho des actes de vaillance et de courage qui prouvent que, sous les coups les plus effroyables, l’amour de la patrie a toujours été chez nous aussi vif qu’à nos plus beaux jours de succès et de gloire.

Si courte qu’elle soit, elle vous dira que l’enfant, qui sort de l’école pour franchir la porte de la caserne, doit connaître les épisodes du grand drame militaire dont nous portons en nous le tragique souvenir, y chercher le secret des victoires prussiennes et des défaites françaises, et faire, au récit des actions guerrières, l’apprentissage des vertus nécessaires, non au soldat ambitieux des plus hautes récompenses, mais au combattant appelé à défendre la maison de famille, le champ labouré par les ancêtres, le sol menacé de la patrie.

 

Vous qui savez de combien d’alarmes et d’angoisses se paient la présence et la joie des enfants au foyer, n’oubliez pas que ces petits êtres chéris, à qui vous avez fait le présent hasardeux de la vie, doivent être forts pour être heureux. El, puisque ce livre est appelé à entrer dans les bibliothèques sous le passeport des étrennes, laissez-moi terminer par un souhait sincère, utile dans notre âge de réalité et de lutte, c’est que vous leur donniez, par l’éducation de l’esprit et du corps, avec la force morale et la force physique, qui les feront craindre et respecter, la passion du droit et l’amour de la justice, sans lesquels les nations ne peuvent se développer par la liberté et le progrès, et sans lesquels non plus il ne saurait y avoir pour l’homme, ni bonheur, ni indépendance, ni fierté.

E.D.

Paris, novembre 1889.

L’ENNEMI !

I

AU LYCÉE

La déclaration de guerre. — Le grand Digard. — Une collecte. — Le bataillon de la Moselle. — Taupins et cornichons. — Les chefs de l’armée du Rhin. — En promenade. — Le parloir. — Familles de soldats. — Triste présage. — Les adieux. — La Marseillaise à l’Opéra.

Mercredi, 20 juillet. — Les externes tremblaient ce matin, en nous remettant les journaux qu’ils nous apportent en contrebande, à l’entrée de la classe de 8 heures.

Vite, ils nous ont dit à l’oreille :

« C’est fini... Nous avons la guerre ! »

Alors, sur les gradins, derrière les livres, à l’abri des serviettes de chagrin, nous avons dévoré ces terrifiantes nouvelles, tandis que le professeur, l’âme aussi tourmentée que nous, faisait semblant de n’en rien voir.

Voilà quinze jours que nous vivons dans la fièvre ! Quinze jours que nous nous jetons avidement sur les journaux et que nous suivons, anxieux, les négociations entamées avec la Prusse au sujet de la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne...

Quand le roulement du tambour annonce la fin de la classe, nous ne pouvons plus tenir en place, nous dégringolons les gradins, dont le bois sonne sous nos pieds, et nous nous ruons dans la cour, appelant à grands cris les camarades.

 

De nous tous, le grand Digard est celui qui se démène le plus, comme s’il était chargé du salut de la patrie.

C’est un être long, bruyant et pâle, perché sur une paire de jambes qui n’en finissent pas, toujours nerveux et toujours affairé. Il cache des volumes de Victor Hugo dans son pupitre, et, aux heures de récréation, veut nous faire jouer les drames révolutionnaires qu’il écrit pendant les études. Digard se réserve toujours le beau rôle. Il verse des torrents d’injures sur les tyrans et les aristocrates qui oppriment le peuple, à moins qu’il ne venge les innocentes victimes de la Terreur en foudroyant de ses tirades les Collot d’Herbois et les Fouquier-Tinville, pourvoyeurs de guillotine. Il les invective et les malmène à un tel point qu’il doit fermer son théâtre, ne trouvant plus de Collot pour ses outrages ni de Fouquier pour ses horions...

Digard hésite d’ailleurs sur le choix de la carrière qu’il entreprendra. Il veut être avocat, ou acteur à la Porte-Saint-Martin. Pour le moment, il est tribun... A la récréation, il grimpe sur un banc, nous interpelle et pérore. Il nous reproche rudement d’employer l’argent de nos semaines à acheter des gâteaux, des cerises et des tablettes de chocolat. « Les femmes de Carthage, nous crie-t-il, ont donné leurs cheveux pour faire les cordages des machines de guerre, lorsque les légions s’avancèrent sous les murailles de leur cité... Décius, pour sauver Rome, s’est précipité dans un gouffre. » Et nous sentons que s’il y avait un gouffre dans la cour, le grand Digard s’y jetterait !

Nous sommes touchés. Nous avons honte de notre égoïsme. Nous acclamons Digard... Vive Digard ! Vive Digard ! Et, cédant à son impulsion, nous versons notre obole sur l’autel de la patrie, pour que les blessés aient du tabac.

LES ÉLÈVES DES LYCÉES DE FRANCE A L’ARMÉE DU RHIN

A l’étude suivante, des listes de collecte circulent et toutes les bourses se vident. Le vieux concierge, Monsieur Sucre d’orge, ne vend plus une seule friandise. Ses babas bruns et dorés, ruisselants de sirop et de rhum, restent en détresse, et, dans le fond de sa manne, les éclairs au café ou au chocolat se dessèchent sous leur belle robe de crème glacée.

Il y a des gourmands qui cèdent à cette tentation trop forte ; des traîtres qui ont en cachette gardé quelques sous, et des intrigants qui réussissent à se faire ouvrir, malgré les sévérités du règlement, un crédit chez Sucre d’orge. Oh ! comme elles se voileraient devant cette corruption, les ombres des Carthaginoises !...

 

  •  — Le grand Digard ne s’arrête pas à ce premier succès. Il s’est fait apporter par un externe un morceau d’étoffe tricolore et l’a cousu à une règle, la plus longue qu’il ait pu trouver. Il développe ce drapeau dans la cour et crie : « Aux armes, aux armes ! Citoyens, la patrie est en danger ! »

Nous nous laissons embrigader par ce bouillant conducteur d’hommes. Il nous forme en colonne et galope sur nos flancs et sur notre front en brandissant son étendard. Il est sublime... s’il ne brave pas la mort, il brave certainement le pensum et la consigne !

Une idée de génie lui vient à l’esprit... D’une main fébrile, il retire ses souliers et ses bas bleus :

« Soldats du lycée Napoléon, hurle-t-il, tous pieds nus, comme vos aïeux de Sambre-et-Meuse ! »

Le surveillant accourt :

« Remettez vos bas et vos souliers, Monsieur Digard.

  •  — Mais, Monsieur, réplique notre général, c’est pour imiter les volontaires de la République.
  •  — Vous commettez une erreur historique, Monsieur Digard, le bataillon de la Moselle était en sabots. »

Notre brave général se rechausse. La colonne s’ébranle. S’ils font moins de besogne, nos gros souliers ferrés font sur le bitume autant de tapage que les sabots du bataillon.

 

  •  — Les cornichons et les taupins, ceux qui, à la rentrée prochaine, porteront la tunique de Saint-Cyr ou le frac de Polytechnique, sont plus froids et moins bruyants.

Ils lisent attentivement sur le journal la liste des chefs de l’armée du Rhin qui est composée de la façon suivante :

Général en chefL’Empereur.
Major-général de l’arméeMaréchal Lebœuf.
Aides-majors générauxGénéraux Lebrun et Jarras.
Commandant en chef de l’artillerie.Général Soleille.
Commandant en chef du génieGénéral Coffinière de Nordeck.
Commandant du1ercorpsMaréchal de Mac-Mahon.
 — 2eGénéral Frossard.
 — 3e — Maréchal Bazaine.
 — 4e — Général Ladmirault.
 — 5e — Général de Failly.
 — 6e — Maréchal Canrobert.
7eGénéral Félix Douay.
 — 8e — (Garde
 — impériale et réserve.)Général Bourbaki.

On discute ces noms, sur lesquels se fonde l’espérance de la victoire : Mac-Mahon, Canrobert, Bazaine et Bourbaki sont les généraux préférés.

Ceux-là sont coutumiers du succès. Mac-Mahon est le héros de Magenta ; Canrobert, le héros de Sébastopol ; Bazaine, le chef audacieux de cette aventureuse campagne du Mexique où il a écrit, sur la soie des étendards, les noms de Mexico et de Puebla.

Les taupins et les cornichons n’en doutent point... Ils ajouteront de nouveaux lauriers à ceux qu’ils ont déjà récoltés sur les champs de bataille, ces maréchaux couverts de gloire ! Et, dans nos rêves d’enfants, nous les voyons déjà, au soir de la bataille, visiter les bivouacs éclairés par les grands feux dont la flamme monte vers le ciel, tout droits sur leur selle caparaçonnée, le bâton semé d’abeilles d’or à la main.

Le surveillant a laissé, sans intervenir, déployer les feuilles fraîchement imprimées. Bientôt il tire lui-même un journal de sa poche et se mêle à la discussion des taupins.

La différence d’âge est si légère entre ce maître et les élèves qu’il est chargé de surveiller !

 

Jeudi, 21 juillet. — C’est jour de promenade. Nous sommes en contact avec la rue qui bourdonne et pérore, avec la rue pleine de rumeur et de fièvre.

Sur le boulevard Saint-Michel, les cafés sont remplis d’étudiants. Ils crient et font de grands gestes. Ils appellent à leurs tables les soldats qui passent et les font boire. Les zouaves sont les plus fêtés. A les voir si décidés, si crânes, la toque rouge posée de travers, les reins sanglés dans leurs larges ceintures, l’œil enflammé, on sent que ces hommes sont sûrs de vaincre.

Comment ne vaincraient-ils pas ? Comment la France n’aurait-elle pas confiance ? M. Émile Ollivier, le président du conseil, a dit à la Chambre que le gouvernement pouvait entreprendre cette guerre d’un cœur léger. Le maréchal Lebœuf, le ministre de la guerre, a déclaré qu’il était prêt.

Devant ces affirmations catégoriques du gouvernement, la France entière croit à la victoire. Nous croisons des bandes d’ouvriers qui chantent la Marseillaise ou qui marquent le pas en criant : « A Berlin ! à Berlin ! »

Depuis ces jours d’enthousiasme, nous avons appris que c’était folie, témérité, jactance de proclamer ainsi la victoire, tant que l’on ne s’est pas battu, tant que les mêlées sanglantes n’ont point décidé du sort hasardeux et de la fortune changeante des conquérants et des capitaines.

Hélas ! à ce moment, la France ne connaissait la guerre que par les triomphes de ses armées. Sur la foi de ceux qui la gouvernaient, elle voyait déjà nos troupes entrant à Berlin sous des arcs de triomphe, précédées des musiques militaires, la garde en tenue de parade escortant l’empereur, et les canons chargés de fleurs jusqu’à la gueule. Pour les Parisiens, on n’allait pas à la bataille : on allait à la conquête. Alors on refusait d’écouter les prudents et les sages, ceux qui, à la suite de Thiers et de Gambetta, avaient voulu enrayer la marche trop rapide des événements et demandé qu’on délibérât de sang-froid avant d’agir.

 

  •  — Quand nous rentrons de cette promenade, électrisés par la vue de Paris en délire, le parloir est plus rempli que de coutume. Les garçons arrivent dans la cour appeler ceux que l’on vient visiter. Leurs listes sont surchargées de noms.

Ce n’est plus le parloir des jeudis ordinaires. D’habitude, les mères étaient les plus nombreuses. Aujourd’hui, beaucoup de pères et de frères sont venus embrasser les lycéens. Bien des pères sont des vieux dont la moustache grisonne, dont la boutonnière est rougie d’un ruban ou d’une rosette. Bien des frères sont de beaux et solides jeunes hommes à la tournure martiale et décidée : des anciens du lycée, qui portent maintenant l’épaulette et l’épée !

Ces familles où l’on est soldat de père en fils, le proviseur vient les saluer dans la cour d’honneur. Il échange avec elles des paroles brèves et des souhaits énergiques. Les mères écoutent, les yeux brillants d’orgueil et mouillés de larmes, regardant fièrement ce père et ce fils qui vont se battre, mais pressant contre leur cœur le petit encore trop jeune pour que la patrie vienne le leur prendre.

Ces visites du parloir, ces larmes, ces angoisses, ces séparations dont nous sentons le déchirement, refroidissent l’enthousiasme de la journée, où nous avons été mêlés à l’agitation extérieure de Paris. Nous avons lu dans les regards des mères et nos cœurs se sont serrés, car, dans ce même jour, nous avons vu passer l’ange de la mort et le génie de la guerre...

 

Vendredi, 22 juillet. — Ceux qui ont un père, un frère, un parent qui va rejoindre son régiment à la frontière, sont anxieux et graves. L’un d’eux raconte que son frère, un beau lieutenant de grenadiers de la garde, emporte sur lui un paquet d’enveloppes portant à l’avance un timbre et l’adresse de ses parents. Les jours où il n’aura point le temps d’écrire, après le combat ou après l’étape, l’enveloppe fidèlement mise à la poste apprendra du moins à sa mère qu’il est vivant...

 

Ceux qui n’ont rien à craindre pour leur famille, ceux qui ne voient dans la guerre qu’une sorte d’apothéose militaire, rivalisent de bruit et d’ardeur avec les bandes chantantes et hurlantes que nous avons rencontrées hier dans les rues.

 

Samedi, 23 juillet. — Nous sommes en classe... Digard traduit mot à mot un passage de Cicéron. Il se débat péniblement dans les propositions incidentes et l’on sent quil est moins à l’aise dans cette prose latine que dans les tirades de ses drames révolutionnaires. La porte s’ouvre. Le proviseur entre, suivi du censeur. Pour Digard, c’est la délivrance.

Nous nous levons tous. Le censeur ouvre son carton, en tire une feuille et lit les notes de la quinzaine. Nous avons un de nos camarades, Mercier, dont le frère est officier d’état-major. Quand le censeur appelle le nom de Mercier, le proviseur relève la tête et lui adresse quelques paroles.

Sa voix tremble d’émotion. Il dit que cette guerre sera rude et que, pendant les vacances qui vont commencer, beaucoup d’entre nous ne trouveront pas leur père ou leurs frères à la maison.

Mercier tire son mouchoir, et nos yeux se mouillent de larmes.

Il a l’air très triste, le proviseur, et sa tristesse nous impressionne. C’est un petit homme aux cheveux tout blancs, que nous voyons souvent passer dans les cours accompagné de deux chiens havanais pas plus gros que le poing. On dit qu’il est très bien vu aux Tuileries et protégé par l’impératrice. Dans le travail de nos têtes inquiètes, nous nous demandons si son anxiété n’est pas motivée par des nouvelles venues de la cour et puisées dans l’entourage même de l’empereur.

 

Dimanche, 24 juillet. — L’époque des petites vacances est devancée. Dans bien des familles, il y a des adieux à faire, et les parents n’attendent point la date officielle.

Jamais nous n’avons aspiré si vivement à la liberté. Nous allons vivre de la vie commune, écouter les conversations, lire les journaux, apprendre minute par minute les nouvelles et suivre chaque jour les opérations de l’armée.

Un ami me raconte qu’il assistait à la représentation de la Muette à l’Opéra, pendant laquelle on a demandé à Mme Marie Sasse de chanter la Marseillaise. Tout le monde s’est levé pour entendre le chant national, quand M. de Girardin a crié : « Debout ! » le corps à demi penché hors de sa loge1.

C’est ce même dimanche, jour de ma sortie du collège, que le ministre de la guerre prescrit par une ordonnance l’armement de l’enceinte fortifiée de Paris.

Combien il y en a qui tiennent cette mesure de prudence pour humiliante et ridicule !

II

SUR LA FRONTIÈRE

Le départ d’un régiment. — A la gare de l’Est. — L’empereur et le prince impérial à l’armée du Rhin. — Les impatients. — Sarrebrück. — Les cuirassiers à Morsbrûnn. — Frossard à Forbach. — Une fausse joie. — Le commandement de Bazaine. — Le ministère Palikao. — Le combat de Borny. — Napoléon III à l’auberge de Gravelotte. — Une surprise. — Une charge des cuirassiers de la garde. — Cartes et plans. — Les petits drapeaux. — La stratégie du grand Digard. — Canrobert à Saint-Privat. — Bazaine bloqué dans Metz.

Lundi, 25 juillet. — J’ai vu partir un régiment de ligne. Il allait s’embarquer à la gare de l’Est avec ses bagages et ses voitures régimentaires. Les hommes portaient la tenue de campagne.

Les soldats sont coiffés du bonnet de police. Ils ont sur le dos le sac, la tente-abri et des ustensiles de cuisine : des marmites et des gamelles, dont le fer brille au soleil. Les pantalons rouges bouffent gaiement au-dessus des hautes guêtres blanches. Pour la marche, les pans des capotes bleues sont relevés sur le côté. Chaque homme porte douze paquets de cartouches dans la giberne et dans le sac.

Le régiment s’avance, musique en tête, au milieu d’une foule énorme, qui se découvre respectueusement devant le drapeau, tenu par un jeune sous-lieutenant autour duquel sont rangés des vétérans à moustache grise, les manches couvertes de chevrons et la poitrine étincelante de médailles.

L’étendard est enveloppé dans une longue gaine noire. Il ne sera déployé que devant l’ennemi, sous la rafale des boulets et sous le sifflement des balles.

 

Les quais de départ et les salles d’attente de la gare de l’Est sont encombrés de troupes et de matériel. Des corps attendent, les fusils en faisceaux. Des soldats de toute arme, qui vont rejoindre individuellement, sont ballottés de guichet en guichet, leur feuille de route à la main. Les employés de la compagnie ne savent où donner de la tête, les instructions n’ayant pas été reçues en temps voulu. Quand un train est formé, on y embarque pêle-mêle une cohue d’hommes qui vocifèrent pour partir. Des officiers affolés courent dans toutes les directions à la recherche de leurs soldats.

Est-ce donc cela l’organisation admirable dont le maréchal Le bœuf était si fier ? En est-il de même en tout et pour tout ? Serait ce ainsi que nous sommes prêts ? Des vieux, sanglés dans leur redingote, assistent à ce spectacle et hochent la tête d’un air mécontent.

Un brave paysan, à la moustache grise, fait ses adieux à son fils, brigadier au 3e hussards :

« Vois-tu, Jean, ton grand-père a été z’hussard ; moi, j’ai été z’hussard, et quand je partis pour mon sort, le pauvre vieux m’disait : « Faut jamais t’amuser à sabrer. Pointer et parer, voilà tout l’secret... J’ai pointé et paré, et j’en suis r’venu. »

  •  — J’comprends ceci, répond le fils.
  •  — Attends donc... J’disais donc que l’grand-père a été z’hussard et qu’il en est revenu... Moi, j’ai été z’hussard, et j’en suis revenu... Toi, maintenant, t’es z’hussard ; vois-tu, ça oblige... Il faut en rev’nir aussi. Tu saisis bien... pointer et parer sans sabrer1. »

« Les turcos de la caserne Bonaparte sont partis par le même chemin. Dans les cafés voisins de la gare, on se presse autour des officiers. Dans la gare même, on passe aux turcos des cigares, du tabac, de la bière, des comestibles. Avant le départ du train qui les emporte à la frontière, ils ont exécuté une sorte de fantasia d’un mouvement indescriptible. Une jeune femme, vêtue avec une grande élégance, a offert son front aux baisers de ces hommes noirs2. »

 

Mardi, 26 juillet. — Les départements de la Moselle, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin sont mis en état de siège.

Les 90,000 hommes de la classe de 1869 sont appelés à l’activité. Le président du conseil ordonne des prières publiques.

Les lettres adressées par les militaires à leur famille et par les familles à destination de l’armée sont exemptées des droits de poste. Le service est fait par soixante-deux employés placés sous les ordres du directeur des postes, M. Desgranges.

 

Jeudi, 28 juillet. — L’empereur et le prince impérial ont quitté Saint-Cloud pour se rendre au quartier général de Metz.

Ils y sont arrivés à 7 heures du soir.

 

Vendredi, 29 juillet. — L’empereur, en prenant le commandement en chef, a adressé à l’armée cette proclamation :

 

« SOLDATS !

 

Je viens me mettre à votre tête pour défendre le sol et l’honneur de la Patrie.

Vous allez combattre une des meilleures armées de l’Europe ; mais d’autres, qui valaient autant qu’elle, n’ont pu résister à votre bravoure. Il en sera de même aujourd’hui.

La guerre qui commence sera longue et pénible, car elle aura pour théâtre des lieux hérissés d’obstacles et de forteresses ; mais. rien n’est au-dessus des efforts persévérants de soldats d’Afrique, de Crimée, de Chine, d’Italie et du Mexique. Vous prouverez une fois de plus ce que peut une armée française animée du sentiment du devoir, maintenue par la discipline, enflammée par l’amour de la Patrie.

Quel que soit le chemin que nous prenions hors de nos frontières, nous y trouverons les traces glorieuses de nos pères. Nous nous montrerons dignes d’eux.

La France entière vous suit de ses vœux ardents, et l’univers a les yeux sur vous. De nos succès dépend le sort de la liberté et de la civilisation.

Soldats, que chacun fasse son devoir, et le Dieu des armées sera avec nous !

NAPOLÉON. »

 

Lundi, 1eraoût. — L’arrivée de l’empereur à Metz a déchaîné l’impatience générale. Du moment que le souverain est à la tête. de ses régiments, il n’y a plus qu’à marcher, à vaincre... A Paris, on blâme les lenteurs. On s’attendait à un coup de foudre, comme à Ulm, à Austerlitz, à Iéna !

Les fortes têtes demandent si l’on veut laisser aux Prussiens le temps de se former, s’indignant de ce que l’armée entière n’ait pas encore passé le Rhin.

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