La galerie des reptiles est femée à l'heure du déjeuner

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La galerie des reptiles est fermée à l'heure du déjeuner est une autre façon de signifier l'injonction du "Circulez, il n'y a rien à voir" par laquelle la Police conseille aux badauds trop curieux d'abandonner leurs quêtes et enquêtes. Pour les pouvoirs autoritaires, le secret est une nécessité et d'autant plus lorsqu'il s'agit de la gestion de populations qu'on va priver de leurs territoires et de leurs ressources ou d'une accumulation toujours plus grande et plus sauvage, d'avoirs financiers. Mais ce secret est d'autant plus occulté qu'il est masqué par le leurre d'une exhibition permanente qui transforme les citoyens en voyeurs et en proies, quitte à augmenter la férocité du cannibalisme ambiant pour maintenir l'excitation. C'est sur ce paradoxe qu'est construit ce recueil de nouvelles.
Publié le : samedi 1 mars 2014
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EAN13 : 9782336343341
Nombre de pages : 138
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LA GALERIE DES REPTILES EST FERMÉE A L’HEURE DU DÉJEUNER
Nouvelles
JEANNE HYVRARD
LA GALERIE DES REPTILES EST FERMÉE A L’HEURE DU DÉJEUNER
Nouvelles
INDIGO
En application des articles L. 122-10 à L. 122-12 du code de la propriété intellectuelle, toute reproduction à usage collectif par photocopie, intégralement ou partiellement, du présent ouvrage est interdite sans autorisation du Centre français d'exploitation du droit de copie (CFC, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris). Toute autre forme de reproduction, intégrale ou partielle, est également interdite sans autorisation de l'éditeur.
© INDIGO & côté-femmes éditions 55 rue des Petites Écuries 75010 Paris http://www.indigo-cf.com
ème Dépôt légal, 3 trimestre 2008 ISBN 2-35260-041-3 EAN 9782352600411
Suis-je moi, le gardien de mon frère ? Caïn
LA MÉNAGERIE
Aucun doute, elle avait bien lu le petit écriteau à la peinture noire sur contreplaqué, apposé sur la porte vétuste - c’était ce qui en faisait le charme - dont le bois était sérieusement entretenu :La galerie des reptiles est fermée à l’heure du déjeuner.Le fait était bien là, c’était l’heure du déjeuner et la galerie était bien fermée. Il n’y avait rien à redire, les choses étaient en règle. On ne pouvait même pas se rabattre sur l’espoir que dans le chaos ambiant les inscriptions étaient là sans raison, aussi absurdes que le reste et ne s’articulaient pas sur des actes pratiques, de telle sorte qu’elles n’auraient eu d’effets ni sur les vies individuelles ni sur la collectivité dont on ne savait plus bien ce qu’elle aurait pu signifier…. Il fallait en prendre son parti, la galerie des reptiles du Jardin des Plantes était bel et bien fermée, non pas de façon définitive et c’était déjà cela lorsqu’on voyait avec angoisse s’effriter ou s’effondrer des institutions entières sans même attendre leur dépérissement annoncé par les prophètes, mais au moins dans ce petit moment stratégique qui coupait en deux les longues journées de travail, pas toujours exaltantes même à qui avait la conscience professionnelle chevillée au corps. Et les interrogations orales du Brevet de Technicien Supérieur Comptable dont Joana était membre du jury n’étaient pas particulièrement excitantes. On avait imposé aux candidats une épreuve de Culture Générale en vue de laquelle ils devaient préparer des dossiers personnels comme c’était la mode à cette époque là, durant laquelle on considérait que la démocratisation passait par le fait pour chacun de s’informer à ses propres sources, ce qui en soi n’était pas faux mais devenait délicat dès lors qu’on laissait de côté le contexte. Si dans les commencements de cette pratique, en binôme avec un confrère l’interrogation des candidats sur leurs dossiers préparés 7
JEANNE HYVRARD pendant l’année révélaient des surprises en raison du pourcentage d’excentriques et d’originaux existant comme dans n’importe quel groupe, avec le temps les lois de la thermodynamique avaient fait leur œuvre, les sujets choisis s’étaient restreints et homogénéisés en quelques thèmes à la mode, les femmes, les prisons, la drogue. Les travaux personnels l’étaient de moins en moins, les élèves n’hésitant pas à se repasser d’une année sur l’autre, les dossiers tout faits. La recherche personnelle prévue tournait avec ses avantages et ses inconvénients, à la production industrialisée. A l’heure de la Révolution Cybernétique, comment s’en étonner ?… Devant la nouvelle de la fermeture momentanée du pavillon des reptiles, Joana ne se cacha pas sa déception, car c’était bien par attrait particulier pour la peau visqueuse des cobras et autres pythons qu’elle avait refusé de déjeuner avec ses collègues comme ceux ci le lui avaient demandé. Elle avait préféré avaler un sandwich sur un des bancs de ce magnifique et historique jardin, avant de retourner pour les interrogations de l’après midi dans les Entrepôts que la firme Mondial Moquette louait à l’Education Nationale. L’Alta Mater avait dû se résoudre à cette solution inesthétique et peu glorieuse pour délester la mythique et moderne Maison des Examens d’Arcueil déjà saturée par l’afflux des étudiants à l’assaut des diplômes. Une véritable ruée vers le savoir alors qu’elle venait tout juste d’être construite. Elle était pourtant bien pratique la maison d’Arcueil, juste à la sortie d’une des gares du RER qui remplaçait la ligne de Sceaux. On s’étonnait même qu’elle ait parue surdimensionnée au moment de sa construction. Les quatre ailes en croix de ce mastodonte de verre et de métal rationalisaient les romantiques installations précédentes qui tenaient plus de l’hôtel particulier que d’une guillotine à espérance professionnelle. Car en ce temps là l’ajournement définitif aux examens était encore possible et on connaissait des gens qui n’avaient pas de diplôme. Joana repensait quelque fois avec nostalgie aux constructions vieillottes de l’ancienne Maison des Examens de la rue de l’Abbé de l’Epée, dont elle avait longtemps cru qu’il s’agissait d’une ésotérique Baie de l’Epée, commémoration d’une imaginable victoire 8
LA GALERIE DES REPTILES militaire en armures et dentelles, ou d’un fruit sauvage ainsi nommé par des botanistes de l’époque des Lumières, des Cuvier ou des Saint Hilaire largement pénétrés encore par la nomenclature de ce qu’il ne savait pas être même s’ils le pressentaient, l’Ancien Régime… Elle avait ri plus tard de son erreur, s’avouant à peine sa déconvenue, comme elle s’appliquait à son tour à disserter juridiquement sur les moyens de la preuve ou sur les retors circuits de financement du Trésor Public dans l’une des ces immenses salles peu confortables qu’on n’appelait pas encore des lofts. Quelques tables plus loin se concentrait de son côté, son bien plus que bien aimé dont la veste en velours bleu et la coiffure solaire lui donnait des frissons qui lui parcourant tout le corps, ne facilitaient ni la recherche ni l’articulation des idées. Personne ne lui avait parlé des pulsions sexuelles, pas même la partie de la littérature qu’on autorisait aux jeunes filles et qui leurs fournissaient des modèles de mise en forme des passions amoureuses permettant de transformer les sensations en sentiments. Ainsi Joana également tenaillée par un puissant goût pour la connaissance, avait elle dû toute sa vie s’épuiser à fournir sur deux fronts pas nécessairement conciliables… Elle avait été élevée à la dure par des parents peu préoccupés de son bien être à elle comme du leur à eux et comme c’était la norme à cette époque durant laquelle les nourritures étaient encore rares. On pouvait même parler d’une éducation de fer dont elle ne s’était d’ailleurs jamais plainte car cela avait développé chez elle les qualités qui lui avaient permis de traverser le bouleversement du monde sans se perdre. Ainsi bien avant qu’en se raréfiant, la valeur des enfants augmentât sur le marché des satisfactions, avait-elle depuis longtemps développé par elle-même une écologie que les forces progressistes auraient pu qualifier d’autogestionnaire et les conservatrices de conscience aigue de sa responsabilité individuelle. La fonction créant l’organe et ce n’était pas pour rien qu’elle aimait le Muséum d’Histoire Naturelle, elle avait fini par avoir une partie du cerveau ou plutôt de sa moelle épinière qui transformait automatiquement les avanies de la vie quotidienne, en satisfactions. 9
JEANNE HYVRARD Ainsi s’était elle à la place du pavillon des reptiles qu’elle était spécialement venue visiter mais qui était momentanément inaccessible, déjà repliée sur la fauverie qui à elle seule méritait la visite, tant par la beauté du bâtiment - un chef d’œuvre d’architecture - que par ses magnifiques locataires : panthères noires ou tachetées, guépards et autres jaguars qu’elle s’était exercée à distinguer, couple de lions dont elle avait pudiquement détourné les yeux comme ils copulaient en public car la débauche généralisée de la société ne lui avait pas fait perdre de vue, le caractère sacré de la sexualité. Elle n’avait même découvert que très récemment que ce n’était pas le point de vue le plus répandu. Il avait fallu pour cela qu’elle entende lors d’un colloque, de jeunes écrivains se moquer des michés à qui ils monnayaient leurs faveurs. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle avait complété cette visite de remplacement par la rotonde des tortues, un modeste édicule dont elle espérait néanmoins - avec la fauverie - le classement à l’inventaire des monuments historiques. On touchait là de l’œil et éventuellement du doigt, l’ampleur de l’estime dans laquelle nos prédécesseurs avaient tenus ce qu’à l’époque, ils appelaient nos frères inférieurs. Rien n’était trop beau pour eux, et bien qu’on ne leur ait encore attribué aucun droit avec ou sans tuteur, il était clair pour tout le monde, qu’ils étaient les autres créatures du même Créateur et devaient à ce titre en toutes circonstances, en conserver la dignité. La lecture de Lacépède est éclairante à cet égard, surtout lorsqu’on la compare à celle de Buffon !... Le bâtiment d’habitation de ces reines de la placidité, petit chef d’œuvre de bon goût de briques et d’arts décoratifs, était bien le signe tangible de l’espérance d’un monde meilleur qui avait agité l’entre deux guerres avant de s’écraser au sol à nouveau, à l’époque contemporaine. La qualité, l’esthétique, le design,laformositéc’est-à-dire la beauté de forme même tranchait avec l’horreur architecturale des entrepôts de Mondial Moquette dont les fonctionnels cubes de béton surplombaient la Seine, à peine peints d’un décourageant beige passe partout prévu pour durer des lustres. Tout autour de l’édicule, la pelouse était méticuleusement entretenue pour que rien ne vienne gêner les déambulations des 10
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