Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

La Grâce

De
298 pages

POUR
PHILIPPE GILLE

In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti. Amen.

Debout, les mains appuyées sur le rebord de la chaire, la tête haute et d’une voix ferme et claire qui résonnait dans le grand silence de l’église, l’abbé Fayolas continua :

Erat autem mulier illa amicta purpurâ et cocco et inaurata auro et margaritis, habens poculum aureum in manu sud, plenum abominationibus et immunditiâ scortationis suæ ;

Et in fronte suâ nomen scriptum : Mysterium.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Le Prêtre, la Femme et la Famille

de bnf-collection-ebooks

Rome et Lorette

de collection-xix

Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Oscar Méténier

La Grâce

POUR
PHILIPPE GILLE

La Grâce

  •  — In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti. Amen.

Debout, les mains appuyées sur le rebord de la chaire, la tête haute et d’une voix ferme et claire qui résonnait dans le grand silence de l’église, l’abbé Fayolas continua :

  •  — Erat autem mulier illa amicta purpurâ et cocco et inaurata auro et margaritis, habens poculum aureum in manu sud, plenum abominationibus et immunditiâ scortationis suæ ;

Et in fronte suâ nomen scriptum : Mysterium.

Et la femme était vêtue de pourpre et d’écarlate et parée d’or et de pierres précieuses et de perles et elle tenait dans sa main une coupe d’or pleine des abominations et de l’impureté de sa prostitution ;

Et il y avait sur son front un nom écrit : Mystère. — (Livre de l’Apocalypse. Chapitre XVII. Versets 4 et 5.)

Le prédicateur fit une pause, puis, sur un ton moins élevé, il commença son sermon.

Il avait gravi en tremblant les degrés de la Chaire de vérité, de cette Chaire où l’avaient précédé tant d’orateurs illustres et savants.

Il n’avait assumé qu’après de longues hésitations cette lourde tâche : enseigner les vérités de la foi à un auditoire si éclairé que ses éminents devanciers avaient eu besoin de toute l’autorité que donne une vie d’études sévères, pour le convaincre et lui imposer leurs convictions.

Mais il avait, par devoir et par obéissance, accepté le redoutable héritage.

Puisqu’il le fallait, il essaierait de suppléer à l’insuffisance de ses moyens par l’ardeur de sa foi et son désir de ramener à Dieu les âmes égarées.

Il traiterait, durant ce Carême, de la compatibilité des pratiques et des croyances religieuses avec les exigences de la vie moderne, telle que l’ont faite les prétendues obligations sociales.

La vie moderne ! Cette vie, inventée par les matérialistes et les philosophes de ce siècle, pour lesquels le surnaturel n’existe pas.

Il attaquerait par la base ces doctrines impies qui placent dans l’entière satisfaction des sens le bonheur suprême et la fin dernière.

Puis, revenant à son texte, il compara cette vie dont il venait en quelques mots d’esquisser les traits caractéristiques à la femme inconnue, dont parle l’Écriture, qui, parée de diamants et de perles, offre dans une coupe d’or l’impureté de sa prostitution.

Il arracherait l’étiquette sous laquelle se cachait l’Esprit du mal : Mysterium !

Il démontrerait à cette jeunesse sceptique, avide de plaisirs, que tout n’est que vanité en ce monde ; il essaierait de faire passer dans le cœur de son auditoire son horreur pour les vices qui s’étalent et règnent en maîtres, de prouver que le bonheur ne réside pas dans l’assouvissement des passions, que le règne de la Bête passe vite, mais que le règne de Dieu demeure.

Car ce siècle avait au front, comme la femme de l’Apocalypse, le signe de la Bête devant lequel les têtes se courbaient ; il allait tâcher d’en faire un stigmate de honte et il priait Dieu de lui donner la force et le talent nécessaires pour convaincre les endurcis et ramener les égarés.

Ave maria.

Au fur et à mesure que les périodes se succédaient, la voix du prêtre devenait vibrante. On sentait qu’une absolue conviction emplissait son âme. Depuis longtemps, la nef de Saint-Thomas d’Aquin n’avait retenti d’une parole si chaude.

Les assistants regardaient, étonnés, cet homme encore très jeune, au geste large, dont les yeux brillaient, tandis que sa chevelure blonde et rejetée en arrière prenait, sous le vitrail, des reflets d’or, quand venaient la frapper les rayons pâles du soleil de mars.

L’abbé Fayolas fit de son premier sermon la synthèse générale des idées qu’il se proposait de développer pendant la station.

Quand il rentra à la sacristie, il y trouva avec le clergé de la paroisse les fabriciens et de nombreux auditeurs, qui avaient tenu à venir féliciter le jeune orateur du talent qu’il avait déployé. D’autres firent passer leurs cartes, pour marquer leur sympathie et leur admiration.

Touché de ces témoignages spontanés que, dans sa modestie, il ne croyait pas mériter, l’abbé remercia en quelques mots émus, puis prétextant la fatigue d’une longue prédication, il s’agenouilla devant l’autel et, après une courte prière, regagna le presbytère.

Alors il se recueillit.

Seul, dans sa chambre, en face du grand Christ d’ivoire qui occupait sur la muraille la place d’honneur, il rendit grâces au Seigneur qui avait enfin exaucé ses prières.

Il se sentait fort et il allait pouvoir acquitter la dette qu’il avait contractée, non seulement envers les maîtres qui lui avaient mis au cœur l’amour du prochain, mais encore, mais surtout, envers la famille dont les bienfaits avaient fait de lui un ministre de Dieu sur la terre.

Et il revécut son existence passée.

Il revit la ferme où s’étaient écoulées ses premières années ; il se rappela le temps heureux où il conduisait dans les brandes du pays natal son troupeau, avec l’assistance de Pataud, le grand chien jaune, qui avait en si grande horreur les mendiants vagabonds, qu’il fallait l’attacher quand les pauvres venaient quérir à l’huis hospitalier de la maison un morceau de pain ou la licence d’une nuitée dans les granges.

Puis, à son oreille, tinta tout à coup le glas funèbre du clocher qui, par deux fois en quinze jours, avait retenti pour son père et pour sa-mère, emportés par une épidémie.

Il avait été recueilli par Madame de Castelna, la châtelaine, qui, émerveillée de ses dispositions, avait confié au vieux curé du village le soin de l’éducation du pauvre orphelin.

Studieux par nature, il avait fait en peu de temps de grands progrès, et il avait pu, à treize ans, entrer au petit séminaire de Bourges.

Les malheurs qui avaient attristé son enfance, la conscience qu’il avait de ne devoir son instruction qu’à la charité, le rendirent humble et mélancolique.

Sous cette écorce rude de paysan, battait un cœur ardent ; la violence de ce tempérament chaud, toujours réprimée, se résolut, sous l’influence des premiers enseignements, en un désir ardent de rendre à son prochain les bienfaits acceptés.

Livré à lui-même, il eût pris en horreur la société, mais accoutumé à ne voir dans tous les événements de la vie qu’une manifestation des desseins cachés de la Providence divine, il n’eut jamais une velléité de révolte.

Au séminaire, les germes de mysticisme puisés au presbytère de son curé se développèrent. Sa foi grandit et, avec elle, l’ambition de devenir un apôtre dé la vérité.

Dès lors, il n’y eut pas d’élève plus assidu à tous ses devoirs ; chaque mois, le bulletin que le supérieur envoyait à la duchesse de Castelna fut un bulletin de victoire, car le succès couronnait ses efforts.

Longtemps, il rêva d’évangéliser les barbares ; la lecture des Annales de la Sainte-Enfance et de la Propagation de la Foi l’enthousiasmait.

Il se prenait à désirer le sort des missionnaires qui mouraient là-bas pour le service du Christ.

Ses maîtres combattirent ces tendances ; la volonté du jeune homme resta immuable ; il fallut que la duchesse s’interposât et fît connaître ses intentions pour que le futur abbé s’inclinât.

La châtelaine avait des vues sur son protégé.

Il abandonna son projet et entra à Saint-Sulpice.

Lorsqu’à vingt-quatre ans, l’abbé Fayolas, ordonné prêtre, songea à exercer le saint ministère, il était considéré par ses professeurs comme l’un des sujets les plus remarquables du diocèse de Paris.

La science, qu’il avait puisée dans l’étude comparée de la théologie et de la philosophie profane, était aidée par une parole facile et entraînante.

Dès lors, son activité et son ardeur se donnèrent un libre cours.

Il prêcha des retraites, dirigea les catéchismes et se fit en toutes circonstances remarquer par son zèle et son bonheur.

Sa réputation de directeur, déjà expérimenté, mit le sceau à sa renommée. Pénitents et pénitentes affluèrent à son confessionnal.

Quand le Carême vint, au lieu de confier comme les années précédentes la mission à un étranger, le curé de Saint-Thomas songea à son vicaire.

Cette fois, l’humilité de l’abbé Fayolas se réveilla.

A d’autres plus autorisés que lui appartenait un si périlleux honneur, mais le curé tint bon.

Le vicaire avait alors voulu rester à la hauteur de sa tâche. Il résolut de s’attaquer à ce qu’il considérait comme les plaies vives de la société, et il concentra toutes les forces de son intelligence dans la préparation de ses conférences.

 

Le souvenir de ces étapes rendait l’abbé rêveur.

Plein d’un légitime orgueil, il faisait remonter l’honneur du succès obtenu, non à la somme des efforts qu’il lui avait fallu dépenser pour arriver à ce résultat, mais à la Grâce qui l’avait soutenu, et qu’il devait à la pure bonté de Dieu.

Il en était là de ses réflexions, quand un sacristain frappa à sa porte et lui fit passer une carte armoriée :

 

BARONNE DE LONGE PIERRE.

 

La baronne faisait demander à l’abbé Fayolas à quelles heures il se tenait à son confessionnal.

Le vicaire eut un sourire d’étonnement. Indécis, il tourna un instant la carte dans ses doigts.

  •  — Tous les mardis, finit-il par répondre, de deux à cinq.

Quand l’homme se fut retiré, un nuage passa sur son front.

Hélène de Longepierre ! Ce nom lui rappelait des souvenirs pénibles.

Hélène était la fille de la duchesse de Castelna. Elle avait le même âge que lui. Habituée, dès son enfance, à se voir choyée, adulée, à se considérer comme d’une race supérieure, elle avait de sa mère la fierté native, qu’elle exagérait, sans en avoir les instincts généreux.

Sa mauvaise éducation avait fait d’elle une femme insupportable même à ses égaux.

L’abbé Fayolas se souvenait avec tristesse des froissements d’amour-propre sans nombre qu’il avait eu à subir de l’insolente gamine, quand au cours des vacances, le vieux curé de Castelna le conduisait au château.

Il revoyait le sourire méprisant avec lequel Hélène accueillait ce petit pauvre quand la duchesse l’amenait par la main pour goûter avec sa fille. Ces friandises, offertes du bout des doigts, lui avaient souvent semblé bien amères. Que de fois n’avait-il pas eu l’envie de jeter ces bonbons que, la plupart du temps, on lui faisait présenter par Miss, l’institutrice anglaise !

Plus tard, quand Hélène était devenue jeune fille, et lui, séminariste à Saint-Sulpice, il avait surpris maintes fois des sourires sur les lèvres de la demoiselle, lorsqu’elle examinait ses chaussures grossières ou ses soutanes mal coupées.

Souvent le sang lui était monté à la face, toujours il s’était contenu. N’était-il pas l’enfant des Fayolas, élevé par charité ?

Puis, la fille de la duchesse s’était mariée.

Elle avait épousé le baron de Longepierre, un capitaine de dragons.

Mais elle s’était heurtée à un caractère aussi indomptable que le sien.

Hélène était belle. D’une taille élevée, d’un aspect majestueux, ses cheveux blonds et très épais, toujours roulés en diadème au sommet de sa tête, lui donnaient une allure de reine. Ses grands yeux bleus, à l’expression un peu narquoise, imposaient le respect tandis que ses formes aristocratiques, que faisaient valoir des mouvements félins, appelaient le désir et faisaient naître le trouble.

Très convenablement religieuse, la duchesse de Castelna n’avait pas inculqué à sa fille des sentiments outrés.

Une éducation solitairement poursuivie et dirigée par une gouvernante laïque n’avait rien ajouté aux convictions d’Hélène. Elle s’en était tenue à celles que sa naissance lui faisait un devoir de conserver.

Son union n’avait pas été heureuse.

M. de Longepierre, un viveur sur le retour, s’était mal accommodé des idées d’absolutisme et d’indépendance d’Hélène, qui, à son gré, écoutait avec trop de complaisance les galants marivaudages des officiers de son régiment.

Une catastrophe était venue dénouer cette situation tendue.

Un baiser sur l’épaule, reçu et accepté dans un coin, par Hélène sans indignation un jour de bal avait été le prétexte d’un duel, au cours duquel M. de Longepierre était tombé, le poumon percé d’un coup d’épée.

A vingt-six ans, Hélène était veuve.

Et c’était cette femme, la seule peut-être qui n’eût jamais trouvé grâce devant les yeux du vicaire, c’était cette altière baronne qui faisait demander aujourd’hui au petit Pierre Fayolas à quelle heure il daignerait l’entendre en confession !

L’abbé demanda pardon à Dieu du sentiment d’orgueil qu’il ne put réprimer, puis, comme la cloche du dîner appelait à la salle commune les vicaires qui demeuraient au presbytère, il descendit.

*
**

L’ombre envahissait peu à peu les bas côtés de l’église et l’abbé Fayolas allait quitter son confessionnal, quand un frou-frou de soie l’avertit qu’une dernière pénitente venait de s’agenouiller à ses pieds.

Le prêtre fit glisser dans sa rainure la planchette qui masquait le grillage.

  •  — Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché ! fit une voix très basse.

L’abbé esquissa de la main le signe de la croix, et la tête baissée, égrenant machinalement son chapelet, il attendit.

  •  — Vous avez devant vous, mon père, une grande pécheresse.......

Pierre Fayolas tressaillit ; il venait de reconnaître sa pénitente.

  •  — Je ne suis pas une inconnue pour vous, mon père, il importe même, si vous ne l’avez déjà deviné, que vous sachiez mon nom.....

Et avant que le prêtre eût eu le temps de faire un geste de dénégation.

  •  — Je suis, ajouta-t-elle, la baronne Hélène de Longepierre. Nous avons été élevés ensemble, mon père, mais nous n’avons pas mis en pratique les mêmes préceptes. Vous êtes devenu un saint, prêtre ; moi, j’ai commis fautes sur fautes. L’autre jour, votre parole ardente m’a montré le néant de mon existence ; j’ai mesuré la profondeur de l’abîme dans lequel je roule. J’ai eu peur. Me voici à vos pieds, mon père, je viens faire amende honorable pour le passé et vous prie d’entendre la confession générale de ma vie.

Un peu troublé par cette tirade étudiée que Madame de Longepierre récitait posément, l’abbé Fayolas répondit :

  •  — Parlez, madame ! je vous écoute. Ayez confiance, la miséricorde de Dieu est infinie.
  •  — Le grand péché de ma vie, poursuivit Hélène, a été l’orgueil. J’étais fière de mon nom, fière de ma fortune, fière de ma beauté... J’ai péché envers Dieu, mon père... J’ai péché aussi envers vous, que j’ai humilié
  •  — Dieu vous pardonnera comme je vous ai pardonné, madame !
  •  — J’ai péché par luxure... J’ai péché par pensées, par désirs, par actions... Mariée à M. de Longepierre, j’ai méconnu le but sacré du mariage... J’ai été la maîtresse de mon mari... avant d’être la maîtresse de celui qui l’a tué.... Et après celui-là, j’ai eu d’autres amants... Mon père, je vous dis tout... épargnez-moi la honte de m’étendre sur ce sujet.
  •  — Continuez, madame !
  •  — Malgré ma vie, obligée par ma situation de remplir ostensiblement mes devoirs religieux, j’ai caché mes fautes en confession, non par respect humain, mais toujours par orgueil. Je dédaignais l’homme et je ne savais pas voir sous le surplis du prêtre le ministre de Dieu. Depuis dix ans, mon père, je suis sacrilége !

Pierre Fayolas frémit, mais il était moins effrayé de l’aveu que du ton calme et froid de Madame de Longepierre. Les phrases se succédaient lentement, comme une leçon apprise, sans apparence d’émotion.

  •  — L’autre jour, poursuivit la baronne, en s’animant pour la première fois, j’ai tremblé en vous entendant. J’ai senti poindre en moi le remords du passé, mais je suis restée sans force, incapable de ferme propos...
  •  — Vous prierez, madame, et demanderez à Dieu de vous aider et de vous envoyer sa Grâce.
  •  — Vous croyez tout savoir, mon père... mais je n’ai pas tout dit ! Ah ! j’ai besoin de l’aide du Seigneur ! Je vous ai méprisé autrefois, mon père, quand j’aurais dû unir mes efforts à ceux de ma mère pour vous faire oublier tant de malheurs immérités...
  •  — Je ne me suis jamais plaint, interrompit doucement le prêtre. J’ai su toujours m’incliner sous la main de Dieu.
  •  — Si ! Je vous ai humilié sans raison... quand j’aurais dû être pour vous une sœur... Lorsque je vous ai vu, l’autre jour, dominant du haut de la chaire la foule de vos auditeurs, suspendus à vos lèvres, faisant retentir de votre parole ardente les voûtes de Saint-Thomas, tout ce dédain, tout ce mépris passé, s’est fondu en moi en un sentiment que je ne pouvais m’expliquer... en une sympathie spontanée... Vous m’avez fait frissonner, mon père, et...
  •  — Madame ! fit le prêtre, qui craignait de comprendre, mais, espérant encore se tromper, il s’arrêta.

Il se fit un silence, après lequel :

  •  — Bref, je vous aime ! conclut laconiquement Madame de Longepierre, du même ton sec.

Quelque expérience de la vie que pût avoir Pierre Fayolas, quelle que fût sa force de volonté, il s’attendait si peu à semblable confession qu’il ne put s’empêcher de sursauter. D’une autre femme, un pareil aveu l’eût peut-être laissé froid, mais de la baronne Hélène, dont l’existence avait été si intimement liée à la sienne, de cette compagne de son enfance, dont il ne connaissait que trop le caractère altier, cette déclaration était grosse de menaces et de redoutables conséquences.

Domptant enfin son trouble, il fit mentalement une oraison et tout en apportant à son discours les ménagements que comportait sa situation délicate vis-à-vis de sa pénitente :

  •  — Madame, lui dit-il, à toute autre qu’à vous j’eusse donné le conseil de s’adresser à un directeur plus expérimenté, mais vous avez fait appel à des souvenirs qui ne me permettent pas d’oublier que, si j’ai le bonheur d’être aujourd’hui le ministre bien indigne de Celui qui est mort pour racheter nos péchés, c’est aux bienfaits de votre famille que je le dois. Je vous répondrai donc, mais n’oubliez pas que, dans ce confessionnal, je ne suis que le représentant du Seigneur. C’est lui qui vous parle par ma bouche. Gardez-vous donc d’attribuer à mes paroles une autre signification que celle que je veux leur donner. Ce serait ajouter une faute à celles qui pèsent sur votre conscience. Vous êtes venue ici, je veux le croire, vaincue par le remords, obéissant à un besoin de trouver une âme compatissante, pleine d’indulgence pour les pécheurs repentants. Votre attente ne sera pas déçue.

Et avec une onction dont l’énergie s’accentuait à chaque phrase, le prêtre, qui lisait ce qui se passait dans le cœur de la baronne, lui fit le tableau des étapes successives qui l’avaient conduite de l’orgueil jusqu’au sacrilège.

Abordant enfin ce point délicat, concernant l’homme que sa pénitente s’obstinait à voir en lui :

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin