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La Grève des amoureux

De
328 pages

Ce fut un jour qui marquera dans les annales féminines.

Ernest Valleran était bien heureux ce jour-là. Cependant, qui l’eut dit ?

Il allait et venait dans son appartement de garçon, remuant tout, appelant son domestique pour lui demander l’heure juste, et prenant un air désolé, dès que celui-ci lui avait bien assuré qu’il était midi, midi cinq, midi quinze minutes et demie.

A la quatrième fois, le domestique se permit de remarquer que la pendule allait parfaitement, et qu’elle était placée en face de monsieur.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Camille Périer

La Grève des amoureux

A
EMMANUEL GONZALÈS

 

 

 

 

CHER MAITRE,

 

Permettez-moi de placer en tête de ce livre, comme un espoir, votre nom habitué au succès.

 

CAMILLE PÉRIER.

I

DÉCLARATION DE GUERRE

Ce fut un jour qui marquera dans les annales féminines.

Ernest Valleran était bien heureux ce jour-là. Cependant, qui l’eut dit ?

Il allait et venait dans son appartement de garçon, remuant tout, appelant son domestique pour lui demander l’heure juste, et prenant un air désolé, dès que celui-ci lui avait bien assuré qu’il était midi, midi cinq, midi quinze minutes et demie.

A la quatrième fois, le domestique se permit de remarquer que la pendule allait parfaitement, et qu’elle était placée en face de monsieur.

  •  — C’est faux ! cria Ernest, cette pendule ne marche pas !
  •  — Monsieur sait bien qu’elle est d’accord avec l’horloge de la Bourse.
  •  — Allez le voir.
  •  — Monsieur vient de m’y envoyer.
  •  — Retournez-y, Jacques, et surtout hâtez-vous.

Jacques se hâta en effet de se rendre à l’antichambre, pour s’étendre sur une banquette de velours, en se disant que son maître devenait fou.

Ernest Valleran n’était pas fou, mais très-amoureux, ce qui est à peu près la même chose.

Il avait, pour trois heures, un rendez-vous avec une femme, non-seulement charmante et désirable, mais distinguée comme une duchesse, honnête comme la vertu. Une femme du meilleur monde. Aussi Ernest ne se croyait pas bien sûr de son bonheur.

  •  — Elle m’attend ; elle me l’a dit. — Elle sera seule, c’est le jour où son mari reste à Paris assez avant dans la soirée. — J’arrive chez elle, à Auteuil, par hasard. Elle me reçoit tout naturellement. Nous causons ; pas un importun. Il est aujourd’hui mardi, et ses connaissances savent qu’elle a aussi l’habitude de se rendre à Paris ce jour-là. Elle aura prétexté une indisposition ou un caprice pour rester à la campagne. Et moi, nouveau venu dans la maison, j’aurais eu l’idée, la bonne, l’excellente idée de me présenter précisément à l’heure où elle allait s’ennuyer. — Quoi de plus simple ? — Son mari est bien simple aussi ! Ah ! le pauvre homme !

Ernest interrompait son monologue pour se frotter les mains. — Mais cela durait depuis le matin. C’était usé.

Pour tuer le temps, il s’était éveillé de très-bonne heure, mauvais système ; mais comment dormir ?

Il avait fumé trois cigares, il avait fait sa toilette minutieusement, il s’était promené sur le boulevard, il avait déjeuné chez-lui sagement, pour avoir l’estomac léger et l’esprit libre : tout cela l’avait conduit jusqu’à midi. Pas une minute de plus.

Il pouvait reprendre le chemin du boulevart ; du bas de la rue de Taitbout où il demeurait il n’y avait pas loin ; mais il craignait de rencontrer des amis, d’être entraîné, retardé tout au moins.

Son bonheur était de ceux dont on ne parle guère et de ceux qu’on devine à l’air du visage, à l’attitude, à mille choses... D’ailleurs, son cœur éclatait, — impossible de parler encore, plus impossible de se taire ! Pour tout arranger, Ernest se parlait à lui-même. Il était aussi un peu inquiet. — Adrienne, sa belle adorée, ne lui avait certes pas donné lieu d’être fat.

A grand peine il obtenait de la voir rarement, et toujours entourée.

Cette fois, en l’engageant à choisir le jour où elle pouvait se trouver seule, elle avait paru céder seulement à un caprice de femme ennuyée. Pas un mot de vive sympathie n’était venu sur ses lèvres. Mot à mot, syllabe à syllabe en quelque sorte, il lui avait arraché les détails qui faisaient son bonheur ! L’absence certaine de son mari et celle des visiteurs importuns. — Pour elle il semblait n’être qu’un causeur plus agréable qu’un autre.

  •  — Je ne sortirai pas mardi, lui avait-elle dit ; venez, vous m’aiderez à tuer le temps ; venez comme par hasard, si on savait que je reste pour vous, les ennuyeux en profiteraient.
  •  — Vous resterez chez vous pour moi, pour moi seul ? avait répété Ernest ravi d’amour.
  •  — Certainement, le monde me fatigue, je veux pour un jour me reposer. J’ai en ce moment une paresse d’esprit très-grande, vous causerez pour moi, vous causez fort bien.

Et quoiqu’il eût fait, elle était restée dans ces termes vagues, souriant à la vivacité de ses expressions, ne repoussant pas les mille sous-entendus de l’amour, mais ne voulant pas les comprendre.

Malgré cela Ernest se félicitait ; une nature aussi délicate que celle d’Adrienne devait l’avoir deviné. Que de promesses d’ailleurs dans son sourire ! N’avait-il pas pour lui une expression exceptionnelle ?

  •  — Jacques ! Jacques !

De sa banquette Jacques se mit sur ses pieds.

  •  — Il n’est pas encore revenu, pensa Ernest.

Jacques était devant lui.

  •  — Comment ? vous voilà !
  •  — Monsieur, je n’étais pas encore parti.
  •  — Pas encore ! répéta Ernest avec colère ; mais ses yeux s’arrêtèrent sur la pendule, deux minutes ne s’étaient pas écoulées depuis qu’il avait donné son ordre.
  •  — C’est bien ! fit-il, venez m’habiller.
  •  — Monsieur a sa redingote neuve, son pantalon et son gilet le plus frais...
  •  — Oui, j’ai l’air d’un mannequin de marchand d’habits, ou d’un homme qui a fait toilette. Donnez-moi un costume de campagne complet.

Jacques obéit. Il apporta un pantalon, un gilet et un vêtement léger d’une coupe exquise. Le tout presque blanc, d’une toile fine et fraîche.

  •  — C’est cela, dit Ernest.

Il se déshabilla lestement et se fit nouveau de la tête aux pieds. Jacques lui remit des gants et un chapeau de paille qu’il posa sur sa tête.

  •  — Ce chapeau va mal, dit-il.
  •  — Il va bien avec la toilette de monsieur, fit remarquer Jacques.
  •  — D’ailleurs, je n’ai pas le temps, il est une heure. Ma voiture est-elle prête ?
  •  — Elle attend monsieur depuis une demi-heure.

Ernest jeta un dernier coup d’œil à la glace qui lui renvoya son image d’une façon satisfaisante.

  •  — C’est bien, dit-il, cependant, cette cravate... Jacques ?
  •  — Monsieur ?
  •  — Décidément, donnez-moi une autre cravate.

Jacques hésita, puis il revint la main pleine de cravates d’été de toutes nuances.

Ernest en essaya successivement deux, trois ; enfin, il se décida pour une en foulard couleur havane clair. Il se hâta de la mettre, réussit mal le nœud, s’impatienta, le fit refaire par son domestique et, agité, peu content de lui, se dirigea vers la porte.

Il posa la main sur le bouton de la serrure et se retourna tout à coup.

  •  — Si quelqu’un vient, dit-il à Jacques, vous répondrez que vous ne savez pas où je suis.
  •  — Et je ne mentirai pas, monsieur.

Au même moment Ernest ouvrait pour sortir ; au lieu de descendre l’escalier, il recula avec un geste de surprise. — Six de ses amis se trouvaient devant sa porte et lui barraient le passage.

  •  — Je suis pressé, adieu, dit-il, une affaire... excusez-moi, je ne m’appartiens pas !

Et il se jeta en avant, s’attendant à voir chacun lui faire place ; au lieu de cela les jeunes gens se resserrèrent.

  •  — Où vas-tu ? lui demandèrent-ils.
  •  — J’ai un rendez-vous, répondit-il en éludant la question.
  •  — D’amour ?
  •  — Et quand cela serait ?
  •  — Si cela est tu resteras chez toi.
  •  — Vous plaisantez ! finissons-en. Vraiment je suis très-pressé, vous me désobligeriez.
  •  — C’est donc sérieux ? nous en sommes fâchés pour toi.
  •  — Entrez ou sortez, dit Ernest avec un commencement de colère, on ne s’explique pas ainsi sur un escalier.
  •  — Tu as raison, nous entrerons ; mais tu ne sortiras pas.

En parlant ainsi, ils franchirent le seuil, et le dernier ayant fermé la porte à double tour, tira la clef et la mit tranquillement dans sa poche.

  •  — Je ne suis donc plus le maître de mes actions ? s’écria Ernest.
  •  — Pas plus que nous, mais sois patient, tu sauras pourquoi.
  •  — Dites-le vite, je ne suis pas d’humeur à plaisanter aujourd’hui.
  •  — Ne te fâche pas, ce serait de très-mauvais goût, nous sommes tous aussi empêchés que toi et, tu le vois, nous restons très-calmes.

Cette conversation avait été soutenue indifféremment par l’un ou par l’autre. Chacun ayant répliqué son mot en riant, Albéric d’Argelles, le plus grave de la bande prit la parole :

  •  — Il est une heure un quart, dit-il, depuis midi la grève des amoureux est jurée ; à dater de cette heure, tous les hommes valides sont tenus de renoncer à leurs amours.
  •  — Mais c’est fou ! c’est niais ! c’est impossible ! ce que vous me dites-là, et j’ai la sottise de passer mon temps à vous écouter quand je risque de la faire attendre.
  •  — Ah ! tu l’avoues enfin ! une femme t’attend ?
  •  — Sans doute, et sur cet aveu, je vous quitte.

Ernest fut arrêté par douze mains amicales, mais résolues.

  •  — Nous sommes désolés de te contrarier, reprit Albéric. Écoute-moi avec calme, tu comprendras qu’il faut te résigner. Je souffrirai ce soir et bien d’autres avec moi, ce que tu vas souffrir tout-à-l’heure ; ainsi tu vois qu’il y a compensation.
  •  — Je ne comprends rien à ce que vous me voulez, terminons-en, car vous me torturez à plaisir.

Ce fut un cri de douleur vraie.

Personne n’eut envie d’en rire. Ernest, le cœur battant et les lèvres pâles, se décida à s’asseoir sur une fumeuse.

  •  — C’est cela, fumons et causons, dit-on en chœur.

Ernest bondit sur sa chaise.

  •  — Messieurs, j’ai eu l’honneur de vous dire que je n’avais pas le temps !
  •  — En deux mots, voici le fait, reprit tranquillement Albéric. — On prétend que nous appartenons au sexe fort, c’est une erreur, puisque le sexe faible nous gouverne. Et que fait-il de sa puissance ? — Pourquoi les femmes tiennent-elles tant à nous rendre esclaves de leurs caprices ? — Pour le plus grand bénéfice de leurs couturières. C’est insensé !
  •  — On accuse la crinoline à tort, la crinoline n’est qu’un prétexte, notre véritable ennemi c’est le luxe. Celui des jupons et des robes...
  •  — Au fait ! cria Ernest qui n’y tenait plus.

Albéric continua du même ton paisible.

  •  — Le luxe des jupons et des robes sert de point de départ à tous les autres... une femme élégante doit s’entourer de jolies choses. Le tableau demande un cadre. Ce cadre, c’est la richesse de l’appartement, la beauté de l’attelage, la primeur du plaisir, la distinction en tout. Ce qui veut dire, l’horreur du médiocre, du connu, et du bon marché. Le luxe des jolies femmes n’a plus de bornes. Elles nous considèrent comme des banquiers dont la caisse est inépuisable.

Il y en a cependant qui nous dominent pour le seul plaisir de nous réduire à l’état de machine aimante et parlante. Les distraire, les adorer, voilà notre emploi éternel. — Emploi souvent ruineux.

  •  — Malheur à nous s’il nous arrive d’oublier un seul jour que nous sommes leur propriété inaliénable ! celles-là nous accaparent sous prétexte de fidélité absolue ; il n’y a rien d’assommant comme les femmes fidèles !

Ernest étreignait sa chaise avec désespoir. Il était plus de deux heures.

  •  — Au fait au fait ! répéta-t-il.
  •  — Le fait, le voici : répondit Sylvain Dunan, un poëte amateur, aux longs cheveux. Lisette a inventé depuis un mois une scie très-désagréable : elle me demande un cachemire tous les matins et me boude tous les soirs. C’est une ouvrière en dentelle, un cachemire lui irait comme à une reine, dit-elle. Je veux bien que toutes les femmes soient reines ; mais j’avais pris celle-là par économie, sans me douter de sa royauté. Elle me gêne.
  •  — Pour moi, dit Alfred de Sirvin, aussi noble que pauvre, et employé à trois mille francs d’appointements ; je suis aimé d’une charmante veuve. Louise est belle, jeune, riche et libre. Elle paraît avoir toutes les qualités ; mais elle est bourgeoise ! elle a la faiblesse de tenir à sa bonne réputation de femme honnête. Elle s’effraie, elle s’effarouche au moindre mot, elle me sacrifie à ses connaissances, à ses domestiques, au premier venu. Sous prétexte que personne ne doit connaître notre liaison, elle la réduit à néant. Je suis bien heureux quand elle m’accorde un rendez-vous par mois.
  •  — Cela fait mon supplice.
  •  — Comme vous faites le mien, bourreaux ! s’écria Ernest.
  •  — Nous t’avons promis des compensations, mon cher, dit Léon Faverel, gandin des mieux venus, stick à la main et lorgnon sur l’œil, quelque chose d’amplement vêtu par la fortune et de maigrement pourvu par la nature. Mon fait sera bientôt raconté. Blanchinette me coûte très-cher, j’y suis habitué. Elle a un joli coupé ; mais ces jours-ci elle m’a demandé une voiture nouvelle. Ceci n’entre pas dans mon budget. Je refuse, elle menace d’accepter ce cadeau d’un autre.
  •  — Une vraie misère 1 dit-elle.

Ce mot de misère m’agace. Je ferme ma caisse. Quand nos folles amoureuses seront forcées d’être modestes, les autres femmes les imiteront. C’est la mode aujourd’hui, la folie donne le ton à la sagesse.

  •  — Est-ce tout ? demanda le malheureux Ernest.
  •  — A peu près, il y a encore la petite Berthe, la perle de l’espèce, qui arrive chez-moi à minuit quand je l’attends à midi, dit Jules Vernon.
  •  — Je n’ai rien à ajouter, je ne suis pas amoureux, dit Aurélien Bautrel, le sixième des conjurés ; mais pour tout prévoir, j’ai juré la grève comme tout le monde.
  •  — Enfin ! soupira Ernest, nous voilà au bout, j’espère !
  •  — Résumons-nous, reprit Albéric. La grève, c’est le renoncement loyal à l’amour, jusqu’à ce qu’il plaise à ces dames, petites ou grandes, d’abdiquer leurs prétentions.
  •  — Et de mettre des bornes à leur luxe, ajouta Léon.
  •  — Je voudrais avoir le temps de rire, reprit Ernest, à vous six vous avez formé ce beau projet ? je vous en félicite, ce sera une grève mémorable.
  •  — Ne raillons pas, ce que nous faisons, ici, chez toi, a lieu partout en ce moment. Demain, ce soir même, tous les amoureux de Paris feront grève !
  •  — Excepté moi, dit Ernest en se levant.
  •  — Tu feras comme les autres et comme nous, parce que nous sommes tes amis.
  •  — Je ne crois pas. J’ai eu la patience de vous écouter, c’est déjà beaucoup. Si vous étiez vraiment mes amis, vous trouveriez que c’est trop. Laissez-moi partir.
  •  — Soit, dit Albéric. Messieurs, livrez le passage, voilà un transfuge ! Ernest Valleran préfère l’amour frivole d’une femme, à notre vieille amitié !

Les jeunes gens s’écartèrent d’un seul mouvement. Ernest se trouva libre au milieu du groupe silencieux. Les fronts étaient sévères, les regards éteints, les sourires absents. Un à un, lentement, tous les six reprirent leurs chapeaux et gagnèrent la porte. Ernest, lui, n’osait bouger ; sur son visage humide la sueur perlait. Il eut un moment d’hésitation terrible. D’un côté Adrienne l’appelait, de l’autre...

  •  — Ah ! vous avez raison mes amis, s’écria-t-il, je reste avec vous !
  •  — Nous en étions sûrs !
  •  — Nous le retrouvons.
  •  — C’est dit.
  •  — C’est juré.
  •  — Vive la grève !
  •  — Adieu aux femmes !

Ces exclamations partirent à la fois ; chacun offrit la main à Ernest.

  •  — Reçois mes éloges, dit Albéric, qui avait porté la parole comme étant un de ses plus intimes, tu as fait une belle défense. Celle que tu aimes doit être adorable ?
  •  — Ne parlons pas d’elle.
  •  — De mieux en mieux ! fidèle et discret. Parlons de toi. Nous t’avons promis des compensations, elles ne te manqueront pas !
  •  — Certes ! affirmèrent plusieurs voix, il y en a de toutes sortes.
  •  — Quand ce ne serait qu’une économie de cravates ! dit Aurélien qui venait de découvrir le paquet de cravates oublié par Jacques sur un fauteuil.
  •  — Quelle collection ! reprit un autre, et quelle consommation ! te voilà libre de tous ces petits soins.
  •  — Mais ces petits soins, c’était du bonheur, terribles amis ! répliqua douloureusement Ernest.
  •  — Sois tranquille, on te le rendra, ton bonheur, puisque tu y tiens, mais on te le rendra corrigé et augmenté, absolument comme la deuxième édition d’un ouvrage.

Si tu es désiré aujourd’hui, dans huit jours, dans trois peut-être, tu seras adoré avec frénésie. La grève des amoureux ! songes-y, il y a de quoi faire crier merci aux femmes les plus rebelles !

II

UNE FEMME QUI ATTEND

La vertu d’une femme résiste à bien des chocs, à bien des tentations, à bien des déboires ; mais à l’ennui, jamais ! il y a longtemps qu’Adrienne Tilord s’ennuie. Et elle est jeune, jolie, riche, entourée...

Adrienne se place avec raison et avec orgueil parmi les femmes les plus honnêtes, les plus dignes : car, malgré sa mélancolique monomanie, sa tristesse innée, elle reste fidèle à son mari. Un bon mari s’il en fut, mais un être impossible, inepte, qui ne voit rien, qui ne comprend rien, et qui s’avise d’aimer sa femme. Est-ce supportable ? il ne lui laisse rien à souhaiter, il lui épargne tous les soucis. Il veut qu’elle soit parée, brillante et admirée autant que les plus riches et les plus enviées. Comme il ne peut, à cause de ses affaires, s’éloigner longtemps de Paris, il lui a arrangé, à Auteuil, une villa délicieuse, pour veiller de près tous les jours sur son bonheur. Quelle tyrannie !

Adrienne ne jouit donc que de la villégiature de banlieue. Pendant que monsieur travaille à Paris, madame passe sa journée à recevoir des visites ou à se promener. Mais elle a vu cent fois les environs d’Auteuil, elle connaît le bois par cœur, chaque été elle rêve de courses lointaines, de nouveaux visages et de nouvelles admirations.

La beauté est une déesse capricieuse. Elle aime à changer d’adorateurs.

Donc, faute de nouveauté, Adrienne s’ennuyait. — Ce qu’il naît d’idées dans le cerveau d’une femme qui s’ennuie est incalculable. —  S’il est difficile de les compter, on peut être certain d’avance que l’idéal de l’amant jeune et beau n’y manque jamais.

Quand on est charmante, et qu’on possède, par malheur, un mari aussi désagréable que parfait, que peut-on faire de mieux ? ce mari-là mériterait... que mériterait-il, mesdames ? — Précisément ce qui va lui arriver.

Ernest était un des derniers venus dans la maison du financier Tilord. Ce sont toujours les derniers venus qui ont le plus de chance de fixer les irrésolutions d’une jolie femme.

L’hiver d’avant, un soir de bal, il avait été présenté à madame Tilord. Bon danseur, causeur spirituel, il obtint d’elle, dès ce premier soir, l’attention qu’une femme de goût accorde à un homme qui lui paraît aimable et distingué.

Il fut invité à ses soirées et par suite, au printemps, à la campagne.

Il fit sa cour en conscience, mais en silence. Il plut beaucoup et fut très-remarqué.

Adrienne ne lui accorda pas d’abord plus d’importance qu’à d’autres figures d’adorateurs ; mais elle imagina de se créer une distraction facile et convenable à l’aide de cet amour qui s’annonçait si discrètement.

Un amour pur et dévoué, qui donne libre carrière à l’imagination, caresse agréablement le cœur et ne coûte pas un remords, voilà le problème que se pose la femme la plus vertueuse et qu’Adrienne Tilord croyait avoir résolu.

Si loyale qu’elle soit, une femme ne s’inquiète pas des conséquences d’une pareille solution, elle aime les troubles de la passion, qu’elle en rêve ou qu’elle en vive, elle s’en fait un jeu.

Ernest Valleran pouvait donc se prendre à des coquetteries, à des yeux demi-fermés et attendris par l’ombre de longs cils ; il pouvait livrer son cœur quand on ne lui donnerait que la tête, promettre sa vie quand on ne lui assurerait pas un jour ; il ne ferait que son devoir d’homme bien appris et Adrienne ne songerait pas à lui en savoir gré.

Le petit cœur innocent d’Adrienne tressaillait à la pensée du rendez-vous tacite qu’elle lui avait accordé.