La Grève des amoureux, par Camille Périer (Mme Bentégeat)

8 lecture(s)
A. Faure (Paris). 1866. In-18, 301 p..
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LA GREVE
DES AMOUREUX
POISSY. — IMP. ET STER. DE A. BOURET.
LA GRÈVE
DES
AMOUREUX
PAR
CAMILLE PÉRIER
PARIS
ACHILLE FAURE, ÉDITEUR
23, BOULEVARD SAINT-MARTIN, 23
4866
Tous droits réservés
A
EMMANUEL GONZALÈS
CHER MAITRE,
Permettez-moi de placer en tête de ce livre, comme un
espoir, votre nom habitué au succès.
CAMILLE PÉRIER.
LA GRÈVE
DES AMOUREUX
I
DÉCLARATION DE GUERRE
Ce fut un jour qui marquera dans les anna-
les féminines.
Ernest Valleran était bien heureux ce jour-
là. Cependant, qui l'eut dit?
Il allait et venait dans son appartement de
garçon, remuant tout, appelant son domestique
pour lui demander l'heure juste, et prenant un
air désolé, dès que celui-ci lui avait bien assuré
qu'il était midi, midi cinq, midi quinze minutes
et demie.
1
LA GRÈVE DES AMOUREUX
A la quatrième fois, le domestique se per-
mit de remarquer que la pendule allait parfai-
tement, et qu'elle était placée en face de mon-
sieur.
— C'est faux ! cria Ernest, cette pendule ne
marche pas !
— Monsieur sait bien qu'elle est d'accord
avec l'horloge de la Bourse.
— Allez le voir.
— Monsieur vient de m'y envoyer.
— Retournez-y, Jacques, et surtout hâtez-
vous.
Jacques se hâta en effet de se rendre à l'an-
tichambre, pour s'étendre sur une banquette
de velours, en se disant que son maître deve-
nait fou.
Ernest Valleran n'était pas fou, mais très-
amoureux, ce qui est à peu près la même
chose.
Il avait, pour trois heures, un rendez-vous
avec une femme, non-seulement charmante et
désirable, mais distinguée comme une du-
chesse, honnête comme la vertu. Une femme
LA GRÈVE DES AMOUREUX
du meilleur monde. Aussi Ernest ne se croyait
pas bien sûr de son bonheur.
— Elle m'attend; elle me l'a dit. —Elle
sera seule, c'est le jour où son mari reste à Paris
assez avant dans la soirée. — J'arrive chez elle,
à Auteuil, par hasard. Elle me reçoit tout na-
turellement. Nous causons; pas un importun.
Il est aujourd'hui mardi, et ses connaissances
savent qu'elle a aussi l'habitude de se rendre
à Paris ce jour-là. Elle aura prétexté une indis-
position ou un caprice pour rester à la campa-
gne. Et moi, nouveau venu dans la maison,
j'aurais eu l'idée, la bonne, l'excellente idée
de me présenter précisément à l'heure où elle
allait s'ennuyer. — Quoi de plus simple? —
Son mari est bien simple aussi ! Ah ! le pauvre
homme !
Ernest interrompait son monologue pour se
frotter les mains. — Mais cela durait depuis le
matin. C'était usé.
Pour tuer le temps, il s'était éveillé de très-
bonne heure, mauvais système ; mais comment
dormir ?
LA GRÈVE DES AMOUREUX
Il avait fumé trois cigares, il avait fait sa
toilette minutieusement, il s'était promené sur
le boulevard, il avait déjeuné chez-lui sage-
ment, pour avoir l'estomac léger et l'esprit li-
bre : tout cela l'avait conduit jusqu'à midi.
Pas une minute de plus.
Il pouvait reprendre le chemin du boulevart ;
du bas de la rue de Taitbout où il demeurait
il n'y avait pas loin ; mais il craignait de ren-
contrer des amis, d'être entraîné, retardé tout
au moins.
Son bonheur était de ceux dont on ne parle
guère et de ceux qu'on devine à l'air du vi-
sage, à l'altitude, à mille choses... D'ailleurs,
son coeur éclatait, — impossible de parler en-
core, plus impossible de se taire ! Pour tout
arranger, Ernest se parlait à lui-même. Il était
aussi un peu inquiet. — Adrienne, sa belle ado-
rée, ne lui avait certes pas donné lieu d'être
fat.
A grand peine il obtenait de la voir rare-
ment, et toujours entourée.
Cette fois, en l'engageant a choisir le jour
LA GRÈVE DES AMOUREUX
où elle pouvait se trouver seule, elle avait paru
céder seulement à un caprice de femme en-
nuyée. Pas un mot de vive sympathie n'était
venu sur ses lèvres. Mot à mot, syllabe à syllabe
en quelque sorte, il lui avait arraché les détails
qui faisaient son bonheur ! L'absence certaine
de son mari et celle des visiteurs importuns.
— Pour elle il semblait n'être qu'un causeur
plus agréable qu'un autre.
— Je ne sortirai pas mardi, lui avait-elle dit;
venez, vous m'aiderez à tuer le temps ; venez
comme par hasard, si on savait que je reste
pour vous, les ennuyeux en profiteraient.
— Vous resterez chez vous pour moi, pour
moi seul? avait répété Ernest ravi d'amour.
— Certainement, le monde me fatigue, je
veux pour un jour me reposer. J'ai en ce mo-
ment une paresse d'esprit très-grande, vous
causerez pour moi, vous causez fort bien.
Et quoiqu'il eût fait, elle était restée dans
ces termes vagues, souriant à la vivacité de
ses expressions, ne repoussant pas les mille
LA GRÈVE DES AMOUREUX
sous-entendus de l'amour, mais ne voulant
pas les comprendre.
Malgré cela Ernest se félicitait ; une nature
aussi délicate que celle d'Adrienne devait l'a-
voir deviné. Que de promesses d'ailleurs dans
son sourire ! N'avait-il pas pour lui une expres-
sion exceptionnelle?
— Jacques ! Jacques !
De sa banquette Jacques se mit sur ses pieds.
— Il n'est pas encore revenu, pensa Ernest.
Jacques était devant lui.
— Comment ? vous voilà !
— Monsieur, je n'étais pas encore parti.
— Pas encore ! répéta Ernest avec colère ;
mais ses yeux s'arrêtèrent sur la pendule,
deux minutes ne s'étaient pas écoulées depuis
qu'il avait donné son ordre.
— C'est bien ! fit-il, venez m'habiller.
— Monsieur a sa redingote neuve, son pan-
talon et son gilet le plus frais...
— Oui, j'ai l'air d'un mannequin de mar-
chand d'habits, ou d'un homme qui a fait toi-
LA GRÈVE DES AMOUREUX
lette. Donnez-moi un costume de campagne
complet.
Jacques obéit. Il apporta un pantalon, un
gilet et un vêtement léger d'une coupe ex-
quise. Le tout presque blanc, d'une toile fine
et fraîche.
— C'est cela, dit Ernest.
Il se déshabilla lestement et se fit nouveau
de la tête aux pieds. Jacques lui remit des gants
et un chapeau de paille qu'il posa sur sa tête.
— Ce chapeau va mal, dit-il.
— Il va bien avec la toilette de monsieur,
fit remarquer Jacques.
— D'ailleurs, je n'ai pas le temps, il est
une heure. Ma voiture est-elle prête?
— Elle attend monsieur depuis une demi-
heure.
Ernest jeta un dernier coup d'oeil à la glace
qui lui renvoya son image d'une façon satis-
faisante.
— C'est bien, dit-il, cependant, cette cra-
vate... Jacques?
— Monsieur?
8 LA GRÈVE DES AMOUREUX
— Décidément, donnez-moi une autre cra-
vate.
Jacques hésita, puis il revint la main
pleine de cravates d'été de toutes nuances.
Ernest en essaya successivement deux, trois;
enfin, il se décida pour une en foulard couleur
havane clair. Il se hâta de la mettre, réussit
mal le noeud, s'impatienta, le fit refaire par
son domestique et, agité, peu content de lui,
se dirigea vers la porte.
Il posa la main sur le bouton de la serrure et
se retourna tout à coup.
— Si quelqu'un vient, dit-il à Jacques,
vous répondrez que vous ne savez pas où
je suis.
— Et je ne mentirai pas, monsieur.
Au même moment Ernest ouvrait pour sor-
tir ; au lieu de descendre l'escalier, il recula
avec un geste de surprise. — Six de ses amis
se trouvaient devant sa porte et lui barraient
le passage.
— Je suis pressé, adieu, dit-il, une af-
faire... excusez-moi, je ne m'appartiens pas!
LA GRÈVE DES AMOUREUX 9
Et il se jeta en avant, s'attendant à voir
chacun lui faire place; au lieu de cela les
jeunes gens se resserrèrent.
— Où vas-tu? lui demandèrent-ils.
— J'ai un rendez-vous, répondit-il en élu-
dant la question.
— D'amour?
— Et quand cela serait?
— Si cela est tu resteras chez toi.
— Vous plaisantez ! finissons-en. Vraiment
je suis très-pressé, vous me désobligeriez.
— C'est donc sérieux? nous en sommes
fâchés pour toi.
— Entrez ou sortez, dit Ernest avec un
commencement de colère, on ne s'explique pas
ainsi sur un escalier.
— Tu as raison, nous entrerons ; mais tu ne
sortiras pas.
En parlant ainsi, ils franchirent le seuil, et
le dernier ayant fermé la porte à double tour,
tira la clef et la mit tranquillement dans sa
poche.
10 LA GRÈVE DES AMOUREUX
— Je ne suis donc plus le maître de mes
actions? s'écria Ernest.
— Pas plus que nous, mais sois patient, tu
sauras pourquoi.
— Dites-le vite, je ne suis pas d'humeur à
plaisanter aujourd'hui.
— Ne te fâche pas, ce serait de très-mau-
vais goût, nous sommes tous aussi empêchés
que toi et, tu le vois, nous restons très-calmes.
Cette conversation avait été soutenue in-
différemment par l'un ou par l'autre. Chacun
ayant répliqué son mot en riant, Albéric d'Ar-
gelles, le plus grave de la bande prit la parole :
— Il est une heure un quart, dit-il, depuis
midi la grève des amoureux est jurée ; à dater
de cette heure, tous les hommes valides sont
tenus de renoncer à leurs amours.
— Mais c'est fou! c'est niais! c'est impos-
sible ! ce que vous me dites-là, et j'ai la sottise
de passer mon temps à vous écouter quand je
risque de la faire attendre.
— Ah! tu l'avoues enfin! une femme t'at-
tend?
LA GRÈVE DES AMOUREUX 14
— Sans doute, et sur cet aveu, je vous
quitte.
Ernest fut arrêté par douze mains amicales,
mais résolues.
— Nous sommes désolés de te contrarier,
reprit Albéric. Écoute-moi avec calme, tu com-
prendras qu'il faut te résigner. Je souffrirai ce
soir et bien d'autres avec moi, ce que tu vas
souffrir tout-à-1'heure ; ainsi tu vois qu'il y a
compensation.
— Je ne comprends rien à ce que vous me
voulez, terminons-en, car vous me torturez à
plaisir.
Ce fut un cri de douleur vraie.
Personne n'eut envie d'en rire. Ernest, le
coeur battant et les lèvres pâles, se décida à
s'asseoir sur une fumeuse.
— C'est cela, fumons et causons, dit-on en
choeur.
Ernest bondit sur sa chaise.
— Messieurs, j'ai eu l'honneur de vous dire
que je n'avais pas le temps !
12 LA GRÈVE DES AMOUREUX
— En deux mots, voici le fait, reprit tran-
quillement Albéric. — Oh prétend que nous
appartenons au sexe fort, c'est une erreur,
puisque le sexe faible nous gouverne. Et que
fait-il de sa puissance ? — Pourquoi les femmes
tiennent-elles tant à nous rendre esclaves de
leurs caprices? — Pour le plus grand bénéfice
de leurs couturières. C'est insensé !
— On accuse la crinoline à tort, la crino-
line n'est qu'un prétexte, notre véritable en-
nemi c'est le luxe. Celui des jupons et des
robes...
— Au fait! cria Ernest qui n'y tenait plus.
Albéric continua du même ton paisible.
— Le luxe des jupons et des robes sert de
point de départ à tous les autres... une femme
élégante doit s'entourer de jolies choses. Le
tableau demande un cadre. Ce cadre, c'est la
richesse de l'appartement, la beauté de l'atte-
lage, la primeur du plaisir, la distinction en
tout. Ce qui veut dire, l'horreur du médiocre,
du connu, et du bon marché. Le luxe des
jolies femmes n'a plus de bornes. Elles nous
LA GRÈVE DES AMOUREUX 13
considèrent comme des banquiers dont la caisse
est inépuisable.
Il y en a cependant qui nous dominent pour
le seul plaisir de nous réduire à l'état de ma-
chine aimante et parlante. Les distraire, les
adorer, voilà notre emploi éternel. — Emploi
souvent ruineux.
— Malheur à nous s'il nous arrive d'ou-
blier un seul jour que nous sommes leur pro-
priété inaliénable! celles-là nous accaparent
sous prétexte de fidélité absolue; il n'y a rien
d'assommant comme les femmes fidèles !
Ernest étreignait sa chaise avec désespoir.
Il était plus de deux heures.
— Au fait! au fait! répéta-t-il.
— Le fait, le voici : répondit Sylvain Dunan,
un poëte amateur, aux longs cheveux. Lisette
a inventé depuis un mois une scie très-désa-
gréable : elle me demande un cachemire tous
les matins et me boude tous les soirs. C'est une
ouvrière en dentelle, un cachemire lui irait
comme à une reine, dit-elle. Je veux bien que
toutes les femmes soient reines ; mais j'avaispris
14 LA GRÈVE DES AMOUREUX
celle-là par économie, sans me douter de sa
royauté. Elle me gêne.
— Pour moi, dit Alfred de Sirvin, aussi no-
ble que pauvre, et employé à trois mille francs
d'appointements; je suis aimé d'une char-
mante veuve. Louise est belle, jeune, riche et
libre. Elle paraît avoir toutes les qualités;
mais elle est bourgeoise ! elle a la faiblesse de
tenir à sa bonne réputation de femme honnête.
Elle s'effraie, elle s'effarouche au moindre mot,
elle me sacrifie à ses connaissances, à ses do-
mestiques, au premier venu. Sous prétexte
que personne ne doit connaître notre liaison,
elle la réduit à néant. Je suis bien heureux
quand elle m'accorde un rendez-vous par
mois.
— Cela fait mon supplice.
— Comme vous faites le mien, bourreaux !
s'écria Ernest.
— Nous t'avons promis des compensations,
mon cher, dit Léon Faverel, gandin des mieux
venus, stick à la main et lorgnon sur l'oeil,
quelque chose d'amplement vêtu par la fortune
LA GRÈVE DES AMOUREUX 15
et de maigrement pourvu par la nature. Mon fait
sera bientôt raconté. Blanchinette me coûte très-
cher, j'y suis habitué. Elle a un joli coupé;
mais ces jours-ci elle m'a demandé une voiture
nouvelle. Ceci n'entre pas dans mon budget.
Je refuse, elle menace d'accepter ce cadeau d'un
autre.
— Une vraie misère! dit-elle.
Ce mot de misère m'agace. Je ferme ma
caisse. Quand nos folles amoureuses seront for-
cées d'être modestes, les autres femmes les imi-
teront. C'est la mode aujourd'hui, la folie donne
le ton à la sagesse.
— Est-ce tout? demanda le malheureux Er-
nest.
— A peu près, il y a encore la petite Berthe,
la perle de l'espèce, qui arrive chez-moi à
minuit quand je l'attends à midi, dit Jules
Vernon.
— Je n'ai rien à ajouter, je ne suis pas
amoureux, dit Aurélien Bautrel, le sixième des
conjurés ; mais pour tout prévoir, j'ai juré la
grève comme tout le monde.
16 LA GRÈVE DES AMOUREUX
— Enfin ! soupira Ernest, nous voilà au bout,
j'espère !
— Résumons-nous, reprit Albéric. La grève,
c'est le renoncement loyal à l'amour, jusqu'à
ce qu'il plaise à ces dames, petites ou grandes,
d'abdiquer leurs prétentions.
— Et de mettre des bornes à leur luxe, ajouta
Léon.
— Je voudrais avoir le temps de rire, reprit
Ernest, à vous six vous avez formé ce beau
projet? je vous en félicite, ce sera une grève
mémorable.
— Ne raillons pas, ce que nous faisons, ici,
chez toi, a lieu partout en ce moment. Demain,
ce soir même, tous les amoureux de Paris fe-
ront grève !
— Excepté moi, dit Ernest en se levant.
—Tu feras comme les autres et comme nous,
parce que nous sommes tes amis.
— Je ne crois pas. J'ai eu la patience de
vous écouter, c'est déjà beaucoup. Si vous étiez
LA GRÈVE DES AMOUREUX 17
vraiment mes amis, vous trouveriez que c'est
trop. Laissez-moi partir.
— Soit, dit" Albéric. Messieurs, livrez le
passage, voilà un transfuge! Ernest Valleran
préfère l'amour frivole d'une femme, à notre
vieille amitié !
Les jeunes gens s'écartèrent d'un seul mou-
vement. Ernest se trouva libre au milieu du
groupe silencieux. Les fronts étaient sévères,
les regards éteints, les sourires absents. Un à
un, lentement, tous les six reprirent leurs
chapeaux et gagnèrent la porte. Ernest, lui,
n'osait bouger; sur son visage humide la sueur
perlait. Il eut un moment d'hésitation terrible.
D'un côté Adrienne l'appelait, de l'autre...
— Ah ! vous avez raison mes amis, s'é cria-
t-il, je reste avec vous !
— Nous en étions sûrs !
— Nous le retrouvons.
— C'est dit.
— C'est juré.
— Vive la grève !
— Adieu aux femmes !
18 LA GRÈVE DES AMOUREUX
Ces exclamations partirent à la fois ; chacun
offrit la main à Ernest.
— Reçois mes éloges, dit Albéric, qui avait
porté la parole comme étant un de ses plus in-
times, tu as fait une belle défense. Celle que tu
aimes doit être adorable?
— Ne parlons pas d'elle.
— De mieux en mieux! fidèle et discret.
Parlons de toi. Nous t'avons promis des com-
pensations, elles ne te manqueront pas !
— Certes! affirmèrent plusieurs voix, il y
en a de toutes sortes.
— Quand ce ne serait qu'une économie de
cravates ! dit Aurélien qui venait de découvrir
le paquet de cravates oublié par Jacques sur un
fauteuil.
— Quelle collection! reprit un autre, et
quelle consommation ! te voilà libre de tous
ces petits soins.
— Mais ces petits soins, c'était du bonheur,
terribles amis! répliqua douloureusement Er-
nest.
— Sois tranquille, on telerendra, ton bon-
LA GRÈVE DES AMOUREUX 19
heur, puisque tu y tiens, mais on te le rendra
corrigé et augmenté, absolument comme la
deuxième édition d'un ouvrage.
Si tu es désiré aujourd'hui, dans huit jours,
dans trois peut-être, tu seras adoré avec fréné-
sie. La grève des amoureux ! songes-y, il y a de
quoi faire crier merci aux femmes les plus re-
belles!
II
UNE FEMME QUI ATTEND
La vertu d'une femme résiste à bien des
chocs, à bien des tentations, à bien des déboi-
res ; mais à l'ennui, jamais ! il y a longtemps
qu'Adrienne Tilord s'ennuie. Et elle est jeune,
jolie, riche, entourée...
Adrienne se place avec raison et avec orgueil
parmi les femmes les plus honnêtes, les plus
dignes : car, malgré sa mélancolique mono-
manie, sa tristesse innée, elle reste fidèle à son
mari. Un bon mari s'il en fut, mais un être im-
22 LA GRÈVE DES AMOUREUX
possible, inepte, qui ne voit rien, qui ne com-
prend rien, et qui s'avise d'aimer sa femme.
Est-ce supportable? il ne lui laisse rien à sou-
haiter, il lui épargne tous les soucis. Il veut
qu'elle soit parée, brillante et admirée autant
que les plus riches et les plus enviées. Comme
il ne peut, à cause de ses affaires, s'éloigner
longtemps de Paris, il lui a arrangé, à Auteuil,
une villa délicieuse, pour veiller de près tous
les jours sur son bonheur. Quelle tyrannie!
Adrienne ne jouit donc que de la villégiature
de banlieue. Pendant que monsieur travaille à
Paris, madame passe sa journée à recevoir des
visites ou à se promener. Mais elle a vu cent
fois les environs d'Auteuil, elle connaît le bois
par coeur, chaque été elle rêve de courses loin-
taines, de nouveaux visages et de nouvelles ad-
mirations.
La beauté est une déesse capricieuse. Elle
aime à changer d'adorateurs.
Donc, faute de nouveauté, Adrienne s'en-
nuyait. — Ce qu'il naît d'idées dans le cerveau
d'une femme qui s'ennuie est incalculable. —
LA GRÈVE DES AMOUREUX 23
S'il est difficile de les compter, on peut être
certain d'avance que l'idéal de l'amant jeune
et beau n'y manque jamais.
Quand on est charmante, et qu'on possède,
par malheur, un mari aussi désagréable que
parfait, que peut-on faire de mieux? ce mari-là
mériterait... que mériterait-il, mesdames? —
Précisément ce qui va lui arriver.
Ernest était un des derniers venus dans la
maison du financier Tilord. Ce sont toujours
les derniers venus qui ont le plus de chance
de fixer les irrésolutions d'une jolie femme.
L'hiver d'avant, un soir de bal, il avait été
présenté à madame Tilord. Bon danseur, cau-
seur spirituel, il obtint d'elle, dès ce premier
soir, l'attention qu'une femme de goût accorde
à un homme qui lui paraît aimable et distin-
gué!
Il fut invité à ses soirées et par suite, au prin-
temps, à la campagne.
Il fit sa cour en conscience, mais en silence.
Il plut beaucoup et fut très-remarqué.
Adrienne ne lui accorda pas d'abord plus
24 LA GRÈVE DES AMOUREUX
d'importance qu'à d'autres figures d'adora-
teurs; mais elle imagina de se créer une dis-
traction facile et convenable à l'aide de cet
amour qui s'annonçait si discrètement.
Un amour pur et dévoué, qui donne libre
carrière à l'imagination, caresse agréablement
le coeur et ne coûte pas un remords, voilà le
problème que se pose la femme la plus ver-
tueuse et qu'Adrienne Tilord croyait avoir ré-
solu.
Si loyale qu'elle soit, une femme ne s'in-
quiète pas des conséquences d'une pareille so-
lution, elle aime les troubles de la passion,
qu'elle en rêve ou qu'elle en vive, elle s'en fait
un jeu.
Ernest Valleran pouvait donc se prendre à
des coquetteries, à des yeux demi-fermés et
attendris par l'ombre de longs cils ; il pouvait
livrer son coeur quand on ne lui donnerait que
la tête, promettre sa vie quand on ne lui as-
surerait pas un jour; il ne ferait que son de-
voir d'homme bien appris et Adrienne ne son-
gerait pas à lui en savoir gré.
LA GRÈVE DES AMOUREUX 25
Le petit coeur innocent d'Adrienne tressail-
lait à la pensée du rendez-vous tacite qu'elle lui
avait accordé.
Toute souriante et toute rose, elle avait pré-
tendu, le matin, en déjeunant avec son mari,
être très-mal disposée. Elle avait sucé du bout
des lèvres une mince côtelette, mordu dans un
pâté, avalé à grande peine un verre de Saint-
Emillion et une tasse de thé; enfin, elle avait
fort mal déjeuné, en déclarant qu'elle ne sorti-
rait pas de la journée.
Monsieur Tilord, désolé, l'avait accablée de
soins et de questions.
— Prends une aile de ce poulet tendre?
— Impossible !
— Des fraises !
— Encore moins.
— Es-tu malade? as-tu mal dormi? aurais-
tu la fièvre?
— Rien de tout cela, je suis lasse.
— Et de quoi? te serais-tu promenée hier
trop longtemps à pied?
— Je ne pense pas. J'ai besoin d'un jour de
a
26 LA GRÈVE DES AMOUREUX
repos. Je n'irai pas à Paris d'aujourd'hui et
demain, je serai fraîche et bien portante.
— Tu vas t'ennuyer?
Adrienne haussa imperceptiblement les épau-
les.
— Je ne m'ennuie jamais, dit-elle sèche-
ment.
Généralement, pour bien comprendre une
réponse semblable, il faut la traduire à contre
sens.
Mais monsieur Tilord n'avait pas l'intelli-
gence du langage féminin. En sa qualité de bon
mari, il prit les paroles de sa femme à la lettre.
— Tant mieux! dit-il tranquillement, cela
me rassure. Cette méprise exaspéra la jeune
femme. Elle fit un mouvement de colère, et sa
tasse à thé, en porcelaine de Sèvres, entraînée
par la manche de sa robe, tomba et se brisa.
Son mari savait qu'elle tenait au service dont
cette tasse faisait partie. A l'expression du vi-
sage de sa femme, il se méprit encore, et crut
que l'accident de la tasse cassée était la cause
de son mécontentement.
LA GRÈVE DES AMOUREUX 27
Il ramassa les morceaux avec soin,et comme
il était gras et fort, il respirait bruyamment
en se livrant à cette recherche.
— Laissez cela, laissez donc! répétait
Adrienne impatientée.
— Je commanderai la pareille aujourd'hui
même.
— Et qu'importe!
Elle se leva et courut s'enfermer dans sa
chambre à la grande stupéfaction de son mari.
Il n'osa l'y suivre, mais en sortant, il re-
commanda à la femme de chambre de veiller
sur la santé de madame, et de lui dire qu'il
rentrerait le plus tôt possible.
On devine comment la femme de chambre
fut reçue avec cette promesse. Adrienne là
renvoya avec colère et déclara qu'elle ne s'ha-
billerait point.
Ceci était de la coquetterie bien entendue.
Elle portait un négligé du matin qui lui allait
à ravir : Une jupe de mousseline et une chemise
russe.
La chemise, de même étoffe, ressemblait à un
28 LA GRÈVE DES AMOUREUX
corsage montant et prenait aux bras et aux
épaules des tons rosés par la transparence de
la chair.
La mousseline était si légère, si fraîche, et
l'enveloppait de plis si gracieux et si multipliés,
qu'elle sortait pure comme un beau lys de cette
blancheur vaporeuse.
Il y a des simplicités à effet. Adrienne le sa-
vait et en usait.
Vers deux heures, elle alla s'asseoir au fond
du jardin, avec son ouvrage, sous des ormes
reliés par des clématites et des lierres, qui for-
maient un bosquet touffu et impénétrable.
Pendant une demi-heure elle tira avec une
grande régularité les points de sa tapisserie.
Elle se laissa distraire ensuite par le bruit
lointain de la sonnette de la villa.
Pensant qu'Ernest ne pouvait tarder, son
imagination courait à sa rencontre. Elle le
voyait se présentant gracieux et empressé. Elle
savourait par avance la joie qui éclaterait sur
son visage et lui dirait combien elle était aimée.
Et cela lui semblait un plaisir bien légitime.
LA GRÈVE DES AMOUREUX 29
N'était-elle pas sûre de rester irréprochable?
Trois heures sonnèrent.
— Comment? murmura-t-elle, M. Valleran
n'est pas encore arrivé? Est-ce qu'il se ferait
attendre, comme un mari? Je suis folle, on
ouvre : c'est lui sûrement.
Au lieu d'Ernest, on vint annoncer à ma-
dame une parure nouvelle, qu'elle avait désirée
quelques jours auparavant, et que son mari lui
envoyait de Paris où il l'avait achetée pour elle.
— Recevez-la et apportez-la moi, dit-elle.
On lui remit un écrin satiné dans lequel
brillaient un collier et des boucles d'oreilles en
opales merveilleusement montées. Les pierres
glissèrent dans sa main mignonne. Elle les
examina en connaisseuse, admira leurs beaux
reflets couleur de feu, les tourna, les retourna
et les fit chatoyer au grand jour.
— Je les mettrai demain soir, dit-elle à sa
femme de chambre, nous aurons du monde à
dîner. Serrez-les maintenant.
— M. Valleran, pensa-t-elle, me trouvera fort
bien avec cette parure, il adore les opales.
2.
30 LA GRÈVE DES AMOUREUX
Ce fut là le remercîment qu'elle adressa dans
son coeur, à son mari.
— Il est trois heures et demie ! s'écria-t-elle
au bout d'un moment.
Elle se leva, traversa le jardin et entra dans
sa chambre, où elle prit sa montre.
— S'il vient maintenant, dit-elle, voilà de
quoi le confondre.
Elle alla reprendre sa place au jardin, et son
ouvrage aussi.
— Que peut-il être arrivé à M. Valleran? se
demandait-elle, ce retard n'est pas naturel.
Avant-hier encore il était si ému en me quittant !
quand il m'a serré la main, je l'ai sentie trem-
bler.
— Aufait, reprit-elle un quart d'heure après,
du ton d'une femme dépitée, s'il ne vient pas,
à son aise, il est bien libre ! ce n'est pas moi
qui lui en ferai des reproches;
Comme elle laissait échapper ces paroles
adressées aux arbres du bosquet et aux fleurs
du jardin, dont elle était sûre d'obtenir la silen-
LA GRÈVE DES AMOUREUX 31
cieuse approbation, elle vit accourir sa femme
de chambre.
— Madame, une voiture s'est arrêtée devant
la grille, un monsieur en est descendu et de-
mande à vous parler. Comme vous ne recevez
jamais le mardi, puisque vous n'y êtes pas, je
viens vous demander vos ordres aujourd'hui
que vous y êtes.
— Quel est ce monsieur? dit Adrienne ne
doutant pas qu'on ne lui répondît par le nom
d'Ernest.
— Le concierge lui a ouvert, j'étais occupée
dans ma chambre, je l'ai vu de loin par la fe-
nêtre, et je suis venue aussitôt avertir ma-
dame.
— C'est bien! allez et dites que j'y suis.
— Madame, il est bien tard, il vient de ce
côté, suivi de Julien qui l'a introduit, à ce que je
vois.
Adrienne sourit, pensant tenir enfin Ernest
dans ses griffes roses et se disposant à le dé-
chirer très-gentiment, pour peu qu'il eût le coeur
sensible à son endroit.
32 LA GRÈVE DES AMOUREUX
La femme de chambre, heureuse d'avoir
prouvé son zèle, s'éloigna satisfaite, croyant
que le sourire de sa maîtresse était un remer-
ciement.
Adrienne se leva pour recevoir le visiteur
qu'un marronnier lui cachait.
—Madame, monsieur Larue, votre voisin, an-
nonça Julien, le valet de chambre de M. Tilord.
Quelle chute!
M. Larue, bonhomme de cinquante ans, doué
d'un remarquable bon sens et d'un grand
nombre de cheveux rouges, salua profondé-
ment. Son dos souple formait un arc.
— Monsieur, lui dit Adrienne d'un air gla-
cial, qu'est-ce qui me procure aujourd'hui
l'honneur inespéré de votre visite?
Un peu déconcerté, M. Larue se redressa.
Cependant, il répondit en souriant.
— C'est votre mari, madame, je l'ai rencon-
tré à la gare d'Auteuil, ce matin. Il allait à Paris.
J'en revenais. Il m'a appris que vous étiez
souffrante et seule aujourd'hui d'aventure. Il
regrettait beaucoup de vous laisser ainsi; il
LA GRÈVE DES AMOUREUX 33
maudissait les affaires, il m'a engagé fortement
à venir vous voir pour vous distraire un peu
dans votre solitude. Ah ! madame, quel homme
excellent ! il ne pense qu'à vous !
Cet éloge du mari dans la large bouche de
M. Larue arrivait à point.
— Monsieur Tilord, en effet, n'a que de
bonnes idées, dit Adrienne qui pensait préci-
sément tout le contraire.
Malgré elle, elle mit dans cette réponse un
ton railleur qui gêna un peu M. Larue.
— Si je vous dérangeais cependant, madame,
murmura-t-il en faisant un mouvement pour
s'en aller.
Elle l'aurait laissé partir volontiers ; mais
Ernest pouvait arriver à chaque minute, ren-
voyer M. Larue c'était fermer sa porte à tout
le monde, ou risquer de se compromettre.
Elle se contraignit et se résigna.
— Vous vous trompez, monsieur, dit-elle
en adoucissant l'expression de sa voix, votre
visite m'est très-agréable. Je crains seulement
d'être pour vous de fort maussade compagnie ;
34 LA GRÈVE DES AMOUREUX
mon mari aurait dû vous avertir que je ne
suis pas une malade aimable, asseyez-vous,
je vous prie.
M. Larue, à moitié rassuré, s'assit. Il n'était
pas assez sot pour ne pas voir qu'il arrivait
dans un mauvais moment, mais il était inca-
pable de deviner qu'Adrienne attendait une
autre visite que la sienne.
— Qui sait? pensa-t-il; en causant, elle
s'animera.
— Il faut, bon gré mal gré, se secouer quand
on est malade, madame, cela réussit toujours,
surtout dans les indipositions légères ; l'es-
prit remis en bon état agit heureusement sur
le corps.
Là-dessus il se lança à perte de vue dans
toutes les actualités, théâtres, courses, nou-
velles du jour.
Adrienne lui répondait à peine .
Au bout d'une heure il jugea à propos de
prendre congé.
— Y a-t-il une femme plus mal mariée que
moi? soupira Adrienne dès qu'il se fut éloi-
LA GRÈVE DES AMOUREUX 35
gné. Subir mon mari c'est un devoir bien as-
sommant, bien... ah! je ne trouve pas d'ex-
pression exacte pour rendre ma pensée, mais
supporter tous les importuns, les imbéciles qu'il
lui plaît de m'envoyer, c'est... oui c'est odieux,
révoltant! cela me donnerait le droit de...
Adrienne s'arrêta pour écouter. Il lui semblait
entendre de nouveau des pas dans le jardin.
Ah ! si Ernest était venu à ce moment là ?...
A sa place, Julien se montra pour réclamer
une canne que M. Larue avait oubliée.
Irritée par cette nouvelle déception, Adrienne
s'écria :
— Laissez-moi ! et n'introduisez jamais
M. Larue, une autre fois, sans mon autorisa-
tion expresse.
Ce bon M. Larue en fut pour sa canne, elle
avait roulé aux pieds des arbres, dans les her-
bes, Julien n'osa l'y chercher. Elle y resta et
s'y perdit.
Restée seule, Adrienne regarda à sa montre,
il était cinq heures passées. Elle n'osait plus es-
pérer ; d'ailleurs, à quoi bon? Était-elle femme
36 LA GRÈVE DES AMOUREUX
à supporter une pareille attente ? Elle en rougis-
sait de colèfe. Elle avait envie de consigner
Ernest à sa porte comme M. Larue.
Un reste d'intérêt mal défini la retint.
On vint bientôt lui dire qu'elle était servie.
— Je ne dîne pas ! s'ecria-t-elle.
Le temps fraîchissait. Elle rentra dans son
appartement. Sur le seuil, elle trouva sa femme
de chambre qui, pour.suivre les ordres de
monsieur, s'informa de la santé de madame.
— Vous m'ennuyez ! lui fut-il répondu.
— Pardon... je croyais...
— Allez au diable !
— Qu'a donc madame ce soir? murmura la
pauvre fille ainsi rudoyée. Et, elle courut se
plaindre à Julien, l'accusant d'avoir commis
une maladresse dont elle était l'innocente vic-
time, en faisant entrer M. Larue avant d'avoir
pris les ordres de madame. Julien répliqua
que M. Larue s'était annoncé comme venant
de la part de monsieur.
— Je n'y comprends rien ! dit alors la femme
de chambre.
LA GRÈVE DES AMOUREUX 37
— Est-ce qu'il faut chercher à comprendre
les caprices d'une femme? répondit philoso-
phiquement Julien.
A sept heures, madame prit son parti, elle
mit la main à la plume pour envoyer à Au-
rélien Bautrel une invitation à dîner pour le
lendemain.
Aurélien Bautrel, ami d'Ernest, était reçu
depuis deux ans chez M. Tilord.
Il trouvait sa femme très-attrayante et avait
été vingt fois sur le point d'en devenir amou-
reux. Il ignorait complétement la passion d'Er-
nest, et n'était retenu que par la froideur visi-
ble d'Adrienne à son égard. Un mot, un sou-
rire d'elle, aurait allumé dans son âme ce
foyer d'amour moitié brûlant, moitié éteint.
Il fallait que ce fût chez lui un sentiment
bien exclusif, puisqu'il suffisait pour l'éloigner
de toute autre liaison. Sans être malheureux,
il ne pouvait s'attacher à aucune femme depuis
qu'il connaissait Adrienne; involontairement
il les comparait toutes à celle-là et les trouvait
inférieures.
3
33 LA GRÈVE DES AMOUREUX
Madame Tilord avait parfaitement compris
qu'elle aurait le droit de s'occuper de lui à son
heure. Dans son orgueil de femme offensée,'
l'invitation qu'elle lui envoyait devait servir
sa vengeance.
Ernest était égaleraient invité au dîner du
lendemain. Elle se proposait de le désespérer
par ses dédains et d'accorder à son ami tout ce
qu'elle lui refuserait.
Libre à lui d'en éprouver du dépit, d'en de-
mander même raison à Aurélien. Elle ne se
préoccupait pas d'un si mince débat. Ses sou-
rires et ses amabilités de maîtresse de maison
étaient bien à elle. Quoi de plus naturel que
d'en disposer à son gré?
M. Tilord rentra à neuf heures et demie,
très-inquiet et très-empressé.
Madame mise en belle humeur par ses pro-
jets de vengeance, le reçut à merveille. Elle
daigna même le remercier de sa parure.
Ce bon M. Tilord, heureux de trouver sa
femme bien disposée pour lui, osa lui avouer
LA GRÈVE DES AMOUREUX 39
qu'il n'avait pas dîné par suite de son inquié-
tude pour sa sauté.
Ordinairement, Adrienne lui reprochait
son robuste appétit ; mais cette fois, l'appétit
excité par ses douces espérances du lendemain,
elle consentit à lui tenir compagnie à table et
mangea autant que lui.
— Je vais mieux, dit-elle.
— Quel bonheur! s'écria-t-il.
En soupant les deux époux causèrent,
comme causent les époux les mieux unis.
M. Tilord pour maintenir sa femme en joie,
s'avisa de lui apprendre la grande nouvelle du
jour, ou plutôt du soir.
La grève des amoureux.
— Cette nouvelle, dit-il, s'est répandue vers
trois heures, à Paris, comme un coup de foudre,
on ne cause que de cela à la Bourse.
Adrienne éclata de rire. Elle tenait la clef
de l'absence d'Ernest.
— Il avait donc bien peur de se trahir?
pensa-t-elle.
Elle n'en compta pas moins sur lui pour le
40 LA GRÈVE DES AMOUREUX
lendemain. Elle modifia seulement son plan
dans sa pensée, se proposant de le railler au
lieu de l'accabler.
— Ah! chère amie, s'écria tout à coup
M. Tilord en s'emparant de la main de sa
femme, comme on a bien fait d'excepter les
maris de la grève ! Ce ne sont pas des amou-
reux, a-t-on dit : pour ma part, j'affirme qu'on
s'est trompé !
Adrienne sourit finement.
M. Tilord répéta avec satisfaction.
— On s'est trompé !
— Je crois, dit-elle, que cette grève ne tien-
dra pas longtemps !
III
DÉROUTE
On était en pleine grève.
On ne voyait dans les rues et sur le seuil des
maisons, que des femmes groupées, se consul-
tant.
Les unes couraient effarées à la poste, aux
voitures.
Les autres souriaient sous leur voile, pleines
de foi dans la puissance de leur beauté. Toutes
avaient inutilement compté sur leurs amants.
La petite Berthe, contre son ordinaire, ne
perdit point de temps. Elle se leva à neuf heu-
42 LA GRÈVE DES AMOUREUX
res, à dix elle sonnait à la porte de Jules Ver-
non, prête à lui faire une comédie ou un drame,
selon qu'il prendrait sa visite matinale.
— Monsieur n'y est pas ! telle fut la réponse
du domestique.
Berthe n'écouta pas la réponse et entra.
— Mais madame ! madame ! s'écria le ser-
viteur troublé et n'osant se servir de sa force
pour repousser une femme.
Elle lui glissa une pièce d'or dans la main
et traversa l'antichambre d'un pas pressé.
— Qu'ils s'arrangent ! pensa le domestique
en mettant l'or dans la poche de son gilet. J'ai
fait ce que j'ai pu.
Jules, de l'intérieur de l'appartement, avait
reconnu la voix de Berthe.
Il était heureusement prêt à sortir, il prit
son chapeau et ouvrit la porte de sa chambre
au moment où elle frappait.
— Madame, lui dit-il, j'en suis désolé, mais
la grève a été provoquée par les femmes inexac-
tes. Vous ne me reverrez pas tant que vous ne
changerez pas d'habitudes.
LA GRÈVE DES AMOUREUX 43
— J'en ai changé puisque me voilà, dit-elle
en riant.
Jules tira sa montre.
— Il est dix heures et cinq minutes. Je vous
attends d'ordinaire à midi. C'est près de deux
heures d'avance.
— Vous vous en plaignez? vous êtes diffi-
cile! Rassurez-vous, cela ne m'arrivera plus,
dit-elle en raillant.
Jugeant la question vidée, Jules Vernon
salua.
— Vous ne sortirez pas ! s'écria la jeune
femme en s'emparant de son bras.
Il se dégagea doucement, mais avec fermeté,
et il se dirigea vers la sortie de l'apparte-
ment.
De l'oeil, Berthe chercha un siége et s'étant
assurée qu'elle avait une chaise à sa portée, elle
se renversa en arrière et murmura d'une voix
sourde :
— Le monstre ! il me tuera !
Elle s'affaissa sur la chaise en ayant soin de
prendre une pose gracieuse. Sa jolie tête se
44 LA GRÈVE DES AMOUREUX
pencha sur son épaule, ses yeux malins se fer-
mèrent, et sa petite bouche s'entr'ouvrit comme
pour chercher de l'air; mais en réalité pour
laisser voir une rangée de dents d'une régula-
rité et d'une blancheur parfaite.
— Un verre d'eau à madame ! cria Jules à
son domestique en s'enfuyant.
Berthe n'attendit pas le verre d'eau, elle se
releva rouge et superbe de fureur.
— Je me vengerai ! dit-elle.
Elle s'élança dans l'escalier à la suite de son
infidèle.
La mourante de tout à l'heure volait. Elle
arriva dans la rue presque en même temps que
M. Vernon.
Sans lui adresser une parole, ni un regard,
elle sauta dans sa voiture et dit au cocher as-
sez haut pour que Jules pût l'entendre :
— Chez le comte de...
Un éclat de rire lui répondit.
— Madame, dit le groom qui s'avança vers
la portière, le comte a fait prévenir ce matin
qu'il partait pour la campagne.
LA GRÈVE DES AMOUREUX 45
— Chez le baron alors...
— Bon ! pensa Jules, je l'attendais, moi,
troisième... Il se hâta de monter dans son
phaéton.
La voiture partit et Berthe murmura :
— Je l'aimais cependant, l'ingrat !
Le baron s'était fait excuser comme tous
les adorateurs de la charmante Berthe; mais
comme il n'avait jamais obtenu d'elle le plus
petit rendez-vous, elle espérait qu'il l'accueil-
lerait avec transport.
Sa voiture était menée vivement, en quel-
ques minutes elle arriva devant sa porte. Là,
Berthe ne descendit pas, elle envoya son groom
demander si le baron était visible pour elle et
elle attendit.
Il fit répondre qu'il serait heureux de la re-
cevoir.
— J'en étais sûre! se dit Berthe en riant.
Tant pis pour la grève !
Devant elle, les portes de l'appartement du
baron furent ouvertes par des valets empres-
sés. Après lui avoir fait traverser successive-
3.
46 LA GRÈVE DES AMOUREUX
ment l'antichambre, le salon et le fumoir, on
l'introduisit dans la chambre à coucher.
Un peu saisie par ce début, la jolie femme
hésitait sur le seuil, quand deux hommes se
détachèrent d'une fenêtre ouverte où ils fu-
maient en causant.
C'étaient le baron et Jules.
Berthe resta pétrifiée...
— Entrez, madame, asseyez-vous, dit le
maître de la maison de l'air le plus souriant.
Mon ami Jules m'avait prévenu de votre visite
et vous me voyez à vos ordres... Que puis-je
faire? que désirez-vous?
La pauvre Berthe, incapable de répondre,
s'assit machinalement et balbutia...
— Monsieur... je...
— Ah ! comme vous êtes pâle ! que vous
est-il arrivé? un accident peut-être? calmez-
vous. Ce ne sera rien, j'espère. Ici, d'ailleurs,
les soins ne vous manqueront pas. J'ai une
vieille bonne à mon service depuis vingt ans,
c'est la meilleure et la plus habile des femmes...
Le baron se pendit à un cordon de sonnette.
LA GRÈVE DES AMOUREUX 47
— Ses soins vous remettront, acheva-t-il.
— Je vous remercie, monsieur, dit Berthe
fièrement, je n'ai besoin de rien.
— Vous vous trompez, madame, je le vois,
et je ne souffrirai pas que, chez moi, une
femme charmante manque de quelque chose.
Inutilement, Berthe se défendit, et essaya de
sortir en s'excusant sur le dérangement qu'elle
occasionnait. La vieille bonne entra, s'empara
d'elle, l'entraîna dans la salle à manger et
voulut l'obliger à prendre un biscuit, du ma-
dère, ou un bon bouillon.
Sur son refus, elle insista, prétendant que
monsieur lui en voudrait.
Berthe, suffoquée de dépit, pouvait à peine
lui répondre et s'opposer à ses volontés. Elle
réussit cependant à se remettre et à prendre
un ton qui n'admettait pas de réplique.
Elle regagna sa voiture en tremblant de
honte et de colère.
— Comme ils s'entendent ! murmura-t-elle,
oh ! je les ai en horreur !
Découragée par ses tentatives audacieuses,

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