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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Georges Vautier

La Grève des femmes

LA GRÈVE

Ce soir-là, — la ville avait une physionomie singulière.

Une foule bruyante encombrait les places et les rues. Des groupes compacts, que la police lavait renoncé à disperser, occupaient tous les carrefours. On discutait à haute voix ; on criait ; c’était un vacarme assourdissant.

Les vieillards, les malades, tous ceux que l’âge et les infirmités tenaient chez eux, curieusement penchés aux fenêtres, interrogeaient de l’œil la cohue fiévreuse qui s’agitait à leurs pieds.

Les paletots et les blouses se coudoyaient fraternellement. Il y avait à peu près autant de casquettes que de chapeaux. Les artisans et les bourgeois faisaient, cette fois, cause commune. Des élégants en habit noir, le gilet découpé en cœur, le camélia à la boutonnière, se mêlaient aux voyous déguenillés. Les vieux, les jeunes, les riches, les pauvres, tous couraient, parlaient, s’agitaient, mus évidemment par la même préoccupation.

 

Chose étrange. Il n’y avait pas une seule femme dans cette foule. Pas le moindre bout de cotillon. Des hommes partout. Des hommes tout le temps. Des hommes après les hommes. Rien que des hommes.

Pas de femmes aux fenêtres. Pas de femmes derrière les vitrines des magasins.

Sur les affiches des théâtres, de grandes bandes de couleur : RELACHE par suite de l’absence d’actrices.

Aux portes des établissements où l’on danse, d’énormes pancartes : Faute de danseuses, les bals sont indéfiniment ajournés.

On lisait cela tout haut, avec l’accent terrifié qu’eut sans doute Balthazar, lisant la sentence mystérieuse sur les murs de la salle du festin.

Les gens timorés s’éloignaient en branlant la tête :

 — Comment cela va-t-il finir ?

La voix enrouée d’un gavroche répondait quelquefois à ces lamentations par un lazzi grivois, qui faisait rire la foule. Mais les rires ne duraient jamais longtemps. Il y avait de la fièvre dans l’air : — il n’y avait pas de gaieté. Tout le monde paraissait inquiet ; et tout le monde en venait à répéter cette phrase, qui semblait résumer toutes les préoccupations du moment :

 — Comment cela va-t-il finir ?

 — Il faut tenir bon ! criaient quelques-uns. La résistance à outrance !

Mais les discours belliqueux excitaient peu d’enthousiasme. Ils étaient presque partout écoutés dans un morne silence. Du reste, à mesure que l’heure s’avançait, on en entendait moins. Il y avait évidemment dans la masse un courant pacifique.

 

La foule était surtout compacte aux environs de l’Hôtel de Ville. Là des cris confus s’élevaient de minute en minute. On entendait :

 — La paix ! La paix !

Puis au milieu des huées ou des bravos :

 — La résistance ! La résistance !

Toutes les fenêtres étaient éclairées ; les autorités délibéraient.

De cinq minutes en cinq minutes, un garde à cheval, la sacoche de cuir jaune sur le dos, se frayait un chemin.

Les groupes s’ouvraient comme par enchantement devant ceux qui partaient. On criait :

 — Bon voyage ! Bien des compliments à nos dames !

Les gardes riaient dans leurs moustaches et s’en allaient au trot.

On se jetait au contraire devant ceux qui arrivaient ; on les empêchait de passer ; on s’accrochait à leurs grandes bottes ou à l’épaisse crinière de leurs casques ; on arrêtait leurs chevaux par la bride ; on leur demandait en chœur :

 — Les avez-vous vues ? Vont-elles revenir ?

Ceux-là se fâchaient d’abord, roulaient de gros yeux, et faisaient mine de tirer leurs sabres pour se frayer un passage. Mais il étaient toujours forcés de finir par céder.

 — Nous n’avons rien vu... On ne nous laisse arriver que jusqu’à vingt mètres des avant. postes...

— Qu’avez-vous ?

 — Un papier cacheté.

 — Des propositions de paix ?

 — Je ne crois pas. La vieille dame qui me l’a remis et qui leur sert d’estafette, m’a dit qu’il ne fallait espérer aucune concession...

Chaque garde apportait à peu près la même nouvelle ; et c’était chaque fois un vacarme affreux. Les uns se remettaient à crier :

 — La paix ! La paix !

Et les autres répondaient immédiatement :

La résistance !

 

Chose curieuse ! C’étaient les jeunes qui demandaient qu’on cédât, et les vieux qui demandaient la résistance à outrance. L’excitation était très-grande des deux parts et, dans tous les groupes, on entendait des disputes animées.

 — La résistance ! Vous en parlez vraiment à votre aise, monsieur.

Je vous trouve, vous, bien pressé de céder.

 — Elles sont décidées à rester en grève.

 — Qu’elles restent...

 — Vous parlez en célibataire...

 — Pardon, en homme marié. Et permettez-moi de vous dire que si vous l’étiez autant que moi...

 — Oh ! monsieur, je le suis. Depuis dix-huit mois...

 — Je le suis depuis dix-huit ans, monsieur. C’est ce qui explique que nous ne soyons pas du même avis.

Là-dessus, malgré les préoccupations, on riait.

Les heures s’écoulaient au milieu de ces agitations ; mais personne ne paraissait s’en apercevoir. Quelques célibataires égoïstes étaient seuls rentrés chez eux. La foule devenait de plus en plus bruyante.

 

Vers les deux heures du matin, il y eut un grand mouvement vis-à-vis de la porte de l’Hôtel de Ville. Une vive discussion ; des imprécations ; une bousculade. C’était le coin où s’étaient installés les plus fougueux partisans de la résistance à outrance. Un monsieur à lunettes, qui avait une vague ressemblance avec M. Joseph Prud’homme, fut hissé, non sans quelques difficultés, sur les épaules des personnes qui l’entouraient. Apres avoir vacillé pendant plusieurs secondes, il prit la parole. Il est inutile de dire que, pressentant un événement, on avait fait silence aux alentours.

 — Chers concitoyens, cria-t-il d’une voix forte, j’avais, il y a quelques minutes encore, des boutons aux poignets de ma chemise. Ils viennent de tomber...

Joignant la démonstration aux paroles, il leva les bras et montra deux manches de toile qui retombaient jusqu’au coude.

Là-dessus, vacarme général. Rires, applaudissements, huées, cris de toute espèce.

Sans s’émouvoir, l’orateur continua :

 — J’adresse un appel à tous ceux qui se trouvent dans le même embarras que moi...

 — Ici ! Ici ! cria-t-on.

Et de toutes parts, des bras se levèrent.

 — Nous étions cent hier. Nous sommes mille aujourd’hui. Demain nous serons dix mille...

Nouveaux rires. Nouveaux cris.

 — Vingt mille... Cinquante mille... Cent mille...

Il continua, impassible :

 — Je vous adjure de considérer sérieusement notre position. J’étais il y a dix minutes partisan de la résistance à outrance. Effrayé par l’avenir qui nous est réservé, je demande que nous cédions sans plus tarder...

On applaudit à tout rompre. On voulut porter en triomphe le monsieur qui n’avait plus de boutons à ses poignets. Mais il avait déjà disparu. Un autre s’était hissé à sa place et prenait la parole d’un ton fatal.

 — Condamnés depuis trois jours à vivre de la cuisine des restaurants...

Une formidable huée s’éleva sur toute la place, en même temps qu’éclataient partout des cris furieux :

 — Plus de restaurant !... Le pot au feu !.

L’orateur fit signe de la main qu’il avait encore quelque chose à dire :

 — Je vois avec plaisir que vous êtes tous de mon avis... Vive le pot au feu !

Il eut un succès fou : et, pendant un bon quart d’heure, on chanta en chœur sur l’air des Lampions :

 — Pot au feu ! Pot au feu !

Les hauts fonctionnaires, rassemblés en permanence à l’Hôtel de Ville depuis le commencement de la grève, venaient de minute en minute soulever les rideaux des fenêtres et jeter des regards sur la mer humaine, qui s’agitait au pied du monument.

Il n’y avait plus de doutes à avoir sur les sentiments de la foule. Si par ci par là s’élevaient encore des cris demandant la résistance, ce n’étaient plus que des manifestations isolées. La patience des hommes était à bout. Ils demandaient qu’on cédât, et que, pour faire rentrer les femmes chez elles, on leur accordât ce qu’elles demandaient.

Il y avait déjà trois jours et deux nuits, — qu’elles avaient en masse abandonné la ville, laissant là ménages, plaisirs, familles, toilettes, — et qu’elles avaient établi un campement dans les plaines environnantes.

 

Au premier moment, — il faut bien le dire, — le désespoir n’avait pas été aussi grand chez les hommes qu’on aurait pu le croire. La nouveauté du spectacle les avait d’abord amusés. L’aspect de cette grande cité, — où l’on n’apercevait plus un seul vêtement féminin et qui paraissait tout-à-coup à demi déserte, — avait quelque chose de vraiment original. Les préoccupations publiques que provoquait la grève, les avaient distraits aussi. Beaucoup n’avaient vu d’abord dans ce grand événement qu’un congé conjugal de quelques heures, qui ne leur avait pas paru difficile à supporter, et qui leur avait même plu assez. Mon Dieu ! On le sait, les femmes n’ont pas toutes le caractère bien fait, et les plus jolies, comme les plus douces, présentent encore ce côté fâcheux pour un mari que c’est toujours la même chose...

Les hommes s’étaient imaginés que la grève ne durerait que vingt-quatre heures, et la première journée s’était passée assez gaiement.

 

C’était le second jour seulement qu’ils avaient vu poindre le découragement. Ah ! si les servantes fussent restées pour faire la cuisine, cirer les bottes et arranger les lits ! Mais les servantes étaient parties avec les maîtresses. Toutes ces maisons abandonnées avaient un aspect désolé qui fendait le cœur.

 

Il n’y avait pas que les hommes mariés du reste qui subissent cette impression. Il faut avoir traversé des événements comme celui-là pour savoir quelle part énorme tient la femme dans la vie ; — même dans la vie des célibataires les plus endurcis. Ceux qui n’étaient pas privés de leurs intérieurs ou de leurs affections, ceux-là se trouvaient subitement privés de leurs plaisirs. Rien à regarder dans les rues. Plus de réunions ; plus de danses ; plus de soupers ; plus de parties fines. Toutes étaient en grève, absolument toutes.

Le matin, cela avait été supportable encore, — on croyait d’ailleurs qu’il y aurait une solution avant le soir, et que les grévistes ne s’exposeraient pas à passer une seconde nuit à la belle étoile, d’autant plus qu’il y avait des nuages menaçants au ciel.

Mais les nuages s’étaient dissipés, et dans l’après-midi, quand on avait vu toutes les tentatives échouer les unes après les autres, les visages s’étaient fort rembrunis. C’était vers le soir, lorsque pour la deuxième fois, les hommes s’étaient retrouvés seuls dans la ville abandonnée, qu’ils avaient commencé à s’inquiéter sérieusement.

 

A l’heure où commence ce récit, — la nuit du troisième jour, — l’inquiétude avait comme on vient de le voir, fait place au désespoir ; et il n’y avait plus que les braillards des rues qui parlassent encore de résistance. Tous les moyens de défense avaient été — ou tentés en vain, — ou reconnus impraticables.

 

 

Les officiers auraient voulu qu’on allât forcer les femmes dans leur camp et qu’on les ramenât militairement chez elles. Mais faire la guerre aux femmes, c’est toujours une chose délicate, — et difficile. On savait au surplus qu’elles étaient fermement décidées à se défendre et à repousser la force par la force.

Quelques maris qui, le premier jour, avaient eu la malencontreuse idée d’aller chercher leurs moitiés au milieu des grévistes, pour les reconduire par le bras au domicile conjugal, avaient été houspillés de la belle façon. Il avait fallu, pour les tirer des mains de ces dames, l’intervention de la gendarmerie, qui avait dû soutenir. un combat en règle où elle avait été assez mal arrangée. Tant griffés que blessés, on avait porté une douzaine de gendarmes à l’hôpital militaire, — sans compter les coups d’ombrelles, les moustaches arrachées et les habits déchirés.

On ne pouvait pourtant pas songer à attaquer par le canon ou à l’arme blanche...

 

Il avait bien été question un moment de réduire les grévistes par la famine, de faire entourer leur campement, — à distance, — par la force armée, de leur couper les vivres, et d’attendre.

Mais la plupart avaient emporté avec elles les petites provisions du ménage. Elles faisaient la cuisine entre elles. Et il était fort à craindre que les assiégeants n’eussent été affamés avant les assiégées, réduits aux seules ressources culinaires que peut se procurer une population d’hommes seuls.

 

Quant à prendre les femmes par le raisonnement, il n’y fallait pas songer. On avait tout essayé de ce côté.

On leur avait envoyé en députation les meilleurs avocats de la ville. Peine perdue ; elles avaient tenu bon contre les plus beaux discours du monde. Elles avaient fermé la bouche aux avocats en les traitant de bavards.

On avait été jusqu’à leur envoyer les ténors, dans l’espoir qu’ils seraient plus heureux. C’était un moyen extrême, — et même un peu aventureux, — qui n’avait pas été adopté sans soulever de vives réclamations de la part de quelques maris méfiants. Mais aux grands maux, les grands remèdes ; — comme dit un autre proverbe tout aussi judicieux, — il faut savoir risquer quelque chose.

Les maris en avaient été du reste pour leurs craintes. Les ténors n’avaient pas eu plus de succès que les avocats. Les grévistes leur avaient répondu net qu’ils se donnaient une peine inutile en venant apporter des paroles de conciliation, que c’était comme s’ils chantaient. Les ténors étaient revenus, horriblement blessés par ce mot.

 

Si elles avaient laissé leurs enfants dans la ville, on serait vite venu à bout de cette grève d’un nouveau genre. On eût mis, le deuxième jour, tous les bébés hors des murs. On leur eût dit de marcher lentement — sur une ligne, — vers le camp des grévistes, en tendant leurs gros bras roses et en criant tous ensemble de leurs petites voix :

 — Maman !... Maman !...

Pas une mère ne serait restée dans les rangs. L’armée féminine se serait débandée, et l’on aurait fait la paix au milieu des embrassades.

Mais elles avaient pensé à tout, — les femmes sont bien plus fortes que les hommes. Elles avaient emmené leurs enfants avec elles ; les pères, séparés de leurs petites familles, se sentaient au bout de trois jours, prêts à faire toutes les concessions et même à passer à l’ennemi.

 

Ah ! elles étaient bien résolues. C’était une grève sérieuse, — préparée de longue main, fermement exécutée, conduite avec énergie. A tous les discours, à toutes les supplications, elles répondaient carrément :

 — Voilà assez longtemps que les pauvres femmes sont sacrifiées. Les hommes ont organisé la société et fait les lois à leur profit exclusif. Il faut que cela change. Nous ne rentrerons en ville que quand on nous aura donné ce que nous demandons.

Elles présentaient comme ultimatum une liste de réformes, sociales ou autres, qui devaient d’après elles, les mettre dans le monde sur un pied d’égalité complet avec le sexe fort, et qui donnaient satisfaction à des griefs amassés depuis longtemps dans tous les cœurs féminins. Il y en avait de futiles. Il y en avait de fort graves.

Aussi, au premier moment, les hommes avaient-ils dit :

— Non.

Plus tard, ils avaient demandé à réfléchir.

A cette heure, voyant qu’elles ne revenaient pas, ils étaient prêts à passer par tout ce qu’elles exigeaient. Ils ne voulaient sous aucun prétexte recommencer une quatrième journée pareille à celles qui venaient de s’écouler.

 

L’embarras des autorités, qui allaient se trouver chargées de conclure la paix, était vraiment très-grand. Fallait-il se rendre tout bêtement ? Fallait-il négocier ? Se rendre, c’était humiliant ; négocier, c’était à peu près impossible.

Qui répondait en outre que ces hommes qui criaient sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville pour avoir la paix à tout prix, — qui répondait que demain, quand leurs femmes leur seraient rendues, ils ne regretteraient pas leur court veuvage et n’accuseraient pas les autorités d’avoir lâchement cédé devant l’ennemi ? Les foules sont si changeantes !

 

Le procureur-général voulait que pour sauver la légalité — et les apparences, — on envoyât préalablement un huissier faire aux femmes en grève une sommation de par le Code d’avoir à réintégrer le domicile conjugal.

Mais il eût fallu trouver un huissier de bonne volonté ; et aucun ne se souciait d’accomplir un tel exploit.

A quoi bon d’ailleurs ? Les estafettes qui continuaient à apporter de quart d’heure en quart d’heure les nouvelles du dehors, racontaient qu’on voyait des dernières maisons de la ville, les femmes élever autour de leur campement une formidable barricade faite de cartons à chapeaux, de cabas, de pelottes hérissées d’aiguilles. Elles songeaient donc à organiser une résistance sérieuse. Les événements prenaient une tournure tout à fait inquiétante.

D’un autre côté, il était à craindre que les hommes, entraînés par leur désir extrême de mettre fin à la grève, ne s’avisassent de faire la paix sans le concours des autorités. C’eût été une révolution alors...

 

Les autorités étaient réellement fort embarrassées. Les cris du dehors leur arrivaient de plus en plus pressants.

Au moment où la vieille pendule de l’Hôtel de Ville sonna trois heures, il s’éleva de telles vociférations, que le général commandant la division militaire, un vieux brave qui avait vu plus d’une émeute, enfonça sur la tête son chapeau galonné :

 — Il n’y a pas une minute à perdre ; — n’attendons pas qu’il soit trop tard. Croyez-en mon expérience. Le moment est venu de prendre un parti.

 — Un parti ! Lequel ?

 — Nous rendre à discrétion, accorder aux femmes tout ce qu’elles réclament.

Le procureur de la République haussa les épaules.

 — Vous en parlez bien à votre aise, général. Vous allez de l’avant...

 — Toujours en avant !

 — Sans raisonner...

 — Mon métier n’est pas de raisonner.

 — Laissez-moi donc parler... Vous ne réfléchissez pas qu’un grand nombre de réformes réclamées par les femmes comportent des modifications importantes au Code civil... Nous pouvons bien admettre celles qui ne dépendent que de l’usage ; mais pour celles qui dépendent de la loi, il faudrait une intervention du pouvoir législatif.

Le général bondit sur sa chaise.

 — Aurez-vous bientôt fini, sacrebleu ?

— Général !

 — Je donnerai aux femmes ma parole d’honneur de soldat, que tout se passera comme elles le veulent... Cela doit suffire.

 

Le premier président de la Cour s’était levé. C’était un vieillard imposant. Le général se rassit en torturant sa moustache.

 — Messieurs, dit le premier président, notre glorieux général a raison...

 — Ah ! ah !

 — Mais notre éminent procureur de la République n’a pas tort...

Le général ne disant plus rien, le premier président continua :

 — Certes, la loi ne peut jamais être suspendue. Mais il est pourtant dans la vie des peuples des moments critiques où il doit être permis de s’écarter de la stricte légalité pour ne consulter que l’intérêt de l’État, — salus populi, suprema lex...

 — Bravo ! bravo ! firent toutes les autorités, en s’inclinant pour montrer qu’elles comprenaient parfaitement le latin.

 — Nous sommes en présence d’une de ces crises violentes qui secouent jusque dans sa base l’édifice social : cherchons avant tout à la conjurer. Accordons aux femmes toutes les réformes qu’elles réclament, mais à titre provisoire seulement, pour trois mois...

 — Un essai loyal ?

 — Un essai loyal, comme dit parfaitement l’honorable président du conseil des prud’hommes. Dans trois mois, quand nous aurons fait un essai sérieux, nous convoquerons la population entière, — hommes et femmes, — à consacrer légalement par un plébiscite le nouvel état de choses, ou à le condamner, s’il y a leu...

 — C’est très-bien, fit-on de tous côtés !

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