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La Hyène, Jusqu'à l'Aube - 1

De
220 pages

Pour être devenu l’un des démons qu’il chassait, Tom MacPherson a été banni. Trente ans plus tard, l’occasion lui est offerte de reprendre du service.

Celui qui fut le meilleur chasseur du Clan devra être assisté d’une chamane de quinze ans qui n’a aucune idée de ses pouvoirs ni de ce qu’elle devra accomplir.

Avantage ou inconvénient : la jeune fille semble attirer malgré elle toutes les créatures surnaturelles de la région. Sera-t-il en mesure de la protéger ?


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Perrine Rousselot

 

 

 

 

 

 

 

 

Jusqu’à l’Aube

 

 

La Hyène

 

 

 

 

 

 

 

 

Image

 

 

 

 

 

 

 

Du même auteur chez Kitsunegari Editions :

 

La Guerre des Éléments, intégrale.

 

 

 

Note de l’auteur :

 

Pour vous immerger dans mon ambiance d’écriture, vous pouvez, si vous le souhaitez, écouter ces chansons pendant votre lecture.

 

Cheerleader/OMI

Wake me up/Avicii

Jimmy/Cats on Trees et Calogero

All of Me/John Legend

Shut up and Dance/Walk the Moon

Waiting for Love/Avicii

Chandelier/Sia

She’s like the Wind/Patrick Swayze (Dirty Dancing B.O.)

Radioactive/Madilyn Bailey

 

Je vous souhaite de passer un bon moment !

 

Perrine

 

 

 

Prologue

 

La créature ondulait sur le sol de l’autre côté du mur. Célia, les yeux rendus aveugles par un foulard noir, arma son arbalète à poulies au jugé. Elle ne pouvait compter que sur son ouïe et les déplacements d’air auxquels elle était hypersensible pour localiser la bête. Heureusement, le basilic faisait siffler sa langue entre ses dents, trahissant sa position à intervalles réguliers. Célia s’était arrangée pour attirer le monstre dans cette maison abandonnée dont elle avait appris auparavant la configuration par cœur. Elle ne devait pas croiser le regard de la créature sous peine de mort immédiate. Celle-ci approchait. Encore quelques centimètres et sa tête apparaîtrait dans l’encadrement de la porte juste en face d’elle. Il s’agissait de ne pas rater son coup. La jeune femme n’aurait pas le droit à une seconde chance. Elle posa un genou au sol et cala son coude sur l’autre pour ne pas trembler. Le carreau serait ainsi juste à hauteur de la tête de la bête. Célia calma sa respiration et ralentit les battements de son cœur. Il y eut un nouveau sifflement. Différent, menaçant. Elle était repérée. La jeune femme appuya sur la détente. Le déclic aigu qui se fit entendre lui arracha un cri de colère. L’arme s’était enrayée. Sans doute avait-elle mal placé le carreau. Elle jeta l’arbalète et délogea le couteau caché dans sa botte. Elle n’eut que le temps de positionner son bras en défense avant qu’un soudain déplacement d’air lui indique que la bête attaquait. Quand les crocs s’enfoncèrent dans sa chair, elle sut instantanément où planter la lame et n’hésita pas une seconde. L’étreinte mortelle se relâcha et Célia resta un moment immobile, les sens aux aguets, avant d’ôter le bandeau. La créature reptilienne gisait au sol, le couteau dans la gorge, si l’on pouvait appeler gorge la partie inférieure de la tête d’un serpent. Sans perdre une seconde de plus, Célia enroula le foulard autour de son bras, s’aidant de ses dents pour serrer ce garrot de fortune. Puis, elle détendit ses jambes et s’assit, dos au mur. Elle se sentait étrangement calme et sereine. Un sentiment de devoir accompli la remplissait. Était-ce ce que ressentaient les soldats en tuant l’ennemi, en sauvant leurs camarades alors même que la situation était désespérée et qu’ils savaient pertinemment qu’ils ne s’en sortiraient pas? Fermant les yeux, Célia se vit courant sous une pluie de balles, son famas à la main. Elle avait toujours voulu être militaire. Drôle de métier pour une femme avaient dit ses parents. Mais, elle s’était retrouvée enrôlée dans une autre guerre. Une de celles dont elle n’aurait jamais osé imaginer l’existence, même abreuvée de jeux vidéo et de séries américaines depuis l’enfance comme elle l’était. Elle pensa alors à lui et regretta pour la première fois en quatre ans d’avoir pris la main qu’il lui tendait ce soir-là. Mais elle était jeune. Elle avait soif d’aventure et ce qu’il lui proposait était si extraordinaire. Elle avait accepté sans hésiter, mais avait-elle vraiment eu le choix? Et pendant ces quatre années, elle avait passé ses nuits à ses côtés. Elle avait appris à l’apprécier, même s’ils se disputaient constamment comme chien et chat. Elle avait, à chaque mission, tenté de lui prouver, comme s’il était un sergent-instructeur, qu’elle n’était pas une faible fille, qu’elle était G.I. Jane. Quelle idiote! C’était à cause de sa fierté et de sa tête de mule qu’elle était maintenant ici, affalée contre un mur dans une habitation en ruine, attendant la mort, tandis que le poison du basilic s’infiltrait dans ses veines. Il lui avait pourtant interdit de partir seule. Qu’avait-elle voulu prouver? Qu’elle pouvait se débrouiller sans lui? Il n’y avait qu’à voir le résultat. L’apaisement avait fait place à la colère. Maintenant, c’était la détresse qui prédominait. Lui seul pouvait lui sauver la vie. À cet instant, elle avait désespérément besoin de lui.

Chapitre 1

4 ans plus tôt.

Célia écarta légèrement le lourd rideau de toile sombre obscurcissant sa chambre. L’alarme de recul d’un véhicule l’avait sortie de son sommeil. Il s’agissait, elle le voyait maintenant par la fenêtre, d’un camion de déménagement qui s’engageait en marche arrière dans l’allée de la maison adjacente.

Cette demeure n’était pas restée plus de quelques jours sans habitant. La jeune fille avait été très triste d’apprendre, il y a un peu plus d’un mois, le départ de ses voisins, même si les circonstances et quelques années avaient eu raison de son amitié avec le plus petit des enfants, Théo. Ils étaient venus annoncer, à ses parents et elle, leur déménagement prochain pour cause de mutation du père et, en un rien de temps, ils avaient vidé la maison. Ils étaient partis sans laisser d’adresse, sans même dire au revoir. La jeune fille en avait été blessée et voir chaque jour depuis une petite semaine la demeure inoccupée en ouvrant les rideaux lui pinçait le cœur.

Mais ce matin, alors que Célia était toujours en pyjama, la curiosité avait pris la place des regrets. Qui allait s’installer? Elle espérait que ce ne serait pas des retraités comme la plupart des habitants du lotissement. Cette maison était une des plus grandes de la rue. On pouvait dès lors supposer qu’une famille avec enfants serait plus intéressée. Cependant, pour le moment, il n’y avait pas grand-chose à voir de plus que le cheval noir au galop ornant le flanc de l’énorme semi-remorque. Même depuis la fenêtre de sa chambre au premier étage, Célia ne pouvait plus apercevoir le joli parterre de fleurs devant l’habitation. Elle laissa tomber le rideau, déçue. Il serait temps d’aller jeter un œil plus tard lorsqu’elle serait habillée et aurait contenté son estomac criant famine.

Bonjour, P’pa! Bonjour, M’man! lança-t-elle à ses parents en dévalant les escaliers.

Karen et Matthieu Tallende saluèrent en retour leur fille unique de quatorze ans.

Tu te lèves bien tôt, ce matin! Tu te prépares pour la rentrée? demanda son père.

Célia grimaça à l’évocation de la rentrée scolaire qui aurait lieu dans trois jours. Elle était à la fois excitée à l’idée d’entrer au lycée et effrayée de ne retrouver aucun de ses camarades de collège. Ayant choisi l’option musique, elle avait été obligée de s’inscrire dans un lycée différent de celui normalement fréquenté par les élèves de son quartier parce qu’on n’y enseignait pas cette matière.

Non, c’est le camion qui m’a réveillée! expliqua-t-elle.

Ses parents étaient attablés devant un copieux petit déjeuner. Tartines grillées, beurrées, et bol de chicorée pour Matthieu. Petits pains sans gluten et café au lait pour Karen. Comme tous les samedis matin, le paquet de céréales au chocolat était posé près du bol orné de chats noir et blanc de Célia dans l’attente de son lever. La plupart du temps, la jeune fille, adepte de la grasse matinée, se levait trop tard pour prendre le petit déjeuner avec ses parents bien qu’ils ne commencent pas le travail de très bonne heure. Tous deux commerçants — Karen dans sa librairie du vieux bourg, Matthieu dans sa boutique d’antiquités sur l’avenue principale —, ils ne partaient qu’à neuf heures du matin, mais c’était encore trop tôt pour leur fille.

Ah oui, le camion de déménagement! Ils n’auront pas tardé à trouver acquéreur pour leur maison en tout cas. Tant mieux pour les voisins, commenta Karen en beurrant un petit pain.

Elle appelait toujours les anciens habitants « les voisins » alors qu’ils ne l’étaient plus. Ce qui fit sourire Célia. L’adolescente espérait sans trop y compter que les nouveaux venus incluraient quelqu’un de son âge, de préférence un garçon, si possible mignon. Ou plutôt non, un garçon plus âgé qu’elle. Elle avait bien vu à quel point les filles étaient matures plus tôt que les garçons.

Il n’y avait qu’à regarder son meilleur ami pour en être persuadé. Jérémy était surnommé Choco, non pas parce qu’il se gavait de gâteaux au chocolat, mais parce qu’il était aussi blond que les poussins de Final Fantasy, les Chocobos. Ils s’étaient rencontrés plus de cinq ans auparavant. Reconnaissant instantanément la musique qui s’échappait des haut-parleurs de la console portable rose, le garçon s’était approché alors que Célia jouait à la Nintendo DS, assise sur les marches de son perron.

Hé, c’est à « FFTA21 » que tu joues? Moi, je l’ai déjà terminé.

Célia n’avait pas levé les yeux, trouvant d’emblée le petit garçon prétentieux et malpoli d’oser ainsi la déranger en pleine partie. D’autant plus quand il avait fini par s’installer à côté d’elle et s’était imaginé pouvoir lui donner des conseils tactiques. Elle l’avait d’abord rabroué, mais il ne s’était pas démonté. Elle lui avait finalement souri en s’apercevant que ses recommandations portaient leurs fruits. Ça avait été le début d’une solide amitié même si elle s’était en fin de compte renforcée sur des selles de vélo à travers la ville plutôt que devant un écran de console. Néanmoins, le surnom trouvé à ce propos était resté.

Leur petit déjeuner terminé, les parents de Célia déposèrent chacun leur tour un baiser sur la joue de leur fille alors qu’elle finissait ses céréales.

À tout à l’heure, chérie! lui glissa sa mère qui rentrerait pour le repas de midi.

La jeune fille, la bouche pleine, se contenta d’un grognement en réponse.

 

*

 

Viens, on va jeter un œil par la fenêtre, le somma Célia.

Si on se fait choper, on…

On fera comme si de rien n’était et on se présentera comme les voisins, Choco. T’inquiète!

En ce début d’après-midi, Célia avait été fort étonnée de constater que le camion était parti. Pourtant, vu la taille de la semi-remorque et celle de la maison, il devait falloir un certain nombre de meubles pour les remplir l’une comme l’autre et il était vraiment surprenant que tout soit déjà terminé. Célia avait insisté, dès que Jérémy l’avait rejointe après le déjeuner, pour qu’ils aillent jeter un œil au déménagement en cours quand le garçon lui avait annoncé :

Quel déménagement? Y a personne chez les voisins!

Quoi? s’était étonnée Célia. Mais…

Ne finissant pas sa phrase, elle avait enfilé ses tennis et était sortie voir, son meilleur ami sur les talons.

Célia s’approchait maintenant de la fenêtre jouxtant la porte d’entrée. Elle posa ses mains de part et d’autre de son visage pour éliminer les reflets du lourd soleil d’été et regarda à l’intérieur de la maison. La jeune fille se souvenait que cette pièce avait été utilisée comme salon par les précédents habitants, mais aujourd’hui, celle-ci était entièrement vide.

C’est bizarre, il n’y a pas de meubles.

Ils ont peut-être tout laissé dans l’entrée, tenta Jérémy.

Oui, peut-être, admit Célia, dubitative. Viens! Par la porte-fenêtre de la terrasse, on verra mieux.

Tu déconnes, Cé’! On va pas aller dans le jardin.

Pour toute réponse, Célia se dirigea vers la porte d’entrée et frappa deux coups secs. Puis elle tendit l’oreille, à l’affût du moindre mouvement à l’intérieur.

Tu vois? Il n’y a personne. Viens!

Tirant son ami par la manche, elle descendit les marches du perron et passa sous la tonnelle sans se soucier le moins du monde d’être aperçue. Elle ouvrit ensuite le petit portillon de bois séparant l’avant de la maison du jardin.

Même si Choco devait souvent se faire prier et faisait d’abord son peureux, il finissait toujours par suivre Célia dans les aventures dans lesquelles la curiosité légendaire de la jeune fille les emmenait. Son courage et sa rébellion contre les règles avaient depuis le début fait l’admiration du garçon qui parfois se demandait si elle était vraiment une fille. En tout cas, quand ses camarades de classe le charriaient de traîner avec elle, il balayait la remarque d’un revers de main. Il n’en ressentait aucune honte. Il s’amusait beaucoup plus avec Célia qu’avec tous ses copains.

La jeune fille regarda par la fenêtre et découvrit cette fois, en travers de la pièce, un immense canapé en cuir. Devant celui-ci était posé un tout aussi immense emballage, sur lequel était imprimée l’image en noir et blanc d’un écran plat. Par la double ouverture séparant ce futur salon de la pièce adjacente, on pouvait en effet distinguer quelques cartons, disposés les uns sur les autres. Il y avait également une penderie portative typique de celles qu’utilisent les déménageurs et dont le rideau protecteur mal fermé laissait entrevoir une armada de chemises masculines.

Je crois que c’est un monsieur célibataire qui a emménagé. C’est bizarre qu’un homme seul achète une si grande maison, tu ne trouves pas?

Il compte peut-être se dégotter une poule et faire bientôt une armée de poussins, plaisanta Choco.

Célia leva les yeux au ciel. Le garçon s’était assis et faisait mine de s’ennuyer à mourir.

Bon, OK! Qu’est-ce que tu veux faire? le libéra-t-elle.

 

*

 

La bête l’observait depuis la clôture. Elle était ravissante. Une petite poupée de porcelaine au teint rosé et aux longs cheveux blond vénitien ondulés. Une petite poupée à l’odeur alléchante, mais qui ne semblait manquer ni de courage, ni de jugeote. Tant mieux, la chasse n’en serait que plus attrayante. Mais patience! Elle avait une nouvelle ville à explorer d’abord, et, dès le coucher du soleil, elle sortirait s’amuser un peu.

 

*

 

Célia se retourna pour la centième fois dans son lit de draps roses. Demain était le jour de la rentrée des classes et l’anxiété l’empêchait de trouver le sommeil. Elle avait vérifié à dix reprises si son réveil était bien programmé même si la journée ne commençait qu’à dix heures et que l’alarme ne serait sans doute pas nécessaire. Arriver en retard le premier jour serait honteux. Elle n’avait pas besoin de se faire remarquer dès la rentrée. Le trajet avait été également revu dix fois. Comme elle n’allait pas au lycée du quartier, elle était obligée de prendre le bus de ville pour s’y rendre et avait un changement à effectuer au centre-ville. Alors qu’elle se retournait encore sans arriver à fermer l’œil, Célia arracha les draps, excédée, et se leva. Elle se dirigea vers la fenêtre et en écarta le rideau. À sa grande surprise, il y avait de la lumière dans la maison voisine. Plus exactement dans la pièce qui avait été la chambre de Théo et dont la fenêtre au premier étage faisait face à celle de Célia. Une lune brillante éclairait la nuit et la jeune fille mit un instant à distinguer l’intérieur de la chambre dont les rideaux n’étaient pas tirés. Elle put finalement discerner une personne dans la pénombre. Assise de profil, elle avait les jambes tendues et les pieds posés sur le bureau devant elle, maintenant la chaise en un équilibre instable. Elle semblait plongée dans la manipulation d’un objet indéterminé quand son regard se porta soudain sur la fenêtre. Célia lâcha instantanément la tenture et se jeta sur le côté, le cœur battant à tout rompre. Avait-elle été vue, espionnant ses voisins à trois heures du matin? Si elle croisait cette personne désormais, elle ne saurait plus où se mettre. D’autant plus qu’elle ne savait pas vraiment de quoi elle avait l’air, ni même si c’était un garçon ou une fille. Célia repensa aux vêtements qu’elle avait aperçus dans la penderie trois jours plus tôt. Uniquement des habits masculins. Mais peut-être d’autres affaires étaient-elles arrivées les jours suivants sans qu’elle s’en rende compte. Elle avait passé ses derniers jours de vacances à faire du vélo avec Choco, profitant de ces ultimes instants de liberté avant la rentrée.

La rentrée justement. Elle aurait lieu dans moins de sept heures et il fallait que Célia essaie de dormir un peu, si elle ne voulait pas avoir l’air d’un zombie demain matin. Elle devait regagner son lit, mais la curiosité la poussa à jeter un dernier coup d’œil vers la fenêtre. Elle écarta délicatement le tissu du rideau, juste assez pour distinguer la maison voisine avant de le laisser retomber aussitôt. Il — car c’était bien un garçon, elle en était sûre maintenant — était penché sur le rebord de sa fenêtre ouverte, le regard fixé sur celle de Célia.

 

*

 

Je m’appelle Monsieur de Clairvaux. Je serai votre professeur de littérature en plus d’être votre professeur principal.

Après la visite du lycée, le matin, et le premier repas à la cantine, ce midi, la rentrée des classes pour les élèves de seconde « A » poursuivait son cours cet après-midi avec une réunion en salle menée par le professeur principal. Au programme, lecture du règlement intérieur, distribution des emplois du temps et autres joyeusetés.

Alors que plusieurs groupes de jeunes gens se connaissant depuis le collège s’étaient rapidement formés au cours de la journée, Célia s’était naturellement rapprochée d’une autre élève. Tout comme elle, cette fille ressemblait à une pièce rapportée. Perdue au milieu des autres, elle n’adressait la parole à personne. De taille moyenne, mais assez élancée, elle arborait de courts cheveux châtains coiffés à la garçonne et était vêtue d’un jean boyfriend et d’une chemise à carreaux. Une allure masculine démentie par un maquillage voyant, mais maîtrisé, et une multitude de bijoux ornant son cou comme ses poignets.

Toi aussi, t’es là parce que t’as pris l’option musique? lui avait demandé Célia.

Non, art plastique et japonais.

Elle avait agrémenté sa réponse d’un clin d’œil complice. Un bon point de marqué.

Et c’est donc en toute logique que Célia s’était assise près de sa nouvelle amie Johanna en entrant dans la salle de classe au deuxième étage du bâtiment principal. Le professeur continuait :

Mais, bonne nouvelle, nous n’en aurons pas pour longtemps. Vous serez libre à quinze heures trente.

Des hourras et des sifflements fusèrent dans la salle. En plus d’être beau, le professeur de littérature était sympathique. Les deux filles avaient en effet eu la même pensée en le voyant assis nonchalamment sur son bureau et s’étaient jeté un regard entendu. Des yeux d’un vert profond que faisaient ressortir de courts cheveux bruns, presque noirs, lesquels encadraient un visage harmonieux aux joues mangées par une barbe de trois jours visiblement volontaire. Le professeur portait un pantalon de toile beige ainsi qu’un polo rayé bleu marine et bleu ciel griffé du célèbre crocodile. Alors qu’elles étaient assises à leur table, les filles n’arrivaient pas à trancher sur son âge. Johanna penchait pour moins de trente-cinq ans, sûre et certaine, tandis que Célia optait pour la quarantaine, un âge proche de celui de son propre père.

Je vais commencer par faire l’appel et vérifier vos dates de naissance. Merci de m’indiquer si j’écorche vos noms ou s’il y a des erreurs, annonça monsieur de Clairvaux

Comme la plupart des élèves de la classe, Célia et Johanna prêtèrent une grande attention à cette litanie des noms, se dévissant la tête à chaque réponse pour voir qui avait parlé et mettre un prénom sur un visage. Surtout sur ceux des garçons qu’elles avaient remarqués au cours de la journée.

Sorel Johanna, née le 7 juillet 2000.

Tallende Célia, née le 23 septembre 2000.

À l’instar de sa nouvelle amie, Célia leva la main pour témoigner de sa présence.

Présente, M’sieur!

Elle accompagna sa réplique de son plus beau sourire. Il lui sembla que le regard du professeur s’attardait plus longtemps sur son visage qu’il ne l’avait fait pour les autres élèves. Elle se sentit rougir et voulut baisser les yeux. Ils accrochèrent un autre regard. Des yeux d’un brun doré, au premier rang, de l’autre côté de l’allée centrale. Le garçon la fixait. Il affichait la décontraction du beau gosse sûr de lui et de son charme. Célia dut bien admettre qu’il en avait. Pour être honnêtes, Johanna et elle l’avaient repéré dès le regroupement ce matin pour la visite. De courts cheveux blonds, un visage fin, une carrure de sportif, quelques amis aussi baraqués que lui pour lesquels il se conduisait en leader, une nuée de minettes qui le regardaient en chuchotant. Le genre quaterback qui sortirait avec la reine des abeilles. Son prénom, David. Célia avait particulièrement fait attention lors de l’appel. Pourquoi la regardait-il ainsi? Elle était loin d’être une reine des abeilles même si elle avait été assez populaire dans son collège. Elle savait que c’était parce qu’elle était jolie. Malheureusement, être jolie attirait aussi l’inimitié de certaines autres filles, surtout quand on accaparait l’attention du beau gosse de la classe dès le jour de la rentrée.

 

*

 

Hé, attends, Célia, c’est ça?

La jeune fille se retourna. C’était lui, David. Que lui voulait-il? Elle avait déjà trouvé assez gênant qu’il la regarde ainsi en classe. Plusieurs fois, elle avait surpris les murmures jaloux des deux filles derrière elle dans la salle. Elle n’avait pas besoin de ça.

Je peux te parler une minute?

Le jeune homme s’approcha et jeta un regard sans équivoque à Johanna. Il ne souhaitait s’adresser qu’à Célia.

C’est bon, Jo’. Je te rejoins!

La jeune fille ne se fit pas prier et partit dans le couloir qui se vidait déjà. L’appel de l’air frais et du soleil de fin d’été se faisait sentir parmi les élèves.

Qu’est-ce que tu veux, David?

Elle se mordit la langue d’avoir prononcé son prénom. L’avoir retenu dès le premier jour montrait qu’elle s’intéressait à lui. C’était un aveu de faiblesse. Il eut un sourire lumineux.

Je voulais te demander si ça te disait d’aller boire un verre, vu qu’on sort tôt.

Célia ouvrit de grands yeux incrédules. Est-ce qu’il lui proposait un rencart dès le premier jour de classe? Elle resta un moment interloquée. C’était un peu trop rapide pour être honnête. Quelles étaient ses intentions? Était-il sincère?

J’ai flashé sur toi, Célia!

Mais…, balbutia-t-elle.

« Reprends-toi, ma fille », pensa-t-elle. Ce n’était pas la première fois qu’on lui demandait pour sortir avec elle, mais c’était la première fois qu’elle envisageait de dire oui. Jusqu’à cet été, elle n’avait jamais eu envie de s’encombrer d’un petit ami. Jouer les aventurières avec Choco lui suffisait amplement. Mais, pendant ces vacances, elle avait surpris une étrange lueur dans le regard de son meilleur ami. Un changement subtil qu’elle refusait d’admettre. Du désir. Elle aurait quinze ans dans quelques jours. Il fallait qu’elle se rende à l’évidence, l’amitié garçon-fille sans équivoque, ça n’existait plus à cet âge. Il fallait passer à autre chose, mais certainement pas avec Choco. Ce garçon était comme le petit frère qu’elle n’avait jamais eu. Par contre avec David, pourquoi pas? Il était mignon, semblait du genre populaire. Et contre toute attente, il avait « flashé » sur elle.

Je sais, on ne se connaît même pas, je crois que c’est le coup de foudre, tu vois?

Subtilement, le garçon l’avait fait reculer jusqu’à ce qu’elle se retrouve adossée au mur du couloir. David posa une main conquérante sur ce mur, juste au-dessus de la tête de la jeune fille, et se penchait déjà pour l’embrasser, sûr de sa victoire. Célia se reprit soudain et se dégagea vivement en passant sous son bras. Dire qu’elle avait failli se laisser vaincre ainsi, si facilement, cela ne lui ressemblait pas. Ce garçon devait être du genre à accumuler les conquêtes et il avait décidé de commencer de bonne heure… par elle. Si David la voulait vraiment, il devrait se battre, ainsi elle serait sûre qu’il ne jouait pas avec elle.

Hé, mais… s’insurgea le jeune homme alors que Célia se hâtait déjà dans le couloir.

On en reparle, OK? lui lança-t-elle avec un grand sourire.

Alors elle lut sur le visage du garçon qu’elle venait de s’octroyer, elle, sa première victoire. Décidément, cette journée de rentrée était surprenante. Dire qu’elle avait eu peur que ça se passe mal. Elle retrouva Johanna au bout du couloir.

Alors? Qu’est-ce qu’il voulait?

Sortir avec moi!

Son amie ouvrit de grands yeux.

Tu déconnes?

Même pas!

T’as dit oui, j’espère? C’est le plus beau mec de la classe.

Non!

Quoi?

Je vais le laisser mariner un peu.

Johanna lui lança un regard entendu.

T’es vache!

Mais non, juste ultra romantique, je veux être sûre de son amour pour moi, tu comprends? Et puis, c’est le jour de la rentrée, attendons de voir les autres élèves quand même, confia Célia avant de pouffer de rire.

Johanna leva les yeux au ciel avant de pouffer de concert alors que les jeunes filles atteignaient le portail du lycée.

Chapitre 2

 

Trois semaines après la rentrée, en passant devant la maison voisine de la sienne, Célia eut un étrange pincement au cœur. Celle-ci semblait vide de tout occupant. Depuis cette nuit-là, elle n’avait plus jamais vu le garçon de la fenêtre. Pourtant, de nombreuses fois, elle s’était levée et avait soulevé l’épais rideau, en vain. La lumière ne brillait plus dans la chambre en face. L’avait-il vue ce soir-là? Avait-il changé de pièce pour ne plus être espionné? C’était probable. Mais où était-il toute la journée? Elle avait eu beau guetter de nombreuses fois, jamais elle ne l’avait vu rentrer d’un quelconque travail le soir. Et même en en discutant au hasard d’une conversation, il semblait qu’aucun des autres voisins ne l’eut aperçu.

Célia poussa la porte de chez elle :

Salut, P’pa, M’man!

Elle entendit qu’on lui répondait en provenance de la cuisine. Comme tous les lundis, Karen et Matthieu Tallende ne travaillaient pas. La jeune fille laissa tomber son sac de classe dans l’entrée et se déchaussa avant de gagner la cuisine. Sur le plan de travail étaient ouverts plusieurs livres de recettes au milieu desquels farine, boîte d’œufs, brique de lait et autres ingrédients trônaient. Matthieu avait enfilé son tablier.

Bah, qu’est-ce qui se passe? C’est demain mon anniversaire, Papa!

Je sais ma chérie, mais avec ta mère, on s’est dit que comme on bossait demain et qu’on allait rentrer tard, on pouvait fêter ça ce soir entre nous. Non?

Si, bonne idée.

Comment s’est passée ta journée de classe?

Oh super! Premier contrôle d’histoire, sur la préhistoire.

En disant cela, Célia avait fait mine de se faire vomir en mettant un doigt dans sa bouche.

Célia! la rabroua son père. L’histoire, c’est important!

Pfff, franchement, à quoi ça sert de savoir que les hommes préhistoriques chassaient et cueillaient et blablabla ? Où est Maman? demanda-t-elle pour couper court à la conversation.

Elle savait que l’histoire était le dada de son père, ce qui l’avait poussé à ouvrir cette boutique de vieilleries dans le centre-ville. Elle le taquinait souvent sur ce sujet. Son truc à elle, c’était les maths et la physique. Pour entrer dans les grandes écoles militaires qu’elle visait, c’était les matières essentielles. À cet instant, Célia entendit la porte d’entrée s’ouvrir et la voix de sa mère demander :

Entrez, jeune homme, ne restez pas planté dehors.

La jeune fille fronça les sourcils tandis que son père haussait les épaules en signe d’ignorance.

Célia? Il y a quelqu’un pour toi!