La Jeannade, essai d'un poème épique sur la mission de Jeanne d'Arc, par A. F.

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imp. de L. Escudier (Aubenas). 1871. In-8°.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LA
JEANNADE
ESSAI D'UN POÈME ÉPIQUE
SUR
LA MISSION
DE
JEANNE D'ARC
â?ot a. 3T.
vmx : t fr. 50 c.
'PROPRIÉTÉ.'
IIBESAS
IMPRIMERIE DE LÉOPOI.D ESCUMER
1872
JEANNADE
: r-E§SAÏ D'UN POÈME ÉPIQUE
\ ' ■ :J£\ SUR
W'VVlltA MISSION
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^fiANNE D'ARC
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AUBENAS
IMPRIMERIE DE LÉOPOLO ESCUDIER
1871 /S
LA JEANNADE
CHANT Ier.
Muse de la patrie, Ange dont le délire
N'a qu'une fois du Ciel fait retentir la lyre,
Mais qui grondes au fond des orageux concerts
D'un peuple qu'on opprime ou qôi brise ses fers;
Esprit de visions et de voix indécises,
Dont les accents plus doux que le souffle des brises ,
Sèment ces fiers récits ou ces contes d'azur,
Que l'orgueil du palais reproche au chaume oiiscur;
Four consoler l'ennui, les larmes de la France ?■■<■■
Est-ce toi maintenant, Ange de délivrance,
Qui chantes aux échos, aux vents de mon pays,
La mission de Jeanne et le salut des lis?
Et qui montrant à tous par quel chemin de gloire
Le Très-Haut conduisit nos pas à là victoire,
Célèbres sa puissance et, d'un peuple abattu,
Cherches à réveiller l'espoir et la vertu?
O temps de durs labeurs et do héros fidèles \
Oh ! quand Dieu suscita ces guerres éternelles,
Quand l'Anglais opposa, dans Paris et dans Blois,
La femelle d'Edouard au mâle des Valois,
Que de vaillants seigneurs tombèrent dans la plaine !
Oh ! qu'elle en vit passer la fière Salienne,
Avant d'humilier son orgueilleux renom .
A filer la quenouille au rouet d'Albion !
.Mais lorsqu'il ne resta de tant de vaillants hommes,
Que des os dans les champs, des harnais, des fantômes,
4 JEANNADE
Et du fond d'Azincoù'rt, dans un étrange bruit,
Je ne sais quelle voix qui pleurait dans la nuit ;
L'abîme s'étonna de cette voix plaintive,
La lutte tout-à-coup se releva plus vive;
Entre l'Enfer et Dieu qui semblait s'effacer,
Un acte était fini, l'autre allait commencer.
Au milieu de ce bruit qui confondait le monde j
Une femme sortit de la forêt profonde.
Naguère foin du jour, de coteaux en coteaux ,
Elle allait conduisant ses timides troupeaux ;
Mais des voix qui partout répandaient des alarmes,
Annonçaient que Bedford avait repris les armes»
Et que déjà l'Anglais de ses fiers téoparts
D'Orléans la française entourait les remparts.
Un trait cuisant perça le coeur de celte femme r
Son regard s'alluma d'une terrible flamme,
Et sur la rude couche où dort la noble enfant,:
Son esprit inquiet s'agitait en dormant.
La France allait enfin remonter vers la gloire.
Ls Ciel avait sonné le combat, la victoire.
Celui qui porte au Ciel le sceptre de Clovis
Et le manteau flottant semé de fleurs de lis ,
Louis sortit enfin., avec la première aube,
Des ombres dont la nuit avait semé sa robe.
Marie, alors absente aux pays étrangers,
Iguorait ces malheurs et ces nouveaux dangers,
Et, pour en prévenir sa tendresse inquiète
Louis, au fond des airs , s'en allait à Lorette.
Déjà son vol léger avait vu d'Orléans
Les dômes s'effacer dans les nuages blancs,
Et touchait aux confins d'une terre inconnue.
.Quelque nouvel objet 'frappa soudain sa vue :
*; CM£S-T I, S
C'était sur les débris d'un antique couvent,
Sur des monceaux battus des frimats et du vent..
Où le lierre en; filant tresse sa feuille verte.
Toute entière et debout une église déserte.
Là le coeur inquiet ne voyait plus venir
Ki d'homme pour prier, ni de Dieu pour bénir.
Sous 1e poids de la rouille et comme un noir fantôme,
Les restes d'une croix s'affaissaient sur le dôme.
L'oeil à travers la tuile et les murs déchirés,
Voyait noir, jusqu'au fond des parvis effondrés.
Louis que le Très-Haut: dut inspirer, sans doute,
A l'aspect de ces murs, s'arrêta dans sa route.
Des autels profanés jusqu'en leurs profondeurs,
îl voulut pénétrer les secrètes horreurs.
Déjà ses pas erraient au séjour funéraire,
Ses regards attentifs en sondaient le mystère.
Soudain un bruit mêlé de tonnerres affreux ,
Semblable au bruit des flots qui combattent entre eux ,
Et qui volait au gré des souffles de la brise,
Parut, eu l'ébranlant, s'abattre sur l'église;
Et le ciel qui tantôt bleuissait de partout,
D'un brouillard de vapeurs s'obscurcit tout-à-coup.
Dieu ! dit Louis surpris de ces oeuvres divines,
Et plongeant son regard à travers les ruines,
Au levant, au couchant il examina bien ,
Regarda de partout et d'abord ne vit rien.
Mais regardant toujours, à travers ce déeombre,
Dont le feu de son oeil perçait à peine l'ombre,
îl vit enfin au loin, reposé sur «es pas,
Celui que jusqu'alors il ne connaissait pas.
C'était un être tel que sa taille guerrière
Se «trouve rien d'égal au ciel ni sur la terre.
é JËÀINNABË
11 portait de cet air que le porterait Dieu ,
Un justaucorps serré, rougo comme du fen ,
Où l'opale traçait d'éblouissantes raies ;
Dans ses pantouffles d'or tombaient de blanches braies •
Et sur sa large épaule, en un brouillard mouvant,
Un court manteau d'azur flottait au gré du vent.
Sur les tempes .autour de cette tète allière,
Un noir ruban de fer se nouait par derrière.
On y lisait écrit en traits dé rubis verts,
Un mot : Dieu! puis plus bas : Lumière des enj'cn-.'
Et plus rien! si ce n'est comme à travers un voile,
Sur le devant du front, l'image d'une étoile,
Qui, tantôt flamme vive ou pleine de pâleur,
Sans cesse variait de forme et de couleur.
A l'horizon , au point où le soleil éclate,
L'aube à peine traçait une marque écarlate,
Et semblait se lever aux pieds mystérieux '
De celui dont le front perçait l'azur des deux V
Et qui, parlant tout bas, de sa lèvre qui fume.,
Vomissait, chaque fois , des nuages de brume.
Louis, à tous ces traits de puissance et de feu ,
Reconnut l'ennemi des hommes et de Dieu,
Lucifer, qui tomba de sa splendeur sublime
Et qui tient en ses mains le trident de l'abîme.
La terreur fit pâlir ses rayons éclatants.
L'Ange parla tout seul encor quelques instant».
11 s'arrêta soudain et, d'une grande haleine,
Soufflant dans le tuyau d'une trompe d'ébène,
Il fit à l'autre bout jaillir en longs éclats,
Un sifflement qu'écho ne reproduisit pas.
Tout s'est tu ; vers le point où l'aurore se trace ,
Une tache de noir se leva dans l'espace,
CIUNT :i;.
Qui s'en vint, en volant et grossissant dans l!uir,
Eclater en fumée aux pieds de Lucifer. . ,
Bien ne resta d'abord de la trombe abîmée,
Et le vent dispersa cette étrange fumée.
Mais tout disparaissant, le calme laissa voir
Deux monstres au lieu d'un, dont l'autre était tout noir.
0 vous qui, sur le seuil du palais des mystères,
N'avez jamais ouvert vos timides paupières,
Que seraient devenus vos regards éblouis,
Devant ce spectre teint de la couleur des nuits?
Non, la baguette d'or des spiendides féeries
N'a jamais tant semé de feux de pierreries,
Les souriants palais de nos rêve» issus,
Que ce costume noir en avait de tissus.
Et comme elle brillait gracieuse et coquette,
Sur l'épaule en tombant la blanche collerette,
Qui formait sous la tête avec son long ruban,
Le seul, l'unique objet que le monstre eut de blanc!
On y voyait brodés un ciel et des étoiles.
Mais à peine son front sortit de tous ces voiles,
Satan, tournant vers lui son regard infernal,
L'interpella tout haut; il l'appela Baal.
« Baal, dit-il, Baal, divinité sublime
De l'éternel repos caché dans mon abîme,
Que ne peut éveiller, s'il s'endort une fois,
Même l'accent puissant de ma puissante voix,
En quel lieu fais-tu donc ta retraite profonde?
En quel endroit du ciel, en quel antre du monde
Caches-tu maintenant ton vaporeux destin, ï
Depuis tantôt trois jours que je te cherche en vain'f '"•■'
N'as-tu donc point encor entendu la trompette
Et le long bruit croissant du combat qui s'apprête,
r JEAîWîADE
Oui, Gdntre :1e destin des lis et des Valois,
Soulève l'univers une seconde fois ?
Pour fuir ainsi, pour fuir, serviteur infidèle,
Ce grand ébranlement où ton devoir t'appelle,
Ne redoutes-tu pas ile trait die mon courroux? »
« Vo'us^mème, dit Baal, Seigneur, d'où sortez-vous ?:
Voilà tantôt trois ans de tristesse profonde
Que vous êtes pour nous disparu de ce monde,
Sans vous, sans cet éclat qui nous doit éclairer,
Savions-nous à quel sort nous devions aspirer? »
L'Enfer sourit ; il dît : « Ecoute, noir fantôme ;
Tu dois savoir, tu sais', dans ce séjour de l'homme ;
Quel fut du Ciel à moi le conflit éternel.
Depuis la chute d'Eve 6t le meurtre d'Abel *
Soutenant entre nous une implacable guerre,
Jusqu'au jour ou plutôt à la nuit du Calvaire ,
Tu sais par quel chemin rude et bouleversé,
Le Ciel ainsi que moi, nous avons tous passé.
Dans cette lutte ainsi terrible mais féconde ,
J'ai vu, derrière moi, s'effondrer tout un monde,
0 prodige ! et sortir du fond de ce tombeau,
Tel qu'un lis renaissant, tout un monde nouveau.
Le' sang sacré eu Christ avait lavé la terre.
Ah ! je voulus régner, dans cette nouvelle ère !
Là-bas j'avais trouvé Jâcobet ses enfants,
Ici, devant mes pas ; je rencontrai les Francs.
Jacob, d« ses destins remplis âe doux présages
Durant quatre mille ans, occupa les vieux âgés;
Je crois qu'il fût promis à ces fiers Salièns
Des destins plus brillants encore que les siens.
Leur belle nation devait être immortelle ;
Ce sont eux qui devaient remplir l'ère nduvellej
CHANT I. V
Et seuls, de leurs succès comme de leurs revers,
Jusqu'à la fin des temps, instruire l'univers.
Ce sont eux qui du Ciel cent fois vengeant la gloire,
Sous leurs hlancs étendarls, fixèrent la victoire.
De ce peuple choisi Dieu bénissait le sort;
Dieu l'honorait; et moi, j'avais juré sa mort.
Ma fureur de partout poursuivant cette France,
Cherchait l'occasion de saper sa puissance:
Parmi tant de moyens qu'il fallut éprouver,
Enfin voici, Baal, où je sus la trouver.
« Lorsque des lieux sacrés, où gît sa sépulture,
llugue apporta du Christ la cape sans couture,
Ht, pour un tel exploit que son bras avait fait,
-\eçut des nations le surnom de Capet;
)ieu , du fuite éclatant de son immense empire,
)ans le monde étonné, répondit un sourire,
<?A voulut compenser, de son brillant effort,
Le fils d'Hugues-le-Grand et de Robert-le-Fort.
On dit qu'un jour, tandis que dans la cathédrale,
^e prince priait seul, à genoux sur la dalle,
)ieu , perçant du lieu saint les voiles transparents,
"int placer devant lui le lourd bandeau des Francs,
lais le prince feignant une douleur secrète :
Que sert que ce bandeau me couronne la tête,
Si ce ruban sacré qui va me faire roi,
Comme un vil vêtement, doit périr avec moi !
Seigneur, comblez , dit-il, tout le voeu de mon âme.
Faites que s'étalant sur ma blanche oriflamme,
Ce bandeau glorieux au front dp mes enfants,
;: Passe de père en fils, jusqu'à la fin des temps. »
« OCiel ! quelle n'est pas, fier monarque de France,
« Répondit le Très-Haut, ta funeste exigence?
10 JEANNADE
« Puis-je bien , moi le Ciel, moi le prince des rois,
« Remplir tes voeux peut-être au mépris de mes droits?
« Des enfants de Pépin cl de sa noble audace
« Est-il vrai que le temps ait épuisé la race ?
« Est-on bien assuré que de tous ces héros
« Il ne reste plus rien que des noms et des os?
« Et pourtant je te veux faire voir ma tendresse.
« Sur ce bandeau des Francs, écoule ma promesse :
a Quiconque le premier l'aura pris après toi,
« Quelque nom qu'il ait eu , celui-là sera roi.
«• Vingt règnes , les témoins de la sollicitude,
« Naîtront et passeront dans cette incertitude,
« Mais l'autre, quelque soit sa naissance et son nom ,
« Fixera pour jamais le sceptre en sa maison.
a Celui-là renouant avec le Dieu suprême,
« Le pacte que Clovis, au jour de son baptême ,
» Fit avec le Très-Haut, le roi des souverains,
« Doit être aussi sacré dans l'église de Reims.
» Et je t'accorderai celte dernière grâce !
« Que tant que ce bandeau restera dans ta race,
« Dans le charme secret que j'ai versé sur lui,
« Le peuple trouvera son plus solide appui. »
« Depuis lors les caveaux de l'église golhique
(tardaient dans leurs réduits îa prophétie antique ;
Et les esprits légers qui remplissent les d'eux ,
L'avaient parmi les Francs répandue en tous lieux,
îl fallait pour saper les appuis de ce trône ,
Qu'une autre, avant leurs fils, put prendre la couronne;
Et, pour exterminer ce peuple et son esprit,
'•tiVi'D-e force, que ce fut l'étranger qui la prit.
Mais qui put de Capet surprendre la prudence !
Pour assurer son nom sur ce trôno de France ,
«HAST I. 11
Lui-même avant sa mort, dans les dangers pressants,
H faisait du bandeau consacrer ses enfants.
En vain en expirant dans sa couche royale
Le Bel à ses cotés n'avait pas d'enfant mâle,
Et ne laissait enfin , pour soutenir son nom ,
Qu'une fille portée au trône d'Albion ;
En vain revendiquant les droits de sa naissance,
Isabelle voulut s'imposer à la France,
De ces fiers Saliens injuria les lois,
Disputa soixante ans la couronne aux Valois ;
Parmi tant de combats, pendant quatre longs règnes,
Qui se sont écoulés sous leurs blanches enseignes ,
Non, jamais une fois mes màïns n'ont pu saisir
Ce funeste bandeau qu'il faillît conquérir.
Le Ciel en leur faveur prodiguait les miracles.
Et pourtant s'approchait l'époque des oracles,
Et régnait Charles six, le dernier souverain
Dont le fils dut cncor voir son règne incertain.
« Si le Dauphin montait sur le trône de France,
C'en était fait; j'avais perdu toute espérance.
Ma raison s'égara, mon regard n'y vit plus.,
Je rompis du Très-Haut les ordres absolus.
Tu sais, par quelles lois, à notre race impure,
H défend de toucher aux lois de la nature ;
Tout autre d'y penser aurait (remblé d'effroi ;
J'osai, moi Lucifer, affronter cette loi.
Il fallait à tout prix, d'un coup de ma puissance,
De ce fier Charles six prévenir la prudence.
Je préparai, pour lui, de sûrs enchantements.
Un jour il cheminait dans la forêt du Mans.
Contre Cran et Monfort, son courroux redoutable
Allait enfin venger le sang du connétable.
12 JEAIWA0E-
Lof» devant ses féaux, s'àvânçant lé premierv
Il s'en allait au gFé d'un rapide coursier
Les airs semblaient chargés d'une couche de flamme'.
Le temps était èncoi* plus sombré que son âme.
Tout-à-coup, ee jour noir, qui pourtant le conduit,,
Se plongea dans le sein d'une profonde nuit.
Un effrayant éclair sillonna les ténèbres ;•
Un fantôme apparut à ses lueurs funèbres..
Sa blanche main saisit le coursier par le mors ;
Le spectre était plié dans le manteau des morfe.
« Roi, dit-il, où te mène une folle espérance ?
« On te trahit, les tiens vont te perdre ta France:
« Et la brise déjà qui vient de l'horizon „
« Dé son souffle de mort s perdu ta raison. »■
« Ah ! celui-là du moins ne put pas par avance-
Faire, sous le bandeau, sacrer le roi de France.
Vingt ans, pour tenir loin le fils de la maison ,
Je mis autour de lui la révolution.,
Le jour venait, je pus d'une voix fière et sûre-
Appeler le faucheur, la moisson était mûre.
Au premier coup du cor dont il ouït le son,
Le faucheur accourut au* pied Aa la moisson..
Bedford, c'est toi qui vins: du fond de l'Angleterre!;
Il conduit sur ses pas, il entraîne à la guerre
Tout ce flot mécontent de Francs désespérés,
Que contre tous les droits, les tyrans ont outrés ;
Et ces tourbes de preux insolentes et viles,
A qui les durs hazards des discordes civiles.,
Disposant à leur gré du peuple et des manoirs,
Ont appris à nourrir toute sorte d'espoirs.
On vit même, l'on vit, sous sa fière bannière,
Marcher, avec les fils de la Bourgogne entière.
cHi£rt. 13
On ne saurait vraiment-le dire sans horreur,
Les enfants dû régent, les fils de Jean-Sans-Peur.
Une brûlante ardeur éleclrisait les âmes;
De toute part flottaient nos riches oriflammes.
La France vit au loin envahir ses sillons,
Et trembla sous le poid de tant de bataillons.
Sous nos drapeaux usés accourait la victoire :
Tu sais quel fut ce jour de triomphe et de gloire.
Tu sais, toujours cherchant le chemin le plus court,
Quel espoir nous suivions aux plaines d'Azincourt.
Où le Dauphin, le roi de la France alarmée,
Venait de réunir une nouvelle armée,
Et lâchait, de l'effort de ses derniers débris,
De fermer à nos pas le chemin de Paris.
Là, loin de tous les yeux, dans de profondes salles,
Dans les réduits secrets des demeures royales,
Dans l'or élincelant, sur des lapis soyeux,
Reposait de Capet le bandeau merveilleux. '
Celait à qui de nous, par le sort des batailles,
Franchirait le premier ces profondes murailles,
Et jusques au palais se frayant un chemin ,
Tiendrait enfin , tiendrait ce bandeau dans sa main.
Pour la France et pour moi l'heure était solennelle,
Mais peut-être pour moi plus encor que pour elle.
Il ne s'agissait plus de la frapper à mort,
Moi-même il me fallait échapper à mon sort.
J'avais au Mans, j'avais, pour servir ma vengeance,
Du Très-Haut courroucé transgressé la défense;
Il m'en était resté comme une sombre horreur;
Le Ciel ne disait rien , mais mon âme avait peur.
Pour chasser de mon coeur celte tristesse noire,
Je crus avoir besoin des clameurs de la gloire;
H JEANNADE
Je crus que mes succès contre son propre autel,
Devaient 1, pour mon repos, intimider le Ciel.
Un doux vent dans les rangs répandait son haleine.
Nous tenions devant nous les Français dans la plaine.
J'avais su, par le jeu d'un habile détour,
Prendre leurs généraux captifs dans une tour.
Leurs phalanges déjà se désagrégeant toutes,
Fuyaient à tous les vents et par toutes les routes.
D'où vient que d'Albion le jeune lionceau,
N'ait pas encore au front le merveilleux bandeau ?
Comment par Azaël t'es-tu laissé surprendre?
Et comment se fait-il qu'Orléans soit à prendre?
Me faudra-l-il, Baal, grâces à ton concours,
Sans jamais en finir recommencer toujours? »
« Ciel ! répondit Baal, d'une lutte funeste
Faut-il donc que l'Enfer ignore encor le reste ?
Ce combat si fatal à nos fiers ennemis
Sembla tenir d'abord ce qu'il avait promis.
Vers le soir vainement quelques braves tombèrent ;
Quand de la sombre tour les portes se brisèrent,
Dunois en vain semant la peur et le trépas,
Envahit à son lour la terre des combats.
Tandis qu'il répandait de funestes ravages,
Ce firmament d'azur se couvrit de nuages;
Le tonnerre dans l'air s'épandit à grand bruit,
Et l'orage éclata, dans une telle nuit.
Que même dans le fond de l'empire implacable,
Les démons n'en n'ont pas éprouvé de semblable.
Le vent de l'ouragan de ses flots destructeurs
Dispersa du Dauphin les derniers défenseurs.
De torrents en torrents, et de plaines en plaines,
Ou eut dit que la nuit, les ondes, les baleines.
CHANT I. 15
Poursuivaient, sous le coup d'un courroux dévorant,
Les vestiges épars de ce peuple expirant.
Tandis que les cités recevaient nos phalanges,
Dieu contre eux arma-til jusqu'à ses propres anges?
Tout, tout favorisait nos superbes desseins :
Azincourt à nos voeux ouvrait tous les chemins ;
Israël avait vu périr jusqu'à son arche.
L'Anglais victorieux précipita sa marche.
Bedford parmi les chants, le triomphe, les cris,
Avec les alliés, pénétra dans Paris.
Là tout était de blanc pavoisé sur la voie,
Tout briilait de tapis d'or, de pourpre et de soie.
Les pages , les hérauts, les seigneurs de la cour
Etalaient de partout le plus riche velour.
De loin en loin venaient sur leurs coursiers de guerre
Les puissants alliés de la fière Angleterre,
Et près du Bourguignon au flottant manteau court
Artaud, Salishrury, les héros d'Azincourt.
Nous le tenions enfin, faiMe en notre puissance,
Ce merveilleux bandeau du royaume de France,
''" Qui, consacré par Dieu dans les mains de Capet,
De la force des Francs cache tout le secret !
Nous le tenions, au temps prédit par le prophète,
Où quiconque viendrait, le mettrait sur sa tète,
Devait, sans autres soins et sans autres secours,
Au front de ses enfants l'assurer pour toujours !
A couronner son prince encore dans l'enfance,
Roi, dans un même nom, d'Angleterre et de France,
Vous savez si l'Anglais était intéressé !
Les apprêts furent faits et le jour fut fixé.
« A ce bruit qui courut le royaume de France,
Lugubre et formidable ainsi qu'un g'as immense ,
16 JEANNADE
S'adoucirent enfin ces Français furieux
Et des pleurs dévorants coulèrent de leurs yeux.
Le seuil religieux des demeures sacrées
Se remplit aussitôt de femmes éplorées
Qui, des pieds de leurs saints dressés de toutes paris,
Essuyaient l'or luisant, de leurs cheveux épars.
Des flots de pèlerins, aux champs et dans la ville,
De la Reine des saints inondèrent l'asile.
Leurs braves, dispersés par le fer des Anglais,
Au fond de leurs manoirs mordaient leurs gantelets.
Dunois voulaient que seuls, seuls avec leur vaillance,
Ne fussent-ils que dix pour l'honneur de la France ,
Us allassent encor dans leur isolement,
Dans ce Paris, mourir à ce couronnement.
« Verrons-nous couronner, disait-il en colère,
« Du bandeau de nos rois le front de l'Angleterre?
« Allons plutôt, allons dans un sublime effort,
» Renverser sur le sol les rêves de Bedford !
« Que le coup de l'airain qui doit sonner la fètp
« Annonce à tous les Francs leur morl et leur défaite !
« Que Bedford, sous ees yeux, nous voit exterminer
« Ce fantôme de roi qu'il voudrait couronner. »
« Mais tandisqueleurscoeurs nourrissaientccsalarmcs,
Et que l'Enfer vainqueur jouissait de leurs larmes,
Dans l'ombre, décelant le cours de son courroux ,
La Vierge préparait le premier de ses coups.
Un jour à Vaucouleurs et non loin du vieux chêne,
Où sourit, vous savez !.. . l'image de la Reine.
Ah ! Monseigneur, combien notre coeur se troubla
En voyant tout-à-coup la femme qui vint là !
Ft ce qu'elle disait des lis et de l'armée,
Que pour les relever le Ciel l'avait nommée,
CHANT I. 17
Et que si, jusqu'au prince elle peut pénétrer,
Elle le mènerait à Reims pour le sacrer.
Ce n'était pas pourtant de la tour orgueilleuse ,
Ni du sombre castel la vierge impérieuse, :
Mais la naïve enfant des hameaux et des bois
Qui prie et fait tourner un fuseau dans ses doigb
Le chêne n'avait plus d'ombre ni de verdure,
Un blanc manteau de neige habillait la nature;
Elle, au pieux autel des bois de Vaucouleurs,
Dans le fort des hivers, elle portait des fleurs.
C'étaient ces riches fleurs que la vierge protège;
Et quelle recueillit sans doute sur la neige,
Le croiriez-vous, ô roi, de gros lis éclatants,
Qui semblaient insulter la saison des autans.
La Reine des élus apparut devant-elle :
t< Où portes-tu ces fleurs, ô ma Jeanne fidèle, ;
Lui-dit-d'elle aussitôt, «ô Jeanne, lève-toi !
« Il s'agit de sauver le bandeau de ton roi. »
Elle dit, à ses pieds que de pleurs elle mouille.
La femme déposa sa timide quenouille;
Elle seignit ses reins, assura ses esprits;
Et je sais qu'en secret elle vint à Paris.
Mais en vain redoutant sa formidable audace,
Mon regard de ses pas voulut suivre la trace.
Partout autour de moi je sentais son pouvoir,
Et mes yeux la cherchaient et ne pouvaient la voir,;
« Tandis que je cherchais les traces de la sainte,
Un plus pressant sujet vint augmenter ma crainte.
Pour couronner son roi, le prince d'Albion ,
Le grand Bedford avait choisi le Bourguignon.
Cet honneur souriait au vieux pair du royaume.
Vous savez ce que vaut le souris d'un tel homme.
18 JEANNADE
Jj oache un trait mortel dans son regard d'azur;
Il n'est pas de poison plus subtil ni plus sûr.
Le peuple a fait sur lui toute une sombre histoire;
Nous seuls savons, Seigneur, tout ce qu'il en faut croire.
Ce prince que l'on vit si gai ; si glorieux,
On le revit un jour timide et soucieux;
La mort avait touché le seuil héréditaire,,,,, .
Blanchi sa longue-barbe et creusé sa paupière.
Ses plus cbers serviteurs descendaient au tombeau ,-
Ses enfants souriaient et mouraient au berceau.
Oui, celui qui frappa cette-tête guerrière;
Des noirs enchantements connaissait le mystère !
Mais des traits si puissants, des charmes si certains
Ne peuvent être, ô roi, que partis de vos mains.
Ils sont tels que jetant une terreur suprême;
Je tremble de le voir me sourire à moi-même, „,_,
Et craignais , pour ce roi qu'il allait consacrer,
Ce bleu regard que rien ne saurait conjurer.
Avec vous, Monseigneur, que servirait de feindre?
Ah ! que mon coeur alors avait raison de craindre !
Et raison de nourrir son noir pressentiment.
« Déjà tout était prêt pour le couronnement.
On avait à Paris, sur un immense trône,
Dans un autel de fleurs déposé la couronne,
D'or, d'encens et de feux tout brille et resplendit;
Qui l'eût cru ! dans ces fleurs un enfant descendit
Doucement, sans troubler le calme de la fête...
C'était, Sire, c'était cet espiègle prophète,
Que nous avons trouvé le teint rose et l'oeil pur,
La veille d'Azincourt, assis au pied d'un mur;
Et qui, dans ses deux mains, du meilleur air du monde,
Tout seul, triste petit, baissant sa tête blonde,
D'avance, qui lui put inspirer cet effroi ? .
Par avance pleurait la défaite du roi.
Ange, aujourd'hui courant dans l'appareildu trône,
Il descendit, il mit la;main sur la couronne , ■ - ;
Et dans le même instant où Bedford accourut,
Pour saisir le bandeau, le bandeau disparut.
De la nef et du choeur la clanieur.fut immense,
L'enfant parut, sa voix disait : « Vive la France / »
Et montèrent du sein de ces vastes séjours,
Mille voix qui chantaient la chanson des vieux jours :
« Voilà tantôt cent ans que de sanglantes guerres,
« Hélas ! couchent nos fils dans lé sang de nos pères ;
« Reposez, cette nuit, peuples aimés du Ciel,
« Valois, monte la garde autour de son castel.
« Duguesclin a repris sa redoutable lance;
« Oui, nous voulons sauver notre pays de France;
« Non , l'Anglais, ah ! plutôt mille fois le trépas !
« Non, au trône des lis, non, ne régnera pas ! »
« Vainement de l'enfant plein de ru^e et d'audaee
Bedford de toute part fit poursuivre la trace.
On fouilla le moutier, le chaume, le château;
Nu! ne put retrouver l'invisible bandeau;
Nous-mêmes pour garder la terrible bergère
Nous commencions, Seigneur, d'avoir assez à faire.
Qui de nous aurait cru, fantômes de la nuit,
Que vous reviendriez au milieu d'un tel bruit.
Tout-à-coup je ne sais quelie fureur guerrière
A saisi le Flammand , Bedford et l'Angleterre,
Du sombre Bourguignon ranimé le courroux,
Et devant Orléans les a réuni tous !
Ce que je sais, Seigneur, c'est que de la bergère
Nul aujourd'hui ne peut arrêter la colère, . • •
SO JEANNADE
Et que, si Jeanne part, cet éclatant soleil
Lui-même, de son oeil, n'a rien vu de pareil.
Eh ! quoi ! Seigneur, eh ! quoi ! votre puissant courage..
Tant d'obstacles divers semés sur son passage,
Son rêve le plus doux qui vient de s'écrouler,
Rien au monde, quoi ! rien ! ne saurait l'ébranler !
Quand renoncerez-vous à rompre par la foudre
Tout ce noeud par là paix si facile à résoudre ? »
I! disait, le regard de l'Enfer i'effra\a ,
Le noir Baal se tu, Lucifer s'écria :
« Y penses-tu, Baal, de vouloir que mon âme
Renonce à ses desseins, à cause d'une femme?
Moi qui, roi tout-puissant de l'empire de feu,
Fais moitié par moitié la partie avec Dieu !
As-tu donc oublié, Baal pusillanime,
Qui je suis sur la terre, au ciel et dans l'abîme?
Ne sais^tu pas que tout, tout se partage en deux,
Que le monde a deux rois, et que je suis l'un deux ?
Ressouviens-toi, Baal, qu'aux sphères éternelles,
C'est moi, moi ! dont l'étoile a fait monter vos ailes,
Et qui des rois du Ciel abîmé tout-à-coup
Ai soutenu la chute , enlacés à mon cou.
Ah ! s'il est vrai du fond des sombres avenues
Que même de l'Enfer j'ai trouvé les issues;
Dans ce monde soudain étalé devant moi,
S'il est vrai que j'ai su m'imposer comme roi,
Et que depuis que Dieu lui donna son hostie,
Je n'en ai cependant perdu qu'une partie,
Te faut-il étonner, fallut-il y périr,
Que j'aille, épuisant tout pour la reconquérir?
Et faut-il demander à ma toute-puissance
Si la femme des bois est dans ma providence ?
CHANT I. 21
Et si la connaissant j'ai trouvé les moyens,
De sauver de ses coups le sort de mes desseins? »
II disait ; et l'orgueil de sa tète guerrière
Rendait son oeil plus vif et sa taille plus fière.
Son étoile avait pris une étrange couleur,
Baal à cet aspect recula de terreur.
«Ah! poùrrais-je, dit-il, ô sagesse profonde,
Ignorer, à moi seul, ce que chante le monde ?
Pour asservir les coeurs, par d'iniques bienfaits,
Vous-même ignorez-vous tout ce que vaut la paix?
Pourquoi ne pas souffler, sur l'Europe asservie,
Cet immense repos qui nous soumet l'Asie,
Et loin , sous d'autres cieux, tant de peuples divers,
Que nous cachons encor aux yeux de l'univers ?
J'aurais dans leurs cheveux, sous les toits, dans lesplaines,
Par degrés répandu mes plus douces haleines.
Dans l'or et sur la soie étendus, affadis
Leurs membres fatigués se seraient endormis.
Sur le lit du moutier j'aurais brodé des roses.
On peut parmi les fleurs rêver à tant de choses !
D'où vient que Lucifer n'ai jamais voulu voir
Jusques où peut aller mon terrible pouvoir?
« Mais la guerre détruit nos trames infernales,
Elle forme les coeurs aux vertus les plus mâles;
Elle est comme ce vent des espaces déserts
Qui pour les assainir bouleverse les airs.
Ah ! ne craignez-vous pas, quand ce peuple sommeille,
Que des nouveaux combats le clairon ne l'éveille !
Vous le voyez ! les Huns, les Sarasins sont morts ,
Quel peut être aujourd'hui le prix de nos efforts ?
Quel profit sur le trône où gît la Salieune,
Avons-nous d'élever l'Angleterre chrétienne ?
22 JEANNADE
Ignorez-vous quel est ce peuple de Français ?
Sommes-nous bien contré eux assurés du suceès ?
Où sont donc ces héros dont la noble vaillance,
Va coucher sûr le sol les héros de la France,
Et qui de toute part, prodiguant les exploits,
Soutiendront le courroux de la Reine des bois?
Vous-même, pour avoir déchiré la loi sainte,
N'avez-vous plus au coeur de trouble ni de crainte?
Dans la paix que Baal ose vous conseiller,
Ne feriez-vous pas bien de vous faire oublier? »
« Ah! Baal, dit l'Enfer, de sa bouche profonde,
Comme ton oeil voit mal dans les destins du monde !
Non, l'Enfer ne perd pas le fruit de ses efforts ;
Non, tous nos défenseurs ne sont pas encor morts.
Pour oser de ton maître accuser la conduite,
Baal, sais-tu du moins les projets qu'il médite ?
Sais-tu ce que peut-être il va sortir demain
Des songes de Luther et de ceux de Calvin?
As-tu vu , sous ta longue et timide paupière,
Ce que Colomb s'en va révéler à la terre ?
Et l'art que Guttemberg , pour des labeurs nouveaux ,
Commence de chercher au fond de ses fourneaux ?
Oui, Baal, il est temps d'assurer mon empire.
Je sens que sous nos pieds ce monde se retire
Et qu'un monde nouveau plus joyeux et plus grand,
Tressaille dans le sein d'ë'ce monde expirant.
Oui, l'homme délaissant les routes surannée*,
S'élance de partout('à*€'autres destinées ;
Et je sais les destins que le sort a prédits
Aux enfants d'Albion comme aux enfants des lis.
Déjà même tu vois que contre la lionne
€e n'est plus lo bélier, c'est la foudre qui tonne ;
CHANT I. 23
C« ne sont déjà plus les morsures des dards,
Mais des boulets de fer qui sapent ses remparts.
Dis-moi ce que pourra la rude Salienne.
Jamais moment fut-il plus propice à ma baine !
Le Dauphin à Chinon, désolé, gémissant,
Dunois enseveli sous les tours deRosant,
Tandis que le coeur plein de l'ardeur des batailles
Le noir Salisbury menace leurs murailles.
Tu crois qu'ils braveront nos soldats courroucés?
Périsse mon pouvoir ! mais si ce n'est assez ,
Ne puis-je pas, d'un coup de mon pouvoir sublime,
Ouvrir à mes démons les portes de l'abîme ?
« Avec quelle fureur, sortant de toute part,
Crois-tu qu'à nos combats ils viendraient prendre part?
Quel trouble penses-tu qu'en leur royaume immense,
Doive jeter l'accent de ma toute puissance,
Si moi-même je Yais les appeler là-bas :
« Sombres démons, sortez de la nuit du trépas !»
Et leur montrant du doigt cette terre de l'homme :
« Venez! voyez! voilà votre nouveau royiauflie!
« Cette terre, cet air à vos poumons si d&nx,, ,.j,
« Tout cela désormais n'appartient plus qu'à vous.
« Un jour nos'escadrons, sur leurs ailes rapides,
« Franchiront les déserts de ces espaces vides,
« Renverseront le roi de ce firmament bleu ,
« Et vous en serez rois et moi j'en serai Dieu.
« Car l'objet et l'amour tout est en harmonie,
« Il faut que tout le cède aux efforts du génie ,
«. Et de l'immensité du pouvoir souverain
« Le Ciel peut désormais seul contenir le irrieu.
« Que diront-ils alors d'une telle victoire?
«jQuel chant yont-ils ohanter sur la lyre de gloire?
M JEANNADE
« Que dira-t-il lui-même, aux souterrains caveaux ,
« Ce blanc spectre égaré dans mesxhamps infernaux
« Qui du Ciel du passé revendique Jes cimes,
« Et chante l'Eternel à travers nos abîmes :
« Monstre infâme qui va redemandant partout,
« Comme le Ciel, des-temps où je n'étais pas tout. >>
« Mais avant d'en venir à ces moyens extrêmes ,
Essayons, ô Baal;, de vaincre par nous-mêmes.
C'est mon destin à moi qui m'entraîne et le veut;
Viens, par tous les moyens triomphons s'il se peut.
Eh ! quoi ! le Ciel ainsi me prendrait pour victime !
Il se jouerait ainsi des efforts de l'abîme !
Et je lui laisserais faire fleurir en paix
Ce bandeau qu'il m'a pris lorsque je le tenais !
Non , mon coeur ne.sent pas une crainte vulgaire.
Peut-être dans le tout suis-je, moi, nécessaire ?
Mais dût le monde-entier s'effondrer tout sur moi,,
Si je tombe, du moins je veux tomber en roi.
Le croirais-tu, Baal? j'aime, moi, la tempête.
Cette foudre du Ciel qui menace ma,tète,,
Ce rôle de proscrit,et-de.déshérité^
Tout cela plaît encore à mon coeur révolté.
Impose cet orgueil à ton ânie qui tremble.
Je ne suis pas si tendre à punir qu'il te semble.
Relève-toi, Baal, -et revole au.-hameau,,
Tandis que je vais,, moi, réclamer le bandeau.
Ah ! Baal.de l'enfant plein,de ruse et dlaudace
Ton pouvoir,, m'asrtu dit, n'a pu,suivre la trace,
Mais il n'a pas .trompé mes regards-vigilants ;
Ce bandeau, je le.yais,, il est dans Qrléans.
J'y cours, voletoi-rnême et.fais de tellejSor,te
Que dufpnd.de ses;bals la b^nsère;nje,s,or;te.
CnANT I. 2S
Tu sais en ma fureur..-sil/on;.peut avoir:foi,
Si la Vierge en sortait; Bàai , malheur à toi !
Aux voûtes de l'Enfer où'je te fais descendre,
Trois mille ans par les pieds j'ai juré de te pendre;
Et veux que les démons, pour leurs amusements,
T'y transpercent de traits et de ricanements.
Pour les vastes desseins que mon coeur élabore,
11 me faut quatre jours, quatre grands jours encore.
Durant ces quatre jours, garde-la de partout,
Et je me charge après de la Vierge et de tout.
Il dit : et loin du seuil de l'église maudite,
Avec ces derniers mots, le Démon prit la fuite.
Dans les obscurités du parvis éploré,
Le héros de Massoure était seul demeuré.
Soudain son oeil errant à travers les décombres,
Dans le vide d'azur ne vit plus les deux ombres;
Sur la dalle où l'Enfer reposa son pied noir,
Les rayons du soleil étaient venus s'asseoir.
Il sortit aussitôt et, tournant sa paupière
Vers ce côté du ciel où le porte-lumière
Venait de disparaître à ses yeux étonnés :
« Allez, s'écria-t-ii, démons infortunés !
Faites ce que la haine,et le sort vous commandent;
La France de Louis et les cieux vous, attendent. »
1! dit : et pour briser ieur funeste dessein,
De l'espace d'azur il reprit le chemin.
LA JEANNADE
CHANT IL
Louis allait : Lorette, en pompe solennelle ,
Célébrait de Marie une fête nouvelle.
L'airain sonnait, chantait sur les dômes lointains;
Les vents qui, tous les ans, viennent à ces confins
Et de l'Adriatique infestent les rivages,
Avaient,.durant l'hiver, fait leurs pèlerinages,
Avec mai maintenant venaient faire les leurs,
Ancônc et Frossinone et les petites fleurs.
A son tour, dans ces flots de splendidè lumière
Dont le soleil levant dore le sanctuaire „
Louis du haut dès airs descendît vers l'autel.
Le prêtre avait tendu son regard vers le Ciel.
Les orgues murmuraient un suave ramage,
L'encens évaporé montait comme un nuage ;
Vers la croix de l'autel de gros lis s'élevant,
Lui présentaient de l'or dans leurs urnes d'argent.
Ainsi que sous le coup du vent de la tempête
Le peuple, vers l'autel, avait: courbé la tête
Et sur la marche sainte, au moment solennel,
Une femme debout s'appuyait sur l'autel.
Son oeil étincelaitcomme un rayon de flamme.
O bel Ange, dis-nous qu'elle était celte femme?
On dit qu'il en est une au ciel le plus profond
Qui porte un lourd bandeau d'étoiles à son front ;
Que parfois quand le jour à peine se colore,
Des roses et des feux de l'éternelle aurore,
CHAST H. f*
Avec un front dont nul ne fera le portrait, '■%■
Et dans des flots d'azur cette femme apparaît.
Son pied foule la terre errante dans l'espace,
Et sur le front broyé du serpent qui l'enlace,
Et qui sort en sifflant son sanglant éguillon,
D>! sa chaussure d'or imprime le talon.
Des flots de chérubins rapides sur leur aile
Volent, avec des fleurs, en chantant autour d'elle;
Et l'on croit voir, du fond des âges entr'ouverts,
Paraître les anciens de cent peuples divers,
Qui, dans ce monde à peine échappé de la flamme.
Rêvèrent un serpent en face d'une femme.
Là, des sages sans noms, sondant sur un genou
Les incarnations où s'opère Vichnou,
Chantent que Dieu, le temps, l'homme, la terre entière
Et la fécondité, tout doit avoir sa mère.
D'autres qui, sans faiblir, apprirent de leur sort.
Le besoin de la vie, en affronttant la mort,
Mandent au dernier jour des Ases Scandinave»
La Vierge dont la voix doit réveiller les braves ;
Et, dans leurs livres saints où Dieu grava son nom,.
Tous lui montrent des temps l'antique vision.
Parfois aussi, parfois aux heures solennelles,
On dit qu'elle descend des plages éternelles,
Et que plus d'une fois ses bénissantes mains
Ont répandu des fleurs sur le seuil des humains.
Les mortels ont alors, candide sur son trône,
Vu paraître une Ferne, une douce madone
Qui se revêt du jour et d'un air triomphant,.
Sourit et dans ses bras tient un petit enfant.
L'invoquent les marins qui trafiquent sur l'onde,
Ceux qui, ciaignant recueil de cette mer du monde „
28 JEANNADE
Cherchent dans le brouillard de la terre et des eaux
Une étoile du moins qui guide leurs vaisseaux.
Ceux qui faisant au Ciel leur prière suprême,
Rêvent auprès d'un lit, qu'avec son diadème,
Pour sauver leur enfant, il va sortir du mur
Une reine portant une robe d'azur.
A son aspect, les vents se calment et s'appaisent,
Le malade renaît, les passions se taisent;
Tout chante et reconnaît la reine des élus :
Le pauvre, qui tantôt va ne respirer plus,
Croit des cieux désirés voir s'entrouvrir la voûte ;
La lyre d'or l'appelle, il l'entend, il l'écoute ,
Il se lève soudain, il déserte son lit,
Il vole, il suit au Ciel sa mère qui sourit.
Pour ses faveurs, jadis dans la forêt sauvage
Nos ancêtres plaçaient sa souriante image,
Au coin de leur maison ils ciselaient ses traits ;
La piété posait des roses à ses pieds.
Depuis lors les cités et les humbles campagnes
Ont monté son asile au faîte des montagnes.
Là, vont les pèlerins l'appeler tous les jours :
« Dame de Bon-Conseil, Dame de Bon-Secours ! »
Là, des voeux les plus vains on la tue , on l'obsède,
L'un pour une faveur, l'autre pour un remède.
Elle éternellement de ses pieuses mains,
Les reçoit et bénit les voeux des pèlerins.
Mais que vienne à gronder le vent de la tempête,
Que des sanglants combats raisonne la trompette,
On dit qu'elle dépose au coeur des combattants
De son long voile d'or les rayons éclatants ;
Que quand la sombre nuit promène son cortège
Sur le ehaume désert assailli par la neige,
CHANT II.' 29
Avec des yeux de feu, celte femme souvent •«•
Passe au recoin obscur où va siffler le vent.
Autour du noir castel, où ce roi sombre et rude ;
de ses sujets, la nuit, rive la servitude,
Dans ces bouges sans nom où des bandits sans lois
Complotent à leur tour la perte des bons rois,
Surtout près du grabat où le martyr expire,
Avec l'ombre qui vient et tantôt se retire,
Et que la lourde lampe au plafond fait mouvoir,
Brille son oeil de feu, flotte son voile noir.
On dit aussi qu'un jour comme nous sur la terre
Cette femme a mangé le pain de la misère ;
Et ne reçut du Ciel, pour prix de ses vertus >
Qu'un fils, un ouvrier qu'elle nomma Jésus.
Un jour, sous une croix où de son bras sévère
L'intolérance avait cloué le prolétaire,
L'ombre, qui par degré venait et les couvrait,
Pauvre mère, en passant, la trouva qui pleurait.
L'Ange dit : Ah! cessez de sonder le mystère!
C'était elle! c'était la femme du Calvaire!
Celle que dans le Ciel les braves seuls verront.
Devant elle que tout se découvre le front 1
Voici celle au milieu des peuples idolâtres
Qui mène les martyres dans les amphithéâtres!
Des combats des croisés pousse le grand hourra,
Et fixe du même oeil Lépante et Manssoura!
Quand elle vient ainsi dés demeures divines,
Les peuples à sa voix prennent leurs pèlerines,
Ils marchent sur ses pas, ils vont à leur destin,
Leur pèlerine au cou, leur bourdon à la main.
Et tel était l'aspect de la Vierge immortelle !
Et son ombre, ô prodige ! en fuyant derrière elle,
30 JEANNADE
Du parvis de Lorrette éclairait les carreaux ,
Comme ce jour doré qui tombe des vitreaux.
Louis, au seul aspect d'une pareille femme,
Se sentit rassuré jusques au fond de l'âme,
Et pourtant simulant une feinte terreur
Que l'orguilleux héros n'eut jamais dans son coeur,
Sitôt qu'ils furent seuls au fond du sanctuaire :
«D'où vient, s'écria-t-il, ô ma puissante mère,
Ce costume de deuil, cet air sombre et ces pleurs
Si conformes, hélas ! à nos nouveaux malheurs !
Quel Ange prévenant et mes pas et mon zè'e
Vous apporta sitôt la funeste nouvelle?
Dans ces débats secrets dont seul je fus témoin,
Se peut-il que voire oeil ait pu voir do si loin?
Apprenez, apprenez que l'affreuse Angleterre,
Une seconde fois, vient débranler la terre,
Et que déjà le feu de ses canons tonnants
Menace d'engloutir les rempart d'Orléans.
Apprenez que du fond d'un sanctuaire sombre,
J'ai pu voir à travers la nuit et le décombre,
Le monarque inconnu des enfers affligés ,
Et, qui l'eût jamais crû? surprendre ses projets.
Ah? que nous nous trompions, puissante souveraine,
Quand nous croyons que Dieu nous gardait de sa-baine,
Et que le hasard seul, l'entraînant aux combats,
Poussait et dirigeait tous les coups de son bras !
Non, le hasard sur lui n'eut jamais d'influence-;
Rien ne saurait tromper sa funeste prudence ?
Et se cache un dessein savamment concerté
Dans les plus grands écarts de sa brutalité..
Connaissant, dans son coeur, les promesses secrètes
Que jadis à Capet le Dieu du ciel a faites,,
CHANT II M
Il craint que le bandeau du triste Charles six
Ne se fixe à jamais sur le front de son fils.
11 sait tout ce qu'importe au destin de la terre
De ce peuple des Francs le trône héréditaire !
Il sait qu'en le perdant, il perd chez les mortels
L'influence du Ciel, hélas ! et nos autels.
Vainement à Baal de l'enfant plein d'audace
Nous avions su cacher et dérober la trace,
Lui, rien ne peut tromper ses regards vigilants
Il a vu le bandeau caché dans Orléans.
C'est là, devant ces murs, pour ce bandeau de guerre,
Qu'il prétend nous livrer une lutte dernière,
Vaincre le Ciel lui-même, et, dans ses propres fers,
Par la perte des lis, asservir l'univers.
O Reine, ô vous du Ciel et la fille et la mère,
Est-ce quand maintenant vous régnez sur la terre,
Qu'on y verra monter de son enfer perdu,
Ce monstre que jadis Michel seul a vaincu?
Les lis ne comptent plus que sur votre puissance ;
Vous seule désormais pouvez sauver la France.
Savez-vous bien quel est ce Calvin , ce Luther,
Ces hommes et ces noms que rêve Lucifer?
Quel est ce monde enfin et cette nouvelle ère
Que son coeur infernal prépare pour la terre?
Pour prévenir d'Enfer le menaçant forfait,
Parlez, Reine du Ciel, qu'avez-vous déjà fait?
Dites-nous donc quelle est celte femme sublime,
Cette femme des bois dont s'occupe l'abîme ?
Sait-on du moins, durant ces trois ans écoulés
Où l'enfer a caché ses pas ensorcelés?
Qu'a-t-il fait? quel dessein prépara sa colère?
Il nous faut à tout prix pénétrer ce mystère.
32 JEANNADE
Que n'alîez-vous aussi, pour le salut des lis ,
Vous-même, vous jeter aux pieds de votre fils?
De la France saris doute il connaît les alarmes,
Mais connaît-il ainsi votre trouble et mes larmes?
Sait-il qu'au Mans, sait-il que du roi des élus
Lucifer a bravé les ordres absolus?
S'il lui pardonne et veut que la France périsse,
Connaît-il les périls courus par sa justice?
Que dis-je?Dieu n'est pas complice des démons,
Mais son coeur affligé veut que nous le prions.
Que n'en puis-je obtenir pour mon brillant empire ,
Non cette horrible paix que Baal lui désire,
. Mais -, sous étendards levés et triomphants ,
Celle que mon amour souhaite à ses enfants? »
«Hélas ! quel est l'espoir qui console ta peine?
Répondit des élus la noble souveraine.
Faut-il, ô roi, faut-il, que, contre tous les lis,
Ton coeur ignore encor le courroux démon fils?
Et que pour les sauver, dans ce péril extrême,
Louis ne sache pas ce que j'ai fait moi-même,
le les ai défendus > suivis, gardés partout :
Ecoute-moi plutôt, mon fils , tu sauras tout.
Non, sur l'appui que Dieu peut donner à la France,
Il ne faut plus fonder une vaine espérance.
Il est vrai que parmi cent peuples différents,
Le Très-Haut, dès l'abord avait choisi les Francs.
De »e peuple puissant fait, ce semble, à sa guise,
Il aimait, le Seigneur! la loyale franchise,
Et ce joyeux entrain qui luttant, combattant,
Vole à la mort, au Ciel et le gagne en chantant.
« Mais lorsque du manteau des monarques des Gaules
Un maire du palais revêtit ses épaules,
CHANT II. 33
Et qu'on vit succéder sur le pavois royal,
Aux fils de Clodion les enfants d'Hérislal,
Les Leudes étonnés d'Auvergne et de Néustrie
Acclamèrent le roi de la rude Austrasie
Qui, de ces champs de lin, sur ses rochers béants,
Voit passer et blanchir le flot des océans.
Au pacte avec Clovis qu'il fit à la chapelle,
Seul, dans tout l'univers, Dieu seul resta fidèle ;
Dieu seul des étendards flottants devant leurs pas
N'approuva pas l'azur, ne leur pardonna pas.
Mais aux fils de Pépin manquant au diadème,
Lorque l'homme à la «àpe eut succédé lui-même,
Et qu'il ne resta plus d'enfant mérovingien,
Le Dieu du Ciel pleura les enfants de Pépin.
En vain on lui montrait son église sacrée,
Sur ses vieux fondements , tout-à-coup rassurée,
Lorsque à ces fiersNormands que le nord en courroux,
L'ouragan et la mer semblaient vomir sur nous,
Soldat bardé de fèr, coutumier de l'orage,
Hugues vint le premier opposer son courage;
Et du fier gantelet qu'il portait à la main,
Rrisa le front de Thor dans la barque d'Odin.
Alors, sombre et rêveur, et faible comme un homme,
Dieu parlait de Martel, de l'Espagne et de Rome,
DeRollant, des Saxons, de Charles triomphant,
Et son amour partout lui cherchait un enfant.
Tu vois comme à Câpet en concédant l'empire,
Son coeur se réservait le droit de se dédire,
Comme, durant vingt rois, de ce royal destin
Son oracle rendait l'avenir incertain.
Tandis que tout le peuple acceptait sa promesse,
Et couronnait son roi dans des chants d'allégresse,
3t JEANNADE
Il allait, lui ! le Ciel que plus rien ne charmait f
Ecouter dans les champs de vieux airs qu'il aimait.
« C'en était fait! mon fils voulait perdre la France
Les cieux et les enfers étaient d'intelligence.
Mais, moi, je surveillais le cours de leurs courroux,
Les desseins du Démon , je les connaissais tous.
Uu jour, je te dirai quel est ce nouveau monde
Que rêve de l'Enfer la science profonde;
Je te dirai quel est ce Luther, ce Calvin
Que le cruel s'en va donner au genre humain.
Tu sauras contre Dieu , son Eglise et sa mère
Tout ee que de ces noms sa prévoyance espère ;
D'où vient que des Anglais il pousse le lion,
Et l'amour que je dois avoir pour Albion.
Tandis qu'il se cachait au fond de la nuit sombre,
Je ne le perdais point, je le suivais dans l'ombre.
Lorsque de Charles six la raison se troubla,
J'y connus Lucifer, je le vis, j'étais là.
De cette noble race, aux promesses divines,
Hélas ! de tant de rois et de tant de ruines,
A ce trône assailli par l'Anglais triomphant,
Il ne restait alors qu'uu tout petit enfant.
Des révolutions le long flot d'onde amère
L'avait au loin chassé vers la terre étrangère.
J'élevais dans mes bras l'Eliacin nouveau.
Tout l'espoir de la France était dans ce berceau.
C'est lui qui lui devait, au cours de son histoire,
Rendre ses étendards et son antique gloire.
« L'enfant lui souriait; je le pris dans mes bras,
Jusqu'au trône de Dieu j'osai porter mes pas.
Le Monarque du Ciel, en des jours si funestes,
Fuyait le doux séjour de nos plages célestes;
CHANT H. 33
Dans ces prés où jadis il cherchait ses élus,
Depuis tantôt trois ans il me paraissait plus.
Il se réfugiait loin des mondes visibles,
Dans ces lieux inconnus, cachés, inaccessibles,
Où dans l'immensité de son pouvoir divin
Il se repose et vit sans aurore et sans fin.
A son front glorieux l'éternité s'enlace.
Son trône étincelant est dressé dans l'espace.
C'est de là qu'il rêvait, de ce haut trône d'or,
Tous ces mondes vivants qui n'étaient pas encor;
C'est de là que sa voix, fécondant le mystère,
Appela devant lui le soleil et la terre,
De rayons et d'azur voulut les revêtir,
Dit aux champs de germer, à la mer de mugir.
C'est là que pour cacher sa tristesse profonde,
Le Ciel fuyait ; son bras s'appuyait sur le monde ;
Dans des cercles sans fonds à dessein embrouillés,
Les enfers confondus gémissaient à ses pieds.
Le front du Tout-Puissant était sombre et sévère.
Tout autre aurait tremblé ! mais, moi, je suis sa mère !
Moi, quel que soit le front de «on courroux divin,
Je l'ai, pendant neuf mois, porté là, dans mon sein.
Moi, lorsqu'il n'avait plus ni de rayons ni d'anges,
Au puits de Nazareth j'allais laver ses langes.
C'est sous mon pauvre toit que le Dieu demeurait,
Et j'essuyais ses yeux, moi, quand puis il pleurait.
Lorsqu'on me le cloua sur la croix du Calvaire,
Son regard fut heureux d'y rencontrer sa mère.
Je recueillis alors tout son sang dans mon coeur.
C'est mon fils, après tout! moi, pouvais-je avoir peur?
Le nuage du ciel, à qui ma voix ordonne,
Aïe porta dans l'espace en face de son trône.
36 JEÀNNADtf
A ses pieds glorieux je déposais l'enfant.
« Voici des rois des lis le dernier descendant, »
Lui dis-je, « et l'héritier de ta céleste grâce.
« Mes mains l'ont recueilli des débris de sa race ;
« Recueilli pour les Francs et pour des temps nouveaux.
« Lorsqu'enfin connaissant la cause de leurs maux,
« LesFrancs auront chasséde leurs champs,de leurs villes,
« Leurs éternels sujets de discordes civiles
« Et tourneront lès bras vers mon autel sacré,
« Moi, je me lèverai, moi, je le leur rendrai.
« Tous ces maux amassés par leur destin barbare,
« Je Yeux alors , je veux que sa main les répare.
u Mais toi, mon fils, pour tant de princes ses aïeux,
« Qui mouillèrent de sang ton tombeau glorieux,
<( Et, sur le seuil du trône élevés dans ta crainte,
« Firent, dans l'univers, respecter ta loi sainte,
« Pour Louis et pour moi dont il fut le soutien ,
« O mon fils, est-il vrai que tu ne feras rien?
« De ce gouffre où s'en va la France et son histoire
« Sauve, sauve du moins la cause de ta gloire !
« Tù ne peux ignorer à quels enchantements
« Dut le roi Charles six, le fantôme du Mans.
« Veux-tu qu'en se taisant, ta céleste justice
« Des crimes de l'Enfer semble être le complice?
« Jusques à quand bravant tes ordres absolus,
« L'Enfer fera-t-il peur à tes propres élus?
« Et se montréra-t-il aux infernales rives
« Riant et revêtu de tes prérogatives ?
(c Verra-t-on s'accomplir, ô mon fils, ô mon roi,
« Ce que déjà le monstre ose dire de toi :
« Qu'il peut en vain braver ta vengeance sévère,
« Que ton courroux puissant, ta divine colère
CHANT II. 37
« Sur celui qui te sert appesantit son bras,
» Mais qu'elle estdouce à ceux qui ne te craignent pas? »
Je disais : il sourit et d'une voix amère :
« Où vous égarez-vous, ô ma pieuse mère?
« Est-ce vous maintenant qui viendrez m'enseigner,
« Mère, l'art d'être juste et celui de régner?
« Eh ! qu'est donc à vos yeux ma sagesse profonde?
« Suis-je donc à ce point si jeune dans le monde?
« Je sais ce que je dois aux vertus de la cour,
« Et tout ce que les rois me doivent à leur tour.
« Oui, je connais du Mans la funeste aventure;
« Mais le crime fut fait dans une nuit obscure,
« Que faire? à ce démon que sa fureur conduit,
« Je défendis le jour, mais je laissai la nuit.
« Au jeu de l'univers que sa colère escorte,
« Vous savez à quel point son existence importe!
« S'il osait au grand jour paraître aux yeux de tous,
« Enchaînez-le, frappez, c'est votre droit à vous !
« Hélas! dans votre coeur, ô ma divine mère,
« Ce démon vous fait peur, votre peur l'exagère ;
« Mais moi, de ces hauteurs où domine mon bras,
« Puis-je bien m'abaisser et regarder si bas?
« Que venez^vous vers moi, de cette pauvre France,
« Mère, dans vos douleurs, chercher la délivrance?
« Pour la ravir enfin à l'horreur de ses maux,
« Pourquoi vous adresser à de puissants héros?
« Adressez-vous plutôt à son coeur, à son âme,
« Allez! pour la sauver, il suffit d'une femme,
« Ce qui sauve, ô ma mère, un grand peuple abattu,
« C'est le Seigneur encor bien moins que la vertu. »
« Sur ces lis et ces rois, objets de sa colère,
C'est ainsi que mon fils restait dans le; mystère ;
3» JEANNADE
Depuis tantôt «eut ans que je l'implore en vain,
C'est ainsi qu'il se tait et ne me répond rien.
Je descendis du Ciel confuse et désolée.
Et déjà dans les champs de la France ébranlée,
L'Enfer dont le succès excitait le courroux
Jusqu'au fond d'Azincourt s'avançait contre nous.
Pour défendre sa race et sauver son royaume;
L'enfant avait grandi, l'enfant était un homme.
Mais l'Anglais qu'étonnait son nom et sa beauté,
Avait d'un Mche tour surpris sa loyauté.
Pour traiter d'une paix que l'Angleterre infâme
Ne désira jamais dans le fond de son âme,
Dans la tour d'Azincourt ces lâches oppresseurs
Nous avaient attiré nos plus fiers défenseurs.
Dieu ! je compris l'arrêt de la voix souveraine.
Une femme des lis suffisait à la peine.
J'avais à Vaucouleurs et dans le fond des bois,
Une bergère prête à répondre à ma voix.
Elle couvrait de fleurs mon image chérie;
Ses yeux versaient des pleurs au nom de sa patrie.
II sortait de ses yeux d'étincelants éclats.
Je conduisis son ombre à ces sanglants combats.
Soudain dans cette horrible et fumante carrière,
Le Démon vit paraître une sombre bergère,
Qui, tenant une épée et des lis éclatants,
Planait sur les débris et sur les combattants.
La noble vision étonna son audace ;
Il s'arrêta soudain, il comprit la menace;
H crut avoir besoin du secours des démons;
(1 se plongea soudain dans leurs gouffres profonds.
Le croirais-tu , mon fils? c'est dans ce sombre empire
Qu'il se-cache depuis que le monde respire*
CHANT II. 39
C'est là-bas, dans le fond de ces débris béants
Que pour se préparer il est resté trois ans.
Mais puisques au grand jour il ose reparaître,
C'est à nous, ô Louis, de nous faire connaître !
« Puisqu'il sort de l'Enfer, nous-mêmes levons-nous!
Non, il ne suffit plus de repousser ses coups.
Le léopard anglais est sorti de sa tente,
Il veut la lutte, il faut la lui livrer sanglante !
Viens, ô mon fils, allons des canons des tyrans
Et d'un joug odieux délivrer Orléans ;
Allons jusqucs à Reims, ainsi que Dieu l'ordonne,
Sur le front de ton fils déposer la couronne.
Qu'importent les destins qu'en vain nous implorons !
Dieu les refuse, hé bien! c'est nous qui les ferons.
C'est une loi du Ciel par mon fils établie
Devant laquelle il faut que lui-même il se plie :
Que la seule vertu par le don de son fer,
Doit triompher de tout, au Ciel et dans l'Enfer.
Le temps n'est plus du vice et de l'indifférence.
Déjà de toutes parts, les enfants de la France
Y remplissent le temple autrefois déserté;
Puisque le peuple prie, il doit être écouté.
Oui, mon fils, Lucifer l'a dit dans sa colère,
C'est un monde nouveau , c'est une nouvelle ère
Qui va du peuple franc rajeunir les destins,
Et je la sens déjà tressaillir dans mes mains.
Il faut mieux ! ce Démon qui brave ma puissance....
Non-seulement il faut prévenir sa vengeance,
Mais, pour son attentat que le Ciel doit punir,
Qu'il succombe ! lui-même il nous le faut saisir.
Devant mon trône d'or, là, seul devant sa reine,
Je commande, je veux que mon Ange l'amène.
W JEANNADE
Ainsi que tu l'as pu, jusques au fond des yeux
Je veux à mon tour, moi -, contempler l'orgueilleux.
Suivons le saint courroux qui nous mène et nous guide.
Ah ! le sombre Démon veut faire l'intrépide,
Il demande du sang, des combats sans merci.
II faut le mesurer, je suis la guerre aussi.
A l'appel de leur prince et de leur souveraine,
As-tu peur que les Francs ne manquent à la peine?
Et pour revendiquer et défendre nos droits
N'avons-nous pas Gaucourt, Xàintrailles et Dunois?»
« Dunois! que dites-vous? ô Reine de l'aurore,
Dit Louis à son tour, ô Ciel ! vit-il encore ?
Hélas ! où donc est-il ? quels furent ses destins ?
« Va toujours devant toi, dit la Reine des saints.
Là-bas tu trouveras au bord de la rivière,
Sur un rocher glissant, un château solitaire.
Dans l'ombre que la tour dé ce manoir obscur,
Par le pli qu'elle fait projette sur le mur,
Se cache une fenêtre où le soleil qui brille
Ne filtre qu'à travers les barreaux d'une grille.
Jamais du noir cachot rien ne se révéla.
En y plongeant ton oeil, tù verras ; il est là.
« Naguère avant ce temps d'invasion cruelle,
Sur le chemin qui monte à cette citadelle,
Une Vierge aux yeux noirs, aux longs cheveux flottants,
Soutenait un vieillard chargé de cheveux blancs.
Tout l'air du vieux héros respirait la souffrance.
Il n'avait qu'une fille à donner à la France.
L'arbre de sa maison qui pique avec fureur,
Pour tout fruit, à sa mort, n'aurait eu qu'une fleur.
Mais les fleurs au matin encof fraîches-écloses,
On les aime, surtout lorsque ce sont des roses.
CHANT II. 41
Dans ces sauvages lieux que la Vierge embaumait,
Dunois vint jeune encor et Dunois les aimait.
Rosant lui dit un jour d'une voix attendrie :
« Va, mon fils, va venger et sauver ta patrie ;
« Le rosier de Rosant n'a produit qu'une fleur,
« Mais aussi je ne puis la donner qu'au vainqueur.
« Va ! parmi les dangers d'une guerre cruelle,
« Mon fils, je te permets de te souvenir d'elle.
« A la fleur de Rosant si tu peux avoir foi,
« Elle porte bonheur; elle priera pour toi.
« Le croirais-tu, mon fils? sur ce blason antique,
« C'est de ses propres mains, lui-même, Dominique,
« Qui voulut la placer, comme un don immortel,
« De ce rosaire d'or qu'il a reçu du Ciel,
» Et qui dit à Rosant, mon illustre grand-père :
« Garde, vainqueur d'Aibi, cette fleur tutélaire,
« II suffit! des démons le funeste pouvoir
« Contre toi ni les tiens ne saurait prévaloir. »
« Mais lorsque sur les fils de la France étonnée,
Eclata d'Azincourt la funeste journée,
Et cette horribie nuit qui s'en vint à son tour
Ajouter ses horreurs à l'horreur d'un lel jour;
Dans cette nuit, parmi les éclairs, les tonnerres,
Il partit à travers les chemins et les terres,
La cuirasse en débris, pâle, couvert de sang,
Un héros qui montait un puissant coursier blanc.
Le farouche coursier, plein d'une sombre rage,
Humait l'air, hennissait aux éclairs de l'orage.
Sur le puissant coursier, dans ce danger mortel,
Dunois allait, le coeur tourné vers le castel.
Hélas! il ignorait le sort que, tout à l'heure,
Il devait rencontrer dans la sombre demeure.
42 JEANNADE
Un jour du haut des tours le triste châtelain
Vit au loin s'élever la poudre du chemin.
C'est l'Anglais qui venait prendre la forteresse.
Rosant avait son bras glacé par la vieillesse.
Où fuir! il existait, sous ces murs ténébreux,
D'immenses souterrains, profonds, silencieux
Dont Berlhe seule alors savait tout le mystère.
Dans sa retraite sombre, elle entraîna son père.
Là, par d'obscurs chemins et de sombres détours,
Tandis que l'ennemi couvrait le haut des tours
Et s'installait vainqueur dans le castel terrible,
De réduits en réduits, elle allait invisible.
Là, par des soins sacrés et de tendres propos
Sa douceur essuyait les pleurs du vieux héros.
Mais l'homme au cheval blanc , touché par la tempête,,
De ses tristes amis ignorait la retraite ;
Et dans le fond du coeur portant un doux espoir,
11 vint tout droit ouvrir la porte du manoir.
« A l'heure qui planait sur l'enceinte ducale,
Un homme de vingt ans était seul dans la salle ;
Sous une lampe d'or au feu tremblant et doux ,
Et devant un grand livre, il priait à genoux.
Son front, où se lisait une sévère audace,
Des baisers de l'airain portait encor la trace.
Du vieux roi d'Albion c'était aussi le fils,
Le neveu du dernier et l'oncle d'Henri six.
Dunois surpris ainsi qu'à l'aspect d'un fantôme
D'un regard étonné contemplait ce jeune homme.
Richard prit tout-à-coup pour le roi des Enfers
Cet homme qui venait au milieu des éclairs :
« Quel ètes-vous, dit-il, guerrier triste et sauvage
« Qui venez au manoir du milieu de l'orage ?
CHANT II. t$
« Quel est votre pays, votre nom , votre roi ?
<i Que faites-vous ici ? que voulez-vous de moi ?
« J'ai pour roi Charles sept connu par sa vaillance,
« Dit Dunois, j'appartiens au royaume de France.
« Je suis Breton , par là je couperai plus court
« Je reviens de ce pas du combat d'Azincourt.
« Mais, vous-même, au milieu d'une nuit de colère
« D'où vient que je vous trouve au manoir solitaire
« Et que Bertheet Rosant, dont je cherche les pas,
« A mes premiers accents ne se présentent pas ? »
« Seigneur, votre exigence a de quoi me confondre.
« DitRiehard, est-ce à moi, Seigneur, de vous répondre?
« Dans ce manoir obscur, où je règne à présent,
« Ai-je jamais connu ni Berthe ni Rosant?
« Comte, je règne ici pir les droits de la guerre.
« A mon tour, je suis, moi, le fils do l'Angleterre.,
« Et voudrais bien savoir, quand vous m'interrogez,
« Quel est du moins ce droit que vous vous arrogez ? »
« Il dit : l'oeil de Dunois se remplit d'un feu sombre.
Sur ses traits glorieux il passa comme une ombre.
Trois fois il médita dans le fond de son coeur
S'il n'égorgerait point l'infâme envahisseur.
Ce n'était rien pour lui de courir à sa perte;
II ignorait le sort de Rosant et de Berthe ;
Et pour dissimuler son farouche courroux,
Aussi bien qu'il le put, il reprit d'un air doux :
« Vous demandez d'où vient que je vous interroge.
« Et voudriez savoir le droit que je m'arroge.
« En un autre moment, il me serait aisé...
« Mais il pleut, il fait froid , et je suis épuisé.
« Dans de pareils moments où le Ciel les rappelle,
« Les. humains ont assez d'oublier leur querelle
44 JEANNADE
« Et s'entr'aidant, selon la loi des testaments,
« De lutter en commun contre les éléments.
« Est-ce trop exiger de votre humeur farouche,
« Que l'hospitalité d'une modeste couche ?
« Puisque encor d'Azincourt vous ne connaissez rien,
« Vous allez tout savoir, j'ai tout vu , moi j'en viens.
« Le combat jusqu'au soir dura depuis l'aurore,
« Seigneur, pour cette fois vous l'emportez encore.
« Vous amassez sur nous le deuil et le trépas. »
Richard dit : « Que me font ces funestes combats ?
« Fidèle à l'ordre exprès transmis à ma cohorte,
« J'obéis et j'attends, le reste que m'importe !
« C'est Bedford et lui seul, que, contre les Français,
« Les Anglais et le Ciel ont chargé du succès.
« Vous , comte, vous aimez au royaume de Frr.nce
« Dans les droits de vos chefs, cette fière ingérence ;
« Là, vous cherchez un nom dans voire impiété,
« Mais, moi, je n'aime pas, Seigneur, la lâcheté.
« Dans un jour qui devrait vous briser toute l'âme,
« Eh! quoi! vous, en ces lieux vous cherchez une femme!
« Et c'est l'Anglais chez qui le hasard vous conduit,
« A qui vous demandez un gîte pour la nuit? »
« Quoi ! s'écria Dunois plein de trouble et de rage ,
« C'est vous qui m'apprendrez l'honneur et le courage !
« Vous, vousqui vous cachez loin du champ des exploit?,
« Vous, un anglais ! à moi qui m'appelle Dunois !
« A mon tour ce langage a de quoi me confondre ;
« Et c'est moi, fier anglais, moi, qui vais vous répondre.
« Je vous dirai tantôt, s'il vous tient tant à coeur
« En quel nom, de quel droit je parle à l'oppresseur. »
Et disant, à son bras qui rompt et qui se Jève ,
Apparaît du héros le formidable glaive.
CHANT II. 43
Pour la première fois, denses yeuxincertains>
Richard voit que Dunois est teint du sang des siens.
Vers les riches tissus dont la salle est drapée,
Il vole, pousse un cri, décroche son épée ;
Vers Dunois qui l'attend , il s'élance, il bondit;
Tout l'immense castel s'ébranle, et retentit.
Ou accourt: de Richard tous les amis s'empressent.
O Dunois, à vous seul tous les glaives s'adressent!
Et Dunois, de ces coups que l'Angleterre craint,
Brise et contient au loin le cercle qui l'étreint.
Tel qu'un puissant lion assailli sur l'arène
Il va, le combat roule où le lion l'entraîne.
Sitôt que tant d'efforts ont épuisé son bras,
L'anglais autour de lui s'amasse à grand fracas ;
Sitôt que le courroux ranime sa vaillance,
Tout se disperse et fuit le lion qui s'élance ;
Et du castel atteint jusqu'en son fondement
Les caveaux ébranlés raisonnent sourdement.
Ah ! du réduit secret qui la cache et la garde,
Dunois si tu savais celle qui te regarde !
Si tu savais combien le château merveilleux
Pour tes sanglants exploits a d'invisibles yeux !
Mais que peuvent l'amour et les faveurs secrètes
De ces êtres tremblants dans leurs sombres retraites ?
Que peut de ces vieillards le débile secours ?
El l'horrible combat se poursuivait toujours.
On ne sait à qui Dieu promettait l'avantage ,
Qui l'aurait emporté du nombre ou du courage,
Ni combien le combat eût pu durer encor,
Mais un éclat du fer brisa la lamp& d'or.
Dans cette obscurité formidable et peu sûre ,
Le héros devant lui frappant à l'aventure -
4« JEANNADE
Sentit soudain le sol qui sembla s'abîmer,
S'entr'ouvrir sous ses pas, rouler et se fermer.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, au fond du cachot sombre
La lune, en se levant, faisait un rond dans l'ombre
Et, sur un escabeau , s'étalait étendu
Le souper du héros qui l'avait attendu.
« Lors les seigneurs fouillant le castel solitaire ,
S'entredisaient : « Que sert d'en sonder le mystère?
« Non, il n'est aux Enfers que Satan en courroux,
« Pour ainsi s'éclipser et donner de tels coups ! »
Du superbe héros, tombé dans son audace,
Rien aux yeux de Richard ne révéla la trace.
Le mur se montra sourd et le parvis discret,
Le noir castel garda son sévère secret.
Seulement quand la nuit était calme et sereine
Souvent Richard , au loin dans l'ombre aérienne,
Entendit éclater, parmi des chants d'amours,
Un doux éclat de rire et de tendres discours.
Depuis trois ans , au fond du cachot funéraire ,
C'est ainsi que, manquant d'espace et de lumière,
Dunois a vu l'amour consoler son ennui.
Lève-toi maintenant, mon fils, va droit à lui;
Sonde le noir cachot, et si toujours fidèle
Parfois dans son sommeil, parfois Dunois m'appelle :
« Venez, Reine du €1«1 que ma voix appela-! »
Rcponds-lur doucement : « Levez-vous !'je sois là F »
Vous entendant ainsi, dans son sommeil, p'rtit-ôtre
Viendra-t-il, comme un jour, seul 1 devant la fenêtre.
Combien de ces barreaux les obstacles sont vains !
Vous-même, s'il le faut; brisez-les dans ses mains.
J'ai tout vu , de mes yeux , avant de l'entreprendre,
Ihns le coir, delà tour un homme peut descendre;:
CHAKT 11: 47
Mais il faut que son coeur ne suive que sa foi,
Il faut qu'il ait quelqu'un près de lui, vous ou moi,
Et que dans son sommeil son âme immatérielle ,
Plus libre de son corps, ne s'écoute plus qu'elle.
« Partons ! Ce jour est grand, le moment solennel
Durant ce temps, je vais moi-même dans le Ciel.
Une dernière fois, pour nous et pour la France
Je veux du Tout-Puissant tenter la complaisance.
Parmi les choeurs des saints rassemblés dans les Cieux ,
Je veux offrir ma plainte et ma Jeanne à ses yeux,
Et lui faire bénir, par leur douce entremise,
La noble mission qu'en ses mains j'ai commise.
Toi-même ne crains pas de dire aux suzerains.
Aux féaux, aux petits que nous allons à Reims;
Que je vais, s'il le faut, prodiguer les miracles
Et que ma Jeanne doit broyer tous les obstacles. »
Elle dit : et déjà de ce désert des Cieux
L'espace épouvanté s'effaçait devant eux.
Du bout de l'horizon avec un bruit étrange,
Tout-à-coup retentit la trompette de l'Ange,
Qui, pour un grand concile, immense, solennel,
Convoquait sans retard les élus dans le Ciel.
Son accent ébranla les plages de la terre.
On vit des bourgs peuplés , du vallon solitaire ,
S'élancer aussitôt vers le séjour des airs,
Tous ces saints avec nous qui peuplent l'univers;
Et qui, dans tous les temps, sur ce chemin de gloire
Volant au Ciel, volant à la, grande victoire,
Vinrent jeunes encor avec-des yeux brûlants,
Où tombèrent plus lard chargés de cheveux blancs.
Un jour, du fond de l'air qui siffle, sous leurs ailes,.
L'Ange qui veille ou seuil des cités éternelles.
48 JEANNADE
Vit au nord , au midi, de tous les horizons
Monter et s'avancer leurs riants bataillons.
Anxieux, il regarde, il contemple, il admire
Tant de saints réunis dans un unique empire,
Tant de peuples épars qui couvrent l'univers,
Tant d'habits différents , tant de types divers.
Des vierges que Dieu garde aux demeures encloses,
D'un regard souriant, il contemple les roses,
Il admire, d'un oeil qui brille de désirs,
Les traits du fer empreints sur le front des martyrs.
David fait voir ici son diadème austère ,
Là , viennent tour à tour Dominique et Sainl-Pier e
Portant, avec des yeux et des traits arnaigris,
Ce filet de pêcheurs où le monde s'est pris.
De toutes les vertus le Ciel est le domaine,
Son chemin est couvert d'une sanglante arène.
Mais c'est à tous les voeux qu'il ouvre son sillon ;
Jean y mène son aigle et Mathieu , son lion.
A tous l'Ange fait voir la salle du concile,
Cet immense palais qui domine la ville,
Et repose son dôme aux éclatants reflets,
Sur un immense appui de quatre-vingt palais.
Mille escaliers tordus, ainsi que des couronnes,
Y montent, à travers de longs rangs de colonnes
Où le marbre est doré des plus riches couleurs,
Dans des bois d'arbres verts et des forêts de fleurs.
Là, de tous les contours, de toutes les terrasses,
Vers tous les horizons des immenses espaces ,
Le regard voit au loin les dômes se dresser,
Les ardoises briller, la foule s'entasser.
Où sont donc maintenant, trop orgueilleuse Athènes,
Puissante Rome, où sont vos splendeurs souveraines?
CHANT II. 49
Dans vos palais étroits à grand peine ébauchés,
Où sont ces demi-dieux que vous avez cachés ?
Tout ceci fut feâti par des mains immortelles,
Pour des peuples nouveaux et qui portent des ailes ;
Et la main qui fit morts ces marbres décevants,
Est la main de celui qui nous a fait vivants.
C'est lui qui, sous ses doigts prodiguant les merveilles,
Et qui, parlant aux yeux comme on parle aux oreilles,
Fit chanter à la pierre, en accents éclatants,
La prière du monde et l'histoire des temps.
Sur le grand escalier qui contourne et les mène,
Les saints montent ; tantôt la demeure fut pleine.
Mais, en envahissant tous ces gradins déserts,
Le flot des saints grondait comme le flot des mers.
Dans le palais sacré, tout arrive et s'entasse.
L'austérité partout s'y mêle avec la grâce,
Et trouble le repos de ce vaste séjour.
Durant ce temps Louis s'en allait à son tour.
Une heure après, devant le castel solitaire,
Dans l'ombre que la tour jette vers la rivière,
Et vers un bois obscur où la nuit l'enfermait,
Passait, d'un pas rapide, un homme qui dormait.
Louis enfin , fuyant sur son aile rapide ,
Du côté d'Orléans prit le soleil pour guide,
Annonçant d'une voix qui faisait tout vibrer,
L'enfant de Vaucouleurs qui vient la délivrer;
« Et disant : « Levez-vous, renaissantes peuplades !
Le roi vient; hâtez-vous d'allumer vos Jeannades !
Dieu lui rend le bandeau d'où sa main l'exila;
Les beaux jours son t tou t prêts; les nouveaux temps sont là.
LA JEANNADE
CHANT III.
De son côté, l'Enfer, poursuivant la victoire,
Vint, avec le soleil, aux rives de la Loire.
Sur les tours d'Orléans, l'astre du haut:des Cieux
Levait, comme un guerrier, son écu radieux.
Sur les bords de ce flot qui mugit et qui fume,
La ville était éncor à moitié dans la brume,
Et l'immense castel dont un côté reluit,
De l'autre projetait une profonde nuit.
Pour la seconde fois, sur ces rives fumantes,
Le soleil étonné voit de longs rangs de lentes,
Et sur l'eau, dans les champs, les plaines et les prés ,
De nos sanglants combats les terribles apprêts.
Orléans n'était plus cette bergère blonde
Qui jadis, en filant, se mirait dans son onde.
Une lourde cuirace a revêtu son sein,
Et la fille des Francs porte un casque d'airain.
Les coursiers des Anglais, complices de leurs haines,
Ont foulé, sous leurs pieds, les moissons de ses plaines,
Menacé ses remparts de leurs naseaux levés ;
Dans sa Loire orgueilleuse ils se sont abreuvés.
L'étranger a fait peur à ses brebis craintives,
Un long pont de bateaux joint déjà ses deux rives,
Et la vierge admirait de son regard d'azur,
De longs tubes de fer tournés contre son mur.
Un moment, des hauteurs où planent les nuages,
Le Démon contempla la ville et ses rivages ;

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