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La Jupe

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— Allons ! allons ! allons !

Et le Père, grimpé sur le large mur d’enceinte, qui faisait terrasse du côté de la grève, tapait dans ses mains et s’égosillait à rappeler trois élèves, attardés dans les rochers, à quelques trente mètres de là. Mais le vent qui lui plaquait sa soutane aux jambes et la faisait claquer derrière lui comme un drapeau, empêchait sa voix d’arriver jusqu’aux retardaires. On ne percevait aucun bruit, on ne voyait que deux bras qui s’agitaient, faisant de grands gestes, et une bouche qui s’ouvrait aphone.

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Léo Trézenik

La Jupe

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LA JUPE

MESSIEURS
LA JUPE, LA JUPE,
VOILA L’ENNEMI
Souvenez-vous de cela !

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I

AUX JÉSUITES

 — Allons ! allons ! allons !

Et le Père, grimpé sur le large mur d’enceinte, qui faisait terrasse du côté de la grève, tapait dans ses mains et s’égosillait à rappeler trois élèves, attardés dans les rochers, à quelques trente mètres de là. Mais le vent qui lui plaquait sa soutane aux jambes et la faisait claquer derrière lui comme un drapeau, empêchait sa voix d’arriver jusqu’aux retardaires. On ne percevait aucun bruit, on ne voyait que deux bras qui s’agitaient, faisant de grands gestes, et une bouche qui s’ouvrait aphone.

Ils arrivaient pourtant, ayant compris tout d’un coup que c’était à leur intention que le Père faisait ainsi le moulin à vent.

 — Ce n’est pas raisonnable, maugréa le Jésuite, quand les trois jeunes gens furent enfin à portée de la voix. Voilà cinq minutes que les autres sont à la chapelle.

 — Nous n’avons pas entendu la cloche, Père. fit Kerbihan, en train d’enjamber trois par trois les marches de granit creusées dans le mur et qui reliaient le parc à la plage.

 — On vous connaît, vous, ce n’est jamais de votre faute, gronda jovialement le surveillant. Allons ! vite à la chapelle. Je suis sûr que le père Hulin est déjà en chaire.

Ils se hâtèrent, par une petite allée bordée de pins chétifs, d’épicéas rabougris, rachitiques et de tuyas que leur vigoureuse constitution n’avait pas empêché d’être brûlés par le vent âpre qui soufflait du large, neuf mois sur douze.

L’allée débouchait brusquement dans une cour sablée qui s’allongeait devant le réfectoire, vaste, bien aéré, ouvrant ses fenêtres, d’un côté sur la mer, de l’autre sur les quatre cours de récréations : la première division (Rhétorique et Philosophie) là bas, tout au fond, au long de la route de Vannes, une belle cour gazonnée, plantée de tilleuls centenaires ; la seconde division (classe de troisième et de seconde) directement sous les fenêtres du réfectoire, et les deux autres, les classes inférieures, les petits, tout au bout du parc, près de la grève.

Pen-Bock, la maison de campagne des jésuites de Vannes, est en effet pittoresquement située au bord du Morhiban, à deux lieues et demie de leur collège. C’est une promenade, l’été, que les élèves font deux fois par semaine. Les quatre divisions, sur les trois heures de l’après-midi, quand la grande chaleur est tombée, se rendent, à travers la lande inculte semée de roches moussues, ou par les chemins ravinés du Morbihan, à la maison de campagne.

Bain général à l’heure que permet la marée ; puis dîner, dévoré de grand appétit sur les tables rustiques du réfectoire. Et l’on revient, à la brume, le caleçon sur l’épaule, en bavardant par les chemins nickelés de lune.

Mais, aujourd’hui, s’il y avait des élèves à Pen-Bock, ce n’était pas pour cause de promenade générale. Seule, la moitié de la première division se trouvait là. Les philosophes étaient en retraite. Trois jours de méditation tranquille sans la préoccupation des études.

C’était la coutume. Tous les ans, vers le milieu de juillet, quelques jours avant que s’ouvrissent, dans les Facultés, les sessions des examens du baccalauréat, les quatre-vingt philosophes venaient demander l’aide de Dieu pour ce combat décisif, et se préparer à leur entrée dans la vie par trois jours de retraite.

Pendant ces trois jours les philosophes n’étaient plus considérés comme des élevés. On leur lâchait brusquement la bride sur le cou. Et, peut-être pour leur servir de transition, en quelque sorte, entre la grande liberté du lendemain et l’emprisonnement si étroit de la veille, on n’exerçait sur eux, durant ce laps de temps, aucune surveillance. On les laissait libres de circuler partout, à leur fantaisie, dans les cours comme dans les bâtiments, dans le parc comme sur la plage. Ils étaient gamins hier, ils allaient être hommes demain. On les traitait en hommes déjà aujourd’hui. On n’exigeait d’eux que d’assister aux exercices religieux auxquels les convoquait le tintement aigre de la petite cloche qui se démenait au faîte du clocheton de la chapelle.

C’est pourquoi, bien qu’ils fussent en retard, l’entrée des trois flâneurs ne souleva aucune rumeur chez les élèves et n’attira aucunement le regard courroucé des surveillants déjà assis dans leur petite chaire, un peu surélevée au-dessus des bancs, pendant que le père Hulin montait doucement les degrés de la tribune sacrée.

Comme ses deux amis, Kerbihan s’était mis à genoux, puis, sa courte prière faite, il s’installa commodément à son banc, ce pendant que le prédicateur commençait d’une voix grave, assourdie et voilée à dessein, afin d’en garder tout l’éclat et toutes les sonorités pour les « effets » de tout à l’heure :

 — « In nomine palris el filii et spiritus sancti.

Mes enfants, mes amis, Messieurs :

Quid enim prodest homini, si mundum universum lucrelur, anima vero sua detrimentum patiatur ?

Que sert à l’homme de conquérir l’univers, s’il vient à perdre son âme.

Mat. XVI. 26.

L’univers ! N’allez-vous pas demain, tout à l’heure, vous disperser à ses quatre coins ? N’allez-vous pas, au sortir de cette maison qui accueillit et abrita, tant d’années, votre enfance, cette sainte maison qui vous vit et fit éclore doucement à la vie intellectuelle et morale, toujours suivant sa devise, sa magnifique et tant glorieuse divise : ad majorera Dei gloriam ; n’allez-vous pas, par toutes les carrières qui vont s’ouvrir à votre jeune ardeur, marcher à la conquête de ce monde que vous apercevez, à travers le prisme des lointains, irisé de toutes les splendeurs mensongères dont le vêtent vos illusions.

Ah ! il me semble, cet avenir, tout noir, tout gros d’incertitudes, tout chargé de menaces. Je vous vois, disséminés dans toutes les parties du monde en butte aux embûches tendues sous les pas de votre inexpérience. Je vous vois, Messieurs, car je ne veux pas oublier qu’aujourd’hui c’est à des hommes que je parle, je vous vois livrant le grand et terrible combat contre l’ennemi de tous les temps, de tous les jours et de toutes les heures : LA JUPE.

Ah ! messieurs, de quel triple airain il faut que vous ayez le cœur bardé pour ne pas succomber dans cette lutte de tous les instants, contre cet ennemi qui a sur vous l’avantage de toutes ses séductions, de tous ses charmes, de toutes ses attirances !

Ah ! mes enfants. — Permettez-moi, Messieurs, de vous donner encore, de vous donner cette dernière fois ce nom, auquel sont accoutumées vos oreilles et qui est si doux à mes lèvres — mes enfants, mes jeunes amis, en cette allocution qui va clore cette retraite dans laquelle j’espère que vous aurez puisé les forces qu’il vous faut pour affronter demain tous les dangers de la vie, ce que je veux surtout, c’est vous signaler le premier, le plus proche et Je plus terrible écueil tapi sous les fleurs du monde.

Je veux dire LA JUPE.

LA JUPE ! vous la rencontrerez à chaque pas, embusquée à tous les carrefours de votre vie, blottie dans toutes les ombres, dissimulée dans tous les coins. Ses froufrous charmeurs seront une musique pour votre oreille, les couleurs miroitantes de ses failles une joie pour vos yeux, les parfums qu’elle secoue une griserie pour votre cerveau. La Jupe, Messieurs, la Jupe, la Jupe, voilà l’ennemi ; souvenez-vous de cela ! »

Et le prédicateur continua, développant cette thèse en phrases rapides, imagées, d’une couleur saisissante.

Les « philosophes », traités en hommes pour la première fois, écoutaient avec des airs sérieux, impassibles. C’est à peine si un observateur attentif aurait pu surprendre, de-ci de-là, sur quelques visages, des clignements d’yeux gamins.

Kerbihan prêtait une attention extrême. Il ne comprenait pas bien le sens de cette phrase : la jupe, voilà l’ennemi ».

Malgré ses dix-neuf ans et quoique en contact journalier avec des jeunes gens déjà très au courant des choses de la vie, il était resté d’une naïveté absolue. Ses camarades, entre eux, moitié admirativement, moitié en manière de blague, l’avaient surnommé le Saint-Homme. Et, distinction qui en dira et en expliquera long sur son caractère et sur la façon dont il était considéré par tous, il venait, cette année, d’obtenir le prix de sagesse, donné, par les professeurs réunis aux élèves de toute la première division, (rhétorique et philosophie, environ cent cinquante) à l’élève le plus notoirement connu pour sa bonne conduite. Au fond, ce « prix de sagesse » était tout simplement un brevet d’estime donné à la fois par les professeurs, les surveillants, et, ce qui en doublait le prix, les camarades.

Kerbihan avait à ce point l’estime des autres que, lorsqu’il s’approchait d’un groupe où se tenaient des propos quelque peu licencieux, on s’y taisait d’un commun accord, par respect pour son invraisemblable innocence. Il en était résulté qu’à dix-neuf ans, Kerbihan n’aurait pas compris un traître mot au Chariot s’amuse de Monsieur Bonnetain, et qu’à fortiori la « femme » était pour lui lettre close.

Cette sortie du père Hulin contre la jupe l’avait donc laissé tout songeur. Aussi, l’homélie terminée, Kerbihan fut-il parmi les premiers qui s’égayèrent sur la plage, à travers le goëmon glissant et les petites flaques d’eau où s’ensablent, avec des airs effarés, les petits crabes noirs, et où se dissimulent, dans les fentes rocheuses, les savoureuses palourdes. Il courut mettre sa rêverie à l’abri d’une roche familière assez éloignée, et au pied de laquelle venait moutonner la mer montante. Il avait évité jusqu’à Malterre, le confident pourtant des jours mélancoliques. Et, le dos dans une anfractuosité, l’œil perdu au large, il se prit à promener son regard au long de ses années écoulées, dans la brume desquelles quelques points précis, d’un dessin ferme, émergeaient parmi le flou des lignes et le vague des lointains.

Il lui semblait être sur une haute montagne et voir s’étager, comme autant de collines, les crêtes onduleuses de ses années. D’abord les premiers plans se dessinaient nettement, très en relief, pleins de détails ; puis les lignes devenaient empâtées, troubles ; et enfin, là bas, proche de l’horizon, les fonds, à peine distincts, s’estompaient, tenus, baignés d’une sorte de vapeur flottante, d’un vert bleu très indécis, confondu presque avec les tons pers du ciel.

Brusquement, un souvenir lui vint. Il pensa que c’était peut-être la première sensation du moi qui se manifestait en lui. Il était si enfant que sa mère le portait encore dans ses bras. Il était en chemise, elle venait de l’arracher plein de sommeil à son berceau et l’avait apporté dans une chambre où des ouvrières à la journée tiraient l’aiguille, le nez sur leur ouvrage. Et dans son impudeur superbe de mère, glorieuse de la beauté de son fils, Madame Kerbihan troussa la chemise du gamin, découvrant aux ouvrières souriantes les fesses dodues du marmot, avec ce cri d’orgueil :

 — Comme il est fort, mon gars !

Il se rappelait encore qu’il en fut très indigné, vexé même, en quelque sorte. Preuve que déjà des idées remuaient en lui.

De son enfance, passée à gaminer, par monts et par vaux, avec des galopins de son âge, rien de bien saillant ne lui était demeuré dans le Cerveau. Il se voyait vaguement allant à l’école, du village, et ne prenant souci que d’une chose tout le temps que durait la classe : de la marche du soleil le long d’un des côtés de la grande fenêtre, près de la chaire. Quand l’ombre affleurait le gond d’en haut de la persienne, il était midi. La cloche sonnait, amicale et joyeuse. Et quelle envolée par la porte ouverte, quelle dégringolade par le grand chemin, le long du champ de foire, et quelles bonnes parties de billes sur les longues dalles de la place du marché.

Aussi comme ils étaient longs les jours sans soleil ! Plus d’horloge ! L’ennui.

C’est peut-être de là que lui vint sa noire mélancolie des jours de pluie.

Sa première communion arriva. Il avait beau chercher, aujourd’hui, à se rappeler quelle formidable impression avait produit sur lui la première visite de Notre-Seigneur, quelle secousse d’émotion il avait ressentie quand « son Dieu », avec l’hostie, lui était descendu dans l’estomac, un seul détail lui revenait ; un détail bête. Il se rappela que cela avait failli lui faire prendre la religion en grippe... Le soir de sa première communion, à Vêpres, il avait dit l’acte de Renouvellement des vœux du baptême. C’était l’usage Le vicaire choisissait les plus intelligents parmi les jeunes communiants, ceux qui avaient le plus d’aplomb, et leur apprenait à chacun « un acte » qu’ils récitaient, le grand jour arrivé, devant toute l’église, attentive et béante d’admiration. Lui, avait eu l’acte de Renouvellement des vœux du baptême » à dire, le plus long, celui qui exige le plus de mémoire.

Il se voyait encore, grimpé sur les fonds baptismaux, tourné de trois quarts vers la grand’nef, et déclamant de sa jeune voix glapissante l’acte, démarqué des livres de messe, par le jeune vicaire, amoureux des belles phrases.

Il avait eu un tel succès, auprès des commères qui s’en revenaient de Vêpres, en jabotant sa gloire, que le lendemain, à un repas de famille donné par ses parents à l’occasion de cette grande fête, un cousin de la campagne, au dessert, le supplia, entre deux chansons de dames, de réciter son acte.

 — C’est ça ! cria toute la tablée en chœur, Georges va nous réciter son acte. Si vous saviez, ma chère, comme il déclame bien, ce gamin-là !

Bon gré mal gré, bien qu’il s’en défendît, trouvant ça imbécile, il dut monter sur sa chaise et dégoiser, toutes les têtes tournées vers lui, la phraséologie sainte de la veille. Des battements de mains l’accueillirent, et des compliments plurent lorsqu’il eut fini.

Il eut, en se rasseyant, la sensation d’avoir fait là quelque chose d’indéfinissablement répugnant à la distinction et à la délicatesse native de son goût et de son esprit. Sa piété en fut déplorablement influencée longtemps, ainsi que son affection pour ses parents qui avaient toléré cette exhibition ridicule.

Comme il allait avoir douze ans, on le confia au vicaire du bourg qui voulut bien se charger de lui montrer les premiers éléments du latin. Un matin, en entrant dans la chambre du professeur, Georges le trouva, en bras de chemise et en pantalon, en train de se raser à sa fenêtre. La vue du vicaire sans sa soutane lui causa une impression pénible. Il s’était toujours imaginé que les prêtres n’étaient pas des hommes comme les autres. Il fut autant émotionné de ce spectacle que si ses yeux brusquement s’étaient reposés sur quelque photographie obscène.

Quand, au bout de deux ans de latin, Georges fut, de l’avis du vicaire, reconnu assez fort pour entrer en quatrième, on le mit aux jésuites. Ses parents avaient choisi le collège de Vannes à cause de la proximité de la mer.

Il se voyait encore, arrivant sur le soir à l’Hôtel du Dauphin, tout grouillant déjà d’un remuement de parents et d’élèves, à cause de la rentrée. A la table d’hôte il fit une connaissance. Son voisin lui déclara se nommer Luc Malterre, et entrer aussi chez les jésuites, dans la classe de quatrième.

 — Si vous voulez, dit Georges, — le cœur horriblement serré à la pensée que demain il allait être seul, abandonné de sa mère, dans la grande prison blanche du collège, — si vous voulez, nous serons amis, je ne connais personne au collège.

 — Moi non plus, répondit Malterre, un joli adolescent blond, aux yeux clairs de flamand. Je ne demande pas mieux que d’être ami avec vous.

 — Je n’ai pas faim, murmura Georges, j’ai tant de chagrin.

Et il constatait avec étonnement l’aisance des autres élèves, qui se reconnaissaient bruyamment à mesure qu’ils arrivaient, riaient entre eux, se secouaient les mains avec des mines d’hommes et des bonjours joyeux, pendant que les mères, en grande toilette, accrochaient leurs chapeaux aux patères de l’immense salle à manger, et, cambrées élégamment devant les glaces, replaquaient quelques mèches folichonnant hors de leur chignon savamment échafaudé.

Une sorte d’angoisse singulière, et comme inexplicable, étreignit le cœur de Georges, lorsqu’il vit que, seules de toute la table d’hôte, sa mère et sa tante avaient gardé leurs chapeaux pour manger. De pauvres petits chapeaux tout honteux du voisinage des gainsboroughs, de plates petites capotes de province, toutes noires, toutes simples, sans une fleur, sous lesquelles les regards rieurs des autres élèves devinaient, et raillaient, de modestes petits chignons sans torsade orgueilleuse et sans fausse natte achetée chez le coiffeur en renom de la grand-ville.

Georges ne put s’empêcher d’établir comme une comparaison, bizarre, mais évidente, entre lui et ces pauvres chapeaux qui détonnaient. Il vit là comme un présage de ce qu’aurait à souffrir son impressionnabilité native dans ce collège où presque tous les élèves appartenaient à la vieille noblesse bretonne, et ne manqueraient pas de faire sentir au fils de roturier la distance qu’il y avait entre lui et les fils des preux.

Maintenant qu’il était arrivé à la fin de ses études, Kerbihan sentait encore les larmes lui monter aux yeux en songeant aux multiples et cruelles brimades dont il avait été victime dans le commencement, parce qu’il avait ingénuement avoué à un camarade, qui lui demandait ce que faisait son père : « qu’il était marchand de nouveautés ». Combien de temps le sobriquet de calicot avait-il douloureusement retenti à ses oreilles, glapi, en manière d’injure, par les cancres, fils des croisés, qui ne pouvaient pardonner au fils de paysan d’être le premier de sa classe.

Il y en avait un surtout, Henri de la Royautaye, une brute et un indécrottable paresseux, qui avait mis contre lui, pendant les premiers mois, une animosité si opiniâtre qu’à l’heure actuelle, Kerbihan ne lui avait pas encore pardonné.

Au fond, Georges avait fini par être après tout reconnaissant à ses camarades de ces difficultés du début, car le résultat en avait été excellent pour lui. C’était en effet dans le but d’arriver à s’imposer, à la longue, qu’il s’était mis à travailler avec acharnement.

Et il y était arrivé. Jusqu’en seconde il s’était maintenu dans la première moitié de sa classe ; mais en Rhétorique et en Philosophie il avait enfin conquis les toutes premières places, en même temps que l’estime de ses camarades qui avaient fini par rendre justice à sa valeur intellectuelle ainsi qu’à la supériorité de son caractère.

C’est ainsi que le « calicot » était devenu le Saint-Homme ».

La voix de Malterre arracha brusquement Kerbihan à sa songerie. Il venait lui rappeler que c’était jour de confession générale.

 — A qui vas-tu ?

 — Au père Hulin, répondit Kerbihan.

 — Moi aussi. Nous ferions bien d’y aller maintenant, il y aura moins de monde.

 — Comme tu voudras.

Et les deux amis se dirigèrent vers la maison. Au-dessus d’un long rez-de-chaussée, divisé en plusieurs pièces — salle de billard, salon de lecture et de conversation, petit réfectoire à l’usage des pères, — une vingtaine de chambres ouvraient leur unique fenêtre sur la grande cour sablée, et, sur un étroit corridor intérieur, leur petite porte en sapin verni placardé du nom du locataire.

Lorsque les deux amis arrivèrent devant la chambre du père Hulin, ils trouvèrent le corridor encombré d’une demi-douzaine d’élèves qui attendaient leur tour, les uns plongés dans leur eucologe, les autres, les bras croisés, immobiles et silencieux, dans l’attitude du recueillement, Kerbihan et Malterre prirent une chaise et s’assirent à la file. Puis Georges tira de sa poche une imitation de Jésus-Christ, son livre favori, et se mit à lire lentement ce poème grandiose, strophé dans un latin d’une couleur si intense.

De temps en temps la porte du jésuite s’ouvrait, un élève sortait, un peu rouge, mais le visage rayonnant comme celui de quelqu’un qui vient d’achever une corvée pénible.

Enfin ce fut à Georges de passer.

En pénétrant dans cette chambre, Kerbihan éprouva une sensation singulière dont il ne put définir la nature. Était-ce le froid de la pièce qui l’impressionnait ? A droite, un petit lit de fer, dans une sorte de renfoncement qui faisait alcôve. Au-dessus, pendu au mur blanc, un grand crucifix aux bras tordus sur une croix noire. Une fenêtre. A côté, un fauteuil où était assis, le visage à demi caché dans sa main gauche, le père Hulin. Tout contre lui un prie-Dieu en bois brut. En face une petite table avec, dessus, un bréviaire recouvert de drap noir. Et c’était tout.

Le père leva la tête et voyant entrer Georges, le dévisagea une seconde de son petit œil gris, lui désigna le prie-Dieu d’un geste qu’on sentait machinal à force d’être habituel, et reprit sa position.

Le jeune homme fut pris d’un malaise inexprimable.

Jusqu’à ce jour, la confession s’était toujours présentée à lui comme un devoir assez rigoureux mais accompli dans une ombre discrète. C’était le soir, d’habitude, que l’on se confessait. La nuit épaisse, dans laquelle était plongée la chapelle, était à peine déchirée par la lueur tremblotante de la veilleuse du sanctuaire. On se glissait, sous le rideau vert, dans un trou noir. Une voix chuchotante filtrait d’un grillage au travers duquel on n’apercevait que vaguement une forme blanchâtre. On avouait ses fautes avec d’autant plus de franchise qu’on était en droit d’espérer que le confesseur ignorait qui parlait.

Cet agenouillement en pleine lumière dans cette chambre petite, éclairée brutalement par une immense fenêtre, lui amoindrit en quelque sorte, en le dépoétisant, l’acte si catholique de la confession. Il eut, une seconde, cette impression peu orthodoxe que c’était un homme qui allait s’agenouiller devant un autre homme. Aussi les quelques pas qu’il avait à faire, de la porte au prie-Dieu, lui parurent-ils pénibles au delà de toute expression. Il lui sembla qu’il marchait longtemps et gauchement, comme si ce qu’il faisait eût été un rôle et qu’il ne l’eût pas su. Et quand, les genoux sur le bois, il prononça la formule sacramentelle : « Mon père, bénissez-moi parce que j’ai péché », il eut encore cette pensée qu’il répétait cela sans conviction, par simple habitude, comme une leçon apprise.

Cette impression toutefois passa vite, à mesure qu’il défilait l’énumération de ses fautes que sa conscience scrupuleuse voulait très détaillée.

Quand il eût fini, le père Hulin lui demanda, en étouffant à demi, de sa main droite, un bâillement discret, s’il n’avait plus rien à lui dire.

Kerbihan répondit que sa confession était terminée, mais qu’il avait un conseil très important à lui demander.

 — Parlez, mon enfant, fit le jésuite, je vous écoute.

 — Mon confesseur m’affirme, depuis deux ans, que j’ai la vocation religieuse, et il m’engage, une fois mon baccalauréat passé, à entrer chez les jésuites. Je ne sais trop ce que je dois faire. Je ne vois pas trop clair en moi et c’est pourquoi je m’adresse à vous, mon père, en dernier ressort.

Le père Hulin sourit doucement.

 — Il m’est difficile, mon enfant, de trancher ainsi ex-abrupto une question aussi délicate et aussi grave. Votre confesseur, qui vous suit et vous connaît depuis longtemps, est plus apte que moi à décider. Pourtant, il est si facile de se tromper en l’espèce que je ne saurais trop vous recommander la plus grande circonspection avant de vous engager. Ecoutez, il est un moyen bien simple de vous mettre à l’épreuve... Quelle carrière comptez-vous embrasser au sortir du collège ?

 — La médecine.

 — Eh bien ! mon enfant, allez passer un an au quartier latin... Si, au bout de ce laps de temps, — qui vous permettra d’ailleurs de voir clair dans votre âme — vos velléités de vocation religieuse persistent, venez me retrouver,

 — je prêcherai en juillet prochain la retraite aux philosophes de la rue Lhomond — et nous en reparlerons.

 

Huit jours après, Kerbihan était reçu bachelier à la Faculté de Poitiers.

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II

MADAME SANY

Bachelier !

Ce fut tout un événement à Cormenon-La-Tour.

 — Vous savez, ma chère, le fils Kerbihan est bachelier !

La nouvelle fit en un clin d’œil le tour de Cormenon. Il est vrai que le tour en est assez bref. A peine si le facteur met trois quarts d’heure à faire sa distribution de lettres et de journaux.

Au reçu de la bienheureuse dépêche, Madame Kerbihan n’avait pas résisté à la joie d’aller « conter la chose »à Madame Poirier, une vieille amie, laquelle s’extasia :

 — Bachelier ! à dix-neuf ans ! comme c’est gentil ! Et comme vous devez être heureuse, Madame, d’avoir un fils qui vous donne autant de satisfactions... Mais, vous m’excusez, n’est-ce pas, j’allais sortir.

Elle n’allait pas sortir du tout, la bonne commère, elle était bien loin d’y penser avant la « nouvelle », mais, maintenant, elle voulait être la première à l’apprendre à Madame Velin. la femme de l’apothicaire, et à la mère Carier, cette vieille pie-borgne, qui s’est retirée des affaires, après fortune faite, et qui passe son temps, sur son trottoir, assise dans sa petite chaise, à tailler des bavettes avec le chapelier d’à côté.

C’est si bon d’avoir à raconter quelque chose que personne ne sait encore.

Et voilà la bonne dame Poirier qui se dépêche, et trottine, en soufflant un peu.

Elle jette un coup d’œil en passant à travers les bocaux de la pharmacie pour voir s’il y a du monde. Personne. Je veux dire pas de clients, car madame Velin est là, derrière son comptoir, qui pilone, à grands coups de bras, dans un mortier de marbre. Car Madame Velin ne dédaigne pas de mettre la main à la pâte.

 — Bonjour Madame Velin, ne vous dérangez pas, faites vos petites affaires.

 — Ah ! c’est pas pressé... passez donc au salon

Et tout de suite on se déboutonne :

Eh bien ! qu’est-ce que vous dites du fils Kerbihan ?

Il y a donc du nouveau !

 — Comment ? vous ne savez pas !

 — Mais non, je ne sais rien, je ne bouge pas de mon trou, vous le savez bien.

 — Oh ! mais, que je vous conte donc ça.

Et l’on rapproche les fauteuils, et l’on s’installe, en tapotant ses robes.

 — Figurez-vous que le facteur vient d’arriver....

Et tout au long, avec un luxe de détails oiseux : description de la couleur de la dépêche, de la façon dont sonne le facteur... Madame Kerbihan lit l’adresse... c’était bien pour elle... elle décachète...

Et patati, et patata. Bref, on conclut :

 — Reçu, ma chère dame, avec la note bien !

 — Et la mère Carier qui ne sait pas ça.

 — Vous en êtes sûre ?

 — Mais puisque c’est moi la première à qui Madame Kerbihan l’a dit. Aussi j’y vais de ce pas.

 — Attendez-moi, je mets mon chapeau et je vous accompagne. Je veux être là pour l’entendre faire ses hêll... la !

Quoi faire, en effet, à Cormenon-La-Tour, si l’on ne bavardait pas ?

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