La lecture et le lecteur / par Louis Bondivenne,...

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Dupont (Paris). 1876. 1 vol. (152 p.) ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1876
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ÉTUDES CRITIQUES SUR L'ENSEIGNEMENT PUBLIC
LT? f^i m TT "p "Tl
Jji U 1 U 11 JLJ
KT I.K
LECTEUR
i' \ u
. Louis BONDIVJENNE
lll'.u'iiUl' ilMdNll I'IM II I 'iVMItn | H IN IMII \1 A IIU'Î
i,rs iii.mr.s in: i\ II;I.IIIII. i, i.im.i i.i M>\ I.NSI.ICM.MKM. —
i.i.s AU in n^ M i.irr.s nvvnu.is. - i i.s i III'SAIIU s-i.nni;rn* UT
i.urns l'fiii.u.MioNs. - ir.s soin u.s Di' iMioi'Ac.VN'tii: I.T r.i.rus
ni vi.ootr.s. — i,i.s iiiiii.uiTiii.uris' ropi i.iiiir.s, ' ,
PARIS
UBIUlllIlï ADMIMSTIIATIVK KT GMSSIQUIÏ l)li PMJJv tyjPQNT
il, nui-: ■iKVx-.i.vcori'rt-norssKAu, i ^ l-^^***^
1870
l'AlUH, IMI'HIMKIUK ADMINISTliVI'IVl' IU-: l'Al'l, Ilirpo.NT
'il, nui. JKA^-.iA'*."^i'i'- -IIIII*"*-! \i , 41
LA LECTURE
ET
LE LECTEUR
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
lissai sur l'Inutrnctton primaire (4807).
' '"liiï chapitre a ajouter a l'éducation. — l/lnltlatlve
i:' Individuelle (1869).
■ '.'•■ i
'\ im société nouvelle cl l'éducation (1871).
Exposé; par demandes «*t par réponses» de* droits
et de» devoirs de l'homme en société (18*70).
1/éducntlou de la femme et son rôle dans kl société
(1874).
LA
LECTURE
KT Mi
LECTEUR
PAU
Louis BONDIVENNE f
lll'ir.KOUK CANTON AT. l'O'Jll i/lNSTHUCTION l'MMAinti
l,os roglos <Io la lootm-o. — où ollos s'nppronnont ot sous log nuspicos do qui
so l'orino lo loetour. — 1,'ocolo ot so» onsoignomotu. — Los autours ot leurs
ouvragos, — F.OH llbrairos-odiiotirs ot lours publiontiona. — Los sociôtôs do
propagande ot louis catnloguos. — J.os blbliothoquos populniros.
PARIS
UBIUIRÏR ADMINISTRAT! VU ET CLASSIQUE DR .PAUL DUPONT
41, HUK JEAN-JAGQUES-nOUSBRAU, 41
1870
PRÉFACE
L'homme est toujours ou éducation, parce qu'il est tou-
jours on voie de développement. S'instruire est pour lui
vivre; et cet état est le sien depuis le berceau jusqu'à la
tombe.
A tort croit-on que l'éducation commence à la sixième
annéo pour se terminer à la treizième, s'il s'agit d'études
primaires; à la dix-huitième, si aux études primaires s'a-
joutent les études secondaires : l'éducation no connaît pas
des dates si arbitraires ni si rapprochées ; ello est illimitéo
dans le temps et inintorroiiîpue par son action. Variables
en sont les formes, selon les époques ; autrement se forme
l'enfant, autrement l'adulte. En grandissant nous changeons
do maîtres; au professeur qui parle succède lo livre qui
raconte, et au moniteur du dehors fait place le conseiller
du dedans ! il y a toujours quelqu'un qui nous enseigne
et qui nous dirige, ne fût-co que nous-môme,
Si je n'ai pas dit co qui est, j'ai dit co qui doit ôtre. Lu
— VI —
progrès, le progrès incossant est dans notre destination ; co
, quo Dieu nous a faits, restons-le. En travaillant sans dis-
continuer à nous perfectionner intellectuellement, nous
obéissons à une aspiration naturelle, et nous nous honorons
nous-mêmes après avoir éjtô honprés par le Créateur :
noblesse oblige, • . i ■ i ■
Comparer l'esprit au corps serait peu justo. Le corps a
une période de décroissance comme une période do crois-
sance ; aussi inévitable est la diminution de ses forces que
l'augmentation en était cortaine. L'osprit, lui, ne s'use pas ;
lp temps, s'il est bien employé, ne sert qu'à le fortifier.
Comment n.pus renouvellerons-nous s.ans ç.es.so f L,irp en
est je, moyen ; }a lecture onr>pt}pn|; en nqus |q yie |nte.||e,ç-
tuellp e.| en $\&#$ cp^tin^^ernejit l'horizon,,
Delà lecture dôpond notro sort comme êtres intelligents, ;
tftt'flB.Ha qui lu rendra fru^upuse ? C'ps.t ce, que, jo me
proposa ijp rpo^erchor..
L'éoole seru, apji'ès quelqups considérations sur. la locture
et ses rôglos, le premier et lp pius. important objet dp mo,n
exarnon; car. ello est la mère de toute, instruction, de cxUlo
quJon se donno à soi-même aussi bien que dp PPHP. qu'on
reçoit : à l'instituteur, en. effet, inconibe lo soin dp p.vé-
parpr et d'assurer l'avenir, Le présent, qui spmblo être son
lot exclusif, n'est, a bien voir, que la moindro partip dp sa
tâche ; s'il sait comprendre et s'il a le. courage dp rpmplir
tous ses devoirs, l'âge mûr lui devra encoro plus que l'on-
fanco.
Une oeuvre pédagogique ouvre la série des travaux; à en-
— VII —
trpprpndre en vue de la lecture menant à l'instruction, Elle
accomplie, viennent les auteurs, les éditeurs, les libraires,
les propagandistos, — sur losquels j'aurai à exprimer mon
opinion, — et les efforts de tous seront couronnés ; la
Bibliothèque populaire, lour création commune et leur titre
a la reconnaissance publique, répandra à flot les lumières,
parce qu'elle s'adressera à dos locteurs intelligents et sô-
rioux.
Louis BONDIVENNK.
Orgelot (Jura), mai 1870.
CHAPITRE PREMIER,
La lecture et le» fruit» à en recueillir.
Le livre n'est pas noire premier instituteur; mais
s'il n'a pas commencé notre instruction, il la continue
et il l'achève,--autant qu'elle peut être jamais achevée.
Une fois que nous nous sommes mis sous la direction
de ce maître intellectuel, il ne nous quitte plus; il est
toujours à nos côtés, efil nous parle sans cesse. Il
nous raconte le passé, il nous montre le présent, et il
nous dévoile l'avenir. Il fait passer sous nos yeux les
hommes et les choses. De qui et de quoi ne nous entre-
tient-il pas? Son domaine est l'univers; tout est de sa
compétence; tout relève de sa juridiction. Et quel ai-
mable professeur ! il ne nous fatigue ni ne nous ennuie.
Ses leçons sont comme nous les voulons, courtes ou
- 10 —
longues, à notre gré; au moindre signe, il se re-
tire et il ne se présente de ribuveau que quand il est
rappelé : il est à nos ordres. Sur un seul point, il re-
vendique l'indépendance; il dit ce qu'il pense, il con-
serve son franc-parler, qu'en cela il nous plaise ou ne
nous plaise pas. Nous sommes libres do l'écarter; mais
il se refuse à revêtir la livrée de nos passions. La vé-
rité est sa loi, là 'sincérité sà^èglèî En ce qui est des
formes, il n'en repousse aucune ; volontiers il se con-
forme à nos goûts et à nos habitudes. Qu'il nous
instruise, c'est son unique objet; il le fera en nous
amusant ou en nous intéressant. D'un tel pédagogue,
qui so plaindrait? qui ne lui confierait le soin d'orner
son esprit et de l'enrichir des connaissances dont il a
besoin?
Tous, nous aimons le livre. Profitons-nous de ses
enseignements ? Assez peu : nous lisons sans beaucoup
de..fruit, parce que nous lisons sans, application..
11 n,'esj pas une lecture qui, faite avec réflexion, ne
puis.se et #e doiye nous être utile. *■»- Elle a été entre-
prise sans vues bien arrêtées, pour elle-m^me; soit.
Un esprit judicieux fait servir à son instruction môme
cette lecture. S'il a un but particulier à atteindre, il
saura en temps et lieu y arriver en prenant le chemin
qui y conduit en droite ligne, mais il ne réserve pas ex-
clusivement pow cette destination l'usage de ses forces
intellectuelles \ il lit quelquefois pour son plaisir, et
quoi qu'il lise, faisant acte d'intelligence» il veut tirer
profil de l'occupation ou do la distraction è laquolle il
s'abandonne.
—11 -
Quand on lit, il est sage sans doute de choisir des
ouvrages bien faits, — bien pensés et bien écrits, *—
mais il n'en est guère qui, lus convenablement, ne nous
instruisent. Le moins bon, entre ceux qui ne sont pas
indignes de l'impression, ne laisse pas que de conte-
nir un certain nombre d'idées qui se recommandent à
nous; tâchons de les trouver, et, saisies, de nous les
approprier. S'il arrive que l'ouvrage que nous avons
en main soit tout à fait défectueux, il nous rend un
autre service ; il nous force à nous replier sur nous-
même et à chercher dans notre propre fonds ce qui
manque dans l'auteur. Je ne sais s'il y a une meilleure
manière de philosopher avec soi-même : le non-moi
aide au moi à s'affirmer et à se discuter. L'écrit im-
moral lui-même, si par hasard il tombe sous nos yeux,
produit souvent en nous un résultat avantageux : voyant
le mal, on s'indigne, ot, sous l'impression du dégoût,
on prend dans son for intérieur un de ces engagements
qui attachent irrévocablement au bien. Tout livre, de
quelque nature qu'il soit ot quel qu'en soit le mérite,
a un côté par lequel il peut contribuer à notre éduca-
tion intellectuelle et morale ; co côté, il faut l'aperce-
voir, le reconnaître ef savoir en bénéficier.
CHAPITRE IL
Comment la lecture s'Imprime dnns l'eoprlt.
Dans la lecture, il se fait chez celui qui s'y livre un
double travail, l'un remarqué et voulu : on a un but
devant soi et on s'y voit marcher ; l'autre, inconscient
et latent : on s'enrichit, on progresse sans le savoir, du
moins sans y penser. Çendons-nous compte de ce qui
arrive.
Lorsque nous lisons, les idées que contiennent les
pages qui passent successivement sous notre regard
n'ont pas même destinée : les unes, plus légères,
s'évaporent ou ne laissent qu'une trace imperceptible ;
les autres, plus denses, tombent au fond de notre esprit
ot y forment une couche intellectuelle. Si ce sont des
— u —
émotions que suscite le livre, les impressions ressen-
ties ne s'éteignent pas non .plus en totalité : quelques-
unes, les plus fortes, survivent à l'ébranlement général
et s'incorporent en quelque sorte à nos organes. Ce
travail interne a lieu à notre insu; nous n'y contri-
buons pas par un acte immédiat et aperçu, mais nous
pouvons et devons le préparer, le rendre possible ; à
cette condition seulement'^ il sera vrai de dire que le
bien nous vient en dormant. Donnons à notre esprit
des forces attractives, et, de lui-même, sans notre par-
ticipation directe, il reconnaîtra l'aliment qui lui con-
vient, le prendra et se l'assimilera.
Une foule de personnes se plaignent de lire sans
rien retenir : je le crois 1 tien; oht-eïïès préparé leur
esprit à recevoir et à conserver? Elles sont, suivant
leur expression, comme un tube ouvert par les deux
bouts ! ce qu'elles disent est vrai, mais se sont-elles
jamais demandé pourquoi? La raison en est qu'il n'y
à pas tin ftfemletf s'édinient qui serve de fond et sur
lequel puissent se 1 tMptâef lès nouvelles couchés ; il en
éêfàlt autrement si un noyau préexistait. Raippèlons-
nous l'histoire si tfohnûe de la boule de neige, du la
maxime économique : Il n'y a que le premier écu qui
coûte à gagner, les suivants arrivent sans peine ; ou la
parole éVëttgéliqtié : A celui qui a beatteNMpv il sera
donné eiïéôre,' et ces eflémplès nous montreront ce
qui se passé' dans lé domaine dés idées.
Êi PaccPOissëtiïeM intellectuel qui se fait de lui-
même on «ou's, quand nous liions, est mystérieux dans
la manière dont il s'effectue, il n'est dans son accom-
- 16 —
plissement que l'exécution d'une des lois qui régissent
l'univers. Qu'il s'agisse des esprits ou de la matiôro,
la marche est la même : l'être attire l'être. L'unité de
plan de la création avait déjà frappé les philosophes
anciens : plus la science s'est agrandie., plus sensible
est devenue l'harmonie générale. Aux preuves qui se
présentent de toute part, la pédagogie individuelle et
personnelle ajoute la sienne.
Chacun, en descendant en soi et en se scrutant, con-
statera qu'il doit la plus forte portion de ce qui consti-
tue sa richesse intellectuelle à une action continue et
secrète qui s'exerce dans les profondeurs de l'esprit.
Les jours, les mois, les années, font leur oeuvre sans
interruption ; le développement est incessant, quoique
inaperçu.
Pourquoi tant de progrès sans cause apparente? Ali!
c'est que le travail inconscient et latent a été préparé
et fécondé par lo travail remarqué et voulu. C'est donc
celui-ci qui est à régler et à réglementer.
CHAPITRE III.
liCH règle* u observer pour lire utllomeiit.
Los règles qui doivent présider à la lecture sont de
deux sortes : les unos générales, se rapportant à toute
lecture ; les autres particulières, applicables à chaque
espèce de lecture séparément. Étudions-les dans ce
qu'elles ont de général et dans ce qu'elles ont de par-
ticulier.
I.MS HÙOLKS QÉNÂHAMJS.
Lire, ce n'est pas feuilleter des pages en allant de
la première à la dernière ; cette opération, toute méca-
- 18 -
nique, ne produirait que des effets de même nature, si
elle n'était accompagnée d'une autre, qui est sa fin.
On ne lit, on ne doit lire que pour savoir; or le savoir
se compose de notions ayant trait aux choses et aux
personnes. Des connaissances à acquérir, voilà le but
de la lecture : il est tout intellectuel dans son résultat.
Ce n'est pas que des précautions de l'ordre matériel
ne doivent précéder. Il en est une qui domino toutes les
autres : faire le silence en soi et autour de soi. Le re-
cueillement est indispensable; comment s'obtient-il?
En s'isolant, ou en contractant l'habitude d'être seul
au milieu de la foule. Se mettre en état de disposer de
• son attention est ce par quoi il est nécessaire de com-
mencer ; si l'on n'est maître de son attention, si l'on ne
peut la diriger à sa volonté, la porter sans disconti-
nuité et tout entière sur l'objet de sa lecture, on est
mal préparé à lire : avant l'acte d'intolleclualité il faut
ce qui en permet l'exercice.
Quand le lecteur s'est placé clans cette disposition où
aucun bruit, ni du dedans ni du dehors, no viendra le
distraire et partager son attention, qu'a-t-il, je ne dis
pas à retenir, mais à noter dans le livre qui est ouvert
devant lui cl dont il parcourt le contenu? Tout : idéos
et liaison d'idées, mots et construction de mots, — le
simple et le composé. Pas un iota ne doit échapper à
un lecteur attentif; autrement la lecture est incomplète,
des mailles manquent au tissu, il y a des vides. Lors-
que nous lisons, nous avons deux opérations à mener
de front, l'une physique, l'autre intellectuelle. De la
première nous nous acquittons toujours intégralement :
est-iï un signe typographique qui reste inaperçu de
nous? Il n'en est pas, et c'est, j'ei'aVbué, une mer-
veille. Au profit! de l'esprit' doit se répéter le miracle
des yeux.
Le lecteur ne' fait pas que voir, que regarder les
idées qui passent sous ses yeux : il est plus qu'un' té-
moin, il est un juge. Les pensées émises sont-elles jus-
tes et sont-elles à leur place? Se suivent-elles, so suc-
eèdent-elles les unes aux autres dans l'ordre de leur
génération? S'enchaînent-eU'es? y a-t-il' entïe êlïes un 1
lieu logique? — Comment sont-elles rondués? Le'style
est-il correct, et s'y joint-if quelqu'une do ces qualités
qui le relèvent, l'ampleur, la grâce, l'élégance, ('éclat',
la force ? — L'auteur trait'e-t-il son sujet 1 comme l'e de-
mande le genre auquel il appartient? Quel talent' àp-
porte-t'-il dans son oeuvre? par quel mérite Se re-
commande-t-il ? — Sur tout cela le lecteur doit avoir
une opinion, se prononcer au fur et à mesure' qu'il
avance dans sa l'ectûre, sans, du reste, qu'il soit besoin
pour lui de s'arrêter à chaque' alinéa : ses jugements,
s'il est attentif, se dégagent d'eux-mêmes et' naturelle-
ment des matières sur lesquelles ils portent, Sâ'ns mots,
sans phrases, sans raisonnements exprimés, à simple
vue; ils sont l'e produit en quelque sorte forcé' de
l'exercice intellectuel auquel il se livre.
Lorsque le leotour a porté son jugement ou Ses ju-
gements sur le livre qu'il s'est imposé la tâche de lire,
il approche du but, mais il ne l'a pas atteint : s'a'ssï-
miler de sa lecture' ce qui en est assimilable e'st le -
terme assigné à ses efforts. Oh ne' lit pais, mû seulement
:.^go— ■
par un intérêt de curiosité ou d'agrément; nourrir
son esprit ou son âme, fournir à l'un ou à l'autre ou à
tous, les deux l'aliment qu'ils réclament est et doit être
le mobile qui fait agir : on veut s'enrichir d'idées, mul-
tiplier ses connaissances, se grandir intellectuellement
et moralement. Qu'on voie donc ce qui est à prendre
clans l'ouvrage lu pour l'ajouter à sa substance, et
qu'on l'y pronne. A cet égard nulle similitude à établir
entre lecteur et lecteur : le point de vue de l'un n'ost
pas celui de l'autre, et différentes sont les habitudes
d'esprit. D'une lecture donnée, la môme pour tous,
chacun tire ce qui va le mieux à sa personne, ce qui
répond le plus à ses besoins propres; et cola, n'en
soyons pas surpris, n'ost jamais considérable. Quelques
lecteurs croient qu'ils doivent tout s'approprier du li-
vre qu'ils lisent et ils sont comme humiliés de n'avoir
pas réussi à le faire. Eh, mon Dieu! où logeraient-ils
los matériaux recueillis? Leur tête deviendrait une
Babel de confusion. L'esprit se sustente comme le
corps. Est-ce que le corps s'assimile tout ce qui lui est
journellement fourni en aliments ? Il ne s'en appro-
prie que la plus minime portion. Le travail de digestion
qui suit le travail d'ingestion réduit le tout à peu de
chose, et ce peu suffit amplement pour entretenir et
activer le jeu des organes. Si, sur cent pages lues, di-
rai-je à ces lecteurs si préoccupés do tout conserver,
vous parveniez à en extraire une pour vous l'assimi- .
1er, ce serait déjà trop. Lisez beaucoup, mais digérez,
élaborez; laissez la nature faire son oeuvre, ne la sur-
menez pas et ne la devancez pas : il faut aux idées,
— 21. -
pour so déposer dans les esprits, dos temps d'arrêt, do
ropos; la continuité amènerait la stérilité. Disposez-
vous de six houros pour l'étude? partagez, ajouterai-je
comme conseil pratique, ce laps de temps on irois
parties ot mettez entre ellos un convenable intervalle.
Ce faisant, vous triplerez lo profit à recueillir de votre
travail; à qui de nous son expérience personnelle ne
l'a-Ml appris?
§u
MCS ItÈGLES PAnTIOULIKRKS.
La lecture, toute lecture, une lecture quelle qu'elle
soit, demande, pour être profitable, du recueillement
et de l'attention, comme actes préparatoires, puis une
intelligence qui voit tout, qui juge tout et qui s'incorpore
la portion assimilable des idées dont la troupe défile
devant elle, si l'on me permet cette locution peut-être
trop militaire ; ce sont là les conditions générales qui
s'imposent au lecteur, la série de soins qui est toujours
exigée de lui. A ces préceptes de droit commun se
joignent les prescriptions relatives aux diverses lectu-
res : On ne lit pas un poëme comme une histoire, un
• ouvrage de littérature comme un ouvrage de science ;
chaque genre veut être étudié, — lu suivant sa nature
et requiert un instrument propre. Laquelle de nos facnl-
tés est surtout appelée à l'exercice? Est-ce l'imagina-
tion? Est-ce la sensibilité? Est-ce la mémoire? Est-ce
l'entendement pur? Il y en a une à qui est dévolu le rôle
- w -
principal ; mettes-la <eû action de préféronce aux autres.
Elie nW peut^tre ,pas la première par elle-même;
r.eçp^aiss.e^-iui néanmoins Ja supériorité ,que lui idonne
1& circonstance^ subordonnez-lui ses plus nobles soeurs ;
coilcs-ci .auront leur ,tour, ot de servantes elles devien*
dront maîtresses et directrices.
.Ce qui importe, .c'est de bien distribuer les tâches
entre nos facultés. Qu'elles contribuent \toutes, s'il se
peut, à la même lecture : qui use de toutes ses forces
intellectuelles est plus sûr de réussir, mais no nous
méprenons pas sur celle qui doit dominer ou ôtre em-
ployée presque exclusivement. Des fonctions diverses
sont à remplir; quo chacune d'elle soit attribuée à
qui eJJe incombe naturellement. Si, dans les lectures
où surgissent à toutes les pages des sources d'émo-
tion, vous n'apportez que l'intellect, vous resterez froid
en dépit des richesses cjui vous sont prodiguées :
l'image et Je sentiment ne se perçoivent pas abstraite-
ment, JSi» &u içontraire, un sujet tout de raisonnement
vous est présenté et que vous ne l'abordiez qu'avec la
chaleur -de votre âme, vous perdrez votre labeur ; les
idées, pour ,êlre saisies, ont besoin du calme de la ré-
flexion. Autant il y a de sortes d'écrits, autant il y a de
modes de lecture. Distinguons soigneusement l'auteur
auquel nous avons affaire, et, cela fait, accordons-lui
l'espèce d'attention que son oeuvre exige. Quelques
applications feront mieux ressortir la vérité du prin-
cipe.
— 28 -
I.
Prônons d'abord un volumo de poésie. Faut* il le
lire méthodiquement, en étudier les, idées, en suivre
les raisownoments, y chercher une doctrino ou des con-
naissances nouvelles ? Ce serait do l'ineptie. Le poëte
no s'adresse pas à notre entendement, il ne se propose
ni de nous instruire, ni de nous convaincre ; il veut
nous toucher, nous remuer, nous éblouir, nous char-
mer. Donnons-lui notre âme, ouvrons-lui notre imagi*
nation : voilà ce qu'il nous demande. Ce n'est pas que
lui poëte no se conforme à un certain plan, qu'il n'ait
ses moyens d'accès auprès de nous; il no s'abandonne
pas au hasard do l'improvisation ; il chante, mais il a
réfléchi, mais il a médité, Ne vous fiez pas au laisser-
aller qu'il paraît affecter et au peu de soin apparent
qu'il emploie à ordonner ses pensées : « un beau désor^
dre est quelquefois un effet do l'art. » Tout auteur sait
où il va, et il n'a pas manqué de jalonner sa route : ce
soin entre dans sa tâche. Ce que nous avons à faire/,
nous lecteur, c'est de nous mettre en pleine communi-
cation avec le poëto^que nous lisons, sans l'interroger
sur son dessein. Accompagnons-le l'esprit libre dans
son voyage à travers l'idéal, et partageons toutes ses
émotions. Ce sera son triomphe, et ce sera aussi le
nôtre. Le terre-Herre de la vie est si triste! quel
plaisir de s'élever par instant au-dessus des basses ré-
gions où est confiné le gros de notre existence ! A la
jouissance s'ajoute le profit ; n'est-ce pas travailler à
— n -
son perfectionnement moral que do quitter parfois le
monde des petits intérêts et des petites affections t Cha-
cun sent vibrer en soi quelque chose qui vaut mieux
que ce qu'on voit et que ce qu'on touche; entretenir co
sentiment qui nous porte vers des objets dérobés à nos
sens est un besoin qui exige satisfaction. Il y a en tout
homme, à quelque classe qu'il appartienne, un rêveur,
et c'est heureux; pourrions-nous remplir convenable-
ment nos devoirs même les plus ordinaires, s'il n'étaient
relevés par un peu de poésie? Oh! fiction, viens em-
bellir notre pauvre destinée! viens peindre de tes cou-
leurs les plus vives les actes qui nous agréent le moins,
et imprimer un nouvel éclat à ceux qui se recomman-
dent à nous par leur noblesse ! Nous vivons en réalité
de poésie ; mais, pour en vivre, il faut s'en nourrir. Ac-
cordons dans nos lectures une grande place aux poètes,
et agissons avec eux simplement. Ce que nous avons à
leur demander, c'est l'élan, le courage, l'entraînement :
quelquefois l'apaisement, la consolation, la patience.
Peur obtenir ces biens, nul besoin de scruter une pièce
de poésie, d'en étudier le mécanisme et la marche, de
se rendre un compte exact des procédés de l'auteur ;
ce travail ne regarde que le critique ; qu'il assiste, lui,
h la création de l'oeuvre et qu'il la suive dans ses déve-
loppements ; il le doit. Moins compliquée est la position
du lecteur : il prend le poëte après son labeur et dans
sa gloire; que lui importent l'acte de naissance et les
péripéties de l'ouvrage qu'il admire et qui le ravit ! Le
but est atteint pour lui quand le souffle du poëte a
passé sur son âme et en a réveillé les ardeurs.
_. g?j —
Les observations qui précèdent no soraient pas com-
plètement justes si elles s'appliquaient à toutes poésies
ou à toutes parties d'une poésie ; il en est qui deman-
dent de la part du lecteur un certain travail analytique.
Uno tragédie, un poëmo ne so doivont pas lire comme
une ode, comme une élégie, comme une méditation,
comme une harmonie, comme un conte en vers, en un
mot comme une pièce courte d'haleine et formée d'idées
et de sentiments à peine unis. Lorsqu'on nous présente
une action, lorsqu'on nous montre des caractères, il y
a lieu de s'assurer si l'action est bien liée, si les carac-
tères sont pris dans la nature et s'ils sont fidèles à eux-
mêmes : l'intérêt est à ce prix. Sous le bénéfice de
cette réserve, j'engage le lecteur à ne pas discuter avec
son poëte, mais à se livrer à lui avec un entier
abandon.
u.
Voyons maintenant un ouvrage d'histoire. Commont
doit-on lire l'histoire? Tout autrement que la poésie,
Si elle était lue 'cle même, elle pourrait peut-être
charmer son lecteur, — elle a aussi ce don, — mais
elle le laisserait dans son ignorance ; or l'histoire a
pour objet principal, sinon unique, de nous instruire,
de nous dire ce qui a été pour que nous le retenions.
Sa mission est de faire passer sous les yeux des
nouveaux venus en ce monde les faits et gestes des
générations écoulées, reliant ainsi le passé au présent;
~ 26 ~
la remplirait-elle, si elle n'était qu'un panorama?
puisque l'histoire enseigne, elle doit s'imprimer dans
nos esprits, y buriner sa trace.
L'histoire est ou "générale ou particulière ; elle em-
brasse la race humaine ou elle n'a affaire qu'à une na-
tion, qu'à une époque, qu'à un groupe d'individus, qu'à
un homme qu'elle encadre dans le milieu où il a vécu.
Il est clair qu'elle doit être étudiée diversement suivant
le champ qu'elle se donne ; c'est l'importance du su-
jet qui détermine le degré d'attention à apporter et l'es-
pèce de soin à prendre. Une règle, entre toutes, est à
obsorver : s'attacher aux faits principaux et, sans né-
gliger les autres, les traiter en subordonnés. Voici la
marque à laquelle le lecteur reconnaîtra qu'il a lu
utilement : quand on a bien lu, on doit pouvoir ras-
sembler dans son esprit les éléments de sa lecture et à
leur aide reconstruire un temps, un peuple, une situa-
tion, selon les cas ; si on est impuissant à le faire, on
a perdu sa peine ou du moins on ne s'est procuré qu'une
distraction.
Quelles que soient les visées de l'histoire, si haut
ou si bas qu'elle regarde, innombrables sont les faits
quelle relate. Les loger tous dans sa mémoire serait
inutile, je l'ai dit par avance ; et ce ne serait pas pos-
sible, personne n'est universel. L'esprit n'est pas le
livre narrateur; il y puise, mais il ne l'épuisé pas.
Un arsenal bien pourvu n'est jamais vidé ; il contient
tout le matériel des combats, mais on n'y prend que
ce dont on a besoin ; ainsi en est-il d'un recueil où sont
consignés les événements et incidents dignes d'être
_ 87 _.
romnrqués. Chacun s'en approprie co qui lui con-
vient ; colui-ci est plus attiré par les actions de guorre,
celui-là se passionno pour les traits do moeurs, un
autre accorde de préférence son attention aux choses
religieuses, un quatrième aime à constater l'état dos
lettres et des sciences. Nous sommes libres de nos
goûts, laissons nous aller à notre ponte, mais à la
condition de n'être pas exclusifs ; l'histoire y perdrait
de sa grandeur et de son utilité, elle cesserait d'être
ce qu'elle ,est,pl.eine et vivante, pour devenir une sorte
d'ossuaire .ou un texte à discussion ; nous la fausserions
et la diminuerions en lui donnant un domaine qui n'ost
lésion qu'accessoirement ou,pour une part. Si nous
voulons nous livrer à des études spéciales, faisons-le
directement ot ne forçons pas l'histoire à nous accom-
pagner dans des sentiers qu'elle n'est pas habituée à
fouler.
L'histoire est le lien qui rattache entre eux les peu-
ples et les individus ; à ce titre, elle est la mère du
progrès, de tous les progrès qui s'accomplissent clans
le monde: que pourraient des efforts isolés! De l'histoire
aussi, et pour la même cause, nous tenons le rang que
nous avons .dans la citation : tandis que l'animal ne vit
que dans le présent, dans l'instant qui s'écoule,
l'homme, en évoquant #le passé, fait entrer les siècles
dans son existence. Pensons, en lisant l'histoire, à ce
qu'elle nous vaut,de bienfaits et à ce qu'elle nous donne
de dignité ; ce sera eneore ,une manière de profiter de
ses instructions, et ce ne sera ni la moins fructueuse,
ni la moins noble.
«- 2R —
m.
Le livro que nous avons en main est-il un livre do
voyage ; autre oncoro devra être l'attention que nous
avons à lui accorder. Ici l'ordre des temps, la suc-
cession des événements, l'enchaînement des faits ne
s'imposent pas à nous. Nous sommes des pèlerins, nous
ne faisons que passer. Allons en avant, mais arrêtons-
nous à chaque sanctuaire où se célèbre un culte :
n'imitons pas ces touristes qui regardent et ont hâte de
s'éloigner pour courir à une nouvelle curiosité, Le
lecteur on voyage H>beaucoup à apprendre; les lieux
qu'il parcourt sont pleins d'enseignements. Est-il géo-
logue, il se demandera quelle est la nature des terrains,
quel est leur âge et comment ils se sont formés. Est il
naturaliste, il voudra connaître la faune et la flore :
le pays renferme-t-il des animaux, qui ne vivent pas
ailleurs, des plantes qui ne s'épanouissent que là? Est-il
physicien-météorologiste, il étudiera le climat : les
variations atmosphériques et les divers accidents qui
en sont la suite préoccuperont sa pensée. Est-il éco-
nomiste, les forces productives de la nation, la répar-
tition de la richesse publique, le bien-être des popula-
tions, seront pour lui un objet de sérieuse application.
Est-il homme d'État, politicien, les institutions gouver-
nementales l'intéresseront principalement : comment se
régit l'empire? ses fonctionnaires sont-ils instruits et
probes? Est-il moraliste, il cherchera à savoir quelles
sont les habitudes des indigènes et quel est le mobile
- 29 ~
le plus ordinaire de leurs actions. Est-il philosophe,
il s'enquerra de l'avancement des idées, il se plaira à
constater et à marquer le degré occupé sur l'échelle de
la civilisation par le peuple dont le territoire est sous
ses yeux, Le lecteur n'est-il aucun de ces personnages,
n*a-t-il aucune spécialité, ni aucun goût bien décidé,
sa tâche n'en sera pas amoindrie, au contraire, elle en
sera accrue et elle lui sera rendue plus difficile. Alors
ce seront les choses qui feront leur part et il ne lui
sera pas aisé de maintenir la balance entre elles ; il le
devra cependant. Sites, productions, habitants, usages,
arts, religion, lois, se disputeront son intérêt ; il aura
à le leur mesurer.
Le livre de voyage doit être accompagné de cartes,
de plans, de figures, de dessins; c'est un supplément
qu'il exige. Il faut que le lecteur voie graphiquement
et topographiquement ce que l'auteur a vu substan-
tiellement ; il n'y a que le voyage illustré qui lui offre
des conditions de complète intelligence, et il est aussi
le seul qui ait pour lui un vif attrait. Les ressources à
cet égard ne nous font pas défaut. V Univers pittores-
que avait, dans sa vaste collection, illustré l'histoire ;
à son exemple, mate en se tenant dans leur domaine,
que de recueils hebdomadaires ou mensuels se sont
voués à relater, en les illustrant, les voyages qui se
sont faits ou se font sur toute l'étendue du globe ! C'est
aux lecteurs que ce genre d'écrits attire, d'en profiter,
chacun à sa façon, comme il lui convient le mieux,
mais sans jamais sacrifier ce qui est sérieux à ce qui
n'est que curieux.
- 30 -
IV.
Avons-nous choisi, pour en faire l'objet de notre
lecture, un ouvrage de soience, nous ne serons pas
pour cela* accusé de témérité. Autrefois; la science
était réservée aux savants; c'est une terre où n'abor-
dait pas le commun des lectours. Aujourd'hui tous les
domainos de la pensée sont ouverts à'toirê; on a tout
popularisé : physique, chimie, histoire naturelle, astro-
nomie, ont été mises à la portée des plus*simples lec-
teurs. Celui qui ne sait pas comment so gouverne 10
monde matériel est dans une ignorance volontaire ; il
n'y apasde tentatives (pi n'aient été faites pour l'ini-
tier à co qui se passe à ses pieds, sous lui ot au-dessus
do lui. Les auteurs vulgarisateurs appartiennent à deux
classes. Les uns se sont contentés d'exposer la science,
sans y ajouter d'autre attrait que celui qui est dans les
choses : ils se sont'efforcés d'être clairs et méthodi-
ques; leur prétention n^ost pas allée au delà. Les autres
se sontoru obligés de joindre le roman à la théorie ou
au moins de poétiser leurs descriptions : ils se défiaient
de la paresse ou ils redoutaient la légèreté du lecteur.
lies uns et les autres ont;bien mérité de l'humanité en
aidant au progrès. .Te no puis cependant m'empêcher
d'avouer que j'aime mieux les premiers : il est si diffi-
cile de remplir deux-tâches à la fois! Et'qui sont ceux
que vous voulez instruire et amuser en même temps?
des gens que' vous savez inconsistants et• frivoles. Je
serais tenté de renvorser le problème et'de dire que
-Si -
la scienco agrémentée n'est bonne qu'à ceux qui savent
déjà, — ollo les intérosse en lour rappelant les princi-
pes , — et que la science pure, mais simplifiée autant
quo possiblo, ost seule de mise avec ceux qui ignoront.
Quoi qu'il en soit, indiquons en quelques mots les
moyens de tirer profit de la lecture d'un livre consacré
à la scienco.
Si vous lisez un ouvrage de science, fuir l'a peu
près est la règle la plus importante à suivre : l'a peu
près est le grand ennemi do l'esprit; jo ne sache pas
qu'il y ait quelque chose dont on doive plus se garder.
Il vaut mieux ne pas voir que voir mal : une vue im-
parfaite on traîne un jugement imparfait, faux par con-
séquent. La science a une horreur particulière do l'a
peu près, car elle vit d'exactitude, non pas d'une exac-
titude approchée, mais d'une exactitude absolue. —
Vous désirez connaître l'univers physique, vous rendre
compte des phénomènes qui, à cluvjue instant, frap-
pent vos regards; votre désir est facile à réaliser :
afin de lui donner satisfaction, des prodiges de patience
ont été accomplis, nous venons de le dire. Le vulgari-
sateur a fait appel à toutes les ressources de son art
pour vous être utile ; £ vous de le suivre, mais de le
suivre résolument dans ses déductions; une attention
molle de votre part déjouerait tous ses efforts. Il débute
par des notions générales ; gravez-les dans votre mé-
moire, elles sont la lumière qui éclairera tous vos pas,
Avec lui et sous sa. direction, des prolégomènes vous
passez aux grandes divisions; retenez-les, c'est le cadre
de votre étude : avant de franchir les frontières du
— 82 —
royaume où vous entrez, sachez en. combien de pro-
vinces il se partage. Ici, redoublez d'attention : les
faits vont se dérouler. En tête de chaque série princi-
pale, seront énoncés des principes ; les saisir et les
comprendre est l'essentiel de votre tâche. Les princi-
pes, premiers-nés des axiomes, sont par leur origine
les pères d'une nombreuse descendance; tout ce qui
est particulier et accidentel y a son point d'attache ;
remontez jusque-là pour en avoir une vraie connais-
sance. Notions générales, axiomes, principes, c'est
toute la science ; le reste, pareil aux muscles qui re-
couvrent le squelette humain, n'est que remplissage,
ne consiste qu'en applications et explications. Je ne nie
pas que dans le détail ne réside l'intérêt, je crois même
qu'il y est tout entier ; mais l'intérêt n'existe pour le
lecteur que s'il s'est pénétré du fond, que s'il possède
les lois qui régissent la matière : un livre de science
n'est un livre qui plaît que quand on s'est résigné à en
étudier sérieusement les données fondamentales; si
nous n'avons pas ce premier courage, renonçons à notre
lecture, elle ne nous causerait qu'ennui et dégoût.
Tous les ouvrages de science, môme ceux qui ne
semblent avoir été composés que pour notre amuse-
ment, appartiennent à cette catégorie de livres qui,
du commencement à la fin, et dans leurs annexes
comme dans leurs parties principales, exigent du lec-
teur une attention soutenue et réfléchie. Je prends pour
exemple la botanique. L'herborisation est une de sos
branches et un de ses charmes ; comment herboriser,
si l'on ne connaît le classement des plantes? et corn-
— 88 -
ment le connaître, si l'on n'a étudié les caractères sur
lesquels il repose? Et ceux-ci, nous seront-ils con-
nus, si nous ignorons les lois anatomiques et physio-
logiques qui président à la vie des végétaux? La
plante, détachée de sa classification, séparée de son
groupe naturel, envisagée hors du milieu où elle croît
et se développe, ne serait qu'une plante banale : en
matière de science, si peu que nous cherchions à com-
prendre ou à faire, il nous faut aller jusqu'aux prin-
cipes et leur demander de nous guider dans notre étude
ou dans nos opérations.
v.
U existe un genre d'écrits, — les derniers sur les-
quels portera mon examen, — qui ne s'adressent ni à
l'imagination, comme la poésie, ni à la mémoire,
comme l'histoire, ni à la curiosité, comme les voya-
ges , ni à l'entendement, comme les sciences, mais à
la volonté éclairée par te raisonnement, — qui cher-
chent en nous un juge} qui plaident leur cause devant
le tribunal de notre raison, qui sollicitent de notre part
un arrêt, et qui nous chargent de l'exécuter ; ce sont
les écrits de controverse. Le lecteur a-t-il fait choix
d'un de ces écrits ; des règles toutes nouvelles s'im-
posent à lui, et, s'il venait à y manquer, il se blesse-
rait dans sa dignité toujours, quelquefois dans son
honneur et sa conscience.
- te -
Le Môfldê a èié livré aux disputée des hohirttës,
nétUS dit l'Écriture ; quand là parole biblique s'ést-élle
plu» Complètement réalisée? On a été jusqu'à sou-
mettre à la discussion' non-seulement, ce qui peut y
étfô soumis', mais thème ce qui ne doit pag y ètfè
soumis.
Les vérités fondamentales méritaient un respect si-
lencieux; il n'a pas été gardé. La providence et des
lote, Dieu et ses attributs souverains, là société et ses
bases, ont été jetés en pâtufè à la malignité publique;
on a entendu des négations éhontées. Ptliscjuo là con-
troverse n'a pas su se limiter et se modérer, c'est un
motif pour n'aborder les écrits qui en sont nés qu'avec
d'infinies précautions. Moins les autours ont observé
de mesure, plus sévère avec lui-même doit être le lec-
teur en étudiant leurs écrits ; défiance et réserve lui
sont strictement commandées; qu'il soit sur ses gar-
des, et qu'il n'acquiesce qu'à bon escient aux choses
sur lesquelles il est interrogé. Dans cette circonstance,
la paresse d'esprit lui serait funeste; qu'il ait le cou-
rage d'en triompher, ot de prendre résolument le rôle
qui lui ost donné. Aussi bien, s'il ne le fait, il injurie
deux personnes ; la sienne, en acceptant comme
prouvé ce qui ne l'est pas pour lui ; celle de l'auteur,
en 4 né répondant pas à l'invitation qu'il lui adresse. Je
ne dis pas que celui-ci soit toujours mécontent d'une
adhésion si facile et qu'il s'en tienne pour offensé;
nous aimons à dominer, ot il ne nous déplaît pas
d'être crus sur parole, Il n'en est pas moins vrai que
tout ouvrage de controverse ost une interpellation, et
- é& —
qiiô, si on le lit, ort s'engage à être Un de ses inter-
locuteurs.
Est-il difficile déjuger un ouvrage de controverse?
Oui, s'il s'agit dé lé juger phrase à phrase, proposition
à proposition, pensée à pensée : il n'y a qu'un critiqué
de profession qui en soit capable; oui encore, si le
sujet est spécial ou s'il est hors de la portée des intel-
ligences ordinaires J non, si auèun de ces cas ne se
rencontre. Du bon sens et de là droiture naturelle
suffisent au lecteur pour porter un jugement d'en-
semble; qu'il fasse usage de ces dons, qui ne sont le
privilège exclusif de personne, et il ne lui sera point
malaisé de se placer au point de vue de l'auteur et de
le suivre dans ses déductions. ,
Tracer les règles à observer pour lire utilement et
consciencieusement les ouvrages de controverse serait
long ; je me borne à celle-ci î distinguer, dès l'abord,
ce qui est controversablc et ce qui ne l'est pas, et en
faire nettement la séparation ; laisser de Côté ce que
son évidence soustrait à la discussion, et aller droit au
douteux, à l'incertain, à ce qui demande un examen
contradictoire. En procédant ainsi, il n'y aura pas de
temps perdu, et toute^onfusion sera évitée. Si la chaîne
des idées passées en revue se détend ou se rompt, on
reconnaîtra sans peine où se produit le manque de
cohésion, et on le constatera immédiatement, sur
place : l'écrivain a été infidèle à la logique, le lecteur
est là pour la venger; il en revendiquera les droits ré-
solument, mais sans attaquer la bonne foi de celui qui
a failli, si elle existe, et sans lui contester son talent,
— 86 —
s'il en donne des preuves; il lui pardonnera, au con-
traire, beaucoup, s'il le trouve loyal, et aussi habile
qu'ardent à défendre ce qu'il croit être la vérité.
La controverse, presque chassée du livre, s'est réfu-
giée dans la brochure, dans la revue, dans le recueil
hebdomadaire, dans le journal : la feuille quotidienne
est sa demeure préférée, son lieu de prédilection, elle
y trône ; le terrain où tout est matière à discussion con-
tradictoire ne pouvait manquer de lui plaire. Go n'est
pas que la politique n'ait ses principes, — invariables
ot indiscutables comme tout ce qui est principes, —
mais ce n'est guère d'eux qu'il est question dans la po-
lémique que chaque heure du jour voit naître et re-
naître; les opinions, les systèmes, les hommes et leurs
passions, y sont, le plus souvent, seuls en jeu. Que
le lecteur veille sur lui, qu'il défende son autonomie;
qu'il ne soit pas que le simple écho de son journal, il
ferait en cela un sot personnage : on pourrait, si l'on
avait lu la môme feuille que lui, l'accompagner mot
par mot quand il énonce ou croit énoncer son senti-
ment. Veut-il être ou rester quelqu'un, qu'il no de-
mande à la fouille qu'il lit que de relater des faits, que
de lui fournir des documents, que de le renseigner ;
qu'il se réserve l'appréciation. Si la presse quotidienne
comprenait mieux sa mission, elle serait moins ba-
tailleuse et plus nourrie : telle qu'elle s'est faite, on
peut douter si elle rend des services.
La lecture dos ouvrages de controverse n'est pas
sans présenter des dangers; j'ai dit comment ils peu-
vent être conjurés. Ils offrent, par compensation, des
— m _
avantages; sachons en profiter. Lire des ouvrages do
controverse est un moyen de s'aiguiser l'esprit et de
le rendre toujours dispos, de lui donner vivacité et
souplesse : on so heurte à une autre intelligence ; de
ce contact naît un redoublement d'activité. Aussi, avec
la diversité des vues engendrée par la discussion, s'é-
tend l'horizon individuel : on avait son petit domaine ;
on connaît celui d'un de ses semblables. Puis, sous le
feu de la dispute, se fortifie en chacun le principe de
sociabilité : soit qu'on s'accorde, soit qu'on diffère, on
vit ensemble — pour s'aimer ou so combattre. Enfin,
par le fait de la controverse, une foule d'idées sont re-
muées, et il en résulte un mouvement intellectuel con-
sidérable, condition du progrès universel.
Si, d'une part, les livres de controverse peuvent
être nuisibles; si, d'autre part, ils peuvent être fort
utiles, c'est une raison décisivo pour apprendre à les
bien lire. Que ceux à qui manquent les premières con-
naissances ou qui se sentent nés pour la servitude,
s'abstiennent; ce sera le mieux. Que les autres com-
prennent les difficultés de la tâche entreprise, et se
mettent en état de lessvaincro au profil de leur déve-
loppement personnel.
CHAPITRE IV.
J/ecole, l>weepu fin Jecfew
Je viens d'indiquer les règles tant générales que
particulières à observer pour lire avec fruit. Où doit-
vent-elles s'apprendre? Là où l'on naît à la vie intel-
lectuelle» à l'école. Par qui doivent^elles être ensei-
gnées? Par celui qui préside à la première éducation,
par l'instituteur, Le^ adultes qui, au temps do l'en-
fance, n'ont pas été formés à la lecture ne savent pas
lire avec intelligence ; à cet égard, peu d'exceptions.
Lire comme il faut est une oeuvre difficilo à mener
à bien, sans qu'il y paraisse. Si l'on se croit d'omblée
en état de prendre connaissance d'un livre et de le ju-
ger , c'est qu'on ignore jusqu'à la nature du travail à
entreprendre. On ne se cloute pas que le lecteur a
— 40 —
même tâche que l'auteur ; qu'un ouvrage à lire exige
le même soin qu'un ouvrage à composer. Entre le lec-
teur et l'auteur, je ne vois qu'une différence, l'inven-
tion, imposée à celui-ci, et dont celui-là est dispensé.
Je ne dis pas que la différence soit légère ; elle est ca-
pitale, mais seulement au point de vue de la création.
La chose une fois exécutée, les rôles se confondent.
Des idées sont à examiner : dans quel ordre se présen-
tent-elles? Sont-elles disposées suivant leur genèse et
d'après leur importance? — Vers quel but nous con-
duisent-elles? quelle vérité cherchent-elles à faire res-
sortir?— Les mots qui les expriment sont-ils ceux
qu'elles appelaient? le langage est-il en harmonie avec
la pensée? la forme répond-elle au fond? Sur ces divers
objets, le lecteur a les mêmes interrogations à se faire
que l'auteur, et ce dernier y compte bien : sans cela, il
aurait bâti dans le désert. Il entend que l'édifice qu'il
a élevé soit visité dans toutes ses parties, et que chaque
pièce reçoive son hôte.
Peu d'ouvrages, me dira-t-on, méritent qu'on les
étudie avec cette attention. — Je n'en disconviens pas.
Aussi me garderai-je d'engager à lire ce qui n'est pas
digne d'être lu : laissons chez le libraire les écrits qui
ne valent rien ; ce sera sagesse. Mais si nous ouvrons
un volume, sachons ce qu'il contient ; soyons en me-
sure d'en dire notre sentiment, en connaissance de
cause. Est-ce ainsi que nous nous y prenons? Très-
malheureusement non : nos lectures ressemblent à des
promenades à travers champs ; un pied suit l'autre ;
que nous importe l'espace parcouru !
w, 41 —
Allons à la source du mal : elle est darts notre édu-
cation; On nous a appris à connaître des signes typo-
graphiques , on ne nous a pas exercé à en pénétrer
le sens ; l'école n'a pas rempli sa mission. Elle n'a vu
en nous que des enfants, elle a oublié que nous serions
des hommes; que, échappés à sa juridiction, nous
aurions Un jour à nous conduire par nous-mêmes;
l'être intelligent qui est en nous n'a pas suffisamment
excité sa sollicitude, son enseignement a été plus
objectif que subjectif; elle nous a dressés plutôt
qu'élevés. Aussi, restons-nous avec les petits talents
qu'elle nous a donnés ; hors do là, nous sommes l'im-
puissance même. Ce qui est plus déplorable encore,
c'est qu'elle nous a persuadés que nous savions beau-
coup, qu'elle nous renvoyait comblés de richesses.
Grâce à cette conviction, il ne nous a pas été malaisé
de croire que toute lecture faite par nous est bien
faite ; il n'en est rien, hélas !
Nous lisons et nous ne comprenons pas ; des trésors
sont étalés devant nos yeux et nous ne savons pas nous
les approprier. Pour que le livre nous profite réelle-
ment, et c'est lui, je no saurais trop le redire, qui est
chargé de presque toute notre instruction, il faudra
que l'école, complétant son oeuvre, ait fait une large
part à la personne de l'enseigné, qu'elle se soit atta-
chée à cultiver ce qu'il y a en lui de plus intime, qu'elle
l'ait rendu apte à concevoir et à juger, et que, pen-
dant que ce travail profond s'accomplit dans son intel-
ligence, elle l'ait soumis à une série d'exercices ayant
pour objet direct de lui apprendre à lire utilement.
— 41-
Qu'elle s'acquitte de ce devoir, un des plus importants
de peux qui lui incombent, et il sera vrai de dire que
l'instruction commencée sur les bancs se continue dans
la grande société.
Il y a là pour la pédagogie une nouvelle terre à dé-
fricher et à mettre en culture j elle est loin d'avoir
exploité tout son domaine, qu'elle en soit bien con-
vaincue. \\ dépend d'elle de doubler, de tripler ses
services; et cela arrivera lorsque, rompant avec de
vieilles et étroites habitudes, elle aura étendu son
hprizon au delà do l'enfance; lorsqu'elle aura, par ses
prévisions et ses méthodes, pris par avance possession
de l'adolescence et de l'âge mûr. C'est bien à elle, en
effet, que i'hommo formé et marchant librement dans
sa voie devra ses progrès incessants ; clic lui aura
montré le chemin à suivro, et, par co fait, elle n'aura
en réalité pas cessé d'être son guide.
Voyons comment l'école, sans se dénaturer, en res-
tant elle-même mais en se perfectionnant, peut influer
sur le profit à tiror des lectures, aujourd'hui le pain
quotidien de tput être intelligent.
CHAPITRE V,
ft<e« obligation** de l'école relativement au lecteur
à former.
Au point de vue du lecteur à former, l'école a deux
choses à faire : De ces deux choses, elle fait l'une,
mais imparfaitement, insuffisamment, à coup sur.
Quant à l'autre, elle n'est pas encore entrée dans son
programme, bien qu'elle y ait une place marquée, —•
forcée. Se mieux acquitter de la tâche qu'elle remplit
déjà et la compléter, en y ajoutant ce qui y manque,
est pour l'école une obligation.
Que fait l'école? Elle enseigne, mais elle n'intellec-
tualise pas assez son enseignement. Que ne fait-elle pas?
~ u ,—
Elle oublie de pourvoir à sa succession, elle laisse
tomber ses biens en déshérence, elle ne se prépare
pas des continuateurs, Une double réforme lui est com-
mandée,
CHAPITRE VI.
I/eugelgnement ordinaire, Intelligemment donne, —
Intellectualisé, premier moyeu a employer pur
l'école pour former le lecteur de l'avenir.
Un soin permanent, initial et final, s'impose à l'é-
cole, c'est de développer chez ses sujets l'intelligence :
c'est à l'être intelligent qu'elle doit s'adresser en pre-
mier et en dernier Jieu, — toujours. Ce qu'il y a de
mécanique dans les leçons qu'elle donne n'est pas le
but. Le but est tout autre chose: il est plus élevé, il
est ce qu'exige la noble nature à laquelle elle a affaire.
Quand la pédagogie sera envisagée de cette façon, la
cause de la grande éducation, de l'éducation par les
livres sera gagnée.
Les exercices en usage dans les écoles sont bons ;
~ 40 —
qu'ils restent ce .qu'ils sont, Il ne faut que leur donner
plus de portée, faire qu'ils atteignent l'être enseigné
dans sa substanco même. Tous se prêtent à cette fin ;
ils y tendent naturellement. Ne les frustrons pas du
gain auquel ils aspirent. Grammaire, histoire, sciences,
récitations, compositions, dovoirs oraux, devoirs écrits,
demandent à pénétrer jusqu'à l'être pensant, et à lui
constituer une richesse personnelle ; que la porte de
l'intelligence leur soil ouverte !
81
I/ENBFJONBMHNT DE LA IJANGUK.
La langue est le premier instrument de nos connais-
sances ; qu'il serait facile d'en faire le premier instru-
ment de notre perfectionnement intellectuel! Ainsi ad-
viendrait-il si, dans les leçons données, à tout mot cor-
respondait une idée, à tout groupe de mots Une pensée,
à toute proposition un jugement, à toute suite de pro-
positions un raisonnement, si toujours la chose et son
expression marchaient d'un pas égal, si jamais l'organe
vocal ne fonctionnait sans être le ministre du cerveau.
Elevé de cette sorte, l'enfant se sentirait à chaque ins-
tant corps et âme et vivrait continuellement de éa double
vie. Ce qu'il conquerrait dans le domaine de la matière,
il le gagnerait en même temps dans le domaine de
l'intelligence : le même effort le mettrait en possession
de deux biens. Au fur et à mesure qu'il se développerait
-47 —
par les sens, il se développerait par l'osprit i le progrès
en lui no serait pas boiteux ; il marquerait un avance-
ment simultané, l'avancemont de l'être parlant et de
l'être pensant.
Apprendro aux enfants à connaître les mots et leur
arrangement dans le discours ne suffit pas j il faut du
même coup, et par la même opération, leur montrer
les idées et leurs rapports. Voilà l'enseignement lin-
gual plein, complet, intellectuel autant que matériel,
donnant satisfaction à la fois au présent et à l'avenir :
les maîtres l'auront commencé ; il sera continué par
l'élève grandi et devenu assez fort pour chercher dans
la lecture des ressources d'instruction au niveau do ses
besoins et à la hauteur de ses aspirations.
Demandé^je plus qu'il ne peut être fait? Je serais
porté à le croire si je ne consultais que le peu d'accord
qui existe actuellement entre Ce qui est et ce qui de-
vrait être ; la langue, dès le premier jour où elle nous
est enseignée, est détournée de sa destination essen-
tielle, ou plutôt elle est Séparée de ce qui en est l'es-
sence, C'est une grande faute, presque un meurtre ; on
tue l'être intelligent au moment où il allait se révéler,
et on se sert contre lui des armés* mêmes qui étaient
destinées à le conserver et à protéger son développe-
ment ; il devait trouver la vie et ce qu'elle contient de
charmes dans les exercices intellectuels, et ce sont ces
exercices qui, en se matérialisant, détruisent en lui
jusqu'au germe de la pensée, qui lui ôtent tout désir de
savoir, qui le ramènent au type animal ! Ce résùïfâ't
défectueux, — appelons-le déplorable, —n'est dû qu'à
_ 48 -
la trop faible part faite à l'intelligence dans l'ensei-
gnement de la langue ; que la méthode soit changée, et
tout rentrera dans l'ordre.
Suivons la langue dans tous les exercices auxquels
son enseignement donne lieu, depuis les plus humbles
jusqu'aux plus élevés, et voyons la place que doit y
occuper l'intelligence.
i.
L'enfant apprend d'abord à connaître des signes, des
caractères typographiques ; cette étude est mécanique,
elle ne s'adresse qu'à ses yeux, Des lettres, individuel-
lement reconnues et dénommées, il passe à leur assem-
blage, il les réunit et en compose des syllabes : là
encore il n'a affaire qu'à des formes. Ce n'est pas que
l'enfant ne s'élève déjà par ce premier travail beau-
coup au-dessus de l'animalité : à quels êtres vivants en
dehors de l'espèce humaine pourrait-on enseigner l'art
de la lecture? Mais ce n'est là qu'un don de nature,
l'emploi inconscient de facultés natives,
Au mot, composé de lettres et de syllabes, commence
pour l'enfant l'oeuvre de l'esprit ; dès ce moment il
sort de la matière pour entrer dans le domaine de l'in-
telligence. Jamais un enfant ne doit prononcer menta-
lement ou vocalement un mot sans y attacher un sens
net, pafaitement déterminé; l'habitude contraire est
tout ce qu'il y a de plus fâcheux,
Que l'idée accompagne le mot, et le progrès est
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assuré; que le mot marche sans l'idée, et la routine a
établi son rôgno : le philosophe est né, ou l'homme de
chair l'emporte. On ne saurait croire, sans y avoir
réfléchi, à quel point il importo que, dès le début,
motetidôo aillent do conserve, fassont route ensemble :
à cotte condition so trouvo attaché le sort du jouno
néophyte do la pensée.
Instituteurs, comprenez-le : les promier mots arti-
culés par vos élèves sont la clef qui ouvre ou qui ferme
leur intelligence ; s'ils ne constituent que dos sons, tout
co qui dans la suite so placera sur leurs lèvres sora son
et ne sera que son ; vous leur parlerez, et vous ne ré-
veillerez que des échos de pierre. Voulez-vous que
ceux qui vous sont confiés deviennent des êtres intelli-
gents et'qu'il s'établisse entre eux et vous une com-
munication intellectuelle permanente, idéalisez votre
tâche à son commencement; si vous le faites, à chacune
de vos interrogations une intelligence répondra, pas
une de vos observations ne sera perdue, vous serez
émerveillés des succès de votre ministère ot vous vous
direz, dans votre enthousiasme, qu'instruire n'est pas
chose si difficile, que, de plus, c'est une ravissante
occupation. ^
Le mot et la signification qui s'y attache sont par
leur union l'emblème des deux mondes, du monde
matériel ot du monde intellectuel, et ils en sont
pour l'enfant la révélation : il sait dès lors que sous le
visible se cache l'invisible, que, derrière les phéno-
mènes apparents, il y en a qui échappent aux sens; que
lui-môme possède une double nature, qu'il est une
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intelligence servie par des organes. Quoi ! une idée et
un mot joints ensemble renferment une si belle leçon !
Oui, l'enfan jst parla placé clans son vrai milieu et
mis en situation do tout comprendre.
J'attache une importance telle à ce qu'un enfant
n'emploie jamais un vocable sans qu'il représente pour
lui une idée que, dès que j'entre clans une écolo, c'est
le premier point sur lequel porto mon examen. Si je
constate qu'il y a accompagnement du mot et de la
chose signifiée, mon impression est des plus favorables;
clans le cas contraire, maîtres et élèves sont presque
jugés : je nie dis que j'assiste à un dressage, que l'édu-
cation intellectuelle n'est pas ici en cause,
Attacher un sens aux mots employés est le premier
degré de la connaissance ; il n'importe guère moins
que ce sens laisse dans l'esprit une idée tout à fait
claire ; autrement l'obscurité, quoique diminuée, sub-
sisterait, les ténèbres ne seraient pas entièrement dis-
sipées : c'est par la synonymie qu'on arrivera à faire
le plein jour.
La synonymie rend deux services, sert à deux
usages : elle fixe le sens des mots en leur donnant une
signification individuelle, nette et précise, et elle aide
à leur emploi varié et intelligent. Envisagée ainsi, la
synonymie est tout ce qu'il y a do plus simple et de plus
raffiné, de plus élémentaire et de plus savant ; aussi son
étude doit-elle entrer dans le tout premier enseigne-
ment et figurer encore dans le dernier. Ce qui étonne,
c'est de ne la rencontrer ni au début ni à la fin ; à peine
en est-il question dans les classes intermédiaires. Peut-
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être n'a-t-on do la synonymie qu'une notion peu juste :
je ne parle que du vulgaire des esprits. Pour beaucoup
les mots synonymes sont des mots qui expriment la
même idée, — des équivalents. Co n'est là qu'une
moitié de la vérité ; en négligeant l'autre, on dénature
le tout. Ressemblance et dissemblance constituent la
synonymie, et la dissemblance n'y tient pas une moindre
place que la ressemblance ; dire en quoi diffèrent des
mots qui ont l'air de se valoir est même le point capital
de la chose. Il y a parenté entre [les mots synonymes,
mais non identité : ce sont des frères ou des cousins
germains qu'il faut se garder de confondre ; ne pas dis*
tinguer ontre eux serait leur ravir l'existence per-
sonnelle.
On pourrait, après avoir comparé les termes plus ou
moins synonymes pour en saisir les ressemblances et
les dissemblances, rapprocher ceux qui ont même
filiation intellectuelle et en composer des familles de
mots ; on arriverait ainsi à trouver leur généalogie :
création, disposition, arrangement, ordre, sont des
termes qui s'appellent intellectuellement, s'amènent les
uns les autres ; il en çst de même de perturbation, désa-
grégation, dissolution, destruction* Des séries de mots
exprimant des idées-mères radicalement différentes,
comme les deux que je viens de donner en exemple,
ajouteraient à l'utilité de l'exercice. En se faisaut
contraste à elles-mêmes, elles offriraient un nouveau
moyen de pénétrer dans l'intimité de la langue : grâce
à l'opposition, la communauté d'extraction intellectuelle
des termes de chaque série ne ressortirait que mieux.
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Il va de soi que ce que je rends ici philosophique-
ment no saurait, présonté à un débutant, revêtir cotte
forme scientifique ; l'expression concrète et aussi maté-
rielle que possible est celle qui convient à l'enfant. Il
arrivera, avec le temps, à abstraire et à généraliser
ses idées; no le soumettons pas trop tôt à une éprouve
qui, pour réussir, domande une longue expérience et
une force de concentration qu'il no possède pas oncoro.
En recommandant, dans 1'iuitiation do l'élève aux
mots ot au sens des mots, de faire des rapprochements
pour porter partout la lumière, je ne prétends pas non
plus qu'on doive traiter ainsi tous les termes de la langue
et en faire passor tous les groupes à la filière de la com-
paraison; ce serait un travail herculéen et inutile, pour
ne pas. dire nuisible. Mis sur la voie, l'enfant fera do
lui-même ce qu'il a vu faire ; au lieu de se contenter
pour tel mot donné du sens vague et général, il rap-
prochera d'instinct le mot de ses analogues ou syno-
nymes, et les nuances d'idées ne lui échapperont pus plus
que les idées elles-mêmes. Quel pas fait dans son ins-
truction ! il ne sera plus à la merci d'un maître qui lui
débite des paroles, qu'il relient ou qu'il oublie, mais
qui ne sont jamais siennes ; il s'appartiendra intellec-
tuellement. El de même qu'il aura la signification vraie
et complète des termes qui s'offrent à lui, il saura s'en
servir en ne les employant que selon leur valeur ; il
parlera et il écrira, non en puriste, — nous n'avons
pas affaire à quelqu'un du monde des lettres ou de la
fashion,— mais, en homme qui se comprend et qui veut
être compris de ceux qui l'entendent ou le lisent. Pré-
cieuse surtout lui sera la connaissance de la propriété
des mots, fruit de ses études do synonymie, lorsqu'il
lui prendra envie do converser avec les grands maîtres
de la langue, lorsqu'il demandera aux auteurs clas-
siques do le distraire ou de lo réconforter ; leur beau
ot noblo langage no sera pas une richosso perdue pour
lui, il sera en état de l'apprécier et de la goûter,
Chaque mot a un sens et un sens propre; il le tient
d'une circonstance qui serait à déterminer : c'est la
scienco dos étymologies, qu'il est impossible ou difficile
d'enseigner dans des écoles élémentaires, parce qu'il
faudrait souvent recourir a dos langues étrangères
qu'ignoro l'élève, ce qui serait ajouter pour lui obscu-
rité à obscurité, énigme à énigme; ne lo regrettons pas
Irop du reste, car s'il y a des étymologies certaines, il
y en a aussi et beaucoup de fantastiques. A défaut d'éty-
mologies, enseignons aux enfants, sans sortir do la
langue qu'ils étudient, les dérivations, Dn radical donne
naissance à uno foule de mois, qui en sont lo dévelop-
pement et le revêtement, qui l'accidentent et le corn- ^
plôtent : place, placement, placer, déplacer, replacer,
remplacer, ont un radical commun; également, «cte,
action, agisftement, iigir, réagir. Du radical s'élève une
lige où s'épanouissent des rameaux sans nombre. Habi-
tuer les enfants à rassembler les mots qui ont le même
radical est un excellent 'exercice. Le vocabulaire, en
tant qu'ils doivent le mettre dans leur mémoire, est,
grâce à ce procédé, diminué pour eux de plus des trois
quarts: ils l'apprennent collectivement, intelligemment
aussi, et c'est là un immense avantage.

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