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La légende du père

195 pages
Un jeune homme retourne dans sa ville natale, Puerto Perdido, sur la côte Nord du Pérou, pour assister à l'enterrement de son père – de son « paternel », comme l'appelle le narrateur tout le long du livre. Selon la tradition, la veillée funèbre dure trois jours et trois nuits. Pendant ces nuits, le narrateur évoque avec tendresse, sans se laisser envahir par le ressentiment, l'image quelque peu idéale de son progéniteur. Les souvenirs de sa famille, des amis, des amours du père, ravivent le passé, les non-dits et les fêlures.
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La lÉGENDE DU PèrE
MigueL RodRguez LiñĀn
La légende du Père
TraDUIt DE l’EspaGNOl (PÉrOU) par JUlIáN garavItO
INDIGO
PUblIÉ avEc l’aIDE DU CONsEIl gÉNÉral DEs BOUchEs DU RhôNE
eN cOUvErtUrE:Le triomphe de Bacchus, 1628, dIEGO VElaZqUEZ. MUsÉE DU PraDO
PrEmIèrE ÉDItION: eDItIONs RíO SaNta, 2001
En application des articles L. 122-10 à L. 122-12 du code de la propriété intellectuelle, toute reproduction à usage collectif par photocopie, intégralement ou partiellement, du présent ouvrage est interdite sans autorisation du Centre français d'exploitation du droit de copie (CFC, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris). Toute autre forme de reproduction, intégrale ou partielle, est également interdite sans autorisation de l’éditeur.
© INDIGO & Côté-femmes éditions 55 rue des Petites Écuries 75010 Paris http://www.indigo-cf.com er Dépôt légal, 1 trimestre 2011 ISBN 2-35260-070-7
EAN 9782352600701
POUr ANNE TarDy
PReMieR JouR
AND thE fathEr GrIEvEs iN flOphOUsE COmplExItIEs Of thE mEmOry A thOUsaND mIlEs Away, UNkNOwING of thE UNExpEctED YOUthfUl straNGEr BOOmING tOwarD hIs DOOr
AllEN gINsbErG
C’Est pOUr ENtErrEr mON patErNEl qUE jE sUIs rEvENU chEZ mOI, à PUErtO PErDIDO, DaNs la maIsON DE famIllE qUE j’avaIs qUIttÉE. La cOhUE flOUE, larmOyaNtE, OccUpE, cOmmE UN ÉpaIs lIqUIDE, la sallE DE la vEIllÉE fUNèbrE, sE rÉpaND DaNs lE cOUlOIr DE l’ENtrÉE, ENvahIt la cOUr Et la cUIsINE qUI sE trOUvENt aU fOND, à côtÉ DU pUIts. CE sONt DEs pErsONNEs ENtIèrEmENt DIssEmblablEs qUI, jE sUppOsE, NE sE rÉUNIraIENt jamaIs DaNs DEs sItUatIONs NOrmalEs : DEs ENNEmIs DE tOUjOUrs, bOUrGEOIs Et GENs sImplEs, fEmmEs aU fOyEr sÉrIEUsEs Et prOstItUÉEs saNs maqUIllaGE.
J’habItaIs LIma, à BrEa, sOUffraNt DE mEs vaGUEs ÉtUDEs DE DrOIt, lIsaNt bEaUcOUp à la bIblIOthèqUE pUblIqUE tOUtE prOchE, à AlfONsO uGartE, GaspIllaNt lE rEstE DE mON tEmps DaNs lEs bIllarDs DE l’avENUE POmabamba, frÉqUENtÉs par DEs pOlIssONs. MaIs j’allaIs vOIr aUssI
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mEs camaraDEs DE classE –EN partIcUlIEr MarcO FONG qUI DEmEUraIt à SUrcO –, jE prOlONGEaIs mEs amOUrs IllIcItEs avEc UNE cOUsINE saUvaGEONNE, jE DOrmaIs, DaNs la mEsUrE DU pOssIblE, DIx OU DOUZE hEUrEs par jOUrs Et, bIEN sûr, jE mE sOûlaIs avEc UNE rIGUEUr parfaItE.
JE savaIs qU’Il ÉtaIt malaDE DU cœUr, à caUsE D’UNE tachycarDIE hÉrÉDItaIrE, qU’Il avaIt ENvOyÉ aU DIablE sa prOfEssION DE jUrIstE, qU’Il sOUffraIt cOmmE lE ChrIst DE la mIsèrE DU mONDE, qU’Il s’ENfONçaIt IrrÉmÉDIablEmENt DaNs lEs sablEs mOUvaNts DE la pIrE vIE DE bOhèmE ; ON lUI avaIt pOUrtaNt INtErDIt DE bOIrE, maIs, cOmmE Il jOUIssaIt D’UNE saNtÉ ImprEssIONNaNtE (Et D’UN EstOmac DE chIEN, aUraIt-Il DIt) Et qU’Il ÉtaIt ENcOrE jEUNE, la NOUvEllE tOmba sUr mOI cOmmE lE famEUx sEaU D’EaU GlacÉE.
il faIsaIt, cE jOUr-là, UN tEmps affrEUx, DÉprImaNt, avEc UN crachIN à pattEs DE mOUchE qUI DÉGOUttaIt lE lONG DEs mUrs, NEttOyaNt OU accENtUaNt la salEtÉ DEs rUEs, DÉpOsaNt UNE pEllIcUlE brIllaNtE sUr lEs sUrfacEs crassEUsEs. MaDamE eDUvIGIs Est vENUE m’appElEr. « C’Est UN appEl DE prOvINcE », sE bOrNa-t-EllE à DIrE Et, aUssItôt, UN maUvaIs prEssENtImENt m’assaIllIt car ON NE m’appElaIt jamaIs DE PUErtO PErDIDO.
LE rEstE Est flOU, aU ralENtI, cINÉmatOGraphIqUE. CEs sOUvENIrs Et cEs ImprEssIONs sONt vIsUEllEs Et cONcErNENt DEs DÉtaIls apparEmmENt DÉpOUrvUs DE sENs OU D’ImpOrtaNcE, cOmmE, par ExEmplE, UN Impact DE pIErrE OU DE ballE sUr la partIE INfÉrIEUrE DrOItE DU parE-brIsE, UN trOU mINUscUlE qUE DIssImUlaIt UNE DÉcalcOmaNIE Et, tOUt aUtOUr, la vItrE fENDUE EN UNE fINE brOUssaIllE DE crIstal. JE vOIs lE mINcE rUbaN asphaltÉ DE la PaNamÉrIcaINE qUI cOUpE EN DEUx lE DÉsErt mONOtONE DE la côtE. A GaUchE, l’ocÉaN PacIfIqUE, lE sablE lUNaIrE Et lEs DUNEs ; à DrOItE la vastE plaINE, lEs pIcs sOmbrEs, blEUtÉs, pElÉs. TOUjOUrs parEIl pENDaNt DEs kIlOmètrEs Et DEs
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LA Légende du PÈRe
kIlOmètrEs. MEr Et sablE, sablE Et mEr ; Et DEs pIcs ; parfOIs, brIèvEmENt, lE vErt aDOUcI DEs vallÉEs côtIèrEs, DEs aUbErGEs OU DEs rEstaUraNts aU bOrD DE la pIstE, DEs paNNEaUx avEc DEs NOms qUI, mêmE à prÉsENt, mE pOUrsUIvENt : ChaNcay, HUachO, PatIvIlca, ParamONGa, HUarmEy, Casma…
JE rEvOIs cEt aDOlEscENt sUr lE sIèGE avaNt D’UN aUtOcar DÉGlINGUÉ, ENtrE lE chaUffEUr très brUN, NOIrâtrE, aUx DENts EN Or Et qUI DIscUtaIt DE fOOtball avEc UN cOmmErçaNt EN matÉrIaUx DE cONstrUctION, UN INDIvIDU ObèsE, DÉsaGrÉablE Et INsOlENt. et mOI, tOtalEmENt DrOGUÉ à la mOrphINE par la pUIssaNcE DE la mOrt. C’ÉtaIt UNE ÉtraNGE fascINatION. J’avaIs l’ImprEssION qUE DEs pOIssONs DE saNG avalaIENt mON saNG, qUE DEs rats D’Os rONGEaIENt mEs Os ; maIs, EN mêmE tEmps, j’ÉprOUvaIs UN sENtImENt NOUvEaU, tOtalEmENt INcONNU Et tENtaNt, DE lIbErtÉ. dE rEtOUr à LIma, la prEmIèrE chOsE qUE jE fEraIs, cE sEraIt D’ENvOyEr aU DIablE cEs ÉtUDEs qUE jE DÉtEstaIs, DE chErchEr N’ImpOrtE qUEl travaIl Et DE fIlEr pOUr tOUjOUrs à l’ÉtraNGEr, EN FraNcE.
dE NOUvEaU la fOUlE cOllOïDalE, la pEsaNtEUr mENtalE DE l’atmOsphèrE, lE sOmNambUlIsmE cONstErNaNt. JE marchE D’UN pas fErmE, EN mE frayaNt UN passaGE ENtrE lEs cOrps Et lEs vIsaGEs, saNs rEGarDEr pErsONNE ; cE rôlE INattENDU DE vEDEttE mE rEvêt, aU mOINs EN apparENcE, D’UNE armUrE DE sÉrÉNItÉ. SUr UN baNc, INstallÉ cONtrE lE mUr rOUGE DE la cOUr, jE vOIs ma taNtE VIlma, maDamE VIOlEta, maDamE MarIEta, ma taNtE JUDIth Et ma GraND-mèrE, fIGÉE, tEllE UNE aUthENtIqUE BErNarDa Alba : c’Est la sEUlE qUI NE plEUrE pas. JE lEs ÉtrEINs tOUtEs Et jE pÉNètrE DaNs la cUIsINE Où ma taNtE JUlIEta prÉparE DEs lItrEs Et DEs lItrEs DE cafÉ. oN bOIt aUssI bEaUcOUp DEpiscoDaNs DE pEtIts vErrEs, DEs cOUpEs mINUscUlEs OU aU GOUlOt DE la bOUtEIllE. COmmE UN avEUGlE qUI, sUrmONtaNt chassIEs Et cataractEs, rEcOUvrE la vIsION, jE cOmmENcE à pEINE à IDENtIfIEr lEs vIsaGEs afflIGÉs Et lEs cOrps aUx mOUvEmENts lOUrDs, qUI GEstIcUlENt Et pOUssENt DEs crIs
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raUqUEs Et DEs lamENtatIONs. daNs lE bUrEaU-bIblIOthèqUE, jE mE trOUvE facE à facE avEc ADrIaNa dUartE, lE GraND amOUr DE jEUNEssE DE mON pèrE, l’amOUr DE tOUtE sa vIE, à vraI DIrE. C’Est UNE fEmmE brUNE, mINcE, ÉlÉGaNtE, aU maqUIllaGE DIscrEt, aUx GEstEs pOsÉs, D’UNE qUaraNtaINE D’aNNÉEs, très bEllE ENcOrE. ellE mE prÉsENtE sEs cONDOlÉaNcEs EN mE prENaNt DaNs sEs bras Et j’ÉprOUvE UNE sENsatION DE cUlpabIlItÉ. -JE vIENs D’arrIvEr DE LIma, DIs-jE, UN pEU cONfUs Et, aUssItôt, j’ajOUtE UN DÉtaIl INUtIlE, pOUr allONGEr la phrasE. J’aI Dû vENIr EN aUtOcar. -QU’Est-cE qUE vOUs allEZ faIrE DEs lIvrEs ? ils sONt DaNs DEUx ÉtaGèrEs, l’UNE EN acajOU Et l’aUtrE EN cèDrE, tOUtEs DEUx vErNIEs Et avEc DEs vItrEs très prOprEs, brIllaNtEs. L’ÉtaGèrE EN acajOU, plUs pEtItE Et sOlIDE, rENfErmE DEs OUvraGEs DE drOIt pÉNal Et cIvIl, DE CrImINOlOGIE, DE MÉDEcINE lÉGalE, DEs rEvUEs trImEstrIEllEs DE l’orDrE DEs AvOcats ; c’Est sEUlEmENt DaNs lEs rayONNaGEs INfÉrIEUrs qU’Il y a DEs cONtEs pOUr lEs ENfaNts, DEs fascIcUlEs scIENtIfIqUEs Et DEs rEvUEs sUr DIvErs sUjEts. daNs l’ÉtaGèrE EN cèDrE, ON trOUvE DEs lIvrEs DE lIttÉratUrE, DE phIlOsOphIE Et DEs EssaIs, altErNaNt avEc ENcyclOpÉDIEs, DEs DIctIONNaIrEs Et DEs lIvrEs DE pOèmEs. SUr la partIE DrOItE sE DÉtachE lE vIsaGE hÉbraïqUE DE SIGmUND FrEUD. -POUr cEUx DE la prEmIèrE ÉtaGèrE, jE NE saIs pas. LEs aUtrEs sONt à mOI. MamaN Est arrIvÉE ? -JE NE l’aI pas vUE. J’EspèrE qU’EllE NE sEra pas fâchÉE… -dEpUIs DEUx aNs, Ils vIvaIENt sÉparÉs. -JE N’aI pas rEvU ta mèrE DEpUIs plUs DE qUINZE aNs, lOrsqUE NOUs ÉtIONs à TrUjIllO… -VOUs êtEs UN NOm, sUrtOUt. nE vOUs INqUIÉtEZ pas. Après, NOUs bavarDErONs. A prÉsENt, jE DOIs partIr.
MOI, raIDE EN facE DU cErcUEIl. LUI, lavÉ Et maqUIllÉ, a prIs UNE aUtOrItÉ lIvIDE, tErrIblE. oN l’a affUblÉ D’UN cOmplEt NEUf blEU marIN,
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