La Légende napoléonienne et ses renégats

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Noblet (Paris). 1869. France (1852-1870, Second Empire). In-18.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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LA
LÉGENDE NAPOLÉONIENNE
ET SES RENÉGATS
LA LÉGENDE
NAPOLÉONIENNE
ET
SES RENÉGATS
Nous ne nous pendrons pas à cette corde infame
Qui t'arrache du piédestal.
(V. HUGO, IIe Ode à la Colonne.)
PARIS
IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE DE CHARLES NOBLET
18, RUE SOUFFLOT, 18
1869
LA
LÉGENDE NAPOLÉONIENNE
ET SES RENÉGATS
I
Le 31 mars 1814, ce cynique marquis de Mau-
breuil, qu'un procès récent a fait sortir de l'oubli,
et derrière lui une poignée d'hommes dignes d'un
tel chef, entraient sur la place Vendôme.
Ils entourent la colonne. Ils attachent une
corde au pied de la statue et tirent sur elle
avec rage. L'armée alliée va défiler : il faut lui
faire honneur. Mais la statue ne bouge pas !
— 6 —
Ils redoublent d'efforts. C'est en vain. Alors aperce-
vant le grand-duc Constantin qui de loin, perdu
dans la foule, les regarde faire, ils s'approchent de
lui et le prient d'envoyer à leur aide une compa-
gnie de Cosaques.
Le grand-duc les écoute avec une dédaigneuse
froideur. Il respecte plus que ces hommes la di-
gnité de leur pays. Il s'étonne qu'en présence de
l'ennemi vainqueur, ils veuillent précipiter dans
la boue l'image de celui qui porta si haut le nom
de la France, de ce grand homme pour lequel il
ne peut s'empêcher d'éprouver lui-même une
sympathique admiration : « Cela ne me regarde
pas, » répond-il avec un geste de dégoût (1).
Sans le secours des Cosaques, il fallut renoncer
à arracher la statue. On dut se résoudre à la
scier. Le 3 avril on lisait dans le Journal des Dé-
bats :
a On s'occupe de dresser un échafaud pour abat-
(1) Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, tome I".
— 7 —
« tre la statue de Buonaparte. En attendant on l'a
« couverte d'un voile. »
Comme la population s'indignait de ces prépa-
ratifs, on affecta de dire que, pour consacrer l'ère
de prospérité pacifique où la France allait entrer,
on voulait seulement soustraire à ses regards la
personnification de la guerre; que la statue de
l'Empereur serait remplacée par l'image de la
Paix ; qu'on réaliserait ainsi la première pensée
qu'avait eue Napoléon lui-même et que la reprise
des hostilités l'avait seule forcé d'abandonner
Mais quels traits pensait-on donner à cette image?
Le Journal des Débats nous l'apprend encore :
« On assure qu'il sera érigé sur la colonne de
«la place Vendôme une statue de la Paix sous l'ef-
« figie de l'empereur Alexandre » (9 avril).
II
Pour nous, dont la légende napoléonienne a
éveillé l'imagination, qui lui devons nos pre-
mières émotions historiques, même notre pre-
— 8 —
mière émotion matérielle, car la plus lointaine
impression que nous retrouvions dans les souve-
nirs de notre enfance, c'est le Retour des Cendres,
c'est le char impérial passant sous l'Arc de triom-
phe et autour de nous des amis, des parents suffo-
qués par l'enthousiasme; pour nous qui ne pouvions
lire la grande épopée sans nous y croire trans-
porté, sans y vivre ; qui sentions à l'heure des vic-
toires un frémissement d'orgueil nous exalter, à
l'heure des revers une profonde tristesse nous
envahir, et des larmes, de vraies larmes mouiller
nos yeux, — nulle scène, parmi les plus poignan-
tes, ne nous a jamais ému, navré comme cette scène
du 31 mars 1814.
Eh bien ! cette scène douloureuse, tous les
jours, depuis quinze ans, elle se renouvelle sous
nos yeux ! Tous les jours depuis quinze ans une
poignée d'écrivains se cramponne à la statue de
l'Empereur, cherche à la déraciner de son socle
pour la traîner dans la boue, et assouvir sur elle
son dépit, sa haine, sa colère.
Et pour que le tableau soit complet, pour
— 9 —
qu'aucun trait ne manque à cette reproduction
quotidienne de la scène du 31 mars, les étrangers
regardent ces ennemis de notre gloire accompli-
leur triste besogne sans vouloir les y aider.
« Cela ne nous regarde pas », disent-ils, eux
aussi.
Pour eux, un génie comme celui de Napoléon Ier
montrant jusqu'où peuvent atteindre les facultés
humaines et étendant pour ainsi dire, le niveau
de notre nature, un tel génie est l'honneur de
l'humanité tout entière ; sa gloire est un patri-
moine universel (1). Et par la continuité de leurs
hommages à cette grande mémoire, ils protes-
tent contre l'oeuvre sacrilége accomplie en leur
honneur par des mains françaises.
III
Sacrilége et ridicule !... Ridicule surtout. Car la
grande image de l'Empereur se joue de leurs
(i) L' Aigle! l'orgueil du monde! disait Byron.
1.
— 10 —
efforts comme la statue de Chaudet se joua des
efforts de Maubreuil et de ses acolytes.
Ah ! pour une pareille besogne, il faudrait d'au-
tres mains que les vôtres! Agitez-vous ! Démenez-
vous ! Brisez-vous les bras et les reins 1 Vous ne
l'ébranlerez pas!...
En vain, M. Prévost-Paradol déclare que
Napoléon montra, hors du champ de bataille, une
intelligence étroite, un esprit mal cultivé, peu
éclairé, c'est-à-dire que le moindre normalien eût
bien mieux dirigé les travaux du conseil d'État, et
sa démonstration faite, descend de la chaire en
nous saluant d'un sourire vainqueur... Regardez :
la statue n'a pas vacillé.
En vain le philosophe Littré accourt à la res-
cousse, et, laissant là ses bouquins poudreux, vient
donner à ce prétendu gagneur de batailles une
leçon de tactique, lui prouver qu'il n'entendait
rien à l'art militaire, que Wellington lui était
cent fois supérieur, que, s'il remporta quelques
victoires, ce fut par supercherie et contre toutes
les règles,.. Rien encore.
— il —
En vain M. Lanfrey, prêtant main forte au
' philosophe Littré, vient démontrer que le plan de
l'expédition de Boulogne atteste une ignorance
absolue des premiers principes de la guerre. En
vain, voyant que cela ne suffit pas et qu'il faut
frapper plus vigoureusement encore, il nous pré-
sente Napoléon comme un pauvre insensé devant
lequel l'esprit confondu hésite entre l'horreur et la
pitié... Rien !
En vain un troisième écrivain trouve en lui...
devinez quoi?... Un Prud'homme!
En vain, plein d'une juvénile audace, résolu à
tenir le drapeau de la génération nouvelle haut
et ferme, un dernier se présente et déclare que,
pour lui, ce prétendu grand homme n'est point
seulement un mauvais capitaine, mais bien ce
qu'on nomme une médiocrité ; qu'il avait reçu du
ciel quelques facultés secondaires, mais ne sut point
en user; qu'il montra en toute circonstance une
incurable' étroitesse d'esprit, une ignorance pro-
fonde; qu'il faut nous débarrasser pour tou-
jours de ce malfaiteur sombre et satanique, trouver
— 12 —
pour ce suborneur vulgaire un supplice plus ter-
rible que l'échafaud, plus long et plus infamant
que Sainte-Hélène...
En vain, leur tentative faite, ces messieurs se
réunissent pour s'écrier en choeur : « La légende
napoléonienne s'en va! Elle tombe pièce à
pièce ! » Pure fanfaronnade. La légende napoléo-
nienne reste debout. Car cette légende-là, c'est
de l'histoire (1). La statue tient ferme. Ils ne l'ont
pas ébranlée. Et la foule qui les regarde faire
gouaille ou s'indigne.
Pour la désarmer que font-ils? Ils affirment,
eux aussi, que l'image qu'ils veulent renverser,
ce n'est point l'image d'un homme, mais l'image
de la guerre. La guerre est un fléau. Ils ont l'âme
pacifique! Ils veulent établir le règne de la con-
corde universelle. Quand ils auront aboli la
(1) Qu'on le remarque, une légende, c'est un récit am-
plifié par l'imagination populaire : c'est une fable. L'his-
toire de Empire a reçu le nom de légende parceque dans sa
réalité fabuleuse elle semblait sortir des limites du pos-
sible.
— 13 —
guerre... que deviendra la gloire militaire, que
deviendra ce nom de Bonaparte, en qui elle s'in-
carne ?
Le plan est ingénieux.
Mais pour convertir le public au culte de la
paix à tout prix, il faut émousser le sentiment de
l'honneur national, il faut affaiblir l'idée de la
patrie. Peut-être, parmi tant de dons, la France
n'avait-elle pas le patriotisme, c'est-à-dire l'or-
gueil ; mais elle avait du moins le chauvinisme,
c'est-à-dire la vanité nationale,
C'était un obstacle.
Qu'à cela ne tienne ! On tuera le chauvinisme,
on tuera le sentiment de l'honneur national, on
tuera l'amour de la patrie... Patrie? mot d'ancien
régime. Peut-on, au dix-neuvième siècle, avoir
une patrie? On est citoyen de l'univers!... Etendre
nos frontières? Jamais ! II faut les supprimer (1).
(d) Un journal, le Gaulois, ayant publié une lettre d'un
étudiant inspiré par le sentiment patriotique, M. Frédéric
Damé, rédacteur en chef de l'Avenir, protesta en ces termes
— 14 —
Ce serait fort bien, si nos voisins abaissaient les
leurs ; mais ils les élèvent. Pendant qu'on cherche
à nous détacher du sol de la patrie, ils s'y atta-
chent plus fortement que jamais. Si nous écou-
tions les docteurs de la nouvelle école, nous nous
trouverions un beau jour isolés dans le monde,
désarmés, et à la merci du premier annexeur
venu.
Qu'importe,—si, à ce prix, nous étions dé-
barrassés du bonapartisme !
Tout, — même la France,—pour en arriver là!
Voilà pourtant à quelles folies peut conduire,
dans notre pauvre pays, la passion politique.
au nom du Quartier latin : « Enfants d'une même mère, for-
més vers un même but, les jeunes ne se laissent plus en-
traîner par les sottes rancunes du patriotisme. N'en déplaise
à Son Excellence M. le ministre d'Etat, nous ne sommes
plus chauvins. »
Et M. Lanfrey dit dans sa singulière histoire : portant
ainsi sur son oeuvre et son système un jugement qui me
suffit :
« Il faut que les préjugés soi-disant patriotiques en pren-
« rient leur parti, il n'est plus possible aujourd'hui à l'his-
« torien d'être national dans le sens étroit du mot. »
— 45 —
Mais cette seconde tentative ne sera pas plus
heureuse que la première. Le bonapartisme résis-
tera à l'attaque détournée comme il a résisté à
l'attaque directe. Ses adversaires en seront pour
leurs frais d'éloquence. La gloire de l'Empereur
planera toujours, radieuse, sur leur tête. Et je
pourrais, s'ils le voulaient, leur faire connaître en
deux mots la cause de leur impuissance :
On ne croit pas à leur sincérité.
IV
Je m'explique I On ne croit pas sans doute
qu'ils parlent contre leur conviction. Mais on croit
que leur conviction, c'est la passion, non la rai-
son qui l'a faite. On croit que, dans le passé, ils
poursuivent le présent; dans le souvenir du grand
capitaine, la dynastie qu'a fondée et que sou-
tient sa gloire; dans cette personnification de
l'honneur militaire, un principe qui a fait la
force de ses héritiers, comme il avait fait la sienne.
On croit, en un mot, que, si Napoléon III n'était
— 16 —
pas sur le trône, ils proclameraient tous le génie
de Napoléon Ier.
Je dis : On croit. Je devrais dire : On sait. Car,
en vérité, les preuves abondent. Preuves morales
pour les uns; pour les autres, preuves maté-
rielles !
V
Sortons du temps présent où, sur un pareil sujet,
l'impartialité, le désintéressement sont impossibles.
Remontons à l'époque où les considérations person-
nelles n'exerçaient pas sur le jugement une in-
fluence décisive, où parler de Napoléon, c'était faire
de l'histoire, non de la politique.
Que rencontrons nous? l'unanimité de l'éloge.
L'un des jeunes écrivains que je citais tout à
l'heure le constatait lui-même avec amertume
au début de son article :
« Ils sont rares, disait-il, les écrivains qui surent
« résister à cette séduction malsaine de la gloire
— 17 —
«impériale. Les plus grands même y succom-
« bèrent. »
Quelques écrivains qu'aveuglent leurs préoccu-
pations dynastiques, qui veulent éloigner à tout
prix du trône de leur choix le souvenir écrasant
de ce grand nom, cherchent seuls à le ternir.
Les autres, tous les autres, le saluent avec or-
gueil. La foule est avec eux. La foule les inspire,
les anime et les paie en popularité. Dès les premiers
jours de la Restauration, ce courant s'établit. Mal-
gré les efforts éhontés de la presse ministérielle
qui dépassait peut-être sur ce point (le croirait-on?)
la presse opposante de nos jours (I), l'union se fait
étroite, intime entre le peuple et ces écrivains, ces
(1) Celle-ci en effet n'a pas encore accusé le héros d'Ar-
cole de manquer de bravoure, comme le fit M. de Lacretelle
dans le Journal des Débats, du 4 avril 1811. Et si elle lui
a contesté beaucoup de choses, elle n'a pas encore éprouvé
le besoin de lui contester la propriété de son nom. Or,
dans le même journal on lit à la date du 8 avril : « Il est
« bon de faire connaître au public que Bonaparte ne s'ap-
« pelle pas Napoléon, mais Nicolas. Cet homme voulait pa-
ît raître extraordinaire en tout jusquedansson nom de bap-
" tême. »
— 18 —
poêtes, ces artistes, interprètes de sa principale,
de son unique pensée (1).
Pendant que Charlet dessine ses premiers gro-
gnards, Emile Debreaux chante la Colonne dans ce
refrain qui n'est devenu ridicule qu'à force d'avoir
été populaire [Ah! qu'on est fier d'être Français...)
Il chante Mo.rengo, Montebello, Sainte-Hélène, la
Redingote grise, le Prince Eugène, les Adieux du
général Bertrand au tombeau de l'Empereur, etc. (2).
Pendant qu'Horace Vernet peint le Soldat la-
boureur ou le Soldat de Waterloo, Béranger nous
(1) Unique! ce n'est pas moi qui le dis, c'est M. Edgar
Quinet: Parlant des paysans au milieu desquels il vivait,
dans son enfance, de ses « compagnons de charrue, » il
dit : « Ce qui n'était plus pour moi que do l'histoire était
«resté pour eux la vie même. Ils n'avaient pas toujours
« pensé à Napoléon, cela est vrai, mais ils n'avaient pas
i pensé à autre chose, " (Histoire de mes Idées.)
(2) C'est ce jeune et sympathique' poète, souvent persé-
cuté pour sa foi, mort à trente ans, auquel Béranger disait :
Ta voix, Emile, évoquant notre histoire,
Du cabaret ennoblit les échos.
C'était l'asile où se cachait la gloire,
Le pauvre peuple aime tant les héros!...
— 19 —
donne le 8 Mai, les Souvenirs du peuple, la Sainte-
Alliance, tous ces chants patriotiques qui faisaient
tressaillir le coeur de la France et qu'un des bio-
graphes de l'illustre poète, l'académicien Tissot,
apprécie en ces termes :
« Au temps où il était le maître de l'Europe,
a Napoléon n'a pu obtenir un vers de Béranger.
« Mais le grand capitaine trahi par la fortune, mais
« le représentant de la gloire du siècle, mais
« l'homme de génie qui a enfanté tant de mer-
" veilles pour agrandir et honorer notre pays,
" mais le bienfaiteur, le sauveur des rois, enchaîné
«par eux sur le rocher de Sainte-Hélène, inspire
« le plus religieux attachement, la plus éloquente
« admiration au poète national. Béranger plaint,
« chante et regrette Napoléon tombé avec cette
« France qu'il avait faite si puissante et si belle ; il
« associe ensemble ces deux grandes victimes du
« sort et les relève de leur malheur par le souve-
« nir de leur commune gloire : ainsi en célébrant
« un héros, Béranger célèbre encore la patrie et
« ne court jamais le risque de cette idolâtrie trop
— 20 —
« fréquente qui met un homme au-dessus d'une
« nation, comme Virgile l'a fait pour Auguste aux
'( dépens de Rome. »
Pendant que M. Laurent (de l'Ardèche), le dé-
mocrate, le futur saint-simonien, le futur monta-
gnard de l'Assemblée constituante, écrit la Vie
de Napoléon, de celui qu'il appelle :
« Le plus puissant des démocrates, le plus re-
« doutable des novateurs, le propagandiste le plus
« dangereux pour la vieille Europe, le représen-
« tant et le verbe de cette grande révolution dont
« Mirabeau donna le signal avec les foudres de
« l'éloquence, que le Comité de salut public dé-
« fendit avec les foudres de la terreur et que lui,
« Napoléon, doit affermir et propager avec les
« foudres de la guerre ; révolution qu'on appela
« française à son .berceau, mais qui a suffisamment
« montré en grandissant qu'elle était destinée à
« devenir universelle; l'homme prodigieux dans
« lequel les gens de coeur, les oisifs de salon et
« les oligarques de village ne savaient ou ne vou-
« laient voir qu'un despote odieux et un conque-
— 21 —
« rantinsatiable, tandis que l'artisan, le laboureur
« et le soldat, dont l'instinct était plus sûr que le
« rationalisme de ces vains et impuissants critiques,
« voyaient et voient encore en lui L'HOMME-
« PEUPLE, l'envoyé ou le protégé de Dieu, le pro-
« duit le plus glorieux de l'émancipation poli-
« tique, du mérite et du génie » .... M. Pierre
Leroux, le futur socialiste, étudie le Système poli-
tique de Napoléon Ier en de magnifiques pages
qu'il faudrait citer tout entières et dont les pas-
sages suivants ne donneront qu'une imparfaite,
idée (1) :
« La révolution eut deux phases successives
« qui partagent tout son cours : après avoir vaincu
« l'aristocratie séculière et sacerdotale qui ne vou-
« laient pas l'égalité des droits, il lui fallut vain-
« cre les niveleurs qui voulaient jusqu'à l'égalité des
« biens. Tout cela se fit violemment, avec des écha-
«, fauds, avec du canon. Pour de la liberté, il n'y
(1) Cette étude, publiée en 1829 dans le Globe, a été ré-
oemment reproduite par le Dix Décembre.
— 22 —
« en eut point, ou peu. Nous roulâmes, pendant
« toute la crise, de despotisme en despotisme,
« jusqu'à Napoléon: Lui, maître d'un tel empire,
« venu là par la victoire, doué d'une incomparable
« énergie, et accoutumé à planer sur l'Europe, où
« mit-il sa gloire ? A généraliser en Europe les ré-
« sultats de la révolution française. Le dix-huitième
« siècle avait vu un czar de Russie, aidé de quel-
" ques hommes éclairés et industrieux, tailler
« pour ainsi dire et polir un empire barbare. Na-
« poléon, s'appuyant sur la France, voulut être et
« fut le Pierre Ier de l'Europe.
« Et ce n'était pas seulement étendre la civilisa-
« tion française, c'était la préserver. En effet, si
« glorieuse qu'elle fût sortie des guerres de la Ré-
« volution, qu'était-ce après tout que la France,
« sinon un point brillant au milieu de l'Europe
« obscure?...
« Lorsque Napoléon vaincu traversait la France
« pour aller à l'île d'Elbe, voyant les nations se
« déchaîner contre lui, il dit : « J'ai voulu faire la
« France plus puissante que l'Angleterre, et voilà
— 23 —
« tout. » Ce mot, en effet, résume tout son système
« et tous ses combats...
« Celte idée d'une monarchie qui comprendrait
« toute l'Europe sud-occidentale devint donc son
« étoile. Plus il approcherait de ce but, plus grand
« serait l'honneur; c'était là le service que l'hu-
« manité attendait de lui. Pour remplir cette tâche,
« tous les moyens étaient bons car tout lui serait
«pardonné...
« Partout où il régnait, ou faisait régner, l'in-
« quisition, les droits féodaux, les redevances per-
« sonnelles, tous les priviléges exclusifs étaient
« abolis, le nombre des couvents réduit, les bar-
« rières de province à province supprimées, et les
« douanes transportées aux frontières. En ce sens
« il fit de la révolution à lui tout seul...
« ll n'a pas replâtré, comme on dit, sa vie à
« Sainte-Hélène ; sa politique et le sens de sa po-
« litique se révèlent dans tout ce qu'il a écrit
« pendant son règne; dans ses lettres à son frère
« le roi de Hollande, comme dans une foule d'in-
« structions diplomatiques...
— 24 —
« L'accusation d'hypocrisie qu'on a tant prodi-
« guée à sa vie politique n'explique rien. Où
« a-t-on vu que l'égoïsme pur et l'amour du pou-
« voir pour le pouvoir même aient fait faire de si
« grandes choses?...
« Napoléon fut, avant tout, un glorieux, mais
« un glorieux qui mit sa gloire à civiliser, un fa-
ce natlque qui voulut aller plus vite que l'huma-
« nité ne pouvait le souffrir, qui voulut faire par
« la force, en une vie d'homme, ce qui semblait
« demander des siècles...
« Ce qui importe, c'est qu'il aspira à fonder en
« Europe, et principalement dans la partie sud-
" occidentale de l'Europe, une sorte de monarchie
« universelle, que dans ce travail il répandit au
« loin tous les progrès que l'esprit humain avait
« faits en France au dix-huitième siècle, qu'il in-
« troduisit, avec plus ou moins de succès, dans une
« foule de contrées, de nouveaux principes d'ad-
« ministration, et que, pour lui résister, ses enne-
« mis mêmes furent obligés d'adopter d'innom-
« brables perfectionnements ; d'où il suit que,
— 25 —
« quoiqu'il ait manqué son but, il a cependant
« atteint le résultat le plus important pour l'hu-
« manité... »
Pendant que Barthélemy et Méry chantent Na-
poléon en Egypte ou le Fils de l'Homme :
... l'enfant sacré, le fils de l'Homme gloire
Du seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire...
celui qui doit les effacer tous, M. Victor Hugo,
consacre ses premiers vers à cette grande image
qui le poursuit et l'inspire :
Toujours lui! lui partout! — Ou brûlante ou glacée,
Son image sans cesse ébranle ma pensée.
Il verse à mon esprit le souffle créateur.
Je tremble et dans ma bouche abondent les paroles,
Quand son nom gigantesque, entouré d'auréoles,
Se dresse dans mon vers de toute sa hauteur.
Là je le vois, guidant l'obus aux bonds rapides;
Là massacrant le peuple au nom des régicides ;
Là soldat aux tribuns arrachant leurs pouvoirs;
Là consul jeune et fier, amaigri par les veilles
Que des rêves d'empire emplissaient de merveilles,
Pâle sous ses longs cheveux noirs.
2
— 26 —
Puis empereur puissant, dont la tête s'incline.
Gouvernant un combat du haut de la colline,
Promettant une étoile à ses soldats joyeux,
Faisant signe aux canons qui vomissent les flammes,
De son âme à la guerre armant six cent mille âmes,
Grave et serein avec un éclair dans les yeux.
Puis pauvre prisonnier, qu'on raille et qu'on tourmente,
Croisant ses bras oisifs sur son sein qui fermente,
En proie aux geôliers vils comme un vil criminel,
Vaincu, chauve, courbant son front noir de nuages
Promenant sur un roc où passent les orages
Sa pensée, orage éternel.
Qu'il est grand, là surtout! quand, puissance brisée,
Des porte-clefs anglais misérable risée,
Au sacre du malheur il retrempe ses droits;
Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine
Et mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène,
Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois !.., etc.
Après Lui (1827), c'est Bounaberdi (1828), puis
la Première Ode à la Colonne (1829) :
Que de fois, tu le sais, quand la nuit sous ses voiles
Fait luir la blanche lune ou trembler les étoiles,
. — 27 —
Je viens, triste, évoquer tes fastes devant moi;
Et, d'un oeil enflammé dévorant ton histoire.
Prendre, convive obscur, ma part de tant de gloire
Comme un pâtre au banquet d'un roi.
VI
La révolution de 1830 éclate. C'est la revanche
de 1814.. Le pays renvoie à l'étranger la dynastie
que l'étranger lui imposa. Ce qui chasse cette
dynastie, c'est moins l'espérance que le souvenir ;
moins l'idée libérale que l'idée démocratique et
l'idée nationale ; moins l'orléanisme, en un mot,
que le bonapartisme.
L'Empereur est mort. Son fils vit. Mais il est
loin. Il est aux mains de l'Autriche. L'Autriche le
livrerait-elle à la révolution triomphante ? Louis-
Philippe, au contraire, est aux ordres des vain-
queurs. Avec lui la révolution peut être immédia-
tement consommée ; elle peut immédiatement rom-
pre avec le passé : ce qu'elle veut avant tout.
— 28 —
D'ailleurs la France n'aura- point à se prononcer
On la mène. Ses meneurs sont de longue date ga-
gnés à l'orléanisme. Ils sont habiles. Ils promet-
tent solennellement de réunir un congrès national
et de confier au pays lui-même le soin de dési-
gner son chef. Mais se défiant à bon droit du pays,
sachant de quel côté l'entraîneraient ses sympa-
thies, ils éludent cette promesse et de leur propre
autorité couronnent le nouveau roi.
Si la France eût été consultée, que fût-il ar-
rivé ? Le loyal aveu de deux écrivains connus par
leurs doctrines radicales le laisse entrevoir.
Dans le livre qu'il publiait peu de temps après
la révolution de 1830, sur les trois journées, sur
les événements qui les avaient précédées et suivies
et dans lesquels il avait joué un rôle actif, M. Ca-
bet, le célèbre communiste, reprochant avec amer-
tume aux fondateurs du nouveau régime de n'avoir
point, selon leur promesse, interrogéle pays, disait:
« Quel que fût le choix du congrès populaire,
« accepté par la nation, chacun devait s'y sou-
« mettre et s'y soumettrait en effet....
— 29 ~
« Le peuple criait : « Plus de Bourbons ! » et le
« congrès m'en choisirait aucun.
« Quant à Napoléon II, c'est autre chose. Béri-
« tier constitutionnel en 1814; proclamé de nou-
« veau en 1815; dans la fleur de l'âge et suscep-
« tible de sympathiser avec les jeunes patriotes;
« rappelant des souvenirs d'indépendance natio-
« nale et de gloire; pouvant apporter à la France
« l'alliance de l'Autriche qui paralyserait toute
« nouvelle coalition ; pouvant exciter par son nom
«seul l'enthousiasme guerrier qui va peut-être
« nous être nécessaire, Napoléon ll a des partisans
« parmi les fonctionnaires de l'empire, les vieux
« soldats et le peuple.
« Il est absent, et l'on ne sait pas même si le
« cabinet autrichien consentirait à le donner.—Le
' « congrès l'accepterait-il? »
Racontant quelques années après les mêmes évé-
nements, M. Louis filauc disait à son tour :
« Le fils de Napoléon vivait au loin. Pour ceux
" qu'animait une vulgaire espérance, attendre,
« c'était risquer le bénéfice des premières faveurs,
2.
— 30 —
« toujours plus faciles à obtenir d'un pouvoir qui
« a besoin de se faire pardonner son avénement...
« Pourtant le souvenir de l'Empereur palpitait
« dans le sein du peuple. Pour couronner dans le
« premier de sa race l'immortelle victime de Wa-
« terloo que fallait-il? qu'un vieux général se
« montrât à cheval dans les rues et criât en tirant
« son sabre : Vive Napoléon II. Mais non ; le gé-
« néral Gourgaud fit seul quelques tentatives...
« Le régime impérial avait allumé dans les pié-
" béiens qu'il éleva si brusquement à la noblesse
« une soif ardente de places et de distinctions. Le
" parti orléaniste se recruta de tous ceux à qui pour
« ressusciter l'empire il n'eût fallu peut-être qu'un
« éclair de hardiesse, un chef et un cri;.. » (His-
toire de Dix ans, tome 1er.)
Mille indices vont révéler la vraie pensée du
pays. A peine le nouveau pouvoir est-il consti-
tué, qu'une pétition couverte d'un nombre consi-
dérable de signatures somme la Chambre des Dé-
putés de décréter le retour des cendres de l'Em-
pereur et leur inhumation solennelle sous la co-
— 31 -
lonne de la place Vendôme. La chambre ne croit
pouvoir s'associer à ce voeu.
Le National, par la plume d'Armand Garrel,
proteste avec énergie contre son vote :
« L'histoire, dit-il, si déjà nous sommes assez in-
" grats pour l'oublier, l'histoire dira quel législa-
« teur ce fut que ce merveilleux et jeune soldat
« qui n'avait encore médité que sur les champs de
« bataille. Sans doute, il fit au pouvoir une large
« part, et il le fallait, puisque la France n'en mur-
" mura point et éprouva, de se voir gouvernée le
« même bonheur, le même bien qu'elle avait res-
« sentis en goûtant, pour la première fois, de la
« liberté en 89. Tout autre soldat que lui eût su
« comprendre qu'il fallait de la vigueur, qu'il y
« avait nécessité d'imposer silence aux voeux de
« liberté les plus justes en principe, mais quel au-
« tre eût su comme lui concilier dans sa législation
s dictatoriale, avec cette première nécessité d'un
« pouvoir fort, l'esprit de la Révolution, et ordon-
« ner suivant cet esprit, sinon le gouvernement,
« au moins la société ? Qu'on lise les discussions
— 312 —
« du Code civil, on y verra sa conscience d'ami de
« la Révolution, d'homme passionné pour les
s progrès de la civilisation, pour le travail et l'or-
« dre, en même temps qu'on admirera cette vive
« et lumineuse intelligence qui semble enseigner
« sous une forme plus pratique, plus simple, aux
« hommes vieillis dans l'étude des lois, ce qu'elle
« apprend d'eux au moment même. On ferait
« mieux aujourd'hui ; et tous les jours on amé-
« liore le travail de ce temps; mais combien on
« pouvait plus mal faire, si près des souvenirs des
« excès de la Révolution ! Combien il était plus
« facile d'être dominé par le sentiment général,
« qui voulait uniquement l'ordre, et d'y perdre
« tout à fait de vue le sentiment non moins géné-
« ral qui avait produit la révolution de 89, et qui
a n'était plus qu'un souvenir décrié 1 C'est là ce
« qu'il faut considérer. On doit mesurer un
« homme à son temps et aux circonstances dans
« lesquelles il a été placé. Et certes l'homme le
« moins libéral de France, en 1802, au temps de
« ces immortelles conférences sur le Code civil, ce
— 33 —
« n'était pas le premier consul. La loi faite, il la
« fit respecter, et rudement, et, à la longuer cela
« devint un mal ; c'était la condition de lois tran-
«sitoires et nécessairement violentes ; mais d'a-
«bord, et longtemps, ce fut un bien, oui, un bien;
(Cet qu'on ne se récrie pas! Sans ces quinze an-
« nées passées par la France dans la dure observa-
« tion de lois qu'elle n'avait pas faites, mais de
« lois dictées en partie par l'esprit de la Révolu-
ut tion, et à une distance infinie au-dessus de cel-
« les de l'ancien régime, la France n'eût pas été
« en état de se préparer pendant quinze autres
« années à la lutte décisive qui a rangé enfin le
« pouvoir comme le pays dans la dépendance de
« la loi. Nous avons appris sous Bonaparte à ai-
« mer l'ordre, à obéir à la loi, c'est-à-dire à la
« faire à notre tour. Voilà ce que nous lui devons,
« et c'est le plus grand service peut-être qu'aucun
« homme nous ait jamais rendu...
« Trompez-vous sur le caractère de la mission
«législative et despotique de Bonaparte.... mais
« reste encore le jeune et pur conquérant d'Italie,
— 34 —
« l'imposant négociateur de Campo-Formio ; reste
« l'homme de tant de grandes choses payées
« d'un sang versé pendant dix ans par nos soldats
« avec enthousiasme ; reste le créateur de tant
« d'utiles et hardis travaux qui font fleurir, parent
« et illustrent encore aujourd'hui la France; reste
« le grand esprit dont les traditions ont inspiré le
« peu de bien qui s'est fait depuis quinze ans,
« l'écrivain incomparable, l'historien profond que
« les belles pages dictées à Sainte-Hélène nous ont
« montré l'égal de lui-même, le maître de tous, en
« quoi que ce soit qu'il ait entrepris ; reste enfin
« celui qui, malheureux avec nous et comme nous
« en 1814, non par sa faute, ni par la fortune,
« mais condamné par la marche des choses, n'a
« pas cessé d'avoir sur le coeur, jusqu'à son der-
« nier soupir, les douleurs et l'humiliation de la
« France, de son bel Empire. Et cela méritait un
« peu mieux qu'un ordre du jour sec, ingrat, mé-
« prisant ; mais c'est encore là un point sur lequel
« la Chambre nous paraît en dissentiment avec la
« France. Une Chambre telle que nous la vou-
— 35 — -■
« drions n'eût pas méconnu à ce point ce qu'elle
« devait à la mémoire d'un grand et glorieux
« homme, mort à quatre mille lieues de sa
«femme, de son pays et de son fils, implacable-
" ment et lentement supplicié par les rois de l'Eu-
« rope, en haine de notre Révolution, qui les
« avait tant de fois accablés par son bras. »
Le lendemain, M. Victor Hugo traduit dans ses
vers indignés l'émotion populaire :
Oh! qui t'eût dit alors, à ce faîte sublime,
Tandis que tu rêvais sur le trophée opime
On avenir si beau,
Qu'un jour à cet affront il te faudrait descendre,
Que trois cents avocats oseraient à ta cendre
Chicaner un tombeau...
Dors! nous t'irons chercher. Ce jour viendra peut-être,
Car nous t'avons pour dieu sans t' avoir eu pour maître,
Car notre oeil s'est mouillé de ton destin fatal,
Et sous les trois couleurs comme sous l'oriflamme
Nous ne nous pendrons pas à cette corde infâme
Qui t'arrache du piédestal.
— 36 —
Oh ! va, nous te ferons de belles funérailles;
Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles
Nous en ombragerons ton cercueil respecté,
Nous y convierons tous, Europe, Afrique, Asie,
Et nous amènerons la jeune Poésie
Chantant la jeune Liberté.
Les trois cents avocats sont dépassés. On ose plus
aujourd'hui. On sepend bel et bien à la corde infâme.
Qu'en pense M. Victor Hugo ?
Mais veut-on une preuve plus décisive, bien que
familière, de l'énergie, de l'unanimité du senti-
ment populaire ? Veut-on constater pour ainsi dire
de ses yeux cette explosion du bonapartisme, au
lendemain de la délivrance ? Qu'on se reporte aux
affiches de théâtre de cette époque. Eu quatre
mois, — d'octobre 1830 à mars 1831,—on y trou-
vera les titres suivants :
ODÉON. — Napoléon Bonaparte.
VAUDEVILLE. — Bonaparte.
VARIÉTÉS. — Napoléon.
NOUVEAUTÉS. — Bonaparte, Le Fils de
l'Homme.
— 37 —
GAITÉ. — Le Cocher de Napoléon, La Malmai-
son, Napoléon, Sainte-Hélène.
AMBIGU. — Napoléon, Joachim Murat.
- PORTE SAINT-MARTIN. — Napoléon.
CIRQUE. — L'Empereur.
GYMNASE. — Le Retour de Russie.
THEATRE DU LUXEMBOURG. — Quatorze ans
: de la vie de Napoléon.
Cette preuve est-elle insuffisante ? Qu'on ouvre
le catalogue des tableaux exposés pendant les
premières années du régime de juillet; on n'y verra
que batailles et scènes de l'Empire.
La Mode, organe du parti carliste, en était irri-
tée :
« Ce qui frappe, disait-elle, en parcourant l'ex-
« position, c'est la prodigieuse quantité de batail-
" qui couvrent les murs de tous côtés. On se
% croirait revenu aux beaux jours de l'Empire ; ou
« plutôt, pour dire les choses comme elles sont,
«jamais l'Empire, à ses plus glorieuses époques,
« n'a fait faire en peinture une telle consomma-
« tion de blessés, de morts et de mourants. »
— 38 —
Charlet ne jouira pas longtemps du triomphe
de ses héros. Bientôt la mort va le saisir, ébau-
chant un dernier croquis de l'Empereur (1). Mais
Raffet a déjà pris ses pinceaux et continue son
oeuvre.
Au milieu de ce réveil de leur cause, le coeur
des Bonapartistes s'est une seconde fois brisé.
Après Napoléon Ier, Napoléon. Il est mort. Quelle
émotion avait causée dans le pays cette fatale
nouvelle, nous laisserons un homme étranger à
nos passions, bien placé pour observer sainement
et reproduire avec impartialité les événements
dont il était le témoin, nous laisserons Henri
Heine nous l'apprendre.
Peu de temps avant la mort du jeune prince,
il avait dit :
« Il est certainement vrai que Napoléon mort
« est encore plus aimé des Français que La Fayette
« vivant. On ne se figure pas hors de France com-
(1) « Il mourut le crayon à la main, dessinant une figure
de Napoléon. » (Notice de Jacques Arago.)
_ 39 —
« bien le peuple français est encore attaché à Na-
« poléon. Aussi les mécontents, s'ils tentent jamais
« quelque chose de décisif, commenceront-ils par
« proclamer le jeune Napoléon pour s'assurer la
« sympathie des masses. Napoléon est pour les
« Français une parole magique, qui les électrise et
« les éblouit. Mille canons dorment dans ce nom
« aussi bien que dans la colonne de la place Ven-
« dôme, et les Tuileries trembleront si ces mille
« canons s'éveillent un jour....
« Hier au soir, passant dans une petite rue ob-
« scure pour rentrer chez moi, je vis un enfant à
« peine âgé de trois ans derrière une petite chan-
" délie de suif fichée en terre ; il bégayait une
« chanson à la gloire du grand Empereur. Comme
«je venais de jeter un sou sur son mouchoir
« étendu, quelque chose se glissa près de moi et
« me demanda aussi un sou : c'était un pauvre es-
« tropié qui ne m'implora pas au nom de Dieu,
« mais il suppliait avec la ferveur la plus croyante :
« Au nom de Napoléon, donnez-moi un sou ! C'est
« aussi que ce nom est pour le peuple la parole
— 40 —
« conjuratrice la plus puissante. Napoléon est son
« dieu, son culte, sa religion, et cette religion
« devient, à la fin, banale comme toutes les au-
« très. »
Quand la fatale nouvelle fut répandue, il écrit :
« On ne peut se figurer l'impression produite
« dans les classes inférieures du peuple français
« par la mort du jeune Napoléon. Le bulletin que
« le Temps publiait depuis six semaines sur la lente
« agonie du jeune prince, et qui était réimprimé
« et vendu dans les rues de Paris pour un sou,
« avait commencé à exciter dans tous les carrefours
« la plus profonde tristesse.
« J'ai même vu de jeunes républicains pleurer ;
« mais les vieux ne paraissaient pas fort toucbés.
« Dans les campagnes, c'est sans restriction aucune
« qu'on vénère l'Empereur. Là le portrait de
« l'homme est suspendu dans chaque chaumière,
« et peut-être, comme le remarque la Quotidienne,
« au même mur où l'on eût placé celui du fils de
« la maison s'il n'avait été sacrifié par cet homme
« sur un de ses mille champs de bataille...
— 41 —
« J'ai parcouru la plus grande partie des côtes
« septentrionales de la France au moment où s'y
« répandit la nouvelle de la mort du jeune Napo-
" léon. Eu quelque endroit que j'arrivasse, je
« trouvais le deuil le plus profond de ce triste évé-
« nement. La douleur de ces gens était pure et
« sincère, et n'avait pas sa source dans l'égoïsme
« du moment, mais dans les souvenirs chéris d'un
« passé glorieux. C'étaient surtout les belles Nor-
. « mandes qu'on entendait déplorer la mort pré-
« maturée du jeune fils du héros.
« Oui ! dans toutes les chaumières est suspendu
« le portrait de l'Empereur. Je l'ai trouvé partout
« couronné d'immortelles, comme nos images du
« Sauveur pendant la semaine sainte. Beaucoup
« d'anciens soldats portaient un crêpe. Une vieille
« jambe de bois me tendit douloureusement la
« main en me disant : « A présent tout est fini ! »
« Oh ! sans doute, pour ces bonapartistes qui
« croyaient à la résurrection charnelle de l'impé-
« rialisme guerrier, fout est fini. Pour eux, Napo-
« léon n'est plus qu'un nom, comme Alexandre de
— 42 —
« Macédoine ou Charlemagne. Mais les bonapar-
« tistes qui croient à une résurrection par la trans-
« mission de l'esprit napoléonien,-ont maintenant
« devant eux un avenir brillant. Non, leur bona-
« partisme est pur de tout mélange de matière
« animale ; c'est l'idée d'un monarchisme à sa plus
« haute puissance, employé au profit du peuple,
« et quiconque aura cette force et l'emploiera
" ainsi sera appelée par eux Napoléon Il De même
« que César donna son nom à l'autorité même,
« ainsi le nom de Napoléon désignera désormais
« un nouveau pouvoir de César, auquel a droit
« celui-là qui possède la capacité la plus grande
« et la meilleure volonté. »
VII
Non I le bonapartisme n'est pas mort avec Na-
poléon Il Publicistes, historiens, poètes, se plai-
sent à en retracer les souvenirs, à en perpétuer
l'esprit. Le parti libéral surtout y paraît poussé

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