La Légion du génie et les camps retranchés. Le présent, l'avenir, par Xavier Brau

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impr. de Oudin (Poitiers). 1870. In-18, VII-96 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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XAVIER BRAU
LA
LÉGION DU GÉNIE & LES CAMPS RETRANCHÉS
SEDAN, METZ
OU NOUS EN SOMMES !
LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE LA FRANCE
1 Fr.
POITIERS
IMPRIMERIE DE HENRI OUDIN
Décembre 1870.
LA
LÉGION
DU GÉNIE
ET LES CAMPS RETRANCHÉS
Le Présent — L'Avenir
PAR
XAVIER BRAU
POITIERS
IMPRIMERIE DE HENRI OUDIN
Novembre 1870
LA LEGION DU GENIE
A GAMBETTA.
Cette Dédicace ne sera-suivie d'aucune
fadeur.
Les courtisanenes de toute sorte nous ont
perdus.
Le temps en est passé.
J'adresse ces lignes à l'homme qui peut
seul en France, aujourd'hui, réaliser les
idées utiles qu'elles ont la prétention de
contenir.
Les événements ont investi Gambetta, en
province, d'une dictature que la confiance
publique a confirmée et rendue souveraine.
Ceux mêmes qui ne partageaient point
ses principes politiques ont dû reconnaître
qu'il était l'homme de la situation.
Au moment où, sous l'écroulement appa-
rent de la France, ses dignes gouvernants
prenaient la fuite, Gambetta s'est mon-
tré des premiers parmi les hommes qui
se présentaient bravement pour opérer le
périlleux sauvetage de la nation. — La
rude besogne de diriger, à Paris, le minis-
tère de l'intérieur ne suffisait plus bientôt à
son activité, — et, s'élançant dans une
nacelle aérienne qui a porté un instant peut-
être les destinées de la France, il est venu
à Tours relever les courages faiblissants
et les résolutions indécises. — Là il a pris,
dès son arrivée, le portefeuille de la guerre
qu'aucune main ne se sentait plus assez ferme
pour tenir... Partout, dans des circonstan-
ces extrêmes, allant au-devant des plus
grandes difficultés, et assumant sur lui
les plus lourdes charges , il a forcé les
— III —
suffrages des hommes de tous les partis dis-
posés à l'action, de tous ceux qui ont encore
une âme française.
Quelques hommes qu'aucune situation n'é-
meut , qui n' apprécient aucun courage ,
aucun dévouement, aucun héroïsme, — s'obs-
tinent à ne voir dans cette conduite que ce
qu'elle a d'inusité, d'irrégulier, d'illégal,
— comme s'il s'agissait de précédents à
observer , de formalités à remplir pour
sauver la France de l'effroyable incendie qui
la dévore !
Ils réclament et se plaignent de ce qu'on
n'a pas laissé à la nation le soin de se sauver
elle-même, —comme si la dictature n' était
pas la première nécessité d'une situation si
périlleuse!
Ils reviennent avec acharnement à l'élec-
tion d'une Assemblée Constituante, — comme
si c'était le moment de délibérer.
Que devenait le pouvoir des grandes
assemblées romaines lorsque les barbares
étaient aux portes de la Ville-Eternelle !
Il était remis tout entier aux mains d'un
grand citoyen, général ou laboureur, et le
— IV —
patriotisme de ce grand peuple courbait
sous son autorité les plus fieres têtes , sans
qu'une seule voix s'élevât pour réclamer
contre cette nécessité urgente, inévitable, du
commandement d'un seul.
A quoi bon des comices, des votes, des
débats tant que les Prussiens foulent le sol
de la France?
Quel pouvoir , quelle mission veut-on
confier à une assemblée réunie dans de
telles conditions ?
La mission de traiter avec l'ennemi? '
Le pouvoir de livrer non plus une place ou
une armée, mais la nation entière, par une
dernière capitulation?
C'est là , en effet , l'espoir que caresse
- notre fourbe ennemi.
Les Français qui demandent un plébiscite
devraient bien s'apercevoir qu'ils conspi -
rent, en parfait accord, avec le ministre
prussien, pour enlever à la France la seule
force qui puisse la sauver, son union dans
la défense nationale,— pour provoquer, par
une élection, d'inévitables dissensions poli-
tiques, l'explosion probable de la guerre
civile livrant définitivement notre malheu-
reux pays à la rage du massacreur de
Moltke, aux manoeuvres machiavéliques du
cynique Bismark, à l'insolent et insatiable
orgueil de Guillaume le Féroce.
Une seule question eût pu être posée à la
nation après le 4 septembre :
« La France donne-t-elle pleins pouvoirs
pour la paix ou la guerre à Trochu, Jules
Favre et Gambetta? »
Paris vient de trancher toute difficulté, à
ce sujet, par son vote du 3 novembre.
Quelle ville de province ne serait fière,
aujourd'hui, d'accepter la décision de notre
héroïque capitale?
Paris était le joyau de la France.
Paris est maintenant notre honneur et
notre gloire !
La province tout entière d'ailleurs est
représentée dans ses murs par l'élite de sa
population. ,
La sanction légale même ne manque donc
plus, à cette heure, au gouvernement de la
défense, nationale.
Que Gambetta continue à agir dans la
plénitude de cet élan d'énergique patrio-
tisme qui ne connaît pas d'obstacles.
On sait ce qu'il a fait déjà.— « On ne
dort plus à Tours depuis son arrivée » ,
écrivait dernièrement un correspondant de
cette ville...
Il lui reste encore beaucoup à faire.
Il lui reste à prouver que le lourd fardeau
qu'il a pris sur lui n'est pas au-dessus d'une
force humaine.
La France effarée, déshabituée d'agir par
elle-même, attend tout de lui.
Qu'il la soulève ! et elle marchera!
Qu'il lui montre le grand but qu'elle doit
atteindre , — et pour cela quelque plan
gigantesque à réaliser. — Elle répondra
avec un empressement d'autant plus vif, un
enthousiasme d'autant plus grand, que les
moyens qu'on lui proposera, seront plus
puissants,car elle ne demande qu'à reprendre
confiance.
Ce n'est pas par des voies ordinaires
qu'elle peut se relever aujourd'hui.
Le gouvernement de la défense nationale
n'a qu'un danger à éviter, l'inaction ou
— VII —
Faction insuffisante. Un seul reproche peut
lui devenir fatal : l'impuissance.
Il ne le méritera pas.
Il faut, coûte que coûte, qu'il sauve la
patrie !
Poitiers, novembre 1870.
I
LE VIDE AUTOUR DE L'ENNEMI.
I.
PLAN PROPOSÉ AU 5 SEPTEMBRE.
Aux premiers jours de septembre; à peine
la fatale dépêche connue sur le désastre de
Sedan, j'écrivais et adressais à Paris les lignes
suivantes, qui n'ont pas perdu aujourd'hui
toute leur opportunité :
Poitiers, 5 septembre 1870.
Nous sommes battus...
Voici, hélas ! ce qu'il faut reconnaître :
Nos meilleures troupes ont succombé; notre
matériel, déjà si insuffisant en présence de
l'écrasante artillerie ennemie; a été encore
diminué. Malgré les innombrables défenseurs
qui se lèvent animés du plus vif patriotisme,
malgré « ses immenses ressources », la France,
notre pauvre patrie , manquant en ce moment
- 4 —
des ressources le plus opportunes : des armes
et des armées exercées, — ne peut songer à
continuer la lutte en batailles rangées.
Doit-elle s'avouer vaincue ?
A Dieu ne plaise !
Battus dans les combats réguliers , nous
continuerons la guerre en désespérés jusqu'à
la mort.
« La France se lèvera en masse, on l'a dit -,
on peut y compter.— On s'armera de pioches
à défaut de fusils : on est prêt. — Mais aux
masses armées de pioches il faut demander
ce qu'elles sont humainement capables de
l'aire... Les envoyer contre les batteries prus-
siennes serait insensé et atroce. Il est temps de
changer de tactique.
Le ministre de la guerre continuera à l'aire
son devoir ; — mais c'est au ministre de l'in-
térieur qu'il appartient aujourd'hui de sauver
la France.
« L'armée désormais sera à la nation « un
auxiliaire » précieux : — aussi doit-elle se
ménager et ne plus s'exposer en corps nom-
breux au choc irrésistible des masses ennemies
où elle s'est toujours brisée ; — mais c'est la
nation elle-même qui doit jouer le premier
rôle actif dans la phase nouvelle où nous
allons entrer.
D'abord une grande mesure à prendre ,
bonne à tous égards, quelles que soient les
conséquences qu'on doive en attendre :
Offrir un refuge sûr, dans les parties de la
France abritées, aux malheureuses popula-
tions dont le territoire est envahi.
Il serait humain, patriotique et politique
à la fois, de sauver des horreurs de la guerre,
des Français, des habitants de provinces que
l'on veut séparer de nous et que nous devons
défendre et nous attacher de plus fort, —
infortunés dont un grand nombre ont péri
dans ces derniers temps ou sont allés au de la
de la frontière implorer la pitié de l'étranger.
Diriger donc sur les départements voisins,
les femmes, les enfants, les vieillards de.;
arrondissements envahis ou menacés de l'être,
— et les distribuer dans les communes, four-
nissant des indemnités de séjour, pour le
-6- temps de la guerre., à ceux dont les moyens
de subsistance seraient insuffisants,—distri-
buant, au besoin, des billets de logement
chez les particuliers...
Dût la moitié de la France se replier ainsi
sur l'autre moitié, celle-ci trouverait dans ses
ressources et ses sentiments de patriotique
confraternité, les moyens de la recevoir; —
mais cette proportion serait loin d'être
atteinte...
L'armée ennemie va maintenant reprendre
sa marche sur Paris 1. — A mesure qu'elle
avancerait, le pays aurait été évacué devant
elle des habitants impuissants à toute résis-
tance , emmenant les troupeaux dans leur
fuite, emportant les fruits des récoltes et tout
ce qui pourrait offrir à l'ennemi la moindre
ressource. —Les hommes valides restes seuls,
sachant en sûreté leur famille et leurs objets
précieux , présenteraient autant de défenseuts
disposés à tous les sacrifices, déterminés à la
résistance la plus acharnée. — On leur don-
nerait la mission de couper les chemins, faire
I. 5 septembre 1870.
- 7 ~
sauter les ponts , rendre impraticables les
voies ferrées dont le matériel aurait été retiré_,
incendier au besoin les meules qui n'auraient
pu être enlevées, s'assurer que l'ennemi ne
trouvera qu'un pays dévasté, — avant de se
replier eux-mêmes devant lui.
Pendant ce temps,, toutes les forces rassem-
blées de notre armée, évitant partout le com-
bat , ne tendront qu'à tourner l'armée enne-
mie, pour couper., le plus loin d'elle qu'il
serait possible., ses voies de communication
avec l'Allemagne. — Si les masses prussiennes
se retournaient pour marcher contre elle, —
elle agirait en arrière comme nos populations
en avant, se repliant toujours en coupant les
chemins, dévastant le pays, incendiant
tout
La réussite de ce plan pourrait dépendre de
son entière exécution. — Les modifications à
apporter dans les détails seraient nombreuses
sans doute ; on ne peut tout indiquer dans
-8- une si rapide esquisse. Les hommes spéciaux
apporteraient leur concours dans chaque beso-
gne : le personnel des chemins de fer. pour
détériorer ou obstruer les voies ferrées ; — les
agents-voyers, les mineurs , pour les routes ;
— les chasseurs armes de leurs fusils protége-
raient les travailleurs contre l'apparition
imprévue d'éclaireurs ennemis. — Un grand
nombre d'éclaireurs français serait indispen-
sable pour signaler partout la position et la
marche de l'ennemi. — Les gardes champê-
tres, particuliers et forestiers , dans chaque
localité, auxquels se joindraient souvent des
francs-tireurs , seraient requis dans ce but.
— Enfin tous les hommes valides restés seuls
dans leurs foyers envahis, se repliant suc-
cessivement devant l'ennemi, finiraient par
former une effroyable masse de défenseurs ,
inhabiles sans doute et désordonnés, mais
qu'une armée régulière peu nombreuse pour-
rait s'adjoindre utilement.
S'effraierait-on des sacrifices matériels à
faire : dévaster une partie de notre beau pays ,
— 9 _
Eh ! qu'importe, quand il s'agit pour la
France d'être ou de ne plus être
Le plus cruel de tous les sacrifices , celui
du sang , serait le plus épargné.
Les autres se réparent : notre flotte se
charge tous les jours de ce soin; — et les
indemnités de guerre sont payées par le
vaincu...
Réussissons ! et cette effroyable armée
prussienne , épuisée par son nombre même,
ne trouvera autour d'elle qu'un cercle désert,
semé d'obstacles, dénué de ressources : c'est-à-
dire , après peu de jours , l'épuisement et la
mort !
Elle prendra à jamais possession, par ses
cadavres, de cette terre q'uelle prétend con-
quérir, méditant à sa dernière heure cette
parole du grand Frédéric :
« Je connais vingt chemins pour entrer en
France,mais je n'en connais pas un seul pour
en sortir... »
(Courrier de la Vienne du 12 octobre 1870.)
Quel accueil a été fait alors à ce projet
qu'un homme plus autorisé que moi s'etait
— 10 —
chargé de soumettre au Ministre de l'In-
térieur ? C'est ce que je ne saurais dire.
L'armée prussienne, de Sedan, est venue
librement, tranquillement mettre le siége sous
Paris.
Et pourtant j'ai lieu de croire que je ne me
faisais pas illusion alors sur la valeur des
moyens que je proposais. La plus grande
partie du programme qu'on vient de lire a
été dernièrement réalisée en effet, avec les
développements qu'elle comporte , par le
Comité de défense militaire du département
d'Indre-et-Loire.
L'arrêté de ce comité dont je vais transcrire
ici les articles saillants montrera quelle valeur
peut donner aux idées générales que j'avais
émises comme à celles que je me propose
d'exposer plus loin, l'interprétation d'hommes
spéciaux seuls capables d'en arrêter et d'en
préciser les détails.
II.
COMMENCEMENT D'ADOPTION DES MESURES
A PRENDRE POUR S'OPPOSER A L' INVASION.
« Art. 1er. — Le comité militaire a pres-
crit , dans plusieurs communes , certains
travaux de défense destinés à empêcher ou à
retarder le passage de l'ennemi ; il a envoyé
sur place des entrepreneurs et des agents pour
les exécuter. Il est ordonné aux maires de leur
donner aide et conseil pour le prompt accom-
plissement de leur mission, de leur indiquer
où ils trouveront des ouvriers, de convoquer
au besoin toute la commune en masse pour
exécuter, sans délai, en quelques heures,, les
travaux qui seraient reconnus urgents.
« Art. 2. —Dès que l'approche de l'ennemi
sera signalée dans une commune, le Maire
en donnera avis à son tour par la voie la plus
prompte à toutes les communes voisines., ainsi
qu'à la préfecture de Tours....
« Art. 3. — Tous les habitants se porteront
sur les routes menacées,, ils y reconnaîtront
les travaux de défense.... les compléteront
de suite et intercepteront entièrement la
circulation.
« Art. 4. — De plus,, ils se porteront sur
tous les autres chemins de la commune, dans
la direction où l'ennemi est aussi signalé, et
ils chercheront à y rendre le plus difficile
possible la circulation des chevaux et des
voitures. Ils ne perdront pas. de vue que l'ar-
mée prussienne n'agit qu'avec son artillerie,
et qu'il faut à tout prix l'empêcher de passer.
« On accumulera des terres molles sur
les routes , on y fera des abattis d'arbres,
croisés entre eux , on y jettera des obsta-
cles de toute nature, moellons , roues de char-
rettes, débris de verre, etc.
« Les soldats ennemis, quand ils viendront
rétablir les communications , viendront alors
d'eux-mêmes s'offrir comme une cible à nos
tirailleurs placés dans les bois.
« Art. 6. —... Pendant qu'une partie de la
population travaillera à encombrer les routes,
l'autre partie rassemblera, sans en excepter
un seul, tous les chevaux, bestiaux et ani-
maux domestiques, tout ce qui peut servir de
nourriture, tous les grains et fourrages.
« Art. 7. — ... Les travaux sur les routes
une fois achevés, il est ordonné à tous les
hommes qui ne sont pas en état de coopé-
rer à la défense les armes à la main , ainsi
qu'aux femmes , de quitter la commune ,
et de se replier en arrière, en emportant tous
les bestiaux, comestibles et grains que l'on
aura rassemblés.
« Art. 8. — Il est ordonné aux Maires
de toutes les communes siruées en arrière,
et notamment aux Maires de Tours et de
Chinon, de recevoir, loger et nourrir toute
la population qui aura ainsi quitté ses foyers.
La dépense sera payée par le Comité militaire.
« Art. 9. — ... Les habitants devront
autant que possible accompagner leurs bes-
tiaux. Pendant la durée du voyage, ces
bestiaux seront logés et nourris sans frais,
étape par étape, dans toutes les communes où
ils passeront.
- 11 -
« Des reçus en poids et en nombre seront
donnés
« Art. II. — Une fois ces dispositions pri-
ses et le départ commencé, les hommes armés
se porteront à leur poste de combat, derrière
les barricades ou obstacles créés par nous. Ils
y trouveront d'autres défenseurs fournis par
l'armée et la garde mobile. L'officier le plus
élevé en grade fera brûler toutes les denrées,
grains et fourrages qui n'auraient pas pu être
enlevés. Les mines qui ont été faites sur
toutes les routes seront munies de leurs
amorces ; à partir de ce moment toute cir-
culation est interdite, excepté aux combat-
tants à qui les ponts iminés seront indiqués.
« Art. 14. — Tous les dégâts faits dans
les propriétés, les arbres coupés, les terres
enlevées , les objets sacrifiés pour compléter
utilement les travaux de défense, seront
payés par les soins du Comité Militaire.
« Art. 15. — Les commissions munici-
pales, le curé, l'instituteur et tous les nota-
bles de chaque commune seront responsables
conjointement avec le maire, de l'exécution
de toutes les prescriptions ci-dessus.
— 15 -
« Art. 18. — Les Maires feront publier,
afficher etc.,... «
" Que chacun fasse son devoir et que Dieu
sauve la France !
Signe : Le Général de division Président,
ED. SOL.
Les Membres du Comité Militaire ,
E. SCHERER.
Em. DORMOY.
Le Secrétaire du Comité_, Commandant
Vte CLARY. »
III.
CE QUI DOIT COMPLETER LES MESURES
DÉJÀ PRISES.
L'arrêté qu'on vient de lire est d'une heu-
reuse initiative ; — on ne saurait trop en
louer l'esprit général et les détails ingénieux.
On voit pourtant qu'il m'anque encore là quel-
que chose : une organisation préalable;, une
force établie sur laquelle on puisse sûrement
compter. — J'indiquerai plus loin comment
cette force se trouverait dans la « Légion du
Génie ».
Pour que ce système lut efficace, il faudrait
aussi qu'il fût généralisé, et point arrêté
seulement par le Comité militaire d'un dépar-
tement.
Je maintiens enfin :
1e Que ce plan doit comprendre deux
phases dans son exécution : le retrait de
-17-
toute la partie faible de la population char-
gée d'emmener les troupeaux et d'emporter
les vivres, s'opérant d'abord ; — puis les
hommes valides restés seuls, harcelant l'en-
nemi, lui créant des obstacles avant de se
replier eux-mêmes devant lui ;
2° Qu'il doit, pour amener un résultat
décisif, se combiner avec une seconde opé-
ration : couper les communications de l'en-
nemi sur ses derrières.
Sur le premier de ces deux points, j'écrivais
encore à la date du 1 5 octobre :
« Une correspondance particulière... m'ap-
prend qu'en Angleterre, le peuple, beaucoup
plus sympathique à la France que les actes
de son gouvernement ne semblent l'indiquer,
est près de prendre l'initiative d'une souscrip-
tion nationale en faveur des Alsaciens et des
Lorrains ; et nous, dans aucune partie de la
France, nous n'avons rien fait encore pour
nos frères victimes de l'invasion.
Et pourtant, dans leur intérêt et dans le
nôtre , je l'ai déjà dit et persiste à le croire,
— 18 —
nous aurions mieux à faire encore que de pro-
voquer une souscription.
La guerre de partisans n'est possible et
ne prendra décidément de formidables pro-
portions dans une contrée, qu'après que les
enfants, les femmes, les vieillards, tous les
habitants incapables de se défendre et de se
sauver auront été mis à l'abri de l'incendie et
du massacre.
Les guérillas espagnoles justement citées
comme exemple héroïque dans ce genre de
guerre étaient merveilleusement servies par
la topographie des lieux où elles opéraient jet
les guérilleros, avant de marcher à l'embus-
cade, avaient mis leurs familles en sûreté dans
la montagne.
Je ne saurais trop appeler sur ce point
l'attention des hommes qu'émeuvent égale-
ment et les intérêts de l'humanité et ceux de
la défense nationale:
« Offrir un asile dans les provinces abritées
à la partie faible des malheureuses populations
envahies. » (1).
1. Courrier de la Vienne du 15 octobre.
- 19 -
J'ai lieu de m'étonner ici qu'en aucune
partie de la France cette mesure n'ait été
prise.
Comment se peut-il que, pendant que
certaines de nos provinces sont pillées, dé-
vastées , il y en ait d'autres, dans notre pays,
dont la tranquillité soit à peine troublée par
les nouvelles qui leur arrivent ? — Com-
ment, pendant que des armées françaises tout
entières meurent de froid et de dénûment
dans leurs prisons d'Allemagne, pendant que
des populations plus nombreuses encore sont
dépouillées de tout et maltraitées dans leurs
foyers, ou chassées de leurs demeures, des
Français peuvent-ils vivre de leur vie ordi-
naire, presqu'indifférents, s'émouvant à l'heure
de la lecture des journaux, comme on s'émeut
à la représentation d'un drame, et se replon-
geant ensuite dans leur vie calme et confor-
table.
Toutes les provinces ne méritent pas ce
reproche.
Le Nord de la France surtout porte sur
— 20 —
sa poitrine meurtrie le poids écrasant du
brutal genou de l'envahisseur.
Le Centre, sous les ordres du gêneral d'Au-
relle de Paladines nous redonne, au moment où
toutes nos armées semblaient anéanties, une
vraie, une grande armée : l'armée de la Loire.
L'Ouest s'est levé d'une façon formidable !
Le général Fiéreck a pris le commandement
de ses forces régulières. — Cathelineau a
groupé autour de son grand nom ceux que
les souvenirs des vieux Vendéens animaient
encore. — Charette, à côté de cette première
armée, est venu en lever une seconde; —
Kératry a organisé les forces de Bretagne.
L'Est, dans cette valeureuse Alsace où la
France trouverait encore ses enfants les plus
attachés, l'Est s'est levé à la voix de Keller.—
Le général Michel commande ses armées
régulières. Garibaldi enfin y occupe les Vos-
ges. — Cet étrange rapprochement de noms,
exprimant des opinions si diverses, montre
une fois de plus que le gouvernement de la
défense nationale n'a qu'une opinion domi-
nante, l'intérêt français; qu'un sentiment,
le patriotisme ; qu'un but, le salut du pays.
Le Midi de la France seul nous semble
n'avoir point fait encore tout ce qu'il pouvait
faire,— et de l'une de ses grandes cités surtout
nous eussions attendu un plus large tribut de
patriotisme.
Lyon et Marseille, ou les habiles manoeu-
vres des agents de Bismark, sans doute, avaient
réussi à semer des germes de scandaleux
désordres _, réparent en partie leurs torts par
leur généreux élan. — Celle-là travaille avec
une ardeur fiévreuse aux préparatifs de
défense, à la fabrication des armes; — celle-ci
vote dix millions pour le même objet. —
Bordeaux arme avec une égale ardeur : des
inventions meurtrières qui se produisent dans
son sein, nous dénotent ses préoccupations
patriotiques
Mais il y a encore dans le Midi une grande
ville intelligente;, qui a ceint autrefois son
front de la couronne des capitales, régnant
sur un pays plus étendu que la France
actuelle, — qui a été un des premiers foyers
de lumière surgissant des ténèbres des temps
barbares, et qui se souvenant de ce glorieux
passé devrait être encore la première à s'efforcer
-22-
de repousser la barbarie qui menace d'en-
vahir de nouveau l'Europe
TOULOUSE a une grande occasion aujour-
d'hui, de justifier les deux noms de savante et
de saime qu'elle a portés.
Les événements auxquels nous assistons
sont sans précédents dans l'histoire. — La
guerre actuelle est unique. — Elle se pro-
duit dans des conditions toutes nouvelles,
qui tiennent à la transformation opérée
dans le monde, par le progrès des sciences
physiques appliquées à l'industrie. — Les
chemins de fer , les télégraphes ont changé
les conditions de la vie des peuples. — Les
Prussiens ont admirablement compris le parti
qu'ils pouvaient tirer de cet état nouveau
pour l'objet qui a toujours fait leur unique
pensée : « la guerre, la conquête. » — Sans
les chemins de fer, ces agglomérations de
masses énormes , leur concentration _, leur
déplacement rapide, leur ravitaillement, le
transport de cette colossale artillerie , de ces
munitions effroyables, n'eussent point été
-23-
possibles. — La perfection des armes a rendu
le courage inutile, s'il ne s'exerce dans cer-
taines conditions. — La science a fait tout
cela. — La science doit fournir les moyens
de résistance et de succès.
Que la ville Savante prenne donc l'ini-
tiative de la grande oeuvre patriotique que
les savants ont à remplir.
Quelle provoque l'action des ingénieurs }
des physiciens, des mécaniciens, des chimistes ;
— qu'elle stimule, en leur faisant appel, en
leur offrant de larges ressources ou des récom-
penses dignes de leurs travail les inventions
patriotiques.
Que la ville sainte s'émeuve aussi des
grandes misères qui assaillent la France.
Son nombreux et pieux clergé prêchera les
plus sacrés devoirs de charité qui aient jamais
été exercés, en engageant les habitants des
provinces méridionales à fournir ce lieu de
refuge que nous réclamons pour les victimes
de l'invasion 1. — Dans ces fertiles campagnes
(I) Le clergé français est trop intelligent et trop
patriote pour ne pas comprendre quelle grande mis-
-24-
peuplées d'ouvriers aisés, de riches cultiva-
teurs, chaque foyer aura une place pour un
enfant , une femme, un vieillard, un Fran-
çais malheureux chassé de sa demeure par les
envahisseurs ; et les plus douloureuses misères
seront soulagées.
sion lui incombe aussi dans les temps que nous tra-
versons, et nous ne tarderons pas, j'en ai la confiance,
à voir suivre dans tous nos diocèses l'heureux exem-
ple donné par le cardinal-archevêque de Bordeaux et
l'évêque d'Angers : Le premier vient de faire faire une
quête dans toutes les églises pour compléter l'habille-
ment des mobilisés de la Gironde. Le second vient,
dans une lettre que je voudrais pouvoir reproduire
ici toute entière, ordonne que les élèves des grands
séminaires, déjà engagés dans les rangs de la clérica
ture, se tiennent prêts à servir d'infirmiers dans les
corps de troupes régulières ou auxiliaires ; quant aux
autres, le pasteur, soucieux de l'honneur de son trou-
peau comme de l'honneur de son pays, leur montre
que leur devoir les appelle aujourd'hui sous le dra -
peau français, que leur place ne saurait être ailleurs
que parmi les défenseurs de la patrie, « les dévoue-
ments ordinaires ne suffisant plus à la situation qui
nous est faite par des capitulations désastreuses et par
un ennemi qui semble vouloir se mettre au ban de
la civilisation ». Cette délicate question d'exemption
militaire qui a soulevé tant de réclamations , devait
être ainsi tranchée par le dévouement des bénéficiaires
de la loi s'empressant de renoncer à des priviléges
équitables en tout autre temps.
-25-
Faisons-nous bien à cette idée, que la
crise que nous traversons est suprême; qu'il
n'y a plus, pour chacun, à songer à sa fortune,
à ses intérêts privés ; que l'égoïsme serait la
spéculation matérielle la plus déplorable ;
que pour conserver quelque chose il s'agit
d'empêcher d'abord notre société de périr.
Au point de vue économique : ruines et
dépopulation , — langueur des marchés , —
ralentissement de production , — cherté géné-
rale, — épuisement des capitaux,—plus de
travail possible, — misère universelle... voilà
la gradation inévitable.
Qui ne comprendrait la solidarité qui unit
en de pareils moments tous les membres d'un
corps social ?.
En dehors de tout sentiment moral et pour
ceux même qui n'ont pas d'entrailles, empê-
cher des Français de mourir, panser les plaies
de la France, sauver la patrie, doit être la
seule préoccupation.
La transportation au loin de la population
- 26 -
et des denrées alimentaires d'un pays offrirait
parfois de grandes difficultés. On aurait, pour
y obvier, d'autres moyens à employer encore.
La guerre a lieu chez nous. Notre pays a
à porter tout le poids de ses désastres : sachons
au moins quelle doit être la contre-partie de
cette charge cruelle. Rendons-nous compte
des avantages que nous pouvons retirer aussi
de cette condition de la guerre sur notre sol.
Nous n'avons qu'à rester maîtres de notre
territoire ou à en reprendre possession : cha-
que pas de l'ennemi doit être une conquête,
— et il a à se maintenir contre des popula-
tions dont la haine va jusqu'à l'exaspération.
Qu'il ne trouve partout que des camps
retranchés inabordables à son artillerie et
munis d'autant de canons qu'il sera possible.
Que ces camps retranchés mobilisables
soient poussés en avant sur les territoires
déjà envahis.
Ils engloberont des bourgs et entoureront
de grandes villes où se réfugieront les femmes.,
les enfants, les vieillards de toute la contrée
-27-
environnante. — Les troupeaux, les grains,
toutes les ressources du pays y seront accu-
mulées ; — tandis que les hommes valides,
gardes nationaux, francs-tireurs et autres en
sortiront pour aller rejoindre les combattants
dans les villages et les fermes, dans les bois,
dans les lieux d'embuscade d'où ils feront à
l'ennemi la guerre la plus meurtrière , —
venant se ravitailler au camp, — et s'y
repliant au besoin pour en former la gar-
nison ou augmenter ses forces permanentes
de défense.
Partout donc des camps retranchés !
Des camps mobilisables ;
Et pour cela la formation immédiate des
« Légions du Génie »
J'ai déjà développé ce projet, qui peut
recevoir son application indépendamment de
tout autre. — Loin de s'opposer aux plans
qui ont pu être adoptés déjà et que l'on
poursuit sans doute à cette heure, il peut
aider puissamment à la réalisation de tout
autre plan et décider de son succès.
-28-
Je reproduis ici avec leurs dates les articles
déjà écrits à ce sujet, — le temps me man-
quant pour donner à ce travail une meilleure
forme.
Dénué d'ailleurs de toute prétention litté-
raire , cet écrit ne saurait avoir d'autre valeur
que celle que peut lui donner le sentiment
patriotique qui l'inspire. — Ce n'est pas le
moment de fourbir ses armes pour les ren-
dre brillantes : il suffit de les aiguiser.
II
LES LÉGIONS DU GÉNIE.
I
LA LEVÉE.
12 octobre 1870.
« Le moment est suprême !...
« La France doit se lever en masse ! »
Voilà une pensée qui est dans tous les
esprits.
Il suffit de quelque clairvoyance pour la
concevoir. — Que nous voulions la paix ou
la guerre, nous serons tous forcés de prendre
part à la lutte pour ne pas nous laisser égorger.
Les plus pacifiques sentent donc aujour-
d'hui, que, puisqu'il n'y a là qu'une question
de temps, mieux vaut ne pas attendre que nous
ayons à défendre isolément nos foyers, réduits
alors à l'impuissance d'en éloigner la souil-
lure et la dévastation.
Mais comment la France entière se lèvera-
-32-
t-elle ? — Comment peut et doit s'opérer « la
levée en masse » ?
C'est là la question importante.
Une nation ne se lève pas comme un indi-
vidu. — Il faut à sa levée d'abord un but
précis, c'est-à-dire qu'elle sache bien non-
seulement ce qu'elle veut, mais encore ce
qu'elle a à faire ; — et en second lieu, une
organisation faite en vue de l'objet qu'elle se
propose.
Les Prussiens ont une armée formidable par
son nombre, sa discipline, son armement, et
aussi par le talent administratif et la science
stratégique de ses chefs — La force de cette
armée s'augmente encore de la confiance et de
l'audace que donnent aux soldats les succès
déjà remportés, et quels succès ! hélas !
Après l'expérience des derniers événements,
nous serions bien aveugles si nous ne recon-
naissions pas la nécessité de changer de tacti-
que ; — si nous allions compromettre encore
notre armée dans quelque nouvelle bataille
contre cette artillerie qui a donné sa mesure à
Strasbourg.

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