La Lettre d'Argentine - Prix TATOU BLANC 2014

De

Elias, fils unique, mène une vie tranquille de collégien. Mais un jour, peu de temps après la mort de son grand-père qu’il aimait tendrement et qui continue à habiter son imaginaire, le jeune ado reçoit une lettre de sa grand-mère Bella, « la sorcière » qui avait abandonné mari et enfants pour suivre un Argentin, il y a de cela fort longtemps.

Elias ne l’a jamais rencontrée et pourtant Bella l’invite à l’autre bout du monde pour le connaître...

Elias doit-il aller à la rencontre de Bella et être déloyal à un grand-père qu’il adorait ? Est-il capable de braver sa peur de l’avion et de s’opposer à sa mère ?

Son voyage initiatique en Argentine dans cette nouvelle famille lui révèlera des secrets longtemps tus, et permettra le pardon et la réconciliation.

Ellen Willer a reçu le prix Tatou blanc 2014 décerné par l'association Tatoulu pour La Lettre d'Argentine.


Publié le : dimanche 9 septembre 2012
Lecture(s) : 77
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791091416085
Nombre de pages : 137
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Ellen Willer

La Lettre d'Argentine

Le jour où Elias, 14 ans, reçoit une lettre de sa grand-mère Bella l'invitant à venir en Argentine faire sa connaissance, sa vie bascule. Un secret de famille bien dissimulé depuis des décennies va lui ouvrir les yeux sur le monde et le faire mûrir en quelques semaines. Un roman émouvant et drôle où se mêlent les générations et les cultures dans un bouillonnement de sentiments.

 

Ellen Willer est à la fois publicitaire, journaliste et écrivain. Elle a écrit plusieurs livres pour adolescents, notamment Le Garçon qui ne s'intéressait qu'aux filles.

PARTIE I

1

J’ai toujours vécu avec mon grand-père. En tout cas depuis qu’il est mort.

 

On fait équipe. Starsky et Hutch dans une version moins agitée. À part qu’il n’y a pas le blond et le brun, mais le jeune et le vieux. Et qu’il y en a un qu’on voit, moi, et l’autre qu’on ne voit pas, lui.

Parce que, comprenez-moi bien : quand je dis que je vis avec lui, je ne suis pas en train de vous expliquer que je me trimballe avec sa dépouille sur le dos. Non, je n’aurais pas le cynisme d’un truc aussi tordu. Je parle de son esprit. De son souvenir, du souvenir que j’ai de lui.

 

Starsky et Hutch

Ça doit vous étonner, cette référence un peu niaise. Qui sait encore qui sont ces deux types parmi les gens de mon âge ? Personne. À part moi. Et si je le sais, c’est grâce à mon grand-père. Starsky et Hutch, c’est le feuilleton qu’il regardait le samedi après-midi quand il était jeune. Enfin, plus vieux que moi aujourd’hui, mais beaucoup moins vieux qu’au moment où j’ai fait sa connaissance.

 

Quand j’ai vu mon grand-père pour la première fois, il devait avoir 60 ans. Pour simplifier, c’est le jour où je suis né. Quand ma mère l’a prévenu qu’elle allait accoucher, il a tout laissé tomber pour sauter dans sa voiture et se précipiter à la maternité. Dans sa précipitation, il a cassé sa tasse préférée, une sorte de verre gravé à anse qui venait de Russie, et dans lequel il buvait son thé depuis qu’il était enfant. Inutile de vous dire qu’il y tenait. Mais, apparemment, pas autant qu’à moi.

 

Il a dû me raconter des milliards de fois la façon dont on s’est rencontrés.

 

Il attendait depuis deux bonnes heures dans le couloir de l’hôpital quand une femme en blouse verte est sortie de la salle d’accouchement en demandant qui était le père. Il a dit : c’est moi, alors elle lui a tendu le bébé, et il ne savait pas quoi faire de ça, alors il lui a dit : non, moi je suis le père de la fille, et elle a dit : ben non c’est un garçon, et il a dit : non, je suis le père de celle qui vient d’accoucher, et la sage-femme a dit : il faudrait savoir.

Et là, je me suis mis à pleurer, et il m’a vu, et il a fondu, et il n’a plus pu détacher les yeux de moi. Il a voulu me prendre, me prendre et m’embrasser, me prendre et me consoler, mais la sage-femme ne voulait plus lui donner le bébé, et il a dit : « Bon, d’accord, c’est moi le père, allez, donnez-le moi. »

Et là, mon père est arrivé.

Le taxi l’avait déposé dix bonnes minutes avant à l’autre bout de l’hôpital, il avait fait en courant les dernières centaines de mètres qui le séparaient du but de son voyage, moi. Il était rouge, hirsute, dégoulinant, et il a dit, comme on pouvait s’y attendre : « Non, pas du tout, le père, c’est moi. »

La sage-femme a semblé hésiter entre un vieux présentable et un jeune consternant. Elle leur a balancé, à égalité, un regard méprisant, et les a plantés au beau milieu du couloir, en refusant de leur confier son paquet.

 

Mon père est tourneur. Alors il n’est pas beaucoup à la maison. Voilà pourquoi mon grand-père et moi, on a toujours été comme ça. Proches, je veux dire.

 

Dans le spectacle, le tourneur est celui qui organise les tournées. Le jour de ma naissance, mon père était à Nantes, pour le concert d’un groupe de rap yiddish. Ma mère l’avait bien sûr appelé avant d’appeler mon grand-père, mais lui, il avait 350 kilomètres à faire. Et sa voiture l’a lâché sur l’autoroute. Difficile de reprocher à ma mère d’accoucher avec un mois d’avance, mais dans cette station-service, ce matin-là, alors qu’il attendait le taxi qu’il venait d’appeler, il lui en voulait un peu de ne pas avoir retenu le mouvement et respecté le calendrier.

 

C’est ce qui explique que mon grand-père est arrivé avant. Et que le premier des deux que j’ai vu, même si je n’en ai pas gardé un souvenir marquant, c’est lui.

Pourquoi il n’y avait pas ma grand-mère ?

Parce que ça faisait déjà un bon moment que mon grand-père et elle étaient divorcés, et qu’elle était partie vivre en Argentine, avec un autre mari qui élève des chevaux et boit du maté. Je suis tombé par hasard sur son compte Facebook en tapant mon propre nom, qu’elle a gardé à côté de celui du mari d’après.

Je n’ai pas pu m’empêcher de regarder la photo de son profil, dans cette pampa qui ressemble à un décor, avec une vie qui aurait pu être la mienne si ma mère, quand elle avait environ mon âge, avait suivi la sienne, au lieu de rester à se morfondre avec son père à Paris.

2

Je m’appelle Elias. Ce n’est pas un nom fréquent. Et n’allez pas supposer des trucs compliqués : mon grand-père s’appelait Jacques.

 

Le jour où mon grand-père est mort, j’étais encore petit, et je dois dire que je me suis conduit à la limite du pathologique pendant quelques jours. J’étais sûr qu’il était revenu sous la forme d’un fantôme, et c’était assez bizarre. Il paraît que, quand personne ne regardait de mon côté, je lui parlais à voix haute. J’ai fini par comprendre qu’il n’était pas plus fantôme que ça, mais que je l’avais tellement aimé qu’il vivait encore un peu en moi. Alors je lui ai fait une place, et depuis, donc, on vit ensemble. Quand j’ai besoin de lui, il est là, sinon, il se fait assez petit pour ne pas déranger.

Cela dit, je me sens une sorte de responsabilité vis-à-vis de lui. Si on ne pense jamais aux gens qui sont morts, il ne reste plus rien d’eux. Je lui dois de me souvenir de lui. Il n’est pas pesant, mais il est présent. Et puis c’est moins difficile à porter que la montre en or à remontoir qu’il m’a laissée.

Dans quels moments j’ai besoin de lui ?

En réalité, pratiquement jamais. Mais on peut aussi dire pratiquement tout le temps. C’est comme un logiciel. Il se met en route si le cas se présente, sinon, il se tient prêt, dans la mémoire. Comme il est toujours plus ou moins là, il y a un moment dans la journée, ou dans la semaine, ou dans le mois, où je me dis : « Qu’est-ce qu’il en penserait ? Qu’est-ce qu’il me dirait ? »

Je n’en ai évidemment pas la moindre idée. Quand j’essaie de l’imaginer, j’ai à peu de chose près autant de chance de tomber pile sur ce qu’il m’aurait dit, que de mettre une fléchette au milieu de la cible. Et je suis nul aux fléchettes. Mais ça me permet au moins de voir les choses d’un peu plus loin. D’un peu de côté.

 

Le fait d’avoir mon grand-père sur moi n’a jamais posé de réel problème. Jusqu’au jour où j’ai reçu sa lettre.

3

Qu’est-ce que vous allez imaginer ?… Vous êtes malade. Vous y croyez, vous, à ces histoires de fantômes ? Pas moi. Je ne parle bien sûr pas d’une lettre de lui, mais d’une lettre d’elle. De ma grand-mère.

 

Tant qu’on en était à faire comme si elle n’avait jamais existé, je n’avais pas énormément de mérite à l’ignorer, à part quand je regardais en douce la photo de sa vie loin de nous. Mais quand j’ai ouvert sa lettre, que j’ai lu ses mots, que j’ai vu son écriture et sa signature, tracées de sa main, c’est comme si elle était sortie de l’enveloppe pour venir me pincer le menton. J’étais si pétrifié que mes yeux n’arrivaient pas à lire.

 

Ma mère s’est rendu compte de ma stupeur. En finissant de boutonner son manteau, la main sur la poignée de la porte, elle m’a demandé distraitement :

– C’est qui ?

C’est au moment où j’ai réalisé que j’étais incapable de répondre simplement à cette question que j’ai compris qu’on avait un problème. Qu’on l’avait toujours eu. Et qu’on avait toujours fait comme si on ne l’avait pas.

 

Alors que je tenais la lettre le plus loin possible de moi, comme si elle pouvait m’exploser à la figure, que j’hésitais entre plusieurs réponses du genre : ta mère, ma grand-mère, l’ex-femme de grand-père, et que je réalisais que, depuis que j’étais né, je n’avais jamais nommé cette femme qui m’étais si proche et pourtant étrangère, ma mère a commencé à s’impatienter :

– Mais enfin, Elias, c’est qui ?

Pour contourner la difficulté, je lui ai tendu la lettre. Elle l’a lue. Et j’ai vu peu à peu son visage se défaire, comme se diluer, puis étrangement se reconstituer. Ses yeux sont devenus secs et méchants, ses lèvres se sont crispées, puis elle a hoché la tête mécaniquement. Quand elle a fini par éclater en sanglots, j’étais presque soulagé.

Oui, un très gros problème.

 

Pas étonnant que mon grand-père ait choisi ce moment-là pour se manifester. Un truc m’est passé par l’esprit, mais je peux vous assurer que ce n’était pas mon idée. Je me suis approché de ma mère, j’ai tiré sa tête vers mon épaule, j’ai mis mes deux bras autour d’elle et j’ai dit :

– Ça va aller, ça va aller. Ne pleure pas. Je suis là.

Vous voyez bien que ça ne pouvait venir que de lui.

 

Ma mère n’a même pas paru surprise de mon geste. Elle était si triste, si bouleversée, qu’elle s’est laissé faire. J’ai senti ses larmes couler le long de mon cou et j’ai attendu tranquillement qu’elle se calme.

Elle a reniflé un grand coup, elle s’est écartée de moi, elle a ramassé son sac, elle a cherché un mouchoir en papier, elle s’est essuyé les yeux, s’est passé la main dans les cheveux pour les lisser, comme si ça avait la moindre importance à ce moment-là qu’elle ait l’air d’une cinglée, et ensuite seulement elle a dit :

– Il n’en est pas question. Tu m’entends, Elias, il n’en est même pas question.

Elle m’a embrassé et elle est sortie en claquant la porte.

 

– Pourquoi, quand ta mère t’a demandé qui c’était, tu ne lui as pas dit : « C’est ma grand-mère, la sorcière » ?

J’avais l’impression d’avoir entendu une voix. Je savais bien que personne n’avait parlé, mais ça ne m’avait pas empêché de l’entendre. Au point où j’en étais, je pouvais aussi bien lui répondre. Alors c’est ce que j’ai fait. J’ai dit, tout haut, un peu gêné :

– Parce que c’est toi, Grand-père, qui l’appelles comme ça. Pas moi.

 

J’ai ramassé la lettre que ma mère avait abandonnée en boule sur la petite table de l’entrée. Je l’ai dépliée. Et j’ai découvert que ma grand-mère, Bella, m’invitait à Perito Moreno, pas loin d’El Calafate, en Patagonie, pour les prochaines vacances. Aux dates à ma convenance. Pour faire connaissance.

4

Ma mère écrit des paroles de chansons. Je ne sais pas comment ça lui vient. Ni comment ça lui a pris. C’est en tout cas de cette façon qu’elle gagne sa vie. Et, accessoirement, qu’elle a rencontré mon père. Elle accompagnait un artiste pour qui elle avait écrit plusieurs titres, mon père organisait le concert.

 

Il y a des filles qui ont eu des pères si affreux qu’elles sont vaccinées à vie contre tous les hommes de la terre. Avec le père qu’elle a eu, ma mère avait toutes les raisons d’avancer en confiance. Elle est tombée sans résistance dans les bras du premier venu. Coup de chance, c’était mon père. Il était son premier amoureux, il avait tout pour lui, et il était fou d’elle. Il a eu envie de se marier, elle a accepté. Un an après leur rencontre, je suis arrivé. Et ma mère dit qu’elle n’a jamais eu la moindre raison de le regretter.

 

Le seul très gros défaut de mon père, c’est qu’il n’est jamais là. Parfois, ça me pèse. Mais ma mère est persuadée que c’est la meilleure chose qui pouvait leur arriver : après des années de mariage, elle est triste chaque fois qu’il part, elle est heureuse chaque fois qu’il revient.

 

Et entre-temps, avant, il y avait mon grand-père qui meublait les blancs.

 

Par contre, du côté des femmes, ma mère a légèrement manqué de modèle. Elle n’avait même pas mon âge quand sa mère est partie, et il y a eu un certain nombre de choses qu’elle a dû affronter et découvrir toute seule.

Il y a bien eu une sœur de sa mère qui l’a parfois accueillie chez elle, en Savoie, pour le week-end, pendant ses études à Grenoble, mais ma mère ne s’est jamais sentie très à l’aise avec elle.

 

Tous les ans, en mars, pour mon anniversaire, cette grand-tante m’envoie une carte de voeux achetée sous cellophane dans un supermarché. Dans l’enveloppe, elle glisse un chèque, que je n’ai jamais encaissé. J’ai l’impression de ne pas le mériter. N’empêche, elle s’entête et, je ne sais pas pourquoi, mais si, une année, elle ne le faisait pas, ça me manquerait. Je crois même que ça me ferait de la peine.

 

Pour écrire ses chansons, ma mère s’y prend toujours de la même façon. Elle s’assied à son bureau, elle met ses lunettes, elle allume son ordinateur. Pendant des heures, son casque sur les oreilles, elle devient non seulement sourde, mais aveugle, plongée dans son monde, coupé du nôtre. Elle a l’air d’une folle, à parler toute seule en tripotant frénétiquement son iPod, à chantonner faux, à répéter sans cesse les mêmes mots à voix basse, à taper des morceaux de phrases sur son clavier avec un doigt, à compter les syllabes avec les autres, puis à effacer les mots, les retaper, en taper d’autres. Tant qu’elle n’a pas fini, rien ne peut la détourner de ce qu’elle fait.

 

Soudain, elle pose son casque, elle éteint son iPod, elle ferme son ordinateur et, si je suis là, elle me voit. Voilà, c’est fait. C’est bien, très bien, ou carrément désolant, c’est inepte ou plutôt intelligent, mais en tout cas, c’est écrit.

En général, à ce moment-là, elle s’étire avec un sourire satisfait, elle bâille, de faim ou de sommeil, et semble réaliser tout à coup qu’il s’est passé des heures depuis qu’elle n’a pas dormi ou mangé. Elle me lance un regard gentil, qui redonne le coup d’envoi à la vie normale. La maison peut reprendre son activité, et notre relation peut reprendre son cours.

5

Quand je suis revenu ce matin-là, après mes cours, et que je l’ai vue à son bureau en plein travail, je suis allé directement à la cuisine, sans même passer l’embrasser

 

J’ouvrais le frigo quand elle a déboulé comme une furie. Je n’en suis pas revenu :

– Qu’est-ce que tu as ? ai-je demandé. Qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’étais pas en...

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