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La Lumière des elfes

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POUR MOI, IL Y A DEUX Peintures : la concave et la convexe — celle qui sort du cadre pour vous coller au mur et celle qui vous invite à enjamber le cadre pour aller voir comment se continue le paysage, au-delà.Celle qui vous prend la tête en hurlant et celle qui vous prend par la main en chantant à voix de sirène.Pour moi, il y a Guernica et les prisons du Piranèse. Pour moi, il y a deux Femmes : les pétasses en A et les autres. Les pétasses en A sévissent chez les artistes — Gala, Elsa, Amanda, des chieuses aux yeux fous et aux comptes bancaires soignés. On dit : des Muses.Hier soir, j’ai dîné avec Zelma, qui fut la Muse de Toussaint Settbon. Zelma, en bonne et due Muse, a la cinquantaine efflanquée, des cheveux de gitane, le cuir trop cuit et des pâtés sur la gueule (du khôl, du fard à joue, du rouge à lèvres). Tout ça est emballé dans des voileries noires qui puent la clope et lesté par des bijoux en argent crasseux, qui tintent à rendre folle une vache suisse.Je n’arriverai jamais à donner de Zelma l’impression qu’elle veut donner, celle d’une belle pute vieillissante dont on suppose qu’elle a, en son jeune temps, posé à poil pour des génies drogués sous d’immenses verrières glaciales — d’une main elle boit un Tequila-Mezcal, de l’autre elle caresse ses beaux seins durcis. Drapée dans sa seule chevelure, elle incline sur une épaule frissonnante son beau crâne ravagé par l’Art et l’Opium… Je n’y arriverai jamais. Zelma est trop conne. D’ailleurs, Toussaint Settbon était un gros con.
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Catherine Dufour La Lumière des elfes (Nouvelle extraite du recueilL’Accroissement mathématique du plaisir)
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Catherine Dufour — La Lumière des elfes
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Catherine Dufour — La Lumière des elfes
Retrouvez tous nos livres numériques sur e.belial.fr Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille, rendez-vous sur les forums du Bélial’ forums.belial.fr ISBN : 978-2-84344-312-1 Parution : janvier 2011 Version : 1.0 — 26/01/2011 © 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Catherine Dufour — La Lumière des elfes
POUR MOI, IL Y A DEUX Peintures : la concave et la convexe — celle qui sort du cadre pour vous coller au mur et celle qui vous invite à enjamber le cadre pour aller voir comment se continue le paysage, au-delà. Celle qui vous prend la tête en hurlant et celle qui vous prend par la main en chantant à voix de sirène. Pour moi, il y aGuernicaet les prisons du Piranèse. Pour moi, il y a deux Femmes : les pétasses en A et les autres. Les pétasses en A sévis-sent chez les artistes — Gala, Elsa, Amanda, des chieuses aux yeux fous et aux comptes ban-caires soignés. On dit : des Muses. Hier soir, j’ai dîné avec Zelma, qui fut la Muse de Toussaint Settbon. Zelma, en bonne et due Muse, a la cinquantaine efflanquée, des cheveux de gitane, le cuir trop cuit et des pâtés sur la gueule (du khôl, du fard à joue, du rouge à lèvres). Tout ça est emballé dans des voileries noires qui puent la clope et lesté par des bijoux en argent crasseux, qui tintent à rendre folle une vache suisse. Je n’arriverai jamais à donner de Zelma l’impression qu’elle veut donner, celle d’une belle pute vieillissante dont on suppose qu’elle a, en son jeune temps, posé à poil pour des génies drogués sous d’immenses verrières glaciales — d’une main elle boit un Tequila-Mezcal, de l’autre elle caresse ses beaux seins durcis. Drapée dans sa seule chevelure, elle incline sur une épaule fris-sonnante son beau crâne ravagé par l’Art et l’Opium… Je n’y arriverai jamais. Zelma est trop conne. D’ailleurs, Toussaint Settbon était un gros con. Sur cent types qui n’ont pas un poil de talent artistique, quatre vingt dix sont des gros cons (en comptant serré), mais je n’ai jamais vu un artiste qui ne soit pas un épouvantable connard. Ça chougnasse de l’Amour Absolu en tripotant des gamines dans des bordels thaï, ça parle de l’importance du silence pendant trois heures d’horloge, ça méprise la Critique au milieu d’une collection de coupures de journaux, ça ergote sur la vanité des biens de ce monde pendant que Madame engueule la bonne, bref, ça pue. Zelma est une vieille radasse aussi creuse qu’une calebasse, et Toussaint Settbon est mort de bile rentrée le jour où une photo de son meilleur ennemi (Haustetter « le vilain tru-queur ») a fait la une deGéo. Settbon n’a jamais réussi à faire la une de quoi que ce soit. Settbon était tellement, tellement con qu’il ne s’est jamais rendu compte qu’il était un pho-tographe parfaitement mauvais.
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Toussaint Settbon s’est foutu en l’air un soir de bile, à la carabine. Il y en avait partout, c’était dé-gueulasse, et il avait même laissé une lettre d’adieu inénarrable : « Qu’on n’accuse personne de ma mort… au fond de l’inconnu pour trouver du nou-veau… je lègue mon Leica à mon amie Brigitte. » Ce type a été ridicule jusqu’au bout. Mais Toussaint Settbon était le meilleur peintre concave de tous les temps. D’après mon pauvre moi, qui n’y connaît rien — que mon plaisir. Hier soir, Zelma épouse Haustetter divorcée Settbon (bon, disons que la bile de Tous-saint était assez mélangée de foutre) m’a benoîtement annoncé, entre deux nouvelles égale-ment dénuées d’intérêt (« Marie-Jo ouvre sa galerie rue de Seine » signifie qu’une grognasse e anorexique va ripoliner de blanc un couloir obscur du 6 arrondissement pour y accrocher des bavures à l’huile, « Jack se cherche » veut dire que Jack n’arrive décidément pas à fourguer ses zinzins en fil de fer laqué et qu’il commence à rêver d’un bon poste d’attaché culturel), que toutes les toiles de feu son ex ont péri dans sa cave. Que toutes les toiles de feu son ex ont péri dans sa cave — je répète. « Les canalisations de l’immeuble passent dans ma cave, vois-tu-très-cher ? Alors, avec le coup de gel de cet hiver, tu penses bien que la cave a été remplie à ras bord. J’y ai perdu un renard som-ptu-eux, que m’avait offert mon premier mari. Pou-rri ! Je l’ai retrouvé pou-rri ! Jusqu’à la doublure, vois-tu-très-cher ? Alors tu penses bien que les toiles de ce pauvre Sett-bon… Oh, j’aurais dû-dû-dû penser à vider la cave. Mais j’étais aux States avec… » Que toutes les toiles de Toussaint Settbon ont péri. Ô bonne mère ! Et moi qui les rêvais suspendues dans quelque lieu de rêve, distillant leurs chants d’appel pour quelques élus… Pourries. Bouffées par l’eau, la chaleur, les rats et l’oubli dans la cave de ce HLM de luxe (une Résidence on dit, avec la majuscule, un truc jaune avec des appuis-fenêtres en verre fumé dans le quinzième arrondissement de Paris, rue Georges Pitard, ça ne s’invente pas), oh ! mon Dieu ! Toutes les toiles de Toussaint Settbon. Tu aurais dû-dû-dû, oui-oui-oui. Toutes. Mon Dieu… Il était une fois un jeune crétin nommé Claude Bongrain, surnommé Petit-Pois. Coin-cé, prétentieux, définitivement infantile. Il faisait, dans le désordre, des études aux Beaux-Arts, des photos mal cadrées, des statuettes en terre cuite très moches, un peu de jazz à s’endormir assis et la fête dans un Saint-Germain-des-Prés déjà transformé en piège à tou-ristes. Bref, c’était un fils à papa, ivre-soûl tous les soirs entre leFloreet leProcope. Moi aussi j’étais un fils à papa, je faisais les mêmes virées dans les mêmes bars avec les mêmes potes et je m’emmerdais autant qu’eux, mais je ne me souviens pas avoir jamais fait semblant de trouver ça marrant. Et puis un jour, Claude Bongrain décida à la fois de s’intituler Toussaint Settbon et de me montrer ses peintures.
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J’avais déjà vu ses photos et ses sculptures. Il fallait que je sois vraiment bourré, ce soir-là, pour accepter de subir ses peintures. J’étais vraiment très bourré. J’y suis allé. Un pavillon moche en banlieue ouest (ce genre de caveau en meulière qui donne envie d’entrer aux Jeu-nesses Communistes Révolutionnaires), atelier du fils dans la cave à côté du Ruinart de papa et du rameur rouillé de Mère. Le plus beau moment de ma vie d’artiste. Lui, il causait : « Tu trouves ça bon, comme pseudo, Toussaint Settbon ? Tu penses pas que Jourdelan Kovacevic, c’est mieux ? Non ? Ou John Laurac ? Si ? Toussaint, c’est Rima qui m’a donné l’idée, et Settbon… » Je n’ai même pas répondu « ta gueule, Petit-Pois ». Même pas. C’était une huilepas bien grande. Une femme (une fée) à genoux, le visage plongé dans les mains. À genoux dans une coupe de brume et de feuillages, à l’aube. L’air est saturé de rosée en suspension, infusé de bleu très pâle, de vert d’eau. Les branches d’un saule laissent tomber des gouttes glacées sur la mousse. Plus qu’une femme c’est une silhouette d’elfe, avec de longs cheveux de soie blanche et lisse qui retombent en pluie sur ses genoux, par-dessus une tunique blanche aussi. Non, la tunique est transparente et c’est sa peau qui est blanche. D’un blanc de coquillage. Non, je crois que c’est un fantôme d’elfe, transparent dans le petit matin et pleurant la venue du jour. Non, pas pleurant : elle écoute l’immense silence du saule et de l’aube. Elle ouvre les yeux derrière ses doigts translu-cides et elle contemple… quoi ? En me penchant, je sens l’humidité de la rosée sur mon visage. Je tends les doigts pour cares-ser la mousse sous les branches du saule… « Touche pas ! C’est pas sec ! – Pas sec ? Mais ça ne sera jamais sec… – Oui, je sais, c’est nul. Je me demande si je ne vais pas laisser tomber la peinture et la sculpture, et me mettre entièrement à la photographie. » J’ai relevé le nez, subitement réveillé. Cave poussiéreuse, rameur rouillé, et cet imbécile de Pe-tit-Pois qui ouvre deux canettes de bière : « T’en veux ? » Il est laid comme un cul. À portée de main, appuyée aux moellons râpeux,une fée pleure. Un brouillard mouillé exsude du tableau… De quelle boîte de couleurs s’est-il servi ? De la poudre de diamant, de l’eau de mer, du jus de perles, du sang de petite fille, de la salive de lutin…Je n’ai pas osé lui demander le tableau. Ni l’acheter, ni le voler. Ça n’appartient à per-sonne. Ça ne se possède pas. C’est l’inverse. Je m’imaginais pris au piège, passant le reste de ma vie à genou devant cette porte ouverte sur l’Aube. J’ai toujours refusé d’essayer lahorse exacte-ment pour les mêmes raisons. Il y a des choses dont on ne revient pas. J’en ai vu d’autres, des tableaux de Settbon. De temps en temps. Un à la fois. Davan-tage, je n’aurais pas tenu. J’aurais bavé, ou pleuré, ou j’en aurais mangé un, je ne sais pas. Il n’en a pas fait tellement, d’ailleurs. Il était trop occupé à noircir des pellicules (même moi, je cadre
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mieux) de clichés sous-ex ou sur-ex, flous ou en surimpression. Et jamais, jamais il n’a seu-lement imaginé qu’il avait dans les doigts la capacité de… de quoi ? Créer un tableau dont sort la brume, en spirales trempées. Créer un monde. Ouvrir des portes. J’ai vu le même tremblement d’admiration chez d’autres que moi. Settbon montrait peu ses tableaux (un peu comme un cadre dynamique qui tiendrait encore un journal intime) mais quelques-uns y ont eu accès. Tous ceux-là ont essayé de lui expliquer qu’il était criminel, Criminel, CRIMINEL, de faire autre chose que peindre, peindre, peindre : rien à foutre. Ce qui lui plaisait, c’était planquer sa gueule ingrate derrière un objectif et jouer au grand repor-ter avec des termes techniques de pro et des fringues navrées de bourlingueur. Je vous jure, il emmenait un couteau de survie pour prendre le RER. C’est vrai que « photographe », pour draguer, ça aide. N’importe quelle poupée meurt d’envie qu’on la portraitise. Mais quand on a Ça dans les doigts… on se dévoue. On ruine sa vie dans une cave, on fait une croix sur le monde extérieur, on se prépare une marmite de frustrations pour tout de suite et un contai-ner de regrets pour ses vieux jours, mais on s’y colle. C’est comme ça. Peut-être que Flaubert aurait voulu être graveur sur contreplaqué ? Il s’est dévoué. Il en pleurait de haine. Michel Ange aussi pleurait, minuscule face aux immenses murs de la chapelle Sixtine. Pas Settbon. La vie de Settbon fut un blasphème. En réalité, personne n’a vraiment insisté auprès de Settbon. Parce que le décalage entre ce crétin et ces miracles peints était trop grand. Personne n’a trouvé les mots pour le dire. J’explique : « Heu… dis donc, Toussaint. Ta peinture… – Ouah ! T’as vu le cul de la meuf, là ? Putain, faut que j’me la fasse, putain! Putain, ma tête pour lui sucer la chatte ! » Il eut fallu une femme pour lui expliquer, peut-être. Une vraie muse. Et Settbon est tombé sur Zelma. Misère, misère… Le même paysage, vu de haut, la nuit. Vide. Une lune en croissant sinistre comme un croc. Une ex-traordinaire odeur de fleurs, mais gelée! Gelée, aussi gelée que la neige. Une odeur de neige en fleur. Le même paysage, désertique, en plein jour. Rouge, des rocs émergent des tourbillons de sable. L’elfe marche vers moi, avec un visage indécis et une aube qui claque le long de ses jambes. Sa chevelure s’emmêle autour de ses épaules comme un cordage dans la tempête. Des montagnes étincellent sur la ligne d’horizon. On dirait un Dali sans occupants. Un Dali débarrassé de fantasmes. Sous les roues de poussière écar-late apparaît le couvercle d’un puits, un couvercle en or gravé d’un kraken. On peut se chauffer les doigts à la toile. Le même désert, d’un bleu gris immobile. Des lacs bleu sourd, des elfes en rond qui regar-dent l’eau. Un vent léger ride les lacs. Des fleurs poussent sur les rives, des buissons de tubéreuses au feuillage noir pâle. Noir pâle, oui. Ce tableau-là est le plus étrange. Le temps est arrêté, je crois. Et il y a, sous les eaux éteintes, des choses qui nagent. En nageant, elles soulèvent la surface qui accroche des reflets vifs, verts, rouges, des reflets arrachés à quoi ? Puisque tout est bleu ? Les elfes sont d’une grâce confondante : elles relèvent à deux mains leurs cheveux blancs et lisses et révèlent
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une aisselle rosée, une cheville aussi gracile qu’un sucre d’orge, des épaules pointues, mais elles n’ont toujours pas de visage. Cette porte souffle la fièvre, décroche le cœur et arrête la pendule.Je me débrouillais pour croiser Settbon à peu près tous les six mois. En ai-je subi, en vingt ans, des vernissages à la noix ? Des cocktails où il n’y a rien à manger, des sauteries où il n’y a rien à boire, des happenings pleins de donzelles qui vous embrochent le pied de leur talon aiguille, et puis des courant d’air dans des squatts de luxe, des expos de merdouillons, des teufs photographo-cinémateuses tristes à pleurer ! Settbon m’a même décerné le titre de Gran-dAmi, pour quelques mouchoirs que je lui ai tenus quelques soirs où Zelma se faisait sauter ailleurs. J’ai cherché, comme une pépite, le jour où Settbon tomberait un coin du masque, où le doigt d’or du Génie percerait sa couche : rien. Rien de rien. Pas un mot, une réflexion, une exclamation, une confidence qui ne soit une banalité. Les femmes, les « Je vais décrocher un contrat pour CNN, vois-tu-très-cher », encore les femmes, les « J’ai dîné avec Monsieur le Ministre auSaucisson Ethnique, un homme chârmant », puis les femmes, et sur la fin Haus-tetter, Haustetter l’amant de sa femme puis Haustetter le nouveau mari de son ex-femme, Haustetter en boucle, en continu et en autoreverse, et toujours les femmes — leurs trous, leur ar-gent. Mais un soir ou deux par mois, tombant la gourde en cuir, les capotes et les pelloches, le mari de Zelma trempait son pinceau dans la magie étoilée et entrouvrait une porte… C’est bizarre, de ne pas pouvoir estimer quelqu’un qu’on admire. Hier soir j’ai vu Zelma. Au lieu de lui péter la gueule comme elle le méritait, j’ai insis-té : il devait bien rester un bout de toile? Une esquisse ? « Non non non, je t’assure, rien, pou-rri, mon renard, mon renard ! Vois-tu-très-cher ? » Alors, je lui ai pété la gueule. Et quelques preux chevaliers de restaurant ont pété la mienne. Normal. Il paraît que nul ne sait rien de la peinture. Que ce qu’on peut voir n’est rien à côté de ce qui existe, et que ce qui existe n’est rien à côté de ce qui a existé et n’a pas supporté le temps qui passe. Il paraît que des plus grands maîtres il ne reste rien, sauf un dixième de Vinci et un centième de Michel-Ange. Il paraît que des milliers de chefs-d’œuvre concaves et convexes ont disparu sans laisser l’ombre d’une trace ou d’un souvenir.
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Je pense aux tableaux de Settbon, que j’ai vus et qui sont perdus, et ça me coupe la respira-tion. Je pense aux autres qui sont perdus et que je n’ai même pas vus, et je n’arrive pas à seulement mesurer l’ampleur de ce qui me manque — des constellations, des univers en-tiers ! Combien de fois la beauté du monde a-t-elle tourné en eau au fond d’une cave ? Je n’en sais rien mais je sens derrière mon front un poids très noir, depuis ce soir où j’ai appris que la lumière des elfes qui nous avait été donnée ne brille plus nulle part.
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