LA MAIN AU CHARBON

De
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Mo est un Homme Moderne. Il vit au paléolithique supérieur, à l’âge des rennes et des mammouths, mais il n’est pas un être humain comme les autres. Il ne se contente pas de chasser, de pêcher, de récolter et de ramasser du bois pour vivre. Il possède une indispensable faculté de compréhension du monde dans lequel il vit et cherche à comprendre ses origines et son devenir.

Mo aime observer la splendeur de la nature surabondante. Il passe très peu de temps aux tâches quotidiennes qui lui incombent. Il a beaucoup de temps libre et apprécie de rêver, de créer et de raconter des histoires au coin du feu. Il a une capacité de réflexion extraordinaire et se plait à inventer de nouveaux concepts. Il cherche toujours à améliorer son existence, au mépris de son entourage qui l’incite à se comporter conformément à la loi des hommes. Lui veut connaître ses limites et les dépasser. En conséquence, banni de sa communauté, il devra poursuivre sa quête en solitaire.


Publié le : vendredi 30 octobre 2015
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EAN13 : 9782332945433
Nombre de pages : 478
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94541-9

 

© Edilivre, 2015

Remerciements :

Je tiens, avant tout, à exprimer ma chaleureuse reconnaissance à Karine, la créatrice de mes rêves, pour l’attention méticuleuse qu’elle a apportée à la relecture de cet ouvrage et pour son fidèle soutien. J’adresse aussi des remerciements à Bertille V. pour m’avoir fait part de ses précieux conseils. Merci à Vincent L. de m’avoir offert son aide et son temps pour l’élaboration de la carte géographique. Je suis également reconnaissant à mes amis proches qui m’ont fait part de leurs idées récréatives et m’ont illuminé l’esprit sans le savoir. J’exprime enfin toute ma gratitude à Milan et Véra K. pour leur générosité et leur amitié.

E.F.

Dédicace

 

 

À la mémoire de mon frère Franck :
un authentique Homme Moderne.

 

 

Carte Géographique de Mo

 

 

Si j’étais né homme, moi aussi mon destin eût été celui de l’arbre : l’arbre au soleil comme sous la pluie reste réconcilié avec ses racines et ses feuilles. Il connaît en même temps la nuit et la lumière sans mourir de sa connaissance.

René Depestre, Poète à Cuba, 1976 (extrait).

Le premier jour

I

Mo venait de descendre à la Rivière du saumon mâle, où la communauté s’était installée pour la saison chaude, car elle donnait envie de s’y baigner. De la rive, surplombant la vaste rivière en lacet qui ne devait pas se vider de son eau, il plongea sous la cascade et cessa d’être visible. Il venait de disparaître dans les profondeurs du courant et un bouillon de bulles fraîches triomphantes le revigorait. Aux alentours, comme il n’y avait pas de panneau d’interdiction, il nagea un moment sous la stimulante chute d’eau, à l’horizontal, puis, l’esprit purifié, sortit la tête de la rivière et respira un bol d’air frais. Il s’ébroua et se sentit de nouveau autorisé à vivre.

Ce matin, Mo, étonnant d’assurance, se trouvait en pleine possession de ses moyens et le ferait savoir. Il habitait le monde. Il avait les idées claires et les cheveux humides. Des gouttes ruisselaient jusque dans sa bouche. Elles avaient le goût de la belle vie qui dégouline délicieusement sous la fraîcheur matinale. Mo absorba une gorgée d’eau claire et se rinça les dents en détail. Il aimait disposer de dents saines, signe de bonne santé. Puis, dans le miroitement de la cascade, comme son sourire lui ressemblait, Mo se découvrit en pleine lumière. Le Roi-du-ciel mandatait ses rayons éclatants sur toute la contrée et principalement du côté de la rivière. Cependant, il arrivait que la réverbération refuse de fonctionner devant des visages renfrognés.

Mo se racla la gorge et cracha comme pour signifier le bonheur de se sentir vivant au cœur d’une nature généreuse et indomptée. Il releva les peaux de ses yeux et son regard prit aussitôt la coloration bleutée d’un ciel printanier, pur et sans nuage. Il renifla, souffla par le nez puis renifla encore, emplit ses poumons d’air sain et soupira d’extase. L’odeur iodée de sa terre l’enivrait. Le charme de la beauté sauvage l’enchantait. De fait, il se sentait bien dans son corps et ses cheveux fleuris. Sous l’étincelant Roi-du-ciel, il n’y avait pas de vent et les oiseaux hésitaient à quitter les branches de leurs arbres de vie car ils se croyaient être en paradis.

Puis, Mo, jugeant de sa bonne tête, se trouva enfin présentable. À ce moment précis, par un sens inné et totalement spontané, il devina que sa vie allait basculer sous peu. Il glissa soudain sur un galet et fut avalé par la rivière. Il refit surface l’instant d’après et sauta de rire comme un saumon qui vient de franchir une chute d’eau pour reconquérir son territoire natal.

Son teint doré et ses muscles habilement dessinés trahissaient une vie au grand air. Aussi, Mo se dit qu’il était peut-être temps de courir l’aventure, hors de sa hutte, malgré les odeurs du foyer parfumées d’aromates qui s’en dégageaient, et de sa communauté. Ses traits fins et fauves lui permettaient de se faufiler aisément dans la nature sauvage et des fleurs poussaient dans ses cheveux. Quand il s’agissait d’imaginer de nouveaux concepts, avec ses rêves féconds sortis des nuits de son crâne, Mo devenait productif. Comme les idées fleurissaient ordinairement dans sa tête, des fleurs analogues parsemaient son crâne. Encouragé par ses bouquets de cheveux, dont les parfums lui chaviraient le cœur, il se réjouissait de cultiver ses pensées. Il appréciait son existence d’homme semi-nomade qui lui laissait beaucoup de temps libre pour réfléchir et raconter de belles histoires auprès du feu.

Mo batifolait dans l’eau et des poissons roses s’amusaient à bondir autour de lui. Ils mordaient la cascade. En avance sur leur temps de parcours, ils en profitaient pour sauter de part et d’autre de sa tête en claquant leurs nageoires près de ses oreilles. Mo pensait qu’ils escaladaient la chute d’eau pour retourner frayer sur le site où ils étaient nés, après des années passées en mer, mais il se trompait. Les saumons le dupaient et, frétillant dans les remous, leurs queues vivaces l’éclaboussaient à chaque tentative. Au bout d’un moment, Mo décida de ne plus se laisser surprendre.

– Amusez-vous bien pendant qu’il est encore trop tôt, dit Mo, astucieusement, car je reviendrai vous écailler sous peu !

Sous le regard bienveillant du Roi-du-ciel, Gary, un glouloup de compagnie, regardait Mo folâtrer avec les poissons à la chair savoureuse. Assis sur la berge, il contemplait le reflet rose des saumons à la surface de l’eau, le ventre vide. Il adorait leurs peaux délicieuses et les imaginait déjà en train de griller au feu sur une pierre plate. Mo l’interpella.

– Allez, viens te baigner, Gary ! L’eau est fraîche et ça te fera le plus grand bien !

– Non merci, je n’y tiens pas ! répondit le glouloup, prudent. Je ne voudrais pas me ramasser une méchante claque de poisson sauvage dans le portrait.

– Mais… Je ne plaisante pas.

Mo se montrait résolument convaincu que le glouloup devait capituler sans condition et prendre un bain : l’équilibre indispensable d’une vie saine. Cependant, Gary ne l’entendait pas de la même oreille.

– Ça se saurait ! Mais je ne peux me résoudre à sentir l’écaille de poisson le reste de la journée.

– Ça m’étonne de toi ! De préférence, tu apprécies la vie sauvage dans les forêts, les grandes herbes ou au bord des rivières.

– Oui ! J’aime flâner au bord des rivières tumultueuses et dévorer la peau des poissons, riche en protéines, mais là, franchement, ça la ficherait mal pour un plantigrade de mon espèce.

– Quel vaniteux tu fais ! lança Mo, d’un ton affligé. Ton amour-propre n’en sera pas moins dévalorisé. Avoue que tu ne veux pas te mouiller dans cette histoire !

– Bien au contraire ! Je suis toujours aussi friand d’aventures extraordinaires, notamment en ta compagnie. Cependant, le spectacle des poissons roses dans une cascade n’a pas de quoi m’émerveiller. Je ne me sens pas en confiance.

– Détrompe-toi ! rétorqua Mo, en connaisseur. Le milieu marin demeure un monde étonnant, débordant de « richesses intimes », où l’on peut se permettre de réinventer son existence, comme une renaissance.

– Ah, vraiment ?

– Oui ! Un jour, je t’inventerai une tunique spéciale pour le visiter et tu verras, il ne sera pas question de pinailler sur l’odeur des poissons ou la fraîcheur de l’eau.

– C’est une bonne idée de substitution ! accepta Gary. Mais, aujourd’hui, je n’ai pas de tenue de rechange. Alors, en attendant ce jour, je préfère rester sur la berge.

Mo sentait le glouloup bougon et il en devinait la raison. Comme à son habitude, Gary glouloupait de biais, quand son ventre le tiraillait et qu’il ne pouvait le satisfaire.

De son aura majestueux, le Roi-du-ciel régnait sur la contrée. Ses rayons dardaient sur la terre des ancêtres, qui s’en fichaient comme de l’an moins quarante mille, et il n’était pas nécessaire de les traverser. Ils illuminaient les fleurs de cheveux de Mo ainsi que les galets de la rivière. Gary s’en aperçut et repéra un caillou pointu isolé. Par vice, il le ramassa car, plus talentueux, il dénotait par rapport aux autres, et le jeta sur un des poissons roses de passage.

Le saumon avait sorti la tête hors de l’eau pour vérifier la distance entre la vie et la mort. Dans un premier temps, il analysa la vitesse du projectile et mouilla si fort qu’il en perdit des écailles. Puis, de façon magistrale, il esquiva la pierre aigüe et plongea au raz de l’eau dans la cascade. Gary ne devait pas le revoir.

Mo, rentré au bord de la berge, pataugeait dans les flaques. Il observait le spectacle en souriant. Les rayons du Roi-du-ciel ricochaient en tous sens et il ne faisait pas bon de les croiser. À la recherche d’un creux frais, un lézard rouge à pois gris s’y risqua et perdit aussitôt toute crédibilité. Ne connaissant ni borne ni frontière, la rivière sinueuse, qui coulait des jours paisibles au solstice de la saison jaune, redonnait de la fraîcheur à l’atmosphère du moment. Une végétation touffue la bordait et des oiseaux criards se cachaient dedans. Mo se mit à l’ombre d’un rocher, observa la trajectoire des faisceaux de lumière et trouva son monde merveilleux. Puis, il réfléchit et se dit qu’il serait peut-être intéressant d’utiliser l’étonnante technique de Gary pour la pêche aux gros poissons. Il sortit de l’eau et s’échoua sur l’herbe afin de sécher paisiblement. Après, se sentant revigoré, Mo contempla sa vie d’Homme Moderne sous le grand ciel bleu.

– Je suis vraiment heureux, ce matin, dit Mo. La beauté de la nature me rend gai comme un oiseau chanteur.

Mo savait imiter les oiseaux et comprenait leurs chants. Un souffle de vent, léger comme une plume tombée d’un nid, traversa ses cheveux et lui fortifia les racines. Dans les houppiers, sous le couvert de feuilles authentiques, d’autres oiseaux chantaient les insectes du repas sur les branches. Ils piaillaient de concert et ne se préoccupaient pas du voisinage. Tapageurs, leurs chants secouaient vivement les fleurs de cheveux de Mo dont les pétales semblaient rétrécir. Pourtant, entre deux mèches, sur le flanc occipital, une nouvelle pousse tentait de percer.

– Bon ! dit Mo, pressant. On ne s’entend plus ici. Alors, quand tu auras fini de jouer avec les saumons, on pourra rentrer.

– Ok ! dit le glouloup. Le temps passe vite, trop vite, et j’ai rudement faim.

– Oui ! Puis, le largage de cailloux dans la rivière ne semble pas la meilleure technique de pêche. Ça ne casse pas trois pattes à une perdrix des neiges.

Mo se trompait mais il ne pouvait s’en rendre compte car, en cet instant, aucune fleur ne germait. Il sourit puis s’enveloppa d’une peau de renne, où pendeloques d’os et coquillages épinglés signaient son appartenance au clan. Une perle en nacre se décrocha de la tunique et roula au fond de la rivière. Saisi d’une franche colère, dont ce n’était pourtant pas sa spécialité, Mo shoota dans le galet le plus proche. La pierre glissa sur l’eau, en sautant sur la surface, puis après trois bonds, coula. Mo ne devait pas la revoir. Aussitôt, une fleur lisse et plate, recroquevillée dans son bulbe végétal, sortit de son crâne. Mo la toucha et sourit de nouveau. Une idée faisait son chemin le long de ses racines. Instantanément, il se tourna vers le glouloup.

– Que penses-tu de ma parure florale multicolore, cette saison ?

– Je trouve que ta guirlande de fleurs de cheveux est beaucoup plus recherchée que les saisons précédentes, répondit Gary.

– Incontestablement ! J’ai « végétalisé » mon espace public. Puis, à notre époque où les fleurs ont encore des couleurs et des parfums, elles affinent aussi leur aspect esthétique et leur symbolique liée aux plantes. Cette saison, je pense que je vais également produire des fleurs soignantes et condimentaires.

– Mais… Pour les faire pousser, tu mets quel engrais ?

– Aucun, tout est naturel et vivace ! Les fertilisants sont désastreux pour la spontanéité des idées et de la réflexion. Le terreau de ma nature profonde ne les supporte pas. Pas plus que mes petits insectes ailés qui s’y frottent, s’y piquent et tombent comme des mouches vinaigrées face à leurs recettes immorales.

– Comment tu procèdes, alors ?

– Je te l’ai dit. J’ai un terreau fertile débordant d’éléments nutritifs dans le crâne. Alors, pour la partie visible, je les nourris avec de l’eau, de la curiosité et les chaleureux rayons du Roi-du-ciel, sinon par les racines, avec mes rêves et mon imagination fantaisiste, insouciante, et selon leur appartenance.

– Et, quand elles se fanent ?

– Elles vont à la « déchargerie », bien évidemment ! Cela permet d’atténuer les odeurs de charogne.

Maintenant, les compères remontaient le sentier poussiéreux jusqu’à la hutte de Mo qui, curieusement, trouva le chemin un peu plus en pente qu’à l’accoutumée. Il ne s’en offusqua pas outre mesure et accéléra le pas pour le franchir d’une traite. À ses côtés, Gary l’accompagnait en courant à quatre pattes.

– Attends-moi, Mo ! cria Gary.

– Dépêche-toi ! J’ai un planning chargé, aujourd’hui.

Gary pouffa de rire dans les poils de sa moustache et son instrument de musique nasillard vibra en chœur.

– Avec les moments d’évasion, dont tu disposes à présent, dit le glouloup, essoufflé, tu peux quand même prendre un peu de bon temps.

Quand il ne chassait pas, quand il ne pêchait pas, quand il ne cueillait pas les baies, ne ramassait pas le bois et les nodules de silex, bref, quand il n’exploitait pas son milieu naturel, Mo avait beaucoup d’occasion pour rêver. Il passait très peu de temps à chercher sa nourriture, à fabriquer ses outils ou à confectionner ses vêtements. Aussi, il demeurait une bonne partie de sa vie assis auprès du feu, de préférence, à raconter des histoires. Et il avait raison car c’était la meilleure place.

– Certainement ! dit Mo, dont les pas franchissaient allègrement les obstacles. Mais je mettrai à profit ce temps libre pour retourner à la rivière. J’ai des comptes à régler avec les poissons.

Le bourgeon inédit, qui se développa sur son crâne, ressemblait à un pavot. Le Roi-du-ciel le remarqua et détacha deux chaleureux rayons, nécessaires à la floraison du plant et à l’épanouissement de son idée. En haut de la butte, couverte de poussières chaudes, des gens s’affairaient autour d’un grand feu crépitant. Comme le révélait la formule consacrée, les membres de la tribu vaquaient à leurs occupations matinales et gastronomiques. Mo renoua le fil de ses pensées.

– J’ai dans l’idée de pêcher le poisson avec des galets, dit Mo. Le bord de la rivière regorge de pierres rondes et plates, et il serait navrant de ne pas les exploiter.

– Oui ! dit Gary. C’est un gisement inépuisable.

– Rien n’est inépuisable dans la nature ! Mais je vais faire voler les pierres au-dessus de l’eau, à la vitesse de ma pensée, et on verra bien qui rigolera à la fin du conte.

Mo inventait des tas d’objets originaux pour combler son existence. La nature regorgeait de spécificités ornementales qu’il s’amusait à perfectionner pour leur donner vie. Des idées modernes lui parcouraient l’esprit et il savait qu’il pouvait transmettre sa force à ses outils.

– Ça a l’air sérieux ! dit Gary, gravement.

– Ça l’est ! On ne se moque pas impunément de l’Homme Moderne. Alors, prépare tes cailloux car ça va saigner !

– Tu me fais peur, informa le glouloup.

– Il n’y a pas de quoi ! Cette idée m’est venue en t’observant : l’association du jet de la pierre sur l’eau et la glissade du galet dans la tête du poisson rose. Mais, puisque le pouvoir d’un outil dépend aussi de son propriétaire, je pense améliorer la méthode en trouvant un angle d’attaque original.

– Vraiment ? dit Gary, dont l’esprit demeura suspendu un court instant. Tu vas pêcher aux cailloux ?

– Évidemment ! Et, bien que cette idée soit encore un peu floue dans ma tête, elle se précise au fil de mes cheveux. L’eau et le Roi-du-ciel feront le reste.

– Je suis curieux de savoir comment tu vas t’y prendre.

– Je ne sais pas encore, mais je vais trouver et ce sera simple.

Mo cherchait l’assemblage parfait de son projet. Sous l’éclatant Roi-du-ciel, il attendait que le bourgeon invisible s’éveille, prospère en une fleur définitive et dévoile sa stratégie. Gary observait sa croissance, impressionné par la rapidité de la floraison.

– Tout va bien, Mo ! annonça le glouloup. Tu as encore du temps disponible devant toi pour élaborer une méthode courageuse.

– Je le sais, répondit Mo, satisfait des propos bienveillants de Gary. Mais tu vois, le glouloup, pour être efficace, je pense que je dois surprendre le poisson avant qu’il ne franchisse la chute d’eau.

– Tu n’y es pas du tout ! gloussa Gary dans ses poils. Les poissons sautent les cascades pour remonter le courant et frayer dans leur bain d’origine. C’est bien connu. C’est donc à ce moment-là qu’il faut les féliciter, lorsqu’ils sont hors d’eau.

– C’est ainsi que la tribu harponne généralement les gros saumons. Mais, avec des galets plats, je ne réfléchis pas de la même manière.

– Ça ne veut rien dire ce que tu baragouines là ! Puis, tu ne voudrais pas t’arrêter de courir ? Je suis un peu exténué.

Mo ralentit le pas et se retourna pour attendre le glouloup. Lorsqu’il fut à portée de main, Mo attrapa les grandes oreilles de Gary. Du coup, elles sifflèrent plusieurs fois et s’allongèrent légèrement. Mo approcha la tête de l’animal de la sienne et lui souffla une puissante haleine dans la bouche.

– Ça y est, ça va mieux, on a retrouvé son souffle ? On peut continuer ?

– Ça va, ça va ! Je ne suis pas à l’article de la mort.

– Pas pour le moment !

Mo, suivi de Gary, fit un demi-tour et repartit en courant dans le bon sens. Il parvint rapidement à sa hutte.

– Quand le poisson tente de franchir une cascade, il saute hors de l’eau, expliqua Mo. À ce moment, le poisson voit que tu es en train de lui jeter une pierre, en tapinois. Il a le temps d’évaluer sa course et de la voir arriver. Il anticipe l’impact du projectile. Alors, aussitôt, il plonge dans la chute d’eau, sans réclamer ses écailles perdues, et…

Mo s’arrêta de parler. Il observait une nuée d’oiseaux blancs glisser dans le ciel. Ils partaient en direction du royaume de la Grande Mare, signe de beau temps. Impatient, le glouloup attendait la suite de l’exposé.

– Et ?…

– Et tu ne le revois plus.

– J’ai déjà vu ça quelque part ? dit Gary.

– Certainement ! Et je l’ai vu aussi. Mais, c’est justement parce que je t’ai vu pratiquer de la sorte que je veux le cueillir avant la chute d’eau.

Les compères arrivèrent devant la hutte de Mo, sous le rayonnant Roi-du-ciel. Habillée d’une toile en peau de chevaux, cousue et peinte, elle possédait tout le confort de son époque et demeurait à échelle humaine.

Gary se posta sur le seuil et, sous un petit fagot de bois sec, repéra un os creux de la veille, dont le bon goût provenait d’un parfum de charogne faisandée. Mo souleva la peau d’entrée et pénétra sous sa hutte. Dès son introduction, il respira l’odeur de son foyer et se sentit aussitôt chez lui. Sa case ressemblait fidèlement à une habitation véritable : vaste, bien agencée et dotée d’un pavage au sol. Un pilier central retenait des perches transversales, un toit recouvrait l’abri.

Mo flaira les arômes tenaces de sa hutte et se sentit proche d’elle. Il s’approcha du foyer et attisa les braises endormies sous les charbons noircis. Puis, il prit le récipient, dans lequel il avait préparé, au préalable, avant la baignade matinale, une chicorée sauvage, et le posa sur une dalle chaude. Fixé au poteau central par une pointe de silex, grossièrement façonnée par Gary, un sac, où séjournaient des galettes de graines, pendait en bandoulière. Mo le saisit et se servit copieusement car il allait fournir des efforts aujourd’hui.

Gary entra à son tour car il cherchait une place pour se poser le cuir. Son nez fin renifla les subtils arômes et les suivit jusque dans le bol de Mo.

– Eh !… Surtout, ne t’embête pas, hein ? asséna Mo, verbalement.

– Non pourquoi ?

– La chicorée, c’est ma tasse de thé ! déclara Mo. Si tu veux une tisane, sers-toi d’un récipient propre, mais évite de baver dans mon bol !

– Tu es vraiment une petite nature, riposta le glouloup, hilare.

– Pas spécialement ! Mais je trouve ça dégueu. Je sais ce que tu suces.

– Oups ! fit Gary. Je suis démasqué.

Mo était convaincu que la propreté se trouvait être à la base d’une hygiène de vie irréprochable. Il finit sa tisane et prépara un bol pour Gary. Le glouloup le saisit dans ses pattes et aspira une lampée de tisane chaude avec sa paille en os.

– C’est délicieux ! dit le plantigrade. Mais, à force d’éliminer la concurrence des bactéries, tu risques un jour de muter, l’homme. Et on ignore ce que ça peut donner.

– Un être perfectionné ? proposa Mo, à la volée.

Gary flaira un raisonnement hasardeux mais, terminant son bouillon, se tut, tandis que Mo revêtait sa tunique habituelle d’Homme Moderne de l’âge des rennes et des mammouths.

– Gary ?

– Oui, Mo ?

– Je redescends à la rivière. Tu m’accompagnes ?

– Sûr ! dit le glouloup. Je ne voudrais pas manquer un épisode de tes rocambolesques aventures. J’ai hâte de voir ton nouveau concept mis en pratique.

Gary souleva la peau d’entrée et se posta sur le seuil. Il renifla le petit tas de bois et dissimula son os dessous. Mo sortit à son tour. Dehors, à la faveur de son ancienneté, le Roi-du-ciel éblouissait. Mo plissa aussitôt des yeux pour ne pas être flamboyé sur place par son aura.

– J’éprouve beaucoup de mal à m’adapter à l’explosion lumineuse de cette fin de saison verte.

Gary courut se réfugier à l’ombre d’une ombre pour être franchement au frais. Mais ça ne suffisait pas.

Mo vida son sac et attrapa deux rondelles d’omoplate d’hamystère bleu et se les colla sur les yeux. Les deux petits trous, pratiqués en leurs centres, lui permettait de visualiser la situation sans être confondu.

– Ah, voilà ! dit Mo. De la sorte, c’est beaucoup moins contestable.

II

Mo vivait dans une région de marais, d’estuaires et de prairies verdoyantes, où les plantes et les petits arbrisseaux sauvages s’activaient en prévision de leur floraison saisonnière. La compétition était rude et la communauté n’ignorait pas les propriétés de ces plantes. Mo, lui-même, cultivait l’art floral, médicinal et condimentaire avec goût et une authentique productivité que ne reniaient pas ses contemporains.

Les idées de Mo s’avéraient être des remèdes très actifs à la dure vie semi-nomade de la tribu et, parfois, il s’autorisait à dépasser la dose prescrite. Cependant, quelques échantillons d’idée suffisaient pour former la rivière d’une grande pensée. Seulement, quand il réfléchissait trop loin dans sa tête, des oignons lui venaient sur les racines. Aussitôt, en réplique, une fleur concomitante lui poussait sur le crâne. À la saison rouge, ses fleurs de cheveux proposaient au clan des graines de guérison et des remèdes en tout genre. Mais, pour le moment, il n’y pensait pas car il avait l’esprit ailleurs.

Ayant atteint un niveau de connaissance extraordinaire, la tribu jouissait d’une organisation sociale complexe et plutôt pacifique.

À présent, au bord de la Rivière du saumon mâle, Mo se trouvait adossé contre un vieux bouleau, dont la cime avait été étêtée par une violente tempête, et se prélassait à l’ombre du Roi-du-ciel.

– Il fait bon vivre, ici. Si je pouvais séjourner encore un millénaire ou deux à cet emplacement et dans cette posture…

Puis, il observa Gary s’agiter sur les poissons en transit. Assis au bord de la berge, sur une touffe de mousse tendre qui se hasardait au pied du bouleau, Mo mâchouillait un brin d’herbe sucrée. Le Roi-du-ciel lâchait ses rayons sur toute la contrée et enluminait spécialement ce petit coin de verdure généreuse. En remerciement, des petits oiseaux aux plumes soigneusement entretenues sifflaient des cris mélodieux, sauf un, dont les sonorités ressemblaient plus à un style merdique. Mo se sentait bien, heureux de vivre l’instant présent, et des rêves, conçus seulement dans la solitude, lui sortaient de la bouche. Parfois, par l’intermédiaire de son imagination créative, Mo se parlait à lui-même.

Son cœur battait fort et son esprit laissait échapper des réflexions. Mo les rattrapa et pensa au moyen le plus simple pour attraper le poisson rose qui séjournait non loin de là, tandis que, de son côté, Gary s’acharnait à lancer des cailloux pointus dans la cascade, espérant piquer la curiosité des autres téléostéens. Mais, malins comme des poissons de la Grande Mare planqués dans l’eau douce, ceux-ci esquivaient facilement les galets volants, plongeants dans la chute d’eau dès que Gary osait le moindre geste belliqueux. Mo souriait à chaque tentative manquée. Puis, il trouva le raisonnement du glouloup non approprié et se dit que sa méthode de pêche se trouvait inefficace et vaine.

Mo se leva et choisit un beau galet lisse. Il le lança machinalement à la surface de l’eau, comme il avait pratiqué avec son pied le matin même. Le projectile fit sept ricochets, très exactement. Un gros saumon rose, grassement alimenté par les eaux riches en éléments nutritifs, attendait son tour pour franchir la cascade. Intrigué par le claquement sonore de la pierre sur l’onde, il sortit la tête de l’eau et regarda autour de lui. Il scruta les alentours et, sur la berge, il vit Mo l’examiner. Le poisson s’attarda sur cet animal à deux pattes qui n’aurait aucune chance de le rattraper sous l’eau. Toutefois, comme Mo ne semblait pas menaçant, le saumon patienta sous le généreux Roi-du-ciel et batifola sur le dos en claquant des nageoires.

Mo en profita pour ramasser discrètement un autre caillou et tenta un nouvel essai. Posé sur son majeur, il coinça le galet entre son index et son pouce. Puis, il prit l’amplitude nécessaire avec son bras et une étrange vigueur lui traversa le corps. Il sentait une force considérable lui monter dans les muscles. Soudain, il hurla en propulsant le galet au raz de l’eau. Le projectile partit comme une bille, fit quelques rebonds supplémentaires et alla se ficher en lieu et place des orbites du poisson rose. Ses yeux sautèrent de réprobation et furent engloutis par une vaguelette. Le saumon avait fini de se la couler douce. Il frétilla encore un peu, incliné sur son flanc, puis, entrainé en aval par le courant, il dériva chez un bras mort de la rivière et coula. Mo le récupéra aussitôt et l’acheva, comme il se doit, avec tous les égards dus à sa position dans la hiérarchie alimentaire.

– Eh, Gary, ça y est ! annonça-t-il, fièrement. J’ai trouvé un procédé simple et relativement primitif pour pêcher le poisson des rivières. Regarde, j’en ai attrapé un !

– Cool ! déclara Gary, observant l’état de la bête. Mais il n’a pas l’air très frais, ton poisson. Il fait une drôle de tronche.

– C’est normal, ça, il est encore sous le choc.

– Ah ! dit Gary. Et ton système fonctionne aussi sur les truites et les anguilles ?

– Euh !… Je ne sais pas. Ils ne sont pas de la même famille.

Mo sortit son couteau en silex taillé, chef-d’œuvre technologique de son époque, dont les arêtes tranchantes légitimaient l’exceptionnelle maîtrise de la pierre, et dépeça la tête du saumon, les nageoires, la queue et les viscères pour les restituer à Dame Nature. Mo pensait que l’Esprit de l’animal retrouverait ainsi la matrice de ses origines et le protègerait contre les insultes inhérentes des autres poissons. Mo savait que dans chaque algue, chaque animal et chaque goutte vivait un Esprit différent. Il agença les morceaux dans une écorce de bouleau, demeurée sur la berge, et les abandonna au fil de l’eau en chantant la mélodie du poisson rose. Puis, il enroula les deux beaux filets de saumon dans des feuilles de saule tressées et les déposa, au frais, dans sa musette.

– Allez, on décampe ! dit Mo.

– Attends un peu, Mo ! implora Gary. Je n’ai encore rien attrapé.

– Si tu t’obstines à vouloir pêcher aux galets dans la chute d’eau, tu vas rentrer bredouille !

– Et pourquoi je te prie ? dit Gary, obstiné.

– Parce que les poissons te voient venir quand ils sautent hors de l’eau ! répéta-t-il une nouvelle fois. Ma méthode est bien plus opérante.

– Sans rire !

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