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La maison natale

De
86 pages

Pourquoi est-ce que je ne me souviendrais pas de toi, Priya, alors que tu es le souvenir que j'essaie d'oublier le plus de tous les souvenirs que j'ai de la maison natale ?

Dans le Sud profond de la Thaïlande des années 70,

un couple d'instituteurs, leurs fils, leurs collègues et amis

– et Priya, compagne de jeux longtemps innocents.

Sur le ton élégiaque du repentir et du regret,

qui n'exclut pas l'humour, la narration d'un double drame :

un amour adolescent tourne au tragique

tandis que dans les montagnes environnantes

une insurrection tourne court.

La lente prise de conscience des soubresauts du monde

et de la chair au seuil de la vie d'homme.

Cette longue nouvelle toute en nuances est extraite d'un recueil

qui valut a Kanokphong Songsomphan (1966-2006)

le SEA Write Award en 1996


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Pourquoi est-ce que je ne me souviendrais pas de toi, Priya, alors que tu es le souvenir que j’essaie d’oublier le plus de tous les souvenirs que j’ai de la maison natale ? Priya, as-tu jamais entendu dire que la vie qui passe est un cauchemar ? Je sais que c’est la vérité qui la rend nocive. Le passé nous détruit, maman ne cesse de me dire : il faut oublier hier pour qu’il fasse beau demain. Mais qui a jamais pensé de la sorte ? Même maman… Tu dois te demander, Priya, ce dont je me souviens exactement de la maison natale. Je me souviens toujours du torrent derrière la maison, le long torrent qui descen-dait en slalomant de la chaîne de montagne, ce torrent qui faisait que j’ai dû me lever tous les matins avant l’aube durant toute mon enfance. Quand le débit était normal, il faisait que la main de mon grand frère me secouait pour qu’on aille relever la seine dans la froi-dure. Et quand l’eau montait, elle me poussait à me lever du lit dans l’obscurité du petit matin pour aller regarder le courant furieux à ras de berge. Alors, l’eau devenait d’un blanc trouble. Papa disait que c’était parce qu’elle KANOKPHONG SONGSOMPHAN | LA MAISON NATALE
4 charriait de la terre d’en haut. Je ne comprenais pas bien : la montagne qu’on voyait surgir pour occuper tout le ciel au couchant était noire. Papa riait puis disait que j’étais bête. Je n’étais pas bête du tout, Priya. Je savais bien que quand l’eau montait à la hauteur du bouquet de bambous derrière la maison, elle commençait déjà à inonder la berge de l’école, et c’est pour le coup que je me hâtais de rentrer et de me débarbouiller et m’habiller en catimini pour me précipiter à l’école. Il arrivait par-fois que maman me surprenne en train d’enfiler mon uniforme. Elle me disait qu’aujourd’hui l’école était fer-mée. Je prenais l’air de rien et renfilais mes habits ordi-naires mais, dès que je me retrouvais à l’abri des re-gards, je me jetais dehors en me moquant bien qu’il pleuve à verse ou pas. Je ne savais pas pourquoi il pleuvait toujours la nuit, de même que je ne savais pas pourquoi l’eau se mettait toujours à déborder le matin. Je savais seulement que l’i-nondation commençait toujours par l’école. Ces matins-là, on était une vingtaine de gosses comme moi – pas mon frère, ni toi, mais mes copains – debout sur la rive derrière l’école, criant en cadence au gré du balancement des bambous dans le courant en attendant que papa nous chasse vers la plateforme de l’école, dont l’eau fouaillait alors les piliers. La cour devant l’école était de-venue mer. Papa faisait jouer la clé dans la porte, entrait et allait inspecter les salles de classe une à une, nous laissant tout excités avec l’eau qui montait l’escalier
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5 marche après marche. Tu sais quoi, Priya ? Pour finir, papa faisait l’aller-retour entre la route et l’école ; on s’accrochait à son cou et il nous portait sur son dos l’un après l’autre. J’étais toujours le dernier. Même alors, papa ne voulait rien dire, et je n’osais pas remuer un arpion. L’eau mangeait papa jusqu’au ventre. Il finissait par me déposer sur la route et nous disait de rentrer chez nous. On restait debout sous la pluie, attendant que l’eau noie la route. C’est alors que papa m’entraînait pour que maman m’administre le fouet à la maison. À la maison ? Faut-il vraiment que je parle ainsi, Priya ? Je n’avais rien fait de mal, moi. Personne ne sa-vait qu’il allait y avoir une inondation. Aucun instituteur ne m’avait ordonné de ne pas aller en classe. Maman seulement… Mais ce n’était pas d’elle que je dépendais à l’école. Est-ce que tu comprends, Priya ? J’avais seule-ment contrevenu à son ordre. Alors, elle me fouettait. Chaque fois que je pense à toi, c’est là que mes souvenirs commencent. Il n’y avait que toi pour me consoler, pour essuyer mes larmes et me tapoter les fesses pour que je m’endorme. Il faut que je te dise une vérité, Priya : il n’y avait que papa qui était un vrai instituteur. Il avait fini le secon-daire et postulé pour être enseignant. Par la suite il a passé l’équivalent de l’examen de fin d’école normale ; alors les autres instituteurs l’ont bombardé directeur. Mais maman n’a étudié que jusqu’en quatrième et j’ai appris plus tard que, si elle est venue nous enseigner,
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6 c’est qu’on manquait d’instituteurs quand l’école s’est ouverte. N’importe qui pouvait être instituteur ; il suffi-sait de savoir lire et écrire couramment. Comme Maître Sawang, tiens : c’était un bonze défroqué. Alors, est-ce que tu te rends compte à présent, Priya, est-ce que tu te rends compte que papa ramenait sa façon d’enseigner à la maison tandis que maman se servait de sa façon de nous élever à l’école ? Est-ce que tu te souviens de la fois où Maître Sawang nous a fait élever des poulets ? Il nous a fait trouver des poussins pour qu’on les lui présente et il a noté leurs couleurs et leur poids. Tu as bien vu combien le mien une fois devenu poulet était rachitique. J’ai eu beau faire tout mon possible pour le nourrir du meilleur riz, il était maigre comme un clou. Alors, quand il a fallu le présenter à l’instituteur de nouveau, je l’ai échangé contre le poulet de la même espèce le plus dodu que j’ai trouvé. Il était du même plumage, en plus : Maître Sawang n’y verrait que du feu. Mais je n’ai pas eu de chance : je ne sais pas où est passé Maître Sawang ce jour-là, mais c’est maman qui l’a remplacé. Elle nous a appelés pour qu’on vienne un par un peser nos poulets. Quand mon tour est venu, maman a regardé le poulet, a regardé l’aiguille de la balance puis elle m’a regardé. J’ai souri. « C’est ton poulet ? – Oui », ai-je dit, un chat dans la gorge. Maman m’a flanqué un coup de règle sur le bras. « Tu peux la faire à ton maître, a-t-elle dit, mais pas à ta mère. »
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7 Pas la peine que je te dise qu’elle m’a dit de me retourner et puis… Tu le sais, Priya – tu as toujours su tout ce qui m’arrivait. Je n’ai pas adressé la parole à maman jusqu’à ce qu’on rentre à la maison et, en plus, quand je me suis retrouvé seul à seule avec elle, je me suis mis à sangloter comme si j’allais bramer. C’est vrai, tu sais : chaque fois que maman me battait, que ce soit à la maison ou à l’école, je me sentais amer comme si personne au monde ne m’aimait. J’étais vraiment comme ça tout gosse, Priya. Et, encore une fois, il n’y avait que toi – toi seule qui me consolais, toi seule qui essuyais mes larmes et qui n’arrêtais pas de vouloir me convain-cre que tout le monde m’aimait encore ou, sinon tout le monde, du moins toi. Pourquoi est-ce que je ne me souviendrais pas de toi, Priya ? Tout le monde disait que tu avais de belles dents. Elles étaient pointues, bien alignées et d’une blancheur éblou-issante. C’était parce que papa nous avait appris à nous brosser les dents. Je m’en souviens encore : papa m’avait dit d’aller chercher des branchettes de coudrier pour les faire bouillir dans de l’eau salée qu’on a ensuite mise en bouteille pour s’en gargariser le matin. On devait garder l’eau salée dans la bouche une demi-heure avant de se brosser les dents. Tous les matins, tu transportais de l’eau du puits pour en remplir la jarre à ras bord. Quand
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8 je rentrais du torrent, on s’emplissait la bouche d’eau salée et on portait la vaisselle jusqu’au puits pour la laver. On récurait plats et bols assis joues rebondies tous les matins en communiquant du visage et des yeux. Par-fois une idée drôle me venait et je pouffais et t’envoyais l’eau salée au visage et chaque fois tu ouvrais la bouche pour protester, tes joues se dégonflaient, tu avalais l’eau salée de travers et tournais au rouge brique tandis que je riais comme un bossu. C’était vraiment comme ça à cha-que fois, tu sais, Priya. Je ne sais si d’en être venue à vivre avec notre famille fut pour toi une bonne ou une mauvaise chose… Mes parents t’ont appris tout ce qu’ils nous ont appris, à mon frère et à moi. À l’époque, combien y avait-il de familles qui savaient ce que c’est que le dentifrice ? La plupart se brossaient encore les dents avec de la cendre. Les jours où l’instituteur annonçait une inspection des dents lors de la mise en rang du lendemain matin, tout le long du chemin qu’on prenait pour aller à l’école on voyait des monceaux de feuilles râpeuses arrachées auxrotsoukone: c’était les gosses aux dents tartrées qui s’en servaient pour se les nettoyer. Mais nous autres – nous autres, on ne s’en faisait pas ces jours-là : à peine sortis de la maison, on se fendait de sourires dentus jusqu’aux oreilles. Papa disait que la décoction de coudrier dans de l’eau salée fortifiait les dents. En plus, les nettoyer avec du dentifrice « donnait l’haleine fraîche » et « protégeait de la carie dentaire ». Tu as eu de la chance, tu sais,
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9 Priya, d’avoir de belles dents. Maman te le disait bien que tu n’aurais pas été aussi belle si tu n’avais pas eu de belles dents. Et elle avait raison : tu aurais eu beau avoir un joli visage et de jolis yeux, si tu n’avais pas eu de belles dents tu n’aurais jamais eu un joli sourire. Je ne sais de qui tu tenais tes jolis yeux et ton joli visage, mais ton joli sourire tu le devais à mes branchettes de coudrier. Je n’ai aucunement l’intention d’en rajouter, tu sais, Priya. Parfois, ce qui se passe, personne n’y comprend rien. Ta mère n’était pas belle, mais ce n’était pas un laideron pour autant. Même chose pour ton père. Je ne me souviens plus très bien de ta mère. Quant à ton père, je ne l’ai jamais vu. Comment cela, Priya ? Maman m’a raconté que, quand tu es née, tout le monde s’est excla-mé : « Eh ! C’est à se demander qui peut bien être son père. » Tant et si bien que ton père s’est mis dans une colère folle et d’un coup de machette a fendu le crâne d’un des médisants avant de déguerpir sans se retourner. Personne ne connaît les dessous de l’affaire, pas même mes parents, vu que ton père a disparu de la sorte et qu’en plus ta mère était muette – plus muette qu’un bulbul quand on s’approche de son nid. Aujourd’hui encore, j’en suis à me demander si j’ai jamais entendu ta mère prononcer un seul mot. Je me souviens toujours de ton sourire, même si désormais ce sourire n’est plus. Tout change, Priya. Sauf que nous n’avons pas eu de chance, à voir toutes choses
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10 changer pour le pire. Je ne demanderai plus à qui ou à quoi c’est dû. La dernière fois que je suis retourné à la maison, j’ai eu l’impression que la berge s’était allongée. Quand j’ai aidé mon frère à remonter de l’eau pour arroser les légumes, j’ai eu l’impression d’escalader une montagne, alors que ç’aurait dû être le contraire : j’avais grandi, j’étais plus fort, j’aurais dû remonter les seaux sans problème. Priya, le vieux torrent descend toujours en slalomant de la chaîne de montagne, sauf que son lit s’est creusé. Je me souviens… Dans le temps, la berge n’était pas aussi haute, le torrent était plus large. Au pied de l’embarca-dère, il y a toujours le banc de sable qu’on creusait pour s’amuser. Tous les samedis, on lavait nos uniformes et on les étalait sur le sable brûlant puis on allait piquer une tête en attendant qu’ils sèchent. Tous les soirs mon frère et moi on se déshabillait à cet endroit. On laissait nos habits en tas, on s’enroulait fermement la seine au-tour de la taille et puis en suivant la berge dans l’eau jusqu’au cou on cherchait un emplacement parmi les roseaux. Quand on avait assujetti la seine à un bambou, on devait encore plonger pour nouer sa traîne et barbo-ter dans l’eau pour aligner le filet sur les contours des bancs de roseaux. On devait encore replonger pour démêler les plombs pris dans les mailles. Le temps qu’on ait fini, on avait les yeux rouge sang. Priya… Tout a changé. Tout le long du torrent il ne reste que des rocs et des galets. Un maigre filet d’eau coule tout au fond du
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11 lit. Désormais, mon frère doit tendre la seine dans des petites poches où l’eau lui arrive à peine au ventre. Il plante son bambou et dévide la seine le long des roseaux à l’aise comme s’il marchait sur la route. Est-ce qu’il y a seulement quelque chose qui n’a pas changé ? Mon frère, peut-être ? Oui, mon frère. Même si aujourd’hui les poissons ne sont pas plus gros que le bout de son petit doigt, il continue de tendre la seine. Depuis bientôt trente ans, Priya… À l’époque, je venais juste d’entrer en première année de primaire. Papa m’a dit : « Tu es assez grand. » Assez grand pour avoir des tâches à accomplir. Priya, je devais aider mon frère à poser la seine, je devais t’aider à faire la vaisselle, je devais donner à manger aux poules, tandis que mon frère devait s’occuper des quatre ou cinq vaches et de la truie. Quant à toi, tu devais remplir d’eau la jarre dehors et celle de la salle de bains et récurer les parquets. En plus, tu devais te tenir à la disposition de maman pour l’aider à faire la cuisine. C’était papa qui avait réparti les tâches ainsi. Pour sa part, il s’était donné pour tâche de prendre soin de la cocoteraie et avait donné pour tâche à maman de s’occuper de la cuisine. Si bien que quand j’étais gosse je détestais papa absolument. Comment donc, Priya ? Mes copains, quand ils se levaient le matin, se lavaient et s’habillaient en attendant de prendre le petit-déjeuner puis de partir à l’école, mais moi qui étais fils d’instituteurs, pourquoi fallait-il que j’aie autant de tâches à ne plus savoir où donner de la tête ?
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