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Jean-PierreAndrevon

LaMaisonquiglissait











e-Bélial Jean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait










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ISBN:978-2-84344-150-9
CodeSODIS:NU82120
Parution:septembre2010
Version:1.1–30/12/2010

Illustrationdecouverture©2010,PhilippeGady
©2010,leBélial’,pourlaprésenteédition
3
Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait





















-prologue-
latourdesErables

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Extrait de la publication
Jean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait








LatourLesÉrablessedresseaumilieud’unedouzainedetourssemblables,ellesmêmesbordéesenangledroit,surleursfacesnord-est,parautantdebarresenquinconces.
L’ensembledecesbâtimentsformelacitédesÉtangs,quicomporteaussiuncentresportif/
maisondesjeunesincrustéentreunterraindefootetunautredebasketet,quelquepeu
décentréenborduredelabretelleautoroutière,uncentrecommercialSoveco,sansoublier
uneécole,unecrèche,unebibliothèque,toutessituéesdanslabarreprincipale,celledela
CourLongue.Ausud-ouests’étaleunsemisanarchiquedemaisonsparticulièresflanquées
dequelquesentrepôtsd’entreprises.LacitédesÉtangs,rejetéeàlalointainepériphérie
d’unegrandeville,peuimportelaquelle,futédifiée,commetantd’autresdumêmegenre,au
débutdesannées70.LatourdesÉrables,toutcommesessœursimmédiates,aétéachevée
en1973,àpeuprèsenmêmetempsquelesTwinTowersdeManhattan,unecoïncidence
sansvéritablesignification.Elleseprésenteàlafaçond’undoubleplumierdressé,lesdeux
corpsdebâtimentétantencastrésl’undansl’autreparunearêteverticale.Latourdes
Érables,vueenplan,dessinedoncunoctogonepossédantdeuxanglesrentrantsetdeux
anglesconvexes.Ils’agitenquelquesorted’unetourcomposite,dotéededeuxentrées
opposéesdésignéespardeuxadressespostalesdifférentes.L’anglesud-est,ditfaceSud,
portelen°43del’avenueAristideBergès.Lesfacesnord-est,ditesEstafind’évitercette
dénomination repoussoir que serait une face dite Nord, ont pour adresse 84 cours
Gambetta.Le43commele84ontbienentenduleurascenseurdistinct,maisunescalierde
serviceaménagéaucentredelatourpermet,parunpaliercentral,lepassageentrelesdeux
montées.Defait,auseindeshabitantsdesÉrables,lescommunicationsdeplusoumoins
bonvoisinageentrelesdeuxblocssontfréquentes.
Sil’onconsultaitunpland’architecte,onsauraitquelatourmesurequarante-cinq
mètresenhauteur,trèsexactementquarante-cinqmètresetcinquantecentimètresau
niveaudelaterrassesupérieurequi,vued’enbas,àcauseduquinconcedescheminées
mouléesetdesdiverscubesdebétondeslocauxàusagetechnique,sembleêtrecouronnée
decréneauxmoyenâgeux.Latourcomptequatorzeétageshabitables,plusunquinzième
niveaupartagéenunedouzainedepetitsgreniers,sansoublierunlocaltechniqueoù
aboutissentlescolonnesdeforce.Silerez-de-chausséeestréservéaugardiennage(il
comprenaitàl’origineunebuanderiecollectivedepuislongtempsfermée),lesquatorze
étagesdesdeuxfacesserépartissentenquatreappartementssurchaqueniveau,hormisles
troisième, sixième, neuvième et douzième qui n’en abritent que trois, parce que
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Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
comprenantun«double»desixpièces.LesautresappartementssontdesT-2,T-3etT-4.
Autotallatourestalvéoléeencentquatrelogements.Combiend’individusyvivent?Au
soirduvendredi29août,etsanss’attardersurl’inévitablebattementd’unepetitepoignée
dedépartsoud’arrivéesnonrépertoriées,troiscentsoixante-six(366)individus.Mais,en
cejourfinissantdelafinaoût,dix-neufappartementssontvides,pourcausedevacances,le
retourdesabsentsétantprévupourlelendemain,aumaximumlesurlendemain.Soitune
petitequarantainedepersonnes,pourlaplupartdescouplesrelativementâgésetaisés,
seulecatégoriepouvantencoreprétendreàtroisouquatresemainesdevacancesd’été.Il
estdoncpossibled’affirmerque,lesoirdu29août,latourabritaittroiscentvingthabitants
environ.
Extérieurement,endépitdesespresquequatredécenniesd’âge,lebâtimentaplutôt
bonne allure. Le dernier des périodiques ravalements de façade, effectué sept ans
auparavant,abienrésisté.Seshuitpanssontpeintsd’unjaunecassépasdésagréableàl’œil
etcomportentàchaqueétageundamasquinagedecéramiqueenpetitscarreauxanthracite
etbleusombre.Seulsleshuitappartementsdesixpiècessontagrémentésd’unvéritable
balcondébordant,enangle,augarde-corpsfaitdelargesplaquesverticalesd’unbois
quelconquepeintenbrunsang-de-bœuf,quiornentégalementlesbalconsousemi-balcons
rentrants des logements plus petits, ainsi que les portes-fenêtres de ceux qui n’en
possèdent pas du tout. Les fenêtres des rez-de-chaussée, premier et second étages,
comportentdesvoletsmétalliquesrepliablesdecouleurcrèmeinstalléssurlesbalcons,au
droitdesrambardes,unaménagementqu’ilfautcomprendrecommeuneprotectioncontre
d’éventuelsvoleurs.Àpartirdutroisième,lesfenêtresnesontéquipéesquedestores,
métalliqueségalement,dontbeaucoupd’habitantsseplaignentàcausedeleurtropfaible
étanchéitéquantàlalumièreextérieure.Lesfenêtresdurez-de-chaussée,occupéparles
seulslocauxdegardiennageetd’entretien,sontenoutremuniesdebarreaux.
Lesdeuxhallsd’entrée,protégésdesintempériesparunlargeauventdebétonen
demi-cercle,sontcarrelésdejaune,aveclesboîtesauxlettresàgauche,lacaged’ascenseur
aufondàdroiteet,plusenarrièreencore,l’accèsàl’escaliercentral.Àl’origine,leshalls
étaientdécorésdemiroirs;tropsouventbrisésouétoilés,ilsontétéremplacéspardes
panneauxdemosaïque.Deuxbacsplacésdevantunesurfacevitréedonnantsurl’extérieur
contenaient quelques plantes étiques. Devenus poubelles à boîtes de bière et autres
déchets,ilsontétécomblés.Ladécorationdescagesd’escalier,quiachangéaucoursdes
décennies,variesuivantqu’ils’agissed’étagespairsouimpairs:lespremièresontleurs
paroispeintesenjaunepâle,lesportesdesappartementsétantbleuvif,tandisqueles
secondes,d’ungoûtplusdouteux,secontententdemursbrunrougeavecdesportesvertes,
lechangementdecouleurs’effectuantàmi-étage.Lesascenseurss’arrêtentauquatorzième.
Ilfautprendrel’escalierafindegrimperjusqu’auxgrenierspourlaplupartàl’abandondu
quinzième, où une échelle métallique dépliable fixée au mur et cadenassée permet
d’accéderautoitparunetrappevitréeégalementverrouillée,legardienseulenpossédant
lesclés.Carlaterrassesupérieure,dangereuse,n’ajamaisétéundomainepublique.Bien
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Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
peudegraffitiornentlesmursnusdesdifférentspaliers,latourétantplutôtdugenre
tranquille.Et,siseshabitantsn’ontqu’exceptionnellementàconstaterdesdégradations,il
arrivetoutdemêmequeparfoisunepoubellebrûle,quandcen’estpasuneboîteauxlettres
ouplusieursquisontretrouvéesdéfoncéesaumatin.
Lorsdesamiseenservice,latourdesÉrables(commesesvoisines)étaitgéréepar
le Conseil général du département via une société étatique, la FRAGEM, son habitat,
entièrementlocatif,répondantauxpressantsbesoinsdelogementdesemployésetcadres
desdiversesentreprisesayantfleuridanslarégion.Toutefois,aucoursdestrenteannées
écoulées,lagestiondelacitédesÉtangsestpasséepeuàpeuauxmainsd’unesociété
d’économiemixte,laSACOPRA,quiapresséleslocatairesàaccéderàlapropriété.Certains
sontpartis,d’autresontacheté.Àl’heureactuelle,seulunpetittiersdubâtirestelocatif,
beaucoupdeshabitantsd’origineayantsuivionnesaitoùlechemindesentreprisesayant
lesunesaprèslesautrescesséleursactivités.Lerésultatdecettecommunesituationest
quelapopulationyestplutôtstable,certainsdeshabitantsétantlàdepuisdix,quinze,vingt
ansouplus,avecunemixitétantethniquequ’économiquecroissante.
En un mot comme en cent, la tour des Érables pourrait être le stéréotype de
centainesdemilliersd’autrestourssemblableséparpilléesàlapériphériedesvilles,fétusà
ladécoupevariéeformantunchampdisparateàlacroissanceexponentielle,àlavoracité
illimitéepourcequiestdeladévorationdespaysages.Unebanalitéinébranlable,quiva
brutalementêtreinterrompue.
Car,pendantlanuitdu29au30août,ilvasepasserquelquechose.

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Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait




















premierjour
samedi30août

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Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait



Pierre


Un coup de tonnerre réveilla Pierre. Le grondement résonnait encore dans ses
oreilles quand il ouvrit les yeux, se redressant sur un coude, cœur battant. Dans ses
tympanslebruitvibraitfaiblement,senoyait,seperdait.Pierreclignaplusieursfoisdes
paupières,lapénombredelachambrecrépitaenmesuredephosphènesfugitifs.Ilsoupira,
tenta d’avaler l’agrégat de salive presque solide qui lui obstruait la gorge. Il dut s’y
reprendre à plusieurs fois, le gosier sec et râpeux. Un coup de tonnerre? Non,
probablementpas.Ilavaitfaitbeaulaveille,etlaveilledelaveille,etplusloinencoreavant,
celafaisaitenvéritédesjoursetdesjoursquelecielau-dessusdelarégionétaitd’unbleu
deTurquoiseaussilissequ’unpanneaud’émailpeint,desjoursetdesjoursqu’onn’avait
pasvuleplumetd’unnuage,pourneriendired’unegouttedepluie.Canicule.Etletemps
semblaitbienpartipourdemeureraubeaufixe,si«beau»,cemotuséjusqu’àl’obscénité
quirevenaitcommeunleitmotivdanslaboucheréjouiedesprésentateursmétéo,étaitbien
letermeapproprié.
Pierreseredressaunpeuplus,enappuisursescoudes.Pasletonnerre,non,aucune
chance.Peut-êtrel’échod’uncamionfonçantsurlarocade,peut-êtreunhélicodelapolice
ou de la protection civile qui venait de raser le sommet de la tour. Cela arrivait
constamment.Ilsecoualatête,unréflexedechatqu’unepuceagace.Unchat,hein?Il
soupira.Iln’avaitplusdechatdepuisqueGrisous’étaitfaitécrasersoussesyeuxparune
camionnettealorsqu’ilhabitaitencoreàSaint-Mérin,ruedesAngelisses.Etpasquestion
qu’ilenprenneunnouveaudanscedeuxpiècesriquiqui,danscetenvironnementdebéton
oùilsedesséchaitsurpieddepuispasloindetroisansetqu’ilfiniraitbienparquitterun
jour.Ilarqualesreins,danslevagueespoird’entendredanssachairuncraquementquine
vintpas.Ilétaitraidecommedubois,ilferaitbiendesefaireordonnerquelquesséancesde
kinéparmadameBredin.
Plustard,unefoisévacuéeslestracasseriesdelarentrée.
Ils’assittoutàfait,lelitdansasoussesfessesdemanièreàpeineperceptible.La
chambrebaignaitdanssonsuintd’ungrisliquide.Ilinfiltramachinalementunindexdans
son oreille droite. Mais sans déranger aucunement le grondement qui avait depuis
longtempsévacuéleterrain.Uncamion,unhélicoptère?Peut-êtreriendutoutenfait,
seulementunbruitfantôme,lesangdanssesartères,undernierronflementayantprécédé
sonréveil.Ilrejetaparlaboucheunsouffletiède,dontildevinaplusqu’ilnelesentitla
fadeuramère.Chaud,ilfaisaitchaud,ilavaitchaud.Ilsepassaunemainsurlefront.Moite,
sonfront.Ilavaitdorminu,couvertd’unsimpledrapchiffonné,commechaquenuitdepuis
ledébutdel’été.Pourtant,mêmeaupetitmatin,çanesuffisaitpasàdonneràsoncorps
9 Jean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
2suantunsemblantdefraîcheurdansles18m d’unepièceoù,pourrienaumonde,il
n’auraitfaitinstallerlaclim’.Pasplusquelafenêtregrandeouvertedevantlesstores
baissés,auxlamesinsuffisammentinclinéesménageantàleurintersticedesdizainesde
règlesdemercureàlaclartédéjàaveuglante.Cequipromettait.Legrandjour,legrand
bleu.Quelleheure,aufait?7.00,indiquaientleschiffresvertsdesonréveildigital.Ilavait
émergéàl’heurehabituelle,l’heureofficielle,vieillehabitudedeprofimpriméedansson
disquedur.
Troisièmesoupir.Ilarrachaledrapdesesjambes,considérad’unœillas,toute
ironieabsente,l’érectionhonorablequisurmontaitl’angledesescuisses,émergeantdela
touffefourniedesonpubis.LevisagedeCélinesedessinademanièrehyperréalisteà
l’intérieurdesatête,sesyeuxpresquevertssousdessourcilsdessinésàgrostraits,qu’elle
segardaitbiend’épiler,lamèchepresquenoirequibarraitsonfrontenvirgule,lafossette
enétoilecreuséesoussapommettegaucheparsaboucheétirée,sacaninedroitepointue
qui, seule, déparait l’alignement autrement rigoureux de ses dents très blanches,
communiquantunjenesaisquoidecanailleàsessourires.Céline.Oùétait-elle,maintenant,
encejournaissant,encetteheurelumineuse?Oùetavecqui?Questionsansimportance,
parcequesansréponseatteignable.Célineestpartie.Célinet’aquitté.Vatefairefoutre,
Céline.Levisageautrefoischéri—autrefoisetencoreunpeuaujourd’hui,malgrétout—se
délayadanssonesprit,commeungraffitiencorefraisattaquéparlejetsouspressiond’un
techniciendesurface.
Pierre demeura un instant encore enraciné sur son lit, jambes en équerre,
légèrementtasséenavant.PierreBonnefoy,trente-deuxans,unmètresoixante-treize,
soixante-huit kilos ou peut-être bien soixante-neuf, professeur d’histoire-géo (avec,
nouveaux règlements obligent, possibilité de quelques heures d’éducation artistique
suivantlesbesoins)aucollègeSaint-ExupérydeMérisieux,àtroispetitskilomètresd’ici,
prérentréejeudiprochain.Etaccessoirementlâchéparsacopinejusteavantlesvacances,
aprèstroismoisdedescenteenchutelibre.D’oùannulationdetoutprojetdevoyage,par
manque de goût pour partir seul où que ce soit. Avec quand même cette semaine
éprouvantechezmaman,dansleLoiret.Éprouvanteessentiellementparcequedepuisla
mortdepapa,l’andernier,maman…Bon,suffit,assezmarinédanscebaindemarasmes
nauséeux, debout! Pierre fit pivoter son corps à quarante-cinq degrés, ses pieds nus
touchèrent le parquet tiède où le moindre mouvement faisait voler des bourrons de
poussière.Lelitétantplacépresquecontrelafenêtre,avecseulementunerigoledevingt
centimètrespouryabandonnerlesbouquinsencoursdelecture,iln’avaitqu’unbrasà
tendrepourtirersurlecordonquiferaitremonterlestore.Commechaquefois,ilsesurprit
àuneminimehésitation.Etsi,enface,unvoyeurou,mieux,unevoyeusemuniedejumelles
demarinesetenaitauxaguets,attendantque,parlaporte-fenêtredévoilée,sesavantages
matinauxmontrentleurnez?
Peuderisque…Oupeudechance.Pierrehabitaitautreizièmeétageetlatourlaplus
proche,LesTilleuls,sedressaitàcentmètresaumoins.Quantàsesavantagessupposés,ily
10 Jean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
avaitbelleluretteque,racornis,ilsavaientregagnéleurnidbroussailleux.Leslamesse
positionnèrentàl’horizontal,précipitantdanssesprunellesdeséclairsd’acier.Puislestore
remontapourallers’enroulerenpeinantdanssonlogement.Ilnelâchapaspourautantle
cordon,lagoupilleenformedesuppositoireincrustéedanssapaume.Ildemeuraainsiun
bonmomentimmobile,ébahidecequ’ilvoyait,incompréhensifsurtout.
Ils’attendaitàcequelaplaquebleuvifduciel,mordueàl’estparlesfragrances
jaunecitronréverbéréesparlesoleilencorecachéderrièrelesimmeublesdelagrande
ceinture,vienneflagellerdouloureusementsesprunelles.Aulieudecela,lepanorama
entierétaitétouffésousunedensecouchelaiteuse,unengorgementpresquesolide,un
dévalementdecotonhydrophiledontileutunbrefinstantl’impressionqu’iln’avaitqu’à
avancerlamainpourentoucherlasurface.
Maisc’étaituneimpressiontrompeusepuisqu’ilpouvaitdistinguerfaceàlui,comme
uneombrefloue,légèrementgrisée,lasilhouettedelatourdesTilleulset,derrièreelle,
mais plus indistincts encore, à peine des ombres flottantes, deux ou trois autres
parallélépipèdesdressés.Surlagauche,lahaiedemarronniersquiséparaitlesÉrables
d’unebarredesixétagessedétachaitnettementsurunpanblancsansprofondeur,comme
si les arbres encore très feuillus, d’un vert agressif, avaient été peints dans un style
hyperréalistesurunetoilegigantesque.Riend’autre?Riend’autre,entoutcasdeson
observatoire.Pierresepassalalanguesurleslèvres.Dubrouillardun30aoûtdecanicule?
Çan’avaitaucunsens.C’estalorsqu’ilpritconscienced’unautrefaitétonnant.Lesilence.Le
grondement sourd et continu des véhicules sur la bretelle autoroutière, la musique
agressivedetouteslesradiosoutéléshabituellementalluméesdèsl’aube,leséclatsdevoix
duvoisinage,lerugissementagacédesvoituresenpartancesurlesparkings,l’ensemblede
cesbruitsquitissentlatoilesonoreduquotidien…toutavaitdisparu,toutétaitéteint.Avalé
parlaouatedéposée.Ycomprislacrécelledesoiseaux.
Pierreouvritlamainaveceffort,laissantlecordonsebalanceruninstantdansl’air
immobile.Étonné,ilsentit,partantdesanuque,ungrouillementdeminusculespattes
froidescavalerlelongdesamoelleépinière.Quelquechosequi,sansaucunelogique,
ressemblaitàdelapeur.



SolangeRozan


«Qu’est-ce que tu dis?» grommela Paul. Qui ajouta, plus indistinctement,
enfouissantsonvisagedansl’oreiller:«Laisse-moidormir,bonDieu.Tusaisl’heurequ’il
est?»
Solangen’enavaitpaslamoindreidéeetsonmari,elleenétaitbiencertaine,pas
davantage.Elles’étaitsoulevéesuruncoude,sesmèchesplatinedanslesyeux,qu’elle
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Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
balaya d’une main mal assurée. Sa nuisette de satin bleu sombre dentelée de rose,
largementéchancrée,s’étaitdélestéed’unseinaussioblongqueballottantdontlatrèslarge
aréole,danslapénombre,présentaitunenuanceauberginequis’atténuaitàpeineaugrand
jour.Solangeétaittoujoursaussifièredesesseinsàquarante…etdespoussières,qu’elle
l’avaitétéàvingt,lesyeuxdelamémoiresuppléantauxinévitablesaléasdelapesanteur
alliéeaurelâchementdesmusclespectoraux.95bonnetsE.Maispourl’instant,iln’étaitpas
questiondesesappâts,pétrisetrepétrispardesamateursleplussouventmaladroits
durantleurquinzainelondonienne.Ellerefermasurl’épauledePaulsesdoigtsunpeu
courts,auxongleslaquésdenoir,auxphalangesenflées.Ellelasecoua.
«Fous-moilapaix!»grognal’homme.
Une de ses mains émergea, pour flotter quelques secondes dans l’air épais où
traînaientdeseffluvesdecigarefroidvenusdulivingd’à-côté.Solangenelâchapas.
«Réveille-toi…»Et,plusbas,d’unevoixplusincertaine:«J’ail’impressionqu’ils’est
passéquelquechose.»
Cettefois,lespetitescellulesgrisesdeceluiquitentaitvainementderejoindrele
sommeilavaientdûsemettreenbranle,titilléesparcefragmentdephraseincongru.Passé
quelque chose? C’était une idée que Paul n’aimait pas, une phrase qui tournait
régulièrementdanssatêtejusqu’àl’obsession,etquin’avaitqu’uneseulesignification:ona
tentédeforcermaporte,onl’aforcée,onm’acambriolé,onatoutvidé,ilneresteplusque
lesmurs,onatoutpris,toutemporté,lesgitans,lesarabes,unebandedelatouroud’une
autretour,n’importequi,ondoitseméfierdetoutlemonde.
Cettefois,ilfitl’effortderemueret,toujoursaplatisurleventre,desetournervers
safemme,bouchebée,lesyeuxencorepapillonnants,sesmèchesd’unnoirdejaishérissées
danstouslessens,quiauraientpudévoileràunœilperspicacedeuxmillimètresderacines
blanches.
«Qu’est-cequetudis?Ils’estpasséquoi?»
Solangeretintunegrimacesouslesoufflepuissammentfermentédesonmari.La
veille, ils s’étaient biturés de concert au Champagne, puis au Bourbon, en regardant
certainesdesvidéosprisesàLondres,danslesbackroomsouquelquesappartementsplus
oumoinshuppésdel’EstEnd.Euxetd’autres,d’autresfilméspareux,euxfilméspar
d’autres.Unbonsouvenir.Ilsuffitdeconnaîtrelesfilières,avecInternetontrouvetoujours.
«Qu’est-cequetudisqu’ils’estpassé?»grogna-t-il,revenantàlachargeencoupant
leursailesauximagesquis’étaientmisesàgrouiller:lesRozanétaientpartouzeurset
échangistes,pasdequoifouetterunchat,çaneregardaitqu’euxetilsnes’enportaientpas
plusmal.
Solange leva machinalement vers son cou, où quelques traits au cutter
commençaient à apparaître, une main dont chaque phalange était couturée de traces
blêmes,cellesdesbaguesqu’ellequittaittoujourspourlanuit,unetortureàcausedeses
doigts enflés, un problème de circulation. À l’instant de poursuivre, les mots lui
manquèrent.Au-delàdel’impressionquifuyait,ques’était-ilpassé,aujuste?Riendeplus
12
Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
qu’uneimpression,précisément,unesensation,dontsesfibresintimesnegardaientqu’à
peinelatrace.Mettrelepieddanslevidealorsqu’onmarchedanslenoir?Quelquechose
commeça,oui,maisdifficilementadaptableàlastationallongée.Peut-êtreunesystoleplus
fortequ’uneautreluiavait-ellesecouélapoitrine,latirantinstantanémentdusommeilen
laissantunpoidssoussonsternum.Lamaindescenditjusqu’àlanaissancedesonsein
gauche,celuiqui,uneminuteplustôt,avaitdébordé.Ellenesavaitpas,ellenesavaitplus
quoidire.EtPaul,quiavaitréussiàsepositionnersurlecôtéetpassaitunelanguegorgée
surseslèvressèches,faisaitsesyeuxméchants.
«Commesi…laterreavaittremblé»,parvintenfinàlâcherSolange.Çaluiétaitvenu
spontanément et, la phrase sortie, elle ne la trouvait plus si stupide. À preuve
cette
empreintesursapoitrine,cettecompressionentresesseins,cetéchod’unechute,d’une
secoussequiluiauraitremuélachair.Desoncou,samainglissajusqu’àsonaisselle,s’y
nicha.Moite.Elleétaitmoitesouslesbras,ellen’aimaitpasça,pasdutout.Etcestessons
naissantsquiluipicotaientlapaume?Sescreuxaxillairesn’étaientpasnets,cequ’ellene
supportaitpasnonplus.PolissageauVeet,dèscematin.Mêmesielledétestaitlefaireellemême.Ilfaudraitqu’elleprennerendez-vousd’urgenceavecCélestine,sonesthéticienne
ivoirienne.
Sesyeuxtentèrentd’accrocherceuxdePaul,maisilnelaregardaitdéjàplus.«La
terreatremblé…l’entendit-ellemurmurer.N’importequoi.»Soulevéencoreunpeuplus,
sonmariétaitentraind’inspecterlachambrequelaclartématevenuedudehorsàtravers
les stores emplissait d’un suint laiteux. Ses lèvres formaient des mots inaudibles que
Solangepouvaitdevinersanspeine.LacommodeLouisXV,lesdeuxchandeliersd’église
Louis-Philippe,aumurenfacedulitlepetitUtrilloqu’ellen’aimaitpas,ellequin’acceptait
que le contemporain… et quoi encore? De guingois contre le mur de droite, cet
encadrement de porte tibétain (ou népalais?) qui bouffait trop de place et quelques
bricolesencore.Toutétaitlà,touslestrésorsauthentiquestropprécieuxpourdemeurerau
magasin.L’énumérationsilencieuseachevée,Pauls’affaissasansretenue,avecunsoupir
dénotantsonsoulagementet,coincéentresesfesses,lepetitpetdumatin.PaulRozanétait
antiquaire,uneboutiquepasmalplacée,enpleincentrehistorique,ruedesAnglais.Ilavait
montésoncommercecinqousixansauparavant,grâceàSolangequiavaithéritédesa
mère,décédéed’uncancer.Solange,l’aidaitpourbeaucoupdechoses,ycomprislesamedi,
àlacaisse.
PaulRozansegrattalagorge.Iln’aimaitpastropserappelerqu’ildevaittoutetle
resteàsonépouse,luiquiavaitaccumulédesmétierspeuglorieuxdontilpréféraitnepas
sesouvenirnonplus.Ilrejetacespenséesparasitesdanslegouffregrandouvertdeson
espritpâteux.EtpuisLeJolitempspassé,fermépourtroissemaines,nerouvriraitquemardi
prochain.Maisilétaitditquelemomentn’étaitpasencorevenupourluideserendormir.
D’ailleursilneviendraitpas,entoutcaspasaujourd’hui.«Qu’est-cequetufabriques
encore?grommela-t-il.
–Jeveuxenavoirlecœurnet»,soupirasafemme.
13
Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
Enavoirlecœurnet.C’étaitbienuneexpressionàelle,ça.Àsonprofondagacement
Solanges’étaitlevée,ill’avaitsentiauseultangagedulit.Paultournalatêtepourvoir
l’épaissesilhouettedesonépousesedresserenombrechinoisedevantlaportefenêtreau
storebaissédelachambre.D’unseulcoup,dansunesériedeclaquementsenchaînés,
l’ensembledeslamellessereleva,bombardantlapièced’unelumièredouloureuseauxyeux.
Paulperçutlebruitdusouffled’airétranglééchappédelagorgedeSolange.
Dansunpremiertemps,enfinassissurlelit,ilneréalisapascequiavaitmotivécette
réactiondesurprise.



AstridCathelain


AstridCathelainremuaentrelesdraps.Ellepassaunemainsursonfront,sajoue,
soncou.Sapeauétaitmoite,sonaissellegauchelégèrementhumide,poilscollés.Chaud.
Ellearrachaledrapdudessusduhautdesoncorps,sedécouvrantjusqu’àlataille.Unfilet
de sueur marbrait la vallée évasée entre ses seins généreux, gonflés, oblongs, déjà
douloureux.Ellesuivitduboutdesdoigtsl’axedesonbuste,s’immobilisantdanslecreux
del’ombilic.Danslalumièrecurieusementblanchedumatinquifiltraitparlesinterstices
desstores,sapeauétaitlaiteuse,avecdesombresviolettes.Elleappuyasursonventre,de
l’indexetdumajeur,jusqu’àcequel’épidermedesonabdomensansdéfaut,sil’onacceptait
laligned’infimestessonsplatinequirejoignaitsonpubis,secreused’uncratèresouslequel
ellesentitavecsatisfactionjouerdesmusclesdurs.Astriddormaittoujoursnue,mêmeau
plusfroiddel’hiver,quin’étaitplussifroidqueça.
Sa main suivit la courbe à peine convexe de son ventre, jusqu’à lisser
paresseusementletrianglesacréoùs’ébouriffaientdelonguesmèchesblondesclairsemées.
Pourrienaumondeelleneseseraitretailléeàcetendroit,etmoinsencorerasée,ellene
l’avaitjamaisfait.Delà,sesdoigtsserecourbèrentsursacoquille,sonindexéprouvantla
douceurdelafentequ’unepressionunpeuplusprononcéeauraitouverte.Nulérotisme
latentdanssongeste,seulementlasatisfactionanimalederetrouverintactsoncorpsau
réveil,d’enentreprendreuneexplorationsommaireauxrésultatsrassurants.
Elledemeuraainsiletempsdequelquesbattementsdecœur,apaisée,vacante.Du
berceauIkeaenboisclairrepoussédansl’angledelachambre,aucunbruitnemontait,pas
même le souffle d’une respiration dont les menues irrégularités annoncent un réveil
proche.Viktor,onzemois,dormaitencored’unsommeild’ange,maisilnetarderaitpasàse
réveiller.Elledevraitêtreprête.Astridnourrissaitencoresonenfantausein,deuxtétées
parjourcomplétéespardesbouilliesdecéréale;elleenavaitdécidéainsi,jusqu’àcequ’il
aitunanpile.C’estcequesamèreavaitfait,pourellejusqu’àquinzemois.Lesrésultats
étaientlà,elles’enportaitàmerveille.
14 Jean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
Astrids’étira,entendantsesreinscraquer.Elleseretournasurlecôtédroitafinde
lirel’heure.Elleeuttoutjusteletempsdelefaire,7.00,quandleréveildigitalenformede
côneposésurlatabletteenverrejouxtantlefutons’éteignit.Bizarre.Maisellen’allait
quand même pas le soulever et le secouer pour voir s’il se remettrait docilement en
marche…Souriantàcetteidéeellesetournaverslagauche,oùYvesdanssonsommeilne
faisaitpasplusdebruitquelebébé.Àcontre-jour,etsousledrapentortillé,ellene
distinguaitmêmepaslegonflementdesoncorps.Sansdoutes’était-ildéportéàl’extrême
autreborddulit,couchésurleventre,enfoncédanslematelashoméostatique,lebras
pendantverslesol,commeàsonhabitude.
Astridselevaleplusdiscrètementpossible,filasurlapointedespiedsverslesWC,
pousséeparunimpérieuxappeldesavessie.«Fifan…»soupira-t-elleunefoisdansles
lieux:elleavaitactionnéplusieursfoislecommutateursansréussiràallumer.L’ampoule,
unepannedesecteur?Elleverraitçaplustard.Ellepissaportegrandeouvertepuis,sansse
donnerlapeinedegâcherunpapier,etsurtoutpastirerlachasse,cequiétaitréservéàla
grossecommission,ellepassadanslasalledebains.Làégalement,pasdelumière.C’était
bienlesecteur,oulatour.Maislalumièredetalctraversantlefenestronétaitsuffisante
pourcequ’elleavaitàfaire,sebrosserlesdents,nouerseslongscheveuxenchignon
sommaire,sepasserungantdetoiletteàl’eaufroidesurlafigure,lesaisselles,entreles
cuisses.Lereste,plustard.
Devantlaglaceenpiedfixéeaumurfaceàlabaignoire,elles’observacommechaque
matind’unœilneutre.Nicritiqueniautosatisfaction,unsentimentquiauraitpourtantété
demise.AstridCathelain,néeSorensenvingt-septansplustôtàTrondheimenNorvège,
mesuraitunmètrequatre-vingt-septpoursessoixante-neufkilos.Sonvisageétaitlisse,son
fronthautetbombé,sesyeuxdeporcelaine,sesjouesencoreempreintesd’unrestede
rondeurenfantine.Elleauraitpuêtremannequin,ousefairecouronnerMissquelque
chose.Maiselleavaitpréféré,sansd’ailleursseposerlaquestion,desétudesd’ingénieur
danslathermodynamique,commencéesàdix-neufans,enFrance,àl’institutLouis-Néelde
Grenoble,oùelleavaitrencontréYves.Ilss’étaientaiméstoutdesuite,s’étaientmariéset,
aprèsavoirtrouvél’unetl’autreunpostepastrèsglorieuxmaisqu’ilsespéraientprovisoire
àseptcentskilomètresdelacapitaleduDauphiné,àlaSarretech,oùilstravaillaientsurla
géothermieàbutdechauffageurbain,ilsavaientemménagédix-huitmoisplustôtdansla
tour, cinquième étage face B. Programmé peu avant, Viktor était arrivé, qui resterait
probablementenfantuniqueafindenepastroppesersurlafragileetplusmenacéeque
jamaissurviedelaplanète.Cequiétaitnaturellementunproblème,leproblème.Pourtant,
hormiscesmenacesrarementabsentesàl’esprit—etcommentfaireautrement—,lavie
pourAstrids’étaitjusqu’àprésentdérouléeexactementcommeellel’avaitdésirée,sans
heurt,sansvraiessurprises,sansaspéritésnonplus.Heureuse,alors?Ellen’étaitpas
femmeàs’égarerdansdesanalysesinutiles.Cependant,s’ilyavaiteuquelquepartune
balanceàpeserlesdestinées,Astrideûtétésansaucundoutesurleplateauduhaut.
15
Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
Ellefitunegrimaceàsonimagetoujourssemblable,cequicreusaunefossettesursa
jouegauche.Puisellesedétournadecemiroirquinepouvaitdécemmentpascesserdelui
affirmerqu’elleétaittoujourslaplusbellepourallerdécrocherd’unepatèreunfinpeignoir
desoie,rougeavecdesdragonsnoirsetdorés,unedesraresfantaisiesqu’ellesepermettait,
achetédansuneboutiqueasiatiquelespremiersmoisdesonmariage,quandYvesetellene
cessaientdesefairedescadeauxinutiles.Sesseinscommençaientvraimentàluifairemal,
lamontéedelaitdumatinavaitcommencé.Ellenouaautourdesatailleunrientropforte,
nuln’estparfait,laceinturedupeignoiretrepartitverslachambre,quil’accueillitavecsa
nappelaiteuse.Pourlapremièrefois,Astridtrouvabizarrecetteclartétropvivemaissans
teint que les stores baissés, aux lames inclinées à 75°, étaient impuissants à
tamiser.
Certainementuneffetdelachaleur,tropfortedèsl’aube,unedescausesdecetétéqui
s’étiraitavecmonotoniesansunegouttedepluie.Enjuin,lapetitefamilleétaitalléepasser
troissemainesdevacanceschezelle,oùlaneigefondaitdésormaisavecunmoisd’avance.
Changementsclimatiques,météofolle,mauvaisesnouvellesdufutur.
Commechaquefoisqu’elleremuaitcegenredepensée,Astridsentitunpincement
métalliqueluitorturerl’estomac.Viktor.IlyavaitViktor,faceaumondesanspitiédans
lequel,aveccequiluiarrivaitdésormaisdeprendrepourdel’inconscience,ellel’avaitjeté.
Maiscommechaquefoisaussi,elles’envoulutdecetropfacilepessimisme.Pourl’instant,
l’urgenceétaitdelenourrir,luidonnerencoreunpeudesavie,sonsang,sonlait.Elle
soupesasonseingauche,plusdouloureuxqueledroit.Pourquoisonbébénesemanifestaitilpas,neserait-cequeparungémissementendormi?Elletraversaàpasaérienslachambre
blanche,zendechezzen,quinecomportaitquelelit,deuxchaisesetleberceau,etdontles
mursn’étaientornésquededeuxpetitsdrapeauxtorsadés,unfrançais,unnorvégien,
encoreunlegsdesbrèvesannéesd’insouciance.Ellesepenchasurleberceau,sesmains
refermées sur les montants parallèles. Les pinces qui tenaillaient son estomac se
refermèrent avec plus de violence encore, provoquant une brève remontée de sucs
gastriquesqu’elledéglutitimmédiatement.Ilyavaituneraisonàl’absencedumoindre
bruissementvenantdel’intérieurdouilletduberceau.Ilétaitvide.
Pendantunesecondeoudeux,Astridnecompritpaslemessagequeluienvoyaient
sesyeux.Àl’intérieurdudemicoconovale,l’oreilleretlerabatdudrapbleulavandeétaient
bienlà,ainsiquelalégèrecouvertureoutremer.Maisriend’autre.Viktorn’étaitpascouché
dansleberceauoùseull’évasementcreuséparsatêteabsentetémoignaitd’uneréalité
charnelle. Astrid sortit brusquement de la paralysie hébétée qui l’avait saisie. Et les
hypothèsessemirentàbattredel’ailedanssonespritéprisdelogique.Viktorn’estpas
sortitoutseulduberceau,iln’estpasencoreassezfortoudégourdipourça.Etiln’estpas
tombé,jel’auraisentendu,mêmeenpleinenuit.Ilestavecsonpère.Pendantquej’étaisàla
salledebains,ils’estréveillé,ilacrié,sonpèreestvenulechercheretl’aramenéaveclui
danslelit.Illefaitparfois.Unevaguedefraîcheuratténuasadouleuràl’estomac.Ellese
précipitaverslelit,appelant:«Paul!Paul,tum’entends?»Elles’infiltradansl’étroite
rivièresituéeentrelaporte-fenêtreetlecôtégauchedulit.Ledrapétaittoujourschiffonné,
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Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
mouléenS,dessinantlatrèsvaguesilhouetted’unhommecouchésurlecôté.Ellesebaissa,
l’arrachajusqu’aupieddulit.Cettefois,l’incompréhensionfuttellequ’elleeneutunvertige,
dutsereteniraumontantdelafenêtrepournepastomber.Pauln’étaitpasdanslelit.Pas
plusqueViktor.Ledrapdudessousetl’oreillerprésentaientbienl’empreinteenchiende
fusil de son mari mais Paul n’était pas là, il n’était plus là. Et ce n’était pas le pire.
Contrairement à elle, Paul, s’il dormait le plus souvent les couilles à l’air, selon son
expression,nesecouchaitjamaissansunhaut,engénéralunvieuxT-shirt.Laveilleausoir,
ilenavaitpasséunnoir,impriméduvisageblafarddeKafka,souvenird’uneviréeàPrague.
LeT-shirtsetrouvaitlà,étaléproprementsurledrapjaunepaille,rectanglenoirencadré
desdeuxpetitesailesdesmanchescourtes.CommesilasubstancecharnelledePaulen
étaitsortiedemanièreéthéréepours’enaller…ailleurs.
Lepandudraptoujoursserrédanssonpoingcrispé,Astridreculad’unpas.Sondos
heurtalemontantouvertdelaporte-fenêtre,produisantunbruitcinglantqui,dansle
silence,explosadanslapièceetdanslatotalitédel’univers.



Pierre


PierreBonnefoys’appuyaitdesdeuxmainsaucylindreguèreplusgrosqu’untuyau
d’aspirateur qui tenait lieu de rambarde au balcon de sa chambre. Ses doigts avaient
empoignélapiècedemétalcreux,déjàtièdemalgrél’heurematinale,commes’ilavaitvoulu
s’yretenirdetoutessesforcespournepascéderàlatentationduplongeon.Iln’ignorait
riendecesentiment.L’attiranceduvide,bienconnuechezEdgarPoemaisignoréeaux
Érablesoù,demémoired’habitant,nulsuicidepardéfenestrationn’étaitvenuprécipiterla
touraurayondesfaitsdivers.Lui-même,quandilavaitcomprisqueCélineneluilaissait
espéreraucunretourenarrièrepossible,n’auraitjamais…Non,pasuneseconde.Une
phrase,cettebonneblague,plutôtcreverquemourirpourtoi,venuepeut-êtred’undessinde
Wolinski,luitraversaunefoisdeplusl’espritpoursedissiperaussitôt,sansarracherle
moindresourireàseslèvres.Sauter.Quelleconnerie!Pourtant,aujourd’hui,àcetinstant,
encematinplusqueblêmeoùunebrumedéraisonnableétaitvenuecoloniserleproche
horizon,ç’auraitétépresquetentant.
Laperspectiveverticaledelatour,vueenplongée,avaitdesalluresdepuitsaux
paroismollesetblanches,unpuitsforédansunmatelassagedesoietranslucidedont
l’intérieurparaissaitparcontrasteêtreleseulendroitsolide,stable,faitd’uneréalité
rassurante,d’ununiversquis’étaitdélité.Pierresepenchaunpeuplus,sentantdansson
abdomenàlafermetétoutjustepassable,entrelesdeuxépinesiliaques,s’incrusterle
manchondemétaldelarambarde.Soussesyeux,latouravecsesdouzeétagesinférieurs
s’amincissaitjusqu’àl’endroitoùelles’enracinaitsursonterre-pleindegranitéd’unrose
17 Jean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
fané.Oui,presquetentant.Sepencherunpeuplus,etunpeuplusencore,sentirsonaxede
gravités’inverser,passerdesonbassinàsesépaulesetsonfront.Lâcherlesmainset…
Connerie!Pierresecoualatête,qu’unesensationdevertigeavaitfaitchavirer.Mais
justeunesecondeoudeux.Ilrespiraàfond,absorbaunairqu’iltrouvabizarrementsans
goûtetsansodeur,aseptisé.Ilseredressa,sedécolladelarambardesansendesserrerles
mains.Lesquatrefenêtresdesonmodestedeuxpiècess’ouvraitsurlafaçadeEst.Presqueà
sespieds,maisdespiedsquiseseraienttrouvésàprèsdequarantemètresau-dessousde
satête,lasurfacedel’auventhémicirculairequiprotégeaitl’entréedu43faisaitpenseràla
couche supérieure d’une poubelle verte grande ouverte, où s’entassaient de multiples
journaux,pourlaplupartdesgratuits,desboîtesdebièreetdeCoca,desemballagesen
plastique,diverscartonscabossés,depetitsobjetsnonidentifiablesdecettehauteur,un
postedetélééclaté,lescintillementduverrebrisé,letoutmoulédansuntapisd’algues
noirâtres:deslégumesaudernierdegrédupourrissementbalancésaveclerestepar
quelquesménagèrespeuregardantessurlesbonnesmanièresetlavieencollectivité.Rien
denouveau,ensomme.Leréceptacleàdéchetstombésdeshauteursn’étaitjamaisnettoyé,
saufenpériodederavalement,c’est-à-direaumieuxtouslescinqans.
Pierresoupira.Qu’est-cequeçapouvaitbienluifoutre?Ildétachasonregarddece
demi-cercledecochonneries.Leterre-pleinrectangulairesupportantlatourétaitdécoupé,
àunedizainedemètresenavantdel’entréemaisunpeusursagauche,d’unetranchede
gâteautailléedanslamasseoùs’inséraitunlargeescalierdedouzemarchesexactement
permettantd’accéderauniveaudutrottoir,duparkingetdel’avenueAristideBergès—du
nom d’un industriel ayant travaillé dans l’hydraulique. Une rangée de buis ternes
vaguement taillés au carré matérialisait la frontière avec le parking où les voitures
s’alignaient comme à l’ordinaire, tant vers la droite que vers la gauche. Un peu
plus
nombreusesqu’habituellementàcetteheure?Peut-être.Entoutcas,aucunenefaisaitmine
dedémarrer,etPierrenerepérapaslamoindresilhouettequiauraiteulabontéde
s’approcherd’undesvéhicules,d’enouvrirlaportière,defairerugirsonmoteur,neseraitcequepourbousculeràsaseuleintentionunsilencequeriennesemblaitvouloirdéchirer.
Sespaupièress’étrécirent.Ilvenaitseulementderemarquer,enavantdelarangéedebuis,
deuxpetitestachesnoiresenformedevirgulequisemblaientincrustéesdanslecrépi.
Qu’est-cequecelapouvaitbienêtre?Surtoutque…oui,uneautretachedemêmenature
étaitvisiblesurlereborddepierredel’escalier,etunequatrièmeenpleinmilieudes
marches.Unefoisrepérées,ilsuffisaitdechercherpourendécouvrird’autresparsemantle
terre-plein,unedouzaineaumoins,éparpilléessurtoutelasurfaceduparvisetdeses
alentours.Dequois’agissait-il?Pasleshabituellesbouteillesdebièrecassées,ouautres
objetsfamiliersqu’unemployémunicipalplusindifférentquemaussaderamassaituneou
deuxfoisparsemaineavecuneespècedepinceàlongmanche,pourlesenfournerdansla
hottedeplastiquenoirdelacarrioleàroulettesqu’ilpoussaitdevantlui.Desontreizième
étage,Pierreneparvenaitpasàdéterminersicestracesnoirâtresougrisfoncéavaientdu
relief,s’ils’agissaitdetachesvéritables,parexempledelapeinture,oùsiquelqu’unavait
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Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
semé sur son passage, volontairement ou pas, des chaussettes, des aubergines, des
chaussures,desbananesblettes,n’importequoi.
Cettefois,Pierresesurpritàsourire,unelégèrecrispationdesmusclesdesesjoues
enfaisantfoi.N’importequoi,effectivement.Qu’est-cequeçapouvaitbienluifairesiun
sagouinavaitdégueulasséunpeupluslesolautourdesÉrables?Quelleimportance?Sauf
quetoutprenaituneimportancedémesuréedanscescirconstances.Lescirconstances?
Soupir.Oui,cettebrumequinesedécidaitpasàselever,cetteabsencedemouvementset
debruits…Debruitssurtout.Pourquoicesilence?Personnen’allaitsedécideràfaire
hurlersaradio?Ilsétaienttousmortsou…
Trèsdrôle.Pierredutfaireuneffortpourdécollerdelarambardesespaumesqui
avaientunefâcheusetendanceàyadhérer.Lachaleur,lasueur.Ilfitjouersesdoigtslesuns
contrelesautres,puissefrottalesmainscontresapoitrine,oùs’épanouissaitunetoison
rudeetnoire,bouclée,quicouvraitentièrementsespectorauxmaiss’évanouissaitpresque
complètementsoussonsternum.Unebizarreriemorphologiquequ’iln’aimaitpas,qu’il
trouvaitmêmeridicule,aupointd’envierlapoitrineglabredecertainsacteursaméricains
quisefaisaienttrèscertainementépileravantdepassersouslessunlights.Pourtant,Céline
aimaitcettetoisondanslaquelleellefaisaitjouersesdoigts,luitiraillantlesbouclettes
autourdestétons.Ellel’aimait,oui.Àconjugueràl’imparfait,bienentendu.Ridicule.Etlui,
alors,ilnel’étaitpas,ridicule,nucommeunsingemoitiéhirsute,moitiépeléagrippéàson
perchoir?Ilvenaitseulementdereprendreconsciencedesanudité,aveclasensationde
cettetoisonmalencontreusecrissantsoussespaumes.Sesyeuxeffleurèrentlebosquetdru
quis’épanouissaitsursonpubis,engloutissantauxtroisquartssonpénis.Lasilhouette
embuéedelatourdesTilleulsluirenvoyaunéchomoqueur.S’ilnefitpasunbonden
arrière,ilreculaentoutcasavecprécipitation.Ilnepouvaitpasresteràpoiltoutela
journée.AumoinspassersonjeanetunT-shirt.D’ailleurs,ilavaitenviedepisser.
Il traversa en deux enjambées pesantes son lit dont les ressorts du sommier
couinèrentsansmodération,raflaaupassagesesvêtementsdelaveille,slipcompris,qui
traînaientparterreàcôtéduromandeCliveBarkerqu’ilneparvenaitpasàtermineret
qu’ilavaitrefermésansavoirpenséàmarquerlapage,cequiluiarrivaitunefoissurdeux.
Ilsortitdelapièce,l’impressioncolléeàlanuquequequelqu’unl’observaitdepuislatour
d’enface.Iln’eutquetroismètresdecouloir(bleupâle)supplémentairesàparcourirpour
pénétrerdansleschiottes.Ilalluma.Oucrutlefaire.Maissonindexeutbeaubaisseret
releverplusieursfoislepetitbecdeplastiquedel’interrupteur,leslieuxnes’éclairèrent
pas. L’ampoule? Hier soir, ça marchait. Il secoua la tête, pissa quand même dans la
pénombreavecl’impressionqu’ilavaittoutarrosé,reflua,passadanslasalledebains
adjacenteoùseulunétroitfenestronenverredépolirépandaitunnappepoudreusequi
noyaitlescontoursplusqu’ellenelesaccusait.Ànouveausondoigttrouval’interrupteur,à
nouveau,maisavecmoinsdepersévérancequ’auxchiottes,ils’agaçaàfairedelalumière.
Quinevintpas.
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Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait
s’estévanouiedansl’airchaud,qu’elleaétéeffacéedelatour.PareilpourLaurentGentil,
quisembleavoiroubliéqu’ilavaitquelquechosed’importantàluidire.Maisça,ils’enfout
unpeu.Etlaviecontinue.Lapré-rentréearrive,iln’arevunil’unenil’autre.Ilaretrouvé
sescollèguesdontilsefoutàpeuprèsautant,etaussisonpoteFrancis,quiaracontéson
Maroctandisquelui,enretour,agémisurCéline.Detoutefaçon,ilpréfèreresterleplus
possibleéloignédesonappartement.Danslatourrègneuneambiancebizarre,pesante.Les
résidents,quandilssefrôlentdanslescouloirs,l’ascenseur,lamontéed’escalier,lehall,
semblent toujours sur le point de se communiquer des secrets primordiaux mais, au
momentdeseparler,secontententdeseregarderavecdesfantômesdanslesyeux.Pierre
croiseànouveauSolangeRozan,quicettefoisl’accroche,sefaitaguicheuse,l’inviteà
manger.Ilsegardebiendeserendreàcetteinvitation.Unsoir,l’immeubleestenémoi
parcequel’aguicheuseprétendavoirétévioléeparplusieursmembresdelabandedontfait
partie Dylan Weber, les Morlocks. Vincenzini et quelques costauds, Max Morlot,
BonaventureKayembe,fontunedescentedanslessous-solsoùlesvoyousontleurrepère.
Unebagarrealieu,aucoursdelaquelleMorlotprendunmauvaiscoup.Maisdeces
péripéties,réellesoufantasmées,Pierren’aconnaissancequepardesragotsdeseconde
main.Laviecontinue.Àlapré-rentréeasuccédélarentrée,lavraie.Maintenantc’est
Marthe,lavieillemademoiselledupremier,quiprétendavoirperdusonchat.Ilfinirabien
parrevenir.Unenuit,unadodelabandedesMorlocksmeurtd’uneoverdoseaufondd’un
boxe,enhurlantquequelquechoseledévore.Iladûavalerducostaud.ParfoisPierrese
réveilleensursaut,cœurbattant,unbruitdetonnerredanslesoreilles.Cen’estpeut-être
qu’un camion fonçant sur la proche bretelle d’autoroute ou, dans le ciel nocturne, le
vrombissement d’un hélicoptère de police. Il tourne alors son regard vers la fenêtre,
craignantd’yvoir…Maisilnesaitdéjàplus.Danslesmédias,lesnouvellesnesontpas
bonnes.Pollutiondueàlasécheresse,elle-mêmedueàl’effetdeserre.Desconflitsqui
trainent,meurent,renaissentàtraversleglobe.Distraitement,Pierreentendàlaradiole
casdecetteville,situéeilnesaitoù,aveclaquelletouteslescommunicationssontcoupées.
Réalité,fantasme?Iln’estqu’unevérité,àreconsidérerchaquejour,àprendrecommeelle
vient,commeelleest.
Ehoui,laviecontinue.

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Extrait de la publicationJean-PierreAndrevon–LaMaisonquiglissait























Cet ouvrage est le quatrième livre numérique des Éditions du Bélial’
et a été réalisé en août 2010 par Clément Bourgoin d'après
l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 978-2-84344-098-4).
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Extrait de la publication