La maison sur la colline

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Le siècle débute à peine. Dans les Corbières comme à Paris, on s’aime, on rit, on pleure. C’est la Belle Époque ! Puis, viennent la révolte des vignerons et la Grande Guerre qui vont laisser derrière elles des corps mutilés, des esprits traumatisés et, dans chaque famille, des blessures indélébiles.

La Maison sur la Colline raconte l’incroyable quotidien de deux familles prisonnières de leur temps. Pourtant, peu à peu, passé le chaos, les rêves repeuplent les nuits et le bonheur tente de refleurir...

Par petites touches pointillistes, Simone Salgas fait vivre des personnages attachants et décrit pour nous un pays sauvage et beau.

La Maison sur la Colline n’est jamais bien loin, comme un bout de Paradis, un refuge où l’on aime à reprendre son souffle.


Publié le : lundi 31 août 2015
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EAN13 : 9782366521368
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Crédits
Avertissement
Page de Titre
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
Épilogue
Du Même Auteur
Editions TDO

Editions TDO
ISBN 9782366521368
Création graphique à partir de Crédits photographiques :
vignoble du Languedoc - vers Cabrières, dans l’Hérault, près de Clermont-l’Hérault, région
Languedoc-Roussillon © Elisabeth Hurtel. www.imagesud.com

Toute ressemblance des personnages du présent récit avec des personnes existantes ou
ayant existé serait purement fortuite.

www.tdo-editions.frA v e r t i s s e m e n t

La maison sur la colline est une édition revue et corrigée de Traverses, publié aux éditions
Lacour en 2007.
LA MAISON SUR LA COLLINE
Simone SalgasI
L’ingénieur en chef Antoine Dupont passe une main complaisante dans ses cheveux noirs,
touffus. Trop touffus pour une apparence d’aristo. Il a pourtant essayé de les discipliner ce
matin, à grand renfort d’eau sucrée, sur les conseils de Guillaume, son coiffeur de la rue
Ranelagh. « J’ai une tête d’Indien bafoué ». Remarque ridicule. Un Indien ne peut être que
bafoué. Antoine a participé à la controverse sur la création des États-Unis : massacre
d’hommes pour exploitation de terres. Puis il a oublié. Il a décidé d’oublier. Trop d’humanité
freine le progrès. Antoine, aujourd’hui est un jour de gloire ! Ton jour de gloire.

L’inauguration est pour tout à l’heure. Pas vraiment l’inauguration. La fête intime du chantier.
Deux cents invités. Ensuite, la Tour sera offerte au public. Un moment, on a pensé mettre des
grillages autour du Champ-de-Mars pour éviter la bousculade. Le drame de 1827 agite encore
les mémoires : vingt-trois morts, étouffés ou écrasés, le jour du mariage du duc d’Orléans.
On a renforcé le service d’ordre.
Les ascenseurs ne fonctionnent pas encore. Très opportun finalement, ce retard. Des
incidents, des accidents, il y en aura, tôt ou tard. Mieux vaut les éviter aujourd’hui. Pour
l’instant, « touche du bois », dirait sa grand-mère qui ne sait pas que la Tour est en acier, pour
l’instant, aucune perte humaine lors de la construction. On a choisi d’anciens marins habitués
à grimper aux mâtures. Quant à cet imprudent qui voulait montrer à sa fiancée son habileté à
circuler sur les poutrelles… il existe d’autres moyens pour séduire les femmes. Et moins
risqués.
Il en sait quelque chose, Antoine.
Il se sourit enfin dans le miroir. Il aime, et elles aiment, l’éclat de ses dents, la virilité de son
menton, sa haute silhouette tout en muscles. « J’ai la carrure et la noblesse d’un chef indien,
un chef. » Hop hop ! Quelques flexions sur place. « Je parierai un napoléon qu’ils ne seront
pas nombreux à arriver en haut de la Tour. Le Président du Conseil s’arrêtera au premier
étage. Il a soixante-deux ans, un méchant sifflement côté bronches. Il ne tient à régaler de ses
faiblesses ni les envieux du gouvernement, ni les adversaires de l’opposition. C’est le ministre
du Commerce qui, au sommet, épinglera la Légion d’honneur à Monsieur Eiffel. »
Hop hop ! Quelques étirements côté deltoïdes. Le docteur Hénocque affirme que la Tour
guérira les malades aussi bien qu’un séjour à la montagne. Il y amènera ses enfants à chaque
coqueluche. Réclame ou vérité scientifique ? Le docteur est le beau-frère de Monsieur Eiffel.
Hop hop ! Les escaliers descendus sur la pointe souple des semelles. Dans le vestibule,
Antoine lisse encore un coup ses moustaches entre pouces et index. Il lorgne, en arrière-plan,
les reins de la bonne Eulalie. Les reins d’Eulalie se cambrent pour poser les plumes
d’autruche sur la tête de Madame Charlotte, née Malric, native de Carcassonne, tout juste
vingt ans.
L’ingénieur en chef ouvre la porte, enfile ses gants blancs, s’efface pour laisser passer
Charlotte, frôle les seins d’Eulalie, maîtrise une érection et houspille sa chevelure d’Indien,
chef indien, avant de poser dessus son haut-de-forme.
Pour un grand jour, c’est un grand jour. Une première. Pour l’éternité. Vingt et un coups de
canon seront tirés de la seconde plateforme. Puis la garde républicaine jouera la Marseillaise.

Devant la porte de l’immeuble, le cocher attend. Antoine respire avec délice la poussière des
rues de la capitale. Il ne voudrait pas être Rastignac. Cependant, il ne peut retenir un : « à
nous deux, Paris », en poussant d’une main propriétaire, les fesses de son épouse. Puis d’un
bond d’athlète, il s’assied à côté d’elle sur le siège de moleskine.

*

Tout au bout du pays, dans cette province sauvageonne, presque espagnole, que le
Directeur de l’administration des Ponts et Chaussées ne voit jamais sur les cadastres, le curé
Edmond Marcou sonne le glas. Une première. Pour l’éternité. Vingt et un coups de cloche. «
J’aurais préféré jouer la Marseillaise avec la fanfare ».
Accroché aux cordes, il ferme les yeux, se mord les lèvres. Il voudrait meurtrir ses mains à la
rugosité du chanvre, ne pas sentir le plaisir de ses muscles. La cloche retentit une dernière
fois :
— Que ton message précède l’âme de la défunte. Qu’il lui ouvre les portes du ciel.
Hop ! Hop ! Edmond Marcou s’octroie un dernier bond d’athlète avant de descendre du
clocher.
Deux enfants de chœur jouent aux billes dans les travées. C’est interdit. Ils le savent. Mais
le sol de l’église, inégal, est une piste idéale pour le parcours de la couleuvre. Ils ont relevé
leurs surplis et suivent avec passion le caprice des billes.
Edmond avance vers eux d’un pas alerte. Aussitôt ils se redressent, l’air faussement pieux,Edmond avance vers eux d’un pas alerte. Aussitôt ils se redressent, l’air faussement pieux,
visages protégés par les coudes levés. Ils n’ont pas oublié les claques du précédent, l’abbé
Coulon, que tout le monde appelait Couillon.
— Je vois une bille là-bas. Allez la chercher. Et regardez s’il n’y en a pas d’autres.
Mécréants !
Il passe une main rêveuse dans sa tonsure.
Il était si heureux, jusqu’à hier ! Encore ébloui de savoir lire, écrire, chanter le latin. De ne
plus avoir à balayer la neige devant sa porte, entre octobre et avril. Il descend de la Montagne
Noire. C’est un paysan. Il veut rester dans ce pays de rocailles, où le bas de sa soutane a
toujours la couleur de la poussière. Les Corbières. Des vignes, des vignes, des vignes. Des
cailloux, des oliviers et des cyprès. La terre de Jésus en somme.
Aujourd’hui, c’est son premier enterrement. Il n’aurait pas voulu. Pas encore. Ou pas celui-ci.
La morte, Lise Calvel, a trois ans.
Il aurait préféré une grand-mère impotente, à charge de tous, que la famille et le menuisier
auraient eu du mal à horizontaliser pour clouer le cercueil, une très très vieille qui aurait reçu
les sacrements en souriant, et que les brus, sous le crêpe, auraient regardé partir avec
soulagement. Plus même. Avec jubilation. Une grand-mère. N’importe laquelle. Pas la sienne.
Après les vendanges, il ira la chercher dans les montagnes. Il l’installera au presbytère.

Avant-hier, Lise n’a plus parlé, plus mangé. Comme si une porte s’était installée dans sa
gorge, et s’était fermée.
— Cette petite a le croup, a dit Mélanie qui aide aux accouchements. Il lui faudrait la
montagne. Il n’y a que les hauteurs pour oxygéner les poumons.
François Calvel est ouvrier agricole. Il a demandé le cheval et la charrette à Rastouil, son
patron. Il a claqué du fouet pendant les huit kilomètres qui le séparaient de la ville, tandis
qu’elle essayait de réchauffer Madeleine, sa petite fille serrée contre elle, avec des briques de
moins en moins chaudes.
— On va la garder ici, a dit l’hôpital. Revenez demain matin.
François et Madeleine sont allés au seul hôtel qu’ils connaissaient : l’hôtel de la gare. Ils y
avaient dormi pour leur nuit de noces. « Dormi » est une façon de dire. Le bruit, plus que les
caresses, les avait tenus éveillés. Les trains hurlaient leur vapeur et Madeleine répétait :
— On dirait que les loups sont descendus des Aspres.
François n’était pas loin de penser pareil. Mais il la rassurait. La chambre ne fermait pas à
clé. Il avait poussé le lit derrière la porte. Ils n’avaient pas osé se déshabiller. Ils n’étaient pas
sûrs de la propreté des draps. Les doigts de Madeleine, habitués aux lessives, ne
reconnaissaient pas l’âpreté de la toile battue et rebattue au lavoir. Machinalement, elle
cherchait les broderies sur lesquelles elle posait tous les soirs sa joue, A. A. Augustine Alquier.
Elle ne savait pas lire, mais reconnaissait l’alphabet grâce au canevas. Les « A » des Alquier
ressemblaient à des niches très pointues où s’enroulaient des liserons. Les draps de la
chambre sept, hôtel de la gare, à Narbonne, étaient lisses, un peu glissants. Glacés. Même les
bras de François semblaient étrangers. Pourtant, lui et Madeleine se connaissaient depuis
toujours.
Ils avaient grandi ensemble, s’étaient mariés sans même en avoir parlé. Elle avait ri des
pleurs de François enfant, quand un essaim de guêpes l’avait poursuivi. Elle l’avait consolé le
jour où sa chienne était morte, prise dans un piège de braconnier. Elle avait vu les poils
pousser sur les joues de l’adolescent. Elle en avait découvert d’autres, sur sa poitrine, quand il
charriait les comportes, torse nu. Tous ses muscles bougeaient comme des lièvres sous sa
peau, ça l’avait émue. Elle connaissait ce moment précis où, sous l’effort, ses mâchoires
gonflent tandis qu’une veine barre sa tempe d’un trait bleu. Elle connaissait l’odeur de sa
sueur. Pas encore son goût. Puis il y avait eu la nuit de la Saint-Jean. Alors qu’il ne restait sur
la place que la cendre tiède, François avait jeté dedans un gros bouquet de fenouil et de
romarin séchés. Il avait pris Madeleine par la main : « saute avec moi ! ». Sauter ensemble
devant un village en fête, ça voulait dire qu’il la choisissait, et qu’elle était d’accord. Ça disait
l’avenir. Elle avait sauté une seconde après lui, à cause de l’émotion. Son pied gauche s’était
tordu sur une souche qui avait oublié de brûler. Il l’avait entraînée sous les oliviers. Le vrai
bonheur avait commencé.
Mais ces trains, tout près d’eux, dont la nuit et le vent se renvoyaient les clameurs, ces trains
l’étourdissaient plus que son amour pour cet homme. Pourtant, ils étaient venus avec, à la
ville. Fiers de monter dans ce monstre fumant. Sur le quai, quand Madeleine avait vu les rails
qui brillaient et filaient à l’infini, elle avait eu un recul, « c’est le chemin de l’enfer ». Le train
arrivait. Parents et amis disaient au revoir en agitant leurs mains joyeuses, quel beau voyage
de noces ! François avait poussé Madeleine dans le compartiment où un enfant en habit de
marin jouait de l’harmonica. Une heure après, ils arrivaient à Narbonne.
Devant la gare, les voitures à chevaux attendaient les voyageurs. Les barriques rondes,
odorantes de bois et vin s’alignaient plus nombreuses que chez Rastouil. Ils avaient pris le
tramway, quinze centimes, que François comptait et recomptait, il ne se promenait que dans
les vignes, même le dimanche. L’argent, il ne le laissait qu’au café, chez Marceau. Quinzecentimes qui les avaient amenés au jardin rond. Trois cygnes balançaient leurs cous avant de
plonger dans l’eau verte. François avait dit, tandis qu’elle leur lançait des miettes : « faudra
penser à engraisser les oies ».
Devant le kiosque à musique, ils s’étaient donné la main, puis avaient marché, serrés sous
les platanes, sûrs que la vie allait continuer paisible, dure mais heureuse, avec ses fêtes, ses
processions, tellement d’autres fêtes ! Madeleine de temps en temps se retournait sur les
chapeaux des filles, on dirait les dindons de Rastouil. Sur les allées de la Robine, François
avait failli avoir honte de sa cravate noire, trop serrée autour du col blanc empesé, il n’avait
pas l’habitude. Les autres hommes portaient des vestes claires, mais quoi, il était marié de
frais. C’était le jour où jamais, de ressembler à un monsieur. Ils avaient poussé la porte du
Méridional.
Madeleine n’était jamais entrée dans un café. Sauf chez Marceau. Elle n’arrivait pas à
détacher ses yeux des moulures du plafond. « On dirait un palais », répétait-elle à François,
tout fier de la voir éblouie. Fier de connaître mieux qu’elle la ville. Ils avaient commandé deux
limonades. En voyant les garçons de café drapés dans de grands tabliers blancs, ils avaient
commencé à rire. « Imagine Marceau », murmurait Madeleine. Rien n’arrêtait leur joie. Ils
étaient sûrs qu’ils riraient ainsi ensemble toute leur vie, dans la maison du quartier haut, louée
au patron Rastouil qui était presque un ami.
— Vous pourrez l’acheter avec le loyer, leur avait-il dit, dans dix ans, elle sera à vous.
Il leur avait, en plus, donné le roncier en haut de l’Impasse des acacias, pour y semer
quelques fleurs ou des légumes.
Oui, la vie serait comme toutes les vies, simple, soumise aux saisons, avec ses ornières,
ses pièges. La vie serait comme la vigne, rude, exigeante. Mais tenace. Les deux hectares
donnés par les parents de Madeleine ne gèleraient jamais, ne connaîtraient ni la maladie ni la
grêle. Leurs enfants seraient de beaux gars costauds, leurs filles de belles et bonnes
maîtresses de maison.
La nuit tombée, c’est presque sans timidité qu’ils avaient demandé la clé de la chambre,
numéro sept, hôtel de la gare. Le gardien avait tapé sur l’épaule de François, rigolard : «
attention à pas casser le sommier ! » Vincente était née de cette première et brève étreinte.
Puis Lise.
Elle aurait eu trois ans le jour du printemps.

Hier, hôtel de la gare, ils ont laissé le cheval dans l’écurie, derrière. François a oublié de le
flatter comme chaque soir chez le patron. Il n’est pas allé chercher la paille à l’affenage pour le
bouchonner. On leur a donné la chambre numéro un. Ils n’ont pas pensé à vérifier si la porte
fermait à clé. Ils n’ont pas entendu les trains. Ils se sont assis sur le bord du lit. Très vite :
— Je retourne à l’hôpital, a dit François.
Et Madeleine :
— Je t’accompagne.
Le gardien a été dur à réveiller.
— Si c’était pour partir au milieu de la nuit, vous auriez mieux fait d’attendre à la gare !
Puis il s’est rappelé que ces gens avaient une enfant malade, à l’hôpital.
— Pas de visites le matin ! Remontez dormir un peu. Vous êtes en train de gâcher votre
argent et mon sommeil ! Pas le matin ! Je le sais, ma mère est là-bas ! Ces paysans ! On sait
pas qui est le plus têtu, de la mule ou de l’homme !
Le vent du Nord balayait les rues. François avait frappé au portail de l’hôpital jusqu’à ce
qu’on lui ouvre.
Lise était morte dans la nuit.

Madeleine a voulu qu’on photographie son enfant. Une religieuse a noué un gros ruban rose
dans les cheveux de Lise. Les boucles blondes glissaient entre les doigts et le satin, encore
vivantes. Madeleine les a ramenées sur les épaules, comme on le fait avec les prunes quand
les branches trop chargées ont l’air de vouloir craquer. On a porté Lise dans la chapelle. On l’a
assise sur la chaise la plus haute. La mort n’avait pas encore glacé le buste. On l’a attachée
au dossier. Fumet le photographe, qui a l’habitude des morts et qui se prend pour un artiste, a
passé une dernière main sur les lèvres, les yeux, avant de se cacher derrière le rideau noir de
son appareil. Il a dit :
— Elle a des cheveux d’ange.
Ces mots avaient, le temps de la photo, apaisé la douleur de Madeleine, ajouté la fureur au
désespoir de François.

Et voilà que ce cureton de montagne ne trouve rien de mieux à prêcher :
— Lise a rejoint les anges.
François se dit qu’il va foutre le feu à l’église. Il regarde son enfant. Il n’a pas voulu qu’on
ferme le cercueil. Lise est allongée, avec son gros nœud rose, enroulée dans le châle de
noces de sa mère, les yeux entrouverts, les joues si délicieusement rondes, rouge pomme.
Fumet les a fardées pour la photo.Le curé avance vers elle avec le goupillon. Doit-il, peut-il asperger directement le cadavre ?
N’a-t-il pas commis un sacrilège en permettant que le cercueil reste ouvert ? On ne lui a rien
appris, au séminaire, sur la douleur des vivants, au moment de la mort. Il pense à la Sainte
Face du Christ. Et il lance le goupillon sur les paupières un peu bovines, pas vraiment closes,
sur les joues de clown, avec ses deux ronds vermillon. Dieu acceptera-t-il ce carrousel dans
son royaume ?
Les enfants de chœur agitent l’encensoir. Au premier rang, soudain, des sanglots.
— C’est Vincente, la sœur de la morte, souffle un enfant de chœur.
Edmond chante de plus en plus fort. Il ne veut pas entendre la douleur dans la maison de
Dieu. Ses yeux cherchent la fillette. Il ne connaît personne dans le village. Si ! Eugènie et
Marthe, les deux bigotes. Elles fleurissent l’église deux fois par semaine, bavardent tout le
temps en changeant l’eau des vases, avec la voix monocorde des prières. Il devine qu’elles ne
prient pas. Ni les évangiles ni les prières ne parlent des oreillons du dernier petit-fils de Marthe,
ou de la jalousie de la femme du maire. De temps en temps, il tend l’oreille. Non par curiosité.
Par amour des autres. Il ne connaît personne. Il n’est là que depuis une saison. Et la première
fois que son église se remplit, c’est pour la mort d’une enfant de trois ans. Il ne connaît pas
cette famille, les Calvel. Il ne saura pas comment leur parler tout à l’heure. Il continue à
asperger. La petite va avoir froid sous toute cette eau, même bénite. Il se demande si, sous le
châle de soie blanche, on a croisé ses doigts et noué autour un chapelet. Il découvre le
rameau d’olivier sur les pieds, une poupée de chiffon contre une oreille.
Vite, vite, que tout soit fini, la cérémonie et la douleur. Que la terre fraîche que l’on va
bientôt jeter sur le cercueil, fermé il l’espère, soit séchée et resséchée. Vite, que les salades
sauvages installent leurs racines entre les bouquets de fleurs.
L’enfant de chœur fait tinter sa clochette. Le menuisier s’approche. Il a des clous et un
marteau à la main. On dirait la crucifixion.
François Calvel prend sa fille aînée dans ses bras. Il sort de l’église à grands pas. Le bruit
de ses galoches entre dans les oreilles avec scandale et compassion.
Les deux enfants de chœur ôtent leur aube, remontent leurs chaussettes sur leurs galoches,
et frottent leurs mains pour les réchauffer. Ils crient vers la sacristie :
— On vous attend, si vous voulez, Monsieur le Curé.
Ravis de continuer encore un peu leur partie de billes.

{1}Les Calvel habitent une maison à un étage, au bout d’un raidillon. C’est un ramonétage .
Le curé lève la tête. Dans les montagnes, on regarde d’abord le toit avant d’entrer chez
quelqu’un. Il découvre trois nids d’hirondelles sous les tuiles. Devant la porte, dans les
centimètres de terre arrachés à la caillasse, des pots de géraniums aux feuilles encore jaunies
de l’hiver sont alignés près d’une lavande glorieuse. Une maison pour le bonheur, pense
Edmond. Une maison pour des rires, des piaillements.
— Venez donc vous réchauffer, le vent est tombé, il risque de geler cette nuit.
L’homme qui lui tend un verre de vin tient dans ses bras une fillette :
— Vincente. La sœur aînée de Lise. Vincente mon amour. Ma fiancée de cinq ans.
Il l’embrasse au ventre. Avec le même bruit de salive que font les chiens quand on leur
donne la pâtée. Elle rit.
— Je suis Justin, frère cadet du père.
Ses lèvres, en douceur charnelle il y a un instant, durcissent. Sous les cheveux blonds, le
visage se fige. La voix menace :
— Pas d’évangile ici, hein, curé ?
— Compris, répond Edmond sans réfléchir.
Il aurait bien aimé avoir des frères. Il en a eu. De passage. Sa grand-mère les gardait, le
temps d’un placement à l’assistance, d’une fugue, d’une épidémie. Il ne se rappelle ni les
visages ni les prénoms. Sauf une petite fille, rousse comme un abricot, les joues rouges. Une
petite fille qui ressemblait à Lise. Ou alors, c’est la mémoire qui combine.
— Mettez-vous là, curé.
Edmond s’assied sur un sac de toile étendu près de la cheminée. Dans l’ombre, une voix
brisée :
— C’était à moi de partir. Pourquoi le Bon Dieu il m’a pas appelée ?
Personne ne lui répond. La voix répète en litanie :
— C’était à moi.
À la fin, Justin crie :
— Allez, Mamé ! C’est pas nous qui décidons !
Puis :
— Vous savez ce que je pense, curé ? Sur la croix, le pauvre bougre, il aurait dû dire : «
père, je vous pardonne, car vous ne savez pas ce que vous faites ! » On aurait pu
comprendre.
Edmond avale deux gorgées. Ça lui évite de répondre. Comment pourrait-il les convaincre
de la bonté divine ? Au jugement dernier, nous nous retrouverons tous, les vivants et lesmorts. Ainsi parlait le père supérieur au séminaire. Oui, mais en attendant, quoi faire et quoi
dire ? Depuis le Vendredi saint de l’an 33, un seul est sorti du sépulcre.

Peu à peu, la maison se vide. Justin enroule Vincente dans le sac de toile.
— Viens, ma plus belle. Nous allons raccompagner le curé. Et je te raconterai comment
chaque étoile est un navire.
Il est pêcheur au port.
— Mon frère François, la terre, moi, la mer. À nous deux, curé, on est les maîtres de la
planète. Faudra venir me voir lancer l’épervier.
La nuit plate, sans vent, sème déjà sa gelée. Devant la porte du presbytère :
— Prenez ça, curé.
Il sort de sa grande poche une bouteille de Grenache.
— C’est pas vous l’assassin. Vous êtes comme nous, un brave travailleur, avec un patron
sans cœur.
Edmond remercie, entre chez lui. À tâtons, il range la bouteille de Grenache dans le buffet.
Ce Justin a dit vrai. Je ne suis qu’un pauvre travailleur. Il se rappelle ses deux visites à
l’évêché, les tapis, les dorures, les chaussures fourrées, les bijoux et les bajoues de
Monseigneur. À l’évêché, il y a des poêles, des cheminées longues comme des murs avec des
bûches-troncs d’arbre et des flammes… oui, des flammes d’enfer !
Edmond Marcou, nouveau curé de Souleilhac, s’étonne d’avoir froid dans cette terre de
soleil. Il va garder sa soutane pour dormir. Malgré tout, remercier le Seigneur. Il lui semble que
la mort, aujourd’hui, lui a donné son premier ami dans le village.

*

À Paris, rue de Tournon, Charlotte Malric, épouse Dupont, tire sur le cordon de la sonnette.
La femme de chambre entre. Affalée dans son fauteuil crapaud tendu de ratine bronze,
Charlotte tend ses pieds. À genoux, la femme de chambre ôte les bottines de crocodile. Ou de
lézard. Ou d’antilope.
— Ah ! soupire Charlotte, vous avez bien de la chance, vous !
Elle pense à ses pieds. La femme de chambre reste en sandales toute la semaine, ne se
chausse que le dimanche après-midi, pour sa sortie hebdomadaire.
— Eulalie, je parie que vous ne savez pas combien il y a de marches à leur Tour Eiffel.
— Elle est pas à tout le monde, la tour ?
— Si, bien sûr ! Je dis « leur » comme ça ! On y attend les visiteurs par millions. Alors,
combien de marches ? Un chiffre. Pour voir.
Charlotte a toujours envie de s’amuser. Après tout, elle n’est encore qu’une enfant, malgré
son mariage, sa montée à la capitale.
— Un chiffre, Madame ?
— Entre un et mille. Allez.
— Cinquante, dit Eulalie.
C’est le montant de ses gages.
— Cinquante !
Charlotte rit. La main d’Eulalie tremble un peu en délaçant les bottines.
— Eulalie, je ne voulais pas vous peiner. Moi-même je ne sais pas combien il y en a. Et ça
ne m’intéresse pas.
Elle n’est à Paris que pour Antoine. Il a grimpé trop vite à la Tour. Et sans l’avertir. Il a suivi
une demi-douzaine d’hommes qui lui ressemblaient comme des frères, même costume
sombre, faux col, chapeau. Des « huiles », aurait dit sa mère. Des « huiles » qui ne l’ont ni
vue, ni saluée.

Eulalie retient un bâillement.
— Madame n’a besoin de rien ?
Charlotte admire l’accent-bouche-pointue de sa domestique. « J’y arriverai, se dit-elle, pour
Antoine ». Pour lui, elle a laissé le Midi, ses parents qui rêvaient de la garder encore. Sa mère
a pleuré quand elle l’a vue dans le train pour Paris. Elle pleurait avant. Elle doit pleurer après.
Elle a tout fait jurer à Antoine, de protéger son oisillon, de lui acheter bijoux et fourrures. De ne
jamais manquer de lui offrir des fleurs. Elle courait le long du quai. Antoine, son bras autour
des épaules de Charlotte, riait. Soudain, il a remonté la vitre du compartiment. Il a pris le
visage de Charlotte entre ses deux mains : « faudra essayer de gazouiller moins fort, de
devenir parisienne ».

Charlotte s’étonne. Son époux lui demande de savoir en même temps parler pour ne rien
dire dans les conversations, « pourquoi parler alors ? » et lui conseille de moins gazouiller. Il
lui demande de serrer ses genoux, mais de montrer les chevilles qu’elle a si fines. « Tout est
dans l’attitude, Charlotte ». Dans l’attitude. L’a-t-elle assez entendu au pensionnat. L’attitude.
Tête haute, yeux baissés, main tendue, gantée, dégantée, c’est selon, doigts souples, poignetsfermes, paupières baissées, regard direct, mais sans outrance, genou gauche plié pour saluer,
buste discret, dos droit, sourire, ne pas montrer ses dents… Antoine ajoute : « le chic parisien.
Tu dois avoir le chic parisien ». Il y a va de sa carrière, de ses ambitions. C’est quoi, le chic
parisien ? À Carcassonne, la boutique de la modiste s’appelle ainsi. N’y entrent que les
épouses des notables, les filles et la veuve du notaire. Les « huiles ». Et les dames des
domaines viticoles.
Charlotte retient la femme de chambre par le ruban blanc de son tablier.
— Vous êtes de quel quartier, Eulalie ?
— Du quartier des forgerons.
— C’est loin d’ici ?
— À Quimper.
— Vous n’êtes pas parisienne, Eulalie ?
— Pas du tout, Madame.
Eulalie caresse d’une main rêveuse les plumes d’autruche avant de les ranger dans le
carton à chapeaux. Elle se demande s’il faut d’abord tuer ces pauvres bêtes, avant de les
plumer, comme les poules, ou si elles peuvent rester vivantes, comme les moutons après la
tonte.
— Madame n’a plus besoin de moi ?
Charlotte, déçue que sa femme de chambre soit provinciale, boude un peu. Puis elle dit que
non, elle n’a besoin de rien. Que de Monsieur.

Antoine s’est servi un verre d’armagnac. Il savoure, yeux mi-clos, son plaisir et son
triomphe. Il est de ceux, pas plus de vingt, qui ont atteint la dernière plateforme. 276 mètres !
Quelle ascension ! Oui, Papa, quelle ascension ! Je lui écrirai demain. Tes sacrifices n’auront
pas été vains. Le fils unique du marchand de chaussures de Limoux, bon petit, excellent élève,
que les Frères des Écoles Chrétiennes ont décidé d’élever socialement, se trouvait aujourd’hui
à quelques pas de Monsieur Eiffel lorsque celui-ci a hissé le drapeau tricolore. Oui, Papa, j’ai
crié « Vive la France ! » avec Monsieur Eiffel.

Il a retrouvé Charlotte en bas de la Tour. Son manchon était noirci de terre. Elle avait cueilli,
entre les pieds des curieux, quelques touffes d’herbe. Elle assurait que c’était de la mauve !
Elle voulait en faire une infusion. « Charlotte, tu n’as rien à faire dans les cuisines, tu as des
domestiques ». À Carcassonne aussi, il y a des domestiques dans la maison Malric. Charlotte
est leur reine. Leur petite demoiselle et leur reine. Quand elle entre dans les cuisines,
Honorine qui sent toujours la confiture l’embrasse, gloutonne. Et Jeanne, et Victor. On la fait
asseoir, on tartine la dernière marmelade de figues gouttes d’or. Elle a participé à la cueillette.
On lui permet de goûter au fricot du soir, de lécher la cuillère de miel.

Antoine regarde la nuit, côté ciel. Sa mère est partie trop vite pour connaître ce bonheur, sa
mère qui se saignait aux quatre veines pour qu’il ressemble à tous ces enfants fortunés. « Je
voudrais croire que tu me voies de là-haut, Maman. Hélas, leurs prêches écoutés avec
patience n’ont rien gravé dans mon cœur. Encore moins dans ma raison. Dommage, Maman,
dommage. Mais vive Paris ! »

Assise au bord du lit, genoux écartés, chevilles cachées par les chaussons, buste
innocemment arrogant sous la soie, dos avachi, cou ployé, mains débaguées, inertes,
Charlotte attend son époux et débite sa prière en baillant : « Jésus Marie Joseph, donnez-moi
aujourd’hui le chic parisien, maintenant et jusqu’à l’heure de ma mort, amen. »I I
Ses morts, il ne les compte plus, le curé Edmond. Chaque fois, dans la travée principale, au
cercueil de chêne ou de pin, se superpose la petite boîte où Lise, yeux entrouverts, surveillait
sa première oraison funèbre. Chaque fois, il cherche le père, parmi les fidèles. Il ne l’a jamais
revu. Ni Justin.
Hier, Madeleine l’attendait près du confessionnal. Les yeux pleins de larmes, elle lui a dit
qu’elle portait un autre enfant.
Edmond arrive de Lourdes. Il a prié à genoux devant la grotte, mains crispées par le froid. Il
avait oublié comme les montagnes sont inhospitalières. Entre deux ave, il a demandé à Dieu si
la papauté n’a pas commis une erreur en célébrant la fête de Notre-Dame un onze février. À
Rome, ils ne doivent pas connaître les rigueurs de l’hiver pyrénéen. La neige sera là, le gave
gelé, les cols fermés. « Attendez le printemps, Seigneur. La montagne est tellement belle en
mai ! » Enfant, Edmond imaginait ainsi le Paradis, gazouillis de sources et d’oiseaux, une vie
souterraine et aérienne, amicale, des fleurs en vrac, orchis vanillés, rhododendrons
ferrugineux, œillets, mille parfums, mille couleurs. Depuis qu’il a découvert les Corbières,
depuis qu’il baigne dès janvier dans l’ouate mauve et miellée des amandiers fleuris, depuis
que l’or des genêts et les pins avec leur rauque odeur de soleil l’étourdissent en juin, il est
convaincu que le Paradis n’est pas dans le glacis de l’hiver montagnard. Mais ici. Même si le
vent, maître absolu, soumet hommes, animaux et plantes, à ses désirs.
Et si le vent, c’était Dieu ?

Il est revenu de Lourdes avec des engelures aux oreilles. Heureusement, maintenant, sa
grand-mère est avec lui dans la plaine. Elle préparera les feuilles de lys macérées dans
l’alcool. Et elles seront d’autant plus bienfaisantes, ces feuilles, qu’il les arrache, entre deux
génuflexions, aux bouquets posés devant l’autel.
Il n’a pas ramené que des engelures de Lourdes, mais des litres d’eau bénite, et quelques
ceintures miraculeuses.
...

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