La Mécanique des profondeurs

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Le clapotis de l’eau me réveille.Cette nuit encore, j’ai rêvé de mon père : j’étais une de ses victimes — consentante, comme d’habitude. Ma couche tangue presque à verser alors que j’étire ma carcasse trop souple. Une légère odeur d’algues et de vase assaille mes narines, irrite mes ouïes. Sans même avoir besoin d’ouvrir les yeux, je sais que j’ai trop dormi, que la marée haute remonte peu à peu mon hamac de kevlar vers la cuisine. Je fais craquer ma nuque dans l’obscurité. Des larmes brisent les fleurs de sel qui collaient mes paupières. Ma langue sépare mes lèvres, glisse sur mes dents tranchantes. Je me sens desséchée, jusqu’à la douleur. J’ai dormi trop longtemps, d’un sommeil presque chtonien qui ne me réussit guère. Je déséquilibre mon hamac au point de me livrer aux flots, doucement, sans éclaboussures. Les vaguelettes me caressent, me réhydratent. Après quelques mouvements de nage, je saisis les premiers barreaux de l’échelle — particulièrement glissants à cause des algues. Je progresse péniblement jusqu’à la cuisine. M’man dort toujours ; le sas de sa chambre close nous sépare. Hier au soir, elle écoutait encore la télé quand je suis descendue me coucher.
Publié le : jeudi 28 juillet 2011
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EAN13 : 9782843443695
Nombre de pages : 36
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La Mécanique des profondeurs Thomas Day
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Thomas Day – La Mécanique des profondeurs
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Thomas Day – La Mécanique des profondeurs
Ce texte est extrait du recueilSympathies for the devil - Redux. Parution : juillet 2011 Version : 1.0 — 27/07/2011 © 2004, Le Bélial’, pour la première édition © 2011, Le Bélial’, pour la présente édition
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Thomas Day – La Mécanique des profondeurs
Le clapotis de l’eau me réveille. Cette nuit encore, j’ai rêvé de mon père : j’étais une de ses victimes — consentante, comme d’habitude. Ma couche tangue presque à verser alors que j’étire ma carcasse trop souple. Une légère odeur d’algues et de vase assaille mes narines, irrite mes ouïes. Sans même avoir besoin d’ouvrir les yeux, je sais que j’ai trop dormi, que la marée haute remonte peu à peu mon hamac de kevlar vers la cuisine. Je fais craquer ma nuque dans l’obscurité. Des larmes brisent les fleurs de sel qui collaient mes paupières. Ma langue sépare mes lèvres, glisse sur mes dents tranchantes. Je me sens desséchée, jusqu’à la douleur. J’ai dormi trop longtemps, d’un sommeil presque chtonien qui ne me réussit guère. Je déséquilibre mon hamac au point de me livrer aux flots, doucement, sans éclaboussures. Les vaguelettes me caressent, me réhydratent. Après quelques mouvements de nage, je saisis les premiers barreaux de l’échelle — particulièrement glissants à cause des algues. Je progresse péniblement jusqu’à la cuisine. M’man dort toujours ; le sas de sa chambre close nous sépare. Hier au soir, elle écoutait encore la télé quand je suis descendue me coucher. Ma présence dans la cuisine déclenche la domotique. Une douce lumière jaillit des bouquets de fibre optique qui parasitent les murs. Au fond de la pièce, une phrase clignote sur mon portable :Le cynisme est la plus élégante des formes d’agression.Quelques mots que je connais par cœur, qui me lient à mon coéquipier. Je libère le message de Piør d’une simple caresse sur l’écran. Pendant que ma bécane télécharge l’ordre de mission de la journée — un rendez-vous, au sec, à 9 h 00, sur Kinkerstraat dans Oud West — , j’attrape des Demoiselles du Mékong dans l’aquarium, prépare une poêle. L’épuisette jette les animaux agités dans le beurre brûlant. Le crépitement des pattes et des antennes de ces gigantesques crevettes à l’agonie s’accompagne d’une bonne odeur de beurre chaud, de poivre et de marée. Pendant que mon petit-déjeuner empuantit la cuisine dénuée de hotte, je fusionne l’ordre de mission sur ma carte perso d’Amsterdam. Le quartier Oud West est tenu par la mafia russe de Saint-Pétersbourg. J’ai beau ne pas être peureuse, cette information n’est pas du genre à me rassurer. Décidément, Piør aime le risque ; c’est sans doute pour ça que je supporte de faire équipe avec lui.
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Assise en tailleur dans le jacuzzi, devant mon plateau de petit-déjeuner qui flotte doucettement, les crevettes me résistent, leur jus brun englue mes doigts chaque fois que je les décapite avant la décortication. Inutile de se voiler la face : ce jus, c’est de la merde. Mais bon, la merde de crevette, c’est pas ça qui va me couper l’appétit. Les derniers fantômes du sommeil finissent de peser sur mes gestes. Propre, sereine, j’entre dans la chambre de ma mère sans faire de bruit. Elle dort sur le ventre, dans un grand lit très haut. Quelle étrange façon de dormir, je ne pourrais jamais trouver le repos aussi loin de l’eau et de ses mouvements. Je lui souffle un baiser dans le cou et retourne à la cuisine. Là, je prends mon bardas, vérifie chaque pièce de mon équipement. Je pose mes écouteurs contre mes ouïes — en ce moment, je n’écoute que du Sakamoto :Beauty. J’enfile ma combinaison, mets mes lunettes. Et voilà venu le moment tant attendu : j’offre mon corps à la mécanique des profondeurs, je me laisse glisser doucement dans l’eau souillée des Bulles. Il me faudra une demi-heure, peut-être un peu plus, pour rejoindre mon coéquipier. Une demi-heure à sillonner pour la millionième fois la ville engloutie. À vrai dire, je n’ai jamais compté le nombre de jours emprisonnés dans trente-quatre années. Je connais les Bulles depuis que je suis toute petite, depuis mon premier plongeon— j’avais quelques jours à peine et je n’étais qu’une petite boule de sang accrochée à la matrice de ma mère, dénuée de toute conscience mais déjà bercée par le flux et le reflux. Ici, à Amsterdam, on surnomme bulle toute partie d’un immeuble immergée qui — souvent — a été murée pour n’être accessible qu’aux plongeurs. Les Bulles s’enrichissent d’une faune endémique, de trafics zarbis, et de mutants que l’on ne trouve qu’iciJe suis l’une d’entre eux. Nous sommes peu. Nous avons tellement été chassés et massacrés que nous nous cachons derrière des uniformes, ou dans les recoins les plus secrets du quartier Oude Zidje.
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J’arrive la première. La lumière du jour brûle si violemment mes yeux que je polarise au maximum mes lunettes de plongée et me place dans l’ombre d’une porte barricadée avec des planches gravées d’injures, de bites géantes et de déclarations amoureuses. Piør me rejoint dans la minute suivante. Il accoste son hors-bord et jette sur le quai un immense sac à dos. Sa grande carcasse semble bien décidée à casser du truand. Nous nous saluons d’un petit geste. Les mots semblent inutiles. Je m’engouffre derrière lui dans l’immeuble qui nous intéresse. Notre présence, seule, est une déclaration de guerre. Mais Piør apprécie particulièrement ce genre de défis. Je n’aime pas marcher, mes jambes et mes pieds ne sont guère adaptés à la marche. Sans quitter sa carte des yeux, Piør me promène de couloirs en escaliers jusqu’à une porte qu’il défonce d’un grand coup de pied. « Il n’y a aucun accès sûr, il faut s’en faire un. » Je comprends ce qu’il veut dire par là. Il a raison. En plein quartier de la mafia de Saint-Pétersbourg, tous les accès sous-marins sont probablement gardés, piégés avec des explosifs. Il faut savoir qu’une toute petite charge sous-marine a des effets dévastateurs sur le corps humain, notamment la destruction des organes internes, de la vessie en particulier — une mort lente et douloureuse. Je n’ai pas du tout envie que des chirurgiens incompétents — forcément — m’ouvrent le bide pour y nettoyer la pisse répandue. Je regarde Piør arracher et rouler la moquette détrempée dans un coin de la pièce. Il ouvre son sac et étale son matériel. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi organisé. Il saisit un grand crochet d’acier qu’il visse dans le parquet. Je sais que l’eau se trouve à dix ou vingt centimètres sous nos déambulations. Je l’entends vivre. Ses parfums envahissent mes narines. Piør ne me regarde pas. Il se concentre sur sa tâche. Il accroche une longue chaîne au crochet, qu’il solidarise à de la tuyauterie avant d’utiliser un tendeur. J’observe le tressaillement de ses épaules à chacun de ses va-et-vient. Quand la chaîne dessine un trait à peine infléchi, il récupère la tronçonneuse qu’il a déballée avec le reste de son matos. Il lance le moteur deux-temps qui tousse, hurle et crache sa fumée plus bleue que celle de ses cigarettes. Il me sourit avant d’attaquer le plancher pourri, imbibé d’eau. Les copeaux et l’eau giclent, la chaîne entame le sol comme s’il s’agissait de carton humide. Le bruit — les hurlements de la tronçonneuse — couvre ma musique. Une fois que Piør a fini de
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découper un accès de deux mètres de côté, je l’aide à tirer cette pièce de puzzle dans un coin où elle ne gênera pas. Maintenant que l’eau est visible, mon coéquipier me réserve bon nombre de ses regards. Il me sourit souvent. Ses dents sont jaunes, me semblent disproportionnées. Je n’arrive pas à me détendre. Dans notre métier, la tension continue peut aider à vivre plus longtemps. Il range la tronçonneuse, assure la bonne prise de la corde qui nous permettra de remonter si nous revenons à marée basse. L’odeur d’essence hante encore la pièce. Il se déshabille sans pudeur, sans se tourner. Est-ce sa façon de me dire qu’il considère qu’une femme peut être une coéquipière aussi performante qu’un homme ? À moins qu’il essaie de me montrer les proportions et le bon état général dela marchandise? D’une manière ou d’une autre, il a tout faux. Pour moi la pudeur, même entre amants, est une forme de politesse. Après avoir uriné dans un coin de la pièce — comme je l’envie, il faudra que j’attende d’être dans l’eau — il achève d’enfiler sa combinaison noire, visiblement déçu par le manque de retombées de son impudeur. Je plonge dans ses yeux. Il enduit l’intérieur de son masque de salive pour éviter la buée. Je préfère des lunettes à verres polarisables au masque pare-balles. Il me sourit. « Tu n’as pas peur de te noyer, Ozzie ? D’être à court d’air et de paniquer ? » Je me prénomme Nausicaä, mais dans le job tout le monde m’appelle Ozzie. « Tu n’as jamais peur de te noyer ? » Il insistel’idiot. S’il n’avait pas posé la question une seconde fois, j’aurais consenti à coucher avec lui, malgré la taille rebutante de son sexe. Pourquoi les hommes détestent-ils autant être surpassés, et donc humiliés, par les femmes ? Et pourquoi les femmes doivent-elles tant aimer être humiliées par les hommes ? Même quand ils se taisent, il arrive toujours un moment où je les entends me dire « t’aimes ça, sale pute ». Peu le disent, évidemment, mais tous le pensent, font de cette pensée une boule au niveau des abdominaux. Ça transpire dans leurs coups de reins toujours plus violents, ils se vengent d’autres filles qui les ont déçus. Je sens ce mépris jusque dans leurs doigts qui crochent mes flancs. Le pire c’est que, dans le feu de l’action, je préfère qu’on me traite de pute plutôt que l’on m’entrave les poignets avec des menottes, un bas ou une culotte à dentelles. Ou pire que l’on m’attrape par les cheveux. Je veux bien être une pute, pas une bête soumise. Il ne faut pas tout mélanger.
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L’eau s’épaissit de reflets verdâtres. Elle m’attend et je l’attends avec une impatience unanime. Des tests récents ont montré que la puissance musculaire des jambes et la souplesse de la colonne vertébrale de mes semblables nous garantissent une vitesse dans l’eau deux, voire trois fois supérieure aux autres hommes, une vitesse proche de celle des marsouins. On me dit mutante, inférieure aux gens normaux, je ne me sens pas inférieure, je me considère ni comme monstrueuse, ni commevraimentJe me sens vivante et voilà la seule impression qui différente. compte. Il y a bien longtemps que j’ai pris l’habitude de me protéger des autres. Parfois, le prix de cette méfiance est dur à payer… Je connais bien mieux que Piør, qui n’est pourtant pas un mauvais plongeur, ce que ma mère surnomme la mécanique des profondeurs. Car, entre la femme-poisson que je suis devenue et la petite boule de sang que j’étais, trente-quatre années m’ont formée, dessinée, rendue réceptive aux bruits sous-marins, au goût des eaux plus ou moins souillées, aux rythmes des marées. Et j’ai mon secret, un secret qui me pousse, me motive ; car si nul ne peut nier que les Bulles possèdent leur faune, leurs trafics, leurs mutants, elles s’enorgueillissent aussi de leur tueur en série. On dit qu’il est toujours là, qu’il hante toujours l’Amsterdam englouti, à la recherche de victimes. On dit qu’il vit dans l’ancien quartier des musées où nul ne plonge, car il y grouille de véritables troupeaux de grands blancs. Et peut-être un kraken. J’avais treize ans et il m’a fallu observer le corps brisé d’un homme pour croire en l’existence de ces créatures. Je n’oublierai jamais la trace de ventouse qui encombrait toute la poitrine de cette victime. Trente-cinq centimètres de diamètre. Seul un kraken de plusieurs tonnes peut avoir de telles ventouses. Et personne n’a pêché, tué, remonté, un spécimen d’une telle taille. Ma mère m’a dit — j’avais sept ans — que mon père a pour but secret de créer l’Hidoyeki. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je n’ai trouvé aucune entrée à ce nom sur le métaréseau. Mais de toute façon, ça a un rapport avec sa façon de tuer. Je veux le retrouver bien que sa piste ne soit plus très fraîche. Il n’a pas fait de victime depuis quatre ans. Du moins n’a-t-on pas retrouvé de corps durant cette période. Contrairement aux autres tueurs en série, il ne veut pas être attrapé, considéré. Il ne veut pas faire parler de lui dans les médias. Je crois que ce qu’il accomplit, meurtre après meurtre, est le fruit d’une démarche logique. Et que c’est à moi de percer ce secret. Mon père attend, quelque part, la lune des arbres qui marchent. C’est la seconde chose que ma mère m’ait dite sur lui — j’avais onze ans.
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Mon père tatoue le corps de ses victimes, toujours féminines, avec un tétanique puissant, de couleur bleue, constitué de plus de deux cents molécules différentes — toutes complexes, instables et quasi impossibles à synthétiser. Chaque crime se calque sur le cycle menstruel de la victime et personne ne sait pourquoi. Comme personne ne sait à quoi correspond « la lune des arbres qui marchent ». Mais tous savent que les poisons que mon père injecte sous la peau de ses victimes garantissent une lente, une très lente agonie. Aucune femme n’a jusqu’ici tenu vingt-huit jours, un cycle complet. Un journaliste a supposé qu’il s’agissait d’une forme de torture asiatique négligée par les historiens et qu’il faudrait peut-être faire des recherches dans cette direction. Je cherche. Je consulte le métaréseau régulièrement. Chaque année, je parcours des millions de lignes de données. Sans résultat.
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