La Médaille bénite, par Marie Guerrier de Haupt,...

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Barbou frères (Limoges). 1873. In-8° , 47 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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LA
MÉDAILLE BÉNITE
PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS.
LA
MÉDAILLE BÉNITE
PAR
MARIE GUERRIER DE HAUPT
LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
LIMOGES
BARBOU FRÈRES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES.
I
GOODMAN L'AUBERGISTE.
Il y a quelque cinquante ans, on voyait, à peu de dis-
tance de Douvres, une modeste auberge, tenue par un vieux
Français, dont le nom véritable était Jacques, mais qui était
plus connu sous le sobriquet de Goodman (bon homme),
qu'il méritait d'ailleurs à tous égards.
Etabli dans le pays depuis une quinzaine d'années en-
viron, le vieux Goodman s'était toujours montré si réservé
au sujet de sa vie passée, que ses voisins en étaient ré-
— 6 —
duits à faire sur son compte les conjectures les moins vrai-
semblables.
A son arrivée dans la contrée , il avait d'abord été
accepté comme domestique par lord Viévil, qui possédait,
non loin dé Londres, une élégante habitation de campa-
gne. Lady Viévil, Française de naissance, s'était, disait-
on, intéressée aux malheurs d'un compatriote , et, après
avoir longuement questionné le vieillard, l'avait, d'ac-
cord avec son mari, installé dans la petite auberge,
dont le modique revenu suffisait pour lui assurer le pain
quotidien.
Le bonhomme avait-il laissé dans son pays une famille,
des enfants ? C'est ce que nul, sauf lord et lady Viévil qui
avaient reçu ses confidences, n'aurait pu dire d'une manière
certaine.
Charitable et bienveillant, il saisissait avec empressement
toutes les occasions qui se présentaient de rendre service à
ses semblables. Il affectionnait surtout les enfants ; mais
si quelque voisin malavisé se prenait à lui dire : « C'est
vraiment dommage, père Goodman , que vous n'ayez pas
des petits enfants à vous pour les gâter à votre aise, » le
bonhomme pâlissait; sa physionomie devenait soucieuse, et
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du ton le plus brusque il faisait une réponse dans le genre
de celle-ci :
— Les enfants sont tous ingrats ! Heureux qui n'en a
jamais eu !
Ou de celle-ci :
— Bah ! les enfants ! c'est gentil quand c'est petit ! mais
quand ils sont grands, quand à leur tour ils ont un ménage,
une famille, ils oublient les vieux parents et ne s'en sou-
cient pas plus que des feuilles sèches qui jonchent la terre
en automne.
D'où les gens avisés avaient conclu que le pauvre Good-
man avait eu des enfants qui s'étaient mal conduits envers
lui, et dont l'ingratitude avait fait au coeur du brave homme
une de ces blessures que le temps lui-même, ce grand gué-
risseur, est impuissant à cicatriser.
D'autres fois, quand des compères de Goodman, confiants
dans la sagesse de l'aubergiste, venaient, en vidant une
pinte d'ale avec lui, le prier de les conseiller au sujet de
l'établissement de leurs enfants, on le voyait, lui toujours
si doux et si calme, s'emporter en leur répondant :
— Vous voulez marier votre fille ? Eh bien, dans quel-
ques années, celui que vous aurez choisi pour gendre vous
chassera de la maison que vous lui aurez donnée ; votre en
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fant ne vous témoignera plus que dé l'indifférence. Pour ne
pas la voir se tourner aussi contre vous, il vous faudra la
quitter, à moins que vous ne préfériez attendre le moment
où imitant l'ingratitude de son mari, elle vous forcera de
la trouver aussi indigne que lui de votre affection !
Ces paroles, et la tristesse habituelle du vieux Jacques,
semblaient devoir faire supposer que cette pénible histoire
était la sienne, et que le malheureux vieillard, si bon, si
affectueux, ne vivait dans l'isolement où on le voyait que
par suite de l'ingratitude de son gendre, et sans doute de
sa fille.
Lord Viévil, qui, lui, savait fort bien à quoi s'en tenir,
avait gardé sur les confidences de Jacques le secret le plus
absolu. Seulement, en toute occasion, il lui témoignait une
estime et une sympathie que, vu la différence de rang et
d'éducation qui existait entre eux, on devait attribuer à la
compassion inspirée au gentilhomme par les épreuves que le
vieux Français avait eu à supporter.
Entre autres preuves d'intérêt données par lord et lady
Viévil à l'aubergiste, on doit citer celle-ci, que jamais ils
ne venaient à leur terre ou ne la quittaient sans s'arrêter
pendant plusieurs heures chez le père Goodman. Celui-ci,
dans ces occasions mémorables, mettait, comme on dit vul-
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gairement, « les petits plats dans les grands, » afin de
mieux traiter les nobles hôtes dont la présence contribuait
merveilleusement à établir la renommée de sa petite au-
berge et à y attirer autant de chalands que pouvait le per-
mettre sa situation un peu isolée.
Par une de ces pluvieuses soirées d'automne qui souvent
sont plus glaciales qu'une franche gelée en plein hiver , le
vieux Goodman, n'attendant plus de visiteurs , ferma soi-
gneusement la porte de sa maison, et après avoir mis une
nouvelle provision de coke sur le feu qui menaçait de s'é-
teindre, s'installa commodément devant le foyer, écoutant
l'eau destinée à faire le thé et qui, placée dans une bouil-
loire devant le feu, commençait sa chanson monotone.
Suivant l'habitude de ceux qui, vivant seuls, n'ont point
à redouter les oreilles indiscrètes, le bonhomme se mit à cau-
ser à haute voix avec lui-même.
— Quel froid ! dit-il. Comment se fait-il que lord Viévil
reste à la campagne par un temps pareil ? Il y a plus de
huit jours qu'il devrait être parti ! J'irai demain au châ-
teau pour savoir si la bonne dame n'est pas malade ou l'un
des enfants.
L'eau était bouillante; Jacques la versa dans une théière
qu'il mit à une petite distance du feu.
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— C'est par un temps pareil, soupira-t-il, qu'on apprécie
une bonne tasse de thé, prise en famille, servie par de chers
enfants qui entourent leur père des soins les plus tendres...
Moi aussi, j'ai une famille, où ma place devrait être marquée
au foyer !... Jadis ma petite Louise me prodiguait ses ca-
resses. .. j'étais un heureux père...
Ici de grosses larmes empêchèrent le vieillard de voir clair
à continuer les préparatifs de son repas du soir. Il les
essuya du revers de la main avec une sorte d'impatience et
continua :
— Qui sait si elle-même est heureuse, maintenant, ma
pauvre Louise?... J'étais irrité contre elle quand je l'ai quit-
tée, je lui ai dit que jamais plus elle n'entendrait parler de
moi, et j'ai tenu parole. Mais la pensée d'avoir excité la
colère de son père a dû lui laisser au coeur un remords ;
car elle avait bon coeur... elle!...
Jacques se mit à marcher dans la salle comme pour
dominer l'émotion qui le gagnait, et reprit d'un ton qu'il
s'efforçait de rendre plus ferme :
— Bah ! qu'est-ce que je dis donc?... Elle était devenue
pour moi presque aussi dure que son mari!... Son fils même,
le petit Paul, quoiqu'il n'eût que deux ans, était déjà habitué
à manquer de respecta son grand-père !...
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Goodman s'arrêta, prêtant l'oreille à un léger bruit qu'il
avait cru entendre du côté de la porte d'entrée.
— Un voyageur! à cette heure? et par un si mauvais
temps? murmurat-il. Non, c'est impossible ! Je me suis
trompé ; c'est le bruit du vent dans les arbres.
Mais le bruit continuant, le vieillard prit le parti daller
ouvrir la porte.
Quelle fut sa surprise en trouvant, étendue sur le seuil,
une pauvre petite fille âgée de six ou sept ans tout au plus,
qui grelottait sous ses pauvres vêtements trempés par la
pluie, et avait à peine la force de faire entendre le faible
gémissement qui avait attiré l'attention du brave homme !
Emu de pitié, il la souleva doucement, car l'enfant
paraissait incapable de se soutenir, et l'apporta devant
le feu où, après avoir de nouveau fermé la porte pour
que la chaleur de la salle ne s'en allât pas , il s'occupa
de préparer à sa petite protégée une tasse de thé chaud
et sucré.
Bientôt l'enfant ranimée fut en état de faire honneur au
léger repas que Goodman lui servit. Elle put alors lui
apprendre comment elle se trouvait, si jeune et si faible,
errer ainsi dans la campagne à pareille heure et par ce
temps affreux.
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Comme elle parlait un assez mauvais anglais, son hôte,
avant tout, lui demanda de quel pays elle était. En appre-
nant qu'elle venait de Boulogne, il sentit croître l'intérêt que
déjà elle lui avait inspiré. Lui-même était de ce pays, c'était
là qu'il avait été élevé et qu'il aurait fini ses jours, si l'in-
gratitude de ceux qui lui devaient tout ne l'eût obligé de
s'expatrier.
La conversation continua donc en français.
L'enfant, encouragée par le vieux Jacques , lui raconta
qu'elle était récemment arrivée dans le pays avec sa mère
malade. Celle-ci, après avoir perdu successivement son
mari et un fils, plus âgé que la petite Jenny, seul enfant
qui lui restât, s'était vue réduite à la plus profonde misère,
et, n'ayant pu trouver aucun secours parmi ses compa-
triotes, avait dû se résigner à venir implorer la pitié des
étrangers.
— Mais, dit Jenny, ma pauvre mamam est tombée
malade ; depuis trois jours elle est couchée, et c'est moi
qui vais demander aux bonnes gens un peu de pain pour
nous deux.
— Comment s'appelle ta maman ? demanda Goodman
en préparant une seconde lasse de thé et en regardant
attentivement la petite fille, chez laquelle il s'imaginait
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trouver (comme d'ailleurs chez tous les enfants qu'il voyait)
quelques points de ressemblance avec la fille qu'au fond
du coeur il n'avait pas cessé d'aimer, malgré son in-
gratitude.
— Maman ? dit simplement la petite, mais elle s'appelle
maman !
— C'est évident ! fit le bonhomme, j'aurais dû m'en dou-
ter. Mais je suppose que tu sais au moins où tu demeures ?
Dis-le-moi bien vite, pour que je te reconduise à ta mère.
Elle doit être horriblement inquiète !
— Nous demeurons, répondit Jenny, dans la petite ca-
bane qui est toute seule au tournant de la route, à l'endroit
où il y a un poteau. Mais maman n'est pas inquiète; elle
s'est endormie, et c'est quand je l'ai vue si tranquille
que je suis sortie doucement pour demander un peu de
sucre et lui donner demain matin de l'eau sucrée à boire,
au lieu de cette mauvaise eau pure qui lui fait tant du mal.
— Mais si ta mère s'éveille et t'appelle?
— Maman ne m'appelle jamais avant le jour, fit encore
la petite avec un aplomb imperturbable. Elle a peur de me
réveiller. J'ai attendu pour sortir qu'elle fût endormie, car
si elle m'avait vue, elle ne me l'aurait pas permis par un si
mauvais temps.
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— Tu as eu fort ! dit gravement le vieillard. Il ne faut
jamais désobéir à sa mère, même dans une bonne intention.
Pourtant, s'il en est ainsi, tu vas te reposer quelques heures
auprès du feu, et au point du jour j'irai moi-même te re-
conduire.
L'enfant parut confuse du reproche de Jacques, et encore
plus troublée à la pensée qu'il la reconduirait.
— J'aimerais mieux, balbutia-t-elle, m'en aller tout de
suite. Maman ne sera pas contente si vous venez avec
moi.
Mais le vieux Jacques revenait rarement sur une résolu-
tion prise. Il voulait d'ailleurs s'assurer que la petite ne
l'avait pas trompé. En conséquence, il disposa dans un coin
de la salle quelques coussins pour que l'enfant pût s'y re-
poser, prépara un petit paquet de pain et de sucre, destiné
à la pauvre femme malade, et se retira dans sa chambre,
après avoir promis à Jenny de la reconduire chez elle dès
qu'il ferait jour.
En effet, le lendemain, préoccupé de sa petite protégée,
il fut plus matinal qu'à l'ordinaire, et entra doucement dans
la salle pour avertir Jenny qu'il était temps de partir.
Il trouva la salle déserte et crut d'abord à une espièglerie
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de l'enfant, qui sans doute s'était cachée en l'entendant
venir. Mais un vent frais, qui pénétrait par la porte en-
tr'ouverte et de petits pas imprimés sur la terre humide ne
lui laissèrent bientôt plus aucun doute. La petite Jenny
s'était enfuie, et cela d'autant plus facilement que, la veille
au soir, il avait oublié de remettre les barres de fer qui
servaient à maintenir la porte à l'intérieur.
Le pain et le sucre avaient disparu.
Jacques hocha la tête d'un air triste et défiant et se mit
à ranger la salle.
Tout à coup il laissa échapper une exclamation de sur-
prise en trouvant par terre, auprès des coussins où la petite
avait reposé, un cordon de soie noir, pareil à ceux qui ser-
vent à suspendre des médailles au cou des enfants et qui,
usé par un long usage, s'était évidemment rompu sous le
poids des objets qu'il devait soutenir.
De médailles, il n'y en avait aucune.
Jacques porta vivement la main à son cou, et ne trou-
vant pas sans doute ce qu'il cherchait, se mit à fureter
dans tous les coins de la salle avec une persistance qui peu
à peu se changea en chagrin, lorsqu'il comprit l'inutilité de
ses recherches.
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Mais avec le chagrin , d'étranges soupçons s'élevèrent
sans doute dans son esprit, car, à plusieurs reprises le bon-
homme dit amèrement :
— Si jeune ! A qui se fier ? Bon Dieu ! à qui se fier ?
II
JENNY ET SA MÈRE
La petite Jenny avait bien compris que le vieux Goodman
tiendrait à l'accompagner. Aussi, craignant d'être grondée
si elle amenait un étranger, elle s'était hâtée de partir avant
le soir, et, tremblante de froid autant que de peur, était
arrivée chez sa mère sans que celle-ci se fût aperçue de
son absence.
Heureuse de pouvoir offrir à la pauvre malade une bois-
son plus salutaire que l'eau pure et glacée dont elle s'était
Médaille bénite.
2
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servie jusque-là pour apaiser sa soif, l'enfant prépara un
verre d'eau sucrée afin de le présenter à sa mère lorsque
celle-ci se réveillerait. Elle jouissait par avance de la sur-
prise qu'elle allait lui causer, lorsque, en ôtant le léger
manteau qui ne l'avait que bien imparfaitement protégée
contre le froid, Jenny en fit tomber un objet qui rendit un
son métallique. Elle le ramassa et laissa échapper une
exclamation de surprise, lorsque la voix de sa mère, qui
l'appelait, se fit entendre dans l'autre pièce, et Jenny ou-
bliant l'eau sucrée, s'élança en criant joyeusement :
— Je sais ce qui vous tourmente, petite mère ! Vous avez
perdu votre médaille bénite, n'est-ce pas! Mais ne vous cha-
grinez pas ; elle est retrouvée, la voilà !
Et Jenny, tenant encore à la main gauche le vase dont
elle s'était servie pour puiser de l'eau, élevait en l'air la main
droide qui tenait la médaille, tandis que ses pauvres petits
pieds nus, bleus et rouges de froid, s'agitaient joyeusement
en dansant sur le sol de la cabane.
— Ma médaille, dis-tu, enfant ? répondit la mère en por-
tant vivement la main à son cou. Mais je ne l'ai pas perdue ;
la voilà !
Et elle montra une petite médaille, toute semblable à
celle que lui présentait Jenny.
— 19 —
— Comment cela se fait-il? exclama la petite. Vois,
maman, je viens de trouver une seconde médaille pareille à
la tienne.
La malade, pourtant déjà bien pâle, le devint encore
davantage.
— Montre-moi cette médaille ! dit-elle d'une voix trem-
blante. Oui, c'est bien cela, voici les initiales qui sont gra-
vées aussi sur la mienne. Jenny, Jenny, tu ne me dis pas
tout ; il est venu quelqu'un ici pendant mon sommeil !
Réponds, enfant, mais réponds donc ! ne vois-tu pas que tu
me fais mourir ?
La pauvre petite, effrayée de l'agitation où elle voyait sa
mère, hésitait à lui avouer la vérité. Pourtant, pressée de
questions, elle fiait par raconter à peu près exactement sa
visite à Goodman et la précipitation avec laquelle elle s'é-
tait enfuie de peur qu'il ne s'obstinât à l'accompagner.
— Plus de doute! murmura la malheureuse femme; c'est
bien lui, et sa colère contre moi n'a pas diminué. Dès que
j'en aurai la force, je quitterai ce pays, je ne veux pas
m'exposer plus longtemps à être reconnue, et, qui sait ?
maudite peut être en présence de mon enfant !
— Alors, maman, dit la petite, il ne faut pas retourner

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