La Mission de la bourgeoisie, suivie d'études sur le gouvernement, le clergé, la noblesse et le prolétariat, par M. Justin Fèvre

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C. Douniol (Paris). 1864. In-12, XXIII-271 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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MISSION
DE LA
BOURGEOISIE.
OUVRAGES DU MEME AUTEUR :
Le Budget du Presbytère, ou considérations sur la con-
dution temporelle du Clergé catholique en France,
1 volume in-8° . . 1 fr. »
Du Gouvernement temporel de la Providence , dans ses
principes généraux et dans son application aux temps
présents, 2 volumes in-12.. 5 fr. »
Du Mystère de la souffrance, comme mystère de la vie,
expliqué par le Christianisme, 1 vol. in-12. 2 f. 50
De l'Education des Enfants à la maison paternelle,
1 vol. in-18 , . . . . 1 f. »
Histoire de Louze, 1 vol. in-12 1 f. »
Le Tabac, opuscule de propagande. . » f. 25
Vie intime et Travaux littéraires de Mgr Darboy , arche-
vêque de Paris, in-8°. . . . 1 fr. »
De la Restauration des études philosophiques, lettre à
M. Duruy , ministre de l'instruction publique ,
in-8° » f. 50
La Légitimité de la IVe Dynastie, suivie d'un Appendice
intitulé : Les Errennes de l'Impératrice..... » f. 50
SOUS PRESS :
LA FRANCE, L'ÉGLISE ET LA RÉVOLUTION,
Ouvrage faisant suite au MYSTÈRE DE LA SOUFFRANCE
et au GOUVERNEMENT TEMPOREL.
LA MISSION
DE LA
BOURGEOISIE
SUIVIE
D'ETUDES SUR LE GOUVERNEMENT
LE CLERGE
LA NOBLESSE ET LE PROLÉTARIAT.
PAR M. JUSTIN FEVRE.
PARIS,
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
Rue de Tournon , 29.
1864.
1863
INTRODUCTION.
Cet opuscule est un petit traité de morale
publique, une étude, non pas sur les prin-
cipes de gouvernement, pais sur l'application
qu'en doit faire chaque citoyen, suivant les
inspirations de la conscience, et les conseils
du patriotisme.
Le choix d'un tel sujet s'explique de lui-
même. Si un travail touchant aux règles de
la conduite privée , éveille l'attention de
l'homme sérieux, combien plus un travail
VI
touchant aux rapports de la vie publique, à
la paix, au progrès, à la gloire de la patrie.
Pour justifier le plan que nous avons suivi
dans ces études, nous déduirons quelques
considérations générales ; pour expliquer l'at-
tention que nous avons mise à définir la
Mission de la Bourgeoisie et à marquer la
ligne de ses devoirs, nous présenterons quel-
ques considérations particulières. Le lecteur
bienveillant pardonnera ces longs préam-
bules.
I.
Et d'abord, avant de parler des différentes
classes de la société contemporaine, il est
nécessaire.d'indiquer la filiation des idées et
le point de départ de la discussion. La voca-
tion de la quatrième Dynastie est récente; la
mission de la Noblesse et du Clergé est modi-
fiée depuis 89; la prépondérance sociale de la
Bourgeoisie s'est établie depuis la même épo-
que ; l'avenir du Prolétariat commence seule-
ment à se dessiner dans les complications du
présent. La théorie des obligations des diffé-
VII
rentes classes de citoyens est donc toute nou-
velle, et même on peut dire, sans blesser la
modestie, qu'elle n'a encore été présentée par
personne. Comme ces classes, par leurs rap-
ports intimes et constants, créent la vie pu-
blique de la société, et que plusieurs forment
l'élément supérieur et progressif de sa con-
stitution, c'est à la philosophie sociale que
nous devons emprunter nos principes. Toute-
fois, les données de la société n'étant pas
directement en cause, nous nous contente-
rons d'affirmer ces principes en forme d'a-
phorismes.
L'homme est un être social : il ne trouve
que dans la société le développement, parfait
de sa destinée.
L'ordre social repose sur deux principes :
l'autorité et la liberté. Les casuistes de la
révolution prétendent que ces deux principes
sont opposés et comme fatalement en guerre.
C'est là une erreur grave. L'autorité et la
liberté sont principes constitutionnels du
corps social, et s'il y a entr'eux opposition,
cette opposition est une condition d'équilibre,
un élément d'harmonie. Cependant il est
juste de reconnaître que la délicatesse de
leurs rapports, l'infirmité de l'intelligence.
VIII
humaine, la violence des passions, l'antago-
nisme des intérêts, rendent difficile leur con-
ciliation. C'est le but que se proposent d'at-
teindre la science politique et la sagesse, des
gouvernements. Parce qu'elles n'y réussissant
pas toujours, il y a dans le monde des forces
aveugles qui veulent emporter de haute lutte
la solution, du problème. Et la malheureuse
humanité,: jetée sur un vaisseau qu'agite la
tempête , règle moins sa marche sur l'inspec-
tion des astres salutaires qu'à la lumière de
la foudre.
Ce problème de conciliation entre la liberté
et le pouvoir se complique d'un autre pro-
blème, le problème de conciliation entre les
divers organes de la liberté. Dans la société,
sous la direction du pouvoir, il y a la foule
des sujets. Ces sujets se partagent nécessaire-
ment en différentes professions. Les uns va-
quent aux professions industrielles, les autres
aux fonctions libérales. Cette division du tra-
vail , indiquée par la nature des choses et par
l'instinct de l'homme, est d'ailleurs un moyen
de progrès. Plus les fqnctions se spécialisent,
plus l'intelligence et la main, appluquées à
un travail restreint, y font reluire d'habileté.
Mais cette division qui aide au progrès, ne le
IX
procure que par une solidarité intime entre
toutes les professions. Il n'en est aucune qui
n'ait besoin de toutes les autres, aucune qui
puisse s'isoler dans l'orgueil de sa prédomi-
nance. Le laboureur, le charron, le maré-
chal, le manuisier, le charpentier, le mar-
chand de bois relèvent l'un de l'autre. Le
plus haut fonctionnaire est forcé de deman-
der son pain au laboureur, son vêtement au
tailleur, sa chassure au cordonnier, sa toile
au tisserand. De là un problème qui s'ajoute
au premier, et dont il faut bien comprendre
les données et l'importance.
Les socialistes, qui sapent la société par sa
base, ont élevé là-dessus des thèses incroya-
bles. D'après leurs principes, si l'on peut
appeler pela des principes, sans nier absolu-
ment la diversité des aptitudes et des voca-
tions, ils proclament l'égalité de talent dans
tous les hommes , l'enseignement obligatoire
et polytechniqu*e, et ils en déduisent non-
seulement la mutualité des services, mais
l'équivalence des fonctions. En sorte, et cela
est écrit ; qu'un préfet serait rétribué comme
un ramoneur de cheminées, et que l'empe-
reur serait payé à journée, comme; un cas-
seur de pierres sur la route.
2*
X
Rien n'empêche de faire des voeux et même
des rêves pour que nous revenions à la sim-
plicité patriarcale. En attendant, et il y a lieu
de croire que l'attente sera longue, nous
nous eu tenons à la distinction des talents et
à la hiérarchie des services.
Le problème est donc celui-ci :
Étant donnée la société , avec la multitude
des citoyens , il y a parmi eux des fonctions
distinctes et solidaires ;
Ces fonctions se partagent, en deux grandes
classes , l'une qui pourvoit aux intérêts ma-
tériels , l'autre qui veille à la défense des
intérêts moraux ;
Entre ces classes, s'il y a réciprocité de
services, il y a aussi différence de valeur
dans les services ;
Dans tous les cas, sans même nous atta-
cher à ces principes, il y a, de fait, dans
toute société, des classes inférieures et des
classes supérieures, classes dont la distinc-
tion ne tient pas seulement à la différence; de
services, mais encore à la différence de for-
tune, d'éducation et d'autres avantages qui
en découlent;
XI
Ces classes solidaires dans leurs fonctions
doivent, en vertu de cette solidarité, se ren-
dre de mutuels offices, dont la nature et
l'étendue sont naturellement indiqués par le
caractère même et les avantages des devoirs
de leurs professions ;
Ces devoirs de réciprocité dans les bons
offices, de dévouement d'une classé à une
autre classe, constituent la mission provi-
dentielle de chaque ordre ;
Et de là le problème à résoudre : De la
vocation des différentes classés de là société
contemporaine.
S'il fallait rendre compte au juste des faits
qui coexistent sous le régime de ce droit dé-
mocratique , il serait difficile de les bien
expliquer. D'une part l'économie dp la société
nous montre trois types de la situation so-
ciale : des hommes qui vivent de leur revenu
sans l'accroître par le travail, des hommes
qui s'appliquent à augmenter par le travail
leurs terrés ou leurs capitaux, et des hommes
qui vivent de leur travail, sans capitaux ni
terrés. D'autre part, il est certain que si nos
dévolutions ont fait table rase, des choses
qu'elles avaient détruites ont ressuscité, et le
XII
passé nous a laissé des legs importants. Com-
ment préciser le sens exact de ces différents
faite?
Y a-t-il en France une aristocratie en pré-
sence d'une démocratie ; ou bien une noblesse,
une bourgeoisie et la multitude? Non, cer-
tainement. Les mots aristocratie, démocratie,
noblesse, bourgeoisie, hiérarchie ne corres-
pondent pas exactement au fait qui consti-
tuent aujourd'hui la société française et n'ex-
priment point ces faits avec vérité.
N'y a-t-il en revanche, dans cette société,
que des citoyens égaux entre eux, point de
classes réellement diverses ou seulement des
diversités, des:inégalités sans importance po-
litique , rien qu'une grande et uniforme dé-
mocratie qui cherche sa satisfaction dans la
république, au risque de ne trouver son
repos que dans le despotisme ?
Pas davantage : l'une et l'autre assertion
méconnaîtraient également l'état vrai de notre
société. Il faut secouer le joug des mots et
voir les faits tels qu'ils sont réellement. La
France est à la fois très-nouvelle et pleine de
passé. Sous l'empire des principes d'unité et
d'égalité qui président à son organisation,
XIII
elle renferme des conditions sociales et des
situations politiques profondément diverses
et inégales. Il n'y a pas de classifications hié-
rarchiques, mais il y a des classes différentes.
Il n'y à pas d'aristocratie proprement dite,
mais il y a autre chose que de la démocratie.
Les éléments réels, essentiels et distincts de
la société française, tels que je viens de les
décrire, peuvent se combattre et s'énerver,
mais ils ne sauraient se détruire et s'annuler
les uns les autres; ils résistent, ils survivent
à toutes les luttes où ils s'engagent , à toutes
les misères qu'ils s'imposent mutuellement.
Leur existence est un fait qu'il n'est pas en
leur pouvoir d'abolir. Qu'ils acceptent donc
pleinement ce fait. Qu'ils vivent ensemble et
en paix. La liberté comme le repos, la dignité
pomme la prospérité, la grandeur comme la
sécurité de la France sont à ce prix (1).
Sans trancher sur la distinction effective
des différentes classes, sans méconnaître da-
vantage les principes égalitaires de notre droit
public, nous devons définir la vocation ré-
cente de la bourgeoisie et du gouvernement,
(1) Guizot, De la Démocratie en France (1849), pag. 76,
78, 99, 101.
XIV
et les missions transformées, agrandies, de
la noblesse et du clergé.
Ce problème pris dans son principe est une
question morale; il invite à poser des règles
de conduite, à définir une série de devoirs.
Envisagé dans son application, il offre l'oc-
casion toujours heureuse de glorifier des mé-
rites , mais il impose aussi l'obligation de
réagir contre des faiblesses et de flétrir des
défaillances.
C'est l'éternelle, épreuve de la nature hu-
maine d'être tirée, en sens contraire par des
aspirations opposées. D'un côté , nous vou-
lons nous élever par l'effort, sur l'échelle de
la perfection; de l'autre, nous répugnons à
lutter contre nos mauvais penchants, nous
cherchons à atteindre la perfection sans efforts
et à concilier la satisfaction de nos convoitises
les plus basses avec la réalisation de nos plus
nobles désirs.
Cet antagonisme, qui fait de la vie un long
combat, fait aussi de l'existence des classes
élevées une perpétuelle milice. D'un côté se
présentent des devoirs nombreux, délicats,
importants : devoirs envers le peuple et le
gouvernement; devoirs envers l'agriculture ,
XV
l'industrie et le commerce; devoirs envers
les arts, les sciences et les lettres; devoirs
envers l'Etat, devoirs envers l'Eglise. D'autre
part, avantage du commandement, jouis-
sance de la fortune, agrément de l'indépen-
dance, tout ce qui permet de couler ses jours
dans une enivrante mollesse. Par conséquent,
nécessité d'une lutte de ces classes contre le
péril de leurs avantages et au bénéfice de
leurs obligations.
Cette lutte est d'une rigoureuse nécessité.
Dans la pensée des peuples chrétiens, et
d'après les maximes de l'Evangile, tout pou-
voir est une charge. Le détenteur du pouvoir
ne doit point l'exercer pour là satisfaction de
son égoïsme, mais y faire honneur sous l'im-
pulsion d'un continuel dévouement. Agir
autrement, c'est ramener le pouvoir à sa
notion païenne, en faire un instrument d'ex-
ploitation arbitraire et un prétexte de para-
sitisme.
Et de plus, c'est s'avilir. Car la dignité
d'une classe ne tient qu'à ses services; plus
elle est élevée, plus elle doit être esclave du
devoir. En portant cette glorieuse chaîne,
elle n'acquiert pas seulement aux yeux des
peuples les plus beaux titres de gratitude,
XVI
elle relève encore sa fortune par ses mérites ;
et ses vertus, acceptées comme la meilleure
sanction de ses droits, sont aussi sa meilleure
garantie de stabilité, le plus solide appui de
sa gloire .
Mais qu'elle vienne à trahir son mandat et
à se livrer sans retenue à la vie de plaisir,
tout à coup sa gloire s'obscurcit, l'ordre
publie est menacé. Le plaisir énerve. Quand
son poison s'infiltre dans une classe de ci-
toyens, il l'amène à cet état d'affaiblissement
qui diffère peu de la mort, où il prépare
contre elle ces haines redoutables qui, au
jour des révolutions, nous rendent les tristes
victimes des guerres plus que civiles.
Etudier la mission des classes élevées d'une
société, n'est donc pas seulement affaire d'é-
cole, matière de controverse ou élément de
spéculation ; c'est une question de grandeur
ou de décadence, et même une question de
vie ou de mort.
II.
Deux raisons spéciales nous ont engagé à
étudier plus en détail, la Mission de la Bour-
geoisie.
XVII
D'une part, nous voyons s'accréditer sur le
rôle de la bourgeoisie des opinions mal fon-
dées. Parmi nos écrivains de renom, il en
est plusieurs, Donoso Cortes entre autres,
qui n'hésitent pas à déclarer fini sans retour
le règne de la bourgeoisie. Parmi nos hom-
mes d'Etat, il n'en manque pas non plus
pour afficher la même persuasion. On dit
que Napoléon III lui-même, homme dp haute
raison et de grande habileté, à ses heures
d'épanchements sérieux, déclare passés les
beaux temps de la boutique. Si l'on ne veut
voir dans ces jugements que le fait de la
suppression électorale et ridée de la dispa-
rition inévitable de tout privilége bourgeois.,
nous sommes prêt à y souscrire. La bour-
geoisie, comme la noblesse, doit s'incliner,
de par les progrès contemporains, sous le
niveau de la justice. Mais si l'on veut dire
par là que la bourgeoisie même doit, par le
fait de l'égalité, disparaître, c'est une pré-
tention contre laquelle nous venons pro-
tester. Dans une société égalitaire et justi-
ciaire, la distinction bourgeoise est la forme
nécessaire de l'élévation sociale : elle a pour
mobile, l'émulation ; pour agent, le mérite ;
pour fins, la fortune, les honneurs, ou, si
XVIII
l'on aime mieux, les charges. Loin de s'étein-
dre, la bourgeoisie ne peut désormais que
s'étendre et se fortifier. A cette classe est
assuré le bienfait de l'avenir.
D'autre part, nous avons le regret de voir
dans la bourgeoisie certaines ignorances et
défaillances, qui peuvent jusqu'à un certain
point autoriser la défaveur de ces opinions.
Combien de jeunes gens qui oublient les
obligations de leur naissance, dissipent folle-
ment leur fortune et traînent à travers de
honteux plaisirs leur existence oisive, comme
si les mille voies de l'activité moderne ne leur
offraient pas assez de moyens de se rendre
utiles et comme s'il n'y avait plus de champ
de bataille pour se créer un blason !
Combien d'hommes mûrs, portant habit
noir et cravatte blanche, passent leur vie
entre le jeu de cartes et la chope de bière,
comme si bourgeoisie n'obligeait à rien!
Combien de filles et de femmes riches mé-
connaissent , dans les débordements d'un
luxe jaloux, les devoirs de leur sexe et de
leur condition !
Et dans le passé, quels écrasants souve-
nirs?
XIX
Certes, ce n'est pas moi qui jetterai la
pierre à la bourgeoisie. Ses origines se con-
fondent avec les origines mêmes de la société.
française : ses premiers représentants sont
ces hommes de médiocre condition, dont les
labeurs pénibles, l'infatigable industrie, l'es-
prit ami des innovations réfléchies, contri-
buèrent si puissamment à l'essor de la fortune
publique et à la conquête de nos libertés.
Dans la suite des âges, la bourgeoisie marche
au-dessous de la noblesse et du clergé, mais
sans laisser jamais ni violer ses droits, ni
trahir nos grandeurs. Si les autres ordres ont
leurs illustrations, la bourgeoisie aussi à ses
héros, héros modestes, souvent méconnus,
mais dont la gloire trop longtemps voilée ne
doit briller à nos yeux que d'une plus pure
lumière. Ce sont les pères de la France mo-
derne.
En rendant hommage à la bourgeoisie , il
ne faut point dissimuler ses torts , ou plutôt
ses malheurs. Lorsque la bourgeoisie, suivant
son mouvement d'ascension, fut à la veille
de, se fondre dans la noblesse, son fâcheux
destin voulut que ce dernier progrès, récom-
pense et sanction de tous les autres, s'accom-
plît en de mauvais jours. C'est en 89, tout le
XX
monde le sait, que s'effectua la mise hors
page de la bourgeoisie. Un tel événement,,
éclatant au milieu des tumultes et des folies
d'une révolution, devait porter, la peine de
sa date. Une nuée de misérables, qui n'a-
vaient à l'avancement d'autres titres que leur
scélératesse, se ruèrent sur la patrie en dé-
route et se créèrent des titres avec des assi-
gnats. La bourgeoisie eut la mauvaise fortune
de voir ces intrus se presser dans ses rangs.
Le talent qu'elle avait déployé pour l'agrandis-
sement de sa condition, elle ne le retrouva
pas pour la gestion de la chose publique. La
noblesse avait apporté au gouvernement du
pays deux qualités presqu'inconciliables : une
entente parfaite des mille détails de la pratique
et le sens parfait des grandes choses. La bour-
geoisie n'eut ni la science des grandes choses
ni le savoir-faire des petites. La paix, la paix,
la paix à tout prix : Telle était sa devise...
Et nous n'avions pas la paix, moins encore
l'honneur. Effacée dans le gouvernement, la
bourgeoisie se montra, en présence des moin-
dres devoirs de sa condition, plus soucieuse
de ses intérêts privés que parcimonieuse de la
fortune publique, et appliquée à la prépara-
tion d'un meilleur avenir. Les fils des anciens
XXI
bourgeoisie restèrent sans doute dignes de leurs
areux ; les bourgeois, d'origine révolution-
naire, furent trop souvent possesseurs avares
ou viveurs égoïstes. Et ces défaillances, fruit
de l'ignorance plus que de la faiblesse , n'ont
pas peu contribué à faire croire à la destruc-
tion fastique de la bourgeoisie.
Ces défaillances de moeurs, ces défaveurs
d'opinion, aggravées ou encouragées par les
événements politiques, ont produit les plus
fâcheux résultats. Aujourd'hui la bourgeoisie
est triste et comme affaissée dans sa tristesse.
On dirait que toute vertu est sortie de son
sein, le jour où elle est tombée du gouverne-
ment. Comme si en élevant jusqu'à elle la
démocratie, elle avait perdu toute prépondé-
rance sociale ; comme si, même en admet-
tant la perte irrévocable de cette prépondé-
rancen, elle ne trouvait pas dans sa vocation
d'autres devoirs.
Dieu ne trompe pas le genre humain. Les
peuples ne se trompent pas constamment
dans le cours d'une longue destinée. L'abîme
n'est pas au bout de quinze siècles d'un mou-
vement d'ascension. Certes, les déviations ,
les temps d'arrêt, les ajournements, les mé-
comptes n'ont pas manqué à la civilisation
XXII
française; elle n'en a pas moins continué de
se développer et. de poursuivre, tantôt sous
terre, tantôt au grand jour, ses progrès et ses
conquêtes. N'est-ce pas le cas de rappeler que
1789 n'a pas ouvert une ère de décadence , si
nous nous montrons, par nos vertus, dignes
de nos progrès; et que soixante-dix ans de
tribulations, non-seulement n'empêchent pas
l'espérance, mais ne doivent qu'augmenter
la confiance dans l'avenir? « Nous sommes
« broyés, disait M, de Maistre, c'est pour être
« mélangés. »
C'est pour réveiller les courages, c'est pour
réagir contre des opinions dont la diffusion
irait à diminuer l'énergie ou à réveiller les
haines ; c'est pour dégager la bourgeoisie de
solidarités compromettantes et la convier à
une intelligence supérieure des devoirs de sa
condition, que nous avons défini sa magni-
fique vocation. Puissions-nous ne l'avoir fait
que pour propager les vives lumières de l'ex-
périence et inspirer les courageuses ardeurs
de la foi!
Le lecteur verra que cet écrit est l'oeuvre
d'une main plus amie que flatteuse. La bour-
geoisie française n'a besoin que de la vérité.
Notre unique préoccupation était de la décou-
XXIII
vrir; notre devoir, de l'exprimer sans réti-
cence. Il y avait à le faire trop peu de péril
pour qu'il y ait chance de bravoure. Nous y
ajoutons l'expression de nos voeux , désirant
du fond du coeur que ces semences de vérité
produisent des fruits de vertu et des retours
de solide civilisation. Souhaiter à la bour-
geoisie gloire et honneur, n'est-ce pas sou-
haiter gloire et honneur à la France? Et
impliquer la patrie et ses classes élevées dans
une communauté de gloire, n'est-ce pas tra-
vailler au bonheur du monde ?
LA MISSION
DE LA
BOURGEOISIE
I.
Comment la Bourgeoisie est aujourd'hui, en France
la classe prépondérante.
Dans l'antiquité, il y avait chez tous les peuples,
non-seulement distinction de classes, mais sépa-
ration des classes sous le nom de castes. Là
même où l'élément populaire, la démocratie,
comme nous dirions, avait prévalu, là il y, avait
encore, sans parler des esclaves qui ne comp-
taient que comme bétail, des castes orgueilleu-
sement cloîtrées dans leurs prérogatives. Dans
les grandes monarchies de l'Orient, en Assyrie,
en Perse, en Egypte, vous retrouvez ces castes
mieux définies de prêtres, de nobles et de guer-
riers. A Rome, malgré les origines républicaines,
vous voyez le patriciat écraser la plèbe.. Il faut
1
sortir du monde civilisé de l'antiquité païenne
pour trouver quelque semblant d'égalité, encore
cette égalité est-elle toujours au préjudice des
faibles, souvent même elle est contrariée par des
privilèges équivalents à ceux des castes.
Depuis l'ère de grâce, il s'est fait au sein des
peuples chrétiens un premier travail de fusion
par l'affranchissement des esclaves. Dans l'Eglise,
il n'y a ni Juifs, ni Gentils ; ni Grecs, ni Barbares;
ni hommes libres, ni esclaves; il n'y a que des
enfants de Dieu rachetés par le sang de Jésus-
Christ. Comme Chrétiens nous sommes tous
frères, n'ayant, dit très-bien le Catéchisme, qu'un
même père qui est Dieu, qu'une même mère qui
est l'Eglise, un même héritage qui est le Ciel.
Au Moyen Age, ce travail de fusion s'accomplit
par une élaboration lente, mais progressive. Pour
en assurer le succès (et d'ailleurs dans la néces-
sité de respecter des institutions qu'elle ne pou-
vait modifier), l'Eglise laissa subsister chez tous
les peuples une distinction de classes tant soit
peu copiée, quant à la forme, sur les castes de
l'antiquité. Ces classes, retranchées dans leurs
droits historiques, étaient pour les classes infé-
rieures des maîtresses de vertus, des initiatrices
de civilisation. Le manant et le vilain faisaient,
à cette école, leur noviciat. L'accès de ces classes
n'était du reste fermé à personne. Tout plébéien,
du droit de ses mérites et de ses services, pou-
vait devenir noble ; tout serf pouvait, en entrant
dans la cléticature, devenir seigneur. Le respect
du droit était la base du progrès ; l'émulation en
était le ressort ; l'avancement insensible , mais
continu, des petits, en devait être le plus beau
fleuron.
Toutefois, en suivant la marche de la civilisa-
-tion chrétienne, ces classes élevées devaient, par
le mouvement ascendant de la foule, non pas
disparaître, mais s'agrandir. Ces serfs qui deve-
naient hommes libres, ces hommes libres qui
devenaient gens de science ou de négoce; ces
communes qui faisaient trouée dans les fiefs ;
cette activité industrielle et commerciale qui
mettait en fermentation les éléments de la ri-
chesse publique ; tout cela avait créé dans la so-
cité, un ordre inférieur qu'on appelait le Tiers
ou troisième ordre. Des érudits ont étudié ses
origines, des savants ont écrit son histoire. On
sait maintenant que le Tiers-Etat, parti des com-
mencements de la monarchie , tantôt associé aux
rois contre les nobles, à la fin associé aux nobles
contre les rois, ire fit que grandir en puissance.
Cette puissance servit à conquérir des droits.
Quand elle eut fait ses conquêtes naturelles,
quand l'éducation du Tiers-Etat fut achevée, le
Clergé et la Noblesse, renonçant spontanément
à leurs prérogatives, se fondirent dans la bour-
geoisie. En sorte que ce grand événement de 89
n'est pas, quoiqu'on ait dit, un triomphe du Tiers
écrasant Noblesse et Clergé; c'est un octroi gra-
cieux du Clergé et de la Noblesse, sanctionnant
l'élévation du Tiers.
Autrefois donc il y avait, dans la société fran-
çaise, trois classes distinctes : la Noblesse, le
Clergé et le Tiers. Ces trois classes remplissaient
leur mission (car chacune avait la sienne) sous
l'égide de la royauté ; et leurs pouvoirs super-
posés, non rivaux, limités déjà par les droits du
souverain, l'étaient encore par les prérogatives
de l'Eglise et les libertés des provinces.
Ces classes n'éxistent plus, du moins dans leurs
rapports antérieurs consacrés par les traditions de
la monarchie. Il y a encore des nobles, restes vé-
nérables d'antiques familles ; il n'y a plus de no-
blesse dans sa constituiion féodale. Nous avons
encore un clergé, mais il est dépouillé de ses at-
tributions politiques. Au milieu de ses révolu-
tions bientôt séculaires, la société contempo-
raine a vu s'accomplir dans son sein un grand
événement, je veux dire la. prépondérance du
Tiers sous le nom de Bourgeoisie. Qu'on s'en
attriste, ou qu'on s'en réjouisse, il n'importe ; le
fait subsiste irrévocable. Le Tiers a hérité, au
moins en pratique., et dans une large part, non
pas des pouvoirs constitutionnels, mais de l'action
sociale et de l'influence politique des autres
classes. Aujourd'hui il est partout. C'est lui qui
siège au conseil des rois et dans les assemblées
du peuple. C'est lui qui porte l'écharpe de l'ad-
ministration, la robe de la magistrature et les
palmes de l'Université ; c'est lui encore qui ma-
nie l'épée du soldat, le pinceau de l'artiste et la
plume de l'écrivain ; c'est lui surtout qui dispose
du crédit, qui tient le sceptre de l'industrie et
qui préside aux gigantesques mouvements du
commerce.
On peut dire que la bourgeoise est la noblesse
des sociétés modernes.
Je ne dis. pas qu'elle en soit la seule et unique
noblesse. Le Clergé, tout dépouillé qu'il est d'at-
tributions politiques, et même parce qu'il en est
dépouillé, est une classe puissante. Sa science,
ses vertus, son ministère lui assurent un inévi-
table empire. Mais le clergé est moins puissant
parle nombre que par l'ascendant. Sans contes-
ter son influence, il est donc juste de dire que
la bourgeoisie, par la richesse, par l'industrie,
par l'ingérance dans toutes les affaires, est vrai-
— 5 —
ment la classe prépondérante de la société con-
temporaine.
Qu'est-ce donc qu'un bourgeois ? et qu'est-ce
que la bourgeoisie?
Il faut sortir, pour répondre à ces questions,
des grosses préventions de la rancune et des pe-
tites idées de la satire. Qu'il y ait eu dans la
bourgeoisie des ignorances de son élévation et
des oublis de ses devoirs; qu'on puisse aisément
rencontrer des bourgeois ridicules et d'absurdes
bourgeoises: Soit ! Ces infirmités n'empêchent
pas la grandeur, et s'il y a eu des défaillances,
c'est qu'on n'avait pas répondu à une importante:
vocation.
Il faut, dis-je, sortir de ces pauvretés. Que
gagnons-nous à rire les uns des autres? et quelle
Utilité d'employer à nous déchirer des forces qui
ne seraient pas inutiles à notre salut? Donnons-
nous la main, et, unis par un pacte fraternel,
employons toutes les ressources de noire âme à
atteindre les sommets où nous attend la Providence.
Nos sociétés modernes sont uniquement com-
posées d'hommes libres. Cette merveille ne date
pas de loin, et elle est sans exemple dans le
monde depuis la création. Avant nous, il y avait
toujours eu, dans chaque peuple, une partie de
la population plus ou moins esclave. Grâce à
notre régime de liberté civile, chacun vit sous sa
responsabilité propre, est assujetti à la loi com-
mune du travail et ne peut guère s'élever que
par l'exception du talent. En même temps qu'elle
donne à chacun sa liberté, la société reconnaît
l'admissibilité de tous à tous les emplois. Cette
prérogative est la conséquence de la première.
Si nous sommes libres de monter par nos mé-
rites, il est nécessaire que ces mérites aient un
— 6 —
emploi possible. Les charges données au mérite
sont le débouché naturel du talent. En sorte que
la société n'ayant plus, par en haut, deux ou
trois classes d'un accès difficile, mais une seule,
il y a sans cesse aux premiers rangs tout ce qui
s'élève sans cesse.
Des hommes sérieux' ont fait de cet état de
choses un thème à récriminations. Dans leur
pensée, il y a une dissonance à voir le fils de
Bugeaud ou de Saint-Arnaud débuter en simple
soldat, et lé fils de tel grand personnage com-
mencer en surnuméraire de son emploi. Ils disent
que la vertu et le génie sont héréditaires, et
que la société se prive de ce bienfait en remettant
les familles dans la nécessité de recommencer à
chaque génération. Ils disent que le mirage de la
fortune est l'amorce des convoitises et la source
des déceptions. Ils disent encore qu'un homme
d'ailleurs méritant, qui a suivi la filière des
grades, n'arrive aux dignités que quand l'âge
appesantit ses forces et rend stérile son génie.
Ces réserves ne sont pas sans fondement; il n'est
pas possible de croire que nous touchions à la
perfection. Mais les récriminations paraissent su-
perflues. D'une part, nous ne pouvons rien chan-
ger, à ce régime : il est entré dans nos moeurs et
personne ne l'en fera sortir. D'autre part, s'il y
a des inconvénients à ce régime, ils ne sont pas
sans compensation. La société met chaque homme
en demeure de dépenser toute son énergie. Sa
rigueur est pour tous une obligation de travail;
de lutte et d'efforts continuels.
Ainsi, la bourgeoisie est cette élite d'hommes
qui, dans une société égalitaire, s'élève par ses
mérites au-dessus de la foule. Ses privilèges ne
sont interdits à personne. Ses avantages ne sont
pas non plus inamissibles : tel qui s'était élevé
un instant peut déchoir. En tout cas, telle est
la principale aristocratie que reconnaisse la so-
ciété contemporaine.
- 8 -
II.
La Mission de la Bourgeoisie.
Si la bourgeoisie a reçu cette supériorité d'ac-
tion, c'est que la Providence l'appelle à jouer un
grand rôle dans les sociétés modernes.
En quoi consiste donc la vocation de la bour-
geoisie?
Nous devons approfondir ici cette grave ques-
tion. Avant de descendre dans ses profondeurs,
il faut remonter à ses principes.
Dieu, en créant toutes choses, s'est proposé
pour fin dernière le bonheur du genre humain et
sa propre gloire. L'humanité a, dans la création,
pour fonction spéciale de procurer directement
la gloire de Dieu et le bonheur des hommes.
Chaque peuple, dans l'humanité, a également sa
tâche particulière, son mode d'action personnelle
pour aider à l'obtention de cette double fin :
c'est ce qu'on appelle sa vocation providentielle.
Comme une nation n'agit pas d'une manière col-
lective, mais seulement par l'initiative de ses
membres et par le concours respectif de ses
différents ordres, il s'ensuit que chaque classe a
également sa vocation, c'est-à-dire son rôle plus
particulier dans la mission du pays et par là
aussi, sa fonction dans l'humanité. En sorte qu'é-
tudier la mission de la classe bourgeoise, c'est
rechercher quelle est dans le monde la mission
de la France, et quelle est en France la mission
de la bourgeoisie.
Dans l'ordre religieux et dans l'ordre politique,
les peuples ont toujours des problèmes à résou-
dre. Ce n'est pas que l'homme, comme le préten-
dent d'absurdes sophistes, ail à créer la vérité.
L'homme n'a pas plus à créer la vérité, qu'il n'a
à créer son âme. Cependant l'homme a vis-à-vis
de son âme et vis-à-vis de la vérité, des devoirs
nombreux, difficiles et partant méritoires. Dans
l'ordre religieux il, doit reconnaître la vérité, la
propager, la défendre et s'en approprier, par un
travail constant de réflexion et de réforme, les
inépuisables trésors. Dans l'ordre politique, il
doit également s'incliner devant les principes
éternels, les appliquer aux réalités de la vie ci-
vile, les défendre contre le perpétuel aveugle-
ment des passions et en tirer sa fortune par l'in-
fatigable déploiement de son activité. Telle est la
tâche de l'homme et telle aussi la tâche des peu-
ples, tâche, pour ces derniers, d'un accomplisse-
ment d'autant plus laborieux, qu'il y a toujours,
dans un peuple, une plus grande accumulation
d'instincts dépravés et d'obstacles invincibles à
l'humaine ignorance. De là ces discordes, ces
luttes, ces révolutions qui retardent plus qu'elles
n'avancent l'oeuvre des siècles.
Qu'a fait la France, en présence de ce double
devoir ?
Aux dernières fêtes de canonisation, un prélat
romain rencontrant un évêque français, se prit à
dire, faisant allusion au zèle de. nos pèlerins :
« Voilà comme vous êtes, vous autres Français;
toujours les premiers partout. » Cet hommage rendu
à la race franque par un prêtre étranger est une
reconnaissance parfaite de sa vocation.
Dans le fait, la nation française est toujours la
première partout, Dans l'ordre spirituel, c'est
1*
— 10 —
elle qui est la première, appelée à la foi, la pre-
mière à propager l'Evangile, la premièreet pres-
que la seule à en garder fidèlement le dépôt, la
première à en recueillir les bienfaits. Un écrivain
interprétant à sa manière cette primauté française
disait : « Dieu a besoin de la France. » Un autre :
« La France est le sergent de Dieu. » Le minis-
tère, de l'Eglise paraît tellement prospérer, par le
concours de la France, qu'il y a entre la fortune
de l'Eglise et la fortune de la France une espèce
de solidarité.
D'autres peuples étaient venus à notre suite et
souvent, par notre ministère, prendre place dans
les rangs de l'Eglise : au VIe siècle lés Anglo-
Saxons; au IXe siècle, les Germains ; au Xe, les
Slaves,: mais combien ont été infidèles à leurs
commencements! La Russie est allée au schisme,
la Grande-Bretagne à l'hérésie, l'Allemagne s'est
partagée entre deux, confessions. La France, au
milieu de toutes les défections, reste fidèle à la
bannière de Saint-Remy.
Dans l'ordre temporel, les peuples européens
ont eu, depuis les invasions, quatre ou cinq gros
problèmes à résoudre. Les invasions avaient
amené, sur le sol de l'Europe, nombre de tribus
obéissant, pour la conquête, à un chef de circon-
stance, mais trop divisées d'intérêt pour n'être
pas hostiles, même malgré la fraternité du sang.
La première question de vie et de mort à résou-
dre était celle de la fusion des tribus dans l'unité
d'une même race : ce fut la tâche des rois méro-
vingiens. Après avoir mélangé les tribus, il fal-
lait pourvoir à l'organisation de la souveraineté.
Autre question de vie et de mort, car un peuple
ne peut pas plus se passer d'un chef qu'un corps
vivant ne peut être séparé de sa tête. En face de
— 11 —
ce problème, les peuples européens voulurent
deux choses presque contradictoires : donner au
pouvoir le moins de force, mais sans nuire à son
autorité nécessaire, et, pour lui en assurer la
possession, constituer le pouvoir de manière à y
faire figurer tous les éléments vitaux de la na-
tion. La solution de ce problème eut son glorieux
couronnement dans l'empire de Charlemagne.
Après l'organisation de la souveraineté, il fallait
procéder à l' établissement des unités nationales : ce
fut l'affaire de la féodalité dont les mille seigneurs
éparpillés sur le territoire, firent reconnaître l'au-
torité des rois, agréer les nécessités de l'adminis-
tration et octroyèrent les premières chartes de
libertés : trois choses; nécessaires à l'établisse-
ment progressif des peuples. Après la fusion des
tribus, l'organisation de la souveraineté et la
formation des unités nationales, surgissaient
deux nouveaux problèmes ayant entre eux une
évidente connexité : il fallait, par l'élévation gra-
duelle des classes inférieures, agrandir la puis-
sance politique du Tiers, et traiter en toute jus-
tice et charité le prolétariat : ce sont les questions
soulevées en 89 et qu'il appartient au siècle pré-
sent de mûrir: assez tôt pour s'épargner des catas-
trophes et se recommander à la justice de l'his-
toire.
La France a été la première à examiner ces
problèmes : la première à fondre dans l'unité du
peuplé français les tribus de race franque; la pre-
mière à poser les bases constitutionnelles d'un
gouvernement, la première à tirer les consé-
quences de l'élaboration féodale, la première
encore à pressentir les problèmes du temps pré-
sent.
Ce qui 'double son mérité, c'est qu'elle a fait
— 12 —
ses conquêtes à ses dépens et qu'elle les â tou-
jours communiquées aux autres peuples avec un
empressement sans égal. On peut citer en prouve-
la moitié de son histoire.
La France doit continuer en ce siècle sa mis-
sion des siècles passés. Aujourd'hui comme tou-
jours le trait distinctif de sa vocation, c'est son
esprit de prosélytisme. Le Français du XIXe siècle
est naturellement ; apôtre, et la France, à cette
heure, paraît n'avoir de coeur qu'au ministère de
propagande.: Nous sommes sous les armes en
Chine, en Cochinchine, au Mexique, en Orient, à
Rome; nous sommes présents, par notre génie,
dans toutes les capitales de l'Europe. Si la France
garde sa foi, elle veut toujours en faire partager
aux autres la lumière; si elle fait une conquête
politique, elle n'a de repos qu'elle n'en ait porté
ailleurs le bienfait. Cet esprit de prosélytisme,
tient, sans doute, à un fond inné de générosité,
mais il n'a son aliment nécessaire, sa flamme
inspiratrice que dans la vérité catholique. D'où il
suit que notre zèle de propagande sociale ou re-
ligieuse, parti des mêmes inspirations, entretenu
par les mêmes sentiments, trouve à la fois , dans
l'Eglise, sa règle d'action et sa garantie de persé-
vérance.
Maintenant voyons où en est le monde et quelle
belle place au zèle de la France!
Sur le rapport religieux, l'Océanie est au des-
sous du zéro, l'Afrique morte, l'Asie dans les té-
nèbres , l'Amérique dans un marasme moral. Et
en Europe, quelles obscurités et quelles conspi-
rations ! La dissolution dans le peuple, l'impiété
dans la classe lettrée, partout des princes qui se
disent pontifes et qui, joignant la tiare au scep-
tre, veulent tenir à la fois les corps et les con-
— 13 —
sciences; le sacerdoce haï ou persécuté; la Chaire
apostolique, objet d'une attaque félonne : Status
plorandus, non describendus.
Sous le rapport social, l'humanité en armes, le
monde civilisé partagé entre les deux camps de
l'ordre et de la révolution; au sein de chaque
peuple, des prétendants et des partis qui se dis-
putent l'empire, des masses corrompues, qui se
ruent à l'assaut de la propriété. L'Irlande dépeu-
plée, la Prusse en conflit, l'Italie dans la four-
naise, la Pologne en sang, la Russie, qui entend
déjà le cri de guerre de ses paysans, la France...
Status plorandus, non describendus.
A vous, bourgeois, de conjurer ces périls. Dé-
positaires de la puissance nationale, vous devez
l'employer aux oeuvres de foi, de conciliation et
de progrès que vous marquent les antécédents de
nos traditions. Vous êtes toujours les sujets de
Charlemagne, les missi dominici de la gloire. Vous
êtes encore les fils des Croisés et non les bâtards
de Voltaire. L'Europe a besoin de vous. Du haut
des cathédrales livrées au schisme ou à l'hérésie,
des anges, en deuil, attendent vos missionnaires
prédestinés à la conversion des peuples euro-
péens. Plus d'un peuple appelle ou craint vos
soldats. Nobles bourgeois de France, ne laissez
pas s'abaisser en vos mains la bannière aux trois
couleurs et l'oriflamme de Saint-Denis. Ce sont
les deux drapeaux de la France.
— 14 —
III.
Encore la Mission de la Bourgeoisie.
Si grande que soit au dehors la mission de la
bourgeoisie, sa mission à l'intérieur du pays a
encore plus d'importance. D'abord la bourgeoisie
ne peut porter aux autres peuples le bienfait de
nos progrès sociaux et la lumière du Christia-
nisme qu'autant qu'elle pratiquera les vertus
qu'exige ce double apostolat. L'honneur que lui
procure cette haute vocation impose pour pre-
mier devoir de s'élever au-dessus des pensées
étroites de la génération présente, et de se sous-
traire surtout au misérable égoïsme qui cloue la
bourgeoisie au sol du pays. Nos, classes élevées
peuvent prendre, à ce sujet, exemple sur l'aris-
tocratie anglaise. La noblesse de la Grande-Bre-
tagne s'est depuis longtemps assigné pour mis-
sion, au bénéfice du protestantisme, le double
rôle que doit s'imposer la bourgeoisie française
au profit du catholicisme. Voyez comme ses lords
opulents entendent et pratiquent le cosmopoli-
tisme. Sans doute rien ne leur tient plus au coeur
que l'amour de la vieille Angleterre; mais aussi
avec quelle initiative généreuse, avec quel zèle
patient ils créent et soutiennent des oeuvres qui
ont pour théâtre le monde, pour résultat (dans
leur pensée) l'avancement moral de l'humanité.
Leurs missionnaires et leurs commerçants vont
côte à côte et ils se trouvent partout. Ce sont
— 15 —
les vrais conquérants britanniques. Encouragés
par les sympathies effectives de leurs com-
patriotes, ils portent partout la foi et les moeurs
de la patrie ; ils inspirent au monde le respect
de la majesté anglaise ; et en rétribuant au cen-
tuple le concours qu'ils reçoivent, ils font à leur
nation le plus grand honneur qui se puisse ac-
corder, l'honneur d'être, par les pacifiques con-
quêtes de l'esprit, les maîtres du monde.
Il y a des restrictions à mettre à ces éloges. On
a pu écrire l'histoire criminelle du gouvernement
anglais, et ce livre est un de ceux qui manquent
le moins de pièces justificatives. Le prosélytisme
anglais, par une infirmité qui tient à sa religion,
n'a pas toujours été très-délicat sur le choix des
moyens. On peut lui reprocher l'âpreté au gain,
l'égoïsme de la conquête, l'impuissance à con-
vertir, dés guerres immorales. Du moins, on ne
contestera pas l'énergie de la race qui poursuit
de si grands desseins. Cette énergie, cet esprit
élevé, le zèle indomptable pour le double prosé-
lytisme de la foi et des moeurs françaises, voilà
les premières vertus dont se doit pénétrer la
bourgeoisie, le premier devoir de sa vocation à
l'intérieur.
D'un autre côté, si la France a toujours été,
pour le progrès politique et la diffusion de la foi,
la tête de colonne de l'humanité, il faut, pour
sauvegarder sa prééminence, qu'elle continue à
faire fleurir dans son sein la foi, et à résoudre
les problèmes que l'avenir lègue chaque jour au
présent. La terre tourne sur, elle-même, mais le
monde marche ; notre globe, après certaines ré-
volutions astronomiques, revient à son point de
départ; le genre humain, du point de départ de
la rédemption, va de l'avant, sans s'arrêter. Dans
— 16 —
cette pérégrinalion vers l'inconnu, les mystères
succèdent aux mystères, et chaque •obscurité
couvre un abîme. C'a été la gloire de la France
d'affronter ces abîmes et de sonder ces mystères;
ce doit être encore l'honneur de la bourgeoisie
de porter, dans les siècles futurs, le poids de
celte antique gloire.
En quoi consiste donc aujourd'hui le problème
social ? Quelle est la question posée par les aspi-
rations des masses, à la sagesse du pouvoir et au
dévouement de la bourgeoisie ?
Dans les premiers temps de la société fran-
çaise, les questions à l'ordre du jour concernaient
les conditions premières d'exisience de la so-
ciété. Les problèmes sociaux étaient, nous l'avons
dit, la fusion des tribus, l'établissement de l'unité
nationale et l'équilibre de la souveraineté. Ces
premiers problèmes résolus par le concours des
deux puissances et surtout par l'influence civili-
satrice de l'Eglise, surgirent les questions politi-
ques et administratives. La féodalité, dans son idée
gouvernementale, n'était qu'une forme de cen-
tralisation. Les longues luttes de la royauté contre
la noblesse, et du tiers tantôt contre la noblesse,
tantôt contre la royauté, n'avaient pour but que
d'enlever au pouvoir prépondérant une part plus
grande de participation au gouvernement de la
société. De longs siècles furent consumés à ces
rivalités qui se terminèrent par la destruction de
la féodalité, par la reconnaissance de la supré-
matie bourgeoise, par l'égalité des citoyens et le
suffrage universel.
En ce siècle, les questions à l'ordre du jour ne
sont plus ni sociales, ni politiques, mais simple-
ment économiques. Je le regrette pour la délica-
tesse contemporaine, mais ces questions écono-
— 17 —
miques ne sont que des questions de bien-être,
de distribution des richesses. Sous les noms
pompeux d'extinction du paupérisme, d'organi-
sation du travail, d'accord du travail et du capital,
d'émancipation du prolétariat, de socialisme, ce
qui en est cause, c'est l'élévation progressive
des classes inférieures. Cette élévation est l'objet
qu'avoua tout d'abord la Révolution de février,
et c'est la raison d'être que se donne encore
aujourd'hui l'Empire. Le dévouement aux popu-
lations souffrantes, l'attention à leur rendre
parfaite charité et meilleure justice : tel est le
programme de l'avenir.
Dans les temps anciens, les questions s'élabo-
raient lentement et trouvaient leur solution sans
mettre la société en péril. Dans les temps mo-
dernes, l'aveuglement et l'impatience nuisent à
l'examen consciencieux des problèmes sociaux,
en précipitent les solutions et n'amènent ordi-
nairement que des catastrophes.
Pour prévenir de nouveaux malheurs, il appar-
tient à la bourgeoisie de mettre à l'étude les
questions de travail, d'échange, de crédit, d'im-
pôt; d'accorder au peuple tous les tempéra-
ments que conseille la charité ou qu'exige la
justice, et de prévenir, par des concessions bien
entendues, l'incidence d'une révolution.
Une proposition aussi simple soulèvera peut-
être quelques réclamations. Avant d'y répondre,
je demande à éclaircir les difficultés qu'elle im-
plique, afin de dégager la responsabilité du
gouvernement, de sauver l'honneur de la nation
et de repousser toute espèce de solidarité avec
l'utopie socialiste.
Le socialisme, il est vrai, a posé le premier
la question sociale en ces termes. A propos de
— 18 —
l'exploitation de l'homme par l'homme (c'était son
cheval de bataille), il a réclamé hautement l'amé-
lioration du sort des travailleurs. Réclamation
honorable, charitable désir : si le socialisme, n'a-
vait jamais fait autre chose, il n'aurait droit
qu'aux bénédictions, des peuples. Mais à l'expres-
sion de ses voeux, le socialisme a joint des théo-
ries. Ainsi il a proclamé, comme son principe,,
la virginité de la nature humaine ; il a nié la
chute originelle et la rédemption. Pour l'applica-
tion de ce principe décevant, il s'est, porté aux.
plus tristes extravagances, et, comme dit un so-
cialiste fameux, à tous les rêves de la crapule en
délire. Enfin, il a aggravé le vice de, ses principes
et la honte de ses conséquences par le projet de
demander à la violence la précocité de son
triomphe. Utopie, ignominie, faction, extermina-
tion : voilà le propre du socialisme.
En. reconnaissant qu'il y a, en ce siècle, quelque
chose à faire pour le peuple, et que ce quelque chose
est le problème inévitable de la société contem-
poraine, nous déclinons toute solidarité avec le
socialisme. Nous répudions ses principes, nous
honnissons ses sectes, nous réprouvons ses at-
tentats. Mais voyant, d'une part, l'imbécillité et
les horreurs du socialisme, d'autre part, le péril
qu'il nous fait courir, nous devons constater qu'il
y a, dans les masses, des mécontentements, des
voeux, des besoins qui font la force des utopies,
et c'est ce malaise indéfinissable qui est, pour
nous, la première indication du problème social..
Est-ce à dire que les classes inférieures de la
société, en exprimant de pareils désirs, font pro-
fession de matérialisme et acte de désistement
pour toutes les grandeurs de la patrie? Nous n'a-
vons nulle raison de le croire. L'affaiblissement
— 19 —
de la foi, l'abaissement des moeurs, la défaillance
des caractères, l'espèce de dissolution impie qui
se poursuit dans les basses classes de la société,
sont, sans doute, pour une part, dans l'essor
nouveau des aspirations nationales. Mais com-
ment méconnaître que leur expansion a d'autres
motifs? Les publicistes de la Révolution, à l'appui
de ses demandes, ont fait de la misère des classes
pauvres des peintures exagérées et vraiment ridi-
cules. Cependant tout n'est pas faux dans ces
tableaux chargés de couleurs sombres.
Un fait hors de doute, c'est que les populations
industrielles ne gagnent, par le travail de chaque
jour, que la subsistance de chaque jour, et, qu'à
la moindre crise, elles se trouvent en pleine fa-
mine. Ce seul fait suffit pour attirer leur pensée
sur l'inclémence de leur condition. Les voeux
qu'elles peuvent former sont inspirés par les cir-
constances; s'ils sont devenus un événement,
encore une fois, c'est bien la preuve péremptoire
des nécessités du siècle, mais pourquoi voir un
cri de la bêle dans une plainte qui peut n'être
qu'une prière de charité?
Est-ce à dire, en supposant ces réformes ac-
complies, que la société française n'aura plus
qu'à couler des jours paisibles dans une mol-
lesse enivrante ? Non encore. Le César de la Phar-
sale dit avec un affreux égoïsme :
Humanum paucis vivit genus !
Si la génération présente demande à retourner
cet axiome barbare ; si, au lieu de faire de la
foule l'esclave des voluptés du petit nombre, elle
veut que la masse des populations ait un sort
matériellement plus doux, ce n'est point qu'elle
— 20 —
ignoré la nécessaire et salutaire dureté de la con-
dition humaine. Un joug sévère pèsera toujours
sur la tête des fils d'Adam. Le genre humain de-
mande à vivre sous un régime de fraternité,
mais il ne peut oublier qu'il devra toujours vivre
de peu. Ce qu'il espère atteindre, c'est quelque
chose de mieux relativement à ce que nous avons.
De là, au règne de la bonne chère et du luxe de
la table, il y a assez loin, pour laisser place en-
core à de nouveaux progrès, sans vouer l'huma-
nité à l'ignoble destinée d'une vie de plaisirs.
La vocation providentielle de la quatrième
dynastie paraît être, nous le verrons plus loin,
de résoudre cette question de bien-être. Est-ce à
dire que le gouvernement impérial n'est que la
raison dirigeante d'un peuple en quête de for-
tunes matérielles? Non, non; un pareil abaisse-
ment ne sied ni à la France, ni à ses chefs. Nous
avons eu, il est vrai, un roi (que Dieu lui par-
donne !) dont toute la politique était : « Enri-
chissez-vous. » Ce roi, homme fin et bon, n'y
voyait pas malice ; mais par un tel langage il ne
pouvait nous plaire. Son trône a été balayé par
la révolution du mépris. La France n'entend pas
vivre pour produire et pour consommer; elle a
de plus nobles désirs et se proposera toujours de
meilleures entreprises. En disant donc que la
solution de ce problème est la tâche providen-
tielle de la quatrième dynastie, nous n'entendons
ni méconnaître les conditions ordinaires de la
prospérité nationale, ni refouler, moins encore,
les desseins généreux qui sollicitent notre cou-
rage. Pour l'homme, le bien, c'est d'avoir, comme
dit le poète : Mens sana in corpore sano ; pour la
la société, le bien, c'est que l'Etat accorde aux
intérêts matériels et aux intérêts spirituels une
— 21
considération égale à leur noblesse. En outre, il
est nécessaire qu'une société, traitant chaque in-
térêt suivant son importance, subordonne son
bien propre et le consacre à l'avancement géné-
ral de l'humanité. Ces conditions, qui sont de
tous les temps, incombent donc premièrement
au gouvernement impérial. Mais, à côté de ces
devoirs supérieurs à tous les autres, il a, pen-
sons-nous, un devoir spécial, une vocation par-
ticulière, c'est d'accroître le bien-être des classes
inférieures et souffrantes.
On demandera comment peut s'effectuer cette
amélioration. Nous n'avons point, dans le pré-
sent travail, à répondre à cette difficulté. Il suffit
au but de cet ouvrage d'indiquer une oeuvre d'ur-
gence pour définir la mission de la bourgeoisie.
Si l'on tenait absolument à une réponse telle
quelle, nous dirions que le monde est assez
grand et nos instruments d'exploitation assez
forts pour qu'il y ait lieu de venir en aide aux
classes pauvres. Le monde est un océan ; il ne
faut pas craindre de le dessécher pour en avoir
tiré quelques gouttes d'eau.
On demandera quel laps de temps est néces-
saire pour augmenter le bien-être du peuple.
Cela dépendra naturellement du zèle qu'on met-
tra à y travailler. Mais, en thèse générale, des
oeuvres de ce genre sont le travail de plusieurs
générations. Il en est qui l'entravent, d'autres
qui meurent à la peine, d'autres qui recueillent
le bénéfice des efforts. Notre devoir est de com-
prendre notre tâche, notre honneur de nous dé-
vouer à son accomplissement. L'avenir est le se-
cret, souvent le don de Dieu. C'est à nous de
hâter par nos efforts la faveur de ses bénédic-
tions.
— 22 —
Peut-être dira-t-on que ces améliorations vont
à l'encontre de l'évangile et ne préparent que
des revers à l'Eglise. L'Evangile dit que nous au-
rons toujours des pauvres parmi nous, mais il ne
nous condamne pas à la fatalité de la misère,
puisqu'il ajoute que nous pouvons les soulager, si
nous le voulons. Il ne s'agit présentement que de
soulager les classes souffrantes, et certes on ne
saurait dire qu'une telle inspiration déroge aux
prescriptions de l'Evangile. Que cette oeuvre rie
charité s'accomplisse, et l'on ne sentira que
mieux la nécessité de la forte action de l'Eglise.
Plus l'humanité acquiert de richesse, plus les
notions du juste et du bien doivent exercer d'em-
pire pour en régler l'usage. C'est un beau spec-
tacle de voir l'homme armé; de la science domp-
ter les résistance de la nature et la contraindre
à. satisfaire ses besoins ; mais il serait déplorable
qu'il n'eût acquis ces forces nouvelles que pour
donner à toutes les passions grossières un essor
plus violent et une domination plus ; absolue.
Sans un accroissement de vie spirituelle, qui
fasse équilibre aux préoccupations envahissan-
tes de la vie sensuelle, notre civilisation serait
trompeuse, incomplète, pleine de périls ; malgré
les conquêtes dont elle se vante à juste titre, elle
risquerait de favoriser la corruption des âmes et
par suite d'amener les humiliations de la déca-
dence (1). L'Eglise, dépositaire de la foi religieuse
et gardienne des vérités morales, doit donc trou-
ver, dans cette ère de mieux-être pour les popu-
lations laborieuses, un sujet de gloire, je veux
dire la plus belle occasion de dévouement.
(1) Revue des deux mondes, tome XLIII, p. 817.
- 23 -
IV.
La Bourgeoisie a-t-elle jusqu'ici fait honneur à sa vocation?
L'histoire de la bourgeoisie française se par-
tage en deux grandes périodes : l'une, antérieure
à 89, est proprement l'histoire du Tiers-Etat sous
l'ancienne monarchie; l'autre, postérieure à cette
date est, depuis soixante-dix ans, l'histoire poli-
tique de la France et l'histoire morale des classes
élevées de la société.
La première phase de cette histoire présente
deux aspects très-divers, suivant le point de vue
où l'on se place pour l'envisager. Si vous entrez
dans le détail des faits, vous trouvez souvent le
Tiers aveugle dans ses désirs, excessif dans ses
prétentions, aventureux dans ses entreprises,
déloyal ou emporté pour hâter sa victoire. A ce
point de vue, l'histoire du Tiers présente toutes
les violences et toutes les faiblesses humaines.
Mais si du détail vous vous élevez aux vues d'en-
semble; si vous vous dérobez à la poussière du
combat pour constater les résultats de la lutte,
la scène change. Vos yeux ne sont plus offusqués
par des tableaux de tristesse; votre regard em-
brasse le spectacle le mieux fait pour agrandir
la pensée. La bourgeoisie apparaît comme une
race héroïque, constante dans sa pensée, coura-
geuse dans ses résolutions, et, en fin de compte,
toujours maîtresse. Ce passé porte avec lui de
trop beaux enseignements, pour n'en pas rappeler
brièvement les souvenirs.
— 24 —
Le premier fait qui frappe dans cette longue
histoire, c'est l'ambition du Tiers, c'est un désir
ardent de changement, de nouveauté, de pro-
grès. Dans l'ordre moral et dans l'ordre matériel,
en fait d'agriculture, d'industrie, d'institutions
communales, de pouvoir politique, l'esprit d'in-
novation travaille et emporte la bourgeoisie. Le
passé lui déplaît, le présent ne la satisfait point,
c'est l'avenir qu'elle invoque; tantôt un avenir
qu'elle règle suivant sa fantaisie, tantôt un ave-
nir obscur, inconnu, n'importe presque lequel,
pourvu qu'il paraisse préférable à l'ordre établi.
On dirait qu'il obéit d'impulsion à la voix d'un
génie qui lui jette sans cesse pour mot d'ordre :
« En avant !»
La première application de ses désirs est, du
reste, de la plus profonde modestie. Les premiers
hommes du Tiers sont des serfs qui se font af-
franchir et qui, une fois affranchis, s'appliquent
à se soustraire au joug savant de. la féodalité.
Ceux qui, dans les temps de barbarie, avaient
commencé à sillonner la terre comme esclaves,
finirent par la cultiver pour leur compte, par
l'acquérir, par s'élever sur elle au même rang
que leurs anciens maîtres. Ce dont la conquête
s'était emparé par la violence, le Tiers le recon-
quit à la longue, en partie du moins, à force de
persévérance, de travail et de vertu.
On peut voir dans l'Introduction d'Augustin
Thierry à l'Histoire du Tiers-Etat, ce qu'il dit du la-
beur des classes ouvrières, premières recrues de
l'ancienne bourgeoisie, pour ressaisir leurs droits
et reconquérir l'égalité : c'est-à-dire pour « faire
disparaître successivement de notre sol toutes
les inégalités violentes ou illégitimes, le maître
et l'esclave, le vainqueur et le vaincu, le sei-
— 25 —
gneur et le serf, le noble et le roturier ; et: pour
montrer enfin à leur place, un même peuple,
une loi égale pour tous, une nation libre et sou-
veraine. »
Dans les villes, la terre n'est pas, pour les; af-
franchis, l'objet d'une conquête possible, mais,
devant leur génie, s'ouvre le monde indéfini de
l'invention. Armés d'un humble outil, des Archi-
mèdes anonymes créent nos industries. Lorsque
la sanction du temps a, garanti la sagesse de leur
découverte, les ouvriers d'aujourd'hui, demain
contre-maîtres ou patrons, s'érigent en confré-
ries religieuses et en corporations civiles. Sous la
double garde de la foi et du droit, ils résistent à
toutes les tracasseries des légistes, aux mépris
de la noblesse, aux empiétements du pouvoir.
Ces corporations seront l'organe de l'industrie
en France en attendant les jours de la liberté,
dont elles posent d'ailleurs les bases dans l'af-
franchissement des communes.
Les aggrégations industrielles du Tiers furent,
en effet, un des linéaments, et dans beaucoup
d'endroits, le principe des municipalités.
Après l'affranchissement des communes, le
Tiers, qui y régnait en souverain, porte plus
haut ses pensées. Appelé au secours de la royauté
contre la noblesse, il ajoute à l'ascendant de la
fortune et à la prépondérance municipale l'in-
fluence par la magistrature. Bientôt, avec l'appui
des Parlements, il oppose la commune au castel,
le roi aux grands vassaux, et, par une ingérance
chaque jour croissante dans les affaires, il ren-
verse la féodalité.
Le Tiers parti de si humbles commencements
se trouve maître du pays. C'est la première phase
de son histoire.
2
— 26 —
Mais après l'Iliade, la Batrachomiomachie.
Au moment où le Tiers arrivait à la prépondé-
rance sociale, il y avait, en France, unité, non
pas de pensées, mais de sentiments, de bons dé-
sirs et de préjugés. C'était, en 1789, la confiance
générale que naturellement l'homme est bon,
veut le bien et le ferait presque toujours si, au
lieu de le laisser libre, les vices des institutions
sociales et les abus de la force ne venaient in-
cessamment l'irriter, l'égarer ou le corrompre.
De même qu'il se croyait essentiellement bon,,
l'homme se croyait puissant. Avec le sentiment
de sa malignité native avait disparu la conscience
de sa faiblesse. Si le mal n'est qu'un accident,
fruit de causes extérieures, il appartient à
l'homme de l'éviter ou de le faire cesser. La sa-
gesse peut guérir les suites de l'erreur, la science
celles de l'ignorance, la force juste et bien orga-
nisée celles de la force égoïste et brutale. Pour
comble de bonne fortune, on se croyait arrivé
au temps prédestiné à l'extirpation de tous les
abus. « C'était un temps de lumières nouvelles,
de progrès rapides, de civilisation expansive.
Les moeurs s'adoucissaient, les esprits se déve-
loppaient, les idées se propageaient en tous sens
et à vue d'oeil ; la vie devenait, pour tous, facile
et animée; il y avait dans toute la société une
fermentation vive et féconde, une sorte d'épa-
nouissement empressé et général, comme il ar-
rive dans la nature au souffle du printemps. Se
croire bon et; puissant et arrivé au jour de dé-
ployer, pour le bien commun, sa bonté et sa
puissance, quelle séduction dans -cette triple
foi (1) ! »
La génération de 89, qui n'est pas éteinte,
(1) Guizot : L'Eglise et la Société chrétienne en 1861,
p. 215.
— 27 —
trouva dans ces rêves l'écueil de sa vie politi-
que. A peine les Etats généraux s'étaient-ils
transformés en assemblée Constituante, que, de
toutes parts, surgissaient les idées révolution-
naire et les principes subversifs de tout ordre.
A côté d'utiles réformes et de merveilleux avan-
cements, cette malheureuse assemblée posait de
funestes innovations et de périlleuses utopies.
Le socialisme et la révolution se rattachent à
l'assemblée Constituante ; ils n'ont pas tort. Le
côté le plus fâcheux de la maladresse parlemen-
taire, ce fut la manie d'exalter l'ivresse des pas-
sions populaires et de préparer ainsi les plus re-
doutables catastrophes. De la Constituante, nous
allâmes, par une dégradation continue de prin-
cipes et une effervescence croissante de pas-
sions, à la Législative et à la Convention. Un oura-
gan de six ans promena, dans l'atmosphère de la
France, les plus sinistres tempêtes. Un fleuve de
sang et de boue couvrit le sol de la partie de ses
inondations ignominieuses et malsaines. Lorsque
l'épidémie révolutionnaire eut exercé partout ses
ravages, un homme se rencontra que Dieu appe-
lait à reconstruire la Société. Guerrier comme
César; législateur comme Charlemagne, Napoléon
créa un ordre,nouveau et publia; em-Europe avec
son épée les lois qu'il avait déposées dans son
Code. La génération bourgeoise de 89, incapable
de présider au développement de la nation fran-
çaise, offrit ; sans doute à l'Empereur un utile
concours, et les services de l'Empire doivent faire
un peu oublier les fautes de la Révolution. Mais
nous ne saurions taire qu'après avoir été arro-
gante dan s ses initiatives ,elle fut sans énergie
dans.; l'obéissance. Après avoir tout compromis
par ses excès, par ses complaisances, elle dis-
— 28 —
posa Napoléon à céder plus vite à l'entraînement
des conquêtes et à l'orgueil du pouvoir absolu.
La révolution s'égara et l'empire tomba par la
faute de la bourgeoisie.
. A la rentrée des Bourbons, la bourgeoisie fut
reprise de la fièvre révolutionnaire. Assise dans
son insignifiance, elle fit de l'opposition moins
par amour des principes et souci de l'avenir, que
par mauvais esprit. Son opposition fut appelée
par elle la Comédie de quinze ans. Une classe qui
parle ainsi se fait injure ; mais en s'injuriant elle
se rendait justice. Le gouvernement, entravé par
l'opposition fit peu, et l'opposition fit moins en-
core, puisqu'elle ne mena qu'à une nouvelle ré-
volution.
Sous le gouvernement de juillet, la bourgeoisie
rentrée au pouvoir, ne montra pas plus de zèle
que d'intelligence. Uniquement occupée d'affaires
d'intérêts et de tumultes parlementaires, elle ne
se distingua ni par son esprit de réforme ni par
la guerre. Un jour viendra où ces dix-huit ans
paraîtront une des époques les plus basses de
notre histoire. Ce qui compromet encore davan-
tage ce règne de la bourgeoisie, c'est qu'à la fin
elle s'ennuya d'elle-même et se jeta étourdiment
dans les aventures d'une quatrième révolution.
Eadem mutata resurgo. :
Il serait cruel et il est inutile d'insister sur les
fautes de la bourgeoisie ; ce qui est préférable,
c'est d'en indiquer sommairement les causes.
La bourgeoisie, je le dis sans précautions ora-
toires, a manqué d'intelligence, de vertu et de
sagesse politique.
Jusqu'ici l'éducation politique de la France ne
s'est faite que par les livres et les révolutions;
Les livres n'atteignent qu'une couche superfi-

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