La monarchie et ses adversaires / par Attale Du Cournau,...

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Lachaud et Burdin (Paris). 1873. 1 vol. (126 p.) ; in-16.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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LA MONARCHIE
ET
SES ADVERSAIRES
PAR
ATTALE DU COURNAU
Préambule. — I. Les Radicaux.
II. Les vrais Républicains.
III. Les Thiéristes ou Républicains conservateurs.
IV. Les Bonapartistes.
V. Les Indifférents et les Peureux.
VI. Le salut est dans la Monarchie.
PARIS
LAGHAUD ET BURDIN , ÉDITEUR
4, Place du Théâtre Français, 4
1873
LA MONARCHIE
ET
SES ADVERSAIRES
PAR
ATTALE DU COURNAU
REDACTEUR EN CHEF DU CONSERVATEUR
(DE L'ARIÉGE)
PARIS
LACHAUD ET BURDIN , ÉDITEURS
4 , Place du Théâtre Français, 4
1873
LA MONARCHIE
ET
SES ADVERSAIRES
Depuis le grand acte du 5 août, la
chose est manifeste, une restauration
monarchique, ou plutôt royale, n'a plus
pour adversaires en France que les ré-
publicains de toutes les sortes et les
Bonapartistes.
Les républicains , tout le monde le
sait, se divisent en trois catégories
principales : il y a les Radicaux, tour-
be très-bariolée encore , où l'on trouve
plusieurs subdivisions à faire, mais
où les caractères communs et dis-
tinctifs sont une âpre ambition chez les
— 4 —
chefs, chez les soldats, de vastes et sou-
vent ignobles appétits , chez tous, l'ab-
sence de sens moral, de religion et de
scrupules, un besoin du succès qui ne
recule ni devant un obstacle légal ni
devant le sang; — il y a les Républicains
proprement dits, rêveurs honnêtes et sin-
cères, incapables d'illégalité et de vio-
lence, dignes du plus grand respect,
mais formant une très-petite phalange ;
— il y a ceux qui s'intitulent Républicains
conservateurs et méritent tout au plus le
nom de Thiéristes, gens qui voulurent
jadis, comme leur chef, la Monarchie
élective, une Monarchie oeuvre de leurs
mains et leur chose, gens pleins d'am-
bition aussi, qui pour la plupart, et assez
récemment, ne se tournèrent que par
circonstance et par intérêt vers la Ré-
publique, ou pour mieux dire, se sont
attachés à M. Thiers et à sa fortune.
Par Bonapartistes, nous n'entendons
point, cela va de soi, tous les hommes
qui accueillirent avec faveur l'Empire,
qui s'y rallièrent, ou même le servirent
formellement ; parmi ceux-là, nous le
— 5 —
savons , et Dieu merci ! les effroyables
désastres dus à l'Empire ont guéri le
plus grand nombre de leur sympathie
ou de leur complaisance ; nous ne par-
lons ici que des hommes qui, malgré les
désastres, demeurent attachés à ce fu-
neste régime, et peuvent être appelés
bonapartistes quand même.
Il y a bien une autre espèce d'ad-
versaires de la Monarchie que nous
avons omis tout d'abord de mentionner
et dont il faut cependant tenir compte :
il y a la catégorie des indifférents, des
neutres , la catégorie des gens qui n'ont
pas eu jusqu'ici ni voulu avoir d'idées
ou de convictions politiques , qui se
contentent toujours de souhaiter un
gouvernement fort et capable de pro-
téger leur industrie , leur commerce ,
leur fortune acquise ou leur vie même,
sans se demander à quelles conditions
un gouvernement sera apte à remplir
cet office , sans travailler à le maintenir
ou sans le défendre quand ils l'ont, sans
chercher à le ramener quand ils ne
l'ont plus ; ne faisant point, mais lais-
— 6 —
sant faire les révolutions qui les rui-
nent , et très-portés, au beau milieu de
la mer révolutionnaire, quand par ha-
sard ils se trouvent sur un radeau plus
ou moins solide, à s'y installer le mieux
qu'ils peuvent, au risque de transes quo-
tidiennes et douloureuses, plutôt que de
ramer avec résolution et courage vers
quelque fier et sûr trois mâts apparais-
sant à l'horizon. Ceux-ci , du reste, ne
sont point proprement des adversaires
de la Monarchie, qu'ils préfèrent, au
fond, à tout autre régime ; mais ils lui
nuisent par leur inaction ou leur abs-
tention fâcheuse : car, outre la conta-
gion de leur indifférence, ils la privent
de forces utiles sur lesquelles elle de-
vrait pouvoir compter.
Nous venons montrer leur faute aux
indifférents ou secouer leur funeste
apathie ; nous venons , en outre, com-
battre vigoureusement tous les ennemis
décidés de la Monarchie.
Parmi ceux-ci, répétons-le, bon nom-
bre nous paraissent se tromper simple-
ment et se tromper de bonne foi : ainsi
— 7 —
en est-il, notamment, des républicains
idéalistes, de beaucoup de partisans at-
tardés de l'Empire, de quelques thiéris-
tes même ou prétendus républicains
conservateurs. Nous voulons précisé-
ment raisonner avec eux tous, leur
montrer combien sont faux, inapplica-
bles ou dangereux leurs principes, com-
bien les formes gouvernementales que
respectivement ils préfèrent, impuissan-
tes à sauvegarder la société et à relever
le pays, achèveraient de nous tuer, au
contraire ; nous ne désespérons point de
les conquérir à notre cause, de les
amener à vouloir avec nous cette mo-
narchie héréditaire ou traditionnelle
qui, après avoir vraiment fait la France
ce qu'elle fut, peut seule, à. notre avis,
lui rendre la force et la gradeur perdues.
Quant aux Radicaux , nous n'avons
nulle envie de discuter avec des gens
de cette sorte. Quelques-uns, en effet,
peuvent être sincères , c'est-à-dire
aveuglés dans le mal qu'ils pensent ,
et relativement excusables , dès lors ,
dans le mal qu'ils font ; mais à parler
— 8 —
raison avec des fous-furieux ou de
dangereux hallucinés , on perd son
temps: l'unique chose à faire, c'est
de leur chercher l'asile qui seul con-
viendrait à leur état, ou du moins de
s'armer contre leurs folies pour les
empêcher de nuire. A l'égard de ceux
qui sont mauvais sans excuse et n'ont
vraiment que de la scélératesse , rai-
sonner serait encore une condescen-
dance plus vaine et une pire duperie.
Nous ne nous adresserons donc pas
ici aux Radicaux, malfaiteurs incons-
cients ou très-avisés fauteurs de dé-
sordre. Mais nous redirons ce qu'ils
sont, ce qu'ils, firent, où ils visent
toujours, ce dont fut et demeure ca-
pable la queue pétroleuse et sanguinaire
qu'ils traînent à leur suite.
Nous venons montrer, et c'est là le
but spécial de la présente étude, nous
venons montrer aux indifférents d'abord,
puis aux Bonapartistes, Thiéristes et Ré-
publicains sincères, à tous ces honnêtes
gens dévoyés, selon nous, ou pris d'in-
dolence coupable, quelle logique mène
— 9 —
les choses d'ici-bas, combien les uns
manquent à leur devoir social par leur
inaction, combien les autres, avec leurs
principes faux ou irréalisables, sont une
digue insuffisante contre les pervers
armés de cette logique, et poussés par
leurs instincts brutaux ou leurs appétits
furieux au pillage, au meurtre, à l'in-
cendie. Et à tous ces hommes de bonne
volonté non dépourvus de raison, nous
espérons faire toucher du doigt qu'il
n'y a plus d'alternative en France, à
cette heure, qu'entre la Monarchie hé-
réditaire ou la République radicale,
celle-ci ne devant être que la préface
de quelque nouvelle Commune.
I
LES RADICAUX
Non, nous n'avons point à causer
avec le clan des Radicaux, avec les ra-
— 10 —
dicaux véritables (nous ne comprenons
pas ici leurs victimes) ; nous n'avons
point à discuter, soit avec de farouches
sectaires, livrés sans espoir à la dérai-
son parfois furieuse, soit avec des com-
pères sinistres, allant au mal, au crime,
au sang, avec un esprit dégagé et libre,
quoique sous l'impulsion d'appétits fé-
roces : nous n'avons point à confabuler
avec ces gens-là, ce serait peine et
temps perdus. Mais il importe, redi-
sons-le, de les peindre dans toute leur
laideur à ceux qui n'ont pas leur genre
de folie ou leur scélératesse endurcie ;
il importe de rappeler leur origine et
leur filiation intellectuelles, et de com-
bien de négations successives ils
sont le repoussant produit; il importe
de montrer comment ils se ramifient
dans les bas-fonds de la société, com-
ment et sous quels noms ils se décompo-
sent, comment se tiennent et tiennent
aux radicaux proprement dits toutes
les sectes anti-sociales, comment à cer-
tains jours tout ce monde se recrute
dans la tourbe des pervers inconscients,
— 11 —
comment même, et à l'appel de quels
préjugés, de quelles illusions, de quels
mirages, de quels mensonges, sous l'ef-
fort de quelles souffrances, hurlent et
s'arment avec ces bêtes fauves, pour
renverser, incendier et tuer, beaucoup
de pauvres gens, au fond inoffensifs et
honnêtes, fourvoyés parmi les Radicaux
sans l'être eux-mêmes, qui ne récoltent
le plus souvent que la déportation ou
la mort, sans compter, pour les plus fa-
vorisés, une misère plus grande, tandis
qu'après les avoir exploités et perdus,
au bon moment, leurs chefs détestables
les abandonnent pour la plupart et s'es-
quivent.
Oui, il faut dire ou rappeler tout
cela , pour l'édification et l'enseigne-
ment, d'abord, de ces victimes d'ambi-
tieux et affreux sectaires , s'il en est
qui soient susceptibles d'entendre , de
comprendre, et de rejeter de pareils gui- '
des ; il faut le dire ou le rappeler , en-
suite , pour l'enseignement ou l'édifi-
cation de ces hommes droits , mais
à courte vue , ou de ces gens sans
— 12 —
convictions et sans préférences politi-
ques , qui croient pouvoir , les uns
avec la République idéale , ou avec la
conservatrice dirigée par les habiles , ou
avec un autre Bonaparte ramené par un
plébiscite , les autres avec quelque
loyal dictateur choisi sous le coup de
chaque nécessité nouvelle , défendre la
Société contre les ravageurs et empê-
cher la France de périr.
Qu'est-ce donc que les Radicaux et
qu'est-ce que le Radicalisme? Fort peu de
gens, à coup sûr, s'en rendent bien
compte. Rien pourtant n'est plus néces-
saire que de bien définir la chose, que
de bien connaître le parti dans son es-
sence intellectuelle et morale, ou im-
morale, dans ses visées politiques et so-
ciales, ou anti-sociales, dans son goût
marqué et dans ses aptitudes exclusives
pour la destruction. Or le mot, inter-
rogé dans le sens intime qu'il tient de
la nature des choses et de l'usage, va
nous dire ce que sont à la fois le système
et les hommes qui le professent ou l'ap-
pliquent.
— 13 —
On sait ce qui, en grammaire, s'ap-
pelle radical, et comment on compare
à une racine toute partie d'un mot com-
mune à beaucoup d'autres, et d'où sort
toute une famille de vocables, comme les
feuilles et les branches d'un arbre sor-
tent de sa principale racine ou pivot.
Dans cette étymologie , rien de bien
sinistre ; mais voici où le sinistre com-
mence. En vertu d'une figure nouvelle,
et selon le langage usuel, être radical,
c'est avoir un esprit porté à descendre
au fond des choses, au fond du mal
comme au fond du bien. Le bien, dans
le monde, c'est la reconnaissance et l'ap-
plication de vérités ou de principes qui
s'imposent, avec leurs nombreux corol-
laires, à la raison et à la volonté hu-
maines ; le mal consiste, par contre, à
méconnaître, soit en les niant formelle-
ment, soit en ne les appliquant pas, ces
principes ou ces vérités et tout ce qui
en découle. Le mal est ainsi une néga-
tion, négation se manifestant par des
actes ou se formulant d'une manière ex-
presse. Et, entre toutes les négations,
— 14 —
les unes sont plus importantes, disons
plus radicales que les autres, selon qu'il
s'agit ou non des vérités premières, des
principes fondamentaux, sur lesquels
reposent les sociétés et s'appuie la
raison même de l'homme. Il savait
cela , le P. Monsabré , quand, il y a
deux ans, voulant saisir par le fond le
mal qui ronge et détruit peu à peu la
France, ainsi du reste que l'Europe, il
entreprenait d'opposer au radicalisme des
négations le radicalisme des affirmations. Le
mal de l'heure présente, ce sont les né-
gations monstrueuses et radicales. Les
Radicaux, ce sont des négateurs, ce sont
des hommes qui nient, doctrinalement
et doctoralement ou en pratique, toutes
les plus grandes vérités, tous les plus
essentiels principes, fortes racines ou
solides fondements de l'édifice social.
Qu'on en juge. Les radicaux nient
Dieu, auteur du monde et de l'homme,
l'homme et le monde, selon eux, n'ayant
pas d'autre auteur que la matière in-
créée qui, par l'effet d'une force à elle
inhérente, se modifie incessammentet se
— 15 -
transforme. Ils admettent volontiers, avec
Littré, que l'homme est unsingeperfection-
né, comme, sans doute, le singe est le per-
fectionnement d'un simple animal ram-
pant ou marchant sur ses quatre pieds,
comme cet animal est un perfectionne-
ment de la plante, comme la plante est
un perfectionnement du minéral, chose
inerte. S'il n'y a point de Dieu, à plus
forte raison n'y a-t-il point,dans l'homme,
une âme immortelle, et pour cette âme,
une autre vie au-delà dû tombeau. Dès
lors il n'y a non plus, en principe, ni
bien ni mal; il n'y a chez l'homme ni
bons ni mauvais instincts ; tout est in-
différent ici-bas, le bien et le mal sont
des mots, tout au plus des rapports, et
au moins des choses identiques; l'homme
est parfait de sa nature , il n'a point de
penchants à contrarier, et c'est attenter
à sa liberté comme à son être que de
gêner l'épanouissement de quoi que ce
soit qui réside et se manifeste en lui ;
la conscience n'existe point, l'homme n'a
pas de devoirs, il n'a que des droits. A
quel titre pourrait-on soutenir, enfin,
— 16 —
que quelque chose est propre, appar-
tient à quelqu'un? Il n'y a point de pro-
priété, attendu que tout homme a des
besoins sacrés, des fantaisies saintes,
qu'il doit pouvoir toujours et partout sa-
tisfaire, en s'appropriant, si aucune force
ne s'y oppose, ce qu'il trouve à sa con-
venance.
Nous pourrions pousser beaucoup
plus loin cette énumération des néga-
tions radicales , nous n'aurions qu'à
descendre aux conséquences de ces
premières et capitales négations. Néga-
tion de Dieu, négation de l'âme humaine,
négation du bien et du mal en tant que
contraires, négation de la conscience, né-
gation du devoir, négation de la propriété,
tout cela se tient, et de là découlent
cent autres négations moins importantes
et plus pratiques. Or les vrais Radicaux
en sont tous là. Les uns, convaincus ,
proclament ces horribles contre-vérités
en sectaires, et pour les répandre ; d'au-
tres, plus nombreux, se font les apôtres
de ce nihilisme parce que leur crimi-
nelle ambition a besoin de détruire dans
— 17 —
l'esprit des masses la croyance aux tu-
télaires principes qu'ils nient ; d'autres
enfin, le plus grand nombre , sans se
demander s'ils sont dans la vérité ni son-
ger à faire des prosélytes, prouvent par
leurs actes qu'ils vivent sous l'empire de
ces doctrines négatives et avilissantes.
Et qu'on ne nous accuse pas d'inven-
tion ou de calomnie ; les faits, des faits
nombreux, viennent à l'appui de notre
dire. Tous les radicaux sont travaillés
d'une haine furieuse contre Dieu, qu'ils
nient, contre la religion, forme exté-
rieure du culte qui lui est dû, contre
les ministres de cette religion et contre
les fidèles qui la suivent. Quel que soit
le culte, d'ailleurs, catholique, protes-
tant, israélite même, dès qu'il est sérieu-
sement pratiqué , il provoque leur
colère, et par la dérision, les outrages,
la persécution, par tous les moyens dont
ils disposent, ils le poursuivent,
sans compter que, parfois, lorsqu'ils en
ont la faculté, ils le suppriment. Ceci
est de notoriété publique, et, s'il le
fallait, nous pourrions invoquer à ce
2
— 18 —
sujet cent exemples. — La négation de
l'âme n'a-t-elle pas, dans ces derniers
temps surtout, pris une forme aussi pro-
vocante pour les croyants qu'abjecte en
soi : ces enterrements, dits civils, que le
peuple, avec son bon sens et sa foi tenace,
appelle des enterrements de chiens? Les
Radicaux n'ont-ils pas un goût décidé
pour ces navrantes cérémonies, et n'en
font ils pas un moyen de prosélytisme ?
— La négation doctrinale du bien et du
mal, du devoir, de la conscience, se fait
jour d'abord dans l'état de révolte où
se trouvent constamment les Radicaux
vis-à-vis de la loi; la violant eux-mêmes
chaque fois qu'ils le peuvent faire sans pé-
ril, ou la tournant par prudence, vous les
verrez toujours contre elle, et pour ceux
qui la violent ; non-seulement ils s'é-
gosillent à demander la suppression de
la peine de mort, mais les plus osés
d'entre eux réclament l'abolition de
toute pénalité, par conséquent de toute
législation même. Et en attendant cet
Eldorado, que tous rêvent plus ou moins,
quelle.base donnent-ils à la loi? Est-ce
— 19 —
un principe supérieur et immuable ,
s'imposant à toutes les raisons et à toutes
les volontés, est-ce la notion du bien
et du mal innée ou développée dans
toutes les consciences, en sorte qu'une
loi ne puisse interdire une chose qu'en
tant qu'elle est mauvaise ? Point ! La
base comme la source de la loi, pour les
Radicaux , c'est la pure volonté de la
masse, du nombre, nombre qui peut chan-
ger du jour au lendemain, volonté tout
aussi capricieuse, qui peut déclarer per-
mis aujourd'hui ce qu'hier elle déclarait
illicite. Le mandat impératif, tel qu'il se
pratique désormais parmi la gent radi-
cale, est une des plus originales mani-
festations de cet état d'esprit qui fait
repousser toute notion de bien et de
mal, toute idée de devoir, de règle pour
la conscience, et, pour la loi, toute base su-
périeure à la fantaisie humaine.— Quant
à la négation de la propriété, si les théo-
riciens socialistes la formulent, avec
eux et avec les communistes propre-
ment dits les Radicaux de tous les
temps la réalisèrent et la mirent en pra-
— 20 —
tique : ceux de 93, particulièrement
appelés Jacobins, sous le nom carré de
confiscation, ceux de nos jours sous le
nom de réquisition ou sous d'autres
noms encore.; les chefs, à coups de dé-
crets arbitraires et illégitimes comme
leur pouvoir, quand ils sont au pouvoir,
les soldats, par le simple droit de la
force et sous le nom de pillage. Souve-
nons-nous, outre la Terreur spoliatrice,
de la dictature du 4 Septembre ; souve-
nons-nous encore de la Commune, de
celle de Paris surtout, mais aussi de
celle de Lyon et de celle de Marseille.
On va nous dire que nous sommes in-
juste, que nous confondons des choses
fort distinctes, que Gambetta et ses aco-
lytes, par exemple, c'est-à-dire les
chefs des Radicaux proprement dits,
ont souvent la bouche pleine des mots
devoir, conscience, morale, sans compter
le mot liberté, dont ils ornent le moindre
membre de la moindre de leurs phrases ;
qu'en somme ces citoyens ne sont point
des partageux, qu'ils ne demandent
point l'abolition de la propriété, qu'ils
— 21 —
repoussent, au fond, les Socialistes, et
qu'enfin ils ont dit parfois du mal de
l'Internationale.
Qu'on s'y fie ! Ces chefs sont des am-
bitieux, des jongleurs qui veulent arri-
ver au pouvoir, et, parle pouvoir, à la
fortune ; ils savent que le moyen d'y
arriver fort vite, à moins de se casser
les reins en route, c'est de s'appuyer à
la fois sur la canaille, qui a de vastes
appétits sans nulle conscience, sur les
demi-pervertis, pourvus également de
besoins , et sur les simples , dépourvus
de malice, mais aussi de toute lumière,
et crédules, surtout aux promesses mi-
rifiques. Et ils arrangent leur rôle en
conséquence , montrant leur queue ,
leurs cornes, leurs griffes et leurs dents
lorsqu'ils parlent à ceux-là, les repliant
et les cachant lorsqu'ils parlent à ceux-
ci ; et tandis qu'ils font les modérés
pour ne point effaroucher les simples,
ils révèlent aux pervers qu'ils agissent
ainsi uniquement pour abuser les im-
béciles et pour réussir avec leur aide.
M. Thiers, qui avait, dans le but de se
— 22 —
maintenir au pouvoir, et qui a, dans
le but de le ressaisir, besoin du concours
des compères les plus cramoisis, à fait
comprendre à leurs chefs qu'ils pour-
raient être ses héritiers s'ils voulaient
l'aider à établir d'abord à son profit la
République ; et les chefs ont compris,
et, après les chefs, les soldats dociles.
Et l'on a vu Rabagas avaler des crapauds
à la douzaine, recommandant aux siens
de dîner de la même manière, en atten-
dant et pour conquérir le festin inévi-
table. L'impatience, un jour , a gagné
ces avides, les soldats au moins , peut-
être aussi les chefs : ils ont craint d'être
joués et de n'avoir rien pour eux-mêmes
des marrons qu'ils aidaient à tirer ; et
alors , à Paris et à Lyon surtout , dans
la personne du Barodet et du Ranc , ils
ont laissé voir les dents, les griffes, les
cornes et la queue du monstre. Impru-
dence ! Les oisons et les moutons ont
pris peur ; ceux qui voient clair sans
jamais trembler, les courageux parmi
les honnêtes, ont montré, sous la peau
du renard, le loup ou le tigre ; le 24 mai
— 23 —
a eu lieu. Campagne perdue pour les
Radicaux ! oeuvre à reprendre ! régime
de crapauds encore commandé par la
sagesse! Bref, tous les loups du radi-
calisme sont aujourd'hui de nouveau
couchés aux pieds du père de la con-
servatrice; M. Thiers, plus que jamais
cheval de renfort, triomphe parmi tous
les Républicains , et la comédie re-
commence.
Tel est le secret de la modération
relative affectée par les chefs et observée
par les soldats disciplinés du Radicalis-
me. Or la plupart furent de la Commune
ou négocièrent pour elle , la plupart
sont toujours de l'Internationale.
Rabagas, lui-même , a-t-il jamais dé-
savoué ; condamné la Commune san-
glante , incendiaire et partageuse ? Il
s'est sauvé à Saint-Sébastien, moins
peut-être pour mettre en lieu sûr ses
économies, que pour n'avoir pas à se
prononcer entre le gouvernement légal
et l'émeute, et pour se laisser des chan-
ces des deux côtés. Mais, qualifiant les
déportés de martyrs, il a combattu et
— 24 —
refusé de voter la loi Depeyre contre
l'Internationale ; en ses heures d'im-
prudence, on l'a entendu faire appel aux
couches sociales que l'on sait. En résumé,
niant Dieu et l'âme humaine, les Radi-
caux nient implicitement tout le reste;
nous les défions de rien maintenir con-
tre les Socialistes, les Communistes, les
Internationalistes, avec lesquels ration-
nellement ils se confondent, et qui,
de fait, et le cas échéant, les submer-
geraient en quelques jours, en quelques
heures. Le règne des Radicaux serait
bientôt le règne des Socialistes, la ré-
surrection de la Commune, le triomphe
de l'Internationale, c'est-à-dire la fin de
la Société comme de la France. La pra-
tique de ce mandat impératif, adoptée
par eux comme par toutes les autres
sectes , pronostique, à elle seule la belle
anarchie d'où sortiraient infailliblement
des massacres, des incendies, des rui-
nes, auprès de quoi ce que l'on a vu se
trouverait n'être rien, ou peu de chose,
et que guettent d'ailleurs les Prussiens,
ou autres ennemis du nom français.
— 25 -
Nous avons dû montrer l'identité des
Radicaux proprement dits avec toutes
les sortes de ravageurs. A eux seuls,
état-major plutôt qu'armée, ils ne se-
raient pas bien,redoutables, et ne mé-
riteraient pas la grande attention que
nous leur avons accordée. Mais avec
les Socialistes , les Communistes , les
Internationalistes (nous ne nous char-
geons pas de dire comment se. distin-
guent doctrinalement ces trois catégo-
ries d'ennemis de la Société), avec tous
les groupes ou toutes les couches qui
partagent leurs négations monstrueu-
ses et leurs âpres appétits, avec tout ce
monde auquel ils font appel (témoin le
discours de Grenoble), avec ce monde
qui les suit ou qui les domine, dont ils
sont tantôt les maîtres et plus souvent
les esclaves , les Radicaux constituent
une masse révolutionnaire vraiment for-
midable; Et, pleinement autorisé à com-
prendre sous la même dénomination
tout ce qui part du même fonds d'idées
subversives , ou plutôt , de passions
anti-sociales ; à tous les hommes qui,
— 26 —
dans quelque parti politique qu'ils se
rangent, ne nient point Dieu, ni l'âme
humaine, ni le mal, ni le bien, ni la
conscience, ni le devoir, ni le droit
de propriété, aucune, en un mot, de
ces assises nécessaires de tout ordre ;
à tous ceux qui ne veulent ni l'anar-
chie, ni le despotisme, qui entendent
maintenir la Société sur ses bases ac-
tuelles , constantes, immuables, qui
prétendent empêcher la liquidation so-
ciale de se faire et la France de périr ;
à tous ces hommes (ceux, bien entendu,
qui sont sincères, exempts d'ambition
et honnêtes), à tous, leur montrant les
Radicaux et la tourbe qui les escorte
ou les pousse, nous venons dire: Voilà
l'ennemi!
Voilà l'ennemi !... Par ce qui pré-
cède, nous ne montrons dans les Ra-
dicaux que les destructeurs de la
Société et les assassins de la patrie.
A quoi bon mentionner en détail tous
les autres avantages sociaux que met
en péril l'audace des démolisseurs ?
La liberté, par exemple, est un de ces
— 27 —
avantages, un de ces biens qu'assure
une société bien organisée et qui, seuls,
rendent doux le nom de patrie.
Est-il fort nécessaire de parler ici
spécialement de la liberté ? Non ,
sans doute : dire que la Société et
la patrie sont mises en péril, c'est
dire à plus forte raison que la liberté
est menacée. Toutefois, nous sommes
bien aise d'affirmer, en passant, que
les destructeurs de la Société, les as-
sassins de la patrie, les négateurs effron-
tés des principes sur lesquels tout s'ap-
puie, sont aussi les plus cruels ennemis
de la liberté véritable , artisans tout au
plus de licence ; nous sommes bien
aise de rappeler que partout et toujours
ils apparurent comme des ouvriers de
despotisme , très-despotes eux-mêmes
dès qu'ils tiennent le pouvoir ; et que
pour eux la liberté est un mot dont
ils se servent pour soulever les masses
généralement ignorantes , ou perver-
ties par leurs négations scélérates.
Et avec les conservateurs proprement
dits, auxquels spécialement nous nous
— 28 —
adressions tout à l'heure, nous vou-
drions et nous espérons, du reste, ameu-
ter contre les apôtres du Radicalisme
tous les hommes vraiment dignes d'être
qualifiés de libéraux.
Contre les Radicaux nous voudrions
conquérir encore et ameuter ceux des
malheureux, dont ils font leurs victimes,
qui n'ont perdu ni toute raison ni
toute honnêteté. Nous n'avons pas le
loisir d'insister ici sur ce sujet, mais
nous les engagerons à examiner eux-
mêmes avec sang-froid jusqu'à quel
point on se joue de leur crédule sim-
plicité , jusqu'à quel point on exploite
leur désir légitime d'une condition
meilleure, et comment, après les avoir
jetés dans des insurrections aussi cou-
pables que dangereuses, on bénéficie de
leurs efforts s'il y a succès,,les aban-
donnant, si le coup n'a point réussi, à
la mort ou à la déportation. Tous ces
malheureux, aveuglés plus que pervers,
peut-être, dont les Radicaux font leurs
troupes et comme de la chair à canon,
ils devraient se rappeler le lendemain
— 29 —
de toutes les victoires républicaines ,
et les orgies de quelques chefs en
face de la détresse de leurs séïdes;
ils devraient considérer surtout , ces
égarés, comment les Vermesch, Vésinier,
Bergeret , Cluseret, et autres commu-
nards, se sont sauvés et se prélassent à
Londres, à Genève ou ailleurs , tandis
que des milliers de leurs soldats sont
tombés dans les rues de Paris ou peu-
plent l'île des Pins ! Eh bien , nous
croyons fermement que, jusque parmi
ces masses trompées, notre appel sera
entendu, et qu'à bon nombre des hom-
mes qui les composent nous pouvons ,
avec la certitude d'être compris , crier
comme aux vrais libéraux et aux con-
servateurs : les Radicaux, voilà votre
ennemi !
Oui certes, voilà l'ennemi de tout ce
qui est encore honnête et libre ; voilà
l'ennemi commun à tout ce qui ne veut
point positivement la ruine de tous avec
la destruction de la France, le despo-
tismeaprès l'anarchie, et l'anarchie après
le despotisme; voilà l'ennemi commun,
— 30 —
réellement redoutable, si ses communs
et naturels adversaires n'arrivent point à
s'entendre, ennemi très-faible et tout à
fait impuissant même, s'ils savent s'unir.
Or ses adversaires naturels et communs
sont divisés sur un point capital : l'orga-
nisation qu'il convient de donner à la
Société en général, et spécialement à la
société française ; ils ne s'entendent pas
sur la forme de gouvernement la plus
capable de préserver chez nous l'ordre
social à la fois et la liberté, de sauve-
garder les droits et les intérêts de cha-
cun, le plus capable d'assurer, ou mieux,
hélas ! de rendre la prospérité et la
grandeur à notre chère France.
Il s'agit cependant de résoudre cette
question capitale. Et, laissant ici de côté
les victimes des Radicaux, nous, venons
dire, nous venons démontrer aux Répu-
blicains de principes et de bonne foi,
ou vrais Républicains, aux Thiéristes,
qui se disent spécialement républicains
conservateurs, aux Bonapartistes , et
enfin à tous ces hommes peu soucieux
des formes gouvernementales, nous ve-
— 31 -
nons leur démontrer à tous comment
et jusqu'à quel point ils sont impuis-
sants à contenir, à repousser l'ennemi
commun, à préserver la Société et tous
les intérêts légitimes qui s'y entrecroi-
sent, à sauver et à relever la patrie;
comment, au contraire, la Monarchie
atteint ce double but, comment elle
seule, par l'ordre qu'elle ramènera dans
les esprits et dans la rue, par la satis-
faction rationnelle qu'elle assurera à
toutes les aspirations et à tous les be-
soins, peut arracher aux Radicaux une
partie de leurs troupes, comment elle
est, en vérité et en un mot, le seul gou-
vernement conservateur, paternel et
national de notre France.
Nous nous adresserons d'abord aux
Vrais Républicains.
II
LES VRAIS RÉPUBLICAINS
Nous sommes monarchiste , et mieux
— 32 —
que monarchiste , royaliste ; nous
croyons à la nécessité de la Monarchie,
et de la Monarchie héréditaire ; mais
si nous pouvions être ou vouloir autre
chose , nous serions républicain à la
manière de certains hommes ; nous
voudrions la République telle qu'ils la
comprennent et la veulent. Ces hom-
mes, que nous appelons les vrais répu-
blicains , nous éprouvons et professâ-
mes toujours pour eux une estime pro-
fonde , une vénération véritable. Car
ils sont sincères et désintéressés , ils
sont l'honneur et la loyauté mêmes ,
ils ont dans le caractère autant d'indé-
pendance et de fierté que de droiture
dans l'esprit et de rigidité dans la cons-
cience ; ils réalisent ce type idéal et
classique du républicain austère, pour
lequel nous avons tous professé une
juvénile admiration au collége , dont
quelques rares exemplaires, éclos dans
la Sparte et dans la Rome primitives ,
nous apparaissent d'ailleurs , évidem-
ment , embellis par le pinceau des his-
toriens ou des poètes. C'est en pensant
— 33 —
à ces modèles antiques ou à leurs disci-
ples, c'est en prenant le mot dans le
sens élevé où il leur est applicable, que
Chateaubriand, le fier est indomptable
Breton, se définissait lui-même monar-
chiste de raison, sans doute, mais d'abord
républicain de tempérament.
Cette confession faite, que nous avons
déjà plus d'une fois et publiquement
renouvelée, nous devons dire, avec au-
tant de sérieux et de sincérité, que nous
adressons aux partisans admirables de
cette merveilleuse République deux
très-graves reproches : ils sont fort-peu
nombreux ; et le gouvernement qu'ils
rêvent est une utopie, sinon absolue, du
moins relative, et en ce qui concerne
tout grand État comme la France.
Ils sont fort-peu nombreux : si l'on
en trouve dans toute la France deux à
trois cents, ce sera beaucoup ; un mil-
lier, ce serait énorme, nous n'y croyons
point ; et s'ils formaient seulement la
majorité, parmi toutce qui se dit répu-
blicain, nous serions bien près de nous
convertir à la forme républicaine. Mais
3
— 34 —
leur petit nombre est un fait patent ,
que suffirait à démontrer la destinée en
France de toute République , de toute
République qui, selon la juste remar-
que de M. Thiers , le Thiers de jadis ,
lorsqu'elle n'a pas été entre les mains
des monarchistes, a tourné au sang ou à
l'imbécillité.
Ces excellents hommes, excellents ci-
toyens, excellents patriotes, ne se bor-
nent pas à être très clair-semés, ils profes-
sent encore, redisons-le, au moins rela-
tivement à la France, une pure utopie.
Qu'est-ce, en effet, en soi, que la Répu-
blique? C'est, selon la notion commune
à tous les temps et à tous les pays, un
régime en vertu duquel chaque citoyen
a sa part d'influence et d'action sur la
chose publique, et peut même parvenir
au pouvoir suprême; un régime en vertu
duquel le peuple se gouverne directe-
ment lui-même, faisant les lois aux-
quelles il sera soumis, et prenant, à la
majorité des suffrages ou des avis ex-
primés par l'ensemble des individus qui
le composent, toutes les résolutions qui
concernent la communauté entière.
— 35 —
Outre ce qu'a philosophiquement d'é-
trange ce fait, d'un être, collectif ou
individuel, peu importe, faisant lui-
même et tout seul la loi qui l'oblige ;
outre cela, on a eu raison de dire avant,
avec ou depuis Montesquieu, que la Ré-
publique ainsi comprise a besoin par
dessus tout de vertu. Il lui faut le dé-
sintéressement, la première des vertus
civiques : l'égoïsme, quelque passion
qui le provoque et quelque forme qu'il
prenne, l'égoïsme surtout qui s'appelle
ambition, lui est mortel. Et comment
n'y aurait-il pas de l'ambition égoïste,
là où le pouvoir suprême, accessible à
tous, dépend de la volonté ou du ca-
price du grand nombre ? Conquérir ce
suprême pouvoir, sommet de la pyra-
mide sociale, ou seulement s'élever à
quelqu'un des hauts degrés de cette
pyramide, cela est bien tentant, dès que
c'est possible ! Et pour y arriver, comme
il est tentant aussi de prendre tous les
moyens, les mauvais comme les bons,
et les mauvais, ensomme, de préférence,
parce que souvent ils mènent au but,
- 36-
soit plus sûrement que les autres, soit au
moins par voie plus rapide ! Or, s'il est
peu d'hommes qui aspirent à être chefs
d'Etat, et si nulle part on ne tient pour
illégitime d'aspirer dans l'Etat à un
poste important, quoique secondaire,
tout homme qui vise au poste suprême
est à peu près sûr de trouver tout un
personnel d'auxiliaires l'aidant à y arri-
ver, en s'emparant per fas et nefas de la
volonté des masses plus ou moins igno-
rantes, de qui dépend ainsi la puissance.
Les masses plus ou moins ignoran-
tes!... Certes, avec le désintéressement
absolu et imperturbable, il faut encore,
chez ceux qui ont des motifs sérieux ou
non de briguer le pouvoir à n'importe
quel degré, il faut chez eux l'intelli-
gence et les lumières qu'exige la direc-
tion des affaires générales ; mais il en
faut également une dose raisonnable
chez tous les simples citoyens dont les
votes doivent faire l'autorité des autres.
En un mot, la forme de gouverne-
ment appelée République demande dans
la généralité des hommes une supé-
— 37 —
riorité intellectuelle et une perfec-
tion morale qu'il est à peu près impos-
sible de rencontrer ici-bas. Ses plus-
intolérants sectaires déclarent que la
République est de droit divin : ils au-
raient raison s'ils entendaient que pour
ce régime il faut moins des hommes
que des anges, c'est-à-dire des êtres
doués de qualités quasi-divines, assez
parfaits, tout au moins, pour pouvoir
se passer de gouvernement. Et en réa-
lité, parmi ces citoyens qui ne croient
ni à Dieu, ni au bien, ni à la vertu, et
sont plutôt des démons que des anges,
l'AN-ARCHIE compte des théoriciens à la
douzaine, et des pratiquants en plus
grand nombre encore. Ce qu'il y a d'é-
trange, c'est de voir des citoyens éclai-
rés et honnêtes, comme les Républi-
cains vrais et de bonne foi dont nous
nous occupons, partager les erreurs des
pervers et vouloir d'un régime dont
l'idéal, vraiment divin, aura sa réali-
sation au ciel, peut-être, mais n'est
guère, à coup sûr, réalisable sur la terre.
Et voilà ce que nous appelons leur
utopie.
— 38 —
On peut voir par ce qui précède, on
doit rationnellement juger combien peu,
en principe , la nature humaine se plie
aux conditions d'une vraie République.
Il faut insister sur cette vérité, il faut la
démontrer maintenant à l'aide des faits
et de l'histoire ; il faut, à l'aide de l'his-
toire et des faits contemporains, mon-
trer que là République est au moins et
positivement impossible en France.
Il y a eu des républiques, nous dit-
on, des républiques glorieuses et pros-
pères ; il y en a encore.—Il y en a eu,
c'est incontestable : mais il faut savoir
ce qu'elles furent ; peut-être en reste-
t-il par-ci par-là quelqu'une : il faudra
dire ce qu'elles sont.
Comptons bien, d'abord. Il y eut ,
dans les temps anciens, la République
romaine et les Républiques grecques ,
il y. eut, parmi ces dernières, Athènes
et Sparte. Celle-ci, à peine fâudrait-il la
compter, car ce fut plutôt une monar-
chie , entourée de quelques institutions
propres à une République aristocrati-
que. A Rome, la République ne cessa
— 39 —
d'être aristocratique que pour cesser
d'exister, l'Etat tombant dans les con-
vulsions des guerres civiles, d'où l'Em-
pire et le césarisme devaient sortir après
les dictatures temporaires. A Athènes
seulement la République fut quelque
peu démocratique et sincère ; et encore
les démagogues la jetèrent-ils bien vite
dans des dissentions qui facilitèrent la
conquête macédonienne , en attendant
celle de Rome. En outre, et pour abor-
der un autre point de vue, remarquons
que la République n'exista plus que de.
nom dans Rome, et devint une atroce
anarchie, tempérée, ou plutôt interrom-
pue par les dictatures dont nous venons
de parler, dès le jour et pour cela seul
que le peuple romain eut pris un pre-
mier et sérieux accroissement, par la
conquête seulement du Samninm et de
l'Etrurie; dès le moment où, l'Italie en-
tière étant conquise , elle s'élança à la
conquête des autres pays groupés au-
tour de la Méditerranée, Rome connut
les principats temporaires, pour finir,
après d'interminables et atroces déchi-
— 40 —
rements, par s'abîmer dans la tyrannie
impériale. Quant aux Républiques grec-
ques, elles eurent chacune, on le sait,
un territoire à peine étendu comme le
moindre de nos départements.
Et ainsi, l'un des caractères distinc-
tes, essentiels, des Républiques anti-
ques, ce fut leur exiguité territoriale et
le petit nombre de leurs citoyens. Ce
fait rendait seul possible l'intervention
effective et formelle du peuple dans la
direction des affaires communes ou pu-
bliques : tous les citoyens qui remplis-
saient les conditions nécessaires pour y
prendre part pouvaient aisément être
réunis dans le lieu , Agora ou Forum,
réservé aux délibérations populaires.
Ce n'est pas tout, et voici un autre
caractère aussi distinctif et aussi essen-
tiel des républiques antiques : dans
chacune d'elles, au-dessous de quelques
milliers d'hommes libres ou de citoyens
véritables, il y avait des esclaves, ap-
pelés Ilotes ou portant d'autres noms,
au nombre de plusieurs centaines de
mille. Les esclaves, faits pour travail-
— 41 —
1er, dispensaient de tout travail inférieur
les hommes libres, les citoyens, qui
avaient alors le loisir d'appliquer exclu-
sivement leur esprit aux choses supé-
rieures , aux connaissances diverses
qu'exige le maniement des intérêts gé-
néraux.
Il y a doublement ou triplement uto-
pie à vouloir ériger en République l'un
quelconque des grands pays modernes :
outre des moeurs déjà faites et non ré-
publicaines, qui ne peuvent être refaites
au gré des utopistes ou des sectaires,
l'étendue de ces pays est premièrement
un obstacle insurmontable et décisif;
ce qui est un obstacle bien plus insur-
montable et bien plus décisif encore,
c'est, dans ces grandes nationalités,
l'inaptitude absolue et inévitable du
plus grand nombre des citoyens à dé-
libérer directement sur les intérêts
généraux de la nation.
Et d'abord, l'étendue territoriale.
Peut-on, de nos jours, nous citer un
grand pays où la République se soit
établie et dure? Qu'on ne nous parle
— 42 —
point des Etats-Unis d'Amérique : il y a
là une fédération d'Etats indépendants,
qui même, comme la chose a été sou-
vent démontrée, n'ont presque rien
d'une République vraie. Le moment
d'ailleurs serait mal choisi pour glorifier
comme un modèle du genre la pré-
tendue grande République américaine;
depuis la guerre de sécession, dont l'en-
jeu véritable étaitle principe de la souve-
raineté des Etats, le principe même du
fédéralisme, depuis la victoire du Nord,
qui a fait triompher le centralisme et
détruit par sa base la constitution pri-
mitive , depuis lors il est manifeste à
tous les yeux qu'une transformation se
prépare là dans le sens monarchique;
et la facilité avec laquelle le président
Grant se perpétue au pouvoir en est
l'indice caractéristique. Oui, qu'on se
garde de nous offrir comme argument
en faveur du système, républicain des
pays relativement neufs, qui n'ont point,
tant s'en faut, accompli leur évolution
définitive, et sont, à cette heure même,
en train d'en accomplir une vers la
— 43 -
Monarchie. Invoquera-t-on les autres
républiques américaines, celles que l'on
appelle les petites républiques?.,. Mais,
de même qu'on montrait aux enfants li-
bres de Sparte des Ilotes ivres pour les
dégoûter de l'ivresse, de même, pour
dégoûter les peuples du système répu-
blicain, il doit suffire, à coup sûr, de
leur montrer ces petites républiques
du Nouveau-Monde, où l'anarchie plus
ou moins sanglante est l'état normal.
Et sur notre vieux continent, en
Europe , quelles républiques voyons-
nous ? Nous voyons l'Andorre et Saint-
Marin , deux états microscopiques ;
nous voyons encore la Suisse , fédéra-
tion aussi de cantons indépendants ,
à peine un peu plus étendus que Saint-
Marin et l'Andorre. La Suisse elle-
même, malgré les moeurs patriarcales et
naturellement républicaines qui la dis-
tinguent toujours , la Suisse , si elle
n'était pas une confédération de ces
petits états tous parfaitement souve-
rains, sur leur territoire respectif, ne
serait point du tout en République.
— 44 —
Et d'ailleurs, mon Dieu! que sera-t-elle
avant longtemps, avec les écarts d'irré-
ligion et de tyrannie où la jette son
principe de souveraineté populaire ,
autant que la main de Bismark ! En
Espagne , à cette heure , la plupart
des républicains sont fédéralistes, outre
qu'ils sont aussi révolutionnaires; et
l'on voit ce que peut, ce que fait la
République dite unitaire. Chez nous
enfin , en France , on sait ce qu'a été
la République, chaque fois qu'elle a
essayé de s'établir, on peut deviner ce
qu'elle sera ou ce qu'elle serait encore.
Comment, en effet, les citoyens d'un
grand pays tel que le nôtre prendraient-
ils directement la part qui peut leur
incomber dans la gestion des affaires
communes ? L'Agora ou le Forum ne
saurait les réunir tous à la fois , il n'y
a pas de salle assez vaste pour contenir
tous les Français-capables suivant la
loi d'émettre un vote : ils doivent donc
déléguer leurs pouvoirs à des repré-
sentants ou députés. Mais si par le man-
dat qu'ils sont obligés de constituer de la
- 45 —
sorte ils donnent un blanc-seing pouf
un temps quelconque, autant vaut dire
que les citoyens se dépouillent de leur
souveraineté , ou ne l'exercent , au
moins , qu'à de plus ou moins longs:
intervalles. Aussi les logiciens de la
République ont-ils inventé le mandat
impératif, par lequel ils prétendent ré-
voquer à toute heure leurs mandataires,
et à toute heure s'en donner d'autres.
Le système obligerait tous les citoyens
à avoir des loisirs, comme dans les
temps antiques ; et, en outre, ce serait
là l'organisation en quelque sorte de
l'instabilité et de l'anarchie ; pourtant,
le système républicain admis , nous ne
voyons pas que l'on puisse , rationnel-
lement et en principe , repousser le
mandat impératif.
Le système républicain n'aboutit pas
seulement, dans un grand Etat, à ce
que les Radicaux, ou les purs, appellent
le mandat impératif, c'est-à-dire à l'in-
stabilité et à l'anarchie organisées : ce
qui rend de nos jours , dans un grand
pays doté, de la République, l'instabi-
— 46 -
lité plus inévitable, plus inévitable aussi
et plus terrible l'anarchie, c'est que
précisément, avec les conditions de vie
faites aux sociétés modernes, disons
aux sociétés chrétiennes, d'où l'escla-
vage est heureusement banni, la majo-
rité des citoyens, manquant des loisirs
nécessaires pour se livrer à l'étude des
hautes questions politiques et sociales,
sont incapables dès lors d'agir saine-
ment par leur vote sur les destinées de
leur pays.
Travailler, de nos jours, est une loi
pour tout le monde. Or le travail intel-
lectuel est le lot de la minorité ; le tra-
vail manuel incombe au grand nombre
des hommes libres, non, comme dans
les temps antiques, à une caste déshé-
ritée et rivée à sa situation misérable.
Certes, et nous le disons bien haut,
aucun métier, exercé honnêtement, ne
déshonore l'homme qui s'y livre ; l'ou-
vrier laborieux et probe nous inspire,
au contraire , une estime profonde ;
mais pendant qu'ils sont à leur chantier,
à leur ouvrage, le charpentier, le ma-
— 47 —
çon, le cordonnier, le tailleur, etc., ne
s'instruisent point en fait et ne sauraient
s'instruire des choses dont la connais-
sance est indispensable à ceux qui doivent
diriger les affaires publiques. Les ou-
vriers intelligents à la fois et sages, ceux
des villes comme ceux des campagnes, le
savent bien et sont les premiers à en
convenir; les hommes qui avancent le
contraire se trompent ou mentent, ce
sont des enjôleurs nuisibles ou des rê-
veurs dangereux. Le nombre des ou-
vriers travaillant de leurs mains, c'est-à-
dire façonnant les bois, les minéraux,
ou cultivant le sol, sera toujours à peu
près le même, car les besoins auxquels
leur travail doit pourvoir ne varieront
point sensiblement. Rien n'empêche un
ouvrier laborieux, rangé, économe, de
s'élever lentement et d'élever les siens
à une situation plus douce ou à une
condition supérieure, et nous applaudi-
rons cordialement chaque fois que nous
verrons ce résultat se produire ; mais
l'ouvrier montant légitimement un éche-
lon social sera tout aussitôt remplacé
— 48 —
sur celui qu'il quitte par un autre hom-
me , tombé peut-être graduellement,
celui-ci, d'une sphère plus haute.
Il n'y a, pour nier ces faits , absolu-
ment indéniables, que des utopistes ou
des gens de mauvaise foi, nourrissant
de mauvais desseins ; et il y aurait
utopie encore à croire que ces travail-
leurs arriveront quelque jour à posséder
une instruction et des lumières qui leur
permettent de s'occuper, avec fruit pour
tous et sans danger pour leur repos ou
pour leurs intérêts mêmes, des affaires
générales de la France. Leur droit bon
sens suffirait à traiter, par exemple, et à
résoudre des questions d'intérêt local,
municipales ou même départementales ;
il ne suffirait plus dès qu'il s'agirait par
exemple de paix ou de guerre, de finan-
ces de l'Etat, ou d'autres choses sembla-
bles ; et chaque fois que leur vote aura
directement ou indirectement pour ob-
jet la constitution du pouvoir suprême,
leur inaptitude incontestable sera mani-
festementtrès-dangereuse. Et voilà ce qui
fait, dans nos grands pays modernes ,
— 49-
le péril du système républicain, voilà ce
qui fait l'impossibilité rationnelle et ma-
térielle de la République.
Les Radicaux, les révolutionnaires,
des diverses nuances savent tout cela,
et c'est précisément ce qui leur rend
chère la forme républicaine. N'ayant
aucun scrupule, et prêts à tous les men-
songes, à toutes les manoeuvres, à tou-
tes les déloyautés, à toutes les super-
cheries, à toutes les violences morales
ou matérielles, l'ignorance crédule ou
perverse des masses estce qu'il leur faut.
Voyez-les à l'oeuvre ! L'état le
meilleur pour eux des classes popu-
laires, c'est cet état d'instruction très-
élémentaire qui fait perdre générale-
ment le bon sens natif sans donner , de
beaucoup, deslumières suffisantes. Aussi
comme ils tiennent à ce que les popu-
lations sachent tout juste lire ! Une fois
à ce point, qu'ils savent très-bien ne
pouvoir être, dans l'ensemble et sauf
exceptions, dépassé par elles, comme ils
les travaillent, et comme ils en font leur
chose ! Une à une ils leur arrachent toutes
4
— 50 —
les croyances essentielles qui seraient
pour leurs desseins un obstacle, et ils y
substituent les plus monstrueux préju-
gés, les contre-vérités les plus révoltan-
tes, ne se faisant faute de parler égale-
ment aux appétits, d'éveiller les tenta
tiens les plus redoutables, d'exciter les
passions les plus honteuses et les plus
féroces. Et sur cette matière démora-
lisée, corrompue, ahurie, ils opèrent;
sur ces votes inconscients et abru-
tis, ils s'élèvent. Le spectacle dure
depuis longtemps , et se renouvelle
à chaque élection politique ; à cette
heure même, il vient de s'étaler dans
quatre départements, avec tous ses ca-
ractères hideux. Et par là, il faut avoir
le courage de le dire, par là les popu-
lations se pervertissent tous les jours un
peu plus et s'hébêtent.
Nous défions les vrais républicainsnon
tout à fait aveugles de ne point con-
venir de tout cela; nous les défions
même de n'en pas être navrés. Ils de-
vraient comprendre, dès lors, où nous
mène la forme de gouvernement de leurs

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