La Morale amusante, contenant l'histoire de ce qu'il y a dans une boîte de joujoux, et les Péchés mignons d'un enfant gâté, par Mme la Ctesse de Bassanville et C. de Ribelle (Amable Rigaud)

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A. Rigaud (Paris). 1861. In-8° , 120 p., fig..
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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LA
MORALE AMUSANTE
Paris.—Imprimé chez Bonaventure et Ducessois,
55., quai des Grands-Augustins.
LA
MORALE AMUSANTE
CONTENANT L'HISTOIRE
DE
CE QU'IL Y A DANS UNE BOITE DE JOUJOUX
ET
Les Péchés mignons
D'UN ENFANT GATÉ
PAR
Mme LA Cesse DE BASSANVILLE
ET
C. DE RIBELLE
PARIS
AMABLE RIGAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR -
RUE SAINTE-ANNE, 50
CE QU'IL Y A
DANS
UNE BOITE DE JOUJOUX
CE QU'IL Y A
DANS UNE BOITE DE JOUJOUX
AR une belle, mais froide matinée
du 31 décembre, la neige étendait
son blanc manteau sur les toits, et
quoique quelques rayons de soleil
tiques , pour compléter les étrennes que cha-
cun devait offrir le lendemain.
Je fis donc ainsi que tout le monde, je me
mis en course, et comme j'avais à récom-
penser de gentils neveux et de jolies petites
nièces de leur bonne amitié pour moi pendant
toute l'année qui venait de s'écouler, je ren-
trai dans mon logis, suivi d'un commission-
naire portant sur ses épaules une énorme boîte
où étaient couchés pêle-mêle de fort jolis jou-
joux.
Je fis mettre cette boîte dans le petit salon
où je me tiens d'ordinaire, et comme j'étais
très-fatiguée de ma promenade, je m'étendis
dans un bon fauteuil placé tout à côté de la
cheminée, et, les pieds paresseusement placés
sur les chenets, je jetais tour à tour un regard
et sur le feu joyeux qui pétillait dans l'âtre et
sur les beaux jouets qui promettaient tant de
plaisir à ceux de mes petits amis auxquels ils
étaient destinés.
—Ce serait bien drôle, me disais-je, si tou-
tes ces jolies petites marionnettes pouvaient ra-
conter leur histoire ; car enfin le carton, le bois
qui les confectionnent, l'étoffe qui les habille,
tout cela a déjà couru le monde sous une autre
forme, et qui a beaucoup vu doit avoir beau-
coup à dire.
Comme j'étais plongée dans cette pensée,
j'en fus bientôt tirée par des bâillements très-
prolongés ; puis par une foule de petites voix
aigrelettes s'écriant sur divers tons :
—Mon Dieu, que je m'ennuie ! mon Dieu,
que je m'ennuie!
Et tout d'un coup, à la suite de ces paroles,
Arlequin, Polichinelle, le zouave, la bergère,
la laitière, etc., etc., enfin tous les joujoux
qui étaient dans la boîte, de se lever et de venir
faire cercle autour de moi.
—Eh ! grand Dieu, mes petits amis, qui
vous donne donc ainsi la vie ? m'écriai-je avec
surprise.
—C'est le désir de vous être agréable, ma-
dame, fit un petit paillasse en accompagnant
ces mots d'une foule de culbutes : vous voulez
connaître notre histoire, eh bien, chacun va
vous la raconter, pour vous divertir, en com-
mençant par moi d'abord, si vous le voulez
bien !
—Du tout ! du tout ! interrompit vivement
43 4 &
la meunière, c'est aux dames de parler les pre-
mières, et par le tictac de mon moulin, je dé-
fendrai ce droit jusqu'à la mort.
—Eh bien, parlez donc, madame Caquet-
bonbec, puisque la langue vous démange si
fort, répliqua paillasse en redoublant ses gam-
bades, et j'en aurai pour tout le monde. Après
vous donc, s'il en reste.
La meunière ne répondit point à cette im-
pertinence et commença ainsi son récit :
«g s &
HISTOIRE DE LA MEUNIÈRE
JE me nomme Paulette, et j'étais bien heu-
reuse avec ma bonne maman dans une jolie
petite maison toute couverte de fleurs que
nous habitions à la campagne durant presque
toute l'année, si maman ne m'avait pas
grondée souvent sous le prétexte que j'étais
bavarde.
Bavarde ! moi, madame ! oh, grand Dieu,
quelle injustice !... Est-ce donc être bavarde
que de dire que ma bonne lève plus souvent ses
yeux qu'elle ne tire son aiguille ? que le jar-
dinier reste près d'un quart d'heure pour tuer
un colimaçon, que ma soeur regarde les images
de son livre au lieu d'étudier ce qu'il renferme,
que mon frère s'amuse à faire des boulettes
pendant sa répétition, enfin, de répéter ce qu'on
entend dire ?...
Eh bien, pourtant on me faisait continuelle-
ment des reproches là-dessus.
— Paulette, me disait maman, le bavardage
conduit à la médisance, et les gens méchants
qui disent du mal de tout le monde, on les fuit
comme s'ils avaient la peste. Apprends donc
à te taire, ma fille, tu n'as pas un mauvais coeur,
c'est seulement le plaisir de parler qui te fait
ainsi attaquer ceux même que tu aimes sincè-
rement, car ton frère et ta soeur te sont chers,
je n'en doute pas ; eh bien, tu les fais toujours
gronder par ton infernal bavardage.
Et vous comprenez que je laissais dire ma-
man et que je n'en faisais pas moins selon ma
tête ou selon ma langue, comme vous voudrez,
car enfin, si je suis bavarde, je ne suis pas
menteuse, quand il m'arriva la triste aventure
qui m'a conduite dans cette boîte de joujoux.
Un jour, papa rentra chez lui tout pâle et
tout tremblant, et sans faire attention à nous,
il dit à maman :
— Je suis condamné à huit jours de prison
4| 7 P°
par le conseil de la garde nationale, on va ve-
nir me chercher pour m'emmener; ouvre-moi
bien vite le cabinet qui est derrière les rideaux
de ton lit, je vais m'y cacher, tu refermeras les
rideaux, tu les rattacheras avec des petits clous,
puis, quand ceux qui me poursuivent seront
partis, tu viendras me délivrer.
Et tout cela fut ainsi fait comme papa le de-
mandait.
Il était à peu près depuis un quart d'heure
dans sa cachette, quand drelin, drelin, voilà la
sonnette qui danse et des hommes qui arrivent
en demandant où était papa.
— Mon mari est à la campagne pour quel-
ques jours , messieurs , fit maman avec une
grande révérence ; mais comme je ne suis pas
menteuse, je l'interrompis aussitôt en disant :
—Du tout! du tout! papa est là, dans le
cabinet derrière les rideaux de son lit.
Puis, voyant la pâleur de maman, je com-
pris aussitôt la faute que j'avais commise et
je m'écriai les mains jointes et les yeux rem-
plis de pleurs :
—Pardon ! pardon ! j e ne le ferai plus jamais !
Mais elle détourna la tête en me repous-
sant, et quand ces vilains hommes noirs ayant
trouvé papa l'emmenèrent en prison, elle me
dit d'une voix triste et sévère :
—Voilà votre ouvrage, Paulette, vous voyez
jusqu'où le bavardage vous a conduite.
Je tombai à genoux et j'éclatai en sanglots.
Alors une voix dure qui n'était pas celle de
maman prononça ces paroles :
—Tu dois être punie, Paulette, et, pour
cela, sois changée en meunière, afin que tu
trouves toujours à tes côtés plus bavard
que toi : c'est le tictac de ton moulin.
Et voilà comment je me trouve dans cette
horrible boîte où l'on n'a pas même la conso-
lation de pouvoir parler, acheva avec un très-
profond soupir la petite marionnette.
—Hélas ! ni de manger, non plus, inter-
rompit un gentil pierrot en donnant à sa mine
enfarinée l'expression la plus triste.
—Monsieur est gourmand à ce qu'il paraît?
fit d'un air dédaigneux la meunière.
—Vous êtes bien bavarde, madame du tic-
tac, répliqua aussitôt la poupée à la veste blan-
che, et si vous voulez connaître mon histoire,
donnez-vous la peine de l'écouter :
HISTOIRE DE PIERROT
J'AVAIS des frères et des soeurs que j'aimais
bien et dont je ne disais jamais du mal,
moi ; aussi, comme ils étaient mes aînés,
avaient-ils toutes sortes de bonté et d'indul-
gence pour leur petit frère Léon, — car je
m'appelais alors non Pierrot, mais Léon, fit la
marionnette enfarinée en poussant un gros
soupir.
Donc j'étais très-aimé de tout le monde et
alors un peu gâté, ce qui a été cause de mon
malheur; pourtant maman me disait bien sou-
vent avec sa voix si douce :
—Prends garde à toi, mon petit Léon, car
tu es gourmand, et c'est un bien vilain défaut
2
que celui-là; d'abord il vous rend semblable
aux bêtes qui ne connaissent que la satis-
faction de dévorer, puis il compromet la
santé et entraîne avec lui toutes sortes de dan-
gers.
J'écoutais bien maman, et je me promettais
alors de vaincre en moi ce penchant très-vif
que je ressentais pour toutes les bonnes choses
qui se mangent ; mais bast! ma résolution s'en-
volait devant les tartelettes et les gâteaux, et
les bonbons me tournaient la tête ; aussi bien
souvent des indigestions suivies d'une diète
sévère et de très-mauvaises tisanes sont ve-
nues me faire regretter bien fort de ne pas avoir
suivi les sages conseils de maman.
Un jour, ô un bien vilain jour, allez! d'a-
bord, il pleuvait, il faisait gris, il faisait froid;
et j'étais condamné à garder le lit, la diète, à
boire de la tisane et à prendre.... vous de-
vinez quoi? tout cela à la suite d'un grand dé-
jeuner d'enfants qui avait été donné la veille
chez une des amies de maman, déjeuner si bon!
si bon! — que j'avais mangé plus que je
n'aurais dû, j'en conviens !
Donc j'étais dans mon lit, bien triste, bien
4l 11 |>
ennuyé et faisant des réflexions sérieuses sur
la tisane que j'avais à boire, quand tout à coup
j'entendis chanter auprès de moi.
Or il faut vous dire que la chambre où j'é-
tais couché touchait à l'office.
— Qu'est-ce que tu fais donc là, Pierrette ?
m'écriai-je, car j'avais reconnu la voix de la
fille de la cuisinière.
— Je mets de petites tartelettes dans la hu-
che à la farine, me répondit Pierrette, mais
demeurez tranquille, monsieur Léon, et vous
en aurez demain, si vous ne buvez plus de ti-
sane, ajouta-t-elle en riant.
Ce mot de tartelette m'avait donné faim. Je
me représentai des petits gâteaux bien dorés,
bien sucrés, remplis de confiture, enfin l'eau
m'en vint tellement à la bouche et le désir au
coeur qu'après avoir écouté avec attention si
je n'entendais personne , car Pierrette s'était
éloignée, je me levai tout doucement, et, mar-
chant sur la pointe de mes pieds nus, je me di-
rigeai vers l'office.
J'en entr'ouvris la porte, et comme la salle
était vide, je me hâtai de courir vers la huche,
qui malheureusement était fermée.
—Comment faire, mon Dieu ! pour lever ce
vilain couvercle ?
J'approche une chaise, je grimpe dessus,
je pousse de toutes mes forces... le couvercle
s'entre-baisse etcrac... je tombe dans la farine,
puis l'affreux couvercle se referme sur moi
avec grand bruit.
Alors je me crois perdu... mort... je pousse
des cris déchirants ; ma mère, les domestiques,
tout le monde accourt, ouvre la huche et me
trouve enfariné, comme vous me voyez encore
aujourd'hui.
A cette vue, chacun part d'un éclat de rire,
surtout la méchante Pierrette qui, ayant de-
viné pourquoi j'étais là, expliqua comment
j'avais été puni en courant après les tartelettes,
qui, hélas! n'avaient jamais existé que dans
son imagination, tandis qu'au contraire c'é-
taient des boulettes pour tuer les rats qu'elle
était venue poser dans l'office.
En entendant ces mots, ma pauvre maman
devint toute pâle.
—Tu entends, Léon! s'écria-t-elle, ta gour-
mandise pouvait te conduire à t'empoisonner.
Aussi pour que tu te souviennes de cette le-
-5g 13 ^
çon, je veux que tu sois puni, et très-sévère-
ment encore !
—Et il le sera, madame, dit une grosse
voix bien dure, car je le condamne à demeurer
ainsi enfariné toujours.
Alors je me sentis tout froid, tout roide, et
je me vis habillé... en pierrot et couché dans
cette boite.
—Eh bien, moi aussi, je me suis réveillée
de la même façon dans ce coffre, interrompit
une petite laitière torchon aux yeux d'émail et
au gentil minois des plus vermeils. Seulement
ce n'est pas après avoir couru pour voler des
tartelettes, fi donc! que cela m'est arrivé, ajou-
ta-t-elle en faisant un petit mouvement de tête
des plus significatifs, auquel Pierrot répondit
par une très-laide grimace. Mais si vous dé-
sirez savoir l'aventure que je soupçonne être
la cause de cette ennuyeuse punition, je vais
à mon tour vous raconter mes souvenirs du
passé, fit-elle avec un petit air de très-ridicule
prétention.
HISTOIRE DE LA LAITIÈRE TORCHON
JE suis la fille d'un monsieur très-riche et
je m'appelle mademoiselle Jane de Valcom-
brey; mon papa et maman m'aimaient beau-
coup, car j'étais toute seule; aussi depuis le
matin jusqu'au soir tous deux m'embrassaient-
ils à l'envi en nie disant :
—Comme elle est jolie notre petite Jane,
ses yeux sont plus bleus que les pervenches des
champs, sa bouche est plus vermeille qu'une
cerise qu'on vient de cueillir, ses joues plus
fraîches que la rose à peine ouverte, et ses
cheveux plus blonds que les beaux épis d'or.
J'écoutais tout cela et j'étais contente, car
ils disaient la vérité. Aussi mon plus grand
^ 15 g$»
plaisir était-il d'aller me placer devant la
grande glace de la chambre de maman pour
me regarder comme ce qu'il y avait de plus
joli au monde.
Et ma bonne chère maman riait de ce qu'elle
appelait ma petite coquetterie enfantine.
Mais un jour, la maman de maman, qui de-
puis longtemps voyageait pour la santé de mon
grand-papa, arriva chez nous avec l'intention
d'y passer quelque temps, et tout fut sens des-
sus dessous à la maison pour la bien recevoir,
car papa et maman aimaient tendrement ma
grand'mère, qui cependant n'était pas bonne du
tout, comme vous allez le voir dans ce que vais
vous raconter.
Elle m'embrassa bien tendrement, c' est vrai,
elle me donna aussi de beaux joujoux, c'est
vrai encore ; mais je l'entendis qui disait à ma-
man :
— Ma chère Marie, tu adules trop ta fille,
tu en joues comme d'une poupée qui t'amuse
sans songer qu'il y a une âme ouverte à toutes
les impressions dans ce cher petit être ; ainsi
tu développes en elle la coquetterie, ce vilain
défaut, l'ennemi le plus dangereux des filles.
43 16 g*
Je ne compris pas beaucoup ces paroles,
mais je devinai qu'elles étaient désagréables
à maman, car elle devint tout embarrassée
et toute rouge ; aussi je n'aimai plus ma
grand'maman du tout.
Le lendemain, comme je me trouvais seule
devant la glace et que je me regardais en me
faisant des petites mines gentilles, ma grand'-
maman entra si vite que je n'eus pas le temps
de me retirer. Aussi m'ayant aperçue, elle me
gronda sévèrement en me disant que c'était
fort laid de se regarder ainsi; que d'abord on
offensait le bon Dieu et qu'aussi on s'exposait
à voir le diable.
— Le diable! m'écriai-je en devenant toute
pâle de terreur.
— Oui, mon enfant, me répondit-elle avec
gravité; fais donc bien attention à ne jamais
te regarder avec coquetterie.
Je le lui promis et durant quelque temps la
terreur que m'avaient inspirée ses paroles avait
semblé me corriger, car je ne me permettais
plus jamais que de lancer un coup d'oeil en
passant devant les miroirs, tout en me sau-
vant au plus vite, quand un jour que j'avais
°€| 17 g*
une jolie toilette toute neuve, que mes cheveux
étaient bouclés comme ceux d'un chérubin,
que papa et maman ayant déclaré enfin avec
admiration que j'étais gentille à croquer, je
me trouvai toute seule dans la chambre où
était cette grande glace où je me voyais tout
entière.
J'y jette d'abord un coup d'oeil timide, puis
je me laisse aller à m'admirer, et je me trou-
vais heureuse, quand tout à coup je vois au-
dessus de ma tête une figure laide et noire qui
me faisait la grimace en me montrant les
cornes.
Effrayée, je pousse un cri et me détourne
avec horreur pour me sauver, quand j'aper-
çois... qui?... ma grand'mère qui tenait à la
main le vilain diable avec lequel elle m'avait
fait si grand'peur.
A cette vue, la colère succède à la terreur,
et, m'élançant vers la mère de maman, je me
laisse emporter au point de lui donner une
tape.
— Oh! la vilaine petite fille ! s'écria ma-
man qui entrait alors.
— Tu vois, Marie, jusqu'où peut conduire
3
la coquetterie trompée, dit ma grand'mère en
lui expliquant la cause de ma méchante action.
— Je le vois si bien que Jane sera punie de
façon à s'en souvenir toujours, s'écria celle-ci ;
d'abord elle ne portera plus de jolies robes.
— C'est moi qui me charge de cela, s'écria
une grosse voix; elle sera toujours habillée
en toile à torchons et ne se regardera plus, je
vous le jure.
— Ce qui fut vrai, hélas ! ajouta Jane avec un
gros soupir, car voyez ma robe, ma cornette
et mon fichu, et dites-moi s'il y a seulement
un petit morceau de miroir dans cette maudite
boîte ?
— Oh, pour ça, c'est bien vrai, nous sommes
privés de tout dans notre prison, grimaça le
seigneur Polichinelle en cherchant à sourire
d'une façon toute gracieuse à la petite laitière
torchon. Puis il se mit à lui chanter :
Mire dans mes yeux
Tes yeux
Charmante brunette ;
Mire dans mes yeux
Tes yeux,
Tes jolis yeux bleus.
4| 19 i>
Mais au lieu de répondre à ce gentil com-
pliment, la maussade marionnette lui tourna
le dos avec humeur et regrimpa dans la boîte
où elle se coucha en grommelant.
— Fi, la sotte précieuse! murmura Polichi-
nelle peu content; mais reprenant auplus tôt son
air joyeux : Elle s'est fait justice en allant se
coucher, car elle n'était pas digne d'entendre
mon histoire, que je vais vous narrer, si vous
voulez bien le permettre.
Les plus bruyants hourras accueillirent
cette proposition, et l'orateur commença ainsi :
HISTOIRE DE POLICHINELLE
MON père est l'un des fermiers de M. le
comte de Solly, et comme j'étais son fils
unique et qu'il avait amassé depuis longtemps
de beaux écus, son projet était de faire de moi
un beau monsieur et non un grossier paysan
comme lui. Aussi, depuis que je commençai
à parler et à entendre, il avait donné ordre à
tous les garçons de la ferme de m'appeler
M. Louis et non Louis tout court, ce qui me
donna beaucoup d'orgueil. Puis il fit si bien
que je fus admis au château pour jouer avec le
petit Albert de Solly, le fils de M. le comte.
Mais comme pour cela il me fallait de beaux
habits, on m'habilla comme un seigneur, et
4| 21 $.
l'on me défendit de jouer avec les petits ca-
marades de mon rang et de mon âge.
Ce qui fit que je n'étais pas heureux !... je
vous l'avoue maintenant, car j'ai fait des ré-
flexions très-sérieuses depuis que je suis en-
fermé dans cette boîte.
Ainsi ces derniers me détestaient et se ven-
geaient de mon orgueil par des railleries san-
glantes, et Albert ne m'aimait pas, il me souf-
frait seulement, et encore quand j'étais seul
avec lui; car lorsqu'il venait au château quel-
ques petits garçons des amis de son père, j'é-
tais repoussé des jeux et on m'envoyait dîner
à la cuisine avec les domestiques. Ce dont
je souffrais cruellement et dont je me plai-
gnais à mon père, qui souffrait bien plus cruel-
lement encore que moi, le pauvre homme !
Le moment vint de commencer notre édu-
cation à Albert et à moi, et mon père crut
faire un coup de maître en m'envoyant à Paris
dans la même pension où fut placé le fils de
M. le comte, ce dont Albert et moi nous fûmes
fort enchantés.
Albert était petit, maigre, délicat et poltron,
et comme j'étais grand, fort et courageux, il
4g? 22 ||?>
sentit que je lui serais une protection et m'a-
dopta pour son ami; car la première de toutes
les aristocraties au collége, c'est celle du coup
de poing.
Seulement par un sot orgueil, ni lui, ni
moi, nous n'avouâmes que mon père était
le fermier du sien, j'étais le fils d'une con-
naissance du comte, et voilà tout, ce qui fut
cru pendant longtemps, car Paris étant loin
de la ferme, mon père me faisait écrire par le
curé, m'envoyait des provisions, mais ne ve-
nait jamais me voir.
Pourtant un jour que nous étions tous à
jouer dans la cour, un surveillant vint à moi
en me disant qu'un paysan me cherchait en
me demandant à tout le monde.
Ce mot de paysan me fit froid jusqu'au fond
des veines, car je devinai que c'était de mon
père qu'on parlait ainsi; et au lieu de sentir
combien j'allais avoir de bonheur de l'embras-
ser, je ne pensai au contraire qu'à chercher le
moyen de me soustraire à sa présence qui al-
lait m'apporter une profonde humiliation avec
elle.
Mais je n'eus pas le temps de fuir, car une
4| 23 g»
voix bien connue fit retentir ces mots presque
à mon oreille :
—Eh! Louis ! allons, mon fils, viens donc
embrasser ton père !
Et le brave homme suivi d'une foule de mes
camarades ricanants chercha à me prendre
dans ses bras ; mais je le repoussai dure-
ment.
—Vous vous trompez, bon homme, je ne
vous connais pas, dis-je en lui tournant le
dos et me sauvant au plus vite.
Mon pauvre père demeura tout saisi et se
mit à pleurer, car s'il avait voulu me donner
de l'orgueil envers les autres, il ne pouvait pas
penser qu'il m'en viendrait jamais envers lui ;
aussi, pour me corriger, le jour même il me
retira de la pension, ce dont je montrai une co-
lère affreuse. Alors le cher homme, ne sachant
plus à quel saint se vouer, s'adressait au bon
Dieu pour le supplier de lui venir en aide,
quand un grand homme noir qui se présenta
tout à coup devant nous lui parla ainsi :
—C'est moi qui me charge de punir les en-
fants qui ne sont pas sages. Donne-moi le tien
et je te le rendrai corrigé. Louis aime les
4| 24 &.
honneurs; eh bien, il sera habillé de paillet-
tes, de clinquants dorés comme un prince, seu-
lement il portera toujours des sabots pour
qu'il ne lui soit jamais permis d'oublier l'ho-
norable profession de son père.
Et après avoir parlé ainsi, l'homme noir
souffla sur moi, me changea en polichinelle
et me renferma dans cette boîte avec vous,
mes pauvres amis.
— Boîte que je voudrais pouvoir briser en
mille morceaux ! s'écria une petite bergère en
frappant du pied avec rage.
—La! la! ma mignonne, vous me semblez
un peu colère, sans vous offenser, exclama
Polichinelle en saluant la nouvelle venue.
—En colère ! on le serait à moins, reprit
vivement la marionnette, écoutez-moi pour en
juger.
43 23 g»
HISTOIRE DE LA BERGÈRE
CERTAINEMENT, je suis très-bonne et très-
douce! eh bien, on entendait toujours
crier à la maison :
—Geneviève, tu viens de me pincer ! Gene-
viève, tu viens de me pousser ! Méchante Ge-
neviève par ci, méchante Geneviève par là.
Et maman de me gronder sans cesse, comme
si c'était ma faute si ma petite soeur avait eu
un pinçon, et si mon petit frère s'était laissé
tomber par terre.
Aussi, je l'avoue en toute franchise, cela
me donnait beaucoup de méchante humeur
contre eux, et je n'étais pas fâchée du tout,
quand il pouvait leur arriver quelque mal,
4f 26 &•
quoique ce mal, on me le mît toujours et très-
injustement sur le dos.
Or un matin d'un beau jour d'été, comme
nous habitions alors la campagne, nous étions
descendus, ma petite soeur, mon petit frère
et moi, pour jouer dans le jardin, et cela du
meilleur accord du monde.
—Que ferons-nous ? dit Marie en me regar-
dant, car elle avait peur de moi, je crois.
—Nous allons cueillir des fleurs pour en
faire des couronnes, puis, nous jouerons à
la fête-Dieu, répondis-je aussitôt.
— Ça ne sera pas amusant ! fît Lucien avec
une fort laide grimace; il vaudrait bien mieux
courir après les papillons ; regarde comme ils
sont beaux, ajouta-t-il en en montrant à Marie
un très-gros qui voltigeait devant nous.
—Oh oui ! courons après les papillons !
courons après les papillons ! s'écria la petite
sotte en battant des mains et en s'élançant à
la suite de Lucien à travers les allées.
Vous comprenez, sans que j'aie besoin de
vous le dire, combien cette conduite de mon
frère et de ma soeur me donna de colère !
Aussi, au lieu de les imiter, je me mis à mar-
4Ï 27 ^o
cher autour des plates-bandes pour cueillir
des bouquets, ainsi que je l'avais proposé tout
d'abord.
Il se passa quelques instants, puis enfin
la petite Marie revint auprès de moi tout es-
soufflée.
—Veux-tu maintenant, ma soeur Geneviève,
que je t'aide à faire des couronnes? me dit-
elle avec câlinerie.
Je lui tournai le dos sans lui répondre pour
lui montrer que j'étais fâchée, et en faisant
ce mouvement, je laissai tomber la plus belle
de mes fleurs. Elle la ramassa aussitôt.
—Je te la rendrai contre un baiser, me dit
la petite hypocrite en me tendant la joue et me
riant au nez.
—Rendez-la-moi tout de suite, mademoi-
selle, m'écriai-je d'un air très-courroucé.
Mais elle de rire plus fort et de se sauver
avec malice, comme je tendais la main pour
saisir ma fleur.
Alors je frappai du pied avec colère en lui
criant :
—Voulez bien me rendre ce qui m'appar-
tient, ou nous verrons !
4| 28 j|>
Elle s'approcha alors en cachant la fleur
derrière elle et me tendant de nouveau la
joue.
—Un baiser, ou rien ! fit-elle en riant tou-
jours.
Je me penchai vers elle et voulant lui ren-
dre sa méchante plaisanterie, au lieu d'un bai-
ser je la mordis doucement; mais alors, au
lieu de rire, elle se mit à pousser des cris fé-
roces. Maman accourut tout effrayée, la mé-
chante Marie montra sa joue qu'elle avait eu
la traîtrise de faire saigner, et je fus condam-
née à rester enfermée tout le jour au pain et
à l'eau dans le cabinet noir derrière la cham-
bre de maman.
Comme j'y étais depuis quelque temps, je
vis entrer auprès de moi une vieille femme
toute ridée et très-laide qui me toucha de ses
doigts crochus en disant :
—Ce n'est pas assez de la pénitence que vous
a donnée votre maman, car tout ce qui montre
un mauvais coeur ne peut jamais être trop sé-
vèrement puni. Aussi c'est moi qui me charge
de vous corriger. De ce jour donc, vous de-
venez ma bergère, et en gardant mes mou-
tons vous finirez par prendre un peu de leur
douceur, je l'espère.
Alors le cabinet noir disparut, et je me
trouvai couchée pêle-mêle avec vous autres,
ajouta la bergère en faisant une grimace aussi
désagréable qu'un chat qui aurait bu du vi-
naigre.
—Mais, par ma barbe, vous n'êtes pas déjà
en si mauvaise compagnie, mademoiselle la.
dégoûtée ! s'écria un petit zouave en la regar-
dant d'un air crâne, et comme, si vous avez
mordu, j'ai tapé, je vous pardonnerais peut-
être votre méchanceté, qui n'est pas gentille
pourtant, parce qu'elle est traître, si vous étiez
plus polie pour nous, vos camarades d'infor-
tune ; car, par la casquette du père Bugeaud,
j'aimerais mieux être devant les Bédouins, les
Autrichiens et les Russes que dans cette boîte
où je m'ennuie comme une croûte de pain der-
rière une malle. Aussi, pour me distraire un
peu, vais-je à mon tour vous dire la chose.
HISTOIRE DU PETIT ZOUZOU
PIF paf, pouf!... et voilà!
Moi je ne connais que ça, dit le petit
zouave en montrant les poings et se mettant
en position de combat.
—Que celui qui n'est pas content le dise,
et je taperai dessus comme sur un tambour ;
eh bien, motus ? personne ne dit rien; une...
deux... on ne répond pas; alors je commence
l'histoire.
J'ai toujours été rageur, c'est pas de ma
faute, c'est dans mon sang; malgré ça papa
et maman s'entêtaient à me corriger.
On me grondait, on me punissait, et je pleu-
rais, je promettais de me corriger, et je re-
«g 31 gi-
commençais toujours, c'est plus fort que moi.
Alors papa dit comme ça à maman, un jour
que nous étions à table pour le déjeuner :
—Ecoute, ma bonne amie, il faut que tu
prennes ton parti avec courage ; j'emmène
Georges dans la journée, pour le mettre en
pension ; car je crois que ce sera la seule façon
d'assouplir son indomptable caractère. S'il
frappe les autres, il sera frappé. Les enfants
entre eux sont plus justes que les hommes,
et la peine du talion est toujours appliquée par
eux avec un véritable avantage pour le punL
Prépare donc, après le déjeuner, le petit pa-
quet de ton fils , embrasse-le et recomman-
de-lui d'être bon s'il veut être heureux là où
je vais le conduire.
Ma pauvre maman devint toute pâle en en-
tendant ces mots. Elle remit sur son assiette
le morceau qu'elle allait porter à sa bouche,
me regarda en laissant tomber de belles
larmes de ses yeux, poussa un gros soupir
et ne dit rien.
Mais moi, je me jetai à son cou et me mis à
fondre en larmes sans rien dire non plus, car
lorsque papa avait prononcé un ordre, c'était
comme si le bon Dieu lui-même avait parlé.
Donc après le déjeuner, je fus conduit en
pension.
Les premiers jours me semblèrent très-
durs ; mes camarades me regardaient par-des-
sus l'épaule et me ricanaient au nez sans me
parler; aussi, étant toujours seul, je m'en-
nuyais beaucoup, mais peu à peu ils m'ad-
mirent dans leurs jeux, et comme le travail
ne me faisait pas peur, je ne trouvais pas mon
existence trop mauvaise, quand arriva la sotte
aventure qui fut cause de mon malheur.
Un jour que nous étions en train de jouer
dans la cour, car c'était le moment de la ré-
création, un pion s'avança vers moi, et me
prenant par le bras :
—Vite en retenue, petit drôle, me dit-il,
comment! vous déchirez vos livres d'étude
pour en faire des bateaux, et vous croyez que
vous ne serez pas puni ?
C'était vrai ce dont on m'accusait ; seule-
ment, comme j'étais seul avec un de mes plus
intimes amis, quand je l'avais fait, je ne
croyais pas que personne aurait pu le sa-
voir. Aussi je fus profondément blessé de
4| 33 &
la conduite de cet ami dont je me promis de
me venger aussitôt que ma punition serait
achevée.
Ce qui ne tarda pas, car le lendemain, j'é-
tais libre.
Aussi, quand nous fûmes tous réunis dans
la cour, je m'élançai vers celui que je croyais
mon dénonciateur, et, malgré toutes ses pro-
testations d'innocence , je le battis comme
plâtre.
Et pourtant ses protestations étaient sin-
cères, au pauvre garçon; car c'était le pion
lui-même qui m'avait aperçu par une fenêtre
entr'ouverte, dont nous ne nous étions pas
méfiés.
Quand mes camarades surent la vérité et
qu'ils virent l'état dans lequel j'avais mis mon
ami, avec un oeil poché, une bosse au front et
une estafilade à la joue, ils se tournèrent tous
contre moi; aussi, du matin au soir je passais
mon temps à me battre avec quelqu'un d'entre
eux dans tous les coins, ce qui me fit prendre si
bien en guignon par tout le monde, que papa
fut obligé de venir me chercher pour me re-
conduire à la maison.
34
Vous comprenez s'il me gronda.
—Mais que vais-je donc faire de toi pour
parvenir à te corriger ? s'écria-t-il enfin.
—Vous allez me le donner, et je vous ré-
ponds de la cure, dit un vieux soldat qui pas-
sait près de nous, j'en ferai un zouave, et...
—Un zouave! s'écria papa, les êtres les plus
turbulents de la création !
Le vieux grognard laissa échapper un sin-
gulier éclat de rire en reprenant :
—Un zouave de carton... Ainsi, il aura tous
les désirs d'agitation et de turbulence de son
rôle sans pouvoir les satisfaire, ce qui lui don-
nera forcément l'habitude de la patience, vertu
sans laquelle la vie en société ne serait jamais
possible.
Puis, après avoir parlé ainsi, il me prit, me
donna une chiquenaude sur le menton, où il
me poussa aussitôt de la barbe, souffla sur
moi; je fus habillé en zouave, je devins immo-
bile et je me vis couché dans la boîte dont je
viens de me relever.
Un long bâillement suivit ces derniers mots ;
puis une petite voix miaulante parla ainsi :
—Mais on n'y est pas déjà si mal dans cette
35
boîte ; au moins, on peut y dormir tout à son
aise.
—Tiens, voilà la petite chatte blanche qui
se réveille, se mit à braire un âne en dres-
sant ses longues oreilles; est-ce aussi pour
nous raconter son histoire ?
—Pourquoi donc pas ? répondit Minette en
faisant le gros dos ; d'ailleurs elle n'est pas lon-
gue, et je vais vous la miauler en moins de
rien.
4^ 36 &.
HISTOIRE DE LA CHATTE BLANCHE
JE n'aimais pas travailler, non! ça m'en-
nuyait! et je ne sais pas comment ça se fai-
sait, je ne travaillais pas et je m'ennuyais bien
plus que les autres encore.
Maman disait que la paresse produit tou-
jours cet effet-là, que le jeu n'amuse que quand
il est le délassement d'une occupation quelle
qu'elle soit. Et une foule d'autres choses que
je croyais parce que maman les disait, mais
que je n'avais pas le courage d'essayer pour
achever de me convaincre.
Aussi mes soeurs et toutes mes petites amies
se moquaient-elles de moi sans cesse en m'ap-
pelant nonchalante et paresseuse.
4^ 37 ^
Ma vie se passait donc d'une façon assez
peu agréable ; car, d'une part, maman me gron-
dait, d'une autre part, l'institutrice chargée
de nous donner des leçons me punissait sans
repos ni trêve.
— Mademoiselle Blanche, vous apprendrez
deux fables pour n'avoir pas su votre leçon...
Mademoiselle Blanche, vous ourlerez trois ser-
viettes pour avoir barbouillé votre dictée au
lieu de l'écrire proprement... Mademoiselle
Blanche par-ci... mademoiselle Blanche par-
là... voilà les compliments que je recevais tous
les jours après la leçon, et ces compliments
avaient encore d'autres suites fâcheuses.
Ainsi, j'étais souvent privée de dessert par
mon papa, ou encore l'on donnait des joujoux
à mes soeurs comme récompense, tandis que
l'on ne me donnait rien ; enfin, j'étais le souf-
fre-douleur de la maison.
Je pleurais et je me plaignais à maman, qui
me répétait toujours :
—Eh bien, fais comme tes soeurs, Blanche,
travaille, et comme elles tu seras heureuse et
contente; on t'aimera, on te gâtera, on te don-
nera de jolies choses, tandis que si tu restes
41 38 g*
paresseuse, tu deviendras la petite cendrillon
de la maison. C'est un si vilain défaut que la
paresse : il nous rend semblables aux bêtes.
Et je sentais bien que maman avait raison;
mais, pour travailler, il aurait fallu me donner
du mal, et je ne m'en sentis pas le courage;
comme j'en ai été punie!
Un matin que nous étions à prendre la leçon
ordinaire, mon oncle Jules entra avec papa
dans le petit salon où nous nous trouvions ;
ils riaient tous les deux.
—Mesdemoiselles, nous dit mon oncle, je
fais faire une grande pêche dans l'étang de mon
parc, et j'ai demandé à votre père de vous
donner le plaisir d'y assister. Il y consent, à
une condition seulement : c'est que vous vous
dépêchiez de finir vos études, car il ne veut pas
que vous manquiez votre leçon. Allons! prestes
au travail, redoublez d'ardeur, et dans une
heure je viens vous prendre.
Vous comprenez si ces paroles nous rendi-
rent joyeuses! Nous battîmes des mains avec
transport, et chacune trempant résolument sa
plume dans l'encre se mit avec ardeur à faire
son devoir, moi comme les autres.
Mais, hélas ! j'avais si peu l'habitude de tra-
vailler que bientôt la fatigue l'emporta, et...
le croyez-vous ?... je m'endormis sur mon
devoir.
Quand je me réveillai, j'étais seule.
Je me mis à pousser de grands cris, car je
devinai mon malheur. La femme de chambre
de maman accourut aussitôt.
—Où sont mes soeurs? exclamai-je, les yeux
brillants.
—Ces demoiselles, avec monsieur et ma-
dame, sont parties pour la jolie partie dépêche
qui était arrangée ce matin, me répondit-elle
en me riant au nez d'une façon méchante.
—Et moi ? pourquoi ne m'a-t-on pas em-
menée? fis-je tristement.
—Parce que mademoiselle dormait et qu'on
a pensé qu'elle préférait le repos à tout autre
plaisir, me répondit-elle en se retirant.
Je retombai alors sur ma chaise en pleurant
et en criant :
—Je voudrais être morte, puisqu'on m'a-
bandonne !
—Tu ne seras pas morte, mais tu seras bête,
prononça alors une voix sifflante tout à fait
40
à mon oreille ; et je vis un énorme serpent
qui se jeta sur moi, et à mesure qu'il m'en-
tourait, mon corps et mes vêtements se trans-
formaient : je devins chatte, et chatte de carton
encore. Voilà pourquoi je me trouve en votre
compagnie.
—Hi-han ! hi-han ! oh ! la drôle d'histoire ! se
mit à braire l'âne de la façon la plus bruyante,
croyant faire la chose la plus aimable ; savez-
vous, mademoiselle Minette, que votre histoire
et la mienne se ressemblent comme deux
gouttes de lait? Ecoutez-la plutôt pourvoir si
je suis un menteur.
Et il commença ainsi :
4| 41 g>.
HISTOIRE DE L'ANE
JE suis devenu un âne parce j'étais un en-
têté ; la chose n'est pas difficile à com-
prendre. Mais, comment l'accident est arrivé,
voilà ce que vous ne sauriez pas deviner, et
que je vais vous dire, mademoiselle Blan-
ehette, sans vous réveiller, si vous dormez
pourtant.
Donc je suis le fils de papa, et j'ai un grand
frère qui est taquin comme tout, quoi ! ainsi
croiriez-vous que sous le prétexte qu'il est plus
âgé que moi, il veut toujours me donner des
conseils qu'il trouve très-mauvais que je ne
suive pas, et papa aussi.
Mais c'est une véritable tyrannie que cela,
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4| 42 g>
car enfin, s'il a sa tête, j'ai la mienne qui la
vaut bien ! et je le lui faisais bien voir.
—Tu es entêté comme un âne, mon pauvre
Marcel, me disait-il quelquefois, et c'est dom-
mage, car sans cela, tu serais le meilleur gar-
çon du monde.
—Comme si c'est être entêté que de vouloir
tout faire à sa tête ! s'interrompit le roussin
en regardant autour de lui pour solliciter l'ap-
probation générale ; mais la chatte blanche
ronflait, la meunière causait, la bergère battait
Pierrot qui lui avait volé un mouton, le petit
.zouave cherchait à persuader Polichinelle de
déserter avec lui la boîte pour aller se battre
contre les Chinois ; enfin, chacun était occupé
selon son caractère et ne semblait pas prendre
garde à lui, hors un gentil Arlequin qui s'amu-
sait avec sa batte à lui caresser les oreilles ;
aussi dirigea-t-il son regard de ce côté avec re-
connaissance ; car même quand on se moque
d'un sot, il prend les railleries pour des poli-
tesses, tant il est bouffi d'orgueil et d'amour
pour sa personne.
Donc, mon joli petit Arlequin, continua-t-il,
nous nous querellions toujours, mon frère

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