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La Mort du petit-bourgeois

De
128 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Franz Werfel. "— Regarde donc de vrais prolétaires en train de mourir. C'est tout simplement enthousiasmant. Ils n'ont ni peur ni exigences. C'est une chose faite. Ils s'abandonnent, ils sont contents, ils sont tranquilles. Tous les prolétaires meurent égaux. Il n'y a que les bourgeois qui meurent différemment. Jusqu'aux plus petits. Tout bourgeois a sa façon particulière de ne pas vouloir mourir. Cela provient de ce qu'il craint, avec la vie, de perdre encore quelque autre chose, un compte en banque, un livret d'épargne crasseux, un nom considéré ou un sofa branlant. D'ailleurs, axiome: on appelle bourgeois celui qui possède un secret. (...) — Mon cher, puisque tu parles de la morale de la mort, moi j'ai appris jusqu'ici qu'il n'y a qu'une sorte d'homme qui meure vraiment à contre-cœur. Tu veux savoir qui ? Vous, les Juifs."


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FRANZ WERFEL
La Mort du petit-bourgeois
traduit de l’allemand (Autriche) par Alexandre Vialatte
La République des Lettres
I
L’appartement se compose d’une pièce, d’une cuisine et d’un réduit au
quatrième étage d’une maison de la Josefstädterstra sse, une rue tout près de la
Ceinture. Les époux Fiala couchent dans le réduit ; Klara, la sœur de Mme Fiala, a
une paillasse dans la cuisine, et, comme on n’y tro uverait plus de place pour un
second lit, Franz a le droit de dormir dans la pièc e, sur le sofa de toile cirée. Cette
pièce ne donne pas sur la rue, mais sur une assez g rande cour, ménagée pour la
lumière, qui ne fait pas honneur à sa destination ; des locataires de bonne volonté
affirment cependant qu’un acacia persévérant s’obstine dans ses profondeurs
légendaires et que le calme des appartements compen se leur obscurité. D’ailleurs,
aujourd’hui qu’un hiver tout frais emplit les rues, le soleil a tenté une attaque et
projette sur les murs de la pièce quelques taches d ’une lumière fiévreuse au
moment où rentre M. Fiala.
Ce n’est pas sans satisfaction que le locataire mes ure des yeux l’espace où il a
le droit de vivre. Il y en a de plus malheureux … C ombien ne sont-ils point sur le
pavé ? Et des messieurs qui ont occupé des situatio ns beaucoup plus distinguées
que la sienne : des hauts fonctionnaires, s’il vous plaît, des chefs de bataillon,
madame. Ce qui vient de se passer là, dans ces dern ières années, qui pourrait bien
le comprendre ? Il faut tenir en silence, c’est bie n tout ce qu’on peut faire. Et c’est
encore une chance que d’avoir une place quand on ap proche de soixante-quatre
ans. À vrai dire cette place n’occupe M. Fiala que la moitié de la journée, mais la
maison débauche tous les jours. Dieu est bon et le salaire d’un gardien de dépôt
trop petit pour justifier la suppression du poste. Au fond ça ne va donc pas trop mal.
Un homme de soixante-quatre ans, non plus que sa vi eille femme, ne sauraient
avoir bien faim. Klara, elle, cette teigne, se nourrit dans les maisons où elle fait le
ménage. Reste seulement ce malheur du petit Franz.
Les idées de M. Fiala suivent jour et nuit le même cours ; le voilà au bout de son
rouleau. Il exécute maintenant la tournée qu’il opè re toujours en rentrant chez lui. Il
va d’abord à sa panoplie de pipes et passe la main sur leurs fourneaux de
porcelaine. Jamais il n’a fumé ni pipe ni quoi que ce soit. La panoplie lui a été
donnée par un de ses anciens supérieurs qui avait trouvé ce moyen de débarrasser
sa salle à manger de cette fatale décoration tabagi que.
Fiala prend plaisir à toucher le vernis des pipes. Ce vernis a quelque chose de
confortable et de précieux. Il semble qu’en le care ssant on saisisse dans sa main
même des temps meilleurs depuis longtemps oubliés. Puis il quitte la panoplie et
s’approche de la petite table dans l’embrasure de l a fenêtre. À en juger sur les
apparences ce doit être une table à ouvrage, mais s a destination se trouve
contrariée par toutes sortes d’architectures téméra ires. Les quatre rebords se
terminent en quatre animaux fabuleux qui ressemblen t à des hippocampes ou à des
gargouilles gothiques. Sur la table ni fil ni dé, a bsolument rien qui serve à coudre ;
on ne voit qu’un buvard à bascule à côté d’un grand buvard plat. M. Fiala s’appuie
un peu sur ce buvard à bascule qui a toujours eu le don d’exercer sur son âme une
action rafraîchissante ; le contact de cet objet di stingué lui procure un sentiment de
bien-être. En revanche il méprise les deux fauteuil s de chaque côté de la table à
ouvrage, mais il vient se planter fièrement devant sa crédence. Celle-là, il ne l’a pas
vendue en même temps que les autres meubles (car le s Fiala possédaient autrefois
un mobilier de quatre pièces, il y en avait deux qu ’on sous-louait). Cette crédence
est une chose dont on n’a pas à avoir honte. Avec s es colonnes, ses têtes, ses
tours, elle est là comme une forteresse. Elle date de l’époque de la riche confiserie
de Kralowitz, où Fiala est allé chercher sa femme. Qui peut dire sienne cette
crédence n’est pas un homme perdu. S’il l’avait ven due, elle aussi, il en aurait bien
retiré un supplément de deux millions de couronnes. Mais on veut tout de même
rester des hommes. La vente de son ancien apparteme nt lui a rapporté, Dieu merci,
une somme assez gentille. Seulement qui oserait à p areille époque se fier encore à
l’argent ? Il n’a pas été si bête que d’aller acheter un livret de caisse d’épargne,
comme le croit sa pauvre femme. Ce que valaient les deux qu’il a eus, il en a déjà
fait l’expérience. Et s’il perdait sa dernière cartouche que se passerait-il ensuite ?
Qu’adviendrait-il de sa femme et de Franz ? Pour Ma rie, l’asile de Lainz et pour le
petit l’hospice du Steinhof ? Et ce que cela voudra it dire, M. Fiala le sait fort bien.
On n’ignore pas les histoires que se chuchotent les vieilles gens sur ce qui se
passe à l’asile. La vie y est si terrible, dit-on, que les vieux sautent par la fenêtre
tout simplement pour en finir. « Nuit et jour, les corbillards y vont et viennent. » Et
quand ce ne seraient là que ragots, il n’en reste p as moins que l’asile est une honte.
Il n’infligera pas une pareille humiliation à la mé moire de ses parents qui étaient des
gens convenables, des gens qui avaient du bien. Il n’a jamais été un mendiant et il
a toujours eu à manger. Sa famille ne finira pas à Lainz !
Fiala, qui passe ses mains osseuses sur le rebord d e la crédence, en est arrivé
à son secret. C’est M. Schlesinger qui lui a donné le tuyau, M. Schlesinger, l’agent
d’assurances de la « Tutelia », un ancien de Kralow itz, lui aussi, son voisin de palier
depuis des années. La satisfaction de M. Fiala prov ient du secret qu’il partage avec
ce M. Schlesinger. Un reste d’inquiétude se mêle bi en à sa joie ; mais son cerveau
est vieux et las, sans résistance, tandis que la la ngue de Schlesinger est une
langue prompte et entraînée. Et puis conserver un s ecret, serait-ce facile avec des
femmes ? Schlesinger a eu bien raison : surtout ne pas se laisser dissuader. Ce
qu’il y a de plus bête chez les femmes, c’est leur méfiance.
M. Fiala s’arrache à sa crédence pour achever son tour de chambre par une
station à l’endroit où son cœur se plaît quand il e st seul.
C’est devant un groupe, une photographie pendue ass ez bas et entourée de
palmes dont le feuillage de verre brun ressemble au x élytres d’un grand hanneton.
Elle porte en lettres d’or cette inscription :À M. Karl Fiala, les fonctionnaires de la
Trésorerie, Vienne, 1910. Ce souvenir n’est pas un cadeau ordinaire, car il n’a
jamais été de règle que ces Messieurs de la Directi on donnent ainsi leur
photographie à un employé subalterne. Combien de fo is les conseillers auliques, les
deux plus grognons du service, se seraient-ils déra ngés personnellement pour
confier au photographe, à des fins semblables, un v isage empreint de cette
condescendance qui s’orne d’un sourire patient ? Ma is Fiala ne songe pas
aujourd’hui à s’enivrer de cette distinction brilla nte. La justification que lui décerne
cette image ne lui arrache qu’une pensée fugitive. S’il a été mis à la retraite avant
son tour, c’est certainement la faute de M. le suri ntendant Pech, le directeur du
personnel. Si M. le surintendant n’avait pas cherch é à cette époque une place pour
son protégé, qui sait si les choses se seraient pas sées ainsi ? À cinquante ans on
ne va tout de même pas prendre sa retraite à moins d’y être absolument contraint.
Et s’il avait été vraiment si malade à l’époque, es t-ce qu’il serait encore en vie ? Le
médecin auquel il a dû se présenter hier, sur l’ord re de Schlesinger, l’aurait-il
déclaré solide après une aussi luxueuse auscultatio n ? Peut-être, après tout, M.
Pech, le méchant homme, est-il tombé lui-même dans une situation pire avec son
fameux protégé !
Mais pour l’instant ces considérations n’assombriss ent pas l’esprit de cet
homme devant le cadeau d’adieu photographique de se s chefs. Il est plongé dans
la contemplation du personnage copieux et théâtral qui est assis là entre les deux
maigres conseillers auliques. Ce personnage est le seul du groupe qui ait gardé la
tête couverte, et couverte d’un grand tricorne avec des soutaches d’argent. Ce
Monsieur porte en outre une fourrure épaisse toute bardée de brandebourgs qui
double et triple sa prestance. Les parements de la pelisse sont galonnés d’or
comme une capote de général, et, pour mettre le com ble à tant de prestige, les
mains du Monsieur, dans des gants énormes, tiennent une longue canne noire
couronnée d’une pomme d’argent. L’ensemble fait, en somme, l’impression d’un
pendant de l’être sérénissime qui gouvernait les de stins de l’Empire à cette époque
strictement disciplinée. Et cet homme aurait été un malade ? Lui qui, sortant à pas
comptés et dignes de sa loge de portier du Trésor, venait remplir de sa carrure et de
sa vigilance tout le porche du grand bâtiment ? Lui dont la hauteur solitaire intimidait
le regard des écoliers, lui qui se sentait déjà vex é dans sa force et sa majesté
quand on venait lui demander, dans l’exercice de se s fonctions, un numéro
d’escalier, de bureau ou d’étage ? Lui qui ne conse ntait ses renseignements que du
bout des lèvres, d’une voix glaciale, après avoir p enché l’oreille vers le fâcheux
avec une condescendance de martyr ?
M. Fiala se gave encore de l’écho de cette majesté. Il ne pense pas à mettre en
parallèle le vieil homme tout fripé qui se tient de vant cette image avec le fastueux
fantôme de son passé. Le fastueux fantôme et le gardien de dépôt qui traîne la
patte dans une défroque rapetassée d’il y a vingt a ns appartiennent à des
humanités différentes. Ces deux êtres n’ont plus de commun que la coupe de la
barbe. Et encore … Qui oserait comparer la barbe orgueilleuse et fluviale, la barbe
impériale du colosse en uniforme, avec les humbles bouts de pinceau, maigres et
gris, qui pendent maintenant de ses joues ?
Fiala serait sûrement le dernier. Il mange des yeux son image. Cette
photographie est un autel. Il en rayonne de la joie et de la force, et il a honte, dans
son désastre, il a toujours peur qu’on vienne chez lui. Cette fois encore, comme
tous les jours, il se retourne craintivement pour v oir si la porte de la cuisine ne va
pas s’ouvrir brusquement.
Et c’est seulement alors qu’il remarque une modific ation solennelle survenue à
son foyer. Devant le sofa de toile cirée, il voit q ue la table est couverte. Couverte
d’un napperon rouge, d’un napperon de luxe. On a mê me disposé des serviettes et
sorti les tasses des grands jours, celles qui vienn ent de sa belle-mère, de la
confiserie de Kralowitz.
« Où donc les femmes avaient-elles caché ça ? »
C’est une question de ce genre qui se dessine dans l’esprit de Fiala. Mais elle
n’arrive pas à maturité. Un nuage de sentiments agréables, des sentiments roses
comme le napperon, vient l’entourer de sa vapeur. V oilà comment ça se passait
autrefois, le dimanche, avant la guerre. Qu’a-t-il bien pu arriver ? Ces tasses, ces
serviettes, cette nappe...