La Mort du petit-bourgeois

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Franz Werfel. "— Regarde donc de vrais prolétaires en train de mourir. C'est tout simplement enthousiasmant. Ils n'ont ni peur ni exigences. C'est une chose faite. Ils s'abandonnent, ils sont contents, ils sont tranquilles. Tous les prolétaires meurent égaux. Il n'y a que les bourgeois qui meurent différemment. Jusqu'aux plus petits. Tout bourgeois a sa façon particulière de ne pas vouloir mourir. Cela provient de ce qu'il craint, avec la vie, de perdre encore quelque autre chose, un compte en banque, un livret d'épargne crasseux, un nom considéré ou un sofa branlant. D'ailleurs, axiome: on appelle bourgeois celui qui possède un secret. (...) — Mon cher, puisque tu parles de la morale de la mort, moi j'ai appris jusqu'ici qu'il n'y a qu'une sorte d'homme qui meure vraiment à contre-cœur. Tu veux savoir qui ? Vous, les Juifs."


Publié le : mercredi 25 novembre 2015
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EAN13 : 9782824902791
Nombre de pages : 128
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Franz Werfel
La Mort du petit-bourgeois
traduit de l'allemand (Autriche) par Alexandre Vialatte
La République des Lettres
I L'appartement se compose d'une pièce, d'une cuisine et d'un réduit au quatrième étage d'une maison de la Josefstädterstrasse, une rue tout près de la Ceinture. Les époux Fiala couchent dans le réduit; Klara, la sœur de Mme Fiala, a une paillasse dans la cuisine, et, comme on n'y trouverait plus de place pour un second lit, Franz a le droit de dormir dans la pièce, sur le sofa de toile cirée. Cette pièce ne donne pas sur la rue, mais sur une assez grande cour, ménagée pour la lumière, qui ne fait pas honneur à sa destination; des locataires de bonne volonté affirment cependant qu'un acacia persévérant s'obstine dans ses profondeurs légendaires et que le calme des appartements compense leur obscurité. D'ailleurs, aujourd'hui qu'un hiver tout frais emplit les rues, le soleil a tenté une attaque et projette sur les murs de la pièce quelques taches d'une lumière fiévreuse au moment où rentre M. Fiala. Ce n'est pas sans satisfaction que le locataire mesure des yeux l'espace où il a le droit de vivre. Il y en a de plus malheureux... Combien ne sont-ils point sur le pavé ? Et des messieurs qui ont occupé des situations beaucoup plus distinguées que la sienne: des hauts fonctionnaires, s'il vous plaît, des chefs de bataillon, madame. Ce qui vient de se passer là, dans ces dernières années, qui pourrait bien le comprendre ? Il faut tenir en silence, c'est bien tout ce qu'on peut faire. Et c'est encore une chance que d'avoir une place quand on approche de soixante-quatre ans. À vrai dire cette place n'occupe M. Fiala que la moitié de la journée, mais la maison débauche tous les jours. Dieu est bon et le salaire d'un gardien de dépôt trop petit pour justifier la suppression du poste. Au fond ça ne va donc pas trop mal. Un homme de soixante-quatre ans, non plus que sa vieille femme, ne sauraient avoir bien faim. Klara, elle, cette teigne, se nourrit dans les maisons où elle fait le ménage. Reste seulement ce malheur du petit Franz.
Les idées de M. Fiala suivent jour et nuit le même cours; le voilà au bout de son rouleau. Il exécute maintenant la tournée qu'il opère toujours en rentrant chez lui. Il va d'abord à sa panoplie de pipes et passe la main sur leurs fourneaux de porcelaine. Jamais il n'a fumé ni pipe ni quoi que ce soit. La panoplie lui a été donnée par un de ses anciens supérieurs qui avait trouvé ce moyen de débarrasser sa salle à manger de cette fatale décoration tabagique.
Fiala prend plaisir à toucher le vernis des pipes. Ce vernis a quelque chose de confortable et de précieux. Il semble qu'en le caressant on saisisse dans sa main même des temps meilleurs depuis longtemps oubliés. Puis il quitte la panoplie et s'approche de la petite table dans l'embrasure de la fenêtre. À en juger sur les apparences ce doit être une table à ouvrage, mais sa destination se trouve contrariée par toutes sortes d'architectures téméraires. Les quatre rebords se terminent en quatre animaux fabuleux qui ressemblent à des hippocampes ou à des gargouilles gothiques. Sur la table ni fil ni dé, absolument rien qui serve à coudre; on ne voit qu'un buvard à bascule à côté d'un grand buvard plat. M. Fiala s'appuie un peu sur ce buvard à bascule qui a toujours eu le don d'exercer sur son âme une action rafraîchissante; le contact de cet objet distingué lui procure un sentiment de bien-être. En revanche il méprise les deux fauteuils de chaque côté de la table à ouvrage, mais il vient se planter fièrement devant sa crédence. Celle-là, il ne l'a pas vendue en même temps que les autres meubles (car les Fiala possédaient autrefois un mobilier de quatre pièces, il y en avait deux qu'on sous-louait). Cette crédence est une chose dont on n'a pas à avoir honte. Avec ses colonnes, ses têtes, ses tours, elle est là comme une forteresse. Elle date de l'époque de la riche confiserie de Kralowitz, où Fiala est allé chercher sa femme. Qui peut dire sienne cette crédence n'est pas un homme perdu. S'il l'avait vendue, elle aussi, il en aurait bien retiré un supplément de deux millions de couronnes. Mais on veut tout de même rester des hommes. La vente de son ancien appartement lui a rapporté, Dieu merci, une somme assez gentille. Seulement qui oserait à pareille époque se fier encore à l'argent ? Il n'a pas été si bête que d'aller acheter un livret de caisse d'épargne, comme le croit sa pauvre femme. Ce que valaient les deux qu'il a eus, il en a déjà fait l'expérience. Et s'il perdait sa dernière cartouche que se passerait-il ensuite ? Qu'adviendrait-il de sa femme et de Franz ? Pour Marie, l'asile de Lainz et pour le petit l'hospice du Steinhof ? Et ce que cela voudrait dire, M. Fiala le sait fort bien. On n'ignore
pas les histoires que se chuchotent les vieilles gens sur ce qui se passe à l'asile. La vie y est si terrible, dit-on, que les vieux sautent par la fenêtre tout simplement pour en finir. "Nuit et jour, les corbillards y vont et viennent." Et quand ce ne seraient là que ragots, il n'en reste pas moins que l'asile est une honte. Il n'infligera pas une pareille humiliation à la mémoire de ses parents qui étaient des gens convenables, des gens qui avaient du bien. Il n'a jamais été un mendiant et il a toujours eu à manger. Sa famille ne finira pas à Lainz !
Fiala, qui passe ses mains osseuses sur le rebord de la crédence, en est arrivé à son secret. C'est M. Schlesinger qui lui a donné le tuyau, M. Schlesinger, l'agent d'assurances de la "Tutelia", un ancien de Kralowitz, lui aussi, son voisin de palier depuis des années. La satisfaction de M. Fiala provient du secret qu'il partage avec ce M. Schlesinger. Un reste d'inquiétude se mêle bien à sa joie; mais son cerveau est vieux et las, sans résistance, tandis que la langue de Schlesinger est une langue prompte et entraînée. Et puis conserver un secret, serait-ce facile avec des femmes ? Schlesinger a eu bien raison: surtout ne pas se laisser dissuader. Ce qu'il y a de plus bête chez les femmes, c'est leur méfiance.
M. Fiala s'arrache à sa crédence pour achever son tour de chambre par une station à l'endroit où son cœur se plaît quand il est seul.
C'est devant un groupe, une photographie pendue assez bas et entourée de palmes dont le feuillage de verre brun ressemble aux élytres d'un grand hanneton. Elle porte en lettres d'or cette inscription:À M. Karl Fiala, les fonctionnaires de la Trésorerie, Vienne, 1910. Ce souvenir n'est pas un cadeau ordinaire, car il n'a jamais été de règle que ces Messieurs de la Direction donnent ainsi leur photographie à un employé subalterne. Combien de fois les conseillers auliques, les deux plus grognons du service, se seraient-ils dérangés personnellement pour confier au photographe, à des fins semblables, un visage empreint de cette condescendance qui s'orne d'un sourire patient ? Mais Fiala ne songe pas aujourd'hui à s'enivrer de cette distinction brillante. La justification que lui décerne cette image ne lui arrache qu'une pensée fugitive. S'il a été mis à la retraite avant son tour, c'est certainement la faute de M. le surintendant Pech, le directeur du personnel. Si M. le surintendant n'avait pas cherché à cette époque une place pour son protégé, qui sait si les choses se seraient passées ainsi ? À cinquante ans on ne va tout de même pas prendre sa retraite à moins d'y être absolument contraint. Et s'il avait été vraiment si malade à l'époque, est-ce qu'il serait encore en vie ? Le médecin auquel il a dû se présenter hier, sur l'ordre de Schlesinger, l'aurait-il déclaré solide après une aussi luxueuse auscultation ? Peut-être, après tout, M. Pech, le méchant homme, est-il tombé lui-même dans une situation pire avec son fameux protégé !
Mais pour l'instant ces considérations n'assombrissent pas l'esprit de cet homme devant le cadeau d'adieu photographique de ses chefs. Il est plongé dans la contemplation du personnage copieux et théâtral qui est assis là entre les deux maigres conseillers auliques. Ce personnage est le seul du groupe qui ait gardé la tête couverte, et couverte d'un grand tricorne avec des soutaches d'argent. Ce Monsieur porte en outre une fourrure épaisse toute bardée de brandebourgs qui double et triple sa prestance. Les parements de la pelisse sont galonnés d'or comme une capote de général, et, pour mettre le comble à tant de prestige, les mains du Monsieur, dans des gants énormes, tiennent une longue canne noire couronnée d'une pomme d'argent. L'ensemble fait, en somme, l'impression d'un pendant de l'être sérénissime qui gouvernait les destins de l'Empire à cette époque strictement disciplinée. Et cet homme aurait été un malade ? Lui qui, sortant à pas comptés et dignes de sa loge de portier du Trésor, venait remplir de sa carrure et de sa vigilance tout le porche du grand bâtiment ? Lui dont la hauteur solitaire intimidait le regard des écoliers, lui qui se sentait déjà vexé dans sa force et sa majesté quand on venait lui demander, dans l'exercice de ses fonctions, un numéro d'escalier, de bureau ou d'étage ? Lui qui ne consentait ses renseignements que du bout des lèvres, d'une voix glaciale, après avoir penché l'oreille vers le fâcheux avec une condescendance de martyr ?
M. Fiala se gave encore de l'écho de cette majesté. Il ne pense pas à mettre en parallèle le vieil homme tout fripé qui se tient devant cette image avec le fastueux fantôme de son passé. Le fastueux fantôme et le gardien de dépôt qui traîne la patte dans une défroque rapetassée d'il y
a vingt ans appartiennent à des humanités différentes. Ces deux êtres n'ont plus de commun que la coupe de la barbe. Et encore... Qui oserait comparer la barbe orgueilleuse et fluviale, la barbe impériale du colosse en uniforme, avec les humbles bouts de pinceau, maigres et gris, qui pendent maintenant de ses joues ?
Fiala serait sûrement le dernier. Il mange des yeux son image. Cette photographie est un autel. Il en rayonne de la joie et de la force, et il a honte, dans son désastre, il a toujours peur qu'on vienne chez lui. Cette fois encore, comme tous les jours, il se retourne craintivement pour voir si la porte de la cuisine ne va pas s'ouvrir brusquement.
Et c'est seulement alors qu'il remarque une modification solennelle survenue à son foyer. Devant le sofa de toile cirée, il voit que la table est couverte. Couverte d'un napperon rouge, d'un napperon de luxe. On a même disposé des serviettes et sorti les tasses des grands jours, celles qui viennent de sa belle-mère, de la confiserie de Kralowitz.
"Où donc les femmes avaient-elles caché ça ?"
C'est une question de ce genre qui se dessine dans l'esprit de Fiala. Mais elle n'arrive pas à maturité. Un nuage de sentiments agréables, des sentiments roses comme le napperon, vient l'entourer de sa vapeur. Voilà comment ça se passait autrefois, le dimanche, avant la guerre. Qu'a-t-il bien pu arriver ? Ces tasses, ces serviettes, cette...
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