La Notion de génocide nécessaire

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Je me réveillai avec, comme seuls draps, l’odeur des chevaux. Une érection triomphante tendait la toile de mon boxer, brisait ma silhouette. J’avais la bouche pâteuse et un léger mal de crâne pressait mes tempes. J’avais abusé une fois de plus de l’arkhi — la gnole locale — et je ne me souvenais même plus dans quelles circonstances. Sans doute avions-nous discuté une bonne partie de la nuit avec Peretti et les autres journalistes. Chacun de nous connaissait des pays dont les autres ignoraient jusqu’à l’existence. Le soir, depuis quelques jours, nous avions pris l’habitude d’échanger des cartes postales éphémères, parfois imaginaires, à défaut d’autres sujets de conversation fédérateurs.Le soleil devait être levé depuis un bon bout de temps puisqu’il chauffait la yourte et m’avait obligé, alors que je dormais encore, à me débarrasser de ma couverture.
Publié le : jeudi 28 juillet 2011
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EAN13 : 9782843443718
Nombre de pages : 45
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La Notion de génocide nécessaire

Thomas Day

Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire








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Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire




















Ce texte est extrait du recueil Sympathies for the devil - Redux.

Parution : juillet 2011
Version : 1.0 — 27/07/2011

© 2004, Le Bélial’, pour la première édition
© 2011, Le Bélial’, pour la présente édition
3 Thomas Day – La Notion de génocide nécessaire










« Les Mongols vieillirent dans les villes qu’ils avaient souhaité détruire, et finirent certainement
par estimer, dans des jardins symétriques, les arts méprisables et pacifiques de la prosodie et de la
céramique. »
J.-L. Borges.




Je me réveillai avec, comme seuls draps, l’odeur des chevaux. Une érection triomphante
tendait la toile de mon boxer, brisait ma silhouette. J’avais la bouche pâteuse et un léger mal de
crâne pressait mes tempes. J’avais abusé une fois de plus de l’arkhi — la gnole locale — et je ne me
souvenais même plus dans quelles circonstances. Sans doute avions-nous discuté une bonne partie
de la nuit avec Peretti et les autres journalistes. Chacun de nous connaissait des pays dont les
autres ignoraient jusqu’à l’existence. Le soir, depuis quelques jours, nous avions pris l’habitude
d’échanger des cartes postales éphémères, parfois imaginaires, à défaut d’autres sujets de
conversation fédérateurs.
Le soleil devait être levé depuis un bon bout de temps puisqu’il chauffait la yourte et
m’avait obligé, alors que je dormais encore, à me débarrasser de ma couverture.
À huit cents mètres d’altitude, dans ces steppes presque désertiques, les nuits estivales sont
fraîches, voire glaciales, et l’on crève de chaud dès dix heures du matin.
Sur la couche à côté de la mienne, mon interprète, Cinderella Najramandal — tu parles
d’un prénom asiatique — me présentait la rotondité exquise de ses fesses, la courbe de son dos,
l’abondance de sa chevelure noire. Comme moi, elle s’était débarrassée de sa couverture. Je ne
pouvais m’empêcher de la regarder : elle dormait entièrement nue et ne ronflait pas. Il y avait
quelque chose en elle qui me faisait penser à la naissance du monde.
C’est elle qui, le jour de mon arrivée, était venue me chercher à Oulan-Bator avec l’hélico
de l’O.N.U. J’ignorais comment elle avait été embarquée dans cette galère. Somme toute, je
savais assez peu de choses sur son compte : elle était célibataire, de nationalité chinoise, en
mission longue pour l’O.N.U. Elle possédait une licence de pilote d’hélicoptère, et la totale en
matière de brevets de secourisme.
Semblant connaître la Mongolie comme sa poche, elle jouait pour moi les rôles de guide
indigène, d’interprète anglais/khalkha/mandarin et de collaboratrice exclusive. J’avais désiré
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travailler en équipe réduite, car nous n’avions pas besoin d’être plus de deux. Je me souvenais de
trop de missions onusiennes ingérables du fait de leur lourdeur.
Pendant notre survol de l’ouest mongol, histoire de faire connaissance, je lui avais demandé
d’où venait son prénom — original pour le moins. Ses parents regardaient Cendrillon — le dessin
animé de Walt Disney — le soir où elle avait été conçue, une trentaine d’années plus tôt. Je lui
avais fait remarquer en souriant qu’heureusement, ce soir-là, ils avaient laissé de côté Scarface,
Zorro et Patton.
Elle avait, certes, un prénom à la con, mais le reste tenait méchamment la route. Je ne
pouvais m’empêcher de penser à elle ; j’aurais aimé m’approcher pour un petit câlin matinal. Je
chassai cette pensée d’un geste de la main comme on se débarrasserait d’insectes alourdis de
fièvres.
Après avoir passé un pantalon de treillis, une chemise de coton et les indispensables bottes, je sortis
dans la lumière vive du matin qui, comme des clous, agressa mes yeux. Après quelques secondes
d’éblouissement, je marchai la main en visière jusqu’aux douches et latrines en essayant de
slalomer entre les gros paquets de crottin qui encombraient les allées.
Malgré les cris des chiens, l’odeur forte d’épices, de viande grillée, le couinement aigu de
quelques motos, le camp n’était pas tout à fait réveillé. Il s’étendait sur plusieurs kilomètres carrés
au pied des monts Khangaï, à deux heures d’hélico d’Oulan-Bator. Là, dans moins d’une
semaine, aurait lieu une des nombreuses festivités du Nadaam de Gralshar. Une grande course
annuelle à laquelle des milliers de jeunes cavaliers — des enfants — allaient participer, avec, en marge,
des épreuves de lutte et de tir à l’arc destinées à leurs aînés. La plus grande réunion équestre au
monde, mais l’une des moins médiatisées car complètement dépourvue d’enjeux financiers.
Dans les enclos entourés de yourtes centenaires toutes de feutre vêtues ou de mobile homes
flambant neufs, équipés de paraboles, les enfants s’occupaient déjà de leurs chevaux. Ils leur
donnaient à manger ou à boire, les brossaient, les montaient. Ils galopaient à tour de rôle, ou
marchaient au pas. Cette activité et les cris qui l’accompagnaient, forcément, multipliés par le
nombre hallucinant d’enclos, dominaient toutes les autres.
J’avais oublié, comme d’habitude, ma serviette et mon gel douche, ce qui ne m’empêcha
pas de faire un tour par les latrines.
Assis sur une simple planche percée au-dessus d’une fosse d’où montait une puanteur ne
vous donnant guère envie de vous attarder, je me réveillai peu à peu. Tout ce qui m’avait amené
ici commençait à remonter à la surface, sans doute porté par les mauvaises odeurs. Je pensais
évidemment aux Archontes, à ces commerçants interstellaires qui nous offraient le progrès, la
paix, la technologie des seuils et donc de la téléportation. Je pensais à leurs exigences, leur diktat.
Je ne pouvais m’empêcher de visualiser les deux seuils qu’ils avaient d’ores et déjà construit dans le
désert Mojave et le Sahara.
Les Archontes… J’avais beau dire aux Mongols que je travaillais pour l’O.N.U., rien que
pour l’O.N.U., mes interlocuteurs restaient persuadés que j’étais à la solde des Archontes, et non
du côté des nomades — comme s’il pouvait y avoir un camp et un autre, comme si nous nous
trouvions tous en temps de guerre. J’aurais préféré qu’ils me considèrent comme un espion, un
agent d’atmosphère, plutôt que comme le pion de ceux qu’ils estimaient être l’ennemi…

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Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire

De retour à la yourte pour prendre ma trousse de toilette, je trouvai Cinderella réveillée,
assise sur son lit, toujours nue, ses cheveux noirs lui couvrant le visage. Elle bâillait et se grattait
l’intérieur de la cuisse, là où un moustique modèle Indiana Jones avait réussi à passer la
moustiquaire de l’entrée, histoire de s’en jeter un derrière la cravate.
« Bien dormi, monsieur Kashoggi ?
— Oui », marmonnai-je bien malgré moi.
C’est fou, j’avais un prénom — Ismaël — et tout le monde finissait un jour ou l’autre par
m’appeler « Kashoggi » ou « monsieur Kashoggi ». Je ne sais pas pourquoi, mais cela m’irritait, ils
devaient confondre Ismaël avec Azraël — un truc de ce genre. Ou trouver que Kashoggi m’allait à
ravir.
Depuis le premier jour, j’avais l’impression que Cindy me draguait, qu’elle désirait coucher
avec moi. Depuis le premier jour, j’essayais d’éteindre mon érection matinale sous une douche ou
par une promenade, avant qu’elle ne se réveillât et ne décidât de profiter de la situation. Elle
dormait plus longtemps que moi, ce qui me laissait un certain avantage.


Après ma douche brûlante, je me rendis au mess. Là, Cindy avait préparé nos
petitsdéjeuners : thé fumé, fruits frais. J’avais essayé plusieurs fois de me débrouiller tout seul, mais une telle
attitude de ma part la mettait immanquablement en colère. Elle avait dix ans de moins que moi
et c’est elle qui me maternait.
« Vous avez rendez-vous avec le khan Lo Han Enkhsaïkhan à onze heures, devant l’enclos
près de sa tente. Surtout ne l’appelez pas “chef” comme la dernière fois, il va finir par penser que
vous le considérez tout juste bon à faire la cuisine, ce qui serait une insulte terrible. Ici, la cuisine, c’est
l’affaire des femmes. Appelez-le khan. Vous allez y penser ?
— Oui. »
Je cherchai l’heure sur mon poignet et me souvins que je ne portais plus ma Rolex. Je ne la
portais plus depuis le soir de mon arrivée.
Chaque fois que j’adressais la parole à Cinderella, ou chaque fois que je me contentais de la
regarder, elle me souriait. Elle ressemblait à une poupée : petite, avec des formes pleines, un cul
bien rond, des seins assez lourds, un petit ventre de buveuse de bière, des yeux noirs magnifiques
et de longs cheveux soyeux. Eh merde ! J’avais eu le temps de remarquer tout ça en une semaine à
peine. Il me restait un espoir, un seul : macho et nombriliste, comme tout mec qui se respecte, je
devais me faire des idées, elle n’avait probablement pas envie de coucher avec moi. Juste envie de
m’être la plus agréable possible, ravie de me faire découvrir son pays, la richesse de ses coutumes,
la générosité insensée de ses habitants. Elle m’avait initié à l’équitation mongole — rien à voir
avec la sellerie française — , à la cuisine mongole — un cauchemar pour Weight Watchers — , à
l’alcool mongol — pas mauvais du tout — , et à des tas d’autres trucs… mongols, cela va de soi.
Elle était fière de son pays (le plus beau du monde, évidemment) et affamée, sur la brèche,
dès qu’il s’agissait de me faire découvrir quelque chose de nouveau. Dans ces occasions-là, sa
frénésie avait quelque chose de touchant. Le premier soir nous avions fait le tour des yourtes,
pour goûter le maximum de plats différents. Et à chacune de ces étapes gastronomiques — allant
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Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire
du délicieux à l’immangeable — j’avais dû manger et boire, me mêlant aux familles comme un
proche parent revenu d’un long voyage.


Comme prévu, Lo Han m’attendait à l’enclos. J’étais légèrement en retard, mais je pouvais
prétexter que c’était lui, désormais, qui était en possession de ma montre. Les rapports de
l’O.N.U. m’assuraient qu’il était le chef spirituel de la population nomade des deux Mongolie —
extérieure et intérieure — , ce qui faisait de lui mon interlocuteur privilégié. Même s’il ne
manquait ni d’esprit ni de sagesse, il n’avait pas vraiment l’air d’un chef mongol et encore moins
d’un digne descendant de Genghis Khan.
Vu de loin, il ressemblait plutôt à un cow-boy — je l’avais surnommé « Temudjin
Cowboy ». Il portait des santiags en crotale qui semblaient avoir été portées de génération en
génération depuis la défaite de Geronimo. Il aimait les jeans américains de couleur noire « avec
des boutons, surtout pas de fermeture-éclair ». Il portait un grand chapeau américain décoré d’os
et de turquoises et préférait le mezcal à l’aïrak, le lait de jument fermenté, boisson pétillante et
rafraîchissante dont les Mongols s’abreuvent à la moindre occasion. Son anglais était bien
meilleur que le mien, ce qui rendait Cinderella inutile lors de nos rencontres. Entre eux, ils
parlaient en khalkha, le mongol moderne. Je détestais être isolé de la sorte. Mais de toute façon, la
plupart du temps, il avait pris l’habitude de se comporter comme si elle n’était pas là.
Lo Han observait sa petite-fille à l’entraînement. Il lui criait des conseils, l’encourageait. La
gosse, qui devait avoir dix ans, montait un joli cheval pommelé et saluait souvent Cindy en
agitant la main. Le spectacle subjuguait son grand-père — empli de fierté.
Nous nous saluâmes à l’européenne — sourires et poignées de main viriles. Il portait des
gants en daim et fumait une Marlboro.
« Vous vous plaisez ici, monsieur Kashoggi ? me demanda-t-il en m’offrant une cigarette.
— Appelez-moi Ismaël… Je me trouve très bien ici, votre hospitalité est bien plus que
légendaire. La Mongolie me rappelle mes expéditions dans le désert de Syrie et d’autres avec les
Touaregs… »
Je pris la cigarette et laissai Lo Han l’allumer avec son zippo. Il claquait des doigts sur la
pierre du briquet pour faire naître la flamme. J’imaginais qu’il avait vu Harvey Keitel faire ça dans
le classique Reservoir Dogs. Je tirai sur la Marlboro — plutôt dégueulasse, les américains n’ont
vraiment aucun goût — et entrai dans le vif du sujet :
« Vous avez réfléchi à ma proposition ? »
Lo Han me regarda comme si je venais de dire une grossièreté. En fait, je venais d’être
inconvenant par pure maladresse. Trop pressé de parler « affaires » alors que nous dégustions
ensemble une cigarette et contemplions sa petite fille adorée, chevauchant un cheval blanc trop
grand pour elle.
« La proposition de l’O.N.U. ? Nous en parlerons à la chasse, cet après-midi. Vous viendrez
à la chasse ?
— Bien sûr. »
Je n’avais pas tiré au fusil depuis dix ans, et rechignais quelque peu à ôter la vie d’un
animal, mais il était hors de question d’être impoli une seconde fois dans la même journée.
7 Thomas Day – La Notion de génocide nécessaire
Lo Han m’observa quelques secondes avant de dire :
« On vous trouvera un cheval qui n’a pas peur des étrangers et un fusil. À moins que vous
préfériez vous essayer à l’arc ? »
Je lui souris, imaginant la corde d’un de leur arcs de chasse à double courbure me dépecer
l’avant-bras sur vingt centimètres.
« Un fusil sera parfait. »
La réunion venait de prendre fin. Il avait écrasé sa cigarette dans la boue et s’était retourné
vers sa petite fille pour l’encourager, lui donner quelque conseil équestre de la plus haute
importance. Cindy salua la gamine et me rejoignit sans attendre.
Dans cette Mongolie profonde, rien ne semblait plus d’important que les chevaux. Dans le
désert de Gobi, plus au sud, la pestilence sans plomb des 4x4 et des motos avait remplacé celle
des chameaux ; par contre, dans l’ouest et le nord du pays, rien n’arrivait à remplacer la
magnificence des chevaux. C’était évidemment la principale source de revenus de Lo Han, le plus
important éleveur du pays, mais il y avait plus. Il y avait cette odeur marquant chaque chose,
chaque personne, baignant chaque acte, l’odeur équine qui sanctifiait chaque naissance, qui ne
tardait pas à recouvrir chaque décès.
En Europe, on se croit né d’amour, ici, on se sait né des chevaux.
Ils disent qu’un cavalier est une tempête qui se perd.


Nous mangeâmes avec Cinderella au mess. L’équipe de France-Satellite nous y rejoignit
pour le point du jour. CNN, WebNews et Turner Networks m’avaient chopé plus tôt, de retour de
l’enclos de Lo Han. Comme d’habitude, je leur avais offert un « no comment » souriant. Ils perdaient
leur temps, cette situation m’amusait et me procurait une sorte de jouissance intellectuelle.
Mesquine, aussi. Pourquoi le nier ?
Dans le même ordre d’idée, j’invitai l’équipe française à éteindre ses caméras, ses micros, et
à partager notre repas : du mouton bouilli accompagné de gousses d’ail sauvage en sauce — bonjour
l’haleine — , de yaourt tiède et aigre.
Je manquai me briser une dent sur un os inidentifiable.
Saloperie de mouton.
Les moutons du campement possédaient une grosse queue graisseuse qui jouait le même
rôle que les bosses des camélidés. Ils se baladaient en toute liberté, juste marqués. Entre les
moutons, les yaks, les chiens de bergers et les chevaux, la plaine n’était que boue et excréments —
je songeais qu’un match de rugby dans le coin aurait donné du fil à retordre à n’importe quelle
marque de lessive.
« Ça avance ? » me demanda Peretti — le chef-reporter.
« Je ne sais pas.
— C’est long. Nous n’avons plus trop de nouveaux reportages à faire d’ici le Nadaam de
Gralshar et la chaîne voudrait du concret. Toute cette jolie aventure leur coûte cher. »
Je laissai tomber ma fourchette dans mon assiette pour gratter ma barbe d’une semaine.
« Votre chaîne voudrait du concret ? Elle se plaint que vos vacances en Mongolie lui
coûtent cher ? Savez-vous ce qui se joue ici ? En avez-vous la moindre idée ? C’est la vie de ces gens, leur
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Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire
mode de vie qui est en jeu. Je suis là pour préserver ça, alors vos petites vacances, vous savez où
vous… »
Cinderella posa sa main si douce sur mon poignet pour me calmer.
« Les choses sont toujours longues ici, annonça-t-elle en anglais de série télévisée. La
patience, la découverte de l’autre, font partie du jeu des négociations. S’ils sentent que vous ne
vous plaisez pas ici, ils se considéreront comme offensés, très offensés. S’ils sentent que vous ne
croyez pas en votre produit, ils feront durer les négociations jusqu’à ce que vous baissiez les bras.
Leur patience est à toute épreuve dès qu’il s’agit d’affaires. Être pressé, c’est avouer qu’on a
absolument besoin de conclure, c’est donc accepter de payer un prix très supérieur à la valeur
réelle de la marchandise. À ce jeu, ils ne perdent jamais. Car ils vivent ici et n’ont réellement
besoin de rien. Lo Han Khan a invité monsieur Kashoggi à la chasse, il s’agit d’un grand
honneur, d’un pas qu’il fait vers l’O.N.U. Mais de toute façon, il faut être réaliste. Il ne se passera
rien, aucune décision, aucun accord n’interviendra avant le Nadaam de Gralshar. Ils ne peuvent
conclure aucune affaire tant que les enfants n’ont pas couru, tant que la course hante leur esprit,
jour et nuit. Pour le moment, rien n’est plus important que la course. Les intervenants se contentent
de faire connaissance. Les choses changeront, mais lentement. Un monde qui change trop vite se
brise…
— Est-ce un proverbe mongol ?
— Non, c’est un proverbe Cinderella. Je suis née l’année où la confédération de Russie a
volé en éclats. Ça prédispose à ce genre de réflexions. »
Je replongeai avec appétit dans mon mouton bouilli. Je trouvais l’interprète brillante,
beaucoup plus douée pour le dialogue que moi, c’est elle qu’ils auraient dû envoyer, mais sans
doute aurait-elle refusé. Et puis l’O.N.U. n’aurait jamais accepté qu’un agent local s’occupe de ce
type de problème, ç’aurait été une sorte de constat d’échec, une preuve de l’incapacité onusienne
à gérer les problèmes politiques de façon globale et non régionale.
Je demandai l’heure à Peretti.
« Treize heures.
— Et en France ?
— Sept de moins : six heures du matin. »
Katherine se réveille vers sept heures pour s’occuper d’Élie et l’amener à l’école. Je vais encore
attendre un peu.
Je trempai mes gousses d’ail confites dans le yaourt. Je commençais à retrouver mes
marques, l’impression de liberté qui avait caractérisé mes voyages en Syrie, dans le Sahara avec les
Touaregs.
Eh merde ! Je suis un spécialiste du monde arabe, pas de la haute-Asie.


L’enfant vint me chercher pour la chasse. J’étais à mon bureau, dans la yourte, je faisais
mon rapport journalier sur mon portable. J’avais donné deux coups de téléphone : un au siège de
l’O.N.U. à New York, l’autre à Katherine — j’étais tombé sur sa messagerie.
L’enfant s’appelait Eïko, ou un truc du genre, je ne comprenais pas ce qu’il me disait et il
ne connaissait qu’un mot et demi d’américain : Coca-Cola. Il était fasciné par les ordinateurs —
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Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire
Cindy et moi avions chacun le nôtre. Depuis quelques jours, nous nous relayions pour lui
montrer comment les babasses fonctionnaient et ce qu’on pouvait faire avec. On lui avait même
fait visiter le site officiel Disney — histoire de lui montrer l’autre Cinderella, celle qui était toute
dessinée et portait une pantoufle de verre en lieu et place de la pantoufle de vair du conte
originel. Puis nous avions amélioré ses connaissances géographiques en le confrontant avec des
cartes du monde, en lui montrant où se trouvait son pays — coincée entre la République
Autonome de Sibérie et la République Démocratique de Chine.
L’enfant avait dit quelque chose. J’avais regardé Cindy en haussant les épaules.
« Il vient de dire que le monde ne peut pas être aussi grand.
— Pourtant il l’est. Dis-lui que le monde est si grand qu’il faudrait plusieurs vies pour le
visiter en entier. Dis-lui aussi que nous avons commencé à coloniser la Lune et que des mecs de
Microsoft se sont baladés sur Mars en 2022…
— Si je lui dis ça, il va croire qu’on peut y aller à cheval.
— Tu n’as qu’à lui montrer des photos de Mars Conqueror. »
Eïko passait beaucoup de temps sur les simulations urbaines et apprenait à une vitesse qui
me sidérait.


Ici, les étendues infinies invitent à la chasse. On chasse enveloppé dans un carcan coloré de
vêtements traditionnels, coiffé d’un chapeau à doublure en fourrure peu compatible avec la
chaleur estivale.
Lo Han différait de ses vénérables ancêtres. Il chassait, certes habillé de toutes les couleurs,
à cheval. Mais il se vantait surtout de toujours revenir bredouille et de détester la vue du sang,
même celui d’un pigeon. Il avait une Winchester à levier, un modèle ancien, calibre 30/30. Il
devait être fan de Rio Bravo et de John Wayne. On m’avait donné une vieille pétoire russe mais,
contrairement à Lo Han, je n’avais pas d’étui où la glisser. Je passais mon temps à essayer de
conserver l’arme en travers de la selle et l’équilibre sur ma monture. Lourde tâche.
Les Arabes sont de bons purs-sangs mais de bien mauvais cavaliers.
Un grand honneur, m’avait fait remarquer Cindy. Mon cul ! J’étais ridicule, incapable de
gérer l’arme et le cheval dans le même temps. Ça avait l’avantage de faire rire tout le monde.
Alors j’en rajoutais.
Nous étions peu à la chasse, une dizaine, pas plus. Que des hommes. Lo Han, son fils,
quelques cousins, quelques parents par alliance ; et deux chefs kazakhs venus pour le Nadaam de
Gralshar, d’un calme étonnant, aigle au poing. J’appris que le mot Kazakh voulait dire « homme
libre ». De nouveau, je commençais à comprendre ce que ces deux mots associés signifiaient
réellement. Bien sûr, j’avais déjà été un homme libre, lors de mes séjours à Ouadjabal.
Pour ces Kazakhs, extrêmement bien accueillis, mais aussi sujets de nombreux commérages
et interrogations, les chevaux et les aigles permettaient de tester la qualité du vent. J’avoue
qu’avant de venir en Mongolie, et de discuter en anglais avec ces hommes qui disent vind plutôt
que wind et reich plutôt que right, jamais je n’aurais imaginé que le vent puisse avoir de
quelconques qualités. À Paris, le vent dissipait la pollution — en fait, la déplaçait chez les voisins
— ce qui n’était déjà pas si mal. Mais dans le Sahara, le vent était plutôt synonyme de repas au
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Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire
sable, de sable dans les yeux, de sable dans les chaussures, de sable dans la mécanique et, plus fort
que tout, de tempête de sable.
En Mongolie, le vent jouait le rôle de dieu bienfaisant.
Il portait l’odeur de l’herbe d’automne, il donnait aux visages la profondeur nécessaire au
respect.
Dominant la plaine sur leur monture, les Mongols et les Kazakhs étaient aussi beaux que
les Touaregs d’Ouadjabal. Aussi majestueux que les Romani que j’avais vu traverser les Carpates
sur leur chevaux noirs, et raconter de vieilles histoires datant de l’époque où ils empalaient et
massacraient les Turcs par milliers.
Je me sentais laid, insignifiant et indigne de l’honneur que représentait cette chasse. Je
n’étais pas aussi beau qu’eux et je ne le serais jamais. À jamais étranger à la noblesse de la Steppe.


Lo Han attendit une bonne heure pour venir me parler. À force de me trimbaler avec mon
fusil, inutile, de me contorsionner sans cesse pour ne pas mordre la poussière, j’avais mal au dos
et une crampe atroce dans le bras gauche, à la saignée du coude. J’essayais quand même de tenir le
coup, de ne pas me plaindre ouvertement, refusant de me retrouver en position d’infériorité
affichée. Lo Han demanda qu’on s’occupât de mon arme, un de ses cousins m’en débarrassa.
Le vieil homme amena son cheval à hauteur du mien et s’adressa à moi dans un anglais
parfait :
« Est-ce que l’interprète chinoise fait bien l’amour ?
— Je ne sais pas. Le mieux serait de lui poser la question, ou de la poser à un de ses amants.
— Je croyais que tu en faisais partie. »
Je ne m’attendais pas à une semblable entrée en matière, mais Lo Han s’avérait très friand
de potins. Il aimait poser des questions indiscrètes. Sans doute se conformait-il à l’adage : « Les
questions ne sont jamais indiscrètes, les réponses le sont parfois ». Pour lui, le cul devait être un
sujet de conversation comme un autre, banal, aussi important ou aussi peu important que de
parler des chevaux, de la beauté de la Steppe, des préparatifs du Nadaam de Gralshar.
Le vieux mongol me sourit. Il portait ses sempiternelles bottes en crotale. Les bottes étaient
importantes pour les Mongols, elles devaient évidemment permettre de monter à cheval — et certains
montaient sans étriers — mais leur bout devait être relevé pour ne jamais blesser la terre
nourricière. Le bout des bottes de Lo Han était légèrement relevé.
« D’où viennent vos bottes, ch… Khan ?
— J’ai fait mes études à Berkeley, en Californie. Un jour, nous avons monté, moi et mon
amie de l’époque. Une virée de plusieurs jours au Nouveau-Mexique. C’était une Californienne,
longs cheveux blonds, avec des seins énormes. Pendant ce voyage, je suis tombé amoureux du
Nouveau-Mexique. J’y ai acheté les bottes. J’y ai quitté la Californienne. J’y ai fait du cheval avec
les amérindiens et j’ai fini par y rencontrer une indienne hopi avec qui j’ai eu tous mes enfants.
La femme la plus insupportable qu’il m’ait été donné de rencontrer, mais qui a attendu plus de
trente ans avant de me quitter pour un monde que l’on dit meilleur…
— Et qui faisait bien l’amour.
— Oh oui », s’est contenté de dire le vieil homme en souriant.
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Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire
Je l’aimais bien. Le jour de mon arrivée, il avait flashé sur l’horrible Rolex Daytona que
Katherine m’avait offert pour mon trente-cinquième anniversaire. Je la lui avais donnée. Et il la
portait depuis. En fait, contrairement à la plupart de mes frères arabes, j’avais toujours détesté l’or
jaune. Les hommes affichant des bijoux dorés, de quelque origine qu’ils fussent, me faisaient
immanquablement penser aux négociants syriens et libanais occupés à imposer aux regards leur
réussite en portant des tonnes d’or jaune.
J’ai toujours eu une haine pathologique de la réussite, et une tendresse particulière pour les
champions de l’échec.
Lo Han regarda longuement la plaine sans rien dire. Il regarda les Kazakhs avec leurs aigles.
« Rien n’est plus noble que le cavalier, j’ai beaucoup insisté pour qu’ils viennent ici avec
leurs aigles, leurs enfants et leurs femmes. »
Leurs aigles, leurs enfants et leurs femmes : je n’aurais pas mis les choses dans cet ordre,
mais…
Lo Han fit faire demi-tour à son cheval pour se mettre en face de moi, pour que nous
puissions discuter les yeux dans les yeux.
« J’ai réfléchi à l’offre de l’O.N.U., monsieur Kashoggi.
— Oui ?
— Je refuse de dire à mon peuple que la meilleure solution pour leur avenir, c’est d’avoir
un truc dans la jambe.
— Un I.I.P., un Implant Individuel de Position. Il s’agit d’un implant rotulien de la taille
d’un grain de riz… C’est parfaitement inerte, aucun risque de cancer. Une après-midi de
baignade en Australie est mille fois plus dangereuse.
— Votre implant… Ce n’est pas pour mon peuple. C’est contraire à l’esprit de la Plaine.
Ici nous sommes libres, les occidentaux ont oublié ce qu’est la liberté. Pas nous. Sans liberté,
l’homme n’est rien. Nous aimons aller au nord, au sud, à l’est…
— Et aussi à l’ouest…
— Oui, a-t-il dit en souriant de toutes ses dents. Pourquoi devrions-nous être marqués ?
Nous n’avons pas envie que quelqu’un sache toujours, à jamais, où nous nous trouvons. Tu vas
faire une petite visite de courtoisie à une femme mariée dont le mari est parti quelques jours au
marché de bétail d’Oulan-Bator et quelqu’un, quelque part, le sait. Vos trucs dans la jambe vont
mettre en péril les visites de courtoisie. Je connais beaucoup de chefs de famille qui refuseront.
Beaucoup de Mongols sont amateurs de visites de courtoisie, les hommes comme les femmes.
— Je doute que l’O.N.U. ou les Archontes s’intéressent aux affaires d’infidélité.
— Infidélité… quel mot grossier. Et je crois, monsieur Kashoggi, que tout le monde
s’intéresse aux affaires d’infidélité. À quoi nous servirait-il d’être nomades si quelqu’un sait
toujours où nous trouver, quelle que soit notre position sur la Plaine, dans les montagnes, ou au
chaud dans le lit d’une femme mariée ? Nous passons parfois en Chine, parfois en Sibérie, et
parfois dans le lit d’une femme mariée. Nous ignorons les frontières. Longtemps, les Mongols ont
été des pillards, des violeurs et des voleurs. Il leur reste quelque chose de ça. Un petit quelque
chose : l’Esprit de la Plaine.
— Les nomades de Mongolie doivent être recensés, pour être soumis à l’impôt Archonte
comme tous les autres peuples de la Terre. C’est une des exigences des Archontes… Si vous
12
Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire
n’étiez que quelques milliers, il n’y aurait aucun problème. Mais vous êtes plus d’un million cinq
cent mille avec un état-civil digne du plus arriéré des pays africains. »
Je lui expliquai une fois de plus qu’une race extraterrestre — nous les avions rapidement
désignés sous le sobriquet d’Archontes — avait pris contact avec la Terre pour inclure les terriens
dans une sphère d’échanges interstellaires capables de nous faire progresser très rapidement sur le
plan économique, médical, technologique. Ils avaient installé un seuil dans le désert Mojave et un
autre dans le Sahara : deux portes stellaires par lesquelles ils étaient arrivés. Par lesquelles allaient
transiter tous les échanges futurs, les marchandises, les connaissances et certains marchands. Il y
avait évidemment plusieurs conditions non négociables pour adhérer à leur système d’échanges : ils avaient
demandé que toutes les populations de la Terre soient répertoriées afin d’être soumises à l’impôt
Archonte — un pour cent sur tous les revenus dûment enregistrés. Il n’y avait aucune raison pour
que les Terriens échappent à cet impôt, l’argent ainsi collecté garantissait la gratuité et l’entretien
des seuils. Il en était de même pour toutes les autres populations extraterrestres incluses dans leur
sphère d’influence économique.
Un domaine inimaginable se trouvait désormais à notre portée, une technologie bien plus
avancée que la nôtre, un monde où la guerre n’existait plus — si on en croyait les Archontes.
Cette exigence, ce pourcentage, n’était pas aussi rigide qu’on aurait pu le craindre : à
l’image des revenus du troc et du marché noir, les populations nomades ou non encore répertoriées de
moins de cinquante mille habitants avaient été jugées comme quantités négligeables. D’où
l’exclusion des rares indiens ayant survécu en Amazonie, des tribus de Bornéo, du reste de
l’Indonésie et de certaines peuplades aborigènes et sud-africaines. Mais en sus des Mongols à
répertorier, cent mille bergers nomades parcouraient la Syrie ; on estimait à soixante mille les Touaregs
du Sahara, et plusieurs millions d’Africains étaient non recensés car parqués dans des camps,
dispersés sur les routes, fuyant représailles et génocides. Quant aux Balkans, même les Archontes
avaient décidé de laisser pisser — une région trop dangereuse, une aire de guerre éternelle.
« À quoi ressemblent les Archontes ? me demanda Lo Han.
— Ils vivent dans des aquariums cylindriques et ressemblent à des larves.
— Tu en as vus ?
— Seulement à la télévision. Je ne travaille pas pour les Archontes, je ne suis pas l’un de
leurs agents, je reçois mes ordres de l’O.N.U., de John Metzeger qui est le chef du projet
“Nomads”. Les Archontes ressemblent au gusano, le ver du mezcal. »
L’image lui arracha un sourire. Il fit tourner son cheval autour du mien sans cesser de
regarder l’immensité mongole tout juste tachée de quelques yourtes ou caravanes, de quelques
troupeaux occupés à paître.
« Suis-moi… »
Nous nous éloignâmes des autres chasseurs.
« Tu ne comprends pas, Monsieur Kashoggi. Et l’O.N.U. ne comprend pas mon rôle, ma position
vis à vis des Mongols. Ici, beaucoup de gens ne m’aiment pas. Je n’ai pas épousé une Mongole et,
à dire vrai, je n’ai pas épousé la mère de mes enfants. Ce qui joue en ma défaveur. Par contre, j’ai
pour moi d’être l’éleveur le plus riche de toute la Mongolie, d’être membre du gouvernement et
de vivre encore comme un nomade. Je n’ai aucune demeure en Mongolie, juste un appartement à
Honk Hong. Je ne suis pas le chef des un million cinq cent mille mongols qui vivent plus ou
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Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire
moins comme moi. Je suis une voix qu’ils écoutent, une voix parmi d’autres. Ils écoutent aussi
notre président, et certaines autorités religieuses. Ils ne m’écouteront pas si je leur propose
quelque chose d’inacceptable. Je ne peux pas les obliger à faire un choix allant à l’encontre de leur
façon de vivre, de leur philosophie. Je peux peut-être les influencer. Peut être. Les miens ignorent
tout des Archontes, tu pourras leur dire ce que tu m’as dit mille fois, leur montrer des films et des
photos, ils continueront à s’en foutre. C’est du crottin pour eux, de la merde de mouton que la
pluie balayera. Rien. Ils refuseront de se faire opérer pour quelque chose qui n’existe pas. Quant à
ceux qui ont accepté ta prime de cinquante mille dollars, s’ils la touchent un jour, ils s’achèteront
un studio insalubre à Oulan-Bator, mais continueront à vivre ici, sur la Plaine.
— Ce n’est pas grave, nous ne sommes pas si naïfs. Ayant accédé à la propriété ils seront
répertoriés, ils auront une boîte aux lettres et c’est tout ce qu’on leur demande.
— Beaucoup ont déjà une boîte aux lettres électronique et un téléphone portable qui, de
fait, donne leur position géographique en permanence. Par contre, ils refuseront un implant
rotulien. Et je ne dis pas ça pour t’embêter. Toi, tu as un implant rotulien ?
— Non. »
Cette réponse ne donna que plus d’eau à son moulin. J’aurais pu évidemment lui mentir,
mais je n’en avais aucune envie.
« Si tu échoues, si nous ne trouvons pas de terrain d’entente, qu’arrivera-t-il ?
— Je ne sais pas. Mais rien de bon, vous pouvez me croire.
— En bout de la chaîne des négociations, quant toutes les solutions à l’amiable ont échoué,
quant on a donné aux négociateurs plus de temps que nécessaire, il ne reste que l’usage de la
force. D’un côté la répression, de l’autre la résistance armée, parfois le terrorisme car l’homme est
lâche et souvent déserté par toute forme de noblesse. Crois-tu que l’O.N.U. pourrait faire usage
de la force pour nous répertorier ou nous sédentariser ?
— J’en doute. Mais les Chinois, les Sibériens et votre gouvernement pourraient se liguer…
C’est eux qui ont le plus à perdre. L’accord laisse supposer l’arrivée massive de devises, et votre
pays en manque cruellement. Nous avons dû batailler ferme pour qu’aucun membre de ces trois
gouvernements ne participe à ma mission. Tout ou partie pourrait vouloir nous le faire payer. J’ai
dû me battre pour venir seul, ici. De fait, cette mission est plus ou moins officieuse. Je dois vous
rencontrer, rencontrer d’autres chefs de famille, discuter. Il y aura ensuite de véritables
négociations officielles avec les politiques, mais, avant cela, nous nous devons de tout baliser. »


Le soir venu, j’eus Metzeger, de l’O.N.U., au visiophone.
« Tu déconnes, Kashoggi ! T’es là-bas depuis une semaine…
— Je suis un spécialiste du monde arabe, pas de la Mongolie. Tu espérais quoi, qu’en échange de
ma recette du couscous ils allaient avaler toutes vos conneries ?
— Je pensais qu’il ne te faudrait que quelques jours pour régler ce problème.
— Moins d’un pour cent d’entre eux acceptent la sédentarisation contre cinquante mille dollars, et
encore, ceux-là n’ont qu’une envie : nous baiser en donnant le change quelques années, au mieux.
Les vieux pontes refusent l’implant rotulien. Z’en ont rien à foutre de tes Archontes tombés du
ciel. C’est magouille et compagnie là-dedans, ils ont tous des 4x4 à quarante mille dollars, des
14 Thomas Day – La Notion de génocide nécessaire
antennes paraboliques plantées dans le cul et des millions de dollars en chevaux. Certains sont
équipés pour conditionner des paillettes de sperme de pur-sang. Et tu peux être sûr qu’aucun
d’entre eux, ou presque, ne paye l’impôt de leur pays. Ils passent sans cesse en Chine, en Sibérie.
Un jour, ils se baignent dans le lac Baïkal, le lendemain, tu les retrouves à vendre leurs tissus à
Oulan-Bator.
— C’est précisément ce qu’on doit empêcher.
— Non, non et non ! On ne doit pas les obliger à changer de mode de vie, ce n’est pas ce
qui a été dit au départ. Je refuse de jouer à ce jeu-là, de cautionner ça. Je suis ici pour qu’ils
puissent garder leur mode de vie, rester nomades. Je suis ici pour trouver un compromis.
— Tout le programme foire, Kashoggi…
— Quoi ?
— Ça t’arrive de regarder les infos ? Les Touaregs, ça a été réglé très facilement : ils sont
moins de cinquante mille, malgré ce que nous supposions. Leur population a été grandement
surestimée.
— Je vous l’avais dit.
— Et c’est pour ça qu’on ne t’a pas envoyé faire de la figuration là-bas. En revanche, les
Syriens refusent eux aussi l’implant rotulien. Notre correspondant à Damas a laissé le champ libre
à leur gouvernement. Je suppose qu’il a été retourné comme une crêpe à coups de pots de vin. Les
Syriens ont réagi très vite, ils ont mis en place des camps.
— Des camps ?
— Oui. Et je peux te dire que l’armée syrienne n’y est pas allée de main morte. Elle a
abattu des milliers de chameaux. Et les camps en question, c’est loin d’être Disneyland, plutôt
Guantanamo début du siècle. Niveau hygiène, représailles et confort, on est revenu aux pires heures
du génocide kurde.
« En Afrique, c’est pire… Zindell, notre expert au Congo Réunifié, a été kidnappé. On
pense qu’il est mort. J’ai fait rapatrier les autres de toute urgence. En Afrique occidentale, c’est le
carnage pur et simple. Le refus de sédentarisation des populations exilées — sédentarisation qui
amenait de fait d’énormes quantités de devises — a servi de motif à une série de massacres. Ou
d’incidents de frontières. Des groupes armés passent les frontières n’importent où, en force,
entassent des réfugiés dans des camions, sans leur demander leur avis, pour les sédentariser dans
des prisons à ciel ouvert en espérant récupérer les cinquante mille dollars par foyer fiscal. Les
rebelles font leurs courses en réfugiés et les entassent dans des écoles réquisitionnées, des enclos,
des hôpitaux dévastés. Ensuite, ils nous font remarquer que nous ne tenons pas nos promesses et
se vengent sur les réfugiés. Un bordel pareil au bout de dix jours, j’ai jamais vu ça. On est largués.
— Bravo les gars ! Grâce à l’O.N.U. et aux Archontes, les nouvelles guerres saintes sont
économiques.
— Ce n’est pas un phénomène nouveau, Kashoggi.
— Sauf que là, il est facilement analysable. On pouvait prévoir tout ça. Je vous avais dit de
renoncer à votre histoire de prime de sédentarisation, mais vous ne m’avez pas écouté, vous vous
êtes entêtés. Et vous venez d’accoucher des notions de déportation économique et de génocide
nécessaire. Faut être con et criminel pour promettre cinquante mille dollars par foyer sédentarisé
dans des pays où les populations voguent sur les routes au gré des massacres. Ce ne sont pas des
15 Thomas Day – La Notion de génocide nécessaire
nomades, ça n’a jamais été des nomades, ou alors bien avant que toi ou moi soyons nés. Il s’agit
juste de victimes de génocides, de luttes ethniques. Vous n’avez pas réfléchi aux conséquences
réelles de votre politique, pas une seconde. Vous n’avez pensé qu’à une chose, que c’était une
solution facile. Coûteuse, mais facile. Il n’existe pas de solution facile pour l’Afrique. »
Silence de quelques secondes.
« L’Afrique, c’est pas ton problème… T’as été choisi pour régler celui de la Mongolie, car
tu es un des meilleurs spécialistes mondiaux des populations nomades. Le seul qu’on avait sous la
main, qui n’avait besoin ni d’un fauteuil roulant ni d’être accompagné de son poumon d’acier.
Jusqu’ici, c’est toi qui t’en tires le mieux. Je compte sur toi pour régler ce problème sans casse.
Impose-leur les implants rotuliens. Fais-les chier jusqu’à ce qu’ils acceptent. Menace-les d’une
situation à la Syrienne, bluffe si tu en as envie, mais sors-nous de cette merde…
— Les menacer ? Jamais, Metzeger ! Trouve quelqu’un d’autre pour ça. J’emmerde les
Archontes et j’emmerde l’O.N.U. ! »
Je raccrochai sur cette phrase, manquant de briser l’écran plasma du visiophone.
Derrière moi, Cinderella et Eïko s’affrontaient sur nos ordinateurs installés en réseau.
L’enfant gagna et l’interprète le pria d’aller se coucher. Il lui répondit quelque chose que Cindy
traduisit immédiatement.
« Il vient de me dire qu’il voulait coucher avec moi. Pas dormir, coucher. »
Ce petit enfoiré n’avait pas plus de dix ans, un spaghetti al dente entre les jambes, et savait
déjà y faire. Cindy le sortit de la yourte en lui ébouriffant les cheveux.
Tout partait en couille, ma mission comme ma vie pourrie. Je ne pouvais m’empêcher de
regarder Cindy. Je la désirais, je voulais qu’elle me suce, me chevauche, et je me sentais infect
d’avoir de telles pensées. Infect envers elle — je la considérais plus ou moins comme un bon bout
de viande — , infect envers Katherine, qui n’avait pas mérité ça. Je me demandais comment les
autres mecs en mission lointaine arrivaient à résister — s’ils résistaient — à ce genre de tentation.
Je me demandais comment j’avais résisté les fois précédentes et me rendis compte que je n’avais
été exposé à une tentation aussi évidente que Cindy ; elle était résolument à part.
Je croyais avoir passé l’âge des amours de vacances, mais il fallait croire que non. Je pouvais
probablement m’en passer. Et je devais y arriver, si je voulais encore pouvoir me regarder dans
une glace.


Je consultai le site CNN sur mon portable et imprimai les tonnes d’infos que le métaréseau
offrait sur les récents événements syriens et africains. La Syrie m’intéressait au plus au point,
j’avais passé plusieurs années dans son désert, réparties en quatre séjours. J’avais écrit un livre sur
ses populations nomades dont mon éditeur avait vendu trois cents exemplaires, mais dont la
version électronique était consultée régulièrement. Je connaissais le pays, je m’étais fait beaucoup
d’amis parmi la population pastorale, les éleveurs de chameaux. Une image rendait compte du
massacre systématique de ces pauvres bêtes : on voyait un bulldozer pousser leurs carcasses
criblées de balles. C’était à vomir. L’image suivante était facile à imaginer, des soldats brûlant au
lance-flammes cette montagne d’animaux raides, créant une tornade de fumée noire et de
puanteur.
16
Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire
Pour l’Afrique, il aurait fallu y passer la nuit. Rien que pour le site CNN, plus de cinquante
pages d’hypertexte (fleuve aux eaux grossies par deux cents liens) dressaient la liste des
événements et des enjeux. Il y avait eu des massacres terribles au Soudan et au Tchad, des
émeutes sanglantes en Somalie. Et comme pièce de résistance : un nouveau round du perpétuel
génocide Hutus/Tutsis au Rwanda, Burundi, République démocratique du Congo Réunifié. À se
demander comment il pouvait encore rester des Tutsis en vie dans cette partie du monde. Par
l’entremise d’innombrables incidents de frontière, ce nouveau carnage avait réussi à plonger
l’Angola et la Namibie dans la tourmente. Les pires massacres avaient eu lieu à Bukavu, à la
frontière du Rwanda, du Burundi et de la République Démocratique du Congo Réunifié. Mais
aucune image parlante n’était disponible, les journalistes occidentaux y étaient aussi en danger
que les Tutsis. Par contre, un reportage CNN montrait les eaux du lac de barrage Laurent-Désiré
Kabila, un peu plus au nord du pays. Des eaux rouges de sang. La caméra s’attardait sur les plages
couvertes de corps — pour la plupart massacrés à la machette.
L’Afrique, toujours, baignant dans des tripes qui n’auraient plus jamais faim et un sang
sombre comme la nuit…
Je me souvins alors des mots de Cindy : « Un monde qui change trop vite se brise. »
J’étais au bord des larmes. Écœuré. Trop égoïste pour être réellement touché par ces morts
lointaines, mais brisé par les risques évidents que comportait ma mission, ici en Mongolie. Je
savais qu’en matière de génocide, les asiatiques pouvaient se montrer aussi efficaces que les africains ;
c’était de l’histoire ancienne, mais les Khmers rouges, entre 1975 et 1979, étaient à l’origine du
génocide cambodgien : un à trois millions de victimes sur une population de sept millions.
Quelque chose d’inimaginable.
Je consultai une fois encore les papiers que j’avais imprimés, les images offertes par CNN
online. J’avais envie de tout briser, de piétiner la paperasse, de péter la gueule-plasma de cette
saloperie d’ordinateur.
J’allais le faire quand Cindy s’approcha de moi et glissa une main dans mes cheveux
fatigués par le soleil et le vent. Elle s’accrocha à moi comme à une bouée de sauvetage, sauf que
c’était moi qui désirais être sauvé. Elle me massa, libérant mes muscles de leur tension. Je me
retournai doucement pour que ses mains quittent mes épaules. Elle savait y faire, et plus que
jamais, face à son empathie, j’étais prisonnier de mon désir.
« Ça ne va pas, Kashoggi ?
— Non. Mon monde est mort et le vôtre mille fois plus vivant. »
J’avais dit ces mots sans même chercher à comprendre ce qu’ils recelaient. Il en avait été de
même quand j’avais parlé de notion de génocide nécessaire à Metzeger, satisfait de ma formule, mais
bien incapable de définir ce qu’elle signifiait réellement.
Je regardai le tas de papiers sur le lit. Il rendait compte de milliers de morts mais, même
confronté aux photos des eaux écarlates du lac Laurent-Désiré Kabila, on ne pouvait imaginer
réellement de quoi il était question.
Comment comprendre ce genre de système chaotique ? Même ceux qui tuent ou sont tués
n’ont pas loisir de comprendre ce qui leur arrive.
Depuis toujours, je savais qu’il y avait quelque chose de vicieux, de sournois dans la
violence. Quelque chose que les journalistes n’avaient jamais vraiment réussi à capturer. La
17 Thomas Day – La Notion de génocide nécessaire
violence n’était jamais évidente, jamais limpide comme on la représente au cinéma — à part chez
David Lynch. C’était plutôt une espèce de porte ouverte, une fenêtre sur le chaos qui nous
convoite depuis la nuit des temps, un chaos qui peut aussi bien nous dévorer que nous nourrir.
Malgré mes nombreuses missions, mes nombreux voyages, je n’avais réellement été
confronté à ce type de violence qu’une seule fois dans toute ma vie. C’était en Afghanistan, une
dizaine d’années plus tôt, en mission officieuse pour l’O.N.U.. J’y avais vu des rebelles, armés par
l’Europe, rouer de coup un soldat du pouvoir islamiste. C’était terrible, le passage à tabac avait
duré plusieurs minutes. L’homme avait les os du visage à nu, sa barbe était épaissie de sang et de
salive. Puis, sans le moindre avertissement, sans le moindre geste préalable, un rebelle a sorti un
pistolet pour tirer dans la tête du soldat. Je n’ai même pas entendu le coup de feu. Je me trouvais
à quelques mètres à peine et je ne l’ai pas entendu. Le spectacle venait de basculer, il n’était plus
réel pour moi, je flottais au rythme du sang qui giclait de la boîte crânienne de cet homme, de ce
mort. Un flot artériel qui fut vite étouffé par la rangers, noire et cirée, de celui qui avait ouvert le
feu. Un bourreau qui enfonçait sa victime dans la poussière. Quels que fussent les crimes du
pouvoir islamiste que représentait ce soldat, je jugeai sa fin inacceptable, insoutenable. Peut-être
avait-il tué des rebelles, des femmes, des enfants. Peut-être. Néanmoins, je refusais de croire
qu’un homme pouvait mériter de mourir, comme ça, roué de coups, puis le crâne fracassé par
une balle.
Cet événement avait eu lieu l’année où j’avais rencontré Katherine. J’en cauchemardais
régulièrement, une à deux fois par semaine, et j’étais trop fier pour aller voir un psy. À l’époque,
Katherine m’avait écouté, et sa patience, sa présence, avaient recollé les morceaux. Une dette
inoubliable, dont je ne pourrais probablement jamais m’acquitter. Grâce à elle, ces images ne me
hantaient plus et je ne pouvais quasiment plus les évoquer.
Et aujourd’hui, tout recommençait. Je sentais que je n’allais pas m’en sortir. Que je n’étais
plus capable d’empêcher le drame, à peine capable d’en être l’un des spectateurs privilégiés.
J’embrassai Cindy sur le front.
« Tu es en colère ? me demanda-t-elle.
— Je suis fou de rage et atterré. Épuisé et incapable de dormir.
— Pourquoi dormir sans avoir évacué ta tension ? Je te veux, Kashoggi. Depuis le premier
jour. Tu as l’œil vif de celui qui vit plus fort, plus vite que les autres.
— Non, Cendrillon, ne me fais pas ça. Ta permission de minuit est dépassée. Je vis avec
quelqu’un en France. Et ça compte pour moi.
— Et ça t’empêche de faire l’amour avec moi ? »
La question était encore plus pernicieuse qu’il y paraissait.
« Elle est plus belle que moi, c’est ça ?
— On n’aime pas les gens pour leur beauté, tu devrais le savoir. »
Je l’embrassai sur le front une seconde fois et pris dans mes bagages une bouteille de
Glenlivet que je gardais pour une grande occasion. Je venais de lui dire non alors qu’elle me
faisait bander depuis une semaine, alors que l’Afrique baignait dans le sang, la tripaille, alors que
les chameaux de Syrie brûlaient par milliers, amoncelés à coups de bulldozer… J’avais
l’impression que ce serait la seule grande occasion de cette mission pourrie.
« Une cuite écossaise ? Ça te branche, Cindy ?
18
Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire
— Et comment ! »
Elle devait croire que c’était une forme d’assentiment, d’ouverture. Je n’osai pas contredire cette
impression, pas encore.
« Il faut que je te fasses écouter un truc, Kashoggi. »
Elle mit un mini-disc dans son ghetto-blaster. Je reconnus alors une vieille chanson de
Leonard Cohen, « The Partisan ».
« Écoute bien le refrain. »

The wind, the wind is blowing
Through the graves the wind is blowing
Freedom soon will come
Then we’ll come from the shadow

Nous sortîmes sous les étoiles après la fin de la chanson — je n’avais pas compris où elle
voulait en venir, en dehors du fait que cette chanson était une magnifique ode à la résistance
contre le nazisme. Nous sellâmes nos chevaux et galopâmes jusqu’aux premières collines, les
premiers contreforts des monts Khangaï. De là, nous avions une vue extraordinaire sur les
lumières du camp — immense — et les étoiles. Derrière nous, les chevaux soufflaient.
Visiblement, nous leur avions communiqué notre nervosité ou nous les avions épuisés sans nous
en rendre compte. Assis sur une couverture épaisse, déroulée pour l’occasion, je bus une gorgée de
whisky et passai la bouteille à Cindy. Elle but à son tour et commença à rouler un joint.
Un point de feu se baladait dans un des enclos du camp.
« Qu’est-ce que c’est ?
— C’est un jeu, ça se joue à cheval, par équipes, comme le Polo. Ils jouent avec une boule
de tissu enflammée. C’est un sport mongol très ancien.
— C’est dangereux.
— Moins que la vie à New York … Tu sais ce qu’ils font ? » me demanda-t-elle en me
montrant les lumières du camp, l’embrassant d’un grand geste du bras.
Je savais parfaitement où elle voulait en venir. Quand elle voulait quelque chose,
décidément, il était difficile de la faire renoncer.
« Ils font l’amour, je suppose. Vous, les Mongols, vous ne pensez qu’à faire l’amour. Et ta
femme, elle fait bien l’amour ? La mienne fait bien l’amour… C’est comme si c’était le seul sujet
de conversation valable.
— Tu en connais d’autres ?
— Des tas. Les habitudes alimentaires des koalas me semblent un sujet de conversation
nocturne plus que valable. »
Ça la fit rire. C’était un mauvais trait d’humour, mais ça la fit rire.
Elle possédait un véritable briquet Savinelli, avec lequel elle alluma le joint. Elle tira dessus
avant de me le proposer. Je n’avais pas fumé de joint depuis l’université, ce qui remontait à une
bonne quinzaine d’années. J’imaginais très bien Katherine fumer un joint, le prendre du bout des
ongles, comme un poil de cul trouvé dans une salade niçoise, tirer dessus et s’étouffer, cracher ses
poumons. Cette pensée me fit sourire. Katherine avait bien des qualités, mais était farouchement
opposée à la libéralisation des drogues douces. Elle nourrissait une haine certaine pour les drogues
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Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire









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Extrait de la publicationThomas Day – La Notion de génocide nécessaire












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