//img.uscri.be/pth/9169e28e04ec0db8263bf88f47bef98acc6f6560
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La Nouvelle Anabase

De
341 pages
Ce troisième numéro regroupe des actes augmentés d'un colloque tenu en avril 2004, qui tire un bilan consacré aux rapports entretenus par Saint-John Perse avec deux pôles fondateurs de son itinéraire : l'Atlantique et la Méditerranée. Aux vues des derniers travaux sur la question identitaire, l'accent est porté sur la double affiliation et la mobilité de l'écriture du poète.
Voir plus Voir moins

Aux étudiants de
l’Université du Neuf Avril

REMERCIEMENTS

Le comité d’organisation du colloque (Samia
KassabCharfi – Loïc Céry – Nadia Khojet El Khil – Nebil
Radhouane) tient à remercier chaleureusement les
institutions, personnalités et partenaires suivants, pour
avoir facilité la tenue de ces deux journées ferventes
d’avril 2004 dans les meilleures conditions à la fois
matérielles et humaines,et pour avoir soutenu
l’édition de ces actes :

L’Université de Tunis, la Faculté des Sciences humaines
et sociales de Tunis ; Sjperse.org /La nouvelle anabase;
l'Ambassade de France en Tunisie (Service de
coopération et d'action culturelle, Institut français de
coopération en Tunisie); l'Institut italien de Culture;
l'Office National du Tourisme tunisien; la BIAT (Banque
internationale arabe de Tunisie) ; l'Institut préparatoire aux
Etudes de Lettres et de Sciences humaines de Tunis
(IPELSHT) ;l'Institut Supérieur d'Education et de la
Formation continue (ISEFC); l'Institut supérieur des
Sciences humaines de Tunis (ISSHT); l'Association
tunisienne de Littérature comparée et de Poïétique
(ATLCP) ;l'Association tunisienne d'Esthétique et de
Poïétique (ATEP); le CERES; la Galerie Artémis; l’Hôtel
Hasdrubal Thalassa (Yasmine Hammamet); Initial'; M.
Nja Mahdaoui; Les Vergers modernes de Testour; Les
Jardins de la Medjerda; la Société franco-tunisienne de
Développement touristique. Et un grand merci à Esa
Hartmann et Christian Rivoire pour leur efficace
collaboration :temps que l’an mesure n’est point« Le
mesure de nos jours »…

AVANT-PROPOS

Au rendez-vous des rives

« Ce que nous sentons quand nous avons faim, (...) de cette
faim qui poussa Mermoz vers l’Atlantique Sud, qui pousse
l’autre vers son poème, c’est que la genèse n’est point achevée
et qu’il nous faut prendre conscience de nous-même et de
l’univers. Il nous faut, dans la nuit, lancer des passerelles. »

Antoine de Saint-Exupéry,Terre des hommes

Pourson troisième numéro,La nouvelle anabaseaccueille les actes
augmentés d’un colloque international qui s’était tenu enavril 2004 à
l’Université de Tunis et qui fut avant tout le témoignage vivant d’une
présence forte de Saint-JohnPerse de ce côté-là de la Méditerranée.
Témoignage, mais surtout confirmation à vrai dire, tant le monde arabe dans
son ensemble a su psalmodier au long des années le nom de Saint-JohnPerse
et en recueillir les échos jusque dans les arcanes souterraines de la création –
et le rôle d’Adonis fut en la matière mieux qu’un magistère, le creuset des
révélations et des passages. La parole proférée comme en un éclat souverain,
la conciliation des forces spirituelleserrantes par le monde, la conception
d’une certaine itinérance du destin humain : les dénominateurs communs de
la poésie de Saint-JohnPerse et d’une certaine tradition arabe, envisagée au
sens large, ne sont plus à démontrer. Le domaine persien a ensuite trouvé, et
notamment ces dernières années, à la faveur des travaux universitaires de
Samia Kassab-Charfi etNebil Radhouane,un enrichissementintellectuel
fécond etoriginal dontle Maghreb peut s’enorgueillir.

Le pari étaitnéanmoinsambitieux: à la faveurde ce colloque, il
s’agissaitpournousde parcourirlesproblématiquesposéesparla question
ouverte desallégeancesidentitairesde Saint-John Perse, entre Atlantique et
Méditerranée, en essayantderenouvelerles approches au regard des
mutationsintervenuescesdernièresannéesau sein de la critique persienne;
maisnousavions souhaité que lesdonnéesd’unesimplerencontre
universitaire fussenticitranscendées, parlatransmission d’une ferveurque
le premiernuméro de larevuevoulaitdéjà célébrer, etque lesecond a porté

12

La nouvelle anabaseN° 3

avec lespépitesque l’onsait. C’estbien cette ferveurqu’il nousparaissait
plusque jamais urgente de partager, à l'occasion de larelecture de ce poète
de l’en allée, augré descarrefoursméditerranéenseten des temps
bouleversés: profiterde cette contribution auxétudespersiennespour
rapprocherles rives(Méditerranée maghrébine, Atlantique français, Caraïbe
antillaise) futaussi le projetde ce colloque, avec pour traitd’union
l’inoubliable incandescence de notre « poète indivis».

Etpuisil y eut l’inestimable accueil desTunisiens, il y eut
l’ineffable présence desétudiantsde l’Université duNeuf Avril, leur
attention auxdébats, l’intelligence dudialogue qu’ilsont su susciter, etil y
eut la participation exceptionnelle à nos travauxd’Edouard Glissantqui,
pardelà Méditerranée etAtlantique, nousasaluésdepuisNewYork – lui que
nousavionschoisi d’évoquerjusque danslastructure ducolloque, en cette
métaphore qu’il affectionnetant, « de lasource audelta »… Alorspour
nous, qui avionsaussirêvé de lancerdespasserelles, nousqui avionsfaim de
cette présence humaine quisera lavraie postérité despoètes, pournousqui
avions soif d’échange etd’ardeur, il nousa été donné devoir« au fond du
ciel à jeun de grandes choses pures qui tournent au plaisir…».Plusqu’un
prétexte académique, cesjournéesde Tunisontpualorscélébrerl’intense
«rendez-vousdudonneretdurecevoir»toujours recommencé,selon la
conception de Senghor.

Encoreun immense merci à celle grâce à qui cetévénementa puavoirlieu:
Madame Samia Kassab-Charfi, Maître de conférencesà l’Université de
Tunis– l’instigatrice, la cheville ouvrière etl’âme de ce colloque, quirestera
dansla mémoire de ceuxqui onteula chance d’yparticiperetd’yassister.
Un merci non moins fervent à Nadia KhojetEl Khil pour son efficacité età
Nebil Radouhane qui, par-delà les sablesfutprésentdans touslesesprits. Et
toute notrereconnaissance auDépartementde Françaisde la Faculté des
Scienceshumaineset socialesdul’Université de Tunisetavant toutàson
présidentd’alors, M. Abderraouf Mahbouli, pour une disponibilité,un
accueil et une hospitalité que nul n’oubliera.
NqC{

C’estaujourd’huiun privilège pourLa nouvelle anabasede pouvoiràson
tourfaire partagerlarichesse de cesdeuxjournéesqui ontmarqué l’année
persienne en2004. Quetouslesparticipants soientici chaleureusement
remerciéspourla qualité de leurscontributions.

Loïc Céry

INTRODUCTION

Saint-John Perse :
Atlantique et Méditerranée

Saint-John Persne :’est-ce pasd’abord dansle nom même du poète,
dans ce baptême du pseudonyme en portraitcomposé, que se tiennent, pour
le lecteur rompuauxmobilitésposturalesdel’homme au masque d’or,ses
déroutantespostulations? Déroutantesdanslesextrêmesgéographiqueset
via leurs référencescomposites, ellesleserontaussi parleursincarnations
rhétoriques, alliancesdialectiquesde grandiloquence asianiste etd’ascétique
atticisme, exactesanalogiesdes résonancespaysagées, de la diversité des
mondesannoncée parla Nomination antipodale du sujet.
C’estalorsque dansla cohérence pourtantinconstante du style, dansle
relief prégnantd’une esthétiquese dessinentpeuà peu– etlecture ensera
faite danslespagesde ce colloque – cesdéterminationsgéographiques. Elles
adviennententable d’orientation de ce poèterésolumentindéterminé.
Annoncésdansleurpluralité impérieuse, cesdéterminismes seront
antagonistesoualternatifs, gémellairesou tensifs, conciliantsouconflictuels,
conscientsouinconscientsdansla perception généralisée descontradictions
– ensomme, d’Atlantique et/oude Méditerranée. De fait, cesdéterminations,
quisontaussiindéterminations,nes’inscrivent-ellespasaucœurmême
d’une notoireturbulence, celle desélanspoétiques, lesquelsn’épargnentni
l’invocation lancinante duLieu, nisa magistrale dénégation – cette
déconquête– l’insoutenable légèreté desonrenoncement, desa
problématiquesubstitution ?Etaussi bien cette invocation, inaugurant
l’origine, que cetteréfutation, interface invitantà exil etnon garante de
renouement, nesauraient s’accommoderd’unesaisieséparée.
Celle-cisera donc, bon gré mal gré, conjointe. Face à face, nousavons
vouluposerdansleurshétérogénéités, le disparate de leursallégeances, leurs
criantesincompatibilités, etparfoisleursbrèves similitudes, deuxdes
territoiresd’appartenance oud’élection, oude dérive, lesdeuxpositions
d’antilogie.

14

La nouvelle anabaseN° 3

Pourquoi cettealliancede l’Atlantique etde la Méditerranée ?

Sansdoute Saint-John Perse n’est-il pas un poète méditerranéen, mais son
œuvre porte confirmée latrace dulegsdescivilisationsméditerranéenneset
desapproches, conceptionsdumonde, légendesetécritsquiy sontassociés.
S’ilse déclare danscertains texteshostile aumonde méditerranéen et se
donne àvoircomme cultivant une légitime méfiancevis-à-visdetoutesles
1
connotationsque cet universcharrconnoie –tationsdesquellesSaint-John
Persesesentou se dit si étranger– il n’en demeure pasmoinsque de
nombreuses tracesdocumentairesde cet univers, conservéesdansle fonds
documentaire légué parle poète à laville d’Aix-en-Provence,viennent
infirmerla prétendue absence de la Méditerranée dansl’œuvre de Saint-John
Perse.
Carc’estpourtantdansce lieu, etquellesqu’aientpuêtre lescirconstances
deson établissementdansla presqu’île de Giens, qu’il passera lesdernières
annéesdesavie,rejoignantaufinal etenunsens,volontairementounon, cet
horizon desécheressestylistique, cette épuresobre etémaciée qu’il célèbre
danslerecueil éponyme etdontil parlera comme d’un idéal à la fois
physiologique etintellectuel –rhétorique etphysique – dans sa
correspondance.
Toutnaturellement, les thèmesderéflexion choisispourles travauxde ce
colloque aurontétévolontairementdéfinisenrelation plusoumoinsétroite
avec despostesgéographiques, de confluence oude divergence, d’élan
identificateuroude distanciation proclamée;entoutcas, conçusdans
l’espritduquestionnement, de la problématiquesouleveée :xploration de
poétiquesatlantiques, définition detracésartistiquesen prolongementouen
marge desprésencesduLieu,suivi des trajetsd’exil jusqu’audelta
méditerranéen, imprégnation et réminiscencesméditerranéennesdansle
souffle persien.
Touteslescontributionsprésentéeslorsdesdeuxjournéesducolloque
aurontpude faitenrichirlaréflexiontoujours vivace,toujoursnourrie de
discussions,surl’œuvre de l’écrivain qui nousdonnason poème comme
«table d’abondance».
Avec lerecul, nous souhaiterionscependantémettreunregret relatif à ce
qui nousparaîtconstituer un oubli dansl’intitulé de ce colloque, celui d’un
pôle géographique pourtantfondamental dansla formation de Saint-John

1
- Pierre Osternousarappelé que «Saint-John Perse détestait la Méditerranée»…
(Journée d’étudesorganisée parLoïc Céryen hommage à Saint-John Perse, le25
septembre2004, Université de ParisIV-Sorbonne –cf.mise en lignesur
Sjperse.org : http://www.sjperse.org/hommagesjp.htm).

Introduction

15

Perse, dans sa constitution même : les Antilles. Implicitemententendudans
l’acception large de la dénomination d’«atlantique», encore fallait-il le
nommer. Sansdoute la prise en compteraisonnée, approfondie et
interrogeante de ce pôle aurait-elle pufaire contrepoids, en dépitde
l’inexplicable mode elliptiquesouslequel il a étévécuparle poète après ses
Eloges, à lasingularitétrop flamboyante,trop proclamée,trop exclusive,
peut-êtretropsectairementidentitaire, dupôle atlantique conçuenunsens
comme évidé duLieuantillais.

Un grand merci àtousceuxqui ontcontribué, dansla mesure qui fut
celle de leursmoyens, à laréalisation età laréussite de ce colloque.

Enfin, qu’il nous soitpermisici derendre hommage, en notre nom, en
celui desco-organisateursetde l’universitétunisienne, à l’extrême amabilité
età la générosité de M. Edouard Glissant, autre figure de proue atlantique,
qui a accepté dese joindre malgré la distance, depuisNewYork, à cet
hommage méditerranéen à Saint-John Perse.

Samia Kassab-Charfi

I. De la source atlantique aux
présences caribéennes

Poétique et visions atlantiques
______________

May Chehab
Université de Chypre

1
«Pour Atlanta et Allan P.»

l’ « essentiel », là, ne peut jamais, sans ruser,
devenir à lui-même l’objet
Saint-John Perse (O.C., p.658)

La présente étude a pourobjetla dédicace inscrite aufronton du
recueil poétiqueVents, poème publié auxÉtats-Unisen 1946etauquel
Saint-John Perse a ditavoir toujoursaccordé «une importance
2
particulière ». Ellereformule la question de l’identité desdédicatairesetde
lavaleur subséquente de ce qui apparaîtcommeun geste d’hommage à
autrui.

La nouvelle lecture de cette dédicace conjuguetroisapproches
3
méthodologiques. Lesdeuxpremières, àsavoirla cryptanalysqe ,ui
s’attache à décrypterdesmessageschiffrésau senslarge du terme etla
méthode dite «despassagesparallèles» (Parallelstellenmethode) qui,

1
Dédicace définitive deVents: Saint-John Perse,Œuvres complètes, Gallimard,
ème
1982(dorénavantO.C.1), p.75.Ellereprend celle du 3manuscritautographe,
cote Fondation Saint-John Perse [V3]. DansleSaint-John Perse sans masquede
Colette Camelin, Joëlle GardesTamine, Catherine MayauxetRenée Ventresque (La
Licorne, UFR. LanguesLittératuresPoitiers,2002), le plus récentdesouvrages
fondamentaux surSaint-John Perse, on liten p.257: « La dédicace deVents,“Pour
Atlanta etAllan P.”,resteun mystère. Les recherchesmenéesauxÉtats-Unis sont
restéesinfructueuses».
2
O.C., p. 1120.
3
« La cryptanalyses’attache à décrypterlesmessageschiffrés sansl’aide ducode ni
de la clef », JacquesStern,La science du secret, Paris, Odile Jacob, p.33.

20

La nouvelle anabaseN° 3

comme lerappelle Antoine Compagnon, «tend à préférer, pouréclairer un
4
passage obscurd’untexte,un autre passage dumême auteur» ,sont utilisées
pourpénétrerl’identité desdédicatairesdeVents. Latroisième estcelle
induite parla notion d’intertextualité, pourlarecherche des rapportsqu’un
5
énoncé – ici, la dédicace – peutentreteniravec desénoncésantérieurs– ici,
la littérature exhortative.

Lesdédicataires,une femme,Atlanta, et un homme,Allan,sont
présentéscommeun couple, plusplausiblementmarital quesororal, dontle
lien est suggéré parl’initialeunique dunom proprP. ».e «Bien que cette
dédicace apparemmentcanonique nesemble guère détonnerdansla pratique
générale dugeste, elles’en distingue néanmoinsparlatroncation du
patronyme. Il estdonc naturel derechercherl’identité exacte de ces
dédicataires, etdese demanderpourquoi le poète lesdérobe aulecteur,
pourquoi il lesnommetouten ne lesnommantpas, dans une démarche
similaire à celle de l’oracle de Delphesqui,selon Héraclite ni ne dit, ni ne
cache maisindique. Que peut vouloirindiquerSaint-John Perse, qui a
soigneusement souligné cettevieille phrase dans son exemplaire
6
d’Héraclite ,lorsque l’onsaitqu’Atlanta etAllan ont résisté àtoutesles
7
tentativesdevérification de leurexistence,très scrupuleusementmenées?
Ni la correspondance, ni lesarchivesinformatisées, pasplusque les
annuairesetdictionnairesdiversn’ontlivré derenseignements surcette
énigmatique paire, ni mêmesur une femmerépondantau rarissime prénom
d’Atlanta. Paradoxalement, la quête a donc abouti, puisque, en matière de
recherche,un non-résultataussi exactementavéré avaleurde faitpositif : le
couple d’Atlanta etAllan n’auraitpasexisté.

Admettantcetacquis,reformulonsla question. Si lesdédicataires
n’ontpasd’existenceréelle, en auraient-ils une autre, fictive,voire
poétiquLibée ?résde l’obligationspontanée qui nousfait rechercherdes
dédicataires réelsà cette dédicace, nouspourrionsalorsnousabandonnerà
une association d’idéesnaturelle etconsentirau rapprochement−évidentau
chercheurpersien maisjusque-là écarté enraison de l’hypothèse d’un

4
Antoine Compagnon,LeDémon de la théorie. Littérature et sens commun, Seuil,
Points, 1998, p.77.
5
Julia Kristeva,Sèméiotikè. Recherches pourune sémanalyse, Paris, Seuil, 1969,
rééd. « Points», p. 146: « Tout textese construitcommeune mosaïque de citations,
tout texte estabsorption d’un autretexte ».
6
Jean Bollack etHeinzWismann,Héraclite oula séparation, LesÉdition de
Minuit, 1972, p.273. Phrasesoulignée parSaint-John Perse :« nine ditni ne
cache;il indique ».
7
ParCarol Rigolot(Université de Princeton) notamment.

May Chehab –Pour Atlanta et Allan P.

21

référent réel−entre le dédicataire“Allan”etlesurnom qu’Alexisavait
partagé avecseschevaux. L’œuvre (prose etentretiensautantque poésie) est
parsemée designesquiréitèrentl’équation entre le prénom Allan etle poète.
Rappelonsd’abord lesproposde Saint-John Perse à Pierre Guerre :«ses
chevauxavaient toujoursportéson nom, Allan, employé par sa mère;il leur
parlaità l’oreille comme à lui-même, on ne comprenaitpaspourquoi il
appelait sesbêtesdeson nom »; surquoi Saint-John Perse concluait:
8
« C’estparce qu’ilyavait une sorte d’osmose entre le cheval etlui » .
On sera peut-être surprisde ce que la première mention de cette
osmoseremonteseulement aux années 1950, mêmesi lerécitoffertà Pierre
Guerre concerne des souvenirsd’enfance. Aucune mention préalable dansla
correspondance, exceptéune lettre à Claudel de 1949−au reste assez tardive
au regard de l’ancienneté du souvenirévoqué−,si ce n’estdansla
correspondance, justement sujette à caution, dupoète àsa mère. Onsaiten
9
effetdepuislespertinents travauxde Catherine Mayaux, que celle-ci a été
écrite ou récrite pourle projetde la Pléiade, qui date dudébutdes années
1960. Parmi lesnombreusesdéclinaisonsde cette identification disséminées
10
danslesLettres à Madame Amédée Saint-Leger Leger, celle présentée dans
letoutpremierde cescourriers(qui pourêtre fictifs, nesontpas
apocryphes), grave profondémentdansle marbre de la Pléiade l’équivalence
entre le poète et« Allan » :
« J’aime“Allan”, écrit-il, […]une bêtesingulière, [… dontla]rudesse de
jeune brutese faitétrange douceurdèsque j’ai puapprocherassezd’elle pour
11
luirappelerà l’oreille ce nom d’ “Allan”, que j’ai porté pour vousdansmon
12
enfance. »
L’équation Allan = cheval = poète nousestencoresuggérée dansla
13
correspondance d’après-guerre aumoyen d’une image employée dans une
lettre à Paul Claudel :

8
Pierre Guerre,Portrait de Saint-John Perse,textesétablis,réunisetprésentéspar
RogerLittle, Sud, Marseille, 1989, p.231.
9
Catherine Mayaux,Les Lettres d’Asie,Cahiers Saint-John Perse12, Gallimard,
1994.
10
Ilsuffitde consulterl’indexà l’entrée «Allan »pour se convaincre de
l’omniprésence de l’équation entre le cheval « Allan » etla figure dupoète. Entrées
d’indexAllan: 119, 167, 168, 170, 189, 198,204.
11
Jesouligne.Rappeleraucheval ouà la mère, ouinformerle lecteur?
12
O.C., p. 831.
13er
Lettre du1 août1949. Métaphore furtivementplacée entre parenthèses, ces
parenthèsesdontl’importance etfla «réquence anormale »avaientalerté Roger

22

La nouvelle anabaseN° 3

« (LePoète, pendantdes sièclesen France, n’a été qu’un cavalier sans
monture;il avoulu un journ’être que la bêtesanscavalier. Ilserait tempsde
14
concilierirrationnel et rationnel.) »

Que lesurnom aitété effectivement trouvé parla mère d’Alexisou
non importe finalementpeu, au regard de la place occupée parletrinôme
Poète-cheval-Allan dansl’imaginaire persien. Une place que le poète prend
soin desuggéreraulecteuren lui fournissantlesclésde lecture de la
transformation d’une expérience d’enfance en leitmotivpoétique : le cheval
poétique, quirenvoie à la foisà la Poésie (Anabase) etauPoète (Allan), à
l’objetcomme au sujet, estprésentdepuisÉloges(«J’ai aiméun cheval –
15
qui était-ce? –» )jusqu’à laréécriture desLettres d’Asie. Le dédicataire
Allan peutdonc être lucomme le double duPoète.

Quiseraitalors, dansla dédicace deVents,son pendantféminin ? Le
prénom d’Atlanta,sans référentattesté, ne manque pasderenvoyeravec
insistance à la merAtlantique dontil procède. Or, l’Atlantique de Saint-John
Perse estplusqu’un espace desoriginesouqu’un milieuprivilégié du
monde d’Alexis: c’est un paysnatal exhaussé au rang de
conceptpoéticoidentitaire. À l’instard’Allan devenudoubletdupoète, lethéâtre atlantique
sevoitposé, par sa double inscription dansla Pléiade, comme le lieu
géométrique idéal de la création poétique.

La première inscription couronne lesLettres d’Asie. Placée au terme
de cetensemble, ellerépondsymétriquementà l’identité Allan = cheval =
poète qui inaugure leslettresadresséesàMadame Amédée Saint-Leger
Leger. Lisonsà ce proposles très révélatrices réflexionsde Catherine
Mayaux, qui montrentcommentle poète faitaboutirla correspondance des
annéeschinoises surlarevendication d’une l’atlanticité fondatrice :

« Quelquescasd’interversion […] prennent unrelief particulier. Ainsi Alexis
Leger tenaità inséreren place finaleune lettre à Gustave-CharlesToussaint
[…]. En effet, il a choisi d’intervertirl’ordre chronologique de la lettre à Gide
du10mai 1921 envoyée d’Honolulu(Legerquitte Pékin le2avril 1921) etde
la lettre à Gustave-CharlesToussaintdu 29 mars1921 qui lasuit
immédiatement. Ilsouhaitaitque cette dernière lettre parûtavoirété envoyée

Cailloisaupointde lui faire inclureun chapitretraitant« Del’emploi des
parenthèses» dans saPoétique de Saint-John Perse, Gallimard, 1972, p.213-216.
14
O.C., p. 1017.
15
O.C., p.34.

May Chehab –Pour Atlanta et Allan P.

23

de Pékin comme l’une deslettres ultimesdu séjour. Elle devait serviren
mêmetempsde pointd’orgue à l’ensemble desLettres d’Asie, à preuveses
toutderniersmotsqui fermentlerecueil commeune coda;ils signentle bilan
de l’expérience chinoise etexprimentlesentimentde la permanence en lui
d’une nature essentielle héritée de longue date, à laquelle leséjouren Chine
n’arien puchanger:“Si vous rentrez avant moi en Europe, saluez pour moi
votre Bretagne natale. Elle a toujours été terre sainte pour ceux qui, comme
1617
moi, comptent trois siècles d’« hommes d’Atlantique »”. »

Le poète, conclutCatherine Mayaux, « a indéniablement tenuà clore
ce chapitre desavie parcette appellation hautement revendiquée
18
d’“hommes d’Atlantique”» . Structurantce qu’il fautbien appelerle
«recueil » desLettres d’Asieà la manière d’un cycle identitaire, c’estbien
l’hypostase atlantique qui, enversetcontretoutesapparences, clôtla période
chinoise et souligne, audire même dupoète,la permanenceen luid’une
19
nature essentielle héritée de longue date.

Consolidantencore davantage l’hypostase atlantique, laseconde
inscription de cetocéan commetoponyme identitaire est, elle aussi, gravée
dansle monumentde laPléiade,yoccupantégalement une place de choix,
puisque placée danslaBiographiedupoèterédigée, par ses soinscomme on
sait, à latroisième personne, etdontJean-FrançoisGuéraud a eu raison de
20
dire qu’elle fonctionne commeune prPaéface .rmi lesgrands thèmesde
l’œuvre quise cachent sousl’appareil biographique, celuisuggéré par
l’expressêion «treun homme atlantique »donne lieuàun long
développement, dont voici la fin :

« Àla question :“D’oùêtes-vous, de quel pays?”ilsn’eussentpoint
répondu:“Detelle ou telle île”, mais:“D’Atlantique.”Un Saint-LegerLeger
naissaitd’Atlantique comme on naîtd’Europe oud’Amérique.Ily
reconnaîtrait toujoursle masque deson destin. [...] »
(Biographie, OC XL-XLI)

16
O.C.,p. 895.
17
Mayaux, LesLettresd’Asie, op. cit., p. 172.
18
Ibid. Jesouligne.
19
O.C., p. 896.
20
Jean-FrançoisGuérauLa biogd, «raphie en guise de préface chezSaint-John
Perse »,L’Information littéraire, XLII, 4 (septembre-octobre), 1990, p.3-6.

24

La nouvelle anabaseN° 3

Attardons-nous un instant surla dernière phrase, « le masque deson
destNoin ».us voudrionsy reconnaître, au-delà d’unevariante de
l’exprla maession figée «rque du destin», une formulation éloquente d’un
côté non pas caché, mais au contraire indiqué, de son identité : l’atlanticitéy
est alorsentoute logique aussi bien lamarquedu destin de Saint-John Perse,
21
que l’un de sesmasquesde Poète. À ce propos, Henriette Levillain
remarquaiten 1992:

« S’il est vrai que lescirconstancesbiographiquesontfavorisé lasympathie
atlantique de Saint-John Perse, ellesn’auraientpaseu unetelle importance
pour sa pensée et son œuvresi le poète ne lesavaitlui-même accueillieset
sélectionnées,reconstruitesetinterprétéesde manière àylire les signesde
son destin ou, entermespluspersiens, àyreconnaître toujours le masque de
22
son destin[sic] ».

Si Henriette Levillainrmaemplace «sque deson destpain »r
«signesdeson destin » qui luisemble être, assezlégitimementdu reste,un
synonyme approprié, c’estbiensousle poids rythmique etphonique de
l’expression figée « la marque dudestin » quis’entend ensourdinesous« le
masque deson destin ».Or, plusqu’un lapsusouqu’une permutation
ornementale de la partdupoète, nous voulons, à lasuite d’Henriette
Levillain,y reconnaître des«termespluspersiens» et ylireunesubstitution
délibérée.Envérité, comme l’oracle, le poète ni ne dit, ni ne cache, mais
indiquetoujours: là oùla lecture cursive comprend que l’atlanticité esten
toute logique lamarquedudestin de Saint-JohnPerse, lasubtilesubstitution
y surajoute l’image dumasque identitaire.

Parla grâce de la nominalisation allégorisante,Atlantapourraitalors
se lire comme la prosopopée duprincipe atlantique etidentitaire de
SaintJohn Perse. Or, larhétorique desprosopopéesestchezle poète étroitement
associée à la démultiplication duPomoi :urPierre Van Rutten, qui en a

21
Jevoudrais souscrire ici aux vuespénétrantesde Christian Rivoiresurle masque
persien,révélateur, àsonsens, « d’une certaine démarche artistique » :cf.Christian
Rivoire, « Saint-John Perse, Masque etPseudonyme :un horizon de l’Être », inLa
nouvelle anabase,Revue d’études persiennes, Loïc Céry(dir.), N° 1, Paris,
L’Harmattan, février 2006.
22
Henriette Levillain,Saint-John Perse et l’Atlantique, Souffle de Perse n°2, (p.33),
p.33-38.

May Chehab –Pour Atlanta et Allan P.

25

23
étudié lesmécanismes, Saint-John Perse devient souvent« le locuteurd’un
allocutaire qui n’estqueson double ».“Naître d’Atlantique”,“être
d’Atlantique”oufinalement “être Atlantique”, culminentdansla prosopopée
« Atlanta », féminisée pour s’adapterauparadigme dédicataire.

Lasignification de cesecond cryptonyme desoi estmultiple : outre
qu’elle ouvre la porte à l’investigation d’une éventuelle féminitude du
principe atlantique, complémentaire de la masculinité chevaline d’Allan, elle
confirme la nature fondamentalementidentitaire dumasque dupoète dontla
fonction estici d’entérinerpoétiquementl’« atlanticité »fondatrice deson
artpoétique.

Si enfin le monogrP. »,donamme «ton conviendra qu’il estdans
notre contexte difficile de ne paslire « Perse »,remplaçait véritablement un
nom de familleréel, commentexpliquerque ce nom différaitdanslesdeux
des troismanuscritsdeVents? Le premiern’avaitpasde dédicace, etle
24
second portait une initiale différente du troiscommeième ,si le poètes’était
trompésurl’initiale desamisà honorer. Or, dansla premièreversion de la
dédicace, abandonnée, ce monogramme est trèsprécisémentla lettre «S. »,
soitl’initiale desesdeuxpseudonymes, Saint-John Perse etSaint-Leger
Leger. « P. » ou« S. », lesdeuxmajusculesconvergentmêmement,une fois
encore,versle Poète.

Que lasubstitution determe àterme des trois voletsde la dédicace
« PourAtlanta etAllan P.», qui asupplanté laversion «PourAtlanta et
Allan S. », nousaitconduitsdevant un cryptogramme de l’identité plurielle
dupoète, ne doitpasfaire croire qu’ils’agitd’un geste isolé. La propension
de Saint-John Perse à créerdespseudonymesavouésoudescryptogrammes
deson nom età lesincorporerdans son dispositif poétiqueremonte assez
loin. Ainsi, lorsqu’en 1911, SaintlégerLégerpubliaitPour fêter une enfance
avec, en épigraphe, «King Light’sSettlements» (O.C., p.21), il indiquait
déjàsousla formulationtripartite du royaume d’une Royaltyétrangèreun
premiercryptonyme desoi.

23
Pierre Van Rutten, « Sémiotique de Saint-John Perse »,in« L’Obscure naissance
dulangage »,La Revue des Lettres Modernes, 1987, p. 155-169.
24
DécouvertparCarol Rigolot, le faitavaitété discuté audébutdesannées1990
avec Corine Cleac’h Chesnot, alorsassistante de la Fondation, qui avaitavec
perspicacité émisl’hypothèse que cette initiale devait serapporteraupoète.
SaintJohn Perse,Vents, Manuscritautographe, Cote Fondation Saint-John Perse [V2].

26

La nouvelle anabaseN° 3

À ce point, on peut se demandercombien a pupeserletriptyque
25
onomastique d’EdgarAlladann Poesla formation detousles triptyques
ultérieursetnotammentdanscelui d’« Atlanta et», loAllan P.rsque l’on
saiten premierlieul’influence dupoète américainsurLegerdèslesannées
26
paloises, dont témoigne la correspondance avec Frizeau: livres, achetés,
lus, annotés, photographies recherchées, portraitsdessinésparLeger, qui
emprunterases verspour sa première épigraphe d’Éloges. Lorsque l’onsait
surtoutcombien EdgarAllanPoe, que Legerqualifiaitde « logicien » habile
27
àrésoudre lesénigmes, prisaitetpratiquaitla cryptographie, cette science
28
plus familière aux militairesetdiplomatesqu’aux écrivains. C’estdansla
troisième desesHistoires extraordinaires, « Le Scarabée d’or», connupour
29
sesexpériencescryptographiquqes ,ue Legera dûpourla première foisêtre

25
Sansoublierlesautres référencesoucontre-références(c’estquelquefois selon) à
Poe :cf. notammentCarol Rigolot, «Lesélogesparadoxauxd’Éloges»,
inSaintJohn Perse. Les années de formation, éd. J. Corzani, L’Harmattan, 1996111-, p.
125.
26
AlbertHenry,Lettres d’Alexis Leger à Gabriel Frizeau: 1906-1912, Introduction,
édition, notesetindex, Classe desLettres, Académieroyale de Belgique, 1993.
EdgarAllan Poe estmentionné dansleslettres suivantes: 1§3et4;5§4;8§5 et
8;14§12 ;16 §1; 31§6 ; 35§7 ;46 §4. Lesdeuxportraitsd’EdgarAllan Poe
dessinésparLegerfigurenten p. 102.
27
Henry,op. cit., lettre 8§5, p.64.
28
L’intérêtpoétique de Saint-John Perse pourla cryptographiesera entretenupar ses
obligationsprofessionnelles: onsaitque leservice duChiffre estprimordial dansla
diplomatie. Or, le Quai d’Orsayavaiten la personne dulinguiste Henri Sottas un
spécialiste chiffreurde grandrenom, dontSaint-John Perse honore peut-être le
souvenirdansAmers: «trèsgrand masque entroué d’ombrescomme la grille du
cryptographe »,O.C., p.289. On auraremarqué que le mot« masquee »st
significativementadjacentdanscette citation à celuci de «ryptogrHenaphe ».ri
Sottas, dans sa préface de 1922à laréédition de laLettre à M. Dacier,
oùJeanFrançoisChampollion annonçaitauSecrétaire perpétuel de l’Académieroyale des
InscriptionsetBellesLettresqu’il avaitdéchiffré lesystème hiéroglyphique, a
formulé lesconditionsprincipalesdetoutetentative de décryptage. Il fauta) avoir
une notion plusoumoinsclaire ducontenudu texte;b)se faireune idée du système
d’écritureutilisé etc) détenir un élément sûrpourle démarrage (Préface, p. 5).
29
Elle estparexemple mentionnée dansl’ouvrage déjà mentionné de JacquesStern,
La science dusecret, Paris, Odile Jacob, en p.3le4 :« […]scryptogrammesque
l’ontrouve dansLe Scarabée d’Ord’EdgarPoe ouchezJ. Verne ».

May Chehab –Pour Atlanta et Allan P.

27

frappé de la mention, mémorable pourlui, d’une «signature logogriphique
30
ouhiéroglyphiqu.e »
Ainsi déclinée surl’axe paradigmatique d’un nom possédant donc
depuisÉlogesune structureternaire, cette nouvellesignature logogriphique
permetà Saint-John Perse,sous une forme apparemmentcanonique, dese
dédierVentsàsoi-même.

À soi-même
Surgitimmédiatementla question.À quelle fin ?Pourquoise dédier
un poème àsoi-même, pourquoi innover si grandementdansle faitlittéraire
françaispar un gestesi insolitLee ?smotifsqu’a Saint-John Perse de
considérerVentscommeune œuvrepour soipeuvent s’expliquer si l’on
examine latonalité générale etle péritexte dédicatoire desquatre poèmes
d’exil qui le précèdent.

Danslesdédicacesde ce quatuor, nouspouvonsobserverdeux
groupesde dédicataires: lespremiers sontceuxenversqui Saint-John Perse
s’acquitte d’une dette morale de nature publique, contractée dansdes temps
trèsdifficiles. Ainsi parla publication d’Exil(1942) le poète honoreson
confrère américain Archibald MacLeish qui lui avaitprocuré la prébende
nécessaire aulibre exercice deson art ;de même, la dédicace dePluies
(1943) honore Katherine etFrancisBiddle, autresbienfaiteursdes temps
d’adversité. Dégagé de cesobligationsmoralesde la première heure, le poète
peutalorshonorerdespersonnesplusproches, qui constituerontlesecond
groupe de dédicataires. Pource qui estduPoème à l’Étrangère, les
hésitationsdupoète dans son choixdu titre etde la dédicace, misesen
évidence danslesétats successifsdupoème, confirmentbien que letitre
pragmatique dePoème à l’Étrangèrerenfermeson ancienne fonction de
31
dédicace à la compagne d’exEnfin, apil .rèsle dernierdespoèmesdu

30
EdgarAllan Poe,Prose, Traduction de Ch. Baudelaire, Notes,varianteset
bibliographie parY.-G. Le Dantec, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1951,
p. 104.
31
Colette Camelin, Joëlle GardesTamine, Catherine Mayaux, Renée Ventresque,
Saint-John Perse sans masque, La Licorne, UFR. LanguesLittératuresPoitiers,
2002, p.249. L’intitulé misen épigraphe – et tripartite lui encore – de la loisurles
étrangers(«Alien Registration Act») peut se lire à doublesens: d’une partcomme
Loi sur l’Immatriculation des Étrangers, quirenvoie au référent réel de la loi
familière auxdeuxamantsexilés surlesol américain;d’autre partcommeune
signature;celle de quelqu’un qui déclare pragmatiquement son extranéité, par un
Acte déclaratoire d’Étranger– qui passait. Encoreunesignature de poète quiretire
sespieds. L’Alienne Lilita Abreunes’yestpas trompée.

28

La nouvelle anabaseN° 3

quatuor,Neiges(1944), qui honore la mémoire de la mère aimée etlointaine,
la dédicace estlibre. Le poètes’estacquitté desesdettesà autrui.
Seul,restitué à lui-même, il peutenfinsaluerla force intérieure qui
depuislesannéespaloisesl’aide à porterle poidsdesaléaspersonnels,
politiquesoufamiliaux, il peut rendreun hommage discretau stoïcisme et
plusparticulièrementauxPenséesde Marc Aurèle, cetouvrage dont
l’Anthologie Palatine dir« Sia :tu veux vaincre latristesse, ouvre ce livre
32
bienheureux». Il peutenfinse dédier son œuvre à lui-même, dansla plus
puretradition de l’école desStoïciens.
Le Stoïcisme
C’esten effetdansce mouvementque le jeune Leger rencontretrès
tôtla manifestation la plusconnue dugenre de l’autodédicace. Dèsl’école,
33
il litdans son manuel d’Histoire de la littérature grecqueque Marc
Aurèlerédigeaun journal desesPenséesintitulé,ÐgdJÝ$bÞ[D, [Écrits]À
3435
moi-même. Puisil étudie leManueldu stoïcien Épictète ,auprogramme
lui aussi, cetDßdÛÜÔcÛFDqu’il mentionne à Monod en 1906, litetcorne la
page duCours élémentaire de Philosophied’Émile Boiracsurla morale
36
stDanoïcienne .sces troisouvrages, annotésetconservésà la Fondation

32
Anthologie grecque,tp. 1. XII,35;Anthologie palatine, liv. 15,§ 23. Cité par
Hadot,op. cit., p.341 n. 14.
33
MaxEgger,Histoire de la littérature grecque, 5ème éd., Librairie classique Paul
Delaplane, Paris, 1892. [cote Fondation 880EGG]. Alain Choppin [(éd.),Les
manuels scolaires en France de 1789 à nos jours:grec, coll. Emmanuelle, Institut
National de Recherche Pédagogique, Publicationsde la Sorbonne, 1987, p.11 et
114, no655] accorde à cetouvrageune «forte présomption » d’appartenance à la
catégorie desmanuels scolaires. Ilrépondraità l’exigence d’étudierl’histoire de la
littérature grecque à partirde la classe deseconde, définie aussi bien dansl’arrêté de
1890que danscelui de 1902.
34
Histoire de la littérature grecque, op. cit., p.355.
35
Œuvre dûmentinscrite auprogramme dubaccalauréatde 1904-1905.
36
Emile Boirac,Cours élémentaire de Philosophie, FélixAlcan, 8e éditionrevue,
1895,608 p. [cote Fondation BP 107BOI c] Hommage de l’auteur+signature ill.
L’ouvrage est selon l’auteur,“conforme auxderniersprogrammes,suivi de notions
d’histoire de la philosophie etdesujetsde dissertations”. Ils’agiraitdonc d’un livre
destiné auxjeunesétudiantsplutôtqu’auxélèvesdu secondaire. Cette lecture
s’inscrit-elle dansl’intérêtqu’exprime Legerpourcette philosophie dans sa lettre à
Monod d’octobre 1906(O.C., p.646-647) ?Surla philosophie grecque, nesont
annotéesque certainespages, dontnotammentlesp.398 (surlescepticisme),
464465 (Aristote etle mouvement), 474 (surle panthéisme) et527(page cornée,surla
moralestoïcienne). Il fautaussi noterque mêmesa lectureultérieure de Leibnizest

May Chehab –Pour Atlanta et Allan P.

29

37
d’Aix-en-Provence ,etdansd’autres sansdoute, Legerapprend les règles
fondamentalesde la philosophie de Zénon de Citium etdesesémules, qui
l’aiderontàse détournerdes tentationsde dépression desannéesde
38
guerre. Entré à l’Université, il approfonditencoresa connaissance des
Stoïciensensuivantlescoursde GeorgesRodier(1864-1913), cethistorien
39
de la philosophie grecque qui publie en 1904 justement une étude
40
fondamentale intitulée «Surla cohérence de la moralestoïcienne ».
Après touscesexercices, Legerne pouvaitplusoublierque l’un des
entraînements spirituels recommandésparles stoïciensétaitlarédaction de
notespersonnellesauxquellesétaitdonné le nom générique dedJÝ$bÞ[D,
41
« Às.oi-même »

On pourra objecterque lerapportqu’entretientSaint-John Perse avec
lestoïcisme n’estpas unrapportd’influence, puisqu’il nesembles’y
référer, dans sa correspondance, que pourenrécuserleseffetspernicieux.
Maisl’on a entretempsappriscombien l’influence effectivement reçue par

ramenée à celle de Sénèque, comme entémoigneson annotationsurla p. 46des
Essais de Théodicée(1900) : « Sénèque avaitdéjà eul’idée de cette justification ».
37
Epictète,Manuel,trad. française parFrançoisThurotaccompagnée d’une
introduction, et revue parCharlesThurot, Hachette, Paris, 1889. [cote Fondation 880
EPI m]. Mention «AlexisLéger(sic) 190O5 ».uvrage auprogramme du
baccalauréatnouveau régime 1902(arrêté du 31 mai 1902, année 1904 pourA.
Leger), au titre deslivresde philosophie.
38
Comme laréflexionsurlavanité deschosesque l’onretrouve dansla pensée
stoïcienne :cf. Colette Camelin,Éclat des contraires. La poétique de Saint-John
Perse, CNRS. Littérature, Paris, 1998, p. 186.
39
GeorgesRodier, (1864-1913), historien de la philosophie grecque, lauréatdu
concoursd’agrégation de l’enseignement secondaire en 1886(philosophie),
professeur titulaire à l’Université de Bordeaux, puisà la Sorbonne, a donné des
coursetfaitdesconférencesà Bordeaux surl’histoire de la philosophie grecque.
Renseignements tirésde l’Annuaire de l’université de Bordeauxpublié parY.
Cadoret, imprimeurde l’Université, 17,rue Poquelin-Molière;l’Annuaire paraissait
touslesansavec le détail duRèglement, dupersonnel de l’Université etdesCourset
conférencesdispensés. En 1995, l’Annuaire n’étaitpasconsultable à la Bibliothèque
nationale de France enraison desontrèsmauvaisétatde conservation [cote BN
8R-15397]. Maisil estheureusementencore consultable à la Bibliothèque de l’Institut
national de la Recherche pédagogique,29,rue d’Ulm,sousla cote P 151.
40
ReprisdansGeorgesRodier,Etudes de philosophie grecque,Préface d’E. Gilson,
1926
Paris, Vrin, 1957.
41
Pierre Hadotprécise que cette expression peut signifierque l’onse parle
àsoimême, que lesujetdonton parle, c’est soi-même, et souligne aussi que «ƄJƋ$bÞ[D
signifie aussi que l’écritprend la forme d’un dialogue avec lui-même », légitimant
parlàtoute exploration autoréférentielle du titre. Marc Aurèle, Budé, p. XXXV.

30

La nouvelle anabaseN° 3

le poète pouvaitêtre inversementproportionnelle auxdésaveux– il est vrai
toujours subtilementnuancés– de leurauteur. Que de 1906à 1949, Leger
seréfère parintermittence au stoïcisme pouren critiquerl’égoïsme doit
42
surtoutnousinformerque le poète estloin d’en avoirdésapprislesleçons.
L’apparence de critique estd’autantplusàréviserque lestoïcisme
estpanthéiste, ainsi que l’explique lespécialiste du stoïcisme et
commentateurdesPenséesde Marc Aurèle Pierre Hadot:

« Onasouventpensé que lestoïcisme étaitfondamentalement une
philosophie de l’amourdesoi […]. Mais, en fait, latonalité fondamentale du
stoïcisme, c’estbeaucoup plusl’amourduToutparce que la conservation de
soi etla cohérence avecsoi-même nesontpossiblesque parl’adhésion
43
entière auToutdonton faitpartie. »

Sansnousarrêter surlavraisemblable influence dupanthéisme
44
stoïciensurle jeune Leger,revenonsau titre grec .PourHadot, il ne faitpas
de doute que latraduction française pluslittérale dudJÝ$bÞ[D,À soi-même,
estpréférable au titretraditionnel dePensées, lequelrenvoie mal à propos
45
auxPenséesde PasDancal .s sa liste desdifférents titresque l’œuvre a
reçus, onretient, avec lui, les traductionsqui ontchoisi laversion littérale :

42
Danslatoute première des« Lettresde Jeunesse » adressée àson ami Monod et
datée de mai 1906 ;copie conservée à la Fondation Saint-John Perse.Ilydéclare
avoir senti «à lire Sénèque etl’DßdÛÜÔcÔFD[sic] que lestoïcisme peutconduire
sinistrementà l’égoïsme » Lettre de mai 1906adressée à Gustave-Adolphe Monod,
O.C., p.643-646. Cetapparentdésaveu, qui persiste durantlerègne de Philippe
Berthelot,resurgitdanslesannéesd’après-guerre. En 1949, il enrappelle les
dangersdans une lettre qu’il écrità Paul Claudel :me« jerappelle avoirbien
souvent représenté à Philippe [Berthelot]toutce qu’ilya destérile etde négatif
dansl’ankylose du stoïcisme – d’inconséquentaussi dansl’automatisme desa
er
servitude »;Lettre du1 août1949 adressée à Paul Claudel,O.C., p. 1016-1018.
43
Hadot,La Citadelle…, p.228.
44
Legeraffirmaiten 1906 s’être faitdepuisdeuxans, «une âme de panthéiste »
(O.C., p.647). Surle panthéisme de Saint-John Persecf. AlbertHenry,“Une lettre
dujeune AlexisLeger surle panthéisme”,Souffle de PerseN°3, p. 13-20 ;Colette
Camelin, «Notre Spinoza. La pensée ducorpsdansla poétique de Saint-John
Perse »,Souffle de PerseN° 5-6, ActesduColloque «Saint-John Perse face aux
créateurs», juin 1995, p. 164-179.
45
Marc Aurèle,Écrits pour lui-même,texte établi et trad. parPierre Hadot, Paris, les
Belleslettres, Budé, 1998-, p. XXVI-XXVII (dorénavantBudé).

May Chehab –Pour Atlanta et Allan P.

31

L’editio princepsd’abord, qui proposaitletitre grecÐgdJÝ$bÞ[D. Puis, en
latin, «de seipso ad seipsum», en anglais «To himself», en français«À
46
moi-même» ou «À soi-même» .Hadotajoute que le titre de Marc-Aurèle
47
n’innove pas, qu’il décrit un genre littéraire déjà attesté dansl’histoire de la
48
littérature exhortative grecque ,laquelle commence chezSolon notamment,
le premier utilisateurdu titreÀ moi-même. Or, Legerconnaîtégalementfort
bien l’œuvre de l’orateurattique etce, depuisle collège. Homme passionné
de justice etde loi, Solon était un auteurprisé du système éducatif français
et, de ce fait, obligatoirementprésenté dans tousleslivres scolaires
49
d’introduction auxétudesgrecques. Parailleurs, leslyriquesgrecs, comme
50
groupementlittéraire,sontintroduitsdanslesprogrammesen 1902, ce qui
impose à l’élève de Rhétorique (première) Legerl’étude d’une « anthologie
despoètesgrecs», danslaquelle ilretrouve Solon. Aprèsle baccalauréat,
Legeratantapprofondisa connaissance deslyriquesqu’ilsouhaite leslire
dansletexte, avecunetraduction latinesi possible, comme l’attestent trois
51
lettrespressantesà G.-A. Monod . Toutesceslecturesle marqueront
durablement. On levoitdans une lettre à Rivière de 1911 oùil évoque la

46
Ibid.
47
Pierre Hadot,La Citadelle intérieure. Introduction auxPensées de Marc Aurèle,
Fayard, 1992(dorénavantLa Citadelle…).
48
Budé, p. XXXVI-XXXVII.
49
Cevertueuxexemple à proposerauxjeunescollégiensétaitainsi gratifié de plus
de quatre pagesdansl’Histoire narrative et descriptive de la Grèce anciennede
CharlesSeignobos,Histoire narrative et descriptive de la Grèce ancienne, Librairie
Armand Colin, Bibliothèque illustrée de l’enseignement secondaire, 1891. Bien que
cetouvrage nesoitpasprésentà la Fondation Saint-John Perse, il est trèsprobable
que Leger ya étudié l’histoire de la Grèce ancienne pourla première fois,si l’on en
croitC. Thiébaut, «AlexisLeger, douze ans», inSaint-John Perse. Les années de
formation, Jack Corzani (éd.), L’Harmattan, 19961, p.7(p. 11-27). Cetouvrage
classique de l’enseignement secondaire a connuplusieurs réimpressionset
rééditions. SurSolon, p. 172-175.
50
Par un arrêté de l’Education nationale du 31 mai 1902.
51
«−Pourrais-tu savoirpourmoi oùl’on peut se procurer, etce que me coûterait, la
recension de Bergk :Poetae Lyrici Graeci, dontla première édition a été donnée à
e
Leipzig, en 1878. (La 4 , qui n’estpasla dernière, estde 1884.) Dupuy, libraire à
Pau, n’a jamaispumetrouverça. Connais-tuà Paris un bon libraire chercheur? »
(Lettre de juillet1909,O.C., p.659). «[...] jetiendraisfort soitauCrusius(Poetae
Eleg. et Iambogr.)soitauBergk (Poetae Eleg. et Poetae Melici). J’iraisjusqu’à
25F ». (Lettre de juillet1909,O.C., p.659).

32

La nouvelle anabaseN° 3

52
jeunesse des sentencesde Solon;danslesannotationsde la bibliothèque
53
personnelle ,etjusque dansla dédicace etletexte deVents. CarSaint-John
Perse, lorsqu’il écritVents, n’a pasoublié que Solon estlereprésentant
majeurdespoèmesélégiaquesportantletitre générique d’Exhortations à
soi-même;ilsesouvientde la célèbre pièce intituléePour moi-même(dJÝ
$bÞ[D) incluse dans touteslesanthologies, et réutilise même la proverbiale
image de l’enlèvementdesbornesdue aulégislateurattique :
Enlèvement de clôtures, de bornes !
(Vents I,O.C., p. 192et193)
Cette imagesaisissante, amplement reprise danslesanthologies, est
en effet unsouvenirdu récitde l’abolition desdettesdespauvresparSolon,
appelée laDéchargeouen grecSeisachthia, quis’était traduite par
l’arrachementdesborneshypothécaires marquant l’asservissementdu sol.
Envoici l’extrait tiré dulivrescolaire d’AlexisLeger:

« Jeprendsàtémoin laterre noire, elle qui étaitesclave etqui est
54
maintenantlibre;j’ai faitarracherlesbornes[...] »

Ainsi, la connaissance qu’avaitLegerdugenre de l’autodédicace,
autantàtraversla lecture de Solon que de celle des stoïciens,sous-tendrait
littérairementla dédicace deVents, puisque, comme on l’avu,À Atlanta et
Allan P.nesignifie pasautre chose queÀ moi-même. Pourtant, ense dédiant
son œuvre àsoi-même, Saint-John Perse nes’inscritpasdans unetradition
exclusivementhellénique de la poésie autodédicataire :Commetoujours
dans sasollicitation desGrecs, il lesne les réincorpore àson projetques’ils
servent une interrogation moderne, celle de l’immanentisme etdu
panthéisme dudébutduXXesiècle.
Danscettesollicitation, Saint-John Perserencontreunrelais
poétique, non paseuropéen, comme on pourrait s’yattendre, mais
Américain,tantcet usage si peu françaisd’une dédicace autolaudative ne
pouvait seréclamerd’aucunetradition littéraire en Europesansques’établît

52
« Carcetartfait songer, auboutd’un long après-midi, à la jeunesse des sentences
−à Solon ! ». (Lettre du14 juin 1911,O.C., p.694-696).
53
Parexemple dansGilbertMurray,A Historyof Ancien Greek Literature, D.
Appleton and Co, NewYork, 1906, p.294.
54
Seignobos,op. cit., Solon, p. 172-175.

May Chehab –Pour Atlanta et Allan P.

33

le soupçon de sensualisme ou d’orgueil−là oùlesoubassementde
SaintJohn Perse étaitpanthéiste, et sesimplicationshautementpoétiques. Il faut
en effet se garderd’oublierque «dJÝ$bÞ[Dsignifie aussi que l’écritprend
55
la forme d’un dialogue avec lui-même », légitimantparlàtoute exploration
autoréférentielle du titre. Ainsi, aprèsletempsdesgrands stoïciens
impériauxque furentSénèque, Épictète etMarc Aurèle, contournantleurs
neveuxeuropéensMontaigne, Corneille, VignyouCamusdansle domaine
littéraire, Pascal, Descartes, Spinoza ouEmerson dansle domaine
philosophique, c’estdansl’œuvre de WaltWhitman que Saint-John Perse
revoitla dédicacestoïcienne, dans sesmonumentalesFeuilles d’herbe,
préfacéesparValeryLarbaud et très tôtannotéesparAlexisLeger.

Commenten effetne pasmettre enregard la dédicace àsoi-même
que compose Saint-John Perse etcelle despremiersmotsdédicatairesdes
56
Feuilles d’Herbe? Dansl’édition 1909 que possédaitSaint-John Perse
ellese lisaitcommesuit:

DÉDICACE
JE CHANTE LE MOI

Danscette dédicace, Saint-John Perse ne peutmanquerde
reconnaître les sous-textesetce que l’on peutappelerles sous-formesdu
stoïcisme ancien. Nouslimiterions-nousau seul débutduChant de
moimême(titre qui, à luiseul, en ditlongsur sa dette à la forme de
l’autodédicace du stoïcisme), que nouspourrionsaisément voirqu’il
charrie aussi avec luitoutlesous-texte marcaurélien :

55
Budé, p. XXXV.
56
Ce neseraitd’ailleurspasla première foisque le péritexte persienrenverraità
Whitman. Lescoordonnées spatio-temporellesdeNeiges, «NewYork 1944 », ont
été avec discernement reliéesparCarol Rigolotaupoète emblématique de New
York que futWhitman. Carol RigolotNeige, «sd’Antan, Neigesd’Antilles: les
signauxliminairesdupoème », inSaint-John PerseAntillais universel, ParisMinard
1991, p. 93-108.

34

La nouvelle anabaseN° 3

MARC AURÈLE
JÝ$bÞ[D
Tout ce qui est accordé avec toi est accordé avec moi, ô Monde.
Es-tu mécontent de la part du Tout qui t’a été donnée en partage ?
Rappelle-toi la disjonctive : ou la Providence, ou les atomes

WHITMAN
CHANT DE MOI-MÊME
Je me célèbre et je me chante,
Et ce que je m’attribue jeveuxquevousvous l’attribuiez,
Car chaque atome qui m’appartient appartient aussi bien àvous.

Se célébrer soi-même, pourlestoïcisme et ses réincarnations
ultérieures, estbien, nonune manifestation d’égoïsme, mais une forme
d’acquiescementaumonde. Car, comme le ditJacquesDarras,traducteur
françaisde Whitman, « envérité, lescandale de Whitman estdans sa force
d’adhésion. Jamais un poète […] n’avaitaussi fermementque lui donné
57
son accord à ce qui est» . Lerappel discretde Saint-John Perse à
Whitman−l’un desnombreux signesqu’il adresse à celui qui avaitface en
58
Ouest−résumeune puissante déclaration d’immanence etd’accord
panthéiste aumonde, celle-là qui constituaitla modernité croyante
whitmanienne, celle-ci qui faitduChantdu« mondeentierdeschoses»
(O.C., p. 179) la nouvellereligion dupoète françaisd’Atlantique.
Ainsi, parces troismots simples« PourAtlanta etAllan P. »,
SaintJohn Perse ne ditni ne cache, maisindique, parquoi estconfirmée
l’extrêmesignifiance de certains textespersiensqui,sousdes traits

57
JacquesDarras, Préface à WaltWhitman,Feuilles d’herbe, Choix,traduction et
préface de JacquesDarras, Grasset, 1989, p.22.
58
Ces signesontété pressentisou repérésparJ. Porel, «Anabase, parSt-J. Perse »,
Feuilles Libres, octobre 1924, p.64;A. Tate, « MystérieuxPerse », LesCahiersde
la Pléiade X, Gallimard, 1950, p. 144-150 ;W. H. Auden, « A Song of Life’sPower
to Renew», The NewYork TimesBook Review,27juillet1958;Carol N. Rigolot,
« l’Amérique de Saint-John Perse : Référentielle ouintertextuelle ? », inEspaces de
Saint-John Perse,3. Saint-John Perse et les États-Unis, Université de Provence,
1981, p. 87-98;Renée Ventresque, « AlexisLegeretGauguin :un alliésubstantiel
occulté »,Les Mots La Vie, 8, 1994, p.29-38.