Là où le vent nous mène

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Raymond, dont les parents ont été assassinés quelques années auparavant, a volé des couverts en argent à un employeur qui le rudoyait et ne le payait pas. Au cours d’une fuite à travers les chemins de Compostelle, il rencontre Éléonore, la fille de Philibert, un forgeron qui l’accueille comme un fils. Intégré tant bien que mal à une population locale hostile et rustique, il reçoit, de la part de l’artisan, l’enseignement d’un métier pour lequel il n’était pas préparé. Mais Philibert veut devenir maire, et la politique se charge alors de brouiller les cartes. Pourtant, l’amour d’Éléonore et certaines révélations au sujet de la mort des siens vont changer la vie de Raymond. Et celle de sa nouvelle famille.

Ce roman de Michel Cordeboeuf se déroule à une époque qui voit se mettre en place les grandes mutations qui conduiront notre société contemporaine à franchir le cap de la modernité. Et quel combat pourrait mieux symboliser cette époque que celui de ce courageux maréchal-ferrant ?


Publié le : lundi 13 juillet 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782366521306
Nombre de pages : 190
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Table des Matières

Crédits

Page de Titre

Préface

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Postface

Editions TDO

 

 

Editions TDO

ISBN 9782366521306

Création graphique à partir de Crédits photographiques : broken wooden fence on the field © Dmitry Perov

 

www.tdo-editions.fr

 

 

LÀLEVENTNOUSMÈNE
Michel Cordeboeuf

Préface

Cette histoire m’a été inspirée par le calvaire du Pas de Saint-Jacques à Buxerolles auprès duquel médite un vieux cerisier. Cet étrange lieu m’a permis un voyage dans le temps et j’ai imaginé un hameau tout proche, rassemblé autour de la vieille église du bourg. Tous les personnages sont fictifs ainsi que la description du village.

 

Ce roman doit beaucoup à Robert Fauché, « maire » de Thou à Rouillé et protecteur de la chapelle dédiée à saint Isidore, ainsi qu’à la lumière de mes ancêtres, dévoilée avec habileté par Nicole Vautard. Je n’oublie pas Marie-Marcelle qui connaît bien le souffle des lieux et des êtres, ni Michèle qui écoute l’âme des arbres.

 

Pour Yvette et nos heures de partage profond sur le chemin de l’amitié, Stéphane, frangin au cœur des herbes sauvages, Bruno, facteur en passion et Jean-Marc dans l’immédiateté de l’amitié.

 

 

 

 

Maître dans sa forge, Christophe balance le poids de la lourde masse donnant forme à l’essieu. Son bras noueux jaillit de sa manche retroussée, telle une solide branche de chêne assouplie par quelque sortilège. Le poing de fer mort pétrit le fer rougi, vivant, dont le sang ardent dompté s’échappe peu à peu, laissant sur l’enclume une chair grisâtre.

Aux lueurs du foyer, la peau du bras luit. Les muscles s’agitent : on croirait des belettes maintenues de force dans une souple giberne de cuir roux. En forgeant le métal, les muscles de Christophe se forgent d’eux-mêmes : c’est double gain.

Afin de flatter la cadence, qui est musique pure, il siffle. Ce n’est pas un sifflement de lèvres tout en joie, mais un sifflement de dents tout en labeur. Lorsqu’il cesse de frapper pour remettre le métal à raviver sous les charbons, il écoute, comme son propre écho, le vrillement du soufflet : cet énorme crapaud desséché et creux perdant son air par ses plis flasques.

Tout grésille autour de Christophe, à croire que tout est colère : la braise éclatant du foyer… la pince mise à refroidir dans l’eau se révulsant… la brise venant de la rue aspirée par la cheminée tapissée de suie.

 

Le diable en sabots

Claude Seignolle

 

Un jour, dans la prairie, un mouton s’était égaré.

Il semblait heureux de gambader.

Je l’ai suivi longtemps et j’ai compris son vrai bonheur.

Il avait retrouvé une liberté toute nouvelle.

Il court toujours dans ma mémoire.

Chapitre 1

Un homme ne va jamais plus loin

que lorsqu’il ignore où il va.

(Jean Giono)

 

 

Je viens d’où ?

Je me souviens de presque tout ! Des brimades, des humiliations, des coups de fouet au cœur de colères et de cris. Je suis le rescapé de la méchanceté d’un homme. Mes lèvres et mes jambes me font mal.

Un jour de trop, j’ai fui. Et je ne me suis pas retourné. J’ai le ventre vide. Je ne sais pas la date d’aujourd’hui. Je crois qu’une année vient de trépasser. L’hiver efface les arbres et les errants. Je fuis pour ne pas mourir, depuis trois jours.

Dans quel siècle suis-je ? Sans doute dans celui des guerres comme le siècle d’avant et celui d’avant et encore ceux d’avant. Tous ceux d’avant. Tous les siècles sont des ères de cruauté.

Je m’étonne d’être encore vivant avec le froid qui règne. Mon vêtement en haillons protège maladroitement mon corps. Dans ma poche intérieure, je conserve La petite Fadette que j’ai lu plusieurs fois. J’ai découvert le goût de la lecture avec le Père Ernest qui me donnait de temps à autre des cours de français dans la sacristie. Entre le catéchisme et la messe, il m’aidait à rattraper mon retard scolaire. Je me souviens qu’il écrivait avec application les règles de grammaire et les tables de multiplication sur un vieux tableau d’école. C’est lui qui m’a donné ce livre. Je le conserverai toujours et il partira avec moi quand je mourrai.

J’ignore où je vais, mais je sais pourquoi je suis en fuite. Je suis poursuivi par mon ancien patron pour avoir volé douze couverts en argent. Quel homme ignoble ce patron-là, le regard mauvais, le cœur vide et l’orgueil des héritiers qui naissent dans un berceau cousu d’or.

Je me suis inspiré du vol de Jean Valjean dans Les Misérables que j’ai lu en cachette dans le grenier que je devais balayer chaque dimanche après-midi. Je m’en veux d’avoir volé ces six fourchettes et ces six couteaux ! Je n’ai rien prémédité, mais trois fois trois cent soixante-cinq jours à trimer sans toucher le moindre sou et à endurer des coups, valaient bien ces quelques couverts. Pas de chance pour moi, c’est le cadeau de noces de sa belle-mère, et sa femme y tient autant qu’à la prunelle de ses yeux cruels.

Comme les nouvelles vont vite, de lavoir en lavoir, j’ai surpris une conversation de commères sur le bord d’un chemin :

— Rends-toi compte ! Il a été nourri et logé et voilà comment il les récompense !

— Quand tu penses qu’il s’est carapaté comme un lapin avec les couverts en argent que Pétronille leur a offerts pour leur mariage ! C’est une union tardive, mais solide ! Et puis, il faut que je te dise…

Me voici donc recherché par les gendarmes. Chaque fois que j’entends une voiture, je disparais dans les fourrés ou je plonge dans le fossé. Je perds des forces et je commence à avoir peur d’être rattrapé. Désormais, je sais que je dois avancer le plus vite et le plus loin possible.

 

Jusqu’où ?

 

C’est la fin de l’après-midi. Je marche sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle depuis ce matin. J’ai du mal à trouver de la nourriture avec ce froid hivernal. Heureusement, j’ai pu boire de l’eau aux fontaines. J’arrive devant un nouveau calvaire. Les rencontres avec des crucifix ont rythmé ma journée. Chaque fois, je me dis que c’est ma dernière croix, que je vais m’arrêter et pourtant, je repars. De temps en temps, je récite un Pater ou un Ave. Quand j’étais môme, le Père Ernest m’a appris ces deux prières que j’ai fini par retenir. Je reste immobile. Longtemps, je scrute le ciel. Je lui parle comme si j’attendais des réponses. J’aime écouter la nuit dès qu’elle m’enveloppe de son drap obscur. Je dois trouver au plus vite une cachette pour ce soir. La chance ne m’a pas abandonné, car j’ai toujours déniché de quoi dormir à l’abri des regards et du froid.

Quand le sommeil ne vient pas, je ressasse les mauvais souvenirs. Ils sont les plus nombreux et submergent mes pensées. C’est cruel, la vie qui prend tout. Tellement de témoins ont fermé les yeux sur les coups donnés ! Je ne suis plus grand-chose. Mais je m’imagine autre. Je brûle d’impatience de me rencontrer vraiment et pourtant, je sais que je vais devoir encore attendre.

Je n’ai pas connu mes parents, enfin si peu de temps. C’est ce qui est le plus dur pour moi ! Églantine, ma mère, était vaillante, René, mon père, avait sombré dans l’alcoolisme. Ils ont été assassinés alors que je n’avais que quelques mois. À l’époque, j’étais resté seul deux jours dans la maison près de leur cadavre. Peu de gens venaient leur rendre visite, hormis le facteur. C’est lui qui me trouva en train de quémander de l’amour que je n’aurai plus.

 

Je fus confié à un orphelinat sans cœur. Les surveillants étaient violents. Les hauts murs infranchissables ressemblaient à ceux d’une prison. Elle a brûlé, six ans plus tard. Je me souviens de ces grandes flammes qui léchaient les murs et cherchaient à s’emparer des toitures et aussi des cris de détresse. Jean-Pierre, âgé de huit ans, périt dans l’incendie qui détruisit une grande partie des bâtiments et toutes les archives. Nous avions tous été réunis dans une grande salle de la commune où nous attendions un foyer susceptible de nous accueillir. Une femme me prit en charge contre une rondelette somme d’argent provenant de dons. Cette matrone, qui n’avait pas eu d’enfant, était gouvernante au château de la Raye, un petit manoir qui avait résisté aux affres du temps. Mais mon espoir d’une vie meilleure fut de très courte durée. Elle montra tout de suite sa brusquerie et je ne pus lui offrir que des pleurs irrépressibles. Je restai alors sous la coupe de cette tigresse qui me demandait toujours de lui obéir dans l’instant.

Et puis, elle mourut d’apoplexie. Je me crus libre.

 

J’avais seize ans quand mes pas me ramenèrent vers les lieux de l’assassinat de mes parents et où la chance me fit croiser la route d’une femme pour laquelle ma mère travaillait. En quelques mots, elle me raconta ma douloureuse histoire. Selon ses dires, leur assassin avait repéré la cagnotte qu’Églantine avait amassée patiemment au fil du temps. Il avait d’abord tué mon père alors qu’il somnolait dans une inconscience avinée, puis il avait étranglé ma mère. Il avait pris le sac d’argent et le fusil de mon père, les seuls objets qui avaient de la valeur. Elle n’eut pas le temps de m’en dire plus, car  l’autobus l’attendait pour l’emmener en pèlerinage à Lourdes. Je ne l’ai jamais revue.

 

Je trouvai à m’employer comme homme à tout faire chez monsieur de La Chéneraie, un patron tyrannique. Je n’ai jamais été heureux, pourtant, une rage de vivre m’anime avec force. Je regarde le ciel qui cerne le calvaire. Le Christ se tait pour toujours. À moins qu’il ne parle et que seuls certains l’entendent. La neige menace. Quelques larmes ruissellent sur mes joues meurtries par le froid. Je dois me relever. Reprendre la route.

Chapitre 2

Il y a des destinées qui peuvent ne se rencontrer jamais, mais qui, dès qu’elles se rencontrent,

ne doivent plus se séparer.

(Alexandre Dumas)
 

 

Je suis affalé contre le calvaire, à la merci de la neige qui s’éparpille sur le sol. Elle s’approche sans appréhension. Je suis si maigre que je dois sembler écrasé. Instinctivement, elle se penche sur mon visage enfoui dans le col de mon manteau élimé.

— Monsieur !

Je relève la tête. La jeune fille a de beaux et longs cheveux noirs. Je pense aussitôt à ma propre tignasse, si sale. Ses yeux verts, curieux et inquiets à la fois, me scrutent. Elle doit connaître depuis son plus jeune âge ce pays, ses couleurs, ses respirations, ses secrets.

Soudain, son regard quitte mon visage. Elle détaille mon bras. La manche trop courte de mon pardessus révèle des traces de blessures. La faiblesse m’accable. J’ai froid et j’ai faim. Je ferme les yeux. Le lourd ciel noir doit accentuer ma pâleur.

— N’ayez pas peur ! Je suis Éléonore, la fille du forgeron. Comment vous appelez-vous ?

Je reste recroquevillé pour me protéger du vent qui se lève, glacial.

— Vous ne risquez rien. Mes parents hébergent souvent des pèlerins. Vous venez de loin ?

 

J’affronte son regard. Elle me fait penser à une étoile filante qui va disparaître comme elle est venue.

— Suivez-moi ! Vous ne pouvez rester ici dans ce grand froid ! Venez boire un bon bol de bouillon.

Je relève à nouveau mes yeux. Elle est encore là.

— Vous vous appelez comment ?

— Je ne sais plus.

— Vous venez d’où ?

— De très loin !

— Vous fuyez quelqu’un ?

La peur me fait brutalement me redresser. Elle comprend aussitôt qu’elle vient de faire une erreur. Je me lève, longue silhouette dépenaillée. Je tente de m’asseoir sur la pierre du calvaire juste au-dessous du Christ encore plus dénudé que moi.

— Je ne voulais pas vous importuner. Vous savez, tout le monde est accueilli sous notre toit. Ensuite, vous déciderez ce que vous voulez faire ! dit-elle d’un ton ferme.

— Je dois poursuivre ma route, arriver avant qu’il ne soit trop tard.

— Trop tard ! Pourquoi ?

Sait-elle que je dis n’importe quoi ? Pourquoi n’a-t-elle pas peur de moi ? Mes yeux ne cessent de voguer de gauche à droite. Elle va le remarquer.

— Merci beaucoup, mais il faut que je continue.

Je titube. Le monde est fragile sous mes pieds. Les flocons continuent à s’éparpiller, lames de rasoir acérées. Je ne me retourne pas et je m’efface dans la brume blanche. Je regrette déjà ma décision, mais je ne peux m’arrêter là. Les gendarmes sont sûrement à ma poursuite et ils ne vont pas tarder à surgir.

Comme pour concrétiser mes pensées, alors qu’Éléonore espère encore pouvoir distinguer ma silhouette, j’entends deux représentants de la loi l’interpeller d’un ton autoritaire :

— Holà, jeune fille, avez-vous vu un fuyard ?

— Ah oui ! Et il est fort mal aimable.

— Par où est-il allé ?

— Il a pris cette direction, assure-t-elle en indiquant le chemin opposé au mien.

— Merci mademoiselle, et rentrez vite, car il neige dru !

Éléonore les regarde s’éloigner d’un bon pas vers leur fourgon et sourit. Puis, elle prend la direction de la maison familiale tandis que la neige marque le paysage de grandes traces blanches éphémères. Elle doit se dire qu’elle n’a pas su trouver les mots justes, et se demander si je pourrais survivre. La douleur lui serre sûrement le ventre.

Je désespère de ne pas trouver d’abri, car le froid gerce mon corps. J’avance au jugé. Gémis. Pleure. Soudain, j’aperçois une cabane de bûcheron. Je m’y engouffre et referme aussitôt la porte vermoulue. La neige bute contre le bois. Je m’assois. Le décor est sommaire. Quelques bûches attendent le couperet. Mes yeux, qui peu à peu, s’habituent à l’obscurité, me font découvrir une paillasse encore saine et une couverture. Je m’enroule dedans et je m’allonge. J’ai alors l’impression de tomber dans un berceau de douceur.

Je m’assoupis. Les derniers événements viennent ronger mon esprit. Je suis accusé d’un vol que j’ai commis. Les couverts pèsent lourd dans les poches de mon pardessus. Je ne pourrai continuer longtemps, car les gendarmes vont signaler qu’un homme en guenilles et fort dangereux est en fuite. Monsieur de La Chéneraie est une personnalité. Il est propriétaire d’une grosse ferme, la plus importante de la contrée. Il emploie des journaliers, deux bergères, deux bonnes et quelques saisonniers.

Quand je suis arrivé chez lui, il avait besoin d’un domestique, le dernier ayant disparu sans crier gare. Il m’a proposé de m’héberger sur une paillasse dans un taudis, et de me nourrir. Plutôt sommairement. J’ai accepté ses conditions de vie en espérant ne pas rester trop longtemps à son service.

Le temps a passé. Je me suis enlisé, fidèle à ma malchance, espérant continuellement que quelque chose de positif allait survenir, mais je ne subissais que ses mauvais traitements et ses insultes. Il me promettait toujours un salaire qui n’est jamais venu. Il me tenait ainsi de mois en mois, allant jusqu’à me faire croire qu’il plaçait mon dû et qu’ainsi, j’aurais de quoi me lancer dans la vie.

Le silence est enveloppé d’obscurité. Je peux fermer les yeux, il n’y a pas de frontière entre ma solitude et la nuit. Dehors, la neige jette ses forces contre la porte avec pour dessein d’envahir mon abri.

Je me réveille plusieurs fois. J’ai faim et je grelotte. Même innocent, les apparences seraient contre moi puisque je suis un errant. Je ne tiendrai pas longtemps. Je hurlerai bientôt avec les loups. La prison sera la nouvelle étape d’un injuste parcours.

Chapitre 3

Je suis plutôt tenté de croire qu’il faut être fort

et heureux pour bien aider les gens dans le malheur.

(Albert Camus)
 

 

J’ouvre les yeux sur une aube crasseuse. Je sais qu’une fois le brouillard levé, la pureté sera à ma porte. La neige n’a encore rien écrit. Terre infinie et vierge. Silence rassurant. La paix vient de s’inviter au banquet de l’hiver.

Je reviens sur mes pas. Je ne reconnais pas le paysage de la veille. De fines gouttelettes roulent sur mon visage. J’ai gardé la couverture qui me protège d’un froid sec et pénétrant. Il faut que je mange de toute urgence.

Je retrouve le calvaire qui semble oublié du temps. Des flocons étoilés cachent le Christ et son éternelle douleur. Si je me souviens des propos du père Ernest, c’est lors de la mort de Jésus que le mal a eu l’illusion de triompher alors qu’il n’en était rien !

Les cristaux de glace résonnent d’une musique aigrelette sur la pierre du monument. Je m’adosse contre le socle pour me protéger d’un vent soudainement devenu fou. J’étire mes bras engourdis. Sous la couverture, ils ont repris un peu de chaleur. Je suis vivant. Trempé, mais vivant.

J’avalerais n’importe quoi. Boirais l’eau d’un ruisseau pour atténuer mes brûlures d’estomac. Me poserais contre un feu de bois. Aimerais retrouver le sourire et les yeux verts de l’apparition de la veille.

 

Des maisons se rassemblent les unes contre les autres, symboles de chaleurs partagées et de confidences. Des rubans de fumée, dont l’odeur me parvient, se fondent dans le brouillard qui demeure tenace. Pourtant, je devine les collines, les arbres et le sentier qui se faufile vers le bourg.

J’hésite. Je me regarde de la tête aux pieds et me sais imprésentable. Déchiré et minable. Pas rasé. Je suis un va-nu-pieds, un errant, une sale silhouette que l’on souhaitera oublier aussitôt aperçue. J’ai le choix entre les quatre points cardinaux. L’ouest s’enfonce en forêt, l’est dessine un pâle horizon, le nord laisse gronder un torrent et le sud annonce un hameau.

La faim m’empêche d’imaginer que je puisse m’éloigner des maisons. Il me reste à prendre un risque, je suis trop affaibli pour continuer à fuir sans me nourrir. Je veux quémander et ne plus voler.

Le clocher d’une église apparaît alors que j’ai fait quelques pas. J’attends le premier mot, celui qui m’accueillera ou me chassera. Tout dépendra du regard porté sur moi. Une brûlure me cisaille le ventre. Il est aussi vide que le regard des curieux. Une vieille femme aux cheveux fous me hurle de disparaître au plus vite.

Les cloches sonnent une heure matinale tardive. C’est alors que j’entends cogner sur l’enclume. Les coups sont très réguliers. Je me souviens des paroles de la jeune fille et je me dirige vers le son. Dans mon dos, la vieille femme vocifère de vaines paroles.

Le marronnier dépouillé m’ouvre la voie vers un long bâtiment de pierre grise. La lourde porte aux carreaux cernés de fer noir est fermée. Je devine les étincelles qui, par gerbes, illuminent la pièce au rythme cadencé du marteau sur l’enclume. Les bing bing, tour à tour aigus et mats, résonnent à mes oreilles. Par-delà cette bâtisse, la maison construite avec la même pierre a ouvert ses volets bleus sur une façade rectangulaire percée de fenêtres aux rideaux blancs. Le toit de tuiles laisse apparaître deux lucarnes. En dessous de l’œil-de-bœuf, la lampe extérieure est restée allumée, éclairant faiblement la cour pavée. Un banc de pierre y attend les papotages de la belle saison.

L’homme transpire à grosses gouttes. Le marteau semble voler au-dessus de son visage rougeaud barré d’une épaisse moustache. Dès qu’il m’aperçoit, il s’arrête dans son élan. Sitôt la porte de la forge franchie, je suis happé par la chaleur. Le forgeron pose son outil avec une étonnante agilité et s’approche de moi le visage éclairé par un regard bienveillant.

— Holà, tu ne vas pas rester dans cette tempête, à moitié nu. Tu vas attraper la mort ! Viens te réchauffer auprès de mon feu !

Il y a parfois, dans une existence, des moments magiques. Je me laisse porter par la voix qui m’accueille.

— Comment t’appelles-tu ?

Face à l’imposante stature de l’artisan, je reste muet.

— Tu as perdu ta langue en chemin ?

— Non monsieur !

— D’où viens-tu ?

— Du nord.

C’est vrai. Je viens du vent et de la neige. J’ai répondu d’une voix affirmée, pourtant, il y a comme un voile sombre sur mes pensées. Je lutte pour gommer les trop mauvais souvenirs. Je n’ai pas envie de raconter, car à chaque fois, les coups font mal.

— Nous parlerons plus tard. Je vais aller chercher un bon bouillon de poule et un morceau de fromage de chèvre. C’est ma femme qui le fait, c’est le meilleur de toute la contrée.

Je m’approche du feu qui s’étend le long de mon échine épuisée. J’aurais avalé les flammes pour réchauffer mon corps jusqu’au plus profond de mon âme.

L’homme revient en tenant un bol fumant :

— Tiens, mon gars, bois ça ! C’est de la vitamine ! Tu peux me croire. J’en prends un tous les matins de l’année. Et ensuite, j’avale une petite gnôle avant de me mettre au boulot. T’as déjà bu de la gnôle ?

Je me souviens. Alcide m’avait fait boire un soir plusieurs eaux de feu comme il les appelait ! Plus que de raison ! J’avais roulé par terre puis vomi tout le liquide et toute ma bile sur le crépuscule en lambeaux, mais gardé le feu en moi. Je m’étais entortillé dans mon tourment. Le monde avait basculé. Je m’étais retrouvé dans un fossé, jeté par des bras puissants, accompagné des ricanements grossiers de soi-disant copains que je n’ai jamais revus. Je m’étais senti abandonné comme un chien qui aurait démérité. Depuis ce maudit jour, je n’ai jamais bu d’eau-de-vie.

— Tu veux de la prune, de la cerise, de la poire ou du marc ? Je te préviens, c’est pour les hommes, les vrais ! Quel âge as-tu ?

— Bientôt vingt ans.

Le forgeron regarde par la fenêtre, la croix de bois toute proche.

— Alors, laquelle veux-tu goûter ?

— Aucune !

— Tu m’insultes. Je te propose ce que j’ai de plus délectable. De la cerise qui a ton âge. Allez, on trinque ! Je ne t’en mets qu’une lichette.

La gnôle transparente guette sa proie. Le forgeron avale son verre d’un seul trait. J’approche doucement le breuvage de mes lèvres.

— Cul sec ! Bon sang de bon sang, cul sec sinon ça ne compte pas !

Le feu ravage les mauvais souvenirs et la nuit s’empare du jour. Je m’exécute. Je me tais sur les dommages dans mon corps fragile. Il sourit en reposant son verre.

— Elle est bonne, hein ?

La violence de l’alcool fait surgir des images. Je trimais dans le noir des écuries et des porcheries. Les animaux semblaient à leur aise dans une litière toujours propre et pour récompense, ils me donnaient un peu de tendresse. Quand le patron arrivait, il faisait claquer son fouet et cherchait le détail pour trouver à redire. Il avait ainsi un prétexte pour assouvir sa hargne. Je ne comprenais pas. Alors, je tentais d’en faire toujours davantage. Jamais mon travail ne trouvait grâce à ses yeux.

Et puis il y eut ce maudit jour où sa lanière de cuir s’est enroulée autour de mon bras. J’avais été tenté de la tirer vers moi pour le renverser. Nous nous étions toisés du regard, mais il m’avait obligé...

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