La paix de Paris est-elle une paix solide ? / par un ancien diplomate

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impr. de J. Vanbuggenhoudt (Bruxelles). 1856. 1 vol. (84 p.) ; in-8.
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Publié le : mardi 1 janvier 1856
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LA
PAIX DE PARIS
EST-ELLE
UNE PAIX SOLIDE?
BRUXELLES. — TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,
Rue de Schaerbeék, 12.
LA
PAIX M PARIS
EST-ELLE
UNE PAIX SOLIDE?
PAR
Amieus Plato, amieus Aristoteles, sed
magis amica veritas.
BRUXELLES,
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE DE J. VANBUGGENHOUDT.
Rue de Schaerbeek, 12.
1856
LA
PAIX DE PARIS
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE?
I
Lorsque en 1853, quelques milliers de soldais russes,
légèrement équipés traversaient le Pruth, il n'y avait
personne en Europe peut-être qui ne fût persuadé
que, cette fois encore, il ne s'agît d'une de ces évo-
lutions théâtrales qui n'exigent dans les figurants
que des visages et des allures de circonstance, pour
impressionner les spectateurs ; et comme on s'imagi-
nait que la représentation n'aurait pour témoins que
les Turcs seuls, on pouvait compter d'avance sur
l'effet produit par la pièce. Cet espoir était d'autant
plus fondé que non-seulement la Russie, mais encore
1
6 LA PAIX DE PARIS
d'autres grandes puissances s'étaient bien des fois
servies de démonstrations de ce genre sans qu'elles
aient été prises au sérieux, et, par conséquent, sans
avoir troublé la paix du monde. Il suffit de rappeler le
célèbre coup de main effectué par le gouvernement
britannique contre la Grèce pour la contraindre de
solder la note assez peu présentable d'une espèce de
juif anglais. Cependant cette brusque équipée, qui
certes offrait toutes les apparences d'un projet d'en-
vahissement aussi attentatoire à l'équilibre européen
qu'injurieux aux puissances protectrices, ne produisit
pas de bien vives alarmes, parce que, malgré l'indigna-
tion très-légitime quelle fit naître, tout le monde était
persuadé que la confiscation momentanée du com-
merce hellénique n'avait pour but que d'enlever par
voix d'intimidation ce que le ministère anglais n'au-
rait pu obtenir par les voies régulières de la diplo-
matie, qu'en se soumettant à des longueurs et à des
délais interminables.
La doctrine (à la vérité peu morale) des démonstra-
tions militaires devait donc, en 1853, n'avoir rien
d'insolite ou de blâmable aux yeux des grandes puis-
sances européennes, et elles étaient, sans cloute, loin
de se méprendre sur la nature et sur le but de l'occu-
pation des Principautés par les troupes russes. Per-
sonne ne pouvait considérer cette mesure autrement
que comme une pression passagère exercée (un peu
à l'anglaise) sur le ministère ottoman pour le forcer
à faire droit sous bref délai aux exigences du cabinet
de Saint-Pétersbourg; exigences, à coup sûr, pour le
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE? 7
moins aussi légitimes que l'étaient celles de dom Pa-
cifico, en faveur duquel l'Angleterre a cru devoir agir
avec tant de promptitude et d'énergie, que, sans aver-
tissement préalable et en pleine paix, elle est venue
braquer ses canons contre le palais d'un souverain
indépendant. Au reste, le ministère anglais lui-même
non-seulement reconnaissait la justice des exigences
de la Russie, mais encore il approuvait les mesures
coercitives employées pour les faire valoir. Aucun
doute à cet égard n'est resté possible depuis la publi-
cation de la correspondance secrète qui cul lieu sur
cet objet entre les deux cabinets.
La preuve en est facile. Dans sa dépêche n° 2, en
date de Saint-Pétersbourg, 23 janvier 1853, lord
Seymour, ambassadeur britannique près de l'empe-
reur Nicolas Ier, écrit à la Reine : « J'exprime à Sa
Majesté la conviction que la négociation, appuyée de
la menace et de mesures militaires, suffira pour as-
surer une réponse favorable aux justes demandes de
la Russie. «Dans une autre dépèche adressée au comte
de Nesselrode (Saint-Pétersbourg, 10 janvier 1854),
le même ambassadeur décline toute participation de
l'Angleterre au système de pression que la France a
pu exercer sur la Turquie pour obliger le Sultan de ne
point faire droit aux réclamations qui lui étaient faites.
Elle déclare qu'au contraire, les conseillers de la Reine
ont demandé qu'une ample satisfaction fût donnée
aux exigences que le gouvernement russe est fondé
à faire valoir.
Enfin, ce qui devait éloigner des esprits les plus
8 LA PAIX DE PARIS
prévenus toute idée de conquête de la part de la
Russie, c'était l'époque même à laquelle eut lieu le
mouvement de ses troupes, et surtout leur nombre
restreint. Quel est, en effet, l'homme assez dédai-
gneux des premiers éléments de la logique pour re-
fuser gratuitement à l'empereur Nicolas le plus léger
grain de bon sens, en lui prêtant un projet qui sup-
poserait l'absence de toute faculté mentale? Il eût été
dans un état semblable le souverain qui, agité par la
pensée de l'envahissement de Constantinople, aurait
laissé passer, les bras croisés, toute une longue pé-
riode de troubles si favorables à l'accomplissement de
ses vues ambitieuses, pour sortir soudain de son som-
meil au moment même où l'Europe venait de recou-
vrer toute sa force et toute son unité d'action! C'est
au milieu de pareilles conjonctures que l'empereur
Nicolas se serait rappelé ses projets, et que pour les
réaliser il aurait envoyé douze mille hommes, en leur
ordonnant de ne rien emporter avec eux de ce qu'exi-
gerait une campagne sérieuse; ordres qui ne furent
que trop ponctuellement exécutés, comme ont pu s'en
convaincre tous ceux qui eurent l'occasion de voir
cette redoutable armée conquérante misérablement
campée dans les plaines marécageuses de la Valachie,
qu'elle aspirait à quitter d'un jour à l'autre pour re-
passer la frontière. Rien ne causait plus de surprise
aux agents de toute nationalité, fréquemment envoyés
de Constanlinople, que cette altitude nonchalante et
peut-être trop naïvement pacifique de l'armée russe,
en présence de l'Europe entière se préparant à une
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE ? 9
lutte gigantesque dont la Russie ne rêvait seulement
pas la possibilité.
Il est donc démontré qu'à l'instant où les puissances
occidentales poussèrent le cri de détresse en faveur
de la Turquie, les hommes d'État chargés de tirer la
cloche d'alarme savaient parfaitement leurs rôles, et
qu'ils se présentaient sur la scène avec des costumes
et des figures dès longtemps et artistement com-
posés.
II
Si aucun des prétendus champions de la Turquie
n'avait le droit de la croire sérieusement menacée
dans son intégrité ou dans son existence territoriale,
si la véritable portée de l'occupation des Principautés
ne pouvait échapper aux hommes les moins clair-
voyants, serait-il possible d'admettre que la crainte de
voir cette démonstration obtenir le résultat qu'elle se
proposait, fut un motif suffisant pour déterminer
l'Europe à sacrifier la fleur de ses armées et à dé-
penser plus de sept milliards (1)? Évidemment non,
(1) L'Indépendance belge évalue de la manière suivante les frais supportés
dans la guerre d'Orient par les parties belligérantes, ainsi que par l'Autriche
et la Prusse : la France, 3 milliards 500 millions de francs; l'Angleterre,
2 milliards 500 millions; l'Autriche, un milliard 140 millions; la Russie,
524 millions (en ne comptant que le seul emprunt) ; la Turquie, 120 millions ;
la Prusse, 97 millions ; la Sardaigne, 80 millions.
10 LA PAIX DE PARIS
car, depuis que les documents relatifs aux négocia-
tions qui eurent lieu entre le ministère ottoman et le
prince Mentchikoff ont été livrés à la plus complète
publicité, tout le monde a pu étudier et réduire à leur
juste valeur ces terribles exigences de la Russie, que
l'on a forcé la Porte de considérer comme son arrêt de
mort. Tout le monde sait maintenant qu'elles consis-
taient uniquement en ce que les droits et prérogatives
dont jouissaient depuis longtemps les chrétiens grecs,
droits qui venaient d'éprouver une nouvelle atteinte,
devinssent l'objet d'une stipulation sérieusement éta-
blie, laquelle empêcherait désormais la Turquie
d'éluder l'exécution de ses promesses. En cette cir-
constance, le Tzar se trouvait exactement dans la po-
sition d'un homme qui déclare que, puisque les
assurances qu'il a reçues n'ont point eu leur effet, il
ne lui est plus possible d'y avoir confiance, à moins que
les paroles ne revêtent le caractère invariable et osten-
sible d'un engagement par écrit. Voilà toute l'étendue
de l'exorbitante prétention de la Russie. Or, de sem-
blables prétentions ont été fréquemment formulées et
sanctionnées par des traités solennels, non-seulement
entre plusieurs puissances chrétiennes, mais même
entre ces dernières et les États musulmans, car parmi
les traités qui se sont succédé depuis le grand pacte
européen de Westphalie jusqu'à nos jours, nous en
trouvons beaucoup qui consacrent par des engage-
ments positifs les intérêts et les priviléges accordés
aux coreligionnaires de l'une des parties contrac-
tantes, sans que l'autre ail cru y voir la moindre
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE ? 11
atteinte à ses droits souverains ou à la sécurité de ses
États.
III
En passant en revue les causes propres à motiver
la croisade prèchée contre la Russie, nous avons vu
que parmi ces causes ne pouvaient figurer ni l'immi-
nence de la prise de Constanlinople par l'empereur
Nicolas, l'accomplissement d'un tel projet étant tout
à fait chimérique dans la position des affaires géné-
rales de l'Europe, ni la nature des prétentions du
Tzar, puisque l'Angleterre elle-même en avait re-
connu la légitimité, ni enfin la crainte de voir ce mo-
narque obtenir par leur réalisation une prépondé-
rance alarmante pour la Turquie, puisque l'engage-
ment exigé du Sultan devait avoir pour objet, non
de rien ajouter aux priviléges dont sont investis les
chrétiens du rite grec, mais simplement de les conser-
ver intacts. Il est donc évident que si de pareils motifs
ne suffisaient en aucune façon, je ne dis pas à justi-
fier, mais seulement à prétexter la conflagration qui
embrasa l'Europe comme par enchantement, il faut
admettre l'existence de causes assez puissantes pour
qu'une si faible étincelle ait produit une aussi terrible
explosion.
12 LA PAIX DE PARIS
Ces causes, on les trouve dans la situation particu-
lière de l'Europe au moment où l'empereur Nicolas
posa imprudemment le pied sur un sol déjà miné de
toutes parts. La France, arrachée à une agonie dont
les mesures les plus radicales avaient seules le pou-
voir de conjurer les suites, venait de prendre une po-
sition qu'il fallait nécessairement inaugurer par un
fait éclatant. Le coup d'État du 2 décembre 1852 ne
pouvait être consolidé que par un autre coup de politi-
que qui plaçât le souverain aussi haut clans la société
des rois qu'il se trouvait placé au milieu de son peuple.
D'ailleurs, ce peuple était un convalescent qu'il était
indispensable non-seulement de distraire et de fami-
liariser avec la transformation qu'il venait de subir
dans tous ses organes vitaux, mais auquel il fallait
encore inspirer du goût pour son nouveau régime,
et même suggérer le désir d'y persévérer, avant
qu'il eût eu le temps ou l'occasion de l'examiner de
trop près à la loupe. Or, rien ne s'empare aussi com-
plétement de l'esprit français et ne fait taire toutes ses
autres préoccupations que les sentiments de gloire et
d'honneur national; il n'y a point de pays où l'on soit
plus prompt à suivre aveuglément quiconque marche
en avant, une branche de laurier à la main ; ce mo-
deste végétal dût-il tenir lieu de nourriture dans les
déserts, de vêtement au milieu des neiges.
Depuis la chute du premier Empire, la France
croyait avoir un gros compte à solder ; déchue de son
rang légitime, elle attendait l'occasion de le revendi-
quer. Aucun de ses agitateurs politiques n'avait
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE? 15
trouvé les circonstances assez favorables pour tirer
parti, au profit de son système, de ces dispositions
du pays; il était réservé à la sagacité de Louis
Bonaparte de faire jouer, au moment voulu, ce tout-
puissant ressort. L'homme extraordinaire qu'un con-
cours de circonstances uniques clans les annales du
monde a placé à la tète de la plus ingouvernable na-
tion de l'Europe, saisit avec le coup d'oeil du génie
tous les avantages et tous les dangers de sa position.
Il comprit que pour utiliser les uns et se débarrasser
des autres, il fallait opérer la fusion des éléments les
plus disparates et par là les forcer de s'identifier à
sa personne. Le creuset le mieux approprié à cette
transmutation de la matière politique, c'était le sen-
timent du patriotisme et de la gloire nationale : avec
un pareil talisman, Napoléon III était sûr d'attirer ses
amis et ses ennemis, et de les faire travailler, pêle-
mêle, autour de lui et pour lui. En identifiant ses
couleurs avec celles de la France, il imposait à tout
Français le devoir de les adopter ; en sorte qu'il suffi-
sait de les avoir portées un seul jour pour ne pouvoir
plus renier une certaine solidarité avec le nouveau
gouvernement. Bref, une lutte entreprise dans le but
de reconquérir à la France ses anciens titres à l'in-
fluence et à la confiance européennes, et pour l'enri-
chir de nouveaux lauriers, devenait pour le souverain
de son choix une nécessité absolue; il saisit donc
avec empressement l'occasion que lui offrait l'empe-
reur Nicolas, qui certes ne se cloutait nullement des
mille joies secrètes que couvrait de son épais manteau
14 LA PAIX DE PARIS
la feinte colère dont sa personne était l'objet à Paris
et à Londres.
IV
La position de l'Angleterre était bien différente de
celle de la France quant aux motifs réels de la guerre
en elle-même; mais les deux pays s'unissaient intime-
ment dans la pensée que l'entreprise était utile, né-
cessaire, sous la réserve, bien entendu, de la faire
tourner à leur avantage particulier.
Depuis longtemps déjà, le cabinet de Saint-James
suivait avec un effroi légitime le développement pro-
gressif du colosse du Nord; chaque année lui faisait
découvrir de nouveaux jalons moscovites plantés le
long de la grande voie qui conduit vers l'Asie cen-
trale; en sorte que, sans juger la Russie capable de
transporter pour le moment ses armées à travers les
immenses et inhospitalières contrées qui séparent ses
propres frontières des possessions britanniques dans
les Indes, la Grande-Bretagne pouvait admettre avec
raison que le temps applanirait bien des obstacles qui
actuellement paraissent infranchissables, et qu'en
avançant lentement, mais avec persévérance, et en se
servant du caducée de Mercure plutôt que du glaive
de Mars, le colosse, aujourd'hui si lointain, finirait par
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE? 15
se rapprocher assez de l'empire Anglo-Indien pour
être à même de se pencher sur le bord de cet Eldo-
rado, et de là souffler de temps à autre des paroles
incendiaires aux oreilles des cent millions d'esclaves
courbés sous le sceptre mercantile d'une royauté de
comptoir. Dans ces dangereuses conversations le Go-
liath moscovite pourrait laisser tomber quelques mots
sur les tortures et les abominations que depuis tant
de siècles les Indiens supportent patiemment, et sur
les chances de succès que présenterait à leur immense
population une levée en masse, organisée par des
chefs européens qui mettraient en usage toutes les
ressources de la science militaire moderne (1).
(1) Ce n'est que tout récemment que le long cri de douleur qui depuis des
siècles s'élève du sein des Indes britanniques, est venu frapper l'oreille
étonnée de l'Europe. Lorsqu'au mois de juillet 1854, un membre du Parle-
ment annonça à la Chambre des Communes que les employés des Indes
orientales faisaient usage de la torture, cette déclaration fut accueillie par
une explosion générale d'indignation, non contre ces employés, mais contre
l'audace de leur prétendu calomniateur. Cependant, forcé par l'opinion
publique, le gouvernement nomma une commission qui se rendit sur les
lieux et qui ne put s'empêcher de révéler au monde l'horrible vérité. L'ima-
gination la plus infernale essayerait en vain d'enfanter un tableau aussi
révoltant que celui des souffrances des malheureux Indiens. Tout ce que
l'inquisition ou les bourreaux les plus ingénieux de l'antiquité ont jamais
inventé pour prolonger les tortures de la mort, pour varier et augmenter les
angoisses de la douleur, reste bien au-dessous des procédés employés dans
les Indes britanniques par les percepteurs des impôts. Dans la longue liste
que donne de ces procédés la Revue d'Edimbourg, en observant expressément
qu'elle a dû en retrancher tous ceux qu'une langue européenne se refuse
de formuler, figurent la lacération et l'arrachement des organes avec des
tenailles rougies au feu, l'introduction dans les plaies, d'insectes ou de rep-
tiles rongeurs, l'infiltration de poivre rouge dans les yeux, dans les narines
et dans tous les orifices du corps, etc., etc. Il est assez curieux d'observer
que beaucoup de journaux d'Europe publièrent la nouvelle de ces terribles
révélations (entre autres le Journal des Débats du 5 mars 1836), précisément
à l'époque de la réunion à Paris du Congrès qui devait mettre fin à Ia guerre
16 LA PAIX DE PARIS
Enfin, le danger dont la Russie menacerait un jour,
sinon les Indes orientales elles-mêmes , du moins
entreprise par la civilisation contre la barbarie ! — Et c'est au milieu des
gémissements et des malédictions de ses propres sujets indiens que l'Angle-
terre élève sa voix pour protester contre le sort des sujets de puissances
étrangères ! C'est en vain que l'on voudrait excuser le gouvernement britan-
nique par l'ignorance où il se serait trouvé des horreurs commises dans les
Indes ; cette ignorance, en l'admettant même possible, ne diminuerait en
rien la responsabilité de la métropole. Au reste, on n'a pas besoin des tor-
tures des malheureux Indiens pour prouver combien dans l'exploitation de
ses colonies, l'Angleterre n'a en vue que le bénéfice matériel qu'elle en retire
sans se préoccuper de l'état moral et du bien être de ses sujets étrangers.
Entre autres preuves, on peut citer les faits suivants que nous fournit l'ex-
cellent travail de M. J.-J. Plath, sur l'éducation publique dans les Indes
(Voy. Zeitschr. fur allg. Erdkunde, Berlin, t. Vl, p. 252) : Lorsqu'en 1795,
M. Willberiforce proposa a la Chambre des Communes d'établir dans les
Indes des écoles publiques, l'lndia house protesta contre celte mesure en
la déclarant ruineuse pour son pouvoir et son crédit qui ne pouvaient être basés,
disait l'lndia house, que sur l'ignorance complète de la population indienne.
Depuis cette époque le gouvernement anglais conserva intactes, pendant
près d'un demi-siècle, les ténèbres où la compagnie avait plongé ce mal-
heureux pays ; ce ne fut qu'en 1842 que le Parlement y décréta la création
d'écoles publiques, en affectant a cette destination une somme annuelle
de 42,500 liv. st. (1,037,500 fr.), ce qui ajouté aux 5,600 liv. (93,400 fr.) que
payent annuellement les élèves des différentes écoles du B en gal, constitue
un total de 47,000 liv. st. (1,115,000 fr.) ; c'est tout ce que l'Angleterre
accorde à l'éducation de 40 millions d'individus parmi lesquels il n'y a con-
séquemment qu'un seul individu sur 10,000 qui puisse participer aux avan-
tages de l'instruction donnée par l'école. On voit que sous le rapport de
l'action civilisatrice du gouvernement, les provinces les plus barbares de la
Turquie et de la Perse n'ont rien à envier aux sujets britanniques des Indes
orientales; et encore, tout ce qui concerne cet immense Empire, n'est que
très-imparfaitement connu en Europe, tandis que les autres nombreuses
colonies que l'Angleterre possède sur les points les plus opposés de notre
globe, échappent le plus souvent complétement aux regards indiscrets des
étrangers qui se contentent de reproduire tout ce que les journaux anglais
jugent à propos de débiter. Ainsi, on parle souvent en Europe du roi des
Mosquitos comme d'un prince qui s'est volontairement placé sous le protec-
torat de l'Angleterre, mais bien peu de personnes savent que le prétendu
souverain n'existe pas, et que cette fiction dont le publie européen est dupe,.
a été forgée pour motiver l'envahissement d'une contrée fort importante pour
les vues politiques cl commerciales de la sagace Albion. On peut lire de
curieuses révélations à cet égard dans une communication faite par M. André
au journal de Géographie de Berlin (Zeitchrift fur allg. Erdk, v. VI, p. 18,
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE? 17
l'échafaudage sur lequel repose l'influence anglaise
dans le continent asiatique, ce danger, dis-je, est
d'une nature assez grave pour que les hommes d'État
de la Grande-Bretagne aient senti le besoin d'aviser
aux moyens de le conjurer, en arrêtant le mouvement
sans cesse progressif de sa formidable rivale du côté
de l'Asie.
A mesure que celte nécessité devenait plus urgente,
elle devait causer des préoccupations plus graves, et
cela pour deux motifs : d'abord, parce que le gouver-
nement de la Grande-Bretagne savait parfaitement
que, pour attaquer la Russie, ses flottes ont besoin de
la coopération d'une nombreuse armée de terre ;
ensuite, parce qu'il ne voyait pas quel artifice em-
ployer pour obtenir cette coopération de la part d'une
puissance de premier ordre, sans avoir l'air de lui
demander son sang et son argent au profit d'une
nation qui a la réputation légitiment acquise d'im-
moler tout à son égoïsme. Cela explique les transports
de joie avec lesquels l'Angleterre salua l'avénement
du nouvel Empire, qu'elle sut parfaitement apprécier
année 1836) et dans laquelle sont rapportés les ignobles moyens qu'emploient
les autorités anglaises de Belize pour décorer du litre de roi un individu
quelconque (souvent un de leurs matelots) qu'elles transportent dans la
misérable ville de Bluefield où le drapeau du royaume-uni flotte au-dessus
de la butte construite pour ce roi de vaudeville. Comme de raison, les habi-
tants du pays ignorent complétement son existence, ce dont les Anglais ne
se soucient guère, car l'essentiel pour eux est de la faire admettre en Europe
et de motiver à ses yeux la prise de possession d'un vaste pays dont le pro-
tectorat est censé leur avoir été accordé par un souverain postiche. De cette
manière, la Grande-Bretagne s'est ménagée dans l'Amérique centrale une
position qui la rendra maîtresse de la riche voie commerciale que créera sous
peu le percement de l'Isthme de Panama
18 LA PAIX DE PARIS
avec toutes ses conséquences. Tant qu'elle ne vit dans
le Président qu'un homme entreprenant, mais dont
l'ambition n'avait pas encore un but assuré, la Grande-
Bretagne ne nourrissait pour sa personne qu'une
répugnance mêlée de crainte, et ces sentiments s'exha-
laient sans cesse par les violentes invectives de ses
journaux contre le destructeur de la république. Mais
elle n'eut pas plutôt connaissance des actes imprudents
de l'empereur Nicolas, que le buste qui rappelait aux
libéraux anglais l'effigie de Néron prit tout à coup
les traits de Titus, délices du genre humain. L'Angle-
terre comprit que l'instinct impérieux qui poussait
le gouvernement français à une entreprise éclatante,
rencontrait enfin un objet digne delui, et que la Russie
devenait un paratonnerre vers lequel allait se diriger
la foudre qui peut-être serait tombée sur le sol britan-
nique, ou même sur celui de l'Allemagne.
V
Un concours miraculeux de circonstances avait
donc subitement rendu possible, aux yeux de l'Angle-
terre, la réalisation d'un projet qu'elle n'a jamais Cessé
de caresser comme un rêve chéri, comme une bril-
lante chimère. Au lieu d'attendre de quelque puis-
sance éloignée une coopération tardive et d'une sincérité
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE ? 19
équivoque, elle la reçoit inopinément de son formi-
dable voisin, son ennemi séculaire. Jamais la France
royale ou républicaine n'aurait pu, dans des circon-
stances semblables, s'unir à l'Angleterre contre la
Russie; ses tribuns ou ses hommes d'Etat l'en auraient
empêchée, en s'appuyant sur les intérêts matériels du
pays. La France impériale accepta cette alliance,
parce qu'elle n'y voyait pour objet que la satisfaction
de besoins moraux, et qu'elle était assurée qu'en
marchant avec la Grande-Bretagne, elle ne s'exposait
point au reproche d'être-à sa remorque. Bien loin
de là, elle s'engageait dans une voie tellement natio-
nale et dont le terme et le but étaient si nettement
tracés, que, dès le commencement, tout homme doué
de prévoyance sentit que l'Angleterre faisait les
affaires de la France, plutôt que la France ne se sacri-
fiait aux intérêts de l'Angleterre. Il en est souvent
des nations comme des individus : on s'engage dans
une entreprise commune avec des intentions secrètes
très-divergentes, et l'on continue à agir de concert, en
attendant l'heure qui prouvera lequel des sociétaires
a été dupe de l'autre. La chose se passa exactement
ainsi dans le cas actuel : la France et l'Angleterre
proclament hautement les mêmes intentions et le
même but; on s'embrasse, on s'attendrit mutuellement
sur la pureté de cette angélique association; on maudit
l'infâme ambition de l'empereur Nicolas qui va
faire verser tant de sang, et on se jure foi et fidélité
éternelle en faveur de cette intéressante Turquie que
l'on promène devant l'Europe, tantôt sous la forme de
30 LA PAIX DE PARIS
l'agneau, tantôt sous celle du lion. Enfin, les costumes
revêtus, souffleurs et claqueurs convenablement dis-
posés, et la grande caisse de l'orchestre mise en branle,
Oreste et Pylade, suivis du choeur et des personnages
muets, entrent en scène, exécutent de nombreuses
évolutions, et se retirent en déclarant au public que
la pièce a été donnée à son bénéfice et sans rétribution
aucune pour les acteurs. Maintenant, la toile est
tombée, claqueurs et spectateurs s'éloignent en silence,
les uns pour compter leur recette et chercher de
nouveaux patrons, les autres pour réfléchir sur les
choses étranges qu'on leur a fait voir. Nous pouvons
donc, à notre tour, nous demander quel a été le vrai
dénoûment du drame et si chacun des personnages
a réellement atteint le but qu'il se proposait dans cette
bruyante et énigmatique représentation. La réponse
à ces questions se trouve dans le traité que vient de
signer le congrès de Paris; nous allons l'examiner,
pour savoir jusqu'à quel point se sont réalisées les
espérances des parties belligérantes, et quelles con-
séquences résulteront pour l'avenir du nouvel ordre
de choses qu'il a créé.
VI
Quand on considère sans prévention et sans par-
tialité les motifs et l'objet réels que chacun des alliés
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE? 21
envisageait en entreprenant cette lutte terrible, on
est naturellement amené à se dire que la France et
l'Autriche sont les seules qui aient plus ou moins
obtenu le prix de leurs efforts.
En se plaçant par des succès brillants à la tète des
grandes nations de l'Europe et en révélant au monde
étonné l'impotence militaire de son opulente rivale,
la France a repris triomphalement son rang légitime
dans l'aréopage des rois, et vengé d'une manière
aussi éclatante que chevaleresque l'échec de Waterloo
et les injures de Sainte-Hélène. De plus, par les liens
indestructibles de l'honneur national, elle a rattaché
au chef de la nouvelle dynastie tous les partis poli-
tiques, en les forçant de recevoir de ses mains la
gloire à l'extérieur, comme ils en avaient recula paix
et l'ordre dans l'intérieur. La politique de l'empe-
reur Napoléon III est donc couronnée par le succès,
et le canon qui annonça la chute de Sébastopol disait
clairement à l'Europe que le rôle de la France dans
ce drame sanglant était terminé, et que la dignité et
les besoins de son gouvernement ne lui permettaient
point d'en accepter un autre.
Dans ce qu'il est convenu d'appeler la question
orientale, la position et par conséquent les vues et les
intérêts de l'Autriche étaient bien différents de ceux
de la France. Comme cette dernière, elle ne pouvait
admettre sincèrement ni l'existence des prétendus
dangers auxquels se trouvait exposé l'empire otto-
man, ni la nécessité qu'on en déduisait pour elle de
faire la guerre à la Russie; mais le cabinet de Vienne de-
2
22 LA PAIX DE PARIS
vait voir avec satisfaction toute catastrophe capable de
débiliter son formidable voisin, dont il n'avait jamais
été mis à portée de mieux apprécier la puissance et
les ressources, que depuis que l'empereur Nicolas
avait tiré l'épée pour la défense de la maison de
Habsbourg, placée dans la terrible alternative ou de
périr sous les coups de ses propres enfants, ou d'ac-
cepter son salut d'une main étrangère.
Le projet de l'Autriche de contribuer à l'affaiblis-
sement de la Russie n'était pas de nature à se traduire
par un plan de conduite arrêté d'avance dans tous ses
détails, et formulé avec cette précision avec laquelle
les gouvernements français et anglais se rendaient
compte de ce que chacun d'eux considérait comme
but et objet réels de la guerre. Il n'entrait nullement
dans les intérêts de l'Autriche de joindre ses armes
à celles des parties belligérantes, parce que, en ayant
l'air d'être en bonne intelligence avec tout le monde,
elle laissait au temps seul le soin de travailler en sa
faveur, sans verser une goutte de son propre sang.
En effet, elle devait bien prévoir que les forces
réunies de la France et de l'Angleterre, appuyées des
mesures énergiques qu'elle-même pouvait employer
sans marcher ostensiblement sous les drapeaux de
ses alliés, finiraient tôt ou tard par amener une paix
qui, tout eu sauvegardant l'honneur de la Russie,
donnerait la sanction d'un fait accompli à la destruc-
tion de la flotte de la mer Noire, ainsi qu'à l'affran-
chissement du Danube et des Principautés de l'in-
fluence sans cesse croissante du colosse du Nord.
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE ? 25
Cette politique, qui pour l'Autriche avait l'avantage
de la soustraire aux sacrifices de la guerre, lui
assurait beaucoup mieux les résultats qu'elle avait en
vue, que si elle se jetait étourdiment dans une lutte
directe avec la Russie. Bien qu'attaqué de tous cotés,
ce géant, qui, comme il vient de le prouver, n'est
point aux pieds d'argile, aurait peut-être bien fait
voir à l'Autriche que le bras qui sauva sa capitale des
mains des Hongrois était encore assez vigoureux
pour l'atteindre et la livrer à ces derniers ! Au lieu
de se mesurer avec les nombreuses troupes russes
échelonnées devant ses frontières, ne faisait-on pas
preuve d'habileté en les tenant en échec, afin de donner
aux alliés l'occasion et le temps de frapper inopiné-
ment la Crimée, où personne ne s'attendait à les
voir porter leurs forces? De cette manière, l'Autriche
paralysait sans coup férir la plus belle partie de
l'armée russe et riait sous cape des alliés.
Mais en supposant, ce qui n'est nullement probable,
que la France fût en mesure d'envoyer au secours de
l'Autriche une armée de deux cent mille hommes,
et que, appuyée de ce renfort, qui eût bien vite rejeté
au second plan les soldats à tuniques blanches, l'Au-
triche se fût trouvée assez forte pour attaquer la
Russie avec tant d'avantages, que le remaniement de
la carte d'Europe serait devenu le résultat de cette
lutte, croit-on que l'empereur François et ses minis-
tres pouvaient désirer un semblable résultat ? Non
certes. Ils savaient parfaitement que dans le partage
des dépouilles opimes, la part du lion ne serait pas
24 LA PAIX DE PARIS
la leur, et que si les Anglais ou les Français s'établis-
saient dans la Crimée, le commerce autrichien en-
courrait un danger auquel il n'est exposé ni de la
part des Turcs, ni même de la part des Russes. Ainsi
donc, il ne convenait en aucune façon à l'Autriche de
pousser l'affaiblissement de la Russie au delà des
limites des intérêts autrichiens; et ces limites, qui
s'arrêtaient à la destruction de la flotte de la mer
Noire et à l'affranchissement du Danube et des Prin-
cipautés, ne pouvaient être atteintes de la manière la
plus avantageuse et la plus économique pour cette
puissance que par une neutralité adroite, qui lui
permît de diriger le torrent clans le lit qu'elle lui
avait creusé, et de l'arrêter au moment où il mena-
cerait d'en sortir.
Or, tous ces calculs d'une politique assez habile
pour se croire dispensée d'être honnête, se sont admi-
rablement réalisés. L'Autriche est débarrassée de la
gênante prépondérance russe dans les Principautés;
le Danube devient pour son commerce une veine
d'exploitation qui n'aura rien à redouter de la concur-
rence étrangère, une fois que les centres de l'industrie
nationale se trouveront reliés à ce fleuve magnifique
par un réseau de voies de fer; enfin, l'immense dé-
veloppement du Loyd autrichien dans la mer Noire
recevra un nouveau gage de sécurité, par le terrible
échec que vient d'y subir la domination russe, et
luttera avantageusement contre l'Angleterre, qui
seule en ce moment peut disputer à l'Autriche le
monopole des transactions commerciales avec le
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE? 25
continent asiatique, à l'aide du pont mobile de
pyroscaphes jeté entre Constantinople et Trébisonde.
On le voit, la mer Noire continuera, comme par le
passé, à être commercialement dominée par l'An-
gleterre et l'Autriche, sans que la France ait lieu de se
flatter d'avoir tiré un parti quelconque de ce qu'on
a appelé, dans le pompeux langage de la diplomatie,
la neutralisation de la mer Noire, fait qui, après
tout, n'a qu'une signification politique et nullement
commerciale, puisque le Pont-Euxin a toujours été
ouvert aux vaisseaux marchands de l'Europe entière.
Sous ce rapport, la position des nations commerciales
n'a donc point été modifiée par le traité de Paris :
celles qui, comme l'Angleterre et l'Autriche, avaient
réussi à s'y assurer une place avantageuse, ont la
faculté de l'agrandir; la France, au contraire, et
celles qui se sont laissé écarter par la concurrence,
ou n'ont pas su exploiter avec habileté cette branche
industrielle, ne gagneront absolument rien à la
disparition de la flotte russe sur les eaux de la mer
Noire.
En somme, l'Autriche a tout lieu de se féliciter
d'avoir touché le but qu'elle a cru devoir se proposer
dans le grand conflit oriental; sa satisfaction sera
même d'autant plus sincère, que la polique du cabinet
de Vienne n'a jamais eu la prétention de donner dans
la sentimentalité ou dans les sensibleries chevaleres-
ques. Les hommes à tête forte cl à conscience facile
qui le composent, se moquent très-cordialement des
rêveurs surannés qui, à la vue d'un bon coup de filet
26 LA PAIX DE PARIS
politique, demandent avec anxiété si les moyens
employés sont honorables et si, tout en admirant
l'adresse du pêcheur, on peut lui accorder de l'estime.
Jamais le cabinet de Vienne n'a convoité ni l'hom-
mage vulgaire de l'honnête homme, ni l'encens peu
substantiel de la gloire militaire. Aussi doit-il
approuver sincèrement les paroles du prisonnier
suisse qui, interpellé par un général de dire pour-
quoi les braves Helvétiens se font tuer pour de
l'argent, tandis que ses compatriotes à lui ne meurent
que pour la gloire, répondit : « Chacun se bat pour
gagner ce qui lui manque. »
VII
Après avoir signalé les puissances qui ont réelle-
ment atteint le but plus ou moins ostensible qu'elles
se proposaient dans le conflit oriental, parlons de
celles qui n'y ont rien gagné de ce qu'elles cher-
chaient : parmi ces dernières, la Grande-Bretagne
brille au premier rang. Quand on songe aux motifs
réels qui ont déterminé ce pays, si avare du sang de
ses enfants, si ennemi des dépenses improductives,
à sacrifier la majorité de ses troupes régulières et plu-
sieurs milliards de francs, on est frappé de l'immense
disproportion qui existe entre les efforts et les résultats
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE ? 27
auxquels ils ont abouti, mais surtout entre ces der-
niers et ceux que l'on avait en vue.
La destruction de Sébastopol et celle de la flotte
russe dans la mer Noire ont dû flatter un moment les
rancunes britanniques; mais comme, après tout, ce
n'est pas du côté de la mer Noire que la Russie est
incommode à l'Angleterre, puisque cette puissance
sait parfaitement, que, dans l'état politique actuel de
l'Europe, la conquête et encore moins la possession
de Constanlinople ne seront jamais l'effet d'un coup
de main, l'Angleterre ne trouvera dans ses modestes
exploits qu'une satisfaction stérile et momentanée ; ils
ne diminuent en rien le cruel désappointement qu'elle
éprouve en voyant le colosse dont elle espérait arrêter
le développement progressif en Asie, y conserver
tous les avantages de son ancienne position, et même
s'y trouver moralement fortifié par l'échec éclatant
que subirent de ce coté les laborieux efforts de sa
rivale, sans compter les avantages incalculables que
retire la Russie des précieux avertissements fournis
par cette guerre sur tout ce qui concerne le nouveau
système politique que le cabinet de Saint-Pétersbourg
devra désormais embrasser dans l'Orient. Le désap-
pointement de la Grande-Bretagne est d'autant plus
sensible, qu'il ne s'agit pas pour elle d'une de ces
entreprises manquées, dont on se console par l'espoir
d'y revenir dans un moment plus favorable et de
réparer avec usure le temps perdu; les circonstances
qui lui ont permis d'aborder, après de longues et
infructueuses attentes, la réalisation de son ancien
28 LA PAIX DE PARIS
projet, ne sont pas de nature à se reproduire si faci-
lement, puisque c'est la première fois qu'elles se sont
présentées depuis tant de siècles. Pour qu'elles sur-
gissent de nouveau, il faudrait, ou que la Russie
menaçât l'indépendance de l'Europe au point de
forcer tous les États à se liguer contre elle, ou que
la situation politique de la France rendît indispen-
sable de sa part un mouvement militaire, effectué
dans les limites de ses besoins purement moraux, et
non pas matériels. Or, aucune de ces deux hypo-
thèses n'est probable, parce que l'esprit de notre
siècle rend tellement chimériques les invasions à la
manière des Tamerlan et des Attila, que ces genres de
croisades de la barbarie contre la civilisation se
trouvent depuis longtemps reléguées dans le domaine
de l'Hippodrome; et, quant à la France, rien ne
fait présumer qu'elle puisse jamais perdre la position
que lui a conquise la solution du conflit oriental ; par
conséquent, tout motif moral, le seul qui, dans l'état
actuel de l'Europe, soit capable de déterminer cette
puissance à reprendre les armes, s'est complétement
évanoui. Nous l'affirmons : la perspective consola-
trice de parvenir à arranger ses affaires dans l'Orient
avec le secours de la France, a disparu pour la
Grande-Bretagne, comme une de ces étoiles lumi-
neuses qui, dans l'espace de milliers de siècles, ne
brillent qu'une seule fois sur la voûte céleste, puis
s'éteignent à jamais. Il ne reste à l'altière Albion que
le triste souvenir des déceptions amères que lui a
values ce rêve de deux années, et sur lesquelles il
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE? 29
serait peu généreux d'insister, après les effusions
vraiment naïves de reconnaisance dont nos braves
troupes ont été l'objet de sa part.
Pour ménager à l'Angleterre la consolation d'avoir
au moins retiré quelque bénéfice de la terrible ban-
queroute politique qu'elle vient de subir, ses avocats
auront peut-être recours à un argument, que, faute
d'autre, on ne manque jamais d'offrir aux malheureux
inconsolables, en leur rappelant l'avantage qu'ils pos-
sèdent de faire profiter l'avenir des fautes, du passé.
Cet argument très-péremptoire à l'égard de la Russie,
qui effectivement peut trouver dans l'épreuve qu'elle
a traversée la révélation du secret de son brillant
avenir, n'est malheureusement pas applicable à l'An-
gleterre, car les fautes qu'on lui reproche d'avoir
commises pendant les derniers événements ne sont
point la conséquence d'un système erroné dont l'ex-
périence lui aurait aujourd'hui enseigné de faire dis-
paraître les défectuosités. Non, ce sont les effets aussi
inévitables qu'indestructibles de la constitution mo-
rale du pays même. Ainsi, la mauvaise organisation
du recrutement des officiers, basé sur l'achat des gra-
des, a beau avoir été mise à nu, tous les efforts que
l'on tenterait pour le remplacer par le système prati-
qué sur le continent, demeureront parfaitement in-
fructueux, parce que l'institution dont il s'agit, si
éminemment caractéristique pour un peuple à esprit
mercantile, mais nullement militaire, est fondé sur le
génie national et ne peut être modifiée qu'avec ce der-
nier. Rien ne le prouve mieux que les longues dis-
50 LA PAIX DE PARIS
cussions qui se sont élevées clans le parlement sur ce
sujet, et où les hommes les plus compétents, et entre
autres Sidney Herbert, ancien ministre de la guerre,
ainsi que Lord Palmerston, ont énergiquement com-
battu ceux qui demandaient l'abolition de ce trafic
peu chevaleresque. Or, voici le solide argument dont
se sont servis ces illustres orateurs : « La nation an-
« glaise, ont-ils dit, éprouve tant de répugnance pour
« la carrière des armes, que si, à l'aide de certains
« priviléges on ne cherchait pas à y attirer les classes
« riches et distinguées, l'armée ne trouverait plus de
« gentlemen (personne bien élevée) pour la com-
" mander; par conséquent, elle n'aurait que des offï-
« ciers puisés dans la lie du peuple, qui n'inspire-
« raient aux soldats que la plus profonde aversion;
« en un mot, personne parmi les classes laborieuses
« de l'Angleterre, ne veut revêtir l'uniforme, à moins
« de n'être plus bon à rien. » On voit donc que la
Grande-Bretagne n'a pas même la consolation de pro-
fiter de ses revers, et qu'en réglant les comptes rela-
tifs à cette grande entreprise orientale, elle se voit
forcée de placer dans toutes les colonnes de son cha-
pitre des recettes, le signe désolant du zéro, signe
pour lequel son génie national professe une si invin-
cible horreur.
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE? 51
VIII
En examinant l'actif et le passif de chacun des
associés dans l'entreprise orientale, il nous resterait
à parler de la Turquie et de la Sardaigne; mais la
première n'ayant figuré que nominalement dans la
grande opération dont, elle a été le prétexte, il ne
peut s'agir ici de son bilan personnel. Sans aucune
vue spontanée dans une affaire qui au fond ne la con-
cernait pas, elle devait accepter tout ce qu'on croyait
convenable de lui accorder. Qu'elle ait reçu plus ou
moins de ce qu'on a pu lui promettre, sa responsa-
bilité est, dans tous les cas, parfaitement dégagée,
parce qu'elle n'a rien demandé, et qu'elle n'a agi que
sous la pression et pour le compte des autres. Nous
ne parlerons donc de la Turquie qu'au moment où
nous examinerons les conséquences politiques qui
découlent pour elle du traité de Paris.
Quant à la Sardaigne, bien que son entrée dans la
coalition occidentale n'ait peut-être pas été l'effet ex-
clusif de sa volonté, il est évident que si elle n'avait
pas eu quelques motifs particuliers pour céder aussi
facilement à la pression dont elle était l'objet, elle
aurait su y résister, à l'instar de plusieurs autres Etats
52 LA PAIX'DE PARIS
de second ordre, auxquels l'Angleterre, si intéressée
à enrôler de nouveaux conscrits, n'a jamais eu l'ha-
bileté de persuader que l'affaire d'Orient fût la leur.
Il faut donc que, dans son accession, la Sardaigne ait
pensé trouver son compte, car personne n'oserait lui
faire l'injure gratuite de supposer qu'elle ait admis
l'existence des dangers que courait le Sultan, et bien
moins encore, que pour faire pencher la balance en
faveur des puissants champions de la Turquie, elle ait
cru devoir y jeter son atome de 15,000 hommes, tandis
que l'Italie entière, et surtout l'Allemagne (bien autre-
ment intéressée dans le conflit), restaient tranquilles
spectatrices. Quels arguments spécieux a-t-on donc
fait valoir pour précipiter la Sardaigne dans une
guerre qui ne la concernait en rien, pour laquelle
elle ne pouvait rien faire, et qui ne lui rapportait
rien, et cela précisément à l'heure où elle sortait à
peine d'une lutte désastreuse qui avait ruiné ses finan-
ces? — Ces arguments, qui sans doute devaient une
partie de leur force à l'attitude de ceux qui les pré-
sentaient, nous les résumerons de la manière suivante :
participation au remaniement possible de la carte de
l'Europe, acquisition de titres à la reconnaissance
de l'Angleterre et de la France qui la protégeraient
contre l'Autriche ; développement de son influence
morale sur l'Italie, et possibilité d'en faire usage, à
l'aide de ses protecteurs, en faveur de la question
italienne, enfin, perspective attrayante de prendre
place dans le congrès futur, à côté des arbitres des
destinées de l'Europe. Voyons maintenant jusqu'à
EST-ELLE UNE PAIX SOLIDE ? 33
quel point ces magnifiques châteaux en Espagne se
sont réalisés.
Lorsqu'on envisage, d'un côté, le but purement
moral que la France se proposait dans la guerre
d'Orient, où son rôle cessait avec la prise de Sébastopol,
dont elle savait bien qu'elle aurait tous les hon-
neurs, et, de l'autre côté, les intérêts réels de l'Au-
triche, qui ne pouvaient se prêter à ce que la domi-
nation anglaise remplaçât la prépondérance russe
dans la mer Noire, on reste aisément convaincu que le
prétendu le remaniement de la carte de l'Europe
n'avait aucune chance d'aboutir, et surtout qu'il était
impossible à l'Angleterre de le réaliser à elle seule.
Les espérances de la cour de Turin péchaient donc
par leur base, et elles devaient être considérées comme
mortes au berceau. Et, cependant plus d'un homme
politique piémontais n'hésita pas à les formuler pu-
bliquement. Ainsi, dans la séance du 14 juin 1856,
plusieurs orateurs déclarèrent qu'un des motifs qui
ont fait entrer le gouvernement du roi Victor Em-
manuel dans l'alliance des puissances occidentales, .
c'est la persuasion de servir non-seulement l'unité
italienne, mais encore de prendre part un jour au
remaniement de la carte de l'Europe. « Ne
l'oublions pas, s'écria M. Farina, les traités ont été
déchirés à Cracovie, à Paris, à Bruxelles. » Les jour-
naux de Turin nous apprennent que ces paroles
furent saluées par une salve d'applaudissements. En
savourant de semblables ovations, les députés sardes
ne pensaient pas sans doute à l'anecdote découra-

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