La Parole et l'épée, épisodes dramatiques de la Réforme en Allemagne, 1521-1525, par Auguste Robert

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Didier (Paris). 1868. In-18, 388 p..
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LA
PAROLE ET L'ÉPÉE
ÉPISODES DRAMATIQUES
DE
LA RÉFORME EN ALLEMAGNE
1521-1525
" V A R
AUGUSTE ROBERT
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER HT C>, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AOaUSTINS
LA
PAROLE ETI/ÉPÉE
LA
PAROLE ET L'ÉPÉE
ÉPISODES DRAMATIQUES
DE
LA REFORME EN ALLEMAGNE
1521-1525
PAR
AUGUSTE ROBERT
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
QUAI DES AUGUSTINS, 35
1 S 6 8
Tous droits réservés
A LÀ MEMOIRE
CHARLES-AUGUSTE CHOPIBF
MORT LE S £ J % .S V $ i£ R 3 Si --£-'8
AVANT-PROPOS
Lorsque l'Académie française me fit l'honneur de
décerner un de ses prix, en 1852, à mon poème dra-
matique de la Réforme en Allemagne, je croyais que
cet ouvrage représentait, dans la mesure de mes forces
et dans les limites du cadre que je m'étais tracé, le
résultat complet de mes études poétiques sur l'une
des périodes les plus intéressantes de l'histoire reli-
gieuse et sociale de l'Allemagne au xvie siècle. Mais il
en est de certaines époques comme de certains pays :
on y est sans cesse ramené par un attrait irrésistible et
l'on prend tellement l'habitude d'y vivre qu'il devient
impossible de les quitter. C'est ainsi que je m'explique
ce retour obstiné vers le petit coin de l'histoire où je
me suis enfermé si longtemps, et ce désir non moins
ardent qu'illusoire, peut-être, d'y découvrir des hori-
zons nouveaux et des perspectives inattendues. Je
n'aurais pas à me justifier d'avoir cédé à cette attrac-
tion singulière, si elle se fût exercée dans le domaine
2 AVANT-PROPOS.
de la science et de l'érudition, mais ne trouvera-t-on
pas que je l'ai trop complaisamment subie en recom-
mençant une oeuvre d'imagination à laquelle j'avais
donné sa forme définitive, et ne dois-je pas me préoc-
cuper des préventions qu'une pareille tentative peut
rencontrer?
Cependant, j'ose affirmer que, pour la plupart des
personnes qui voudraient bien lire la Parole et l'Êpèe,
ce poëme sera dans les conditions d'un livre qu'on
ouvre pour la première fois. Quant aux bibliographes
et aux littérateurs qui se souviendraient encore de la
Réforme en Allemagne (et ceux-là sont en bien petit
nombre), j'ai l'espoir que si ma dernière composition
leur tombe entre les mains, elle aura pour eux, dans
son ensemble et dans ses parties les plus considéra-
bles, le caractère d'une oeuvre nouvelle. Je crois donc
inutile d'entrer dans de plus longs détails sur la trans-
formation de mon ancien poëme. Ceux qui seraient
tentés de savoir en quoi elle consiste, ne tiendront
compte que du résultat obtenu.
Le poëme dramatique de la Parole et l'Êpèe, pas plus
que celui de la Réforme en Allemagne, n'a été composé
en vue de la représentation scénique. Le nombre et la
dimension des tableaux que j'avais à peindre, la
nature même du sujet, où les idées religieuses tiennent
tant de place, ne me permettaient guère de m'as-
sujettir aux règles ni aux exigences du théâtre. On
me pardonnera la latitude que je me suis donnée,
sous ce rapport; elle est à peine la compensation
AVANT-PROPOS. 3
des sacrifices que j'ai faits au libre développement de
ma pensée.
Peut-être le titre un peu abstrait de ce livre com-
porte-t-il quelques explications sommaires. Voici ce
que j'écrivais à propos de la Réforme en Allemagne,
dont j'ai conservé l'idée mère et les principaux épi-
sodes dans là Parole et l'Êpèe : « Le sujet de ce
drame n'est point le triomphe des doctrines de Luther
sur celles de l'ancienne Église; c'est la lutte de FEc-
clésiaste de Wittenberg contre la réforme elle-même,
alors qu'elle cherche à s'étendre de la religion à la
politique. » Un tel programme semble plutôt tracé
par la muse de l'histoire que par la muse du draine,
mais pour le remplir avec leur double concours, j'ai
essayé de reproduire le mouvement et de faire revivre
dans' mes tableaux la physionomie de l'une des épo-
ques les plus agitées des temps modernes.
Je ne dissimulerai pas que je considère la ré-
forme comme une des manifestations les plus légi-
times et les plus puissantes de la liberté humaine, dût
cet aveu me rendre suspect à certains esprits et m'en-
lever le bénéfice de l'impartialité dont je crois avoir
donné tant de preuves dans la conception et l'exécu-
tion de mon ouvrage. Si ce n'est pas une présomption
de ma part de compter sur quelques lecteurs attentifs
et bienveillants, ceux-là, j'en suis' sûr, rendront justice
à la droiture de mes intentions. Sans écarter de mon
drame les conclusions que la philosophie de l'histoire
peut en tirer, j'ai veillé constamment à ce que ma
i AVANT-PLIOPOS.
personnalité ne se lit point jour à travers les idées, les
passions et lus caractères de mes personnages.
Je crois en avoir assez dit pour me mettre en garde
contre l'inexactitude et la malignité des interpréta-
tions. Ce serait empiéter sur les droits de la critique
que d'aborder les questions littéraires qui ne relèvent
que d'elle seule.
Je lie sais s'il me sera donné de poursuivre les
études auxquelles j'ai consacré jusqu'à ce jour tout ce
que les devoirs et les soins de la vie positive m'ont
laissé de loisirs; quant aux résultais qu'elles pourraient
produire ultérieurement, je doute qu'il me soit de
nouveau permis de les offrir au public. C'est donc,
selon toute apparence, un salut d'adieu que j'adresse
aux quelques amislilléraires dont les voeux et les sym-
pathies m'accompagnent depuis si longtemps déjà dans
mon obscur sentier. Je voudrais pouvoir attacher à
une oeuvre durable le souvenir de ma respectueuse
gratitude pour l'Académie française, mais il n'a pas
dépendu de moi que mon hommage lut lout à fait
digne de l'encouragement dont ce corps illustre m'a
honoré.
LA PAROLE ET L'EPEE
PROLOGUE. — LE CHEMIN DE WORMS.
•1''-'ÉPISODE. —DOCTEURS ET PROPHÈTES.
2" ÉPISODE. — SPIELFLECK.
3" ÉPISODE. — LES PAYSANS.
4" ÉPISODE. — L'ABBÉ.
5" ÉPISODE. — LES PRINCES.
C" ÉPISODE. — LA BATAILLE.
7» ÉPISODE. - L'ÉCHAFAUD.
ÉPILOGUE. - LE RÊVE DE LCTIIEU.
PERSONNAGES.
MARTIN LUTHER.
PHILIPPE MÉLANCHTON.
NICOLAS AMSDORF, j
JUSTE JONAS, } théologiens de Wittenberg, amis de Luther.
POMERANUS, j
JÉRÔME SCH.URF, docteur en droit, conseiller de Luther.
ULRICH DE HUTTEN, clievalier-poëte.
KRAPP, bourgmestre de Wittenberg et argentier de l'Électeur de Saxe,
LUCAS KRANACH, peintre.
LÉONARD KOPP, 1
TOLFÏ TOMITSCH, j Jeunes s™Hteurs.
THOMAS MUNZER. '
"WILHELM PFEIFFER.
NICOLAS STOE.K, \
MARCUS STUBNER, j illuminés.
DIDYJIE, )
BARTHÉLÉMY KRUMP, 1 , , ,
) chefs des mineurs.
BALTHAZAR, j
Le petit FRANZ, fils de KRUMP, enfant de dix ans.
KOHL, chef de paysans.
CARLOSTADT, doyen de l'Université de Wittenberg, chef des Sacra-
mentaires.
CELLARIUS.
CHARLES-QUINT, empereur d'Allemagne.
.TEAN-LE-CONSTANT, électeur de Saxe.
GEORGE, duc de Saxe et margrave de Misnie.
J O A C HIM, électeur de Brandebourg.
PHILIPPE, landgrave de Hesse.
HENRI, due de Brunsivick.
X PERSONNAGES.
Le comte DE PAPPENHEIM.
Le comte DE STOI.BERG.
Le comte ERNEST DE MANSEELD.
Le comte DE WERTHEIM.
Le bailli do HONN S TE IN.
GASPARD STURM, héraut de l'Empire.
Le cardinal ALBERT DE BRANDEBOURG, archevêque et électeur
de Mayence.
L'archevêque de Trêves.
JACQUES HOCHSTRATEN, moino dominicain, inquisiteur de la foi
dans les diocèses de Mayence et de Cologne.
EMSER, chapelain du duc George.
COCHLÉE, théologien catholique.
Le prieur des Augustins d'Erfurth.
L'évêque de Minden.
Le prévôt d'Odenheim.
L'abbé de Fulde.
BERTHOLD, abbé d'Hirschfeld.
GEORGE, page de Berthold.
Le capitaine F R A U N D, )
Un valet, ! personnages an service de l'abbé
Un messager, [ d'Hirsnhfeld.
Deux lansquenets, J
MARIE, fille du bourgmestre Krapp.
Dame URSULE, gouvernante de Mario.
DÉBORA-I.A-HUSSITE.
BERTHA, abbesse de Gernrode.
Les bourgmestres d'Erfurth et de Gernrode. — Un capitaine de la garde
bourgeoise d'Erfurth. — Un conseiller d'État de l'électeur de Saxe. —
Deux assesseurs. — Le prévôt du duc George.— Un braconnier. — Un
compagnon tonnelier. — Un aubergiste. — Un pasteur luthérien. — Gen-
tilshommes, écuyers, pages el valets de la suite de l'Empereur et de celle
PERSONNAGES. 9
des princes.—Capitaines saxons et hessois, lansquenets et hommes
d'armes de l'armée des princes. — Paysans de la Thuringe et de la Mis-
nie. — Ouvriers des mines. — Chasseurs et bûcherons.— Docteurs,
moines, étudiants, bourgeois.
Une veuve. — Une vivandière. — Femmes guerrières, suivant les hordes
des paysans. — Nonnes, bourgeoises et femmes du peuple.
PERSONNAGES FANTASTIQUES DU DRAME.
SPIELFLECK.
Un agent secret du conclave,
I.e moine rouge.
Le coryphée des docteurs de l'avpnir.
Le théologien philosophe.
Fantômes.
LA PAROLE ET L'ÉPÉE
LE CHEMIN DE WORMS.
PROLOGUE.
Une place publique k Erfurth. — A droite, le couvent des Au-
gustins; à gauche, et de l'autre côté de la route qui traverse
la ville, un cimetière.
SCÈNE PREMIÈRE.
Un BOURGMESTBE, UN CAPITAINE DE LA GARDE
BOURGEOISE, ÉTUDIANTS, BOURGEOIS, HOMMES
ET FEMMES DU PEUPLE attendant le passage de Luther.
UN HOMME DU PEUPLE.
C'est bien lui ; regardez : il est clans la litière.
Mais voici qu'il se lève, il va parler...
LE CAPITAINE, essayant de contenir la foule.
Arrière !
12 LA PAROLE ET L'EPEE.
Recules!, reculez, vous dis-je.
DEUXIEME HOMME DU PEUPLE.
Doucement !
UN BOURGEOIS.
Que de bruit et d'apprêts pour un moine! Vraiment,
Ce serait l'Empereur qu'on lui ferait moins fête.
UN ÉTUDIANT.
Qu'est-ce qu'un empereur à côté d'un prophète?
PLUSIEURS voix.
Le voici ! le voici, le nouveau Daniel !
UNE FEMME, cherchante passer devant le capitaine.
Oh! laissez-le-moi voir, messire, au nom du ciel!
CRIS .DE LA MULTITUDE.
Vive Martin Luther!
SCÈNE IL
LUTHER, assis dans une litière entre AMSDORF ET JÉRÔME
SCHURF, précédé du héraut de l'Empire GASPARD STURM,
et suivi d'un groupe do pnysans et de mineurs, en tète duquel marchent
PFEIFFER ET KRUMP.
LUTHER, s'adressant aux habitants d'Erfurth, après avoir
mis pied a terre.
Mes bons amis, mes frères,
Combien j'ai demandé de fois dans mes prières,
De vous revoir encor! mes voeux sont accomplis.
UN VIEILLARD.
Oh! puisses-tu bientôt nous revenir, mon fils!
PROLOGUE. 13
UN PRÊTRE, remettant à Luther une médnille.
Prends ce portrait, Luther ; prêt à briser l'idole,
Si tu te sens faiblir, songe à Savonarole,
Et, comme lui, regarde un bûcher sans terreur.
STURM, se retournant vers le prêtre.
Ah! ne suspectons pas la foi de l'Empereur.
LUTHER, aux paysans et aux mineurs.
Et maintenant, vous tous qui m'avez fait cortège
De Mansfeld jusqu'ici, peuple que Dieu protège!
Mes frères, mes enfants, il faut nous séparer;
Disons-nous donc adieu, bravement, sans pleurer.
UN PAYSAN.
Eh quoi! t'abandonner à moitié de la route!
Non! Luther! Nous irons à Worms, coûte que coûte!
LUTHER.
Il est temps que chacun regagne sa maison.
De vos travaux d'ailleurs n'est-ce pas la saison ?
L'épi germe au sillon et la vigne bourgeonne;
Vous absents du pays, ne comptez sur personne
Pour soigner votre champ ou pour donner du pain
A vos petits enfants, alors qu'ils auront faim.
PREMIER PAYSAN.
C'est devant le danger que tu nous congédies !
Par la crainte crois-tu nos âmes engourdies?
LUTHER.
Eh! ne m'avez-vous pas prouvé que, pour la foi,
Tous vous affronteriez la mort ainsi que moi?
PREMIER PAYSAN.
Alors, c'est donc pour nous un devoir de te suivre,
14 LA PAROLE ET L'ÉPÉE.
LUTHER.
Votre premier devoir, sachez-le, c'est de vivre
Et de ne point laisser à vos foyers déserts
S'asseoir la faim livide et les regrets amers.
DEUXIÈME PAYSAN.
Il faut donc t'obéir et te quitter', ô maître !
Mais lorsque le vieux Hans nous verra reparaître
Devant lui, sans son fils?...
LUTHER.
En me disant adieu,
Mon père me savait sous la garde de Dieu.
Frères, embrassons-nous.
UN MINEUR.
Ah! que Dieu t'accompagne,
Et qu'il protège en toi l'espoir de l'Allemagne !
(Les paysans s'éloignent.)
SCÈNE III.
LES PRÉCÉDENTS, moins les paysans.
LUTHER, a PfeilTer.
Va, retourne avec eux, Wilhelm, ne me suis pas.
PFEIFFER.
Moi, je n'ai point de soeur ni de mère, là-bas;
Je ne vis qu'en vous seul, ô père de mon âme.
Près de vous je suis fort ; l'ardeur qui vous enflamme
Est le foyer divin où je puise ma foi ;
Hors de votre chemin, tout est sombre pour moi.
PROLOGUE. 15
LUTHER.
Mais le soleil qui va se lever sur le monde
Versera dans ton coeur sa lumière féconde.
KR UMP.
Amen !
LUTHER, apercevant Krump.
Krump, le mineur!
KRUM v.
Je ne vaux pas un clerc,
Et je n'ai jamais su manier que le fer;
Toutefois, je pourrais ne pas être inutile,
S'il fallait en soldat mourir pour l'Évangile,
Comme Luther, je cours où le danger m'attend,
Prêt à braver partout les suppôts de Satan.
LUTHER.
C'est fort bien. J'applaudis à ton mâle courage;
Mais on n'est pas soldat que je sache, avant l'âge.
A quoi-bon emmener cet enfant avec toi?
KRUMP.
Pour lui donner la main, sur terre, il n'a que moi.
. Du reste, il est pressé de devenir un homme :
Sur l'herbe il a déjà dormi plus d'un bon somme.
Il franchit les fossés, les ruisseaux, comme un daim,-
Et dans l'eau, quand il plonge, on dirait un ondin.
LUTHER, embrassant le petit Franz.
Ah! grandis pour la joie et l'orgueil de ton père,
Enfant, et souviens-toi de nous dans ta prière :
(Après une courte rérerie.}
C'est ainsi que j'étais..-, un peu plus grand, je crois,
Quand je vins dans Erfurth pour la première fois,
10 LA PAROLE ET L'ÉPÉE.
Joyeux et plein d'espoir, bien qu'au bout de ma course,
11 ne me restât pas un groschen dans ma bourse.
Ah! je me vois encor, mon bâton à la main,
Et ma besace au dos, chantant sur le chemin.
Bien des coeurs où jamais la pitié ne pénètre
Restaient sourds, et j'errais de fenêtre en fenêtre,
Commençant à chanter plus bas mes airs joyeux
Et me 'sentant venir des larmes dans les yeux.
Mais avant que l'espoir fût sorti de mon âme,
La charité du ciel sous les traits d'une femme
M'apparut : tout rempli d'une chaste douceur,
Son regard, qui semblait me promettre une soeur,
Répandit dans mon sein une plus riche aumône
Que le royal trésor qui tomberait d'un trône.
(il s'approche du couvent des Augustins.)
Salut! ô murs témoins de mon premier bonheur,
Asile où j'ai vécu dans la paix du Seigneur,
Avant qu'un bras d'airain vers d'autres lieux m'emporte,
Je veux m'agenouiller devant ta sainte porte.
KRUMP, A part.
Souven i rs dangereux !
LUTHER.
(Des chants funèbres se font entendre.)
Pourquoi ces chants de deuil ?
(Tout à coup les portes du couvent s'ouvrent et on voit passer le cer-
cueil d'un jeune frère de l'ordre, porté par des 'moines qui psalmo-
dient les prières des morts et suivi du prieur.)
PROLOGUE. 17
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, LE PRIEUR, MOINES, PEUPLE.
UN MOINE, il la foule.
A genoux, et priez.
LUTHER.
Ah! que vois-je? un cercueil!
UN HOMME DU PEUPLE.
Celui d'un pauvre moine.
UNE FEMME.
On dit qu'il était jeune.
L'HOMME DU PEUPLE.
Encore un qu'a tué la retraite ou le jeûne!
LE P RI E UR, psalmodiant.
Qui dormiunt in terras pulvere evigilabunt, alii in vitam
aaternam et alii opprobrium ut videant semper.
LUTHER, au prieur, en désignant la bière.
Ce frère dont le corps est ici renfermé,
L'ai-je connu,mon père?
LE PRIEUR.
Hélas! tu l'as aimé.
C'est Heinsius.
LUTHER.
Mourir au matin de la vie!
LE PRIEUR.
Il murmurait ton nom durant son asonie.
18 LA PAROLE ET L'EPEE.
LUTHER.
Et je n'étais pas là pour lui fermer les yeux !
LE PRIEUR.
Maintenant, il priera sur toi du haut des cieux.
Puisse un jour, comme à lui, la divine clémence
Te donner pour linceul ta robe d'innocence !
LUTHER, suivant le cercueil.
Heinsius! Heinsius! 0 mon premier ami,
Que ne suis-je avec toi clans la tombe endormi !
LE PRIEUR.
Beati mortui qui in Domino moriuntur amodo ut
requiescanta laboribus suis; opéra enimillorum sequun-
tur illos.
(Gaspard Sturm, Ainsdorf, Schurf et Luther se mêlent nu convoi et
entrent nu cimetière. Les corporations et les archers se retirent en
ordre. Il ne reste plus sur ]a place qno Pfeiiïer, Krump et le petit
Franz.)
SCÈNE V.
PFEIFFER, KRUMP ET LE PETIT FRANZ.
KRUMP avec dépit, en voyant Luther suivre les moines.
Quoi! voilà qu'il les suit... Il entre au cimetière!
PFEIFFER.
Nous aussi, nous devons aux morts notre prière.
KRUMP.
Restons. Tu ne sais pas les ruses de l'enfer
Pour attirer à lui les âmes, ô Pfeiffer.
PROLOGUE. " 19
LE PETIT FRANZ, remettant un livre h Pfeiffer.
Tiens, ce livre est pour toi; presque à toutes les pages.
De la Vierge et des saints tu verras les images.
PFEIFFER.
Le missel de Marie! 0 don inattendu!
(A l'enfant.) -
Elle te l'a remis pour moi, Franz?
(L'enfant fait un signe afflrmatif.)
KRUMP, jetant les yeux sur le livre.
Qu'ai-je vu?
Des images!
PFEIFFER.
Eh bien !
KRUMP.
C'est de l'idolâtrie.
PFEIFFER.
N'as-tu pas entendu? Cela vient de Marie.
(Approchant le livre de ses lèvres.)
Non, non, je n'ose pas croire à tant de bonheur !
KRUMP.
Ne livre désormais ton âme qu'au Seigneur,
Et ne t'arrête pas aux images charnelles
Qui la rendent aveugle aux beautés éternelles.
PFEIFFER.
Je sais ce que je dois à notre maître, et Dieu
Pour gage de mon sang a recueilli mon voeu,
Mais si la mort m'arrête au seuil de ma carrière,
Ne puis-je pas jeter un regard en arrière?
Ï-) LA PAROLE ET L'EPEE.
Quand l'astre du matin sur ma tombe est levé
Ne puis-je pas pleurer un rêve inachevé?
Suis-je donc si coupable à tes 5'eux, ô mon frère,
Pour avoir entrevu le ciel sur cette terre ?
KRUMP.
Ton ciel, je le connais, il se nomme l'amour,
Ne le regrette pas, il ne brille qu'un jour.
PFEIFFER.
Mais ce jour, c'est la vie !
KRUM p.
Une illusion vaine
Qui te séduit encor parce qu'elle est lointaine,
Un fantôme qui prend la forme du désir
Et qui s'évanouit quand on le veut saisir.
PFEIFFER.
iWais toi, Krump, tu n'as pas effacé de ton âme
L'image de ta mère et celle de ta femme?
Ces deux moitiés de toi que tu pleures encor
Ont un autre linceul que celui de la mort.
Et moi, de ces trésors do tendresse infinie
Que tout homme recueille au matin de la vie,
Orphelin en naissant, je n'emporte avec moi
Qu'un regard, qu'an adieu, c'est encor trop pour toi!
KRUMP.
Ce regard, cet adieu, valent-ils la couronne
Que Dieu réserve au front où la grâce rayonne?
Enfant, ne vois-tu pas qu'il t'a marqué du sceau
Auquel on reconnaît ses élus? Ton berceau,
PROLOGUE. 21
Où tout enveloppé de deuil et de mystère,
Tu t'éveillas un jour pour ignorer ta mère,
N'est-ce pas Dieu qui l'a protégé de sa main,
Quand on l'abandonnait au milieu du chemin?
PFEIFFER.
C'est alors, m'as-tu dit, qu'une femme inconnue,
Qui d'un nouveau prophète annonçait la venue,
Après m'avoir trouvé, me prit et m'emporta,
Puis, sous d'épais halliers, quelque temps m'abrita.
K11UMP.
Oui, voilà dix-huit ans que cette femme étrange,
Nous devrions plutôt la nommer ton bon ange,
Par un beau soir d'été parut sur le coteau
Qui conduit d'Eisleben aux mines de Torgau.
Je crois la voir encor portant sur son épaule
Ton berceau recouvert par des branches de saule;
Ses longs cheveux tombant sur son front au hasard
Rendaient plus pénétrant le feu de son regard ;
Un églantier noueux coupé par les racines,
Et qu'elle conservait armé de ses épines,
Lui servait de bâton. À ses reins attachés
Par des sarments de vigne à peine desséchés,
Pendaient un coutelas et des fleurs de verveine.
Cette femme, c'était la misère et la haine
Et l'on ne pouvait voir sans pitié ni terreur,
Ses traits flétris, empreints d'une sombre grandeur.
— Quand elle fut au seuil des mines, l'étrangère
Déposa doucement son fardeau sur la terre ;
Sur l'angle d'une roche elle sauta d'un bond,
22 LA PAROLE ET L'EPEE.
Puis étendant le bras vers le gouffre profond :
« Terre des hommes forts, salut! » s'écria-t-elle,
« Terre où Dieu bâtira son Église nouvelle;
« Le lait dont tu nourris tes enfants est amer,
« Et tu leur fais sentir tes mamelles de fer ;
« Mais quiconque est sorti vivant de ton étreinte,
« Demeure invulnérable à toute lâche crainte.
« C'est pourquoi j'accomplis l'ordre qui m'est donné
« En déposant ici cet enfant nouveau-né.
« Si c'est le fruit impur d'un amour adultère,
« Tu le purifieras, toi, la nourrice austère;
« Mais si, pour l'arracher aux mains des oppresseurs,
« Sa mère, après l'avoir enfanté dans les pleurs,
« Osa l'abandonner sur un rocher sauvage,
« Redoutant moins pour lui la mort que l'esclavage,
« A tés flancs, comme un nid, j'attache ce berceau ;
« Change en aigle vainqueur ce frêle passereau. »
— Du rocher où j'étais, moi, je voulus descendre
Jusqu'au fond du ravin, espérant la surprendre ;
Mais elle disparut au seul bruit de mes pas,
Et malgré mes efforts je ne la revis pas.
De ce moment ma tâche était toute tracée,
Et devant ton berceau je n'eus qu'une pensée :
T'emporter sous mon toit, t'élever comme un fils;
Or, tu le sais, Wilhelm, c'est là ce que je fis.
PFEIFFER.
Heureux! quand je prenais ta femme pour ma mère,
Et lorsque j'embrassais ton enfant comme un frère!
KRUMP;
Ge secret, de ma bouche est sorti malgré moi;
PROLOGUE.
Mais contre ton amour j'ai dû lutter pour toi ;.
J'ai voulu l'empêcher d'étendre ses racines
Dans un coeur déjà plein des semences divines,
Pour qu'on n'ait pas besoin, par un plus rude effort,
De l'arracher un jour ainsi qu'un arbre mort.
SCENE VI.
LES MÊMES, LUTHER, AMSDORF, SCHURF,
STURM, LE PRIEUR, MOINES, ÉTUDIANTS,
HOMMES ET FEMMES DU PEUPLE sortant du cimetière.
LUTHER, les yeux tournés vers le cimetière.
Oui, voilà mon dernier, mon unique refuge !
Que n'y puis-je descendre avant que l'on me juge !
LE PRIEUR, s'approchant de Luther.
Toi que j'ai vu grandir sous mes yeux, ô Martin,
Mon enfant bien-aimé, quel que soit ton destin,
Quelle que soit l'épreuve où le Seigneur t'attende,
— Et puisse le remords -n'être pas la moins grande
Qui bientôt sous son poids courbe ton front pâli !
—Souviens-toi du vieux cloître où, dans l'ombre et l'oubli,
Ta jeunesse a brillé loin des regards du monde
Gomme une fraîche fleur dans la forêt profonde!
Pour détourner de toi la colère de Dieu,
Bien des^gémissements partiront de ce lieu,
Et des pleurs aussi vrais que les pleurs dont ta mère
Arrose maintenant le seuil de sa chaumière,
Couleront sur la dalle où, priant avec nous,
Notre frère Martin imprima ses genoux*
•2i LA PAROLE ET L'ÉPÉE. "
LUTHER.
O Source d'action, Verbe aux ailes de flamme,
Au moment du combat.quitterais-tu mon âme?
KRUMP, ft Luther.
Éloignons-nous.
LUTHER, sans l'écouter.
Ce coeur que je croyais si fort,
Vient d'apprendre le cloute en regardant la mort.
( Le prieur ientre au couvent avec ses moines.)
i SCÈNE VII.
LES MÊMES, moins LE PRIEUR ET LES MOINES.
STURM, à Luther.
Messire le docteur, faut-il changer de route?
KRUMP.
Revenir sur nos pas! Sommes-nous en déroute?
Non, toujours en avant!
(A Luther.)
Le temps presse, docteur,
11 faut partir.
LUTHER.
Partir...
VOIX DANS LA FOULE.
Place à l'inquisiteur!
PROLOGUE. '25
SCÈNE VIII.
LES MÊMES, LE DOMINICAIN JACQ. HOCHSTRATEN.
AMSDORF.
Quoi! le'vieux Hochstraten ici ! — Quelle rencontre!
KRUMP.
Encore un. messager de l'enfer qui se montre;
Mais celui-ci, du moins, paraît bien ce qu'il est.
HOCHSTRATEN, s'avancant vers le héraut de l'Empire.
Messire Sturm, est-il d'un fidèle sujet,
Dites, est-il d'un brave et pieux gentilhomme
De souffrir qu'au mépris de César et de Rome
Partout, sur son chemin, ce moine ose prêcher,
Quand votre mission est de l'en empêcher?
s T u R M.
Messire, le docteur Luther, sur qui je veille,
D'aucun mot n'a blessé mon coeur ni mon oreille ;
Durant tout le chemin, il n'a fait que prier,
Et même de manière à nous édifier.
HOCHSTRATEN.
Lui, cet homme, prier!... Le peut-il?
LUTHER, avec douceur.
O mon frère!
A qui donc le Seigneur défend-il la prière?
HOCHSTRATEN,
A celui qui prêcha le mépris de sa loi
20 LA PAROLE ET L'EPEE.
Et blasphéma son nom... A toi, Luther, à toi.
Mais le Seigneur n'est pas toujours inexorable,
Et si tu viens à VVorms faire amende honorable
De tes crimes, il peut encor, clans sa bonté,
Te regarder, Luther, d'un oeil moins irrité.
LUTHER.
Mes crimes, dites-vous?... Qu'appelez-vous mes crimes?
HOCHSTRATEN.
Tu ne les connais pas, âme pleine d'abîmes?
— César regrettera de t'avoir écouté
Quand il verra les fruits de ton impiété.
LUTHER.
Je sais que pour messieurs les bourreaux de Cologne
L'Empereur ne va pas assez vite en besogne ;
Ils ne comprennent pas qu'avant de me brûler,
Il veuille au moins me voir, m'entendre et me parler.
HOCHSTRATEN.
Quoi donc? Espères-tu qu'il ait le droit d'absoudre
Un apostat que Rome a frappé de sa foudre?
LUTHER.
Quelle foudre? Autant vaut celle de Jupiter.
Mais que Rome s'acharne à poursuivre Luther ;
De tous les sots rescrits dont elle le foudroie,
Il saura, lui, du moins, faire des feux de joie.
HOCHSTRATEN, hors de lui.
Grand Dieu! permettras-tu que ton vieux serviteur
Ne puisse te venger de ce blasphémateur!
PROLOGUE, 27
Donne-moi, donne-moi le glaive de Phinée,
Que je ferme à jamais cette bouche damnée!
LUTHER.
Là, tout beau... Calmez-vous, seigneur dominicain,
Ce glaive ne saurait aller à votre main...
Bientôt, pour le salut de l'Église chrétienne,
Le vrai Dieu que je sers le mettra dans la mienne,
Non pas pour en frapper deux pécheurs seulement,
Mais pour envelopper du même châtiment
Tous les fornicateurs qui souillent le saint temple
Et veulent qu'Israël se damne à leur exemple!
A.h ! je n'en doute plus ; je sens à ce réveil
Que je ne suis pas fait pour un lâche sommeil,
A la fin, je devais entendre la trompette
Qui sonne le combat dans l'âme du prophète.
( A ses amis, en remontant dans sa litière.)
A "Worms! frères, à Worms ! Le temps presse; en avant!
Allons combattre et vaincre au nom du Dieu vivant!
(Se tournant vers Ilocbstroten.)
O Romains, vous croyez que votre vieille armure
Ne laissera sur-vous mordre aucune blessure
Et que moi, pauvre moine, étant seul devant vous,
Je vais, tremblant de peur, tomber à vos genoux
Comme un enfant honteux de sa folle équipée?
Prenez garde ! c'est Christ qui pour moi tient l'épée.
23 LA PAROLE ET L'EPEE.
Une foret dans les environs de Worms; h droite et à gauche d'un
ravin qui s'enfonce dans des massifs d'arbres, s'élèvent des
collines rocheuses, h travers lesquelles des chemins sont prati-
qués pour les piétons.
SCÈNE IX.
LES COMTES DE PAPPENHEIM, DE STOLBERG,
DE WERTHEIM, LE COMTE ERNEST DE MANS-
FELD ET PLUSIEURS AUTRES GENTILSHOMMES DE
LA SUITE DE L'EMPEREUR, suivis de leurs équipages de
chasse débouchent dans le ravin par une des allées de la forêt.
LE COMTE DE PAPPENHEIM.
Arrêtons-nous. Il faut attendre l'Empereur.
UN ÉCUYER.
Je crois qu'il est bien loin devant nous, Monseigneur
LE COMTE DE PAPPENHEIM.
Au train dont il allait en suivant la clairière,
Je gagerais plutôt qu'il est fort en arrière.
S'il ne donne vers nous quelques coups d'éperons,
Dieu sait où maintenant nous le retrouverons.
UN GENTILHOMME FLAMAND.
Il faut sonner encore.
UN GENTILHOMME SAXON.
Eh! voilà, par Saint-George!
Deux heures que je sonne à me rompre la gorge;
L'écho seul me répond.
PROLOGUE.
LE* COMTE DE WERTHEIM.
11 ne peut pas, je crois,
Chasser au sanglier comme on chasse au chamois,
Sans meute ni piqueurs.
LE COMTE DE STOLBERG.
Mais du Chasseur sauvage
Peut-être a-t-il là-bas rencontré l'équipage...
UN SEIGNEUR AUTRICHIEN.
Notre jeune César, grâce à Dieu, ne craint rien.
LE COMTE DE PAPPENHEIM.
Ce n'était pas ainsi que Maximilicn
Conduisait une chasse... 11 ne se perdait guère,
Ou c'était en avant, du moins, comme à la guerre.
LE COMTE DE MANSFELD.
Vive Dieu! Nous verrons demain son héritier
Relancer devant nous un rude sanglier,
Sur qui ne pourront rien l'épieu ni l'arbalète
Et dont Rome, je crois, paierait bien cher la tête.
UN CAVALIER ESPAGNOL, avec dédain.
Ah! le moine saxon.
LE COMTE DE MANSFELD.
Ne riez pas ainsi;
11 doit à l'Empereur donner quelque souci,
Ce moine, qui d'un mot soulève l'Allemagne;
D'autant plus qu'on ne peut ici, comme en Espagne,
Bien qu'en disent messieurs les-cardinaux romains,
Allumer des fagots sans se brûler les mains.
9
30 LA PAROLE ET L'ÉPÉE.
LE CAVALIER ESPAGNOL.
Nous verrons.
LE COMTE DE MANSFELD.
Au surplus, Messeigneurs, moi, je trouve
Que ce frère Martin n'a pas tort; je l'approuve
De vouloir empêcher qu'on ne vende le Ciel.
Si Rome se bâtit une tour de Babel,
Qu'elle emploie à cela ses florins, non les nôtres,
Et ne nous fasse point payer ses patenôtres !
LE COMTE DE PAPPENHEIM, revenant sur ses pas.
Vaine attente, Messieurs. Personne ne paraît.
Nous ferons mieux de battre en tous sens la forêt.
(Aux piqueurs.}
Vous autres, en avant! Et que votre fanfare
Rappelle encore au loin l'Empereur qui s'égare.
Au galop !
(Des paysans qui viennent du côté opposé n'ont que le temps, pour
éviter la rencontre des cavaliers, de se jeter dans les bas-fonds de
la route.)
SCÈNE X.
DES CAVALIERS suivant m chasse, PAYSANS.
UN PAYSAN qui vient d'être renversé par un cavalier.
Arrêtez !
LE CAVALIER.
Arrière donc, pataud !
LE PAYSAN.
Çà, ne pouviez-vous point crier gare plus tôt?
PROLOGUE. 31
LE CAVALIER.
M'oserais-tu donner des avis?
LE PAYSAN.
Mon langage
Ne blesse pas du moins.
LE CAVALIER.
Allons, tais-toi, sauvage.
LE PAYSAN.
Sauvage ! moi ! Je suis un homme ainsi que vous.
Nobles ou non, Adam est notre père à tous.
LE CAVALIER le menaçant.
Veux-tu que je t'apprenne avec cette lioussine
Si nous avons tous deux une même origine? -
Crois-moi, ne me fais pas revenir sur mes pas.
(Il pique son cheval et disparaît.)
SCÈNE XI.
LES PAYSANS.
LE PAYSAN.
Nous contenterons-nous de murmurer tout bas,
Et d'avaler, après l'insulte, la poussière ;
(Aux autres paysans.)
Compagnons, donnons-leur la chasse à coups de pierre.
UN VIEILLARD.
Enfants, continuons en paix notre chemin,
Martin Luther à Worms nous vengera demain.
32 LA PAROLE ET L'EPEE.
DEUXIÈME PAYSAN.
Or çà, les coups bientôt suivront-ils les paroles?
(Faisant un geste avec ses poings.)
Je comprends mieux cela, moi, que les paraboles.
LE VIEILLARD.
Ce n'est pas en latin, mais en bon allemand
Que parle cette fois l'homme qui nous défend.
Au surplus, nous aurons à Worms quelque tapage.
DEUXIÈME PAYSAN.
Tant mieux! C'est pour cela que j'ai fait le voyage.
TROISIÈME PAYSAN voyant arri ver un cavnl ier.
Au large, compagnons ! — Encore un cavalier!
DEUXIÈME PAYSAN.
Est-il seul ?
TROISIÈME PAYSAN.
Oui.
DEUXIÈME PAYSAN.
Fort bien ! Nous allons l'étriller
Comme il faut.
LE VIEILLARD.
Attendez du moins qu'il vous attaque,
PREMIER PAYSAN.
Je lui veux tout d'abord tomber sur la casaque.
DEUXIÈME PAYSAN.
Arrête : le voici qui s'avance vers nous.
LE VIEILLARD.
Voyez : un jeune blond à l'air pensif et doux.
PROLOGUE. 33
SCÈNE XII.
LES MÊMES, UN JEUNE CAVALIER en costume de chasse.
LE CAVALIER, appelant les pnysans.
Bonnes gens...
TROISIÈME PAYSAN.
Que veut-il? est-ce nous qu'il appelle?
LE CAVALIER.
Oui, vous. De saint Henri je cherche la chapelle?
LE VIEILLARD.
Monseigneur, ce sentier vous y mène tout droit.
LE CAVALIER.
Mais n'en est-il pas un moins rude et moins étroit?
LE VIEILLARD.
Il faudrait, pour trouver des pentes plus faciles,
Faire en pleine forêt un détour de cinq milles,
Au risque de tomber jusque dans l'Odenwald.
LE CAVALIER.
Mes amis, voulez-vous me garder mon cheval?
TOUS LES PAYSANS a la fois.
Moi ! moi !
LE CAVALIER.
Celui de vous qui prendra cette peine
Ne perdra pas son temps. •
34- LA PAROLK KT L'ÉPÛK.
TROISIÈME PAYSAN.
A moi la bonne aubaine !
(Tout à, coup, une sorte de valet de limier, trùs-excentrique pnr son
costume et ses allures, sort de la Coule et empoigne In bride du
cheynl après avoir bousculé tous les paysans. C'est Spielfleek.J
SCÈNE X1I1.
LES MÊMES, SPIELFLECK.
SPIELFLECK au cavalier.
Monseigneur, ces rustauds ont le poignet trop lourd ;
Ils n'ont jamais touché qu'a leurs boeufs de labour.
Moi, je suis écuyer.
TROISIÈME PAYSAN.
D'où vient cet escogriffe?
.Ali ! ses doigts dans ma chair entrent comme une griffe.
SPIELFLECK au paysan qui tient toujours la bride.
Lâcheras-tu, butor?
TROISIÈME PAYSAN.
Ouf! j'ai le bras démis.
LE CAVALIER.
Çà, ne vous battez pas pour si peu, mes amis.
Ce garçon veut tirer parti de sa journée;
Laissez-le, maintenant que la vôtre est gagnée.
(Le cavalier distribue de l'argent aux paysans.)
DEUXIÈME PAYSAN.
Des thalers ! des florins ! à nous ! Mais l'Empereur
N'est pas plus généreux que ce noble seigneur.
PROLOGUE. 33
LE VIEILLARD.
Que de ses plus grands biens Dieu comble Votre Altesse!
LE CAVALIER.
Je n'en demande qu'un, mes amis : la sagesse.
LE VIEILLARD.
Sur ma foi, Salomon n'eût pas désiré mieux.
SPIELFLECK.
Ce qu'il désirait jeune, il s'en dégoûta vieux.
La sagesse de l'homme est parfois un peu folle,
Et ce n'est pas toujours la meilleure boussole.
LE CAVALIER, à part.
11 est sentencieux, mon page de hasard.
Quel étrange visage, et surtout quel regard!
. (A Spiellleck.)
Comment te nommes-tu?
SPIELFLECK.
Spiellleck.
LE CAVALIER.
Un nom baroque!
SPIELFLECK.
Contre un moins mal sonnant, au besoin, je le troque:
J'accepte, au gré des gens, sans me faire prier,
Tous les noms, excepté ceux du calendrier.
LE CAVALIER.
Bien. Ne t'éloigne pas.
SPIELFLECK.
Je reste à cette place;
(On entend sonner l'angelus S la chapelle de la montagne.)
3ti LA PAROLE ET L'EPEE.
LE CAVALIER, se découviant.
L'angelus !
(Suivant l'écuyer des yeux.)
Hé! bon Dieu! Quelle affreuse grimace!
SI'IELFLECK.
Un faux éternument, Monseigneur, pardonnez ;
C'est la fraîcheur des bois qui me pique le nez.
(Le cavalier se dirige vers la chapelle.)
SCÈNE XIV.
SPIELFLECK, 1 seul.
(il s'a Iresse avec une déférence railleuse au cheval qu'il tient par la bride.)
Mon beau petit genêt d'Espagne ,
11 faut ici nous arrêter.
Avant que l'ennui ne vous gagne,
Vous avez là de quoi brouter;
A moins que votre seigneurie,
En cheval de bonne maison,
N'ose point sur l'herbe fleurie
Se comporter comme un grisou.
Sur ma foi, vous êtes plus grave
Que la mule d'un cardinal
Qui mène sou maître au conclave.
Les affaires vont-elles mal?
Voyons : Que pensez-vous du moine
Dont les thèses fout tant de bruit?
PROLOGUE. 37
Franchement, tout ce qu'il écrit
Vaut-il un picotin d'avoine?
— Pas un mot! — Êtes-vous muet?
Ou bien seriez-vous hérétique?
Mais non ; vous n'êtes que discret
Comme un cheval diplomatique.
Croyez-moi, sous ces verts halliers
Allons nous reposer à l'ombre;
Voici la route qui s'encombre
D'équipages et d'écuyers.
Garons-nous de cette cohue
Qui pourrait nous éclabousser;
De Worms c'est ici la grand'rue
Où l'Allemagne va passer.
Voici venir des gens d'église;
Cardinaux en pourpoint galant,
Jeunes abbés caracolant, ,
Moines courbés sous leur valise.
Puis des ducs et des mendiants,
Des recteurs mâchant un exorde,
Des compagnons sentant la corde,
Pages, laquais, étudiants !
Et clic et clac! un bon voyage!
J'aime à voir ces nains par troupeaux
Sautiller comme des crapauds
Qui prennent l'air un jour d'orage.
(Il s'enfonce avec son cheval sous les halliers.;
3
3S LA PAROLE ET L'ÉPÉE.
SCENE XV.
LES ARCHEVÊQUES DE MAYENCE ET DE TRÊVES,
L'ABBÉ DE FULDE, BERTHOLD, abbé d'iiirschfeid,
accompagnés d: plusieurs autres prélats et dignitaires de l'Église alle-
mande et suivis d'écuyers, de gardes et de musiciens. Les archevêques
et les deux abbés de Fulde et d'iliisc.lifeld sont en litière. Les autres
personnages, montés sur des chevaux ou des mules qui vont à l'amble,
suivent le char d'assez près pour prendre part à lu conversation engagée
entre les prélats.
BEH T II OLU, aux archevêques.
Certe, il ferait beau voir qu'un méchant moinillon
Plumât l'aigle romaine ainsi qu'un oisillon!
— Ce Luther, qui de loin vous paraît un Hercule,
Vu de près n'est qu'un nain, un pédant ridicule,
Et quand vous l'entendrez à Worms, je suis certain
Que vous rirez bien fort de son mauvais latin.
L'ARCHEVÊQUE DE MAYENCE.
Rire, seigneur abbé! quand derrière cet homme
Un peuple tout entier se lève contre Rome !
BERTHOLD.
Un peuple d'écoliers que l'on fustigera !
L'ABBÉ DE FULDE.
Un torrent débordé qui nous emportera!
R ERTHOLD.
Nous qui nous appuyons sur le glaive et la crosse,
Investis par le ciel d'un double sacerdoce!
Nous princes et prélats! Croyez-vous franchement
Que nous tenions si peu sur le sol allemand?
PROLOGUE. 30
L'ARCHEVÊQUE DE TRÊVES.
Qui sait ?
BERTHOLD.
Mais l'Empereur avec une sentence
Peut rallumer bientôt les bûchers de Constance.
Il n'a qu'à dire un mot pour que Martin Luther
S'en aille soutenir ses thèses clans l'enfer. .
— Quant à moi, ce n'est point Luther qui m'inquiète ;
Un plus sombre ennemi menace la diète;
C'est l'ennui, messeigneurs; archevêques, abbés,
Dans nos stalles, demain, il nous tiendra courbés.
Sous la cape d'un fou jamais il ne se loge,
Mais- le sage l'emporte en un pli de sa toge ;
Tâchons qu'il n'entre pas dans la ville avec nous,
Et pour mieux l'écarter, rions comme les fous.
UN ÉVÉQUE.
Amen !
BERTHOLD, aux musiciens de sa suite.
Vous, accordez les luths et les violes,
Vos concerts valent bien les disputes d'écoles.
Tout se tait dans les bois. Voici la fin du jour;
Bercez-nous mollement de vos chansons d'amour. >
En traversant les airs, que la brise des plaines
Confonde ses soupirs avec vos cantilènes !
(Les musiciens exécutent un air.)
(A la reprise de la symphonie, on voit sortir de l'endroit le plus sombre
et le plus profond de la forêt, a travers des rochers qui dominent la
route, une vieille femme aux traits fortement accentués. Ses longs che-
veux gris flottent sur ses épaules; ses vêtements en lambeaux sont
ceux d'une Bohémienne. Elle porto à sa ceinture ud large coutelas et
elle s'appuie sur un bâton de houx.)
40 LA PAROLE ET L'ÉPÉE.
SCÈNE XVI.
LES PRÉCÉDENTS, DÉBORA.
D É B O R A , s'udressant aux prélats.
Puisque vous réveillez l'écho de ce désert,
Attendez! Une voix manque à votre concert;
Elle accompagnera vos refrains impudiques.
— Esprits de ces forêts aux souffles prophétiques,
Vous qui faites parler les tombes dans la nuit
Et qui remplissez l'air d'un formidable bruit,
Répondez-moi du fond de ces noires vallées
D'où montent les sanglots des ombres désolées!
Vieux chênes, secouez tout à coup vos rameaux,
Comme des liras vengeurs, sur le front des bourreaux,
Et muets confidents des colères divines,
Faites trembler la terre autour de vos racines !
BERTHOLD.
Que nous veux-tu, sorcière? Est-ce que les hibous
Pour te répondre en choeur sont sortis de leurs trous?
Allons : fais-nous entendre une chanson plus gaie
Et qui ressemble .moins à celle de l'orfraie.
DÉBORA.
Patience, Berthold, je te contenterai.
J'ai déjà choisi l'air que je te chanterai,
11 te rappellera tes prouesses de table;
Mais alors, prends-y garde ! Un rire formidable,
Que cent mille soldats pousseront à la fois,
Comme accompagnement doit répondre à ma voix,
PROLOGUE. 41
Et mes musiciens, à défaut de timbales,
Jusque dans tes donjons feront siffler les balles!
BERTHOLD.
M'oses-tu menacer, pauvre folle?
DÉBORA.
Avant peu
J'accomplirai sur toi le jugement de Dieu.
BERTHOLD, avec un geste de mépris.
Toi?
DÉBORA.
J'irai te saisir derrière tes murailles,
(Montrant son coutelas.)
Et ce couteau plongé trois fois dans tes entrailles,
Sur un tombeau désert, qui reçut mon serment,
Emportera ton coeur encor tiède et fumant.
L'ARCHEVÊQUE DE MAYENCE.
Elle me fait frémir.
L'ABBÉ DE FULDE.
Sainte Vierge Marie !
BERTHOLD, à ses écuyers.
Qu'on assomme à l'instant cette louve en furie!
Sautez sur ce rocher. Traquez-la clans le bois.
(Les écuyers poursuivent inutilement Débora et renoncent a s'engager sur
les pentes impraticables qu'elle gravit.)
L'ARCHEVÊQUE DE TRÊVES.
Elle a, de par le ciel! des jambes de chamois.
DEBORA, du haut d'un rocher qui s'avance en saillie sur le ravin.
Vois, Berthold, tes limiers n'ont pas assez d'haleine.
Garde-les pour chasser le lièvre dans la plaine,
i-2 LA PAROLE ET L'EPEE.
Jusqu'au jour qui s'approche où, changé tout à coup
Le lièvre aura la force et la rage du loup.
— Hâte-toi donc de vivre et bois jusqu'à la lie
La coupe du péché que l'enfer t'a remplie ;
Il ne faut pas qu'il reste une goutte dedans,
Lorsque Dieu la viendra briser entre tes dents.
(Aux cardinaux.)
— Et vous, pharisiens, race plus vile encore
Que celle qui brûla dans le feu de Gomorrhe,
Vous qui voulez toujours, dans votre soif du sang,
Crucifier le Christ au coeur de l'innocent,
Faux juges, endossez l'ôtole ou la simarre,
Courez à Worms! Courez! Dieu vous mande à sa barre;
Dans vos stalles, tremblants comme des accusés,
Sous vos propres arrêts vous serez écrasés.
L'ARCHEVÊQUE DE MAYENCE.
Anathème sur toi, sorcière!
DÉBORA.
Allez, fantômes,
Qui vous aventurez hors des sombres royaumes !
Météores des nuits qu'un seul rayon de jour
Parti de. l'Orient éteindra sans retour !
(Elle disparaît sous les massifs.)
SCÈNE XVII.
LES PRÉCÉDENTS, excepté DÉBORA.
L'A R C II E V È Q U E DE TRÊVES.
Abomination ! D'où vient cette gorgone ?
PROLOGUE. 43
BERTHOLD.
Le sais-je plus que vous? C'est Satan en personne.
Il prend, pour effrayer, la forme qu'il lui plaît,
Puis, il s'évanouit, lorsque le tour est fait.
UN PRÉLAT, a Berthold.
Comme il vous a traité !
BERTHOLD.
Plus sa colère est grande,
Plus aux bontés du ciel elle me recommande.
(Bruit vague dans le lointain.)
L'ARCHEVÊQUE DE MAYENCE.
Écoutez, messeigneurs. Entendez-vous ce bruit?
BERTHOLD.
Peut-être au fond des bois la brise qui gémit.
C'est la vieille chanson des bouleaux et des chênes.
L'ARCHEVÊQUE DE TRÊVES.
Non. C'est un bruit de voix confuses et prochaines.
Il monte vers le ciel et s'éteint par moments
Dans l'espace. On dirait les sourds mugissements
Qui partent de la mer quand elle se soulève
Et roule, en les broyant, les galets sur la grève;
Anathèmes sans nom, menaces et sanglots
Que le vent fait jaillir de l'écume des flots !
BERTHOLD.
Ce sont des pèlerins qui chantent un cantique,
Rien de plus, et voilà d'où vient notre panique.
(On entend très-distinctement les paroles du choral de Luther.)
Tyrans, vous apprendrez bientôt
Qu'il n'est point de force humaine
4't LA PAROLE H>T L'EPEE.
Que le Christ ne mette en défaut,
Et c'est lui qui nous mène.
Gloire à Sébaoth,
Le Dieu des batailles !
Formidable au méchant,
Il gardera le champ
Où germent ses semailles.
L'ABBÉ DE FULDE, regardant avec anxiété les groupes
de mineurs qui s'approchent de plus en plus.
Sur mon âme, voici d'étranges pèlerins ;
Ils ont des tabliers de cuir autour des reins !
BERTHOLD.
Sans doute les mineurs de Luther.
• L'ARCHEVÊQUE DE MAYENCE.
Partons vite ;
Hâtons-nous de quitter cette forêt maudite.
(Les prélats s'éloignent. Spiellleck reparaît, conduisant le cheval par
la bride.)
SCÈNE XVIII.
SPIELFLECK, puis DES BANDES DE MINEURS
ET D'ÉTUDIANTS.
SPIELFLECK.
Le monde veut un air nouveau
Pour entrer en danse,
Celui-ci me paraît fort beau.
Dran ! dran ! dran ! à coups de marteau,
Marquez la cadence.
PROLOGUE. 45
(Reprise du choral par les étudiants et les mineurs.)
En avant! Dussions-nous marcher
A travers autant de diables
Que la Géhenne en doit cacher,
Dans ses flancs effroyables.
N'allons pas broncher,
Quand il faut combattre !
Qui craint le vieux damné,
Et son front refrogné ?
Un seul mot peut l'abattre.
SPIELFLECK a part.
Mais ce mot qui le dira?
Montrez-moi l'esprit sublime,
L'homme-dieu qui ravira
Le secret du sombre abîme ?
Le sphinx qui garde ce mot
Sous son éternelle griffe
Ne sera pas assez sot
•Pour jouer au logogriphe.
(Il disparaît.)
SCÈNE XIX.
ULRICH DE HUTTEN, armé de toutes pièces et à cheval ; il
est suivi de plusieurs cavaliers du parti de Franz de Sictiugen qui
se mêlent aux étudiants et aux mineurs.
ULRICH, aux mineurs.
J'espère que le coeur ne vous faillira pas
Et que vous entrerez à Worms du même pas ?
Si l'Espagnol, demain, ce dont le ciel le garde,
Voulait nous recevoir à coups de hallebarde,
3.
46 LA PAROLE ET L'EPEE.
S'il fallait, par malheur, mettre la main au feu,
Afin d'en retirer un saint homme, vrai dieu!
Nous sommes prêts à tout... Nous avons la peau dure,
UN MINEUR.
Certe, on ne peut pas mieux se servir d'une armure!
ULRICH, montrant ses cavaliers.
Voyez : nous n'avons pas besoin que le tambour
Vienne nous éveiller dans les murs d'Ébernbourg;
Pour de bons chevaliers, le clos de leur monture
Est un sommier de crin donné par la nature,
Et l'on y peut dormir tout comme clans son lit,
Bien qu'on soit affublé d'un tel bonnet de nuit.
(Il porte la main a sou casque.)
UN ÉTUDIANT, désignant Ulrich a ses compagnons.
Un compagnon de Franz, peut-être Franz lui-même.
ULRICH.
Hélas! non. Mais je suis un des hommes qu'il aime,
Connaissez-vous Ulrich de Hutten ?
L'ÉTUDIANT.
Sur ma foi,
Presque autant que Luther.
ULRICH.
Eh bien! Ulrich, c'est moi.
L'ÉTUDIANT.
L'ennemi du mensonge et de la barbarie,
L'effroi de l'ignorance et de la moinerie !
Est-il un Allemand qui ne sache ton nom?
Marche, et tu nous verras suivre ton gonfanon.
PROLOGUE. 47
N'es-tu pas un de ceux qu'en notre foi profonde
Nous avons appelés les éclaireurs du monde ?
UN HUMANISTE.
Vive le noble Ulrich! le poëte vainqueur!
VOIXDELAFOULE.
Vive notre héros!
ULRICH.
Leurs cris me vont au coeur.
Non, rien n'égalera la gloire de notre âge ;
Demain, la vérité, ce soleil sans nuage,
Va de ses purs rayons inonder l'univers.
Dieu des combats sacrés qui m'inspires mes vers,
Allume dans mon sang une fièvre divine ;
A ton souffle puissant élargis ma poitrine, •
Et si je dois tomber devant nos oppresseurs,
Comme le cygne atteint par le plomb des chasseurs,
Que mon dernier soupir soit l'hymne d'espérance
Qui du peuple allemand chante la délivrance !
(Il s'éloigne avec les chevaliers. Les mineurs restent, et c'est à eux que
s'adresse Miinzer lorsqu'il arrive à la tête d'une bande d'étudiants
bohémiens. )
SCÈNE XX.
MUNZER, MINEURS, ÉTUDIANTS BOHÉMIENS.
MUNZER.
Bien! mais n'oublions pas, c'est Dieu qui nous l'apprit,
Que ce n'est pas assez des combats de l'esprit.
Il est passé le temps des chevaliers-poëtes...
N'écoutons désormais que la voix des prophètes !
48 LA PAROLE ET J/ÉPÉE.
Pour regarder la mort d'un visage endurci,
Frères, lisez l'Exode et les Juges aussi.
Vous verrez à travers quelle moisson humaine
Sous la main du Seigneur le glaive se promène!
Quand Moïse à genoux lève les bras vers Dieu,
C'est clans un tourbillon de poussière et de feu ;
C'est escorté de cris d'épouvante et de rage
Que Gédéon conduit Israël au carnage.
Nous ne sauverons pas Luther: il est jugé,
Il mourra. Mais par nous du moins qu'il soit vengé !
Courons à son bûcher, et d'une main hardie,
Partout, autour de nous secouons l'incendie !
Dans cet embrasement la terre doit pâlir.
Debout, forts d'Israël! les temps vont s'accomplir.
UN MINEUR, à ses camarades.
Cet homme, dont la voix comme un clairon résonne,
Est le chef qu'il nous faut... C'est Dieu qui nous le donne.
C H OE U R «'ÉTUDIANTS, à la suite de Munzer.
Si nos pères nous ont transmis
La haine de Rome,
Pour terrasser nos ennemis
Nous avons un homme
Qui de nos héros disparus
A retrouvé l'âme.
De pied ferme attendons Varus
Et sa horde infâme.
Nous avons notre Arminius.
(Les étudiants bohémiens et les mineurs se remettent en marche; les
chants s'éteignent duns le lointain.)

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