La Patrie délivrée et le retour de la paix, par Joseph Guérin,...

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impr. de Giroux (Rouen). 1871. In-8° , 39 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LA
PATRIE DÉLIVRÉE
ET
LE RETOUR DE LA PAIX
PAR
Joseph GUERIN, de Paimboeuf.
PRIX : 50 CENTIMES.
ROUEN,
IMPRIMERIE DE GIROUX.
Rue de l'Hôpital, 25.
1871
LA PATRIE DELIVREE
ET LE RETOUR DE LA PAIX
PAR JOSEPH GUÉRIN, DE PAIMBOEUF.
Va, et dis-leur que le bras de ma Justice est levé sur eux. La
terre est recouverte d'une vapeur de crimes ; j'enverrai la tem-
pête pour la balayer. Va donc et ne crains rien ; je serai avec
toi dans ma force et je mettrai sur tes lèvres ce que tu devras
annoncer.
— Ils ne m'écouteront pas, Seigneur.
— Qu'importe qu'ils t'écoutent? Les bons t'écouteront, et ta
parole, empreinte invisiblement dans les autres, leur apparaîtra
toute vivante quand le feu de ma colère les pénétrera.
Ils se sont dit dans leur criminelle impiété : Il n'y a point de
Dieu. Ils apprendront si je suis.
Dérobez-vous pour un moment au tourbillon qui vous
enveloppe. Retirez-vous dans la solitude de vos de-
meures et le calme de la nuit, lisez et méditez dans le
repos de votre coeur.
I
Celui qui ne soulage pas les infirmités de son père, ne l'aide
pas dans sa vieillesse et le laisse mourir de faim : celui-là est
le meurtrier de son père.
Celui qui ne tente pas tous les efforts pour sauver son frère
tombé dans le précipice et luttant avec la mort, celui là en-
core commet un fratricide.
Celui enfin qui contemple avec indifférence la lutte achar-
née de deux frères s'égorgeant et qui les laisse accomplir cet
acte sanguinaire, commet un double crime et est, comme Caïn,
— 4 —
marqué par Dieu, au front, du sceau de l'opprobre et de la
malédiction.
II
Mortels immortels, relégués sur ce tas de boue que nous
appelons la terre! ô hommes ! moi qui partage votre sort,
nous qui traînons ensemble le lourd fardeau de la vie, je vais
vous parler un langage qui n'est pas le vôtre, et peut-être,
hélas ! ne me comprendrez-vous pas. Ah ! du moins, permet-
tez-moi de vous ouvrir mon coeur, vous verrez ses déchire-
ments à la vue des maux qui nous accablent et nous entraînent
peut-être vers un abîme inconnu !
C'est à toi en particulier, ô ma Patrie, que je m'adresse ;
permets-moi d'approcher du chevet de ton lit de souffrances,
je viens mêler mes larmes aux tiennes et t'apporter l'espé-
rance. Puisse donc le bandeau qui te cache la vérité tomber
de tes yeux, puisses-tu comprendre pourquoi tu souffres tant
d'humiliations ! Tes villes envahies, tes campagnes ravagées,
tes enfants égorgés, te voilà traînée captive de malheurs en
malheurs, de misères en misères ! Contemples avec effroi, ô
mon pays, l'abîme dans lequel t'ont précipité ton erreur, ton
orgueil et ton ingratitude !
III
Rois, princes et peuples de la terre, et vous, Ninivites mo-
dernes, accourez tous et prêtez une oreille attentive.
N'entendez-vous pas dans le lointain le bruit confus de la
mer en fureur qui roule avec fracas ses flots écumants? Mais
dans leur course impétueuse, obéissant à la voix de leur Créa-
teur, leur fureur s'apaise et n'osant dépasser les limites que
sa main puissante leur a tracées, ils viennent humblement se
briser sur la rive qui leur est assignée et y déposent un homme
du nom de Jonas.
Reçois cet homme avec empressement, ô Ninive corrompue,
ouvre-lui tes portes, écoute sa voix, car c'est ton libérateur !
Peuple de Ninive, s'écrie-t-il, ville corrompue, abimée
dans la débauche et le luxe, le bras de Dieu est levé sur toi,
dans quarante jours tu périras si tu ne fais pénitence et ne te
convertis pas a ton Dieu !
La voix de Jonas fut entendue ; le peuple, dans la conster-
nation, reconnaissant ses fautes, s'imposa une rigoureuse pé-
nitence, il implora son pardon absorbé dans les larmes et la
prière : Dieu fut touché de son repentir, lui pardonna et Ni-
nive fut sauvée.
- 5 -
Permettez-moi, ô peuple de la terre, en prenant votre cons-
cience pour juge, et loi surtout, ô ma Patrie, de vous deman-
der si vous ne voyez pas une ressemblance frappante entre
vous es cette Ninive corrompue, dont Jonas prédisait les mal-
heurs et la ruine?
Méditez donc dans le silence de vos demeures, dans la soli-
tude et le calme de la nuit et au fond de votre coeur, ce ter-
rible exemple.
Ne cherchez point à savoir d'où part la voix que vous allez
entendre! Qu'elle sorte des profondeurs de la terre, ou bien
qu'elle descende des hauteurs des cieux, qu'elle vienne de la
demeure splendide des palais ou d'une humble chaumière, que
celui qui vous parle soit riche ou pauvre, que vous le jugiez
sage ou fou, vertueux ou impie, le son de sa voix sera toujours
l'écho de la vérité ; acceptez-la donc avec bonheur cette vérité;
qu'elle devienne la méditation continuelle et la nourriture de
vos coeurs, elle vous procurera la paix, un soulagement à vos
maux, un remède à vos souffrances, la fin de vos malheurs et
le pardon du Ciel descendra sur vous comme il fut envoyé à
Ninive repentante.
IV
intrépides voyageurs, courageux citoyens, qui offrez votre
vie comme un sacrifice agréable à la patrie, pourquoi vous
envolez-vous de la terre et vous dirigez-vous vers la demeure
des nuages, vers ces régions inconnues qu'habite le soleil, et à
travers les balles meurtrières de l'ennemi qui, comme une
impétueuse tempête, menacent d'engloutir votre fragile es-
quif?
Nous allons porter l'espérance à nos frères qui souffrent et
attendent le salut de la patrie ! Nous allons consoler les mères
et les épouses ! Nous allons affronter la mort, et, traversant
les espaces, nous venons dire à la France :
« Paris Votre mère, cernée de toutes parts par un cercle
« d'ennemis, attend du secours de ses enfants ! On veut
« l'égorger et l'obliger à mourir ; et la Mère Patrie espère en
« vous et vous crie : Accourez tous vers moi et sauvez-moi. »
Merci, courageux citoyens, merci pour moi, merci pour
tous ! Honneur et reconnaissance à votre intrépidité et à votre
dévouement.
Merci ! les mères savent que leurs fils leur appartiennent
encore; les épouses que leurs époux soupirent pour elles, et
il reste dans le coeur des petits enfants, innocentes créatures,
l'espérance du retour de leur père.
- 6 -
Aéronautes intrépides, je vous aperçois sur le chemin du
Ciel ; pourquoi ne montez-vous pas vers des régions plus
élevées ? Allez donc visiter ces espaces éternels où repose le
Créateur des mondes !
Montez, montez encore, et vous le trouverez là, assis majes-
tueusement dans l'éclat de sa puissance et le repos de. son
éternité ! Racontez-lui qu'elle est votre mission, dites-lui les
maux qui ravagent la terre, que ses enfants sont dans la souf-
france et vont périr.
Si la lumière étincelante de l'auréole céleste qui entoure
son visage ne vous terrifie pas, l'éclat de sa sainteté vous
écrasera. Oh ! non, intrépides voyageurs, malgré vos coura-
geux efforts, vous ne franchirez pas la distance sans bornes
qui nous sépare do Dieu ; arrêtez-vous donc, car il n'y a
qu'aux coeurs purs et saints auxquels il soit permis d'entre-
prendre cet audacieux voyage et qui puissent être reçus dans
la cité éternelle.
Descendez plutôt sur la terre ; venez, je veux partager
votre courage et votre sort. Elevons-nous au-dessus des plus
hautes montagnes, et quand nous voguerons dans cette mer
aérienne, laissez-moi vous faire le tableau de en que
j'aperçois.
Ecoutez, et regardez donc ! Que voyons-nous sous nos pas?
Quels sont ces flots d'hommes qui s'agitent sans cesse se ruant
les uns sur les autres ? N'entendez-vous pas ? on dirait des
coups de. tonnerre qui ébranlent jusqu'à la voûte des cieux?
Regardez encore plus loin, ne voyez-vous pas là-bas cette
multitude qui couvre les campagnes ! Ce sont des hommes se
précipitant les uns sur les autres en s'égorgeant ! Ne voyez-
vous pas le frère levant son bras criminel contre son frère, le
plongeant dans ses entrailles d'où il le retire tout fumant de
sang ?
N'entendez-vous pas les cris perçants des blessés et des
mourants ? Quel est ce bruit confus, quel est ce choc, quel est
donc ce chaos ? Voyez-vous encore un peu plus loin ces mon-
tagnes de cadavres, et ces rivières qui coulent sous nos pieds,
teintes du sang des hommes ? Malheur, malheur, le sang a
débordé, il entoure la terre comme une ceinture rouge !
Voyez donc ces villes en flammes, partout l'incendie, le
meurtre et le carnage portent la frayeur, la consternation et
le deuil.
Regardez ces campagnes si belles et si fertiles il n'y a que
quelques jours encore ! Aujourd'hui, c'est une terre ravagée
et teinte du sang de ses habitants ! Voyez ces troupeaux épars
et abandonnés, ces champs ensanglantés et ces cadavres in-
formes qui jonchent la terre, noyés dans leur sang.
- 7 -
Regardez autour de nous ! Partout la terreur, le carnage, la
ruine et la mort !
Qu'est-ce donc tout ce chaos et cette désolation ? Ou nous
dit: C'est la guerre ! Ainsi l'appellent les hommes dans leur
orgueil et leur cruauté ! Satan en est le créateur; cette san-
glante créature a pour père l'Enfer, et pour mère tous les
crimes; elle reçoit des profondeurs infernales son alimentation
de chaque jour.
La guerre ! Eh bien, voulez-vous connaître l'appréciation
du roi Frédéric de Prusse déclamant contre ces assassins pri-
vilégiés qui ravagent l'univers ? Le 9 octobre 1775, il écrivait
de Postdam à un philosophe peut être malheureusement trop
connu : « J'ai lu l'article (Guerre) et j'ai frémi.
« Comment un prince dont les troupes sont habillées d'un
« gros drap bleu et les chapeaux bordés d'un fil blanc , après
« les avoir fait tourner à droite et à gauche, peut-il les faire
« marcher à la gloire, sans mériter le titre honorable de chef
« de brigands, puisqu'il n'est suivi que d'un tas de fainéants
« que la nécessité oblige à devenir des bourreaux mercenaires,
« pour faire, sous lui, l'honnête métier de voleurs de grand
« chemin ?
« Avez-vous oublié que la guerre est un fléau qui, les
« rassemblant tous, leur ajoute encore tous les crimes
« possibles ? Vous voyez bien qu'après avoir lu ces sages
« maximes, un homme, pour peu qu'il ait sa réputation à
« coeur, doit éviter les épithètes qu'on ne donne qu'aux plus
« vils scélérats. »
V
Maintenant, je puis me tromper, mais je crois que la guerre
affreuse et désolante qui accomplit ses ravages sous nos yeux,
qui écrase les peuples et les détruit, qui conduit les hommes à
s'égorger et à se noyer dans leur sang, en semant partout la
désolation, la ruine et la mort, n'est et ne peut être qu'un
terrible châtiment envoyé par le Ciel et un cataclysme juste-
ment nécessaire au renouvellement des choses d'ici-bas.
En vérité, le crime avait établi son autorité parmi les
hommes, et la vertu timide, comme la colombe envoyée par
Noé, ne trouvait plus où poser le pied dans cet océan d'orgueil,
de débauche et de corruption ; le règne de Satan en était à
l'apogée de sa puissance.
Suivez-moi et écoutez, peut-être comprendrez-vous pourquoi
la terre se trouve ravagée, pourquoi le frère égorge son frère,
pourquoi nous marchons de malheurs en malheurs, de souf-
- 8 -
frances en souffrances, pourquoi la mort est à la porte de
chacun de nous, et pourquoi enfin il ne restera bientôt plus
sur la terre assez de femmes et d'enfants pour pleurer la mort
de leurs époux et de leurs pères.
Mais vous êtes donc bien aveugles ! Quel démon a pu vous
tromper ainsi sur votre propre sort ? Le bandeau qui vous
couvre les yeux est donc bien épais, ô hommes, mes frères,
puisque vous n'apercevez pas au travers le bras terrible de
Dieu qui écrase votre orgueil criminel et votre coeur ingrat
qui se sont révoltés contre son adorable Majesté.
De grâce, retirez-vous dans le silence, secouez la matière
qui vous fait périr, interrogez votre coeur et une seule étin-
celle de la vraie lumière vous fera apercevoir cette épouvan-
table vérité, pendant qu'il en est temps encore, sur la route
de l'abîme dans lequel vous et vos enfants allez être précipités.
Les peuples s'égorgent à l'envi ; dans leurs courses désas-
treuses et meurtrières, sèment partout le carnage, l'incendie
et la mort en préparant la famine et la ruine. Oh ! le jour où
Caïn trempa ses mains fratricides dans le sang de son frère
Abel, un cri de douleur et de malédiction s'échappa des en-
trailles de la terre; la voûte des cieux se couvrit d'un voile
de deuil, l'enfer tressaillit de joie, Satan venait d'établir parmi
les hommes son règne d'injustice et de mort. Quand le sang
de l'homme coule sur la terre, les démons accourent pour le
boire et entrent dans celui qui l'a versé.
Cependant j'entends aujourd'hui des hommes prétendre,
dans leur aveuglement, que les maux qui nous accablent et que
la désolation qui se prépare ont une raison d'être toute natu-
relle, et ils ont la croyance de se débarrasser de ce terrible
choc, de même que leur réveil les dégage d'un songe qui les
gêne un instant ; et pour chercher une excuse ou plutôt pour
jeter un voile trompeur sur leur erreur et leur incrédulité, ils
ont recours à leur raison, à des événements des temps passés
et à des exemples qu'ils empruntent à la matière et qui, par
conséquent, complètent leur aveuglement en les conduisant à
travers une nuit profonde tout droit au précipice qui s'ouvre
sous leurs pas.
VI
Quand un médecin est appelé adonner ses soins à un malade,
s'il est véritablement un homme d'intelligence et de science,
son premier soin doit être de chercher à connaître l'origine et
les causes de la maladie, d'en établir la véritable nature, la
gravité, puis enfin de trouver le remède.
- 9 —
Après un examen attentif, il a reconnu que le mal remonte
à une époque déjà bien reculée, qu'il a été trop négligé et que
le véritable remède n'ayant point été appliqué, il a dû s'aggra-
ver et atteindre un état qui inspire de sérieuses craintes. Ce
docteur, tout expérimenté qu'il puisse être, a jugé le mal si
grand qu'il n'ose pas à lui seul entreprendre la guérison ; il
convoque une réunion de médecins et de là une étude collec-
tive de la maladie.
L'assemblée se réunit, tous interrogent et répondent, la
discussion s'anime, la science est dépouillée et mise à nu;
l'un cite un cas de même nature, un autre est d'avis contraire ;
tous sont bien d'accord sur le principe, les uns par ferme con-
viction, les autres par condescendance, les autres enfin par
ignorance ou incapacité ; mais sur la véritable situation, ils ne
sont point unis dans un accord commun.
De cette, incohérence d'idées et de cette diversité d'opinions
il naît tout naturellement l'incertitude, cette assemblée de
savants s'avoue incapable de prendre une décision à l'égard
du malade, renvoyant l'examen de la question à un autre jour,
comme s'ils avaient le pouvoir, ces hommes d'ignorance et
d'imprudence, de retarder les progrès du mal et en préserver,
selon leur bon plaisir, celui qui en est atteint.
Et voilà pourtant que le mal poursuit sa marche progressive,
se développe et s'aggrave et vient d'accomplir enfin son oeuvre
de destruction ; leur malade a expiré au milieu d'atroces souf-
frances sans qu'aucun remède n'ait pu être trouvé pour sauver
cet infortuné.
Et vous, pauvres hommes qui êtes tous les membres de ce
malade d'aujourd'hui qu'on nomme la Société humaine, que
vous étes donc aveugles et trop complaisants, hélas ! pour
l'erreur et le mensonge ! Comment pouviez-vous attendre avec
tant de confiance votre salut d'hommes égoïstes, ignorants et
injustes? Ils ne connaissaient point le mal qui vous rongeait,
l'origine et les causes leur en étaient inconnues, et quand ils
se sont présentés à vous comme de sages docteurs, vous pro-
mettant de vous guérir, ils n'ont fait qu'empoisonner votre
plaie, et aujourd'hui il nous faut expirer après de longues et
cruelles souffrances ! Il en est des maladies morales comme des
maladies physiques.
O France, ma patrie ! ô Prusse ! ô Europe ! ô Univers ! tous
créatures et enfants de Dieu; ô peuples de la terre, dans ces
jours de souffrances et de deuil que nous fait traverser le
Ciel, vous avez une grande ressemblance avec cet infortuné
malade dont je viens de vous raconter la situation, les souf-
frances et la mort !
— 10 —
Depuis des siècles une multitude de médecins se disant
tous plus vertueux, plus sages et plus expérimentés les uns
que les autres, ont été appelés à guérir votre mal, mais;
hélas ! leur ambition, leur orgueil et leur ignorance mê-
lée d'injustice, ont rendu leurs recherches inutiles et leurs
soins apparents sont restas stérils. Ils ont bien reconnu que
vous souffriez, ô peuples! ils ont bien compris que votre or-
gueil vous abaissait, que votre égoïsme vous faisait un coeur
d'injustice et d'airain, ils ont bien vu que votre cupidité vous
aveuglait, et ces trois monstres qui dévorent l'humanité ont,
clans leur contact infect, engendré la corruption; la corruption
est la mère du désordre, et le désordre enfante à son tour la
misère, la ruine et la mort.
Mais ne nous en étonnons donc pas, ils n'avaient pas le re-
mède pour eux-mêmes, comment auraient-ils donc pu l'a-
voir pour vous? S'ils ont jamais connu ce remède, ils n'en
sont que plus coupables de ne pas l'avoir appliqué, et leur
lâcheté et leur indifférence pour votre sort est le plus grand
de tous les crimes.
Mais, hélas ! ils savaient bien que pour gouverner facilement
les hommes, il lallait les amollir par la volupté ; la vertu ne
vaut rien pour eux, car elle nourrit la force ; ils ont préféré
épuiser votre énergie et votre courage par la corruption.
Savez-vous donc maintenant pourquoi nous sommes mal-
heureux et pourquoi nous gémissons sous le poids écrasant
de nos maux? Savez-vous donc pourquoi Dieu nous a peut
être condamnés tous à périr? Dans notre aveuglement, il
peut être encore possible que notre coeur injuste et corrompu
ne le comprenne pas.
C'est à vous que je m'adresse, grands de la terre qui avez
passé comme une vaine fumée ; à vous qui aviez pris place
à la table des monarques ; à vous qui cachiez sous vos ha-
bits de Polichinelles brodés d'or et d'argent, si bien inventés
par vous pour mieux jouer votre comédie, les plus détestables
passions; vous qui regardiez la grande partie du genre hu-
main comme un troupeau d'esclaves qui devait ramper de-
vant vous et courber le front sous votre sceptre d'or; a
vous qui vous engraissiez de la sueur des autres et croupissiez
dans votre paresse ; à vous qui nous avez imposé votre auto-
rité que je ne méconnais cependant pas en tous points et que
j'acceptais comme inséparable du maintien organisateur
de la société humaine, mais qui ne devait pas être
exempte de la censure de ceux qui en supportaient tout le far-
deau ; à vous qui vous étiez chargés de la direction des
hommes que vous regardiez comme des ignorants et des in-
- 11 -
capables ; à vous qui administriez selon votre bon plaisir
le produit de leur travail et de leurs sueurs que vous encla-
viez dans vos coffres-forts, en ayant soin de vous en attri-
buer par avance une large part, en rémunération des peines
et des soins que vous preniez de cette pauvre société.
Eh! bien, voulez-vous entendre une épouvantable vérité?
C'est que vous étiez aussi ignorants que le dernier des in-
crédules sur la cause du mal qui accablait la société humaine
et la conduisait à l'abîme ; et vous qui survivez à tous' ces
désastres dont vous êtes la cause, vous êtes de grands cou-
pables devant Dieu; parce qu'appelés à diriger les hommes
dans la vertu, l'abondance et la paix, c'est vous qui leur
aviez tracé la route de toutes les mauvaises passions et les
avez conduits dans les régions infectes et scandaleuses de la
cupidité, de l'orgueil et de la corruption !
Vous pensiez avoir beaucoup fait parce que vous nous aviez
donné deschemins de fer, des télégraphes, etc., etc, parce que
vous aviez transformé en un palais l'humble demeure du
travailleur? Vous nous disiez que vous respiriez un air sain et
libre à travers ces vastes voies publiques au milieu des-
quelles vous étaliez effrontément votre orgueil; moi, je
vous dirai, au contraire, qu'on y respirait un air empoison-
né, et pour votre propre compte vous devriez y étouffer ,
car vous devriez avoir sur le coeur un fardeau bien pesant, si
vous compreniez que c'est par ces chemins émaillés de fleurs
que vous nous avez conduits à l'abîme dans lequel tous vos
rêves trompeurs se sont effacés en engloutissant notre for-
tune, notre repos et peut-être notre vie. Il faut le reconnaître,
vous aviez beaucoup trop fait pour la matière et rien pour le
coeur et le bonheur de l'homme.
Votre bouche n'exhalait que morale, avec une affectation
hypocrite, votre langue ne parlait que de justice, le mot sacré
de vertu effleurait audacieusement vos lèvres menteuses et il
n'y avait dans votre coeur que mensonge, injustice et impiété
Voudriez-vons me dire, par exemple, ô hommes qui affectiez
tant de morale, pourquoi et dans quel but vous avez souffert,
autorisé et même protégé ces lieux infects qui recèlent la dé-
bauche la plus corrompue et la plus criminelle auxquels vous
avez donné, par modestie, le nom de maisons de tolérance, et
que je désigne, moi, pour votre honte, par le nom de tavernes
infâmes de prostitution, de débauches et de perdition.
Si vous n'avez pas compris que vous ouvriez à la jeunesse
les portes de l'abîme, vous étiez bien aveugles ! mais vous
deviez le savoir, et si vous le saviez, vous êtes de grands cou-
pables!
— 12 -
Le jeune homme entrant dans la vie, harcelé par ses pas-
sions naissantes, avide de connaître, obéissant à l'emportement
de ses désirs et à la fragilité de sa nature, se laisse entraîner
avec une facilité coupable dans ces bouges infects que vous
avez semés sur sa route comme autant d'abîmes où il va bien-
tôt engloutir l'innocence de sa première jeunesse, le repos de
son coeur, son honneur et sa fortune, sans parler des désordres
et des chagrins qu'il vient semer au foyer paternel !
Et cette jeune fille encore toute remplie de naïveté et d'in-
nocence, vous avez rampé lâchement comme le serpent séduc-
teur jusqu'à son humble demeure, et sous le masque de la
vertu, vous avez glissé dans son coeur le venin subtil de la sé-
duction !
N'est-ce pas vous, hommes d'argent, adorateurs du veau d'or,
disciples de Satan, qui l'avez dérobée à l'aile protectrice de sa
mère trop crédule ?
N'est-ce pas vous qui avez séduit son innocence par le men-
songe et tous les appâts trompeurs que le crime et l'enfer sa-
vaient si bien inventer pour son malheur et en même temps
pour le vôtre ?
N'est-ce pas vous qui avez dit à cette créature, dont vous
étiez le vil corrupteur : Laisse là ton père et ta mère, dé-
pouille-toi de tes humbles vêtements, tu vas désormais revê-
tir la soie, le velours et les dentelles ; à toi l'or et les bijoux,
à toi les salons, à toi les bals et les promenades, à toi la for-
tune, à toi mon amour ! O hypocrites ! menteurs ! criminels !
après l'avoir sacrifiée à vos passions brutales, après lui avoir
ravi son innocence et le repos de sa vie, cette malheureuse est
devenue pour vous un objet d'indifférence et bientôt de dégoût,
et vous cherchez, par de nouvelles ruses et par un nouveau
crime, à l'éloigner de vous pour vous lancer à la piste de nou-
velles victimes que vous puissiez immoler à votre concupis-
cence. Va, lui dites-vous, à cette infortunée, va, nous t'avons
préparé des retraites empoisonnées où tu seras reçue, et c'est
là que tu achèveras l'oeuvre de ta corruption et de ta perdi-
tion ! Et cette malheureuse, oubliant son Dieu et sa mère, va s'y
ensevelir avec son déshonneur et son désespoir.
N'est-ce pas vous encore qui avez semé la haine, la dis-
corde et quelquefois le crime parmi les époux et souvent par
un double adultère?
N'est-ce pas vous aussi qui, avec vos palais, vos châteaux et
votre or, êtes devenus, sous une forme ou sous une autre,
les corrupteurs de là jeunesse que vous avez lancée sur la
pente fatale qui l'entraîne irrésistiblement vers le précipice?
N'est-ce pas vous enfin qui avez ouvert sous nos pas l'abîme
qui menace de nous engloutir ?
— 13 —
O hommes insensés et corrompus, quand votre coeur se
dégagera du voile d'erreurs et de mensonges qui l'enveloppe;
quand vous connaîtrez la vérité telle qu'elle est, vous com-
prendrez alors tout le mal que vous avez fait, vous serez
saisis de frayeur quand le tableau de vos actes coupables se
déroulera devant vous, et vous aurez un compte rigoureux • à
rendre aux pères et aux mères du triste sort que vous aurez
fait à leurs enfants.
La corruption ! mais elle était partout semée par votre
criminelle indifférence. Non contents d'être les créateurs de
ces temples occultes de perdition dédiés à la débauche et à
l'abomination , dites-moi ce que sont devenues aujourd'hui
nos rues, nos places publiques, en un mot, nos villes ? La
femme vertueuse n'ose plus, sans rougir et trembler, se mêler
à ce contact infect de l'impudicité que vos passions et votre
orgueil ont semée partout sur ses pas.
Que me direz-vous de la moralité de vos théâtres.? N'est-ce
pas là encore une de ces créations infernales qu'il nous faut "
entretenir en payant de nos sueurs et de notre or, pour ces
scènes de scandale et de corruption, une subvention qui pour-
rait avoir une destination plus louable, si elle était employée
à venir en aide aux malheureux dont votre coeur endurci n'a
jamais connu les vraies souffrances !
Notre pauvre nature humaine est rongée de vices, je veux
bien en convenir et je le sais tout aussi bien que vous; mais,
de grâce, et par respect pour vous-mêmes, il fallait donc les
cacher, ces vices, et ne pas les dévoiler à la face du monde !
Et cependant que faisiez-vous ? Je suis bien obligé de le dire
avec tristesse : C'est avec orgueil que vous leviez le voile qui
couvre toutes les abominations du coeur humain et ses plaies
les plus dégoûtantes !
Ne comprenez-vous donc pas que, dans ces scènes de scan-
dale, vous y entraîniez la jeunesse, une jeunesse encore inno-
cente, inexpérimentée, effervescente et impressionnable ? Et
c'est devant ces jeunes coeurs que vous veniez dérouler, sous
des formes de séduction, le tableau de tous les vices et des
crimes les plus honteux.
Et, en effet, veuillez donc me dire si toutes ces scènes de
théâtre qui trouvaient en vous des admirateurs impies, n'avaient
pas toutes un crime pour dénoûment : le viol, la séduction,
l'adultère, l'inceste, la trahison, l'homicide, le fraticide, l'in-
fanticide et jusqu'au parricide et tant d'autres dont la nomen-
clature se trouve dans le vocabulaire de Satan.
Vous poussiez le scandale, dans vos scènes de dépravation,
jusqu'à profaner l'habit vénérable des, prêtres de Dieu et
— 14 —
jusqu'à la croix du Sauveur que vous osez faire participer à
vos actes impudiques et impies.
Et c'est dans ces lieux de perdition que vous conduisiez
avec tant d'empressement vos fils et vos filles, ô pères
aveugles, ô mères inconséquentes ! Quelle nourriture empoi-
sonnée offriez-vous à leurs jeunes coeurs innocents ?
Et puis, dans vos théâtres, la foule se pressait, l'or abondait,
on se réjouissait, vous croyiez avoir tout gagné quand vous
aviez tout perdu.
Répondez-moi, qu'avez-vous fait du coeur de ce jeune homme
et de l'âme de cette jeune fille si accessibles à l'impression et
faciles à l'entraînement ? Ils ont bientôt ressenti les effets du
premier coup que vous aviez porté, la séduction a vite com-
mencé son oeuvre, leurs désirs n'avaient plus de bornes, ils
voulaient s'instruire de plus en plus dans tout ce que votre
affreux système d'éducation leur offrait de séducteur, et c'est
avec un empressement toujours croissant qu'ils assistaient à
vos scènes scandaleuses qui les enflammaient ; ils auraient
voulu, aurait on dit, ces jeunes malheureux, être les sujets de
ces honteux tableaux et savourer le crime dans le viol, l'adul-
tère et l'assassinat; et voilà que leur coeur, bientôt corrompu
par vos soins, exaltait en vertus sublimes les crimes les plus
abominables !
N'est-ce donc pas là, ô hommes coupables, un crime sans
pardon ? Quoi ! vous qui vous étiez attribué toute autorité
sur les hommes vos frères, vous qui deviez les diriger dans
le chemin de la morale, du bien et de la vertu, n'est-ce pas
vous, au contraire, qui leur avez montré la route de la perdi-
tion ? N'est-ce donc pas vous que j'apercevais , il n'y a que
peu de jours encore, dans cette loge réservée, tapissée de
velours et d'or, et dans laquelle vous faisiez votre majestueuse
apparition pour recevoir les applaudissements et les ovations
d'une foule insensée et pervertie ?
Dites-moi donc maintenant si cette grande mission que
vous remplissiez et qui vous élevait au-dessus des autres
hommes était pour le bonheur de la société humaine, ou si elle
n'était pas plutôt pour son malheur et votre condamnation ?
Pour moi, je répète ce que j'ai déjà dit: Vous avez été la
cause première de sa perdition, de sa honte et de sa ruine ;
de même que, quand un arbre est attaqué dans ses racines,
toutes les branches qui en dépendent périront par le fait du
mal rongeur et caché, et qui par cela n'en est que plus dange-
reux.
Grand Dieu ! que j'aurais d'exemples bien douloureux à
retracer pour la honte de plusieurs; mais, par respect et charité
— 15 —
pour mon semblable et particulièrement pour quelques hommes
vertueux qui se sacrifient pour l'humanité et qui sont dignes
de la diriger, je dois m'arréter, espérant être parfaitement
compris des hommes éclairés aussi bien que de ceux qui con-
naissent les infirmités du coeur humain.
Je ne veux point personnifier et j'ai la conviction qu'en gé-
néralisant, l'administrateur vertueux, le juge intègre et hono-
rable aux yeux de sa conscience, et pour lesquels j'ai un pro-
fond respect, ne seront point émus de mes reproches, et ils
laisseront aux coupables le soin de se justifier ; l'innocent et le
juste méprisent une accusation fausse et n'ont point besoin
de justification devant le tribunal de leur conscience.
Ecrasés sous le fardeau de nos malheurs, je dois faire en-
tendre les reproches les plus amers contre ceux qui ont amené
la désolation, la ruine et la mort dans notre malheureuse patrie !
Il fut un temps de douloureuse mémoire où des hommes ver-
tueux voulaient faire entendre des paroles de vérité et de jus-
tice contre leurs oppresseurs, et ils étaient jetés dans les
prisons par les complices d'un pouvoir usurpateur et corrup-
teur, plus tyrans que le tyran lui-même, plus corrompus que
le corrupteur ; ces hommes n'étaient plus que des machines
vendues et des instruments de persécution payés avec l'or de
leurs victimes.
Vous qui bientôt allez être appelés à prendre le gouvernail
de ce pauvre navire en détresse et presque naufragé, soyez,
oh ! soyez de grâce ce que n'ont point été vos devanciers, et
prouvez au monde qui espère en vous que vous êtes des hommes
bien supérieurs en justice et en vertus ; donnez l'exemple, et le
peuple, comme un troupeau docile, vous suivra dans la route
du bien pour son bonheur et pour le vôtre.
VII
Le châtiment qui nous frappe et les malheurs qui nous affli-
gent sont l'oeuvre des hommes ; ils ont pour cause leur orgueil,
leur ambition, leur égoïsme, leur injustice et l'entier abandonde
Dieu ; je renferme le tout dans le mot matérialisme.
L'homme qui nie Dieu, tout aussi bien que celui qui vit sans
Dieu, n'existe que comme matière; soute ses actions n'ont pour
guide que la matière, et pour but la matière.
Toute matière est périssable, vérité dont personne ne peut
douter : les malheurs dont nous ressentons tout le poids, la
honte que nous subissons, la ruine et la mort qui nous mena-
cent, ont pour seule cause la corruption du coeur de l'homme,
l'abandon de Dieu, l'adoration de la matière et l'aveuglement

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