La Perruque du juge

De
Publié par

« ACCUSE, LEVEZ-VOUS ! Et restez debout. »Le petit homme se leva, minuscule et très pâle dans un costume d’emprunt trop large pour lui. Ses dents de lait appelaient l’indulgence, mais son nez était terriblement impertinent, et ses yeux avaient mille ans.« La liste des chefs d’accusation risque d’être aussi longue que votre répugnante existence ! » dit le Juge de sous son épaisse perruque à rouleaux, ruisselant de poudre et de dégoût. Il abaissa son maillet sur le socle en bois creusé par l’âge et les chocs répétés, avec une force telle qu’on crut un moment que le Tribunal allait se fendre comme une pastèque.« SILENCE ! »D’un geste théâtral, le Juge déroula un acte d’accusation aussi interminable que les conquêtes de Don Juan.
Publié le : jeudi 27 janvier 2011
Lecture(s) : 199
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843443312
Nombre de pages : 14
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Extrait de la publication









Catherine Dufour

La Perruque du juge

(Nouvelle extraite du recueil L’Accroissement mathématique du plaisir)














e-Bélial
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge














Le Bélial’ vous propose volontairement des fichiers dépourvus de dispositifs de gestion
des droits numériques (DRM) et autres moyens techniques visant la limitation de
l’utilisation et de la copie de ces fichiers.

Si vous avez acheté ce fichier, nous vous en remercions. Vous pouvez, comme vous le •
feriez avec un véritable livre, le transmettre à vos proches si vous souhaitez le leur
faire découvrir. Afin que nous puissions continuer à distribuer nos livres numériques
sans DRM, nous vous prions de ne pas le diffuser plus largement, via le web ou les
réseaux peer-to-peer.

Sivousavezacquiscefichierd’uneautremanière,nousvousdemandonsde•
nepaslediffuser.Notezque,sivoussouhaitezsoutenirl’auteuretleséditionsduBélial’,vouspouvezacheterlégalementcefichierdepuisnotrepla-
teformeàl’adressee.belial.frouchezvotrelibrairenumériquepréféré.
2
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge




















Retrouvez tous nos livres numériques sur
e.belial.fr


Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille,
rendez-vous sur les forums du Bélial’
forums.belial.fr







ISBN : 978-2-84344-330-5

Parution : janvier 2011
Version : 1.0 — 26/01/2011

© 2011, le Bélial’, pour la présente édition
3
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge





« ACCUSÉ, LEVEZ-VOUS ! Et restez debout. »
Le petit homme se leva, minuscule et très pâle dans un costume d’emprunt trop large
pour lui. Ses dents de lait appelaient l’indulgence, mais son nez était terriblement
impertinent, et ses yeux avaient mille ans.
« La liste des chefs d’accusation risque d’être aussi longue que votre répugnante
existence ! » dit le Juge de sous son épaisse perruque à rouleaux, ruisselant de poudre et de
dégoût. Il abaissa son maillet sur le socle en bois creusé par l’âge et les chocs répétés, avec une
force telle qu’on crut un moment que le Tribunal allait se fendre comme une pastèque.
« SILENCE ! »
D’un geste théâtral, le Juge déroula un acte d’accusation aussi interminable que les
conquêtes de Don Juan.
« Premièrement ! Non-assistance à personne en danger. Je cite : “Lorsque les enfants
meurent, il les accompagne un bout de chemin pour qu’ils n’aient pas peur.” Il les
accompagne, Messieurs les Jurés ! Au lieu de prévenir le médecin, les parents, la police, n’importe
qui apte à porter secours à ces pauvres petits en agonie! Vous en répondrez.
– Votre Excellence… » voulut dire l’Avocat, mais le marteau s’abaissa une nouvelle
fois, éveillant des échos terribles dans le bois de l’estrade présidentielle :
« SILENCE !
– Votre Honneur ! insista l’Avocat. Le principal témoin à charge, Mr. Barrie, avoue lui-même
qu’il n’en sait rien ! Il le précise dans son texte ! La tournure de la phrase parle d’elle même :
“On prétendait que lorsque les enfants meurent…” Il ne s’agit là que de on-dit.
– SILENCE ! Il sera tenu compte de votre objection, Maître. Deuxièmement !
Soupçon de sodomie.
– OooOh ! fit tout le Tribunal.
– De SODOMIE ! Je cite encore : “À la manie polissonne d’essayer de les souffler en
les surprenant par-derrière.” Sans aller jusqu’au pire, qui est encore à venir, est-ce une
conduite admissible de la part d’un homme vis-à-vis de créatures du beau sexe ?
– Mais il s’agit d’étoiles, votre Honneur ! s’exclama l’Avocat.
– Certes ! On sait ce que cela veut dire. Et l’auteur précise même que l’Accusé ne s’en
prend qu’aux “plus jeunes d’entre elles”. Notre ami aime la chair fraîche, il faut croire.
– L’hydrogène frais, votre Honneur ! Ce ne sont que des étoiles!
– SILENCE ! Objection rejetée. Qui souffle une étoile viole une danseuse. »
Le Juge lâcha son marteau pour se draper plus étroitement dans les rouleaux
immaculés de sa perruque, comme s’il avait voulu se défendre d’une mauvaise odeur ou d’une
contagion pestilentielle. Puis il rajusta ses lorgnons et poursuivit :
« Troisièmement : tout le monde est ici au courant que l’Accusé s’est introduit par effraction
au domicile de Mr. et Mrs. Darling, qu’il s’y est rendu coupable de dégradations
di4
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge
verses, de subornation de mineurs et de triple rapt. Nous n’y reviendrons pas, l’estomac
nous tourne suffisamment. Mais je lis aussi ici, qu’après avoir vidé le contenu d’une
commode entière sur le parquet, sans aucun souci d’ordre ménager ni respect des biens d’autrui,
il a refermé le tiroir en oubliant à l’intérieur de la commode une fée vivante ! Et voilà la
première tentative de meurtre de ce petit monsieur. La première à notre connaissance, du
moins. Car le misérable ne devait pas en être à son coup d’essai ! Et ce ne sera pas la dernière
que nous aurons à évoquer à ce Tribunal, hélas, et toutes ces tentatives ne seront pas, trois
fois hélas, un échec !
– Mais mon client a délivré la fée Clochette sitôt qu’il s’est rendu compte que…
– Taisez-vous, à la fin ! L’intention y était, non ? Allez-vous m’objecter qu’il n’a agi
ainsi que par négligence ? C’est encore pire ! En plus d’un monstre sanguinaire qui égorge
le premier venu, c’est un monstre froid qui assassine ses amis ! »
Le Juge tremblait de rage. Il s’interrompit à nouveau, but un peu d’eau au verre qui
était près de lui, agita une mèche poudrée sous son nez, recouvrant ses lèvres mouillées de fine fleur
de farine.
« Je passe encore sur les scènes répugnantes qui ont lieu dans le lit même de Miss
Wendy Moira Angela Darling, mineur de moins de quinze ans, et tous ces baisers, et toutes
ces flagorneries visant à emporter l’adhésion de la victime à son propre enlèvement. Je veux
juste attirer l’attention du Jury sur les aveux de l’Accusé : “Je me suis enfui le jour de ma
naissance… je ne veux jamais devenir un homme.” Voilà le sens des responsabilités de ce
petit monsieur. Abandon de parent, manque TOTAL de sens de la famille, mépris
COMPLET de l’affection qu’on lui porte, absence RADICALE de capacités émotionnelles.
Voilà le genre de personnage que nous avons à juger aujourd’hui ! Et il se refuse à devenir un
homme ? Ah, on n’a jamais fait plus beau cadeau à l’HUMANITÉ ! »
BOUM ! fit à nouveau le marteau, sans aucune raison valable car on eut entendu une
mouche voler dans la salle, pour peu que le président se fut tu et qu’une mouche eut osé
pénétrer dans pareille enceinte. Le petit homme rentra encore, si c’était possible, sa petite
tête blonde dans ses épaules relevées.
« Une seconde après, il avoue fièrement que les fées l’ennuient et qu’il est “souvent
obligé de leur flanquer une raclée” ! À des créatures cent fois plus petites que lui et, de
notoriété publique dévouées à la protection des enfants ! On comprend qu’elles le haïssent, et
qu’il les batte ! Tout est là, Messieurs les Jurés, tout est là ! Dans l’opposition entre ce démon
à face de marmot et ces protectrices tutélaires des âmes enfantines !
– Mais… mais, votre Honneur, la fée Clochette n’est pas… elle…
– TAISEZ-VOUS ! »
Cette fois, l’Avocat se rebiffa ; il se leva de son siège et s’approcha de l’estrade en
agitant un mince fascicule :
« Elle essaye même de tuer Wendy, je vous assure, quelques pages plus loin ! Mr. Barrie le dit
très clairement, elle…
– SILEEEENCEBOUM ! Ou je vous fais évacuer. »
5
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge
Le Juge reposa son marteau, essuya son front ruisselant avec un grand mouchoir blanc.
Puis il parut se moucher, s’essuyer les yeux et, d’une voix que le linon rendait inaudible,
décréta une suspension de séance.


« Ah ! C’est mauvais, mauvais, très mauvais. »
Affalé sur son pupitre, l’Avocat tripotait sa plume d’un air désespéré, sans même oser
regarder son client. Lequel, assis à côté de lui, perdu au fond de sa veste trop grande, ouvrait
de grands yeux effarés en se mordant les lèvres pour ne pas fondre en larmes.
« Bien sûr, on pourrait répondre point par point à l’acte d’accusation, mais
qu’importe ? Puisque c’est cet homme-là qui aura, de toute façon, le dernier mot, et que sa
conviction semble coulée dans le marbre le plus noir. » (C’était un bon Avocat, mais il se sentait si
désemparé qu’il en confondait les métaphores).
« Ah, c’est l’Avocat Général qui doit se sentir à l’aise ! Tout son travail est fait. Regardez,
non mais regardez le ranger sa plaidoirie avec un petit air satisfait ! Vraiment, cher Peter, je
n’aurais jamais cru… Vraiment, vous n’avez aucun souvenir d’avoir jamais rencontré ce Juge,
ni de lui avoir rien fait d’irrémédiable ? Essayez de vous souvenir !
– Hélas, vous savez bien que je n’ai aucune mémoire.
– Ah oui… cette histoire de sorcière. Eh bien, on pourra toujours au moins plaider
l’abus de stupéfiants.
– Messieurs ! La Cour ! »


Le Juge se rassit, blanc de farine fraîche, les yeux terribles sous ses lourds rouleaux
neigeux. Il reprit l’acte d’accusation d’une main vengeresse, quoique finement manucurée et
coquettement poudrée.
« Et La Guigne ? Le petit La Guigne ? chuchota désespérément l’Avocat. Un des
enfants perdus ? N’est-il pas devenu Juge ? N’était-il pas amoureux de Wendy qui n’aimait que
vous ? Ce pourrait être lui… Non ? Vraiment ? Vous ne vous rappelez de rien ? Enfin, ce La
Guigne, vous avez égorgé vingt pirates et cent grizzlis avec lui, ça crée des liens, tout de
même !
– SILENCE ! Il n’est pas utile que je revienne encore sur la haine désastreuse que l’Accusé
voue à cette noble institution qu’est la Famille, n’est-ce pas ? Il est dit un peu plus loin que
l’Accusé “avait banni de la conversation ce sujet selon lui stupide”. Chef suivant ! Zoophilie.
– OoOOooOh ! firent les Jurés, arrondissant leurs petites bouches molles sous leurs
yeux exorbités.
– ZOOPHILIE ! L’Accusé avait coutume de revenir de la mer “avec des écailles de
sirènes collées à la peau”. Je vous le livre tout crûment ! Quant aux meurtres, l’Accusé en
avoue “des tas” ! On apprend un peu plus loin qu’il s’y livre à l’arme blanche. Dans de
grandes effusions de sang qui le faisaient visiblement beaucoup rire ! Tirant de ses pauvres
victimes “des hurlements horribles” auquel il répondait par “un cri de victoire”. Je n’invente
rien ! Les faits sont là ! Et non seulement l’assassinat le fait rire, mais encore s’amuse-t-il à des
6
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge
actes de barbarie ! Le dénommé Crochet, Jacques, précipité par l’Accusé tout vif dans le ventre
d’un crocodile, a eu d’abord la main droite tranchée net ! Et voulez-vous savoir comment l’Accusé parle
de cette amputation monstrueuse, qu’il a perpétrée lui-même ? À un petit enfant terrifié qui
lui demande si le susnommé Crochet, Jacques, est gros, il répond froidement : “Pas aussi gros
qu’autrefois.” Car ? “J’en ai coupé un morceau”, ajoute-t-il. Froidement, Messieurs les Jurés.
Et bien sûr, si un de ces enfants se rebiffe, par exemple en se plaignant d’avoir peur, ou faim,
ou en parlant de sa mère, l’Accusé le punit sévèrement ! Et, je cite, Messieurs, je cite : “Dès
qu’ils semblent avoir grandi — ce qui est contraire au règlement — Peter les supprime.”
Oui, Messieurs ! Nous en sommes là ! Il égorge des enfants ! Il a édicté un règlement où la plus
naturelle des fonctions est punie d’une mort sanglante ! Des enfants ! »
Le Juge rejeta sur sa table l’acte d’accusation enfin déroulé jusqu’au bout. Un silence
effroyable pesait dans la salle, où décidément aucune mouche ne voulait se risquer. Le Juge but une mince
gorgée d’eau, puis se tourna vers l’Avocat de la Défense avec un sourire mielleux :
« À vous, Maître. »
L’Avocat se leva, si blême que ce fut son client qui lui tapota le bras pour l’encourager.
« Votre Honneur… Messieurs les Jurés… je ne me risquerai point à récuser les
arguments si justes et si… si pertinents qui viennent de vous être livrés. Mais je voudrais attirer
votre… attention… » Il se mélangeait dans ses notes, le pauvre. « … sur la source même qui
a donné naissance à ces accusations. Il s’agit du texte de Mr. Barrie. Il semble que… que ce
Mr. Barrie…
– Mr. Barrie, homme de grand mérite et de bon milieu, est par surcroît décédé, dit le
Juge d’un ton glacial. Aussi, veuillez épargner à ses cendres vos impertinences, Maître.
– Certes, certes, reprit l’Avocat en tremblotant, loin de moi l’idée d’attenter à la mémoire du
regretté Mr. Barrie, mais je voulais simplement attirer l’attention du Jury sur le fait que Mr.
Barrie a rédigé ces lignes accusatrices sur un ton… mais je vais plutôt prendre un exemple,
que j’espère parlant. »
Le Juge se renfrogna au fond de ses rouleaux tandis que l’Avocat feuilletait son fascicule, se raclait
la gorge :
« Hm… Mr. Barrie parle d’un des compagnons de monsieur Crochet, Jacques. Cet
homme s’appelle Smee. Son métier était… il exerçait la profession de pirate. Je cite. Hm.
C’est un homme qui, paraît-il, avait l’habitude de, euh… ah voilà : “Vous tortiller son
coutelas dans la plaie.” (« OoOoh ! ») Hm. Mr. Barrie ajoute… attendez… : “Smee avait maints côtés
adorables. Par exemple, après un meurtre, c’était ses lunettes qu’il essuyait à la place de son
poignard.” »
L’Avocat referma le fascicule, rajusta ses lorgnons :
« Aussi, on peut se demander si c’est mon client qui a commis des actes ignobles, ou si
c’est le principal témoin à charge qui… Voyez-vous, et malgré tout le respect dû à nos chers
défunts, je n’accorderai personnellement aucun crédit à un homme capable de trouver le
dénommé Smee adorable. Aucun. »
Et l’Avocat leva vers le Juge un menton rebelle.
Mais le Juge ne broncha point.
7
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge
« Quant au rôle de la fée Clochette, s’il faut encore accorder foi aux dires de Mr.
Barrie, elle tente clairement de faire assassiner Miss Wendy Moira Angela Darling : “La jalouse
petite fée ne dissimulait plus sa haine… l’instant d’après Wendy s’abattait sur le sol, une
flèche plantée dans la poitrine.” »
L’Avocat suspendit sa plaidoirie, pour laisser aux Jurés le temps de sentir toute
l’horreur de la situation. Puis…
« Heureusement ! Une médaille que lui avait offerte mon client a fait comme un
bouclier devant son cœur. Mon client a ensuite manifesté à la pauvre blessée une tendresse toute
fraternelle, de sorte qu’elle a tout à fait guéri. Bien sûr, il n’aurait point dû détourner cette
pauvre enfant de son domicile parental mais… mais hélas, Messieurs les Jurés, mon client n’est
qu’un pauvre orphelin ! Peut-on vraiment lui en vouloir de chercher à se composer une
famille ? Et ne dit-il pas à Wendy, à plusieurs reprises : “J’ai tellement besoin d’une maman” ?
Rien de lubrique là-dedans, vraiment, vraiment…
– Avez-vous fini, Maître ? demanda le Juge d’une voix de banquise outrée.
– Pas du tout, votre Honneur ! répondit l’Avocat avec une insolence de baignoire
débondée. Je veux encore parler des enfants perdus : le fait que l’un soit devenu Juge, l’autre
Lord, et les suivants bureaucrates ne me semble point plaider en défaveur de mon client. Il
semble que son exemple n’ait nullement poussé ces orphelins dans la voie du stupre et la
déréliction. Miss Wendy elle-même…
– Mais nous ne faisons pas le procès de la jeune Darling ! cracha le Juge. Que cette
dévergondée ait consenti à… enfin continuez, Maître, continuez. »
Et le Juge se rencogna dans un silence glacé, sous l’œil perplexe de la Cour.
« Enfin, Messieurs les Jurés, reprit l’Avocat, laissez-moi vous citer ce passage, qui me semble
en dire long sur la tournure d’esprit de mon client, et vous démontrera que vous n’avez point
affaire à un monstre, mais à un garçon maladroit et empli de bonne volonté. Pour situer
l’action, disons que mon client se trouve face à Crochet, Jacques, pirate de son état, sur les
flancs d’un rocher, et qu’ils se battent à mort. Et je précise que monsieur Crochet, Jacques,
venait de s’emparer des enfants perdus et s’apprêtait à leur faire un mauvais sort, raison pour
laquelle mon client se battait avec lui. Donc… : “Prompt comme l’éclair, [mon client] saisit le
poignard à la ceinture de Crochet, et il allait le replanter quand il s’aperçut que l’ennemi
était plus bas que lui sur le rocher. Profiter de cet avantage n’eût pas été de bonne guerre.
Peter tendit donc la main au pirate pour l’aider à monter. Ce fut alors que Crochet le mordit.”
N’est-ce pas poignant de chevaleresque un peu ridicule ? De bonne foi un peu naïve ? N’est-ce
pas à rapprocher de la façon vraiment, vraiment héroïque dont mon client a sauvé la jeune
Tigré, Lis, et…
– Allons, Maître ! Vous n’allez pas déployer devant cette Cour les hauts faits d’arme de
ce… de cet… » Le Juge en balbutiait d’indignation : « Nous sommes ici à un Tribunal,
Maître ! Pas à une commission d’attribution de l’ordre de la Jarretière !
– J’expose les faits, Votre Honneur ! le coupa l’Avocat avec un courage qui passait
outre ses tremblements et sa pâleur. Quant à la vraie raison des errances de mon client, que
je n’essaye nullement de présenter comme un héros ou un agneau immaculé, mais bien
plutôt comme un Don Quichotte dont l’esprit, si égaré qu’il soit, ne recèle pas la moindre trace de
8
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge
vilenie, Mr. Barrie, dont vous semblez faire grand cas, la donne lui-même ! “Il oubliait tout!”
Oui, Messieurs les Jurés ! Vous avez devant vous la pauvre victime de cette terrible maladie qu’on
nomme amnésie ! Et Mr. Barrie lui-même donne des indices qui confirment le diagnostic !
Je cite encore… » Toute timidité semblait avoir abandonné l’Avocat, et il feuilletait son
fascicule avec énergie. « … “Ses rêves étaient plus douloureux que ceux des autres garçons.
Pendant des heures, il ne parvenait pas à s’extraire de ses cauchemars où il gémissait
pitoyablement et qui, d’après moi, devaient avoir trait au mystère de son existence .” Et j’ai réussi à
obtenir l’explication de son mal, Messieurs les Jurés ! Au terme de la plus ardue, de la plus
humide des enquêtes, j’ai fini par avoir le fin mot de cette triste histoire ! Et je vais de ce pas
vous révéler, si la Cour le permet, les origines du mal pernicieux dont est affligé mon
client. »
La Cour toute entière se pencha vers lui, les commissures mouillées de curiosité,
hors le Juge, qui se renfrogna encore un peu plus dans ses atours de neige, de dentelles et de
velours, comme un nuage de mauvais augure s’appesantissant en haut d’une cime
impitoyable.
« Pour des raisons, disons, organiques, je ne puis faire citer de témoin à la barre. Car il
se trouve que ce témoin est d’espèce sirène, et qu’on m’a dénié l’autorisation d’installer un
cuveau de chêne empli d’un hectolitre d’eau salée dans la salle d’audience, pour des raisons
de charge au sol. Aussi vais-je seulement vous lire sa déposition, certifiée conforme par Mr.
Yeats, huissier auprès de la Reine, ici présent, et qui pourra vous la confirmer. Hm. “Je,
soussignée *** (le témoin souhaite rester anonyme), atteste avoir été témoin de la scène suivante :
que le dénommé Lepetit, Prince, est venu consulter en son officine sous-marine telle
sorcière, connue pour savoir moult tours pendables, et notamment remplacer par des jambes les
queues de poissons, laquelle sorcière reçut le nommé Lepetit, Prince, lequel était en peine de sa rose
(on suppose que madame Lepetit mère se prénommait Rose), et lui demanda de lui ôter cette
peine. Suite à quoi le nommé Lepetit, Prince, reçut des mains de la suscitée sorcière un
philtre à boire, qui lui devait ôter la mémoire de sa peine, en l’échange de quoi il lui
remettait entièrement en les mains la dite mémoire, pour paiement et pour qu’elle n’encombre
plus de ses chagrins le nommé Lepetit, Prince. Et atteste avoir vu Lepetit, Prince, boire ledit
philtre, et la nommée sorcière ranger la mémoire du suscité en un bocal, au côté d’un autre
bocal, en lequel se trouvait enfermée une voix mélodieuse, marquée comme ayant été reçue en
paiement d’une paire de jambes et encore six autres, en lesquels étaient tressées six
chevelures d’or, marquées comme ayant été reçues en paiement d’un poignard à prince
charmant. Et aussi, le témoin atteste qu’il parut qu’après ce breuvage absorbé, le nommé Lepetit,
Prince, quitta l’air dolent qu’il avait, prit meilleure mine et cessa de pleurer. Puis que,
constatant ne plus se souvenir de rien, il prit le nom de Pan, Peter.” »
L’Avocat, avec une lente solennité, reposa l’acte sur sa table.
« Il n’est pas dans nos intentions de défendre pareilles superstitions, et on ne peut
attendre d’une femme indigène la même approche rationnelle des faits que celle qu’est capable
d’avoir une assemblée d’hommes instruits, comme celle qui est réunie en cette auguste
enceinte. Mais il appert, de toute évidence, qu’à un âge tendre et encore dans l’affliction de la
perte de sa mère, mon client a rencontré quelque devineresse manipulatrice qui l’a drogué. Je
9
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge
pense que cette rencontre abyssale, fétide et terrifiante, a pu aussi créer chez mon client un
traumatisme majeur, lesquels sont de nature à altérer la mémoire, comme tout
pédopsychiatre vous le confirmera. Aussi, je demande au Jury de tenir pour circonstances atténuantes
une si triste enfance, marquée par le deuil, l’abandon, la violence psychique et l’abus de
stupéfiants. Je vous remercie de votre attention. »
L’Avocat se rassit dans un silence de funérailles.
Quant à son client, les yeux béants et la bouche aussi, il répétait à mi-voix :
« Lepetit… mais quel nom stupide ! Stupide ! »


« … aussi la Cour vous déclare-t-elle coupable ! Coupable au premier, deuxième et
troisième degrés de tous les chefs d’accusation retenus contre vous, hors la sodomie et la
zoophilie, qui ne sont que soupçonnées, et vous condamne à… »
Le Juge s’arrêta un instant, prit une forte inspiration, ne put retenir un sourire, aussi
mince et profond qu’un coup de tranchoir au flanc d’un mouton, et lâcha :
« … à la déportation temporelle avec inversion !
– NON ! hurla l’Avocat au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.
– IL N’Y A PAS D’APPEL BOUM ! » clama le Juge.
Et, rassemblant autour de lui ses rouleaux et ses robes, il dévala de la chaire pour
cacher dans l’ombre des coulisses son grand sourire fendu, ne laissant derrière lui qu’un léger
sillage de poudre.


C’est ainsi que l’Accusé se vit envoyé dans l’avenir, et surtout dans la peau la plus
absolument inverse de la sienne. Lui qui était d’un blanc de lait, se réveilla noir. Lui qui mesurait
un mètre dix, se vit flirter avec le mètre quatre vingt. Lui qui était si fier de son nez en
virgule, loucha sur un large tarin aux narines pulpeuses. Lui qui avait toujours fait tout seul
tout ce qui lui plaisait, allégé de toute affection, se vit embrigadé dans une fratrie
innombrable — sans oublier les sœurs. Lui qui n’avait fait que jouer, se vit obligé de travailler dès le
plus jeune âge. Toupillant sans fin sur des scènes que d’énormes spots lumineux transformaient
en étuves, il chanta et dansa à la commande, au milieu de ses multiples frères, sous les ordres
cinglants d’un père ambitieux. Et surtout, surtout, il commença à vieillir.
Il n’eut, hélas, pas le génie de s’y faire. Et n’eut de cesse qu’il ne redevienne lui-même.
Il fit défriser ses cheveux, maigrit jusqu’au pathétique, abandonna sa famille pour une
carrière solo, s’enferma dans un caisson d’oxygène avec le vain espoir de rajeunir et acheta son
propre parc d’attraction pour avoir de temps en temps, sur les plus hauts manèges, encore
l’illusion de voler. Et, par-dessus tout, il s’acharna sur son nouveau visage, accumulant les
crèmes détersives et les opérations chirurgicales, rêvant sans trêve de retrouver sa peau de lait
et son nez impertinent.
Bien sûr, il ne parvint qu’à devenir gris tandis que son os nasal, lassé de tant de haine,
tombait en pourriture au milieu de son derme nécrosé.
10
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge
Quant à sa tentative de recréer autour de lui la sémillante ambiance des enfants
perdus, elle se solda par une cataracte d’emmerdements judiciaires. Quand il fut contraint de se
marier avec une grande américaine brune et de devenir père, lui qui n’aimait que se faire
materner par de petites anglaises blondes, il comprit que la Justice à rouleaux l’avait bel et
bien rattrapé.
Et qu’elle ne l’avait pas raté.

*
* *

Le Juge est assis dans sa loge. Il ôte lentement son énorme perruque, la pose sur la
forme de bois à côté de lui, lisse pensivement les lourds rouleaux blancs. Puis il découpe un
morceau de coton, l’enduit de cold cream et commence à nettoyer son front. Sous le fard
apparaît une peau transparente de jeunesse, piquetée de rousseurs, doucement luminescente.
Et tandis que Monsieur le Juge essuie minutieusement son nez, tenant étroitement pincée sa
bouche qui tremble un peu, sur ses joues de longues larmes commencent à délayer la poudre,
avec un petit bruit de clochettes.

11
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge

12
Extrait de la publicationCatherineDufour—LaPerruquedujuge














Retrouvez tous nos livres numériques sur
e.belial.fr

Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille,
rendez-vous sur les forums du Bélial’
forums.belial.fr
13
Extrait de la publication

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.