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La Perruque du juge

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« ACCUSE, LEVEZ-VOUS ! Et restez debout. »Le petit homme se leva, minuscule et très pâle dans un costume d’emprunt trop large pour lui. Ses dents de lait appelaient l’indulgence, mais son nez était terriblement impertinent, et ses yeux avaient mille ans.« La liste des chefs d’accusation risque d’être aussi longue que votre répugnante existence ! » dit le Juge de sous son épaisse perruque à rouleaux, ruisselant de poudre et de dégoût. Il abaissa son maillet sur le socle en bois creusé par l’âge et les chocs répétés, avec une force telle qu’on crut un moment que le Tribunal allait se fendre comme une pastèque.« SILENCE ! »D’un geste théâtral, le Juge déroula un acte d’accusation aussi interminable que les conquêtes de Don Juan.
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Catherine Dufour La Perruque du juge (Nouvelle extraite du recueilL’Accroissement mathématique du plaisir)
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Catherine Dufour — La Perruque du juge
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Catherine Dufour — La Perruque du juge
Retrouvez tous nos livres numériques sur e.belial.fr Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille, rendez-vous sur les forums du Bélial’ forums.belial.fr ISBN : 978-2-84344-330-5 Parution : janvier 2011 Version : 1.0 — 26/01/2011 © 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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« ACCUSÉ,LEVEZ-VOUS! Et restez debout. » Le petit homme se leva, minuscule et très pâle dans un costume d’emprunt trop large pour lui. Ses dents de lait appelaient l’indulgence, mais son nez était terriblement imperti-nent, et ses yeux avaient mille ans. « La liste des chefs d’accusation risque d’être aussi longue que votre répugnante exis-tence ! » dit le Juge de sous son épaisse perruque à rouleaux, ruisselant de poudre et de dé-goût. Il abaissa son maillet sur le socle en bois creusé par l’âge et les chocs répétés, avec une force telle qu’on crut un moment que le Tribunal allait se fendre comme une pastèque. « SILENCE ! » D’un geste théâtral, le Juge déroula un acte d’accusation aussi interminable que les conquêtes de Don Juan. « Premièrement ! Non-assistance à personne en danger. Je cite : “Lorsque les enfants meurent, il les accompagne un bout de chemin pour qu’ils n’aient pas peur.” Il les accom-pagne, Messieurs les Jurés ! Au lieu de prévenir le médecin, les parents, la police, n’importe qui apte à porter secours à ces pauvres petits en agonie! Vous en répondrez. – Votre Excellence… » voulut dire l’Avocat, mais le marteau s’abaissa une nouvelle fois, éveillant des échos terribles dans le bois de l’estrade présidentielle : « SILENCE ! – Votre Honneur ! insista l’Avocat. Le principal témoin à charge, Mr. Barrie, avoue lui-même qu’il n’en sait rien ! Il le précise dans son texte ! La tournure de la phrase parle d’elle même : On prétendait quelorsque les enfants meurent…” Il ne s’agit là que de on-dit. – SILENCE ! Il sera tenu compte de votre objection, Maître. Deuxièmement ! Soup-çon de sodomie. – OooOh ! fit tout le Tribunal. – De SODOMIE ! Je cite encore : “À la manie polissonne d’essayer de les souffler en les surprenant par-derrière.” Sans aller jusqu’au pire, qui est encore à venir, est-ce une con-duite admissible de la part d’un homme vis-à-vis de créatures du beau sexe ? – Mais il s’agit d’étoiles, votre Honneur ! s’exclama l’Avocat. – Certes ! On sait ce que cela veut dire. Et l’auteur précise même que l’Accusé ne s’en prend qu’aux “plus jeunes d’entre elles”. Notre ami aime la chair fraîche, il faut croire. – L’hydrogène frais, votre Honneur ! Ce ne sont que des étoiles! – SILENCE ! Objection rejetée. Qui souffle une étoile viole une danseuse. » Le Juge lâcha son marteau pour se draper plus étroitement dans les rouleaux immacu-lés de sa perruque, comme s’il avait voulu se défendre d’une mauvaise odeur ou d’une conta-gion pestilentielle. Puis il rajusta ses lorgnons et poursuivit : « Troisièmement : tout le monde est ici au courant que l’Accusé s’est introduit par effraction au domicile de Mr. et Mrs. Darling, qu’il s’y est rendu coupable de dégradations di-
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verses, de subornation de mineurs et de triple rapt. Nous n’y reviendrons pas, l’estomac nous tourne suffisamment. Mais je lis aussi ici, qu’après avoir vidé le contenu d’une com-mode entière sur le parquet, sans aucun souci d’ordre ménager ni respect des biens d’autrui, il a refermé le tiroir en oubliant à l’intérieur de la commode une féevivante! Et voilà la pre-mière tentative de meurtre de ce petit monsieur. La première à notre connaissance, du moins. Car le misérable ne devait pas en être à son coup d’essai ! Et ce ne sera pas la dernière que nous aurons à évoquer à ce Tribunal, hélas, et toutes ces tentatives ne seront pas, trois fois hélas, un échec ! – Mais mon client a délivré la fée Clochette sitôt qu’il s’est rendu compte que… – Taisez-vous, à la fin ! L’intention y était, non ? Allez-vous m’objecter qu’il n’a agi ainsi que par négligence ? C’est encore pire ! En plus d’un monstre sanguinaire qui égorge le premier venu, c’est un monstre froid qui assassine ses amis ! » Le Juge tremblait de rage. Il s’interrompit à nouveau, but un peu d’eau au verre qui était près de lui, agita une mèche poudrée sous son nez, recouvrant ses lèvres mouillées de fine fleur de farine. « Je passe encore sur les scènes répugnantes qui ont lieu dans le lit même de Miss Wendy Moira Angela Darling, mineur de moins de quinze ans, et tous ces baisers, et toutes ces flagorneries visant à emporter l’adhésion de la victime à son propre enlèvement. Je veux juste attirer l’attention du Jury sur les aveux de l’Accusé : “Je me suis enfui le jour de ma naissance… je ne veux jamais devenir un homme.” Voilà le sens des responsabilités de ce petit monsieur. Abandon de parent, manque TOTAL de sens de la famille, mépris COMPLET de l’affection qu’on lui porte, absence RADICALE de capacités émotionnelles. Voilà le genre de personnage que nous avons à juger aujourd’hui ! Et il se refuse à devenir un homme ? Ah, on n’a jamais fait plus beau cadeau à l’HUMANITÉ ! » BOUM ! fit à nouveau le marteau, sans aucune raison valable car on eut entendu une mouche voler dans la salle, pour peu que le président se fut tu et qu’une mouche eut osé pénétrer dans pareille enceinte. Le petit homme rentra encore, si c’était possible, sa petite tête blonde dans ses épaules relevées. « Une seconde après, il avoue fièrement que les fées l’ennuient et qu’il est “souvent obligé de leur flanquer une raclée” ! À des créatures cent fois plus petites que lui et, de noto-riété publique dévouées à la protection des enfants ! On comprend qu’elles le haïssent, et qu’il les batte ! Tout est là, Messieurs les Jurés, tout est là ! Dans l’opposition entre ce démon à face de marmot et ces protectrices tutélaires des âmes enfantines ! – Mais… mais, votre Honneur, la fée Clochette n’est pas… elle… – TAISEZ-VOUS ! » Cette fois, l’Avocat se rebiffa ; il se leva de son siège et s’approcha de l’estrade en agi-tant un mince fascicule : « Elle essaye même de tuer Wendy, je vous assure, quelques pages plus loin ! Mr. Barrie le dit très clairement, elle… – SILEEEENCEBOUM ! Ou je vous fais évacuer. »
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Le Juge reposa son marteau, essuya son front ruisselant avec un grand mouchoir blanc. Puis il parut se moucher, s’essuyer les yeux et, d’une voix que le linon rendait inaudible, dé-créta une suspension de séance. « Ah ! C’est mauvais, mauvais, très mauvais. » Affalé sur son pupitre, l’Avocat tripotait sa plume d’un air désespéré, sans même oser regarder son client. Lequel, assis à côté de lui, perdu au fond de sa veste trop grande, ouvrait de grands yeux effarés en se mordant les lèvres pour ne pas fondre en larmes. « Bien sûr, on pourrait répondre point par point à l’acte d’accusation, mais qu’importe ? Puisque c’est cet homme-là qui aura, de toute façon, le dernier mot, et que sa con-viction semble coulée dans le marbre le plus noir. » (C’était un bon Avocat, mais il se sentait si désemparé qu’il en confondait les métaphores). « Ah, c’est l’Avocat Général qui doit se sentir à l’aise ! Tout son travail est fait. Regardez, non mais regardez le ranger sa plaidoirie avec un petit air satisfait ! Vraiment, cher Peter, je n’aurais jamais cru… Vraiment, vous n’avez aucun souvenir d’avoir jamais rencontré ce Juge, ni de lui avoir rien fait d’irrémédiable ? Essayez de vous souvenir ! – Hélas, vous savez bien que je n’ai aucune mémoire. – Ah oui… cette histoire de sorcière. Eh bien, on pourra toujours au moins plaider l’abus de stupéfiants. – Messieurs ! La Cour ! » Le Juge se rassit, blanc de farine fraîche, les yeux terribles sous ses lourds rouleaux nei-geux. Il reprit l’acte d’accusation d’une main vengeresse, quoique finement manucurée et coquettement poudrée. « Et La Guigne ? Le petit La Guigne ? chuchota désespérément l’Avocat. Un des en-fants perdus ? N’est-il pas devenu Juge ? N’était-il pas amoureux de Wendy qui n’aimait que vous ? Ce pourrait être lui… Non ? Vraiment ? Vous ne vous rappelez de rien ? Enfin, ce La Guigne, vous avez égorgé vingt pirates et cent grizzlis avec lui, ça crée des liens, tout de même ! – SILENCE ! Il n’est pas utile que je revienne encore sur la haine désastreuse que l’Accusé voue à cette noble institution qu’est la Famille, n’est-ce pas ? Il est dit un peu plus loin que l’Accusé “avait banni de la conversation ce sujet selon lui stupide”. Chef suivant ! Zoophilie. – OoOOooOh ! firent les Jurés, arrondissant leurs petites bouches molles sous leurs yeux exorbités. – ZOOPHILIE ! L’Accusé avait coutume de revenir de la mer “avec des écailles de si-rènes collées à la peau”. Je vous le livre tout crûment ! Quant aux meurtres, l’Accusé en avoue “des tas” ! On apprend un peu plus loin qu’il s’y livre à l’arme blanche. Dans de grandes effusions de sang qui le faisaient visiblement beaucoup rire ! Tirant de ses pauvres victimes “des hurlements horribles” auquel il répondait par “un cri de victoire”. Je n’invente rien ! Les faits sont là ! Et non seulement l’assassinat le fait rire, mais encore s’amuse-t-il à des
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actes de barbarie ! Le dénommé Crochet, Jacques, précipité par l’Accusé tout vif dans le ventre d’un crocodile, a eu d’abord la main droite tranchée net ! Et voulez-vous savoir comment l’Accusé parle de cette amputation monstrueuse, qu’il a perpétrée lui-même ? À un petit enfant terrifié qui lui demande si le susnommé Crochet, Jacques, est gros, il répond froidement : “Pas aussi gros qu’autrefois.” Car ? “J’en ai coupé un morceau”, ajoute-t-il. Froidement, Messieurs les Jurés. Et bien sûr, si un de ces enfants se rebiffe, par exemple en se plaignant d’avoir peur, ou faim, ou en parlant de sa mère, l’Accusé le punit sévèrement ! Et, je cite, Messieurs, je cite : “Dès qu’ils semblent avoir grandi — ce qui est contraire au règlement — Peter les supprime.” Oui, Messieurs ! Nous en sommes là ! Il égorge des enfants ! Il a édicté un règlement où la plus natu-relle des fonctions est punie d’une mort sanglante ! Des enfants ! » Le Juge rejeta sur sa table l’acte d’accusation enfin déroulé jusqu’au bout. Un silence ef-froyable pesait dans la salle, où décidément aucune mouche ne voulait se risquer. Le Juge but une mince gor-gée d’eau, puis se tourna vers l’Avocat de la Défense avec un sourire mielleux : « À vous, Maître. » L’Avocat se leva, si blême que ce fut son client qui lui tapota le bras pour l’encourager. « Votre Honneur… Messieurs les Jurés… je ne me risquerai point à récuser les argu-ments si justes et si… si pertinents qui viennent de vous être livrés. Mais je voudrais attirer votre… attention… » Il se mélangeait dans ses notes, le pauvre. « … sur la source même qui a donné naissance à ces accusations. Il s’agit du texte de Mr. Barrie. Il semble que… que ce Mr. Barrie… – Mr. Barrie, homme de grand mérite et de bon milieu, est par surcroît décédé, dit le Juge d’un ton glacial. Aussi, veuillez épargner à ses cendres vos impertinences, Maître. – Certes, certes, reprit l’Avocat en tremblotant, loin de moi l’idée d’attenter à la mémoire du regretté Mr. Barrie, mais je voulais simplement attirer l’attention du Jury sur le fait que Mr. Barrie a rédigé ces lignes accusatrices sur un ton… mais je vais plutôt prendre un exemple, que j’espère parlant. » Le Juge se renfrogna au fond de ses rouleaux tandis que l’Avocat feuilletait son fascicule, se raclait la gorge : « Hm… Mr. Barrie parle d’un des compagnons de monsieur Crochet, Jacques. Cet homme s’appelle Smee. Son métier était… il exerçait la profession de pirate. Je cite. Hm. C’est un homme qui, paraît-il, avait l’habitude de, euh… ah voilà : “Vous tortiller son coute-las dans la plaie.” (« OoOoh ! ») Hm. Mr. Barrie ajoute… attendez… : “Smee avait maints côtés adorables. Par exemple, après un meurtre, c’était ses lunettes qu’il essuyait à la place de son poi-gnard.” » L’Avocat referma le fascicule, rajusta ses lorgnons : « Aussi, on peut se demander si c’est mon client qui a commis des actes ignobles, ou si c’est le principal témoin à charge qui… Voyez-vous, et malgré tout le respect dû à nos chers défunts, je n’accorderai personnellementaucunà un homme capable de trouver le crédit dénommé Smeeadorable. Aucun. » Et l’Avocat leva vers le Juge un menton rebelle. Mais le Juge ne broncha point.
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« Quant au rôle de la fée Clochette, s’il faut encore accorder foi aux dires de Mr. Bar-rie, elle tente clairement de faire assassiner Miss Wendy Moira Angela Darling : “La jalouse petite fée ne dissimulait plus sa haine… l’instant d’après Wendy s’abattait sur le sol, une flèche plantée dans la poitrine.” » L’Avocat suspendit sa plaidoirie, pour laisser aux Jurés le temps de sentir toute l’horreur de la situation. Puis… « Heureusement ! Une médaille que lui avait offerte mon client a fait comme un bou-clier devant son cœur. Mon client a ensuite manifesté à la pauvre blessée une tendresse toute fraternelle, de sorte qu’elle a tout à fait guéri. Bien sûr, il n’aurait point dû détourner cette pauvre enfant de son domicile parental mais… mais hélas, Messieurs les Jurés, mon client n’est qu’un pauvre orphelin ! Peut-on vraiment lui en vouloir de chercher à se composer une fa-mille ? Et ne dit-il pas à Wendy, à plusieurs reprises : “J’ai tellement besoin d’une maman” ? Rien de lubrique là-dedans, vraiment, vraiment… – Avez-vous fini, Maître ? demanda le Juge d’une voix de banquise outrée. – Pas du tout, votre Honneur ! répondit l’Avocat avec une insolence de baignoire dé-bondée. Je veux encore parler des enfants perdus : le fait que l’un soit devenu Juge, l’autre Lord, et les suivants bureaucrates ne me semble point plaider en défaveur de mon client. Il semble que son exemple n’ait nullement poussé ces orphelins dans la voie du stupre et la déréliction. Miss Wendy elle-même… – Mais nous ne faisons pas le procès de la jeune Darling ! cracha le Juge. Que cette dévergon-dée ait consenti à… enfin continuez, Maître, continuez. » Et le Juge se rencogna dans un silence glacé, sous l’œil perplexe de la Cour. « Enfin, Messieurs les Jurés, reprit l’Avocat, laissez-moi vous citer ce passage, qui me semble en dire long sur la tournure d’esprit de mon client, et vous démontrera que vous n’avez point af-faire à un monstre, mais à un garçon maladroit et empli de bonne volonté. Pour situer l’action, disons que mon client se trouve face à Crochet, Jacques, pirate de son état, sur les flancs d’un rocher, et qu’ils se battent à mort. Et je précise que monsieur Crochet, Jacques, venait de s’emparer des enfants perdus et s’apprêtait à leur faire un mauvais sort, raison pour la-quelle mon client se battait avec lui. Donc… : “Prompt comme l’éclair, [mon client] saisit le poignard à la ceinture de Crochet, et il allait le replanter quand il s’aperçut que l’ennemi était plus bas que lui sur le rocher. Profiter de cet avantage n’eût pas été de bonne guerre. Peter tendit donc la main au pirate pour l’aider à monter. Ce fut alors que Crochet le mordit.” N’est-ce pas poignant de chevaleresque un peu ridicule ? De bonne foi un peu naïve ? N’est-ce pas à rapprocher de la façon vraiment, vraiment héroïque dont mon client a sauvé la jeune Tigré, Lis, et… – Allons, Maître ! Vous n’allez pas déployer devant cette Cour les hauts faits d’arme de ce… de cet… » Le Juge en balbutiait d’indignation : « Nous sommes ici à un Tribunal, Maître ! Pas à une commission d’attribution de l’ordre de la Jarretière ! – J’expose les faits, Votre Honneur ! le coupa l’Avocat avec un courage qui passait outre ses tremblements et sa pâleur. Quant à la vraie raison des errances de mon client, que je n’essaye nullement de présenter comme un héros ou un agneau immaculé, mais bien plu-tôt comme un Don Quichotte dont l’esprit, si égaré qu’il soit, ne recèle pas la moindre trace de
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vilenie, Mr. Barrie, dont vous semblez faire grand cas, la donne lui-même ! “Il oubliait tout!” Oui, Messieurs les Jurés ! Vous avez devant vous la pauvre victime de cette terrible maladie qu’on nomme amnésie ! Et Mr. Barrie lui-même donne des indices qui confirment le diagnostic ! Je cite encore… » Toute timidité semblait avoir abandonné l’Avocat, et il feuilletait son fas-cicule avec énergie. « … “Ses rêves étaient plus douloureux que ceux des autres garçons. Pendant des heures, il ne parvenait pas à s’extraire de ses cauchemars où il gémissait pitoya-blement et qui, d’après moi, devaient avoir trait au mystère de son existence .” Et j’ai réussi à obte-nir l’explication de son mal, Messieurs les Jurés ! Au terme de la plus ardue, de la plus hu-mide des enquêtes, j’ai fini par avoir le fin mot de cette triste histoire ! Et je vais de ce pas vous révéler, si la Cour le permet, les origines du mal pernicieux dont est affligé mon client. » La Cour toute entière se pencha vers lui, les commissures mouillées de curiosité, hors le Juge, qui se renfrogna encore un peu plus dans ses atours de neige, de dentelles et de velours, comme un nuage de mauvais augure s’appesantissant en haut d’une cime impi-toyable. « Pour des raisons, disons, organiques, je ne puis faire citer de témoin à la barre. Car il se trouve que ce témoin est d’espèce sirène, et qu’ondénié l’autorisation d’installer un m’a cuveau de chêne empli d’un hectolitre d’eau salée dans la salle d’audience, pour des raisons de charge au sol. Aussi vais-je seulement vous lire sa déposition, certifiée conforme par Mr. Yeats, huissier auprès de la Reine, ici présent, et qui pourra vous la confirmer. Hm. “Je, sous-signée *** (le témoin souhaite rester anonyme), atteste avoir été témoin de la scène suivante : que le dénommé Lepetit, Prince, est venu consulter en son officine sous-marine telle sor-cière, connue pour savoir moult tours pendables, et notamment remplacer par des jambes les queues de poissons, laquelle sorcière reçut le nommé Lepetit, Prince, lequel était en peine de sa rose (on suppose que madame Lepetit mère se prénommait Rose), et lui demanda de lui ôter cette peine. Suite à quoi le nommé Lepetit, Prince, reçut des mains de la suscitée sorcière un philtre à boire, qui lui devait ôter la mémoire de sa peine, en l’échange de quoi il lui remet-tait entièrement en les mains la dite mémoire, pour paiement et pour qu’elle n’encombre plus de ses chagrins le nommé Lepetit, Prince. Et atteste avoir vu Lepetit, Prince, boire ledit philtre, et la nommée sorcière ranger la mémoire du suscité en un bocal, au côté d’un autre bocal, en lequel se trouvait enfermée une voix mélodieuse, marquée comme ayant été reçue en paiement d’une paire de jambes et encore six autres, en lesquels étaient tressées six che-velures d’or, marquées comme ayant été reçues en paiement d’un poignard à prince char-mant. Et aussi, le témoin atteste qu’il parut qu’après ce breuvage absorbé, le nommé Lepetit, Prince, quitta l’air dolent qu’il avait, prit meilleure mine et cessa de pleurer. Puis que, cons-tatant ne plus se souvenir de rien, il prit le nom de Pan, Peter.” » L’Avocat, avec une lente solennité, reposa l’acte sur sa table. « Il n’est pas dans nos intentions de défendre pareilles superstitions, et on ne peut at-tendre d’une femme indigène la même approche rationnelle des faits que celle qu’est capable d’avoir une assemblée d’hommes instruits, comme celle qui est réunie en cette auguste en-ceinte. Mais il appert, de toute évidence, qu’à un âge tendre et encore dans l’affliction de la perte de sa mère, mon client a rencontré quelque devineresse manipulatrice qui l’a drogué. Je
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