//img.uscri.be/pth/e058f39a2436792bd33ea92d98c22e40da3d666a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La petite enfance

De
231 pages
Comment perçoit-on les différences entre filles et garçons dans les premiers âges de leur vie ? Les pères s'impliquent-ils d'avantage aujourd'hui auprès de leurs bébés ? Quelle différenciation des rôles féminin et masculin, maternel et paternel véhicule-t-on dans la littérature spécialisée ?
Voir plus Voir moins

LA PETITE ENFANCE
Entre familles et crèches, entre sexe et genre

@

L'Harmattan,

2007

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-04749-5 E~:9782296047495

Ouvrage coordonné par Nathalie Coulon et Geneviève Cresson

LA PETITE ENFANCE
Entre familles et crèches, entre sexe et genre

L'Harmattan

Ouvrages publiés par Geneviève Cresson Kellerhals Jean, Perrin Jean-François, Steinauer-Cresson Geneviève, Voneche Laura et Wirth Geneviève (1982), Mariages au quotidien:
inégalités sociales, tensions culturelles et organisation familiale, Lausanne, Ed.

P.-M. Favre, coll. "regards sociologiques", Lausanne, 285 p.
Cresson-Steinauer Geneviève (1985), Cabinetsmédicaux degroupe à Genève. Approche sociologique,Lausanne, Ed. Réalités Sociales, 168 p. Cresson Geneviève (1995), Le travail domestique de santé, analyse sociologique,Paris, L'Harmattan, colI logiques socales, 344 p. Cresson Geneviève et Schweyer François-Xavier (eds) (2000), Les professions et les institutions de santé face à l'organisation du travail, Rennes, Editions de l'ENSP. Cresson Geneviève et Schweyer François- Xavier (eds) (2000), Les usagers du système de soins, Rennes, Editions de l'ENSP. Cresson Geneviève (2000), Les parents d'enfants hospitalisés à domicile. Leur participation aux soins, Paris, L'Harmattan, colI logiques socales 228 p. Aïach Pierre, Cébe Dominique, Cresson Geneviève et Philippe Claudine (eds) (2001), Femmes et hommes dans le champ de la santé, approches sociologiques,Rennes, Editions de l'ENSP. Cresson Geneviève, Drulhe Marcel et Schweyer François-Xavier (eds)
(2003), Coopérations, conflits et concurrences dans le système de santé, Rennes,

Editions de l'ENSP. Schweyer François-Xavier, Pennee Simone, Cresson Geneviève et Bouchayer Françoise (eds) (2004), Normes et valeurs dans le champ de la santé, Rennes, Editions de l'ENSP. Dupont Liliane, Dassonville Anne et Cresson Geneviève (eds) (2005), Alcool, grossesseet santé desfemmes, Lille, Edition de l'ANP AA 59.

Avant-propos

Le monde de la petite-enfance comme lieu d'expression très particulière des rapports sociaux de sexe constitue le cœur de ce livre. L'aboutissement de cet écrit et le travail qui le sous-tend n'auraient pas été possibles sans la rencontre de chercheuses de plusieurs disciplines des sciences humaines se préoccupant de la question des inégalités entre les sexes et d'actrices engagées dans des pratiques sociales novatrices visant l'égalité. Dans la seconde moitié des années 90, la création du groupe pluridisciplinaire « Centre d'études Femmes du Nord - Pas-de-Calais» a permis la réunion de sociologues, économistes, psychologues des trois universités de Lille. Ce groupe a mené un travail de coordination interne et d'élaboration des problématiques autour des rapports sociaux de sexe et a organisé, parallèlement, plusieurs journées d'études ouvertes à l'ensemble de nos collègues et étudiants, mais également aux acteurs sociaux extérieurs à l'université. C'est ainsi qu'il a été amené à proposer un programme de recherche pluridisciplinaire et plurithématique, qui articule la construction des identités et celle des rapports sociaux de sexe, en privilégiant l'interrogation sur la production des catégories masculines et féminines d'une part, et sur la place des politiques publiques et des rapports de pouvoir dans la construction des hiérarchies entre hommes et femmes d'autre part. Ce programme est devenu un axe de recherche pour la Maison des Sciences de l'Homme (MSH) de la Région Nord - Pas-de-Calais (Institut International Erasme). De mai 2004 à la fin 2006, une double recherche, financée par le Conseil Régional du Nord - Pas-de-Calais et par le Ministère délégué à la recherche et à la technologie, a été réalisée au sein de cette MSH sous le titre: Rapports sociaux de sexe et construction identitaire (Laurence Broze et Geneviève Cresson étant les coordinatrices). Le contrat comportait deux volets: outre les aspects concernant la petite-enfance que nous présentons dans ce livre, les travaux portaient sur les services à domicile en direction des personnes âgées (sous la responsabilité de Nicole Gadrey, avec la collaboration de Pamela Micelli). Pour ces deux volets, nous nous sommes appuyées notamment sur les travaux de Nicole-Claude

Mathieu (1991) pour qui les « sexes ne sont pas seulement des catégories biosociales, mais des classes constituées dans et par les rapports de pouvoir des hommes sur les femmes », et sur ceux d'Anne-Marie Devreux (2001) théorisant les rapports sociaux de sexe.

Les contacts avec les acteurs et actrices de la petite enfance ont été facilités par les liens noués de longue date avec l'association COLLINE-ACEPP(que nous présentons dans le fil du texte), et avec sa directrice de la fin des années 90, Véronique Sehier. L'apport de Martine Grilhot et de Laurence Hospie de l'association COLLINE-ACEPPa été décisif pour le volet petite-enfance de la recherche. Par son accueil, la direction du CRFPE, Centre régional de formation aux métiers de la petite enfance, a facilité l'accès aux points de vue des professionnelles (et professionnels) actuelles et futures de la petite enfance. Le 17 mars 2005, la journée d'étude «Petite enfance et rapports sociaux de sexe», organisée avec le soutien de l'association COLLINE-ACEPP,a rassemblé une centaine de personnes (professionnels de la petite enfance, formateurs, chercheurs, étudiants...) autour de conférences, mais aussi autour de tables rondes sur la place des hommes dans les structures de la petite enfance, ou sur les pratiques «nouvelles» dans quelques lieux d'accueil ou associations. Les communications ont donné lieu à un premier recueil de textes distribué aux participants. Mais le succès de cette journée et l'importance du thème abordé nous ont incitées à reprendre et approfondir une partie des présentations, à ajouter un complément (voir la revue de littérature sur la question des pères, chapitre 8), et à proposer l'ensemble à publication. Dans cet effort, les auteures ne se sont pas retrouvées seules, puisque le groupe de travail s'est réuni à plusieurs reprises pour relire, suggérer, encadrer la poursuite de ce travail, dans lequel, bien évidemment, selon la formule consacrée, les auteures s'engagent seules en définitive en signant leur chapitre. Cette présentation ne serait pas complète si nous ne citions pas ici plusieurs personnes qui ont rendu possible cette publication. Djazia Chebrek et Amandine Briffaut ont successivement assuré la coordination administrative du groupe de travail. Odile Steinauer a accepté la tâche ingrate de relecture, de correction et de mise en forme de ce travail. Que toutes les personnes et institutions évoquées ici soient remerciées pour leur participation à ce que nous espérons être une belle réalisation collective.

Laurence Braze, Nathalie Coulon, Geneviève Cresson, Sylvie Cromer, Sandie Delforge, Annick Durand Delvigne, Nicole Gadrey, Christine Gruson, Colette Lamarche.
MATHIEU Nicole-Claude (1991), L'anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes. DEVREUX Anne-Marie, « Les rapports sociaux de sexe, un cadre d'analyse pour les questions de santé», in Pieffe MACH, Dominique CÈBE, Geneviève CRESSONet Claudine PHILIPPE(dir.), Femmes et Hommes dans le champ de la santé, Rennes, ENSP, 2001.

8

Introduction
Geneviève Cresson

Par petite enfance, je ne désigne pas seulement une classe d'âge, mais un domaine complexe construit autour de celle-ci, situé au cœur même des tensions et dynamiques sociales, et dont je présenterai les facettes principales. Choisir de l'aborder sous l'angle du genre, c'est s'inscrire dans une tradition des sciences humaines à la fois stimulante et en profond renouvellement depuis peu, même si cette approche reste plutôt marginale dans les sciences humaines; je préciserai rapidement le cadre intellectuel et les outils conceptuels avec lesquels, dans notre équipe, nous abordons la petite enfance. Et cela permettra d'expliciter la construction de cet ouvrage, la façon dont les chapitres s'entrelacent autour d'un petit nombre de questions, de façon dynamique, dans la rencontre entre plusieurs disciplines, approches, méthodes et pratiques professionnelles.

Le domaine de la petite enfance
En retenant la défmition la plus courante dans nos pays - les 0 à 6 ans - on pourrait penser a priori que la petite enfance constitue un "petit domaine" puisqu'il ne concerne que six années de la vie d'individus dont l'espérance de vie à la naissance voisine les quatre-vingt années, actuellement. Un peu moins de 80/0de la vie de nos contemporains, c'est peu! Cependant, les caractéristiques de ces personnes, celles des adultes qui les prennent en charge dans ou hors de la famille, et la nature des enjeux concernant le renouvellement de la société concourent à donner toute son importance au domaine de la petite enfance et attirent notre 9

Geneviève CRESSON

attention sur la pertinence d'y développer les interrogations concernant le genre. Les six premières années de la vie de l'enfant sont cruciales pour deux raisons principales: l'immaturité du petit humain et l'ancrage dans la petite enfance des socialisations futures. Sans tomber dans les excès du "tout se joue avant six ans", force est de constater que les caractéristiques physiques, psychiques et sociales de cet être humain à part entière sont particulièrement intrigantes. Des théoriciens d'horizons divers s'en sont emparés pour proposer des modèles d'éducation ou des conseils de puériculture dont l'histoire récente est pleine de rebondissements. C'est en particulier dans cette période que l'enfant prendrait conscience de son identité sexuée et intégrerait les modèles sexués de comportements attendus dans son milieu et son époque. On saisit alors l'intérêt de comprendre comment se réalisent cette prise de conscience et cette intégration, quelles pratiques les favorisent ou les perturbent, et plus fondamentalement, dans quel cadre normatif elles prennent place. Quelle théorisation du genre, des modèles masculin et féminin, trouvera-t-on dans l'éducation actuelle? L'immaturité du nouveau-né a comme conséquence immédiate son manque d'autonomie. Pour survivre, pour être en sécurité, il a besoin d'une présence adulte constante. Que l'on parle de "garde" ou "d'accueil" ou de "prise en charge", avant six ans, les besoins sont particulièrement élevés. Dans la plupart des civilisations, les parents ne sont pas les seuls adultes à assurer cette présence active. La parenté, le voisinage, ou plus près de nous les professionnels (éducateurs ou éducatrices de jeunes enfants, assistantes maternelles, puéricultrices, instituteurs et institutrices...) se partagent la garde de l'enfant. Celui-ci se trouve donc au cœur d'un certain nombre de passages de relais, de collaborations, de concurrences aussi entre des personnes et des groupes différents. A qui revient la garde du jeune enfant et selon quelles normes peut-on organiser ces échanges et transactions? C'est une des questions récurrentes où le genre est une dimension importante (Cresson et Gadrey, 2004). Ici, les acteurs sont massivement des femmes: mères ou professionnelles. Comment en est-on arrivé là, quelles sont les justifications et analyses possibles, quelles alternatives existe-t-il (pères au foyer. .. présence des hommes dans les métiers de la petite-enfance) et comment confortent-elles ou remettent-elles en question certains aspects de la définition du masculin et du féminin ?

10

Introduction

Les professionnelles de la petite-enfance ont eu du mal à se démarquer - et il n'est pas certain qu'elles y aient entièrement réussi - de la figure de la mère de famille qu'elles sont censées remplacer. Ces métiers, dits typiquement féminins, comme l'ensemble des métiers de service à la personne, sont dévalorisés, de fait, en termes de prestige et de revenus, alors qu'ils remplissent des fonctions capitales pour la reproduction de la société. Du côté des parents et des familles, l'arrivée d'un enfant et sa prise en charge dans les premières années de la vie constituent une période de transition, de réajustement, entre conjoints, abondamment décrite. Les différentes disciplines des sciences humaines et sociales développent des préoccupations de recherche qui se recoupent partiellement. La psychologie met l'accent sur l'identité sexuée, les différences entre rôles paternel et maternel et les (éventuelles) limites à la substituabilité des parents des deux genres dans l'éducation du tout-petit. La sociologie étudie surtout: la redéfmition des rôles et de la division du travail familial et professionnel qui accentue la spécialisation des deux sexes et met à mal l'idée d'égalité qui pouvait être acceptée comme principe depuis le début de la vie conjugale; la dynamique conjugale dans ce nouveau contexte et les répercussions de la spécialisation des tâches sur les carrières des deux parents. L'économie met l'accent sur la nouvelle répartition des ressources rares (argent, temps,...) entre les hommes et les femmes. La liste n'est bien sûr pas close. Au-delà des familles et des professionnels, les enjeux sociaux autour de la petite-enfance sont cruciaux. - D'une part l'Etat et les principales institutions s'intéressent de près à la formation de cette nouvelle génération; ce sont les futurs citoyens, décideurs, consommateurs, fidèles ou adhérents, travailleurs, parents, artistes, etc., et il n'est pas envisageable de confier les décisions les concernant à la seule discrétion des parents et des professionnels spécialisés. - D'autre part, la tentation de régler d'autres questions sociales ou politiques à travers celles de la prise en charge des petits ressurgit régulièrement. Par exemple, celles de la natalité, de l'emploi, du traitement de la pauvreté ou de la délinquance, de l'aménagement du territoire. . ., au travers (ou sous couvert) d'une préoccupation pour la petite-enfance, ou plus généralement pour la famille, affleurent régulièrement dans les politiques sociales. Il

Geneviève CRESSON

Dans l'actualité de notre pays, le débat autour de l'expertise et des recommandations de l'INSERM (l'affaire 'pas de zéro de conduite pour les moins de trois ans'), montre des autorités qui proposent, à partir d'enquêtes épidémiologiques rétrospectives, un dispositif de repérage et d'encadrement rapproché des «bébés à risque» de délinquance, ainsi que de leurs familles. Ce débat rejoue, à 25 ans de distance, les expertises et projets de surveillance du dispositif GAMIN (Gestion Automatisée de la

Médecine INfantile), et la campagne « alertez les bébés» qui aboutit à sa
dissolution. Ceci nous rappelle la résurgence à intervalles réguliers des

tentations normalisatrices des premiers « puériculteurs » du

xlxème

siècle.

Dans tous les cas, les petits enfants restent un vecteur important du contrôle social sur les familles, et sur les catégories sociales en difficulté. A côté de l'attendrissement collectif vis-à-vis du nouveau-né, pointe un réel soupçon sur les compétences parentales et sur les devenirs possibles de ce petit, risque pour la société et lui-même à risque. Les dispositifs et allocations qui ponctuent l'histoire récente de la politique de la petite-enfance devraient être analysés en tenant compte de leurs conséquences sur les relations entre hommes et femmes. Les mesures qui permettent la fameuse conciliation famille-travail s'adressent surtout aux femmes, et deviennent des moyens d'intervenir sur les carrières féminines; les débats sur les crèches les présentent comme des services rendus aux femmes et non pas aux familles (ou aux enfants). C'est toute la question du genre des politiques sociales qui affleure ici: vont-elles renforcer ou remettre en question l'égalité ou la division du travail inégalitaire entre les hommes et les femmes? (Gautier et Heinen, 1993) . Enfin, si les petits sont incapables d'assurer leur autonomie fmancière, ils n'en constituent pas moins un marché florissant. Chambres, poussettes, vêtements, cosmétiques, cadeaux de toutes sortes, livres, décors, la liste serait longue des produits que l'industrie et le commerce nous vendent pour nos petits. Tous ces biens sont intéressants à observer sous l'angle du genre en posant plusieurs types de questions. Propose-t-on des objets ou des niveaux de consommation différents pour les garçons et pour les filles? Quelles normes et représentations du monde ces supports matériels traduisent-ils et transmettent-ils, notamment sur la question du genre? (Est-ce qu'être habillée en princesse blanche et rose et jouer à la poupée confère la même vision du monde qu'être vêtu en petit sportif vert et bleu et jouer au ballon et aux voitures?). Les petits font-ils des usages différenciés d'un environnement commun (est-ce que les garçons et les filles jouent ou sont incités à jouer de la même façon avec les 12

Introduction

poupées et avec les ballons, à lire de la même façon les albums ?) (voir par ex. Manson, 2002 et Brugère, 1999). On l'aura compris, notre approche de la petite-enfance ne saurait se résumer à celle des petits enfants, mais concerne, à leurs côtés, l'ensemble des institutions, dispositifs, politiques et acteurs qui organisent, normalisent, encadrent, accueillent, socialisent... nos tout petits, et qui produisent ou reproduisent les objets ou les groupes sociaux qui constituent leur environnement.

Les références,

le cadre intellectuel

Ce sont des philosophes et des éducateurs qui se sont les premiers saisis de la question du genre dans la petite enfance. Nous rappellerons brièvement les apports de deux pionnières qui restent stimulantes et décisives pour nos approches, de Beauvoir et Belotti, avant de préciser quelques apports plus récents de la psychologie et de la sociologie sur ces questions. Enfm nous présenterons la théorie des rapports sociaux de sexe, et son adéquation heuristique aux questions qui nous préoccupent
ICI.

De Beauvoir et Belotti, références stimulantes Dès 1949, de Beauvoir, dans Le Deuxième sexe, avait stigmatisé les conditionnements différenciés des enfants au sein de la famille, dès la

naissance:

« On ne naît pasfemme:

on le devient».Elle récuse l'idée d'une

identité de sexe car « l'intervention d'autrui dans la vie de l'enfant est presque originelle et (que) dès ses premières années sa vocation lui est impérieusement insufflée». L'enfant va subir un modelage, de son corps d'abord. La

famille est le lieu d'apprentissage

par excellence de la domination:

« La

hiérarchie des sexes se découvre d'abord à elle (la petite fille) dans l'expérience familiale [. ..J Tout contribue à confirmer au yeux de lafillette cette hiérarchie. Sa culture historique, littéraire, les chansons, les légendes dont on la berce sont une

exaltation de l'homme». Cette exaltation n'est sans inconvénient ni pour les petits garçons à qui on refuse peu à peu baisers et caresses, ni pour les petites filles que l'on écarte des activités valorisées. En 1976 Belotti publiait Du côté des petites filles, qui a fait date. Cette professionnelle de la petite enfance dresse des portraits contrastés

d'enfants, qu'elle commente ainsi:

«

Un conditionnementsexuel ne se

maintient que si l'on suscite un conditionnement opposé chez l'autre sexe. La supériorité et la force d'un sexe se fondent exclusivement sur l'infériorité et la

13

Geneviève CRESSON

faiblesse de l'autre. Si le garçon ne se considèrecomme un petit homme qu'à la condition de dominer, il faut inévitablement que quelqu'un accepte d'être dominé ». Le livre de Belotti connut un immense succès. Sa description fme et détaillée du système de conditionnement social et culturel est convaincante. Elle va des attentes et préparatifs différenciés selon le sexe (layette, aménagement des chambres...) dès la naissance, aux pratiques maternelles en matière d'allaitement, de sevrage, d'éducation à la propreté de l'enfant, et aux réactions ou attitudes des adultes face aux premiers jeux des enfants. Comme de Beauvoir, elle montre que les êtres humains ont conscience que la différence des sexes n'est pas naturelle et que c'est la raison pour laquelle l'identité sexuée doit être acquise à travers la culture du groupe social auquel on appartient. De plus, elle ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Elle ne minore pas la contrainte subie par le petit garçon « tout aussi catastrophiqueque cellede lapetitefille ». Au-delà du constat et de l'analyse, elle appelle à «faire en sorte que chaque individu qui naît ait la même possibilité de se développer de la façon qui lui convient le mieux, indépendamment du sexe auquel il appartient». Elle prône l'interchangeabilité des rôles parentaux et la variété des modèles. Le paradoxe du succès de Belotti c'est qu'elle n'aura pas fait école; en effet les observations qu'elle mène constituent un exercice particulièrement difficile, et en outre l'éducation non sexuée divise les partisans d'une nécessaire différence des sexes tout comme les différents courants féministes. La psychologie et Hurtig Comment la psychologie de l'enfance prend-elle en compte le genre dans la petite enfance? Hurtig, dans un article fondateur, s'appuyant sur une revue de la littérature, soulignait l'extrême rareté des recherches portant sur la différenciation des sexes en psychologie de l'enfant, en particulier en France. Si les chercheurs des pays étrangers ont accumulé des informations sur ces questions, «on dispose d'une énorme masse de résultats (...J souvent contradictoires et objets d'interprétations discutables» (Hurtig, 1982). Les difficultés de ces recherches sont particulières: * D'une part la connaissance du sexe (biologique) de l'enfant surdétermine la perception que nous en avons, et cette labellisation est réalisée de façon tellement peu consciente que la perception se vit sur un registre infra social (c'est «naturel» ou spontané). Les stéréotypes sont 14

Introduction alors renforcés de façon circulaire.
«

Très tôt l'enfant étiqueté garçon ou fille

est affublé, par l'intermédiaire de cet étiquetage, de caractéristiques censées être personnelles, puisque ''perçues'' par l'entourage, et au premier chef les parents,

alors qu'elles sont en fait celles du "standard" masculin ou féminin

»

(voir aussi

Bergonnier-Dupuy

G., 1999).

* D'autre part le genre de l'adulte et celui de l'enfant interviennent en interaction constante; la socialisation de l'enfant aux rôles de sexe est dès lors fortement dépendante du contexte relationnel de la situation. Les études de psychologie ont dévoilé les systèmes de relations parentenfant et la mise en place précoce de traitements différenciés en fonction des sexes du parent et de l'enfant, que ce soit en matière d'interprétation des pleurs d'un bébé, de manipulation de l'enfant, de jouets et jeux proposés ou d'interactions verbales. Les parents, selon leur sexe, et plus largement le réseau de proches (nourrice, grands-parents, tante. ..) participent de manière active à la différenciation des caractères sexués.
Jusqu'à 2 ans, les différences selon le sexe de l'enfant sont beaucoup plus nettes dans le comportement des parents que dans celui du bébé. (...) L'étude fine de ces différences, très variables selon les situations (jeu, soins, etc.) conjointe à celle des réactions de l'enfant, met en évidence lejeu très complexe d'interactions sociales à l'œuvre dès la naissance» (Hurtig, 1982).
«

Hurtig non plus ne fera pas école, le dépouillement de la revue scientifique Enfance, dans laquelle avait été publié son travail pionnier, montre que la préoccupation pour la construction des identités sexuées n'est guère reprise dans les 15 années qui suivirent. Plus encore, après cette longue éclipse, les rares travaux abordant la question du genre ne reprennent pas le paradigme de Hurtig; il s'agit alors moins de discuter de la construction ou des apprentissages des identités sexuées que de se doter de protocoles expérimentaux qui mesurent leur apparition ou leur valeur prédictive des comportements enfantins.

La sociologie:

intérêt pour les contextes et institutions surtout

La sociologie s'est peu intéressée aux enfants eux-mêmes, et moins encore aux plus jeunes d'entre eux, avant l'école ou le langage, à propos desquels l'état des savoirs dans cette discipline est encore balbutiant,
« alors que chaque courant psychologique propose des modèles de développement de l'enfant qui éliminent les composantes sociales, la sociologie étudie par champs distincts les institutions de l'enfance et non les enfants eux-mêmes. L'enfant n'est pas considéré comme pouvant intervenir dans la production et la reproduction du social. Il est en attente d'un statut socia~ et pris indirectement en compte en

15

Geneviève CRESSON fonction de projets éducatifs et économiques qui anticipent l'avenir. On se trouve

donc dans une situation paradoxale: la sociologie a laissé le champ libre aux
différents courants de la psychologie pour expliquer le statut social des enfants -il

faudrait mieux parler d'absence de statut social- et pour justifier les pratiques socialesà l'égard des enfants»(Mollo, 1998, p. 77). Par exemple, le travail célèbre de Chamboredon et Prévost (1977) qui portait sur la défmition sociale des différents âges et institutions de l'enfance, n'a pas été repris par la suite. La question des rapports sociaux de sexe ou du genre a fort peu été envisagée à propos des petits enfants entre eux, mais elle l'a été à propos de l'ensemble du domaine de la petite enfance, dans la famille, les professions, les institutions, les productions à destination des jeunes enfants. Par exemple, une certaine attention est portée depuis plusieurs années aux stéréotypes liés au sexe contenus dans la littérature enfantine ou dans les jouets. Les livres ont fait leur entrée dans les crèches et lieux d'accueil, ils prennent une importance croissante aux yeux des professionnels. A travers la lecture et la manipulation de livres et albums illustrés, il s'agit de développer l'appétence pour ces objets, de favoriser et préparer l'accès à la culture, de travailler sur l'imaginaire et d'enrichir celui de l'enfant, de proposer des situations où l'enfant puisse se projeter. Mais ils sont des vecteurs normatifs puissants, l'impact est assuré avec une omniprésence dans l'environnement de l'enfant et sa pratique de lecture spécifique: ce livre à l'image prépondérante est sans cesse manipulé, regardé, lu, son usage multiple est ritualisé, beaucoup plus que dans les autres classes d'âge. Des sociologues et démographes ont recensé et analysé l'ensemble des albums de fiction. Elles ont clairement établi, outre la surreprésentation masculine, la hiérarchisation entre les sexes, ce qui fait de ces supports un outil puissant dans la reproduction des inégalités entre hommes et femmes, ou du moins dans leur légitimation (Brugeilles et al., 2002). On peut aussi résumer l'ensemble des analyses réalisées à partir d'un corpus varié Goumaux, livres, publicités, catalogues de jouets...) : des filles passives, des garçons plus actifs et autonomes, plus souvent autorisés à exprimer une émotion comme la colère que les petites filles, alors qu'elles sont plus souvent traitées sur un registre esthétique (Dafflon Novelle, 2006). On trouvera davantage de recherches en termes de genre dans les travaux portant sur les autres classes d'âge. Quand il s'agit de décrypter les places différentes faites aux garçons et aux filles, l'école maternelle est davantage étudiée que la crèche, mais l'école primaire ou le secondaire le 16

Introduction

sont plus encore (Acherar, 2003; Duru-Bellat, 1990; Ferrand 2004). Dans ces conditions, étudier le genre dans la petite enfance, c'est aussi tenir compte de l'avancée des recherches portant sur les autres âges de la vie, tout en interrogeant la spécificité non pas tant de cette classe d'âge de 0 à 6 ans que des pratiques qui y sont liées. La théorie des rapports sociaux de sexe L'ensemble de la société, est traversée par quatre types de rapports sociaux, les rapports sociaux d'âge, de classe sociale, de «race» et de sexe, et la petite enfance n'y fait pas exception. Ces 4 rapports sociaux sont toujours imbriqués, tressés ensemble, et ne sont isolés que pour la nécessité de la description ou de l'analyse. lis développent leurs effets conjointement, dans une imbrication systémique. Parler de rapport sociaux c'est renvoyer à quatre caractéristiques importantes, que nous présenterons ici pour ce qui concerne les rapports sociaux de sexe, à partir des travaux de Delphy (2001) Devreux (2001) et Kergoat (2003) :

- il y a antagonisme,

lutte entre l'ensemble des hommes et l'ensemble des femmes, pour la disposition de ressources reconnues comme importantes, qu'elles soient matérielles ou symboliques (le temps, l'argent, l'espace, le prestige, la possibilité de transmettre son nom, sa propre langue, l'autorité,...) ; - la deuxième caractéristique des rapports sociaux de sexe c'est leur transversalité, ils concernent tous les domaines de la vie sociale. On ne peut pas les comprendre par exemple en les étudiant uniquement dans la famille, ou uniquement dans la crèche. D'où la nécessité de prendre en compte ces aspects ensemble et de ne pas les isoler de leur contexte. - les rapports sociaux de sexe sont dynamiques: ils évoluent. Les choses ne sont pas figées et ne se reproduisent pas à l'identique. Il nous faut à la fois prendre au sérieux cette dynamique afm de regarder comment les choses se transforment, et ne pas imaginer que cette dynamique signe la disparition des rapports sociaux de sexe. - dernière caractéristique des rapports sociaux de sexe: ils contribuent à créer les notions et les catégories par lesquelles on les pense et on les nomme. Toutes les productions symboliques, toutes les productions normatives autour de ce qu' est/ devrait être/ doit être/ pourrait être, un vrai homme, une vraie femme, un vrai petit garçon, une vraie petite fille, tout ce qu'on leur propose comme éléments de défmition de leur personnalité, de leur identité, de leur implication, de leur sexuation, tout cela est le produit des rapports sociaux de sexe, et non pas d'une nature 17

Geneviève CRESSON

spontanée ou présociale (voir Mathieu, 1991, pour ce qui concerne maternité/paternité). Ainsi les discours quotidiens utilisent des termes qui sont connotés, chargés de valeurs, et qui nous piègent dans des évidences fallacieuses; un décryptage critique de ces catégories et notions est un préalable nécessaire.

Des approches complémentaires
On l'aura compris, la perspective féministe que partagent la plupart des recherches présentées dans ce livre repose sur un choix en valeur, dont l'explicitation peu fréquente dans les travaux scientifiques n'est pas contraire à la recherche d'objectivité. Partager une perspective commune, une série d'interrogations sur le genre et ses inégalités, ne signifie pas adopter un cadre théorique fermé ou étroit. L'approche par les rapports sociaux de sexe permet et stimule les discussions, constitue un pont jeté entre les éclairages disciplinaires, fournit un cadre de réflexion aux pratiques professionnelles ou aux actions de formation. Ces fondamentaux étant rappelés, chaque auteure s'en saisit à sa manière pour proposer une construction et une réflexion originales. Si l'approche en termes de rapports sociaux de sexe est au fondement de la dynamique collective dont ce livre est issu, la diversité des contributrices, de leurs ancrages disciplinaires (en sociologie, psychologie, sciences de l'éducation ou économie) et de leurs démarches de recherche laisse toute la place à la discussion et à des positionnements analytiques qui n'ont rien de monolithique. La dimension internationale (entre la France, la Belgique et la Suisse) et les nombreuses références à la littérature anglosaxonne ouvrent d'autres perspectives de confrontations, comparaisons et échanges d'expériences. Depuis la tenue de la journée d'études «Petite enfance et rapports sociaux de sexe» en Mars 2005, plusieurs travaux sont parus qui témoignent d'un intérêt renouvelé pour la petite enfance dont nous nous réjouissons. Mais ils n'épuisent pas les réalités de la petite enfance, ni les enjeux du genre et la complexité de leur décryptage, et nous souhaitons contribuer à la discussion de ces questions. L'ambition de ce livre est d'apporter des éléments de réflexion utiles, tant à la discussion scientifique qu'aux interrogations des professionnelles, des formateurs et formatrices, de tous ceux qui souhaitent développer les liens entre pratiques de recherche et prise en charge des jeunes enfants.

18

Introduction

Ce livre est organisé en trois parties: la vie quotidienne dans les crèches, quelques aspects de la situation des professionnel-Ie-s en formation ou en activité, et enfm le partage du travail parental et la place des pères. Les enfants à la crèche Les deux premiers chapitres sont réalisés à partir d'observations de longue durée de plusieurs crèches avec l'objectif de donner à voir comment la question du genre est présente dans la vie quotidienne des enfants en crèche. Au delà d'une confrontation des discours et des pratiques, les auteures insistent sur les tensions inhérentes au cadre normatif dans lequel ces pratiques sont forgées. Les pratiques orientées par le souci de répondre aux besoins - présumés objectifs - des enfants et de développer leur autonomie peinent à tenir compte de la prégnance du genre, tant dans l'environnement matériel et humain construit pour ces enfants que dans les interactions entre adultes et enfants, voire dans les comportements de ces derniers. Ces approches individualistes s'avèrent peu propices au repérage des différences sexuées ni afortiori des inégalités et rapports de force en construction. L'observation précise des comportements et des interactions entre enfants, dès lors qu'elle intègre une dimension de genre, se révèle heuristique. Dominique Golay (chapitre premier) formule ainsi

l'hypothèse de l'élaboration de « cultures ludiques» différenciées selon le
sexe, et non exclusivement selon l'âge comme on a tendance à le penser. Geneviève Cresson (chapitre deux) inscrit les pratiques enfantines dans l'environnement matériel et humain des crèches, en interrogeant de manière plus directe leur contribution à l'éducation sexuée des toutpetits. Dominique Golay pointe les limites de la volonté de nonintervention des éducatrices, Geneviève Cresson celles de pratiques qui, sans que cela soit volontaire ni même toujours conscient, sont différenciées selon le sexe de l'enfant. Les professionnel-le-s En prenant du champ avec l'analyse des pratiques, la seconde partie de cet ouvrage présente trois éclairages sur la constitution des postures professionnelles. Catherine Bouve revient sur la sociogenèse des crèches et sur les « berceuses» qui marquent les débuts des professions de la petite enfance (chapitre trois). Sous l'action conjuguée des médecins et des femmes des milieux bourgeois de la philanthropie, la crèche est promue lieu 19

Geneviève CRESSON

d'éducation des mères des milieux populaires autant que de leurs enfants. Les qualités morales des mères sont exaltées au moment même où elles sont encadrées de fort près par les philanthropes, et le

recrutement des berceuses s'organise: « pour devenir naturelles certaines
qualités ont nécessité un apprentissage qui peut bien s'assimiler à de la violence symbolique et même physique». Les femmes bourgeoises encadrent et surveillent les berceuses d'origine populaire, ce qui donne à voir l'articulation des rapports sociaux de sexe et de classe. Nadine Plateau présente une action originale menée en Belgique (chapitre quatre). Dans la prise de conscience actuelle que les institutions font de la dimension du genre, il s'agit, à l'intérieur d'un programme pour l'égalité des chances, de sensibiliser les futures professionnelles à cette dimension. Ce programme dont la réalisation repose sur une mobilisation associative, sur un mode volontaire et par là fragile, pose la question de la transmission des savoirs féministes et celle de la prise de conscience réflexive de nos conditionnements sexistes. Peut-on défaire par l'éducation ce que la socialisation a installé dans la durée? Comme Catherine Bouve, Nadine Plateau constate que les rôles professionnels sont inscrits à la fois dans la continuité et dans le décalage avec les rôles parentaux (la maternité). Que faire alors des tensions entre les normes pour soi et les normes pour autrui que véhiculent les propos des professionnelles, si de plus de nouvelles politiques viennent compliquer la donne? Sandie Delforge (chapitre cinq) s'attache à repérer les stéréotypes de genre présents dans quelques unes des revues les plus lues par les futures éducatrices de jeunes enfants pendant leur formation professionnelle. Son travail montre le dynamisme des rapports sociaux de sexe et ses limites, puisque les revues organisent ce qu'on présente comme la métamorphose du rôle paternel à partir de stéréotypes éculés, et les discours égalitaristes des étudiantes fmissent par buter sur les conceptions inégalitaires des rôles sexués. Comme les professionnelles, ces futures professionnelles jonglent donc sans cesse entre plusieurs niveaux de normes. La place des pères La dernière partie enfm pose la question de la place des pères dans la prise en charge de la petite enfance, en examinant successivement leurs horaires et la durée de leur présence au domicile avec les enfants, puis la situation des pères en congé parental d'éducation, et enfm les 20

Introduction

productions scientifiques récentes portant sur la division du travail parental. A partir de l'exploitation originale d'une enquête nationale, Anne Bustreel recherche les facteurs qui permettent d'expliquer les variations de l'implication des pères auprès d'enfants de moins de 6 ans (chapitre six). La moitié de ces enfants ne sont jamais seuls avec leur père. Paradoxe intéressant: ce sont les caractéristiques temporelles de l'emploi de la mère qui expliquent le mieux les variations du temps paternel ainsi mesuré. La pertinence et les limites de cet indicateur sont discutées de façon constructive, et sa fonction heuristique apparaît clairement. Le temps, ressource rare, est un enjeu dans les rapports de domination. Danièle Boyer s'intéresse à la population fort minoritaire des pères bénéficiaires de l'APE, allocation parentale d'éducation (chapitre sept). Elle s'interroge sur la spécificité de cette population et fait ressortir le caractère atypique des couples concernés en mobilisant plusieurs enquêtes nationales. Elle prolonge la discussion sur le temps parental paternel et l'étude plus fine de la division sexuée du travail parental et domestique entre pères et mères dans cette situation atypique. Elle montre à la fois le côté novateur de ces arrangements particuliers, et l'incohérence qu'il y aurait à les considérer comme une inversion des rôles, et à plus forte raison une inversion durable, les perspectives des pères au foyer étant nettement différentes de celles des mères au foyer. Le huitième et dernier chapitre a un statut particulier, puisqu'il a été entrepris après notre journée d'étude où le besoin d'une analyse approfondie des productions en sciences humaines sur la question du genre dans la parentalité a été ressenti. Nathalie Coulon et Geneviève Cresson proposent non pas une synthèse mais une revue critique et un bilan de ces productions, et prolongent la réflexion sur les notions (équité, égalité,...) et les indicateurs (de l'implication paternelle,.. .). Et sur la difficulté de la plupart des auteurs à penser à la fois l'égalité entre les sexes et la survie de l'institution familiale (voire de l'humanité). Les contributions à cet ouvrage La petite enfance, entrefamilles et crèches, entre sexe et genre n'ont à l'évidence pas la prétention d'épuiser ce programme-titre. Je souhaite terminer la présentation en soulignant à quel point le choix du cadre conceptuel, les rapports sociaux de sexe, est pertinent et fécond. Je reprendrai pour cela les caractéristiques centrales de ces rapports sociaux de sexe, en montrant comment elles s'appliquent à la petite enfance et permettent de progresser dans notre compréhension et nos interrogations. 21

Geneviève CRESSON

- l'antagonisme. Hommes et femmes sont en lutte pour l'accès à des biens et ressources rares, aussi bien dans la famille que hors d'elle. Dans les chapitres rassemblés ici, le temps est probablement la plus souvent citée de toutes les ressources autour desquelles s'exprime l'antagonisme entre les genres. La lutte est concrète, sur le plan des conduites effectives, et l'on voit l'ensemble des hommes-pères consacrer beaucoup moins de temps aux activités parentales, et donc en réserver davantage pour leurs autres investissements, que l'ensemble des femmes; elle est aussi symbolique, et le dernier chapitre aborde les controverses sur les indicateurs de l'implication paternelle parmi lesquels la durée du temps passé par les pères à prendre en charge leurs enfants, et donc la possibilité, réservée aux seuls hommes, de découpler la relation entre temps investi avec l'enfant et jugement sur la qualité de leur implication (voir le chapitre de Bustreel et celui de Coulon et Cresson). -la transversalité. Les rapports sociaux de sexe à l'œuvre dans le domaine de la petite enfance ne peuvent être compris que si l'on tient compte à la fois de ce qui se passe dans et hors de la famille, dans et hors des crèches, dans et hors de l'emploi. Bouve et Plateau montrent qu'on ne peut pas comprendre les professionnelles si on ne tient pas compte de leurs compétences privées, c'est à dire des conséquences de leur socialisation familiale. Boyer montre que les pères en congé parental ne se retrouvent pas dans la même situation que les mères en congé parental, en particulier ils ne sortent que provisoirement du marché de l'emploi. Elle illustre parfaitement la double dimension familiale et professionnelle des décisions liées au congé parental.

- le dynamisme des rapports sociaux de sexe peut être illustré à partir de la nouvelle implication des hommes. Se conjuguent ici des éléments de l'expérience concrète (les pères passent un peu plus de temps avec leurs enfants) et des effets d'optique ou de mise en scène (la bonne volonté des médias et des scientifiques, sociologues en particulier, à repérer les tendances vers l'égalité encore lointaine ou à promouvoir des hommes exceptionnels investis dans la petite enfance). Ce dynamisme n'empêche pas l'utilisation de catégories ou de discours que l'on pouvait penser périmés, utilisation qui manifeste la continuité des rapports anciens au moment où on annonce leur dépassement. TInous faut à la fois envisager les réels progrès (augmentation du temps de prise en charge des jeunes enfants par les hommes) et ne pas cesser de poser la question de l'égalité. Ces progrès pourraient bien être aussi une expression renouvelée de la domination des hommes sur un ancien "bastion" féminin, par de nouveaux "héros" présentés parfois comme des victimes de résistances
22

Introduction

féminines archaïques. La virilité ancienne s'accommodait mal de l'intérêt pour les petits enfants, la virilité nouvelle pourrait le revendiquer sans que pour autant la domination masculine ne soit remise en question. (Voir les chapitres de Plateau, Delforge, Boyer, Coulon et Cresson). - Les rapports sociaux de sexe produisent les notions avec lesquelles nous les abordons et nos catégories de pensée, qui doivent donc être soumises à l'analyse, à la critique. En l'absence de ce travail analytique et critique, ces catégories et notions se réintroduisent subrepticement aussi bien dans les pratiques professionnelles (Golay, Cresson, Plateau) que dans la littérature à destination des professionnelles (Delforge) ou dans la production scientifique (Coulon et Cresson). Ces notions et catégories sont produites tout au long de la socialisation, de façon peu explicite le plus souvent et s'enracinent de façon tenace, de sorte qu'un travail réflexif important sera nécessaire pour en prendre conscience (sans parler du travail nécessaire à long terme pour s'en distancier) (Plateau). Le genre est prescrit aux enfants bien avant qu'ils ne reconnaissent les sexes (y compris le leur); l'entrée, prescrite, dans le stéréotype est une condition de la reproduction des inégalités de genre.

Bibliographie
ACHERARL. (2003), Filles et garçons à l'écolematernelle, Délégation régionale aux droits des femmes et à l'égalité, Académie de Montpellier. BEAUVOIRS. (de) (1949), Le deuxième sexe, Paris, Gallimard. BELOTTI E-G. (1976), Du côté des petites filles. L'influence des conditionnements sociaux sur la formation du rôleféminin dans la petite enfance, Paris, éditions Des Femmes. BERGONNIER-Dupuy G. (1999), «Pratiques éducatives parentales auprès des jeunes enfants», in LEMEL Y. et ROUDET B. (dir.), Filles et garçons jusqu'à l'adolescence,socialisations différentielles,Paris, L'Harmattan. BROUGÈREG. (1999), « Les expériences ludiques des filles et des garçons», in LEMEL Y. et ROUDET B. (dir.), Filles et garçonsjusqu'à l'adolescence,socialisations différentielles,Paris, L'Harmattan. BRUGEILLES C., CRaMER I. et CRaMER S. (2002), « Les représentations du masculin et du féminin dans les albums illustrés ou Comment la littérature enfantine contribue à élaborer le genre», Population, vol. 57 n° 2, pp. 261-292.

23

Geneviève CRESSON CHAMBOREDONJ.-C. et PRÉVOST J. (1973), « Le métier d'enfant: définition sociale de la prime enfance et fonctions différentielles de l'école maternelle », Revuefrançaise de sociologie,n03, pp. 295-335 Collectif (2006), Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans, Ramonville SaintAgne, Erès. CRESSONG. et GADREYN. (2004), « Entre famille et métier: le travail du care», in Nouvelles questionsftministes, vo123, n03 DAFFLONNOVELLEA. (2006), Filles-garçons.Socialisation différenciée1, Grenoble, PUG. DELPHY C. (2001), L'ennemi principa~ tome 2 :penser legenre. Paris, Syllepse. DEVREUXA.-M. (2001), « Les rapports sociaux de sexe, un cadre d'analyse pour les questions de santé», in AÏACH P., CÈBE D., CRESSONG. et PHILIPPE C. (dir.) Femmes et Hommes dans le champ de la santé, Rennes, ENSP. DURU-BELLATM. (1990), L'école desfilles. Quelleformation pour quels rôlessociaux 1 Paris, L'Harmattan. FERRAND M. (2004), Féminin Masculin, Paris, La Découverte, collection Repères. GADREYN. (2001), Travail et genre, Approches croisées,Paris, L'Harmattan. GAUTIER A. et HEINEN J. (1993), Le sexe des politiques sociales, Paris, Côté femmes. HURTIG M.-C. (1982), « L'élaboration socialisée de la différence des sexes; rôles, identité et représentations de sexe », Enfance, n04, pp. 283-302. KERGOATD. (2000), « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in HIRATA H. et al. (dir.), Dictionnaire critique duftminisme, Paris, PUF. MANSON M. (2002), « Les jouets et la différenciation sexuelle: une longue histoire culturelle», in CHABAUD-RYCTER D. et GARDEY D. (dir.), L'engendrement des choses. Des hommes, des femmes et des techniques, Paris, Editions des archives contemporaines, pp.103-121. MATHIEU N.-C. (1991), «Paternité biologique et maternité sociale», in L'anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes, pp. 63-74. MOLLO-BoUVIERS. (1998), «Les rites, les temps et la socialisation des enfants » Enfance et sociétés, sociologie de l'enfance (1), n02, pp.73-90, et dans TAP P. (1985), Masculin etftminin chez l'enfant, Toulouse, Privat, collection « éducation et culture », Toulouse.

24

chapitre 1

Le « jeu libre » en crèche: rapports sociaux Dominique

une expression de sexe? Golay

des

Les institutions de la petite enfance, en Suisse romande, s'adressent en premier lieu aux enfants d'âge préscolaire (0-4 ans), bien qu'une partie de ces structures, notamment les crèches et garderies, accueillent également les petits écoliers (4-6 ans) en dehors des temps scolaires. Clairement dissociées de l'instruction publique, elles sont considérées comme des lieux de garde et/ou de socialisation par les autorités locales et dépendent de l'action sociale. Ces institutions sont donc spécialisées dans l'accueil d'une population bien définie (0-6 ans) et pensent leur organisation en fonction des «besoins» de cette tranche d'âge. Se référant essentiellement à la psychologie de l'enfant, elles établissent des projets pédagogiques centrés sur le développement harmonieux et l'épanouissement de chaque individu. Dans cette perspective, elles défendent une pédagogie moins interventionniste, plus adaptée de leur point de vue aux besoins des enfants accueillis, chacun et chacune prenant dans l'environnement ce qui lui correspond le mieux. L'accent que les institutions de la petite enfance et les équipes éducatives mettent sur «l'activité autonome» (Falk: 2003) et sur le «jeu libre 1 » s'inscrit dans l'idée que les enfants savent ce dont ils et elles ont besoin pour grandir. Sans nier le fait que les activités menées à l'initiative des enfants permettent de tenir compte de leurs intérêts et potentialités, cet article cherche à montrer qu'elles peuvent aussi favoriser une
1 Cette notion, très largement utilisée dans les institutions de la petite enfance, renvoie aux activités déployées à l'initiative de l'enfant.