La petite Suzanne des six [...]

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[...] (Paris). 1803. In-16.
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Publié le : samedi 1 janvier 1803
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PETITE. •SUZANW;;
SES SIX ANNIVERSAIRES
: SES SERVITEURS ET SES MAITRES \l
ILLUSTRE DÉ'QUATHE GRAVURES
PARIS •
G R A S S À R T, LIBRAIRE- K D ï Ï;E U R
3. ""K VF. I.A PAIX, ET lirlî SAINT-\!1\ AUR, 1
GENÈVE '
EMILE HKROUD, LIBItAIRK
'I S 6 3
t. X
PETITE SUZANNE
IMPRIMERIE .DE h. TORON ET C% A SAINT-GERMAIN.
LA
PETITE SUZANNE
SES SIX ANNIVERSAIRES
SES SERVITEURS ET SES MAITRES
~T£I/USTRÉ DE QUATRE VIGNETTES
PARIS
G RAS S ART, LIBRAIRE-ÉDITEUR
3, RUE DE LA PAIX, ET MIE SAINT-ARNAUD,-4
GENÈVE
EMILE BÉROUD, LIBRAIRE
18 63
LA PETITE SUZANNE
SES SIX ANNIVERSAIRES,,SES SERVITEURS.ET SES MAITRES
PREMIERE PARTIE
LES SIX ANNIVERSAIRES
CHAPITRE I
LE PREMIER ANNIVERSAIRE
— Ma petite Suzanne a juste un an au-
jourd'hui, dit un jour une mère à sa petite
fille, je lui dois le baiser de son jour de
naissance.
Et elle le déposa sur les douces et fraîches
lèvres du petit enfant. Or Suzanne n'avait
1
LA PETITE SUZANNE
encore jamais embrassé personne dans sa
vie et ne savait comment s'y prendre.
Mais elle crut, je suppose, qu'elle pouvait
commencer à le faire à son âge; aussi,
avançant ses petites lèvres, rendit-elle à
sa mère le plus curieux petit baiser qu'il
soit possible d'imaginer. Sa maman en fut
heureuse et Suzanne aussi; je pense même
qu'elle crut avoir fait quelque chose de re-
marquable quand elle vit tout le monde se
mettre à rire. Quelques instants plus tard,
son père entra et Bébé, avançant encore
ses deux lèvres, lui offrit la même caresse.
Ceci sepassait dans la matinée et la petite
Suzanne était encore dans son costume de
huit. Mais sa mère la lava, l'habilla genti-
ment, lui mit sa robe rouge, son tablier
LA PETITE SUZANNE
blanc tout propre et des souliers si mignons
qu'on aurait pu les croire faits pour une
poupée ! Alors Suzanne eut, pour son déjeu-
ner, du pain et du lait.
Ensuite elle se laissa couler des genoux
de sa mère et vint jouer avec un collier de
bobines laissé sur le parquet. Cela dura
longtemps, mais à la fin, la petite s'ennuya
de rester à terre. Elle jeta donc tout de
côté, se leva comme si elle allait marcher,
mais resta immobile, souriant à sa mère.
Elle semblait craindre de tomber en avan-
çant ; alors maman prit une boîte de cach ets,
et la tendit à l'enfant; à cette vue, Suzanne
oublia le danger et se mit à courir pour
prendre le joujou. Oh! qu'elle fut heureuse
d'avoir fait ces quelques pas, et sa maman
8 LA PETITE SUZANNE
ne le fut pas moins ! Comme elle embrassa
sa chère petite, occupée à secouer les ca-
cliets pour les faire sonner ! Un peu plus
tard, une dame vint faire visite à la mère
de Suzanne, elle était accompagnée d'un
gros chien noir, plus gros que la petite
fille et qui voulut à toute force entrer mal-
gré sa maîtresse, honteuse de le voir au
salon. Le chien plut à Suzanne, bien loin de
l'effrayer; il vint appuyer son nez froid sur
la figure et sur les mains de l'enfant, ce qui
là.fit bien rire. Cette dame apportait quel-
que chose pour Suzanne. Quoi donc? Une
grande poupée, presque aussi haute que
la petite fille. Quand celle-ci vit le poupon,
elle se mit à rire et s'écria : « Bébé, Bébé ! »
Elle l'aimait tant ! Quelqu'un lui dit de l'ap-
LA PETITE SUZANNE y
peler Margot. Ce n'est pas un bien, joli nom,
n'est-ce pas? Une autre dame, sa grand-
maman, lui envoya aussi une cuillère d'ar-
gent. Margot est aujourd'hui gâtée et n'a
plus de cheveux, mais la cuillère est encore
bonne et Suzanne s'en sert tous les jours.
Dès qu'il lit nuit, maman prit Suzanne
sur ses genoux et commença la chanson-
nette de tante Elisa. Cette bonne tante
l'avait entendue en Allemagne et l'avait
trouvée si jolie quand on la chantonnait
aux petits allemands qu'elle l'avait traduite
pour ses neveux et nièces. La voici :
Maman, qu'a donc pu faire ou dire
Bébé, pour que tu l'aimes tant?
— Bébé ? Je vais vous en instruire
Sans peine; écoutez seulement.
10 LA PETITE SUZANNE
. Toujours paisible et satisfaite,
Sans faire entendre pleurs ni cris,
Sur mon sein, s'endort ma fillette
Telle qu'un oiseau dans son nid.
. Au réveil elle offre- elle-même
Un sourire contre un baiser :
Voilà pourquoi mon Bébé j'aime,
Plus qu'on ne peut dire ou penser.
— Bébé, qu'a donc pu faire ou dire
Maman, pour que tu l'aimes tant?
— "Maman ? Je vais vous en. instruire
Sans peine; écoutez seulement.
De tout malheur sa main me garde,
Je dors doucement dans ses bras,
Son oeil vigilant me regarde
Partout où je porte nies pas.
Le jour et la nuit elle-même
Veille sur moi, sans se lasser :
Voilà pourquoi ma mère j'aime,
Plus qu'on ne peut dire ou penser.
LA PETITE SUZANNE .11
La chanson finie, Suzanne sentit le som-
meil; sa maman la déshabilla donc et la
mit dans son bon petit berceau où elle ne
fut pas longue à s'endormir.
Je suppose que des milliers de petites
filles et de petits garçons passèrent cette
journée à peu près de la même manière
que Suzanne; c'était aussi leur premier
anniversaire.
Mais pensez-YOus que papa et maman
eussent échangé leur Bébé contre un autre?
Certainement non.
CHAPITRE II
LE SECOND ANNIVERSAIRE
Au bout de trois cent soixante-cinq
jours, arriva le second anniversaire de
Suzanne. Elle devait, pensez-vous peut-
être, être bien âgée après avoir vécu un si
grand nombre de jours; non, elle n'avait
juste que deux ans.
Dès qu'elle fut éveillée, on la porta dans
la chambre de sa mère qui la prit dans son
lit et lui donna deux baisers pour son jour
de naissance, l'un sur les lèvres, l'autre sur
LA PETITE SUZANNE. 13
la joue. Puis Suzanne se mit à s'amuser.
Avec quoi pensez-vous ? Une poupée? Non.
Un petit chat? Non; mais un véritable
enfant en vie, son petit frère Robert. Il
avait à peu près autant de mois que Su-
zanne d'années ; sa soeur l'aimait beaucoup ;
elle ne pleurait pas quand elle voyait sa
mère le prendre entre ses bras pour l'em-
brasser ; bien au contraire, elle aurait voulu
le porter elle-même. .
Au bout d'un moment, maman lui dit :
— Suzanne, tu as deux ans aujourd'hui !
Suzanne ne comprit pas ; elle sourit pour
toute réponse et s'écria en regardant son
frère :
— Oh ! Robert, tu as deux yeux !
Il fallut ensuite faire la toilette de
1.
14 LA PETITE SUZANNE
Suzanne, mais ce n'était plus sa mère qui
en était chargée, maintenant qu'elle avait
un petit nourrisson à soigner. Après déjeu-
ner, Suzanne vint vers maman avec une
orange que papa lui avait donnée et qu'elle
appelait une balle, incapable qu'elle était
de prononcer le mot orange. Son père prit
alors la grosse Bible et Suzanne comprit
qu'elle devait s'asseoir tranquillement sur
sa petite chaise qu'elle dut d'abord cher-
cher tout autour de la chambre; puis elle
s'y installa auprès de son père tout en
disant à Robert :
—Bébé, sois taniile; papa dit: sois taniile.
Elle ne pouvait encore prononcer tran-
quille; mais pendant la prière, Suzanne se
mit à jouer avec des épingles, car elle ne
LA PETITE SUZANNE : .1.5
savait pas que ce fût mal. Le culte fini, elle
se mit à faire une maison pour la poupée
dans un coin de la chambre; ne la trouvant
pas assez jolie, elle la renversa, dispersa
les briques, puis commença de nouveau.
Après s'être amusée de la sorte pendant
une heure, elle en eut assez, et sa mère se
leva pour lui offrir son cadeau de jour de
naissance; elle posa donc Robert sur le lit
et tira du placard une petite table à tiroir.
Oh î que Suzanne fut heureuse ! Levant les
mains et s'efforçant de prononcer quelque
grand mot, elle s'écria :
— Oh ! moi ! tonlente !
Ce qui fit rire sa maman ; celle-ci plaça
le petit service à thé de sa fillette sur la
table et lui donna un biscuit brisé en mor-
16 LA PETITE SUZANNE
ceaux; Suzanne s'assit alors et se mit à
verser le thé pour rire, et à manger le bis-
cuit pour de bon. Bientôt elle alla offrir à
Robert une tasse de thé que celui-ci ne
pouvait pas prendre; la petite parut attris-
tée; mais le sourire revint sur ses lèvres
lorsque maman prit de sa main la tasse et
but tout le thé qui s'y trouvait. Au bout
de ce temps, Suzanne se sentit fatiguée
et dit qu'elle voulait faire « do do ». Elle
alla donc se coucher sur une caisse recou-
verte de perse qu'elle affectionnait beau-
coup; puis sa maman étendit sur elle
une couverture et Suzanne s'endormit
profondément.
CHAPITRE III
LE SECOND ANNIVERSAIRE
(Suite)
Au bout d'une couple d'heures, Suzanne
s'éveilla, l'air grave et les joues rouges. Sa
mère venait de finir une petite robe, mais
elle jugea le moment mal choisi pour l'es-
sayer, Suzanne ne paraissant pas de très-
bonne humeur. Aussi, comme Robert dor-
mait, maman prit la petite sur ses genoux
et l'embrassant, lie lui dit :
18 LA PETITE SUZANNE
— Voyons, nous allons, faire des bébés
en papier.
Elle se mit alors à découper des rangées
de petites dames, ce qui fit épanouir le vi-
sage de Suzanne ; tout heureuse, elle cares-
sait sa mère en répétant sans cesse :
— Chère maman ! chère maman !
11 neigeait et Suzanne ne put sortir, mais
elle ne s'en amusa pas moins, car elle
aimait à se tenir dans sa grande chaise près
de la fenêtre pour regarder et tâcher de
saisir dans leur chute les beaux et blancs
flocons de neige. Elle fut bientôt lasse des
dames de papier, sa mère la mit donc
vers la fenêtre ; mais, juste à ce moment, le
dîner de la petite fille fut apporté ; or voici
ce dîner.
LA: PETITE. SUZANNE . 19
D'abord une tartine de beurre saupou-
drée de sel ; puis dès pommes de terre frites
et une aile de poulet. Suzanne courut dé-
barrasser sa table du petit service à thé
afin de faire place à son véritable repas.
La tartine était taillée en petits morceaux;
Suzanne la croqua d'abord avec grand ap-
pétit; puis elle mangea le poulet et le
trouva si bon qu'elle eut envie de crier :
« encore » ; mais au moment où elle allait
le faire, sa mère, s'approchant, lui dit :
— Suzanne, veux-tu aller à la foire ?
Suzanne ne savait pas ce que c'était que
la foire, mais elle sourit et répondit oui.
Une dame était venue la chercher en voi-
ture : aussi, dès que Suzanne eut fini de
dîner, maman lui mit sa robe neuve, et se
20 LA PETITE SUZANNE
préparait à achever sa toilette quand Su-
zanne, joyeuse de sa sortie, et remontée
par son repas, s'échappa de ses mains et se
mit à courir par toute la chambre en fai-
sant des révérences et criant :
— Bonjour maman., Suzette laisser
maman.
Maman finit par attraper la petite espiè-
gle; elle lui mit manteau, chapeau, mi-
taines, et je ne sais quoi encore; puis
Suzanne sortit dans la voiture de cette
bonne dame, qui l'aimait tendrement.
Il faisait un peu nuit quand on revint de
la foire. Maman avait bien des fois regardé
à la fenêtre en disant :
— Je m'étonne que Suzanne ne revienne
pas.
LA PETITE SUZANNE. :. 21
Celle-ci arriva les mains pleines de jou-
joux, de sucre candi et de gâteaux., Elle
courut embrasser sa maman et Robert, puis
offrit le sucre candi à papa; il la remercia
et mit le bonbon dans sa poche, car il ne
voulait pas que Suzanne mangeât tant de
douceurs. C'était l'heure du coucher, mais
la petite était si folâtre qu'il ne fut pas fa-
cile de l'attraper. Elle courut se cacher
derrière le grand fauteuil, puis sous le lit,
en criant de joie et battant des mains jus-
cfu'à ce crue, tout éDuisée, elle dût s'arrê-
ter. Alors on lui donna une tartine et on la
mit au lit. Maman la déshabilla elle-même,
puis, assise près du berceau de Robert,
elle fit entendre aux deux enfants la chan-
sonnette suivante.
LA PETITE SUZANNE
Dormez en paix, petits amour§,
Auprès de vous, veille une mère
Qui, dans ses soins et sa prière,
Enveloppe vos nuits, vos jours.
Donnez en paix, petits amours,
Que, près de vous, veillent les anges ;
Pour chasser les rêves étranges
Qui du sommeil troublent le cours
Dormez en paix, petits amours,
Sur votre âme le Seigneur veille ;
Qu'aucun souci ne vous réveille,
Dormez en paix, dormez toujours
CHAPITRE IV
LE TROISIÈME ANNIVERSAIRE
Le jour de son troisième anniversaire,
Suzanne se dit à son réveil :
— Je vais vite donner trois baisers à
maman.
Puis elle sauta hors du lit et courut vers
la chambre, où maman couchait avec Ro-
bert, alors indisposé. Elle entr'ouvrit la
porte et avança la tête, avec un sourire si
aimable et si caressant, que sa mère eut
bien envie de la saisir et de l'embrasser.
24 LA PETITE SUZANNE
Elle lui tendit les bras, et Suzanne grimpa
vite sur le lit pour distribuer à maman et
à Robert force caresses. En échange,
sa mère lui donna trois baisers de jour
de naissance, un sur les lèvres et un sur
chaque joue. Robert, âgé seulement d'un
an, ne savait encore ni marcher, ni parler,
mais son petit coeur débordait de ten-
dresse; il entoura de ses bras le cou de
Suzanne, caressa ses douces joues, et parut
charmé de sa visite.
Après la toilette des enfants, vint le
déjeuner; Suzanne eut l'honneur de man-
ger à.table avec papa et maman. Puis, tous
se rendirent à la chambre à coucher, où
l'on trouva... quoi? Une arche de Noé!
Une amie de la famille l'avait envoyée à
LA PETITE SUZANNE 25
Suzanne; c'était un beau cadeau, je vous
assure; on y trouvait toutes sortes d'oiseaux
et d'animaux, plus M. et madame Noé avec
leur famille ; Suzanne fut si contente qu'elle
sauta de joie par toute la chambre; et Ro-
bert, la voyant rire et frapp des mains,
se mit à faire de même.
Suzanne s'assitpar terre et s'amusa long-
temps avec l'arche; tout en jouant, elle
parlait aux animaux, les informant que c'é-
tait son jour de naissance et leur deman-
dant s'ils n'aimeraient pas que ce fût aussi
le leur? Puis de temps en temps elle ajoutait:
— Je vais avoir une soirée, je vais avoir
une soirée!
Un peu plus tard maman prit Suzanne
sur ses genoux, lui lut une petite histoire,
26 LA PETITE SUZANNE
et, l'embrassant à plusieurs reprises,lui dit
combien Dieu était bon d'avoir conservé
déjà trois ans la vie de sa chère petite. Juste
alors, on entendit sonner à la porte et la
bonne vint déposer un gros paquet roulé
dans une serviette; voyant qu'il était pour
sa petite fille, maman le lui laissa défaire.
Il en sortit un magnifique bébé avec de vé-
ritables souliers, un chapeau et une boîte
pleine de robes. Il venait de la même dame
qui avait donné le premier poupon, qu'elle
croyait devoir être gâté, après deux
années d'existence. Dès que Suzanne vit le
bébé neuf, elle courut chercher pauvre Mar-
got et, la posant entre les bras de Robert :
— Tiens! cher petit, lui dit-elle, toi
aussi tù auras un bébé.
LA PETITE SUZANNE 27
L'enfant fut enchanté et, tenant Margot la
tête en bas, il se mit à la caresser en chan-
tant : « do do, do do », ce qui fit rire sa
soeur.
Mais comme Robert allait lui-même faire
son petit somme, Suzanne et maman quit-
tèrent la chambre pour montrer les cadeaux
à papa; il s'y intéressa vivement, et tint
Suzanne sur ses genoux tandis qu'elle lui
faisait voir l'arche, les chats, les chiens, les
corbeaux, les colombes et tout le reste.
Puis, elle lui permit de jeter un coup d'oeil
sur sa poupée neuve, et de lui donner un
baiser.
Ensuite Suzanne accompagna sa mère à
la promenade.
CHAPITRE V
LE TROISIEME ANNIVERSAIRE
(Suite)
En rentrant, maman et Suzanne, trouvè-
rent Robert éveillé, et la petite fille dit qu'il
était temps pour elle de recevoir ses invités.
Vous vous demandez peut-être qui? Tout
bonnement Robert et les poupées; cela
faisait une singulière, mais une heureuse pe-
tite société. Suzanne prépara sa table, y
mit une tasse, une soucoupe, une assiette
LA PETITE SUZANNE 29
et une cuillère pour chacun, puis maman
remplit la petite théière de lait coloré de
quelques gouttes de thé et remit à sa fillette
des biscuits, des bonbons et une orange
élégamment découpée.
Tout le monde s'assit, Suzette et sa pou-
pée neuve d'un côté, Robert avec Margot
et le vieux poupon noir de l'autre. Robert
t était très-sage, aussi ne se mit-il pas à ren-
verser lestasses, ni à prendre les gâteaux;
il se tenait au contraire* bien tranquille, ou-
vrant seulement la bouche quand sa soeur
lui présentait un peu de thé ou de-biscuit.
Les poupées furent très-sages aussi; elles
ne tombèrent pas" sur leur nez comme cer-
taines poupées mal élevées et ne se mirent
ni à glisser de dessus leurs chaises, ni à
2
30 LA PETITE SUZANNE
se bousculer, mais restèrent immobiles
comme des images. Enfin Suzette trouva
que sa soirée marchait très-bien, et ses
parents furent, je crois, du même avis,
car on les vit plus d'une fois jeter
en souriant un coup d'oeil à la porte
entr'ouverte.
Suzanne était toujours fort affairée, elle
paraissait craindre que la moindre parcelle,
de plaisir lui échappât. Aussi dès qu'elle
eut (avec l'aide de sa mère et de sa bonne)
mangé tout ce qui se trouvait sur la table,
elle se remit à jouer. Elle fit une grande
cour entourée de ses briques de bois en
guise de palissade et y renferma les ani-
maux de l'arche de Noé ; papa vint s'asseoir
à terre auprès d'elle pour l'aider à les faire
LA PETITE SUZANNE 31
tous entrer. Suzanne en fut charmée et leur
dit:
— Voyons, petits animaux,je vais sortir;
soyez bien sages, il ne faut pas vous querel-
ler en mon absence.
Alors, elle fit semblant d'aller à la prome-
nade et, à son retour, trouva qu'ils avaient
tous été bien tranquilles, sur quoi elle leur
promit à chacun un livre s'ils continuaient
à se bien conduire. Ne pensez-vous pas
que cela aurait pu les faire rire? Cependant
ils demeurèrent impassibles, juste comme
s'ils n'entendaient rien. Suzanne était si
occupée qu'elle ne s'aperçut pas que la
nuit venait; elle oublia même que vers
cette heure maman avait l'habitude de la
prendre sur ses genoux pour l'amuser avec
32 LA PETITE SUZANNE
des chansonnettes et des histoires. Mais
quand il fit si noir que Suzanne n'y vit plus,
elle se rappela qu'elle devait serrer ses jou-
joux, et se mit à le faire tandis que Robert
ramassait lentement les siens sans toucher
à ceux de sa soeur.
. CHAPITRE VI
LE TROISIEME ANNIVERSAIRE
(Fin)
Dès que les joujoux furent mis de côté,
la bonne fit souper Robert ; alors Suzanne
descendit vers sa maman. Il n'y avait pas
encore de lumière au salon; mais le feu
jetait une agréable clarté, et Suzanne
grimpa sur les genoux de sa mère, en
lui disant :
— Chante, s'il te plaît, maman.
34 LA PETITE SUZANNE
■— Que veux-tu que je chante?
La petite fille réfléchit un moment.
— L'histoire d'un petit minet, répondit-
elle.
Or maman ne savait pas de 'chanson sur
un petit minet ; mais, pour ne pas refuser,
elle commença comme suit :
Au temps jadis, petite chatte,
En acrobate,
Gambadait dans un champ ;
Il y a longtemps, bien longtemps!
Et dans ce champ souris mignonne
Autant que bonne
Entendit minet arrivant ;
Il y a longtemps, bien longtemps!
Minet, de sa prunelle noire
Gomme écritoire
LA PETITE SUZANNE 00
Vit venir la souris trottant;
Il y a longtemps, bien longtemps !
Minet cachait griffes brillantes
Et fort piquantes
Pour saisir la souris passant :
Il y a longtemps, bien longtemps !
Minet avait des dents aiguës
Et bien pointues
Pour croquer la souris tremblottant ; •
Il y a longtemps, bien longtemps !
Quand fut mordue la souris
Elle dit : cris !
Et s'échappa d'entre les dents;
Il y a longtemps, bien longtemps !
Les larmes étaient venues aux yeux de
Suzanne en entendant que minet avait
mordu la souris; c'est pourquoi maman
36 LA PETITE SUZANNE
s'était hâtée d'ajouter que la souris s'était
sauvée depuis longtemps, bien longtemps!
A partir de ce jour maman eut à répéter
souvent cette chansonnette, car bientôt
Robert aussi voulut l'entendre.
— Maintenant, petite mère, dit Su-
zanne, une histoire : celle de la mouche
qui dut se passer de son déjeuner.
Maman répéta ce récit pour la cinquan-
tième fois peut-être; elle le fit suivre aussi
de quelques cantiques. Le chant fini, Su-
zanne prit son souper, et, après avoir em-
brassé ses chers parents, elle fit sa prière
et se mit au lit.
CHAPITRE VII
LE-QUATRIEME ANNIVERSAIRE
Suzann e fut bien surprise,; le matin de
son quatrième anniversaire, d'entendre ma-
man, l'appeler pour recevoir ses quatre
baisers de jour de naissance ; car Suzanne
n'avait pas eu d'anniversaire depuis -si
longtemps, qu'elle en avait tout à fait ou-
blié l'existence. Elle sauta à bas du lit, et
courut vers sa mère, qui, cette fois,, lui
donna quatre baisers ;: un'sur lès bras,
un sur chaque joue, un sur le front, et lui
38 LA PETITE SUZANNE
témoigna encore plus de tendresse que
d'ordinaire. Après déjeuner, elle emmena
Suzanne dans la chambrette où elle se reti-
rait habituellement toute seule, et lui te-
nant les mains, se mit à genoux avec elle,
et remercia Dieu de lui avoir donné sa
chère petite, et de la lui avoir conservée
quatre ans; elle le pria de vouloir bien lui
continuer sa protection pendant l'année qui
s'ouvrait, et de faire d'elle un de ses chers
petits agneaux. Suzanne fut très-heureuse
■ d'avoir été appelée un petit agneau du bon
Dieu, et embrassant sa mèrey elle lui dit
qu'elle aimait Jésus et voulait être bien
sage, puisque lui était si bon. Elles se ren-
dirent ensuite à la chambre à coucher, où
papa lui remit des briques neuves et un
LA PETITE SUZANNE 39
beau livre tout plein d'images, ce dont Su-
zanne fut enchantée.
Papa, Suzanne et Robert bâtirent alors
ensemble un château qui ressemblait, di-
saient-ils, à la tour de Babel ; mais Robert,
plein de feu et de gaîté, renversa bientôt la
tour, et se mit à crier de joie, du bruit
qu'elle fit en tombant. Suzanne n'y trouva
pas le même plaisir, et se plaignit de ce
que Robert gâtait son jeu; mais son père
répondit qu'il fallait lui pardonner, puis-
qu'il était si petit, sur quoi Robert courut
vers sa soeur en lui disant :
— Si te paît padonne Obert.
Et il la combla tellement de baisers et
de caresses, que Suzanne ne put s'em-
pêcher de sourire et d'accorder le pardon
40 LA PETITE SUZANNE
si gracieusement demandé. Puis elle bâtit
plusieurs châteaux tout exprès, pour don-
ner à Robert le plaisir de les renverser, et
fut heureuse le reste de la journée d'avoir
renoncé à son propre plaisir pour amuser
son frère. Maman était fort occupée des
préparatifs pour les réceptions de ce jour.
Cette fois-ci il devait y avoir d'autres per-
sonnes que Robert et les poupées. On
avait invité Francis et Charles, cousins de
Suzanne, et Henriette Court, petite fille
alors en visite chez eux. Ils devaient venir
de bonne heure, pour rester jusqu'au soir
avec la mère des deux garçons et la tante
de Henriette, qui voulaient avoir le plaisir
de les voir s'amuser ensemble.
A midi tout le monde arriva. On mit
LA PETITE SUZANNE 41
beaucoup de temps à poser manteaux,
chapeaux, mitaines; puis Charles fit admi-
rer au public sa veste et ses pantalons
neufs, tandis que Francis brûlait d'impa-
tience de voir les cadeaux de Suzanne.
Enfin tous rirent et causèrent beaucoup,
excepté Suzanne et Henriette, qui se te-
naient immobiles, se toisant mutuellement,
d'un air fort grave, et se serrant, l'une
contre sa mère, l'autre contre sa tante.
Après avoir longuement examiné Hen-
riette, Suzanne, la trouvant fort gentille,
courut dire à Francis :
■— Henriette aura ma belle poupée toute
la journée.
— Oh! cousine Henriette, entends-tu ce
que dit Suzanne? s'écria Francis.
42 LA PETITE SUZANNE
— Elle est aussi ma cousine, dit Suzette.
;— Non, répondit Francis, elle n'est que
ta belle-cousine.
Tout le monde se mit à rire, du moins
les grandes personnes, et Francis parut
très-content de la nouvelle parenté qu'il
venait d'imaginer.
CHAPITRE VIII
LE QUATRIÈME ANNIVERSAIRE
(Suite)
Suzanne conduisit ses cousins et sa belle-
cousine dans la chambre où ses joujoux
étaient étalés, et où Robert, assis sur sa
petite chaise, attendait patiemment. Fran-
cis et Charles coururent l'embrasser;, au
bout de quelques instants, Henriette fit de
même. Robert et Henriette se ressem-
blaient, au dire de Francis; tous deux.
44 LA PETITE SUZANNE
avaient des cheveux blonds et bouclés, des
yeux noirs et des joues roses. Robert de-
meura tout interdit, après avoir reçu le
baiser d'Henriette; il resta quelque temps
immobile, les yeux fixés sur le parquet,
et les mains croisées sur les genoux. Mais
bientôt il se mit à jouer avec les briques,
et les autres enfants s'assirent autour de lui
pour l'aider. Suzanne était heureuse
comme une reine; chacun était si bon
pour elle, et ses compagnons répétaient
sans cesse :
— Faisons comme veut Suzanne, car
c'est son jour de naissance.
Oh! comme ils s'amusèrent. Francis
bâtit de belles maisons, Charles fit un
petit village, et Henriette tenait serrée entre
LA PETITE SUZANNE
ses bras la poupée de Suzanne, tout en dé-
posant de temps à autre un baiser sur le
frais petit cou de Robert.
Après s'être longtemps amusés de la
sorte, Francis proposa déjouer à la cache
du mouchoir.
— Il faut que Suzanne le cache la pre-
mière, dit-il, car c'est son jour de nais-
sance.
Francis avait déjà six ans, et connaissait
bien ce jeu-là, et beaucoup d'autres. Il fit
donc fermer les yeux à tous les enfants, et
indiqua une bonne cachette à Suzanne. On
s'amusa beaucoup ; Robert lui-même cou-
rait de tous côtés, dans l'espoir de trouver
le mouchoir; et quand ce fut au tour de
Francis de le cacher, il eut soin de le mettre
46 LA PETITE SUZANNE
dans un coin où Robert était allé à chaque
fois regarder. Oh ! comme celui-ci fut con-
tent, lorsqu'il l'eut trouvé!
La bonne veillait alternativement sur son
petit chéri, de crainte que les autres en-
fants ne lui fissent mal ; mais ils furent tous
si sages et si soigneux, qu'un oiseau même
aurait pu, sans danger, se mettre de la
partie.
Quel âge as-tu, Robert ? dit Henriette,
en l'entourant de ses bras.
Robert ne sut pas répondre.
■— Il a deux ans passés, dit sa bonne.
— Est-ce que, lui aussi, a eu un jour de
naissance?
— Oh! oui, certainement.
Elle ouvriï alors un tiroir, pour montrer
LA PETITE SUZANNE
à Henriette des livres et des joujoux que
Robert avait reçus lors de son deuxième
anniversaire.
Au moment où les autres enfants accou-
raient pour admir le contenu du tiroir, une
cloche se fit entendre, et la bonne dit que
c'était pour les appeler; elle prit donc
Robert entre ses bras, puis Francis offrit
le bras à Suzanne. Charles et Henriette sui-
virent, et tous entrèrent dans la salle à
manger.
CHAPITRE IX
LE QUATRIÈME ANNIVERSAIRE
(Suite)
En arrivant, ils trouvèrent le père et la
mère de Suzanne avec la mère et la tante
de Francis, les attendant près d'une jolie
table ronde, recouverte d'une nappe
blanche. Le repas était servi; ce n'était ni
un dîner, ni un goûter ; mais quelque chose
entre deux, de très-agréable à voir pour
des enfants, mis en appétit par les jeux. Les
parents ne leur permettaieurpâs de nian-
LA PETITE SUZANNE 49
ger beaucoup de douceurs ; mais ils avaient
préparé plusieurs bonnes choses, qui ne
risquaient pas de leur faire mal.
Ainsi, le père de Suzanne ayant été la
veille à une noce, en avait rapporté des pa-
pillotes et de beaux raisins, qu'on avait jo-
liment arrangés sur la table. On fit asseoir
les enfants, et Suzanne se mit, d'un air sé-
rieux, à verser une petite tasse de chocolat
pour chacun d'eux. Francis voulut alors le
faire à sa place,-parce qu'il était l'aîné;
mais sa mère se mit à rire, en disant
qu'elle n'avait jamais vu les messieurs ver-
ser le thé ou le café. De son côté, Charles
voulut présider à table, parce qu'il était le
cadet; mais sa mère le plaisanta, lui aussi,
et répondit qu'Henriette et Robert étaient
50 LA PETITE SUZANNE
plus jeunes encore. Charles se consola
donc, en mangeant des tartines et prenant
du chocolat ; tous firent de même, jusqu'à
Robert, à qui, pour cette fois, on permit de
goûter de tout; il fut très-sage, et, quand sa
bonne lui dit de garder quelques-uns de
ses bonbons pour le lendemain, il les lui
remit tous.
Que j'aurais aimé vous montrer la
joyeuse société, mangeant et babillant à
qui mieux mieux! Suzanne, tout heu-
reuse,, ne put s'empêcher d'embrasser plu-
sieurs fois Henriette, assise à côté d'elle.
Elle réservait pour Robert les plus beaux
raisins, et offrait à ses cousins les plus gros
gâteaux, quoique Francis et Charles fussent
trop discrets pour les accepter.

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