La pierre boire

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Nafé et subjugué, le narrateur de ce roman est un raporta au village; le premier s'âtre agrégé, venu d'ailleurs. Les lieux qu'il traverse lui procurent mille occasions d'attiser ses passions ordinaires pour les paysages décousus, les mégalithes, les fontaines et les créatures qui semblent les hanter. "Pays d'oïl, Pays d'oc"... C'est une curieuse faon de dire, aujourd'hui, mais ce rêveur de langage, saute-frontière, dit curieusement les choses...
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782296179066
Nombre de pages : 282
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LA PIERRE À BOIRE
Daniel Cohen éditeur
Littératures, une collection dirigée par DanielCohen
Littératuresest une collection ouverte, tout entière, àl’écrire, quelle qu’en soit laforme :roman,récit,nouvelles, autofiction,journal ;-marche éditoriale aussi vieillequel’éditionelle-même.Mais si prescrip-teursde goût ici, concepteurs de laformeromanesquelà, comptables de ces prescriptionsetde cesconceptionsailleurs, assèchent levivier des talents,l’approche deLittératures, chezOrizons, est simple— ileût étévaindel’indiquerendautres temps —:publierdesauteurs queleur forcepersonnelle,leurattachementaux formes multiples,voiremulti-séculairesdu littéraire, a conduitsausirdefairepartager leur expé-rience intérieure.Du texte dépouillé à l’écrit porté par lesouffle de l’aventurementale et physique,nous vénérons, entretous lescritères d’où s’exsudel’œuvrelittéraire,lestyle. Flaubertécrivant:« j’estimepar-dessus tout d’abord le style, et ensuite le vrai»,il savaitavoir raisoncontretous lespérissements. Nousen faisons notre credo.D.C.
Dans lamême collection: Toufic El-Khoury,Beyrouth Pantomime, 2008 Bertrand du Chambon,Loin de V"r"nas#,2008 Jacqueline DeClercq,Le Dit d’Ariane,2008 Gérard Laplace,La Pierre à boire,2008 HenriHeinemann,L’Éternité pliée, Journal, édition intégrale en dix volumes, 2007,2008etau-delà
À paraître : OdetteDavid,Le Maître Mot, 2008 GérardGantet,LesHautsCris,2008
ISBN978-2-296-03822-6 © Orizons, chez L’Harmattan, Paris,2008
Gérard Laplace
La pierre à boire
roman
2008
Du même auteur
Textes littéraires Ci terre gésir,récits, Essarts, 1981. Ciel aux pluriels,récits, Essarts, 1997 Carnets de ciels et d’heurs d’un facteur de lavoirs, récits, Paupières de terre, 2000. Chevêtres au grand divers, récits, L’indiciblefrontière,2003. Recettes de la voie romaine,récit, Àpierrevue,2006. La pierre à boire,roman, Orizons, coll. «Littératures »,2008.
Poèmes Parcelles de la crête,Tarabuste,1987. Le tajine ocre,Atelier ocre dart,1995. Logos(parmides photosde Magali Ballet), Essarts, 2006.
Écrits sur l’art Ruisdael,biographie,Essarts,1983. Les référents dans la gravu re de René Bonargent, Indifférence, coll.Critères, 1982. Dans l’atelier de J.P.V, L’oreille électronique,2002. Contes picturaux, de Jean-PierreBrazs (préface), Matériaprima,2005. LeGrand Nuy,surdesphotographies de MagaliBallet,Essarts2005.
Ouvrages collectifs Dans les bruits du monde,Lehêtrepourpre,2000.
Àparaître Le Village de laCheirade,récit.
Présidentdel’association «àpierrevue»,Gérard Laplace développela collec-tionCarnet(s)à jours.
I
eptembre viendrait. L’herbe revigorée de l’ultime reverdie S abraserait les lumières vespérales sur les pâturages, près d’or-nières fraîches. L’été quelques jours encore languirait sous des cu-mulus vulcaniens, défaits par des sillages d’altitude, prêts à s’effon-drer, à culbuter, dans leur chute, des récifs cristallins ou rési-neux. Des architectures nébuleuses verticales, aux allures de cas-tellanus avec tours de guet, environnés d’aérostats plus mobiles, formeraient le soir des murailles violacées, posées sur l’horizon, autant de lisières d’orages dont nous aurions été, ces soirs-là, épargnés.
Àces ciels en fermentation, saisonniers, tout de pro-pensions, à ces atmosphères blettes succéderaient en pur con-traste trois ou quatre jours de brouillard, pas encore la mélasse brumaire, mais des poches lactescentes aux bords incertains, iri-sées, des chrysalides blanches de fond de vallons adhérant aux mouillères, des filets d’argent guidés par des ridules et nervations à peine visibles, trahissant l’hydrographie secrète des lieux.
Vers la fin du mois d’août, j’eus l’occasion, mais le prétexte s’est dissout, de pénétrer dans la pièce de droite chez Romaine. Une pièce où d’ordinaire je n’entre pas, mais ce jour-là les préparatifs d’un repas familial avaient maintenu la porte grande ouverte sur le blanc, le brillant et les couverts d’exception. Sur le mobilier,
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des objets, eux chaque jour à demeure, scintillaient, triomphaient dans l’éclat inhabituel du jour et du regard étranger. Mon atten-tion n’accrocha qu’un instant le baromètre où s’affichaient les imageries inusables ou la danseuse à la robe de mousseline, cam-pée sur le téléviseur, et dériva vers une grande photographie ri-chement encadrée. Plus tard, lorsqu’une autre fois je formulais la requête, Romaine ne sut pas, d’abord, de quoi je parlais. J’essa-yais de me faire entendre jusqu’au moment où son regard s’éclai-ra sous le fichu, « oui le tableau ! ». Il s’agissait de l’une de ces photographies prises d’avion avec gros plan sur le bâti d’une propriété, image que des démarches mercenaires exposent en-suite à l’atavique esprit de propriété des ruraux, fiers d’acquérir et d’encadrer le plus foncier de leur quant à soi, souvent dans la pièce de droite, sur le papier peint éloquent. Le caractère exces-sif du prix me fut précisé et ils payèrent en plusieurs fois. Mon intérêt se précisa, cette photo ne représentait pas seulement la longère de mes voisins au fleurissement coquet der-rière la barrière, avec le bouquet sec émaillant la porte d’entrée ; vers les limbes, au seuil du hors champ, se profilaient des outils qui venaient à l’instant d’être abandonnés, des graminées rensei-gnaient sur la saison, une maisonnette aujourd’hui disparue dont on m’avait signalé l’existence — la trace de ce logis demeurait au pignon du suivant bloc à terre — me révéla son visage. Je vis, et cela bientôt retint toutemonattention,unepartie demes granges,surtout la grangeouverte avecsonétage,ouverte,sans façade,offerte au soleildu sud-est toutelamatinée, en particulier àla demi-saison quandlesoleil plusbas pénètreplusavant vers l’ombre jusqu’au pied du murarrre, compactcelui-là, auxal-luresde fortification.Javais vitréplus tardunepartie de cette béancesur levillage,pour yaménager unatelierdhiver.Unautre temps,vérifiable, encelieu où letemporeldominel’espace,venait de faire irruption.Jamais unephotographie dicin’étaitarrivée jusqu’àmoi,quimerenseignât sur l’étatdes lieuxavant monac-
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climatation quelques cinq ans plustôt.Aucun voisin n’avait su meprésenter uncliché, au reste ce geste de fairevoir, comme l’objet photographique en lui-mêmen’avaitd’usage.Etaucune demes mille deuxcents prisesdevue du villagen’était passée entreleurs mains.Lenviemevenait, certes, deleur montrer, dattester, desurprendre.Jen revenaisaussi à ceproblème dac-commodationdont m’avaitentretenu un ophtalmologue,m’ex-pliquant la contre-performancevisuelle du paysan.Sur un rayon d’un mètre, autourdelui, cest le brouillard,maiscelanerepré-sente aucune gêne.Pour lereste il voit loinet précis.Les verres correcteurs restent sur latoile ciréeprèsduPopulaire.Letemps delavisite allait m’être compté; le bord ducadre, implacable-ment refermant la composition,mesuggérait l’abandon.Cette lucarne argentique baîllait sur letempsdhier,un passérécent qui étaitcomptable dautresgranges, d’un puissantconifère au-jourdhuisectionnéqui arrachait les tuilesetlait la foudre, d’un troupeaudemoutonshors saisoncourantdans le coudert, d’unelanguequeleventden-hautemportait versFonteligne et Laprade,vouée àl’extinction proche dautant queles vieux, d’une famille àl’autre, d’une couràl’autrenes’adressaient plus laparole,ratiocinant poureux-mêmesautourdes tmesdu re-membrement spoliateur, del’irréversibilité dela déprise, dela récessionetdel’impérialisme américain ou plus simplementen-core des saisons quin’ont plusdesensetdelalunerousse.
Dans l’espace étroit qu’il me futdonné devoir, des échellesde bois sortaienten pagaille dela grangeouverte, dé-bordaient sur la cour, ce jeté-làtémoignantd’uneultimeurgence oudenégligences.Ceséchelles se firent lepointclignotant, elles étaient peuttrelàquand jevisitailes lieux,lapremre fois, dans l’emprisemaussade delaparentèlevendeuse.Jenemesou-viensguère,sous l’averse,que delamusicalité desgouttresali-mentant lelavoirimpluviumetaussi des ramificationserrantes dela glycinequi couraient, deplusen plusachromesetinqutes
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vers un revigorant bouquet de photons à l’issue de la profondeur ombreuse.Autre chose dans cette photo m’interpella. Le long du mur, devant l’autre grange aux libages puissants, de type limou-sine, uneFiat de teinte fauve garée négligemment aussi, s’abritait dans le couvert de l’auvent. Je reconnus bien vite sa couleur et sa forme puisque sa carcasse aux reflets toujours vifs pourrissait depuis mon arrivée sous la fenêtre de la cuisine, parmi des ron-ciers et diverses essences princesses des décombres.Ce tombeau de berline m’exaspérait les premiers temps, mais je remédiai à la disgrâce en invitant un pied de chèvrefeuille à courir sur la trame du grillage, ce à quoi il consentit rapidement bravant nord et ombre.Cette voiture alors sillonnait le pays ?Brinquebalait, sur les vicinales, en modernité manifestée, mes voisins jusqu’àFolles où ils avaient leurs accointances et agapes d’anciens Haut-Viennois ; voiture pour les noces, pas pour les charrières ni la coopérative agricole ; peut-être pour Limoges à l’époque où le rond-point n’avait pas encore pullulé, faisant tourner en bour-rique, éloignant les richesses de la métropole. Poussait-on un caddy vers les préfectures pour remplir le coffre étroit, lorsque la ferme perdait chaque jour davantage sa vocation vivrière dans la spécialisation. Tout ça je ne saurais dire ; les villes, ils n’y allaient plus à cause de la circulation intempestive. J’ai posé si peu de questions, ces années, de crainte d’être importun ou mal com-pris. J’aurais aimé, il me semble, disposer des savoir-faire des sociologues ou ethnologues et je les lisais éperdument, arriver, se déclarer, maîtriser la situation en inspirant la confiance, s’asseoir, être des leurs et rire avec eux, malgré l’extériorité du point d’observation. J’allais chezCyprien Rebeix, acheter des œufs, « un eural les six » il me lançait, et là les conditions étaient réu-nis, j’étais assis devant un pastis, ils parlaient,Cyprien et Marce-line, avec un plaisir communicatif, tout le siècle passé défilait, jour après jour avec la couleur du ciel et l’intensité du vent mais... je ne posais pas de questions, j’étais tout ouïe, je ne diri-geais rien.
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