La plus grande Question du siècle. Que vaut une dette d'honneur ?

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Impr. de Dubuisson (Paris). 1868. France (1852-1870, Second Empire). In-8 °. Pièce.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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LA PLUS GRANDE QUESTION DU SIÈCLE
QUE VAUT
UNE
DETTE D'HONNEUR ?
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVARD MONTMARTRE
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS
A Bruxelles, à Leipzig et à Livourne
1868
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
QUE VAUT UNE DETTE D'HONNEUR?
L'expédition du Mexique a donné lieu à des controverses ar-
dentes, passionnées; mais il est un point sur lequel règne l'accord
le plus parfait : les écrivains de toutes les couleurs, de toutes
les nuances, les hommes politiques de tous les partis sont una-
nimes pour reconnaître que le gouvernement français est mo-
ralement responsable envers les souscripteurs des emprunts
mexicains.
Cette unanimité s'explique par le rôle que le gouvernement
a joué dans cette affaire : le gouvernement, en effet, ne s'est
pas borné à ouvrir le marché français aux emprunts mexicains,
il les a hautement patronés, facilités, lui-même l'a reconnu ; il
a fait davantage encore, il a employé, pour les faire réussir,
tous les moyens d'action dont il disposait, de telle sorte qu'il est
vrai de dire que ces emprunts sont son oeuvre. Il n'en fallait
pas tant, assurément, pour engager, au plus haut degré, sa
responsabilité. Or, qui dit responsabilité morale, garantie mo-
rale, dit dette d'honneur, et une dette d'honneur a toujours été
considérée comme plus obligatoire encore, peut-être, qu'un
engagement écrit.
Cependant, parmi ceux qui reconnaissent la dette, il en est
qui ne veulent pas permettre au gouvernement de l'acquitter.
Ceux-là sont-ils ses amis?
Et sur quoi se fonde leur opposition ? sur quelques fins de
non recevoir qu'il importe de livrer à l'appréciation de la con-
science publique.
La conscience publique jugera, en même temps, si le gouver-
nement, responsable moralement, n'est pas également respon-
sable en droit, et si la France elle-même n'est pas moralement
et légalement engagée.
PREMIÈRE FIN DE NON-RECEVOIR : Les souscripteurs des emprunts
mexicains ont été imprudents, imprévoyants.
Que l'on nous permette, tout d'abord, une simple réflexion :
que deviendrait le crédit public, que deviendraient, grand Dieu !
les affaires, déjà si malades, s'il était permis de se débarrasser
des malheureux que l'on aurait ruinés en leur disant : Vous
avez eu tort de mal placer votre confiance, tant pis pour vous.
A quel gâchis social et financier une pareille théorie, si elle était
admise, ne conduirait-elle pas ! Donc, en principe, cette fin de
non-recevoir n'est pas acceplable parce qu'elle n'est pas hon-
nête.
Est-elle fondée en fait?
Pour résoudre cette question, il est néccessaire de se reporter
à l'époque où les emprunts mexicains ont eu lieu. Que se passa-
t-il alors? Nous ne dirons que quelques mots de M. Corta et de
son discours.
Certes, M. Corta était un personnage éminent. Certes, encore,
son discours avait une importance considérable. En effet, c'était
un député qui venait rendre compte au pays de la mission qui
lui avait été confiée; c'était quelque chose de plus, c'était un
témoin qui venait déposer de ce qu'il avait vu, entendu.
Aussi, lorsqu'après avoir fait ressortir dans ce langage coloré
qui lui appartient, et les richesses du sol mexicain, et les res-
sources de toute nature dont l'empire mexicain pouvait disposer,
il s'écriait que Maximilien, porté de Vera-Cruz à Mexico par
une ovation continuelle, avait été sacré d'avance par l'assenti-
ment universel des peuples sur lesquels il était appelé à régner;
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lorsqu'il s'élevait avec indignation contre la seule pensée de
rappeler notre armée, assurant que ce serait compromettre
l'oeuvre commencée et rendre notre politique la risée de l'Eu-
rope; lorsqu'il allait jusqu'à dire, aux applaudissements de la
Chambre, qu'à la place de son drapeau, trop hâtivement replié,
la France laisserait son honneur abandonné; que ce drapeau ne
pouvait pas, ne devait pas être replié tant que les intérêts que
la France soutenait au Mexique ne seraient pas garantis et sau-
vegardés, on comprend facilement l'impression profonde que de
telles déclarations, émanant d'une telle source, durent produire
sur les esprits.
Toutefois, nous le répétons, nous n'insisterons pas sur ce dis-
cours, parce que la parole de M. Corta, si autorisée qu'elle fût,
n'engageait pas le gouvernement.
Par un sentiment de réserve que tout le mondé comprendra,
nous passerons également sous silence les discours du ministre
d'Etat Billault, ainsi que les lettres et les discours de la cou-
ronne: ce sont là des documents qui appartiennent à l'histoire,
et dont l'histoire fera son profit.
Il nous suffira, pour l'accomplissement de notre tâche, de
rappeler quelques-unes des paroles prononcées par S. Exc.
M. Rouher, ministre d'Etat, dans la mémorable séance du
11 avril 1865.
Chacun sait que le ministre d'Etat est l'organe officiel, accré-
dité du gouvernement, qu'il représente l'Empereur, qu'il parle
au nom de l'Empereur.
Chacun sait également que, loin d'avoir été désavoué,
S. Exc. M. Rouher a reçu du chef de l'Etat la récompense la
plus flatteuse de ses succès de tribune.
Que disait donc, à cette époque, M. le ministre d'Etat au pays
qui recueillait religieusement chaque parole qui tombait de sa
bouche ?
Après avoir énuméré, comme M. Corta, les richesses natu-
relles du Mexique, après avoir démontré, avec cet admirable
talent de parole qui le distingue, que les ressources financières
dont l'Empire mexicain pouvait disposer étaient plus que suffi-
santes pour lui permettre de remplir ses engagements; après
avoir constaté le mouvement économique qui se produisait au
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Mexique et dont la preuverésultait de la découverte et de l'ex-
ploitation de mines de toute nature, de l'établissement de plu-
sieurs chemins de fer, des progrès de l'émigration, et notamment
d'un fait qu'il signalait comme le symptôme le plus heureux pour
l'Empire du Mexique, de la formation, par des capitaux fran-
çais, d'une Banque nationale mexicaine qui devait prochaine-
ment organiser le crédit commercial à Mexico, abordant la
question brûlante de l'emprunt, question brûlante, car cet em-
prunt allait s'ouvrir, il ajoutait :
« N'ayez donc aucune inquiétude, Messieurs, la haute direc-
tion de l'Empereur Maximilien assurera une véritable prospérité
aux finances de l'Empire mexicain et d'incontestables garanties
à ceux qui lui confieront leur argent. Vous vous préoccupez de
l'emprunt à faire, et certainement si les prêteurs qui, demain,
liront votre discours, ont confiance en vos allégations, ils ne se
hâteront pas d'apporter leur argent ; et s'ils devaient vous pren-
dre pour avocat, votre consultation serait négative.
» Eh bien! je veux vous rassurer, vous inspirer confiance,
n'ayez aucune inquiétude, l'emprunt est fait ; ces défiances, ces
critiques accumulées à plaisir par une parole sans responsabi-
lité, qui. excite sur les intérêts vivaces du pays l'inquiétude et
les alarmes, seront impuissantes ; on ne les écoutera pas et l'on
aura parfaitement raison. »
En présence de telles déclarations, que devaient se dire les
souscripteurs des emprunts? devaient-ils se dire ceci : le gou-
vernement veut éviter de contracter un emprunt au nom de la
France, et cependant il a besoin d'argent ; il a besoin d'argent
pour continuer son entreprise, il a besoin d'argent pour remplir
ses engagements envers l'Empereur Maximilien, il a donc un
intérêt considérable à ce que l'emprunt réussisse. Ne serait-il
pas dès lors prudent de se demander si, dans cette situation, le
gouvernement n'aurait pas une tendance involontaire à s'exa-
gérer les avantages du placement qui nous est offert ?
Non, les souscripteurs devaient se dire, ils se sont dit : Nous
sommes en face d'un grand gouvernement, d'un gouvernement
honnête, d'un gouvernement qui a la conscience de ses devoirs
et de sa responsabilité, d'un gouvernement qui s'est donné la
mission de relever le moral de la nation.
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Si l'emprunt qui nous est proposé présentait des dangers, le
gouvernement nous avertirait, ou s'il ne croyait pas devoir nous
avertir, il resterait neutre; si donc, le gouvernement, malgré
l'extrême réserve que sa position lui commande, au lieu de
rester neutre, nous invite à la confiance; s'il s'efforce de dissi-
per les doutes qui nous arrêtent ; s'il s'indigne contre ceux qui
cherchent à nous inspirer des alarmes, c'est qu'il a la convic-
tion profonde qu'il n'y a, ainsi qu'il le déclare, aucune inquié-
tude à concevoir, et cette conviction, nous pouvons, nous de-
vons la partager.
En quoi donc, nous le demandons, les souscripteurs des em-
prunts mexicains ont-ils été si imprudents, en raisonnant ainsi ?
Mais est-ce tout? Non.
Le gouvernement ne s'est pas borné à prêcher la confiance. A
la puissance de la parole il a joint la puissance de l'action. Et
quelle action !
Pendant que le ministre des finances préside à l'émission des
titres, l'armée de fonctionnaires placés sous ses ordres s'agite
dans tous les sens. Et quelle armée! !
Une armée composée de percepteurs, de receveurs particu-
liers, de receveurs généraux, auxquels se joignent, sur l'invita-
tion du, ministre, deux puissantes maisons de crédit; et com-
ment résister aux instances d'hommes justement entourés de la
considération publique, instances rendues encore plus vives par
le désir bien naturel d'être agréables et de gagner la prime qui
leur était acquise pour chaque titre qu'ils parvenaient à émettre.
Est-ce tout? Non. Ici vient se placer un fait qui, à lui seul,
aurait suffi pour dissiper les dernières appréhensions des sous-
cripteurs, s'ils avaient pu en conserver. Nous voulons parler
de la vente faite à son profit par le Trésor français des titres qui
lui étaient échus en partage.
En effet, s'il est permis de suspecter des valeurs émises par
une maison de commerce, il n'est pas permis de suspecter des
valeurs émises par un gouvernement, par cette raison qu'il n'est
pas permis à un gouvernement, qui se respecte, de jeter sur le
marché des valeurs douteuses; aussi, par cela seul que le gou-
vernement offrait des titres mexicains, ces titres devaient être
acceptés comme offrant des garanties sérieuses.
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Est-ce tout? Non. Sans doute il n'était pas probable que le
gouvernement consentirait à abandonner une entreprise qui
avait déjà coûté de si grands sacrifices et qui avait été déclarée
devoir être la plus grande oeuvre du règne.
Mais des probabilités ne suffisaient pas aux capitalistes; il
leur fallait une certitude. Le gouvernement avait déclaré, en
janvier 1864, la veille du premier emprunt, que la durée du sé-
jour des troupes françaises au Mexique aurait pour règle la
protection efficace des intérêts que la France était allée y dé-
fendre: au mois d'avril 1865, les intentions du gouvernement
étaient-elles toujours les mômes ?
Le gouvernement était il résolu, oui ou non, à maintenir l'ar-
mée française au Mexique, non pas indéfiniment sans doute/
mais autant de temps que l'exigerait la protection des intérêts
français qui y étaient engagés ?
Etait-il résolu, oui ou non, à ne pas reculer devant l'opposi-
tion des Etats-Unis? Là était toute la question. En effet, avec
l'armée française, on pouvait croire au succès de l'entreprise
mexicaine; sans l'armée française, cette entreprise n'était qu'un
rêve.
De cette question dépendait donc le sort de l'empire mexi-
cain; de cette question dépendait aussi le sort de l'emprunt qui
allait s'ouvrir.
Que répond M. le ministre d'Etat? Suivant lui, l'opposition
des Etats-Unis n'est pas à redouter, parce qu'elle n'a pas de
raison d'être. Quant aux internions du gouvernement, il les
signifie aux pays qui l'écoute, dans des termes qui ont une telle
importance que nous devons les reproduire textuellement :
« Eh bien, j'ai dit, et je le répète, que l'expédition française
» au Mexique a été une grande chose ; que par cette expédition
» la France a conquis à la civilisation un grand pays ; que son
» drapeau y flotte quelques mois encore, qu'il achève d'écraser
» les dernières résistances ; qu'il détruise ces bandits, derniers
» débris de tant de révolutions, ces passions mauvaises surexci-
» tées, qu'importe un séjour prolongé de quelques mois encore !
» Le but doit être atteint, la pacification doit être complète, la
» dignité de la France, celle de l'Empereur le veulent également.
» L'armée française ne doit revenir sur nos rivages que son
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» oeuvre accomplie et triomphante des résistances qu'elle aura
» rencontrées. » (Bravos et applaudissements.)
Ainsi donc, c'est M. le ministre d'Etat qui le déclare : le but
doit être atteint; ce but, M. le ministre d'Etat le précise : La
pacification du Mexique doit être complète. Telle est la volonté
du gouvernement, et, afin que le doute ne soit plus possible,
afin de prouver à quel point cette volonté est ferme, résolue,
immuable, M. le ministre d'Etat ajoute ces paroles véritable-
ment solennelles : La dignité de la France, celle de l'Empereur
le veulent également. Puis, surabondamment et dans le but, sans
doute, de rendre sa pensée plus saisissante encore, s'il est pos-
sible, il termine par cette phrase : l'armée française ne doit
revenir sur nos rivages que son oeuvre accomplie et triomphante
des résistances qu'elle aura,rencontrées.
C'est sur la foi de ces engagements que le second emprunt et
la conversion du premier emprunt ont eu lieu, de même que le
premier emprunt avait eu lieu, en 1864, sur la foi d'engage-
ments de même nature.
Ces engagements ont-ils été tenus ? Non.
Est-ce à dire que nous reprochions au gouvernement d'avoir
changé de ligne de conduite? Telle n'est pas notre pensée ; nous
reconnaissons, au contraire, que le gouvernement avait le droit,
même le devoir, de s'inspirer, avant tout, des intérêts supérieurs
du pays ; mais, en pareil cas et en bonne justice, ces intérêts
supérieurs satisfaits ne doivent-ils pas une indemnité aux inté-
rêts, plus modestes sans doute, mais respectables également,
qui leur ont été sacrifiés?
Et c'est dans de telles ciconstances que l'on ose accuser les
souscripteurs des emprunts mexicains d'imprudence, d'impré-
voyance !
Comment, on leur promet quoi? la pacification, complète du
Mexique. Que pouvaient-ils donc désirer de mieux?
Est-ce que la pacification complète n'emportait pas nécessai-
rement l'idée des résistances vaincues, de l'ordre rétabli?
Est-ce que la pacification complète n'était pas le couronne-
ment de l'édifice que l'on voulait fonder?
Et comme gage de l'accomplissement de cette promesse, on
leur offre quoi?

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