La politique d'un honnête homme / Jules Amigues

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E. Lachaud (Paris). 1869. 1 vol. (VI-342 p.) ; in-18.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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LA POLITIQUE
D'UN
HONNÊTE HOMME
PARIS. — TYPOGRAPHIE JANNIN, 13, QUAI VOLTAIRE
JULES AMIGUES
LA. POLITIQUE
D UN
HONNÊTE HOME
arnica Veritas.
PARIS
E. LACHAUD, ÉDITEUR
4, PLACE DU THÉATRE-FRANÇAIS
1869
PRÉFACE
Je réunis ici une série d'études où sont traitées,
dans un cadre resserré et par aperçus généraux,
la plupart, ou au moins les plus importantes des ques-
tions qui alimentent la politique courante.
Je choisis, pour publier ce recueil, le moment des
élections générales, d'abord parce que bon nombre
des chapitres qu'il contient se réfèrent directement à
ces élections mêmes ; ensuite parce qu'il me semble
bon que l'opinion, au moment où elle va faire acte de
souveraineté, soit sollicitée à s'éclairer et à réfléchir
sur tous les intérêts que sa souveraineté peut attein-
dre, sur tous les faits qui entrent pour quelque
II
chose, explicitement ou implicitement, dans la signi-
fication des mandats qu'elle va conférer.
C'est pourquoi je ne laisse point de côté les ques-
tions extérieures. Bien qu'elles soient dominées à
l'heure présente par l'actualité passionnée du mou-
vement électoral, elles ont, ou tout au moins elles
devraient avoir leur part d'influence sur l'esprit pu-
blic, sur le choix de chaque électeur, sur la composi-
tion de la représentation nationale. Je les place donc
sous une rubrique spéciale, et le livre se trouve ainsi
divisé en deux sections : la Politique intérieure et la
Politique extérieure.
Ces deux sections forment ensemble la Politique d'un
honnête homme.
Ce titre peut sembler ambitieux ; il ne veut être
rien de plus que sincère, et il n'a point d'ailleurs de
signification subjective. Je ne viso point à me poser
publiquement en honnête homme; je m'adresse sim-
plement à quiconque est ou veut être honnête homme.
Je sais que ce nom d'« honnête homme» est glorieux
entre tous, et qu'on n'a pas le droit de se l'arroger
sans avoir fait de sûres et longues preuves. Si je l'in-
scris en tête de mon livre, ce n'est donc point pour
m'en parer, mais seulement pour marquer, mon am-
— III —■
bition d'en être digne. Ce que je ne crains pas de
dire, c'est que la loyauté la plus scrupuleuse, le
désintéressement le plus absolu, sont l'inspiration
commune qui relie les points de vue divers expo-
sés dans les pages suivantes. Je ne prétends pas
qu'elle donne valeur à ces pages ; mais je orois
pourtant que c'est un grand élément de force et de
clairvoyance que de savoir transporter dans les choses
de la vie publique les règles austères de la probité
privée.
En tout cas, cet effort ne me semble point aussi
difficile que beaucoup de gens veulent bien le suppo-
ser ; et la connexion entre l'honnêteté privée et l'hon-
nêteté publique me paraît tellement étroite, que,
malgré de trop nombreux et de trop éclatants exem-
ples, j'ai peine à les concevoir distinctes l'une de
l'autre.
Être honnête homme, en effet, c'est, dans la prati-
que de la vie privée, dire la vérité à tous et entendre
la vérité de tous; c'est garder sa propre chose sans
prendre rien à autrui ; c'est n'accorder à ses intérêts
personnels que la place qui leur est due dans la masse
et le jeu des intérêts; c'est restreindre de soi-même son
propre droit aux limites que lui prescrit le respect du
droit des voisins.
IV
Être honnête homme en politique, c'est appliquer
les mêmes maximes à la gestion des intérêts imma-
tériels et collectifs ; c'est ne point professer tout haut
autre chose que ce que l'on souhaite ou machine tout
bas ; c'est contraindre son action personnelle au res-
pect des résistances qu'elle rencontre chez autrui; c'est
reconnaître dans la liberté des croyances d'autrui la
sauvegarde et la sanction de ses croyances propres :
c'est transiger avec ses aspirations sans renier sa con-
science ; c'est sacrifier à la conservation ou à la trans-
formation sociale une part de ses illusions natives ou
de ses intimes sympathies, et préparer ainsi d'autant
cette harmonie des forces morales de l'humanité, qui
est le type suprême de l'ordre, l'objectif idéal de la
liberté, le but mystérieux et pourtant entrevu, vers
lequel monte toujours, à travers le ciel orageux de
l'histoire, l'échelle sans fin du progrès.
Telle est la noble voie que je me suis très-humble-
ment tracée. Elle peut me mener à l'erreur; mais
l'erreur en ce cas sera de mon intelligence, non de
ma volonté.
On conçoit qu'à envisager ainsi les choses, je nepuisse
guère faire que ce que l'on est convenu d'appeler « de
la politique idéaliste.» En ce qui concerne notamment
V
les questions extérieures, je ne saurais consentir à con-
sidérer un peuple comme un ennemi ou un inférieur
par rapport à la France, alors que je considère mon
voisin comme mon semblable et mon égal. Il est donc
telle de ces questions sur laquelle je me sépare de
quelques amis qui me sont chers, et qui, libéraux
en France, sont, au-dehors, partisans de cette poli-
tique étroite et illibérale de « l'équilibre, » qui n'est
que le masque de la vanité française. Mais quelque
regret que j'aie de ne point m'entendre avec eux,
je ne saurais rien leur céder sur ce point, et j'estime
qu'en somme mon libéralisme vaut mieux que le
leur, par cela seul qu'il est plus large : car ce n'est
pas pour rien que, dans notre langue si bien faite, le
mot « libéral » a presque le même sens que le mot
« généreux. »
Qu'il s'agisse, au surplus, de l'intérieur ou de l'ex-
térieur, la première loi du libéralisme, la première
condition de la liberté, c'est l'estime de soi-même et
d'autrui. La liberté veut les moeurs de la liberté. Un
peuple — j'aurai plus d'une occasion de le redire —
un peuple n'est pas libre, pour libérale que soit la loi
sous laquelle il vit, s'il ne se forme pas de lui-même à
la liberté par le sentiment et l'exercice de ses devoirs
envers soi-même et envers les autres. Être fier, c'est
VI
être libre, pourvu qu'à la fierté l'on joigne la tolérance.
Et cette Liberté, au nom de laquelle il s'est fait tant
de bien et tant de mal, cette Liberté que tant de fois,
et toujours vainement, on a tenté d'étreindre en de
savantes définitions, cette Liberté que tant de gens
vénèrent sous la forme d'une loi écrite sans s'être
jamais rendu compte de ses exigences intimes et
muettes, cette Liberté n'est rien qu'un mot, si elle
n'est pas la mise en pratique de la Justice.
JULES AMIGUES.
POLITIQUE INTÉRIEURE
« ÊTES-VOUS DYNASTIQUES? »
A celui qui écrit ces lignes et à tous ceux qui
professent avec lui une certaine communion
d'idées et de tendances, on est en droit de poser
tout d'abord cette question :
« Ètes-vous dynastiques? »
Question secondaire en elle-même.
Question grave pourtant, en ce qu'elle ne se pose
point dans les intelligences, mais dans les âmes,
en ce que l'actualité politique y domine l'intérêt
spéculatif, en ce qu'elle répond à des rancunes
mal assoupies, à des colères toujours vivantes.
Expliquons-nous à ce propos sans l'ombre de
réserve ou d'arrière-pensée.
Mais, avant toute chose, proclamons expressé-
ment que, respectueux envers toutes les opi-
nions, nous n'entendons ici, en formulant la
nôtre, rien dire qui puisse froisser celle de per-
4
sonna. Heureux de compter de vrais amis et
d'apprécier des talents égaux dans, les régions
les plus diverse da la politique, nous nous
proposons simplement, —- en envisageant sous
des: aspects différents la question de savoir com-
ment l'on peut être dynastique — d'exprimer
clairement, par la rigueur des mots, des catégo-
ries d'idées au de sentiments, sans nullement
songer à représenter, par cette classification,
des catégories de personnes.
Cela posé
Si, dans la pensée de quiconque nous inter-
roge et peut nous tenir pour suspects, être dy-
nastique c'est pousser le devouement jusqu'à- la
Bassesse, le respect jusqu'à l'adulation, la défé-
rence: jusqu'à. la servilité :
S'il faut, pour être dynastique et pour être
considéré comme tel, honorer dans l'homme
qui est investi du pouvoir, non. ht délégation
vraiment souveraine qui le lui a conféré, mais
le pouvoir lui-même;
Si, au lieu d'estimer dans le chef de l'État les
qualités ou les vertus qu'il déploie dans l'exercice
des fonctions suprêmes-, il nous est prescrit dé-
nous humilier devant, la force ou la faveur dont
dispose le maître ;
Si l'on exige de: nous- que nous- prenions en
mépris ou en haine ceux qui pensent autrement.
5
que nous, que nous mettions en doute chez les
autres la probité et la sincérité que nous sentons
en nous ;
Si l'on attend de nous que nous abjurions au
profit d'une personnalité, si haute qu'elle puisse
être, les convictions, la fierté, l'estime de nous-
même, tout ce for intérieur qui est le droit et le
refuge de nos humbles personnalités ;
Si l'on veut enfin que nous soyons d'aveugles
partisans et non des conseillers éclairés, des
séides et non pas des amis :
Non. nous ne sommes pas dynastiques.
Si, au contraire, on nous demande simple-
ment de reconnaître dans l'Empereur régnant
l'élu du suffrage universel, et de nous incliner
devant l'autorité qu'a mise entre ses mains le
droit du nombre;
Si l'on nous sollicite d'exprimer l'espérance
et de formuler le voeu que l'héritier présomptif
du titre impérial en recueille effectivement la
succession, dans les conditions que nous trace-
rons plus loin, et qui sont à nos yeux la meilleure
garantie des destinées de l'Empire ;
Si l'on invoque notre concours loyal et dé-
voué à cette transmission du pouvoir, dar,s la-
quelle nous voyons l'issue légale et la solution
politique d'une situation dont tous les esprits
1
_ 6 —
envisagent avec quelque inquiétude l'échéance
plus ou moins lointaine ;
Si l'on ne prétend pas nous contraindre à ou-
blier, _ par un attachement imprudent à la for-
tune du prince, les chances que peut avoir à
courir la fortune de notre pays ;
Si, en réclamant de nous les services que tout
citoyen doit à l'État, on ne nous conteste pas ce
droit de penser et de parler que tout État libre
doit à chaque citoyen;
Si le droit légal de l'Empire est posé de telle
sorte qu'il puisse se concilier avec les aspira-
tions légitimes de la liberté;
Si, en un mot, l'on daigne consentir à ce
que nous soyons ce que nous sommes : les ser-
viteurs d'une cause et non pas les desservants
d'un culte ;
En ce cas et en ces termes :
Oui, nous le professons hautement, nous
sommes dynastiques.
Et si notre dévouement, ainsi défini dans sa
franchise et dans ses réserves, n'a pas la fortune
d'être agréé, il n'en sera pour cela ni moins
loyal ni moins actif. Nous ne nous sentirons nul-
lement humiliés de défendre, malgré eux-mêmes
et contre eux-mêmes peut-être, des intérêts que
nous croyons être ceux de la France. Volontaires
de la dernière heure, nous ferons campagne sans
__ 7 —
être d'aucune troupe, encore moins d'aucun
troupeau, mais sans abandonner jamais le posie
que nous nous sommes choisi, et en souhaitant
à l'Empire, du fond de notre coeur, de n'être ja-
mais plus mal servi par la discipline de ses régu-
liers que par l'indépendance de ses auxiliaires.
Notre profession de foi sur ce point se déve-
loppera d'elle-même au courant de ce livre. Mais
il nous convenait de la formuler dès la première
page pour être plus à l'aise dans l'exposition de
nos vues et pour qu'aucun malentendu ne pût
s'interposer entre nous et le lecteur.
LA TRANSMISSION DE L'EMPIRE
Posons nettement les termes de la question.
L'empire, institué de par le suffrage univer-
sel, est transmissible de par l'hérédité.
Qu'est-ce que l'empire?
Qu'est-ce que le suffrage universel?
L'empire, imperium, c'est, dans son étymo-
logie historique, comme dans la récité des
faits contemporains, le commandement d'un
seul, la délégation , consentie ouconquise,
des pouvoirs publics à un chef responsable.
Il suit de là que, en logique absolue, l'empire
est essentiellement personnel et s'accorde mal
avec l'hérédité.
Le suffrage universel, dans son accepfon
idéale, c'est l'intervention directe de tous les
citoyens dans la gestion de la chose publique,
c'est la réparation parcellaire et l'exercice col-
— 10 —
lectif du pouvoir, c'est tout le monde régnant et
gouvernant, au lieu d'un seul ou de plusieurs.
Il suit de là que, par son essence même, le
suffrage universel semble impliquer la négation
du gouvernement personnel, et il suit de là en-
core que, tout comme l'empire, le suffrage uni-
versel s'accommode assez mal de l'hérédité; car
le libre exercice du pouvoir par tous suppose la
faculté pour tous de changer les conditions et les
modes du pouvoir.
Hâtons-nous de dire qu'en formulant ici les
principes dans leur rigueur dogmatique, nous
nous proposons simplement d'élucider les- don-
nées de notre thèse, et nullement d'attaquer ou
même de discuter dans ses bases l'ordre de
choses établi. Nous savons fort bien que la lo-
gique de la politique n'est point celle de l'Ecole;
nous n'oublions nullement que la masse et le
jeu des intérêts introduisent dans tout problème
relatif à la constitution des pouvoirs publics un
coefficient qui est presque toujours la clef des
solutions, et dont l'autorité, presque toujours
aussi, légitime ces solution; mêmes.
Aussi professons-nous le respet le plus sin-
cère et le plus scrupuleux pour la Constitution
impériale de 1852, qui s'est donné pour fonde-
ment principal l'association de l'Empire et du
suffrage universel avec l'hérédité. Nous nous
souvenons seulement que cette Constitution,
__ 11 _
l'Empereur lui-même l'a déclarée perfectible, et
que sans doute c'était cette perfectibilité qu'il
avait en vue, lorsqu'il déclarait dans un discours,
■ récent encore, que « nos institutions ont plus
d'analogie qu'on ne pense avec celles des Etats-
Unis ».
Or, si, comme tout porte à le croire, ces pa-
roles du chef de l'Etat répondaient à des préoc-
cupations relatives à la transmission du pouvoir,
nous nous sentons d'autant plus à l'aise pour
exprimer cet avis : qu'à l'échéance, proche ou
lointaine, de cette transmission, la Constitution
de 1852, fût-elle d'ici là demeurée immuable
dans ses termes, subirait instantanément, et par
le seul fait de cette transmission, une modifica-
tion profonde, radicale, redoutable peut-être, si
elle n'était préparée.
Il faudrait, en effet, vouloir contredire l'évi-
dence et répudier l'histoire, pour contester que la
délégation de pouvoirs consentie en 1851 par le
suffrage universel au profit du prince-président,
et qui fut l'origine de la Constitution impériale,
eut alors une signification profondément dis-
tincte dé celle qu'aurait aujourd'hui la simple
transmission légale de ces pouvoirs. La France
sortait alors, ou tendait à sortir d'une situation
inquiète, critique, menaçante. Elle venait de
traverser des agitations douloureuses et en appa-
rence stériles; elle ne savait plus guère distin-
— 12 —
guer la liberté du désordre, et elle demandait
avant tout l'ordre, la certitude du lendemain.
On ne peut nier davantage que la personna-
lité et la situation particulière de l''homme qui
tenait alors le pouvoir n'aient contribué pour
beaucoup à lui en maintenir la possession.
D'abord il tenait le pouvoir, et il venait d'en
changer les conditions par un acte de résolution
qui, de quelque manière qu'un certain nombre
d'esprits pussent l'envisager, semblait offrir à la
masse ces garanties d'énergie et d'initiative
qu'elle croyait en ce moment nécessaires au sa-
lut national.
Puis, le prince président, qui allait êlre l'Em-
pereur, était un homme d'âge déjà mûr, élevé
à l'école de l'adversité, dont on connaissait assez
mal les aptitudes, mais de qui l'on pouvait at-
tendre' cependant quelque connaissance des
choses de la politique.
Puis encore son maintien au pouvoir excluait
des prétendants dont les revendications, toutes
prêtes à la lutte, faisaient entrevoir l'anarchie
dans des perspectives prochaines.
Puis enfin, et surtout, il représentait, après
des humiliations récentes encore et mal oubliées,
les réminiscences épiques de l'ère napoléonienne,
la tradition vengeresse de l'Empire.
Il n'est pas besoin d'entrer dans un parallèle
— 13 —
détaillé des situations et des personnes, pour
montrer que la transmission des pouvoirs impé-
riaux, si elle venait à s'opérer aujourd'hui ou
dans des circonstances générales analogues à
celles d'aujourd'hui, aurait à satisfaire des voeux
et des intérêts fort différents de ceux d'où pro-
céda la constitution de ces mêmes pouvoirs.
La France, au lieu d'être, comme en 1852,
lasse de querelles politiques et de tiraillements
financiers, vient de traverser une ère assez lon-
gue de tranquillité et de prospérité relatives,
durant laquelle elle a eu tout le loisir d'oublier
ses acgoisses et ses terreurs d'autrefois. Une gé-
nération nouvelle est née d'ailleurs, qui n'a pas
connu ces mauvais jours, ou qui, ne les ayant
connus que par ouï-dire, se sent toute prête à
recommencer au même prix la grande expé-
rience de la liberté. Entre l'héritier du sceptre
impérial et cette génération, il n'y a point d'écart
d'âge considérable : elle constitue en quelque
sorte l'air ambiant dans lequel devra s'exercer
la souveraineté future du jeune prince.
Qui ne voit qu'en de telles condiions, si la
transmission de l'Empire venait à s'opérer sous
le régime de la Constitution de 18S2, cette con-
stitution se trouverait en arrière des exigences
actuelles ? Faite pour les besoins de l'ordre, elle
satisferait mal aux ambitions de la liberté, et de
ce défaut d'équilibre pourraient résulter, pour le
2
_ 14 —
système impérial lui-même, des difficultés assez
sérieuses.
Le problème qui s'offre à nous, et qui est re-
commandé à nos méditations par l'initiative
même des réformes souveraines, consiste donc à
réformer d'avance et progressivement nos insti-
tutions, afin que, se trouvant en accord avec les
transitions ou les crises auxquelles nous voue la
fatalité des choses de ce monde, elles en puissent
sortir victorieuses, et assurer, après la crise pas-
sée, la paix et la prospérité durable du pays.
En d'autres termes, pour que l'Empire libéral
puisse se constituer fortement sous le règne du
futur souverain, il faut que le gouvernement
personnel se modifie entre les mains du souve-
rain actuel. Les réformes du 19 janvier prouvent
d'ailleurs que cette nécessité n'a point échappé
à Napoléon III, et quoique le résultat de cet
effort libéral ne réponde pas peut-être à ce qu'on
en pouvait attendre, c'en est assez pour auto-
riser l'espérance que le pays, sur ce point, n'aura
qu'à seconder le pouvoir et non pas à le mettre
en demeure.
Ainsi donc, la Constitution de 1832 comporte,
selon nous, des modifications progressives, mais
profondes. Quelles doivent être ces modifications?
Nous éprouvons, on le conçoit, quelque embar-
ras à le dire, car cette Constitution, que l'on
15
reconnaît perfectible, il n'est pas permis de la
discuter.
Nous ne réclamerons donc ici ni la responsa-
bilité ministérielle, ni l'élargissement des fran-
chises parlementaires, ni une pondération mieux
équilibrée des pouvoirs entre les deux Chambres,
ni aucun des remaniements auxquels nous sem-
ble sujette la Constitution impériale. Nous lais-
serons aux questions elle-mêmes, au fur et à
mesure qu'elles se produiront, le soin de provo-
quer et les manifestations de l'opinion publique
et nos propres déclarations. Tout ce qu'il nous
importe aujourd'hui de poser en fait, c'est que,
dans nos convictions et par la nature même des
choses, non-seulement l'Empire, contrairement
à ce que pensent beaucoup de gens, peut donner
impunément la liberté, mais que, dans l'intérêt
même de sa durée et de sa gloire, il faut qu'il
donne la liberté.
Mais entendons-nous, avant de finir, sur ce
" mot « donner " la liberté, que nous, employons
tout exprès.
Quelques esprits, en effet, contestent à l'Em-
pire le droit de donner la liberté. Mus par un
sentiment qu'ils prennent pour de la fierté répu-
blicaine, et qui nous semble, à nous, n'être
qu'une étroite susceptibilité, ils croient et pro-
fessent que la liberté ne se donne pas, ne s'os-
troie pas, qu'elle se conquiert. Nous le pensons
_ 16 —
comme eux, mais nous l'entendons autrement,
et nous allons plus loin que ceux dont nous
nous séparons ici : nous croyons que la liberté,
absolument parlant, non-seulement ne peut pas
être donnée, mais qu'elle ne peut pas être ravie
par mi homme, pas plus qu'elle ne peut être
conquise par la révolte d'une foule. La liberté,
que ce n'est pas ici le lieu de définir abstraite-
ment, suppose une telle conviction chez les in-
dividus, une telle unité et une telle intensité
dans le sentiment public, un tel équilibre des
idées, une telle abnégation des partis, une telle
harmonie des forces sociales, que là où elle existe
à l'état réel, nul ne saurait la détruire, que là
où elle n'existe pas à l'état latent, nul ne saurait
la fonder,
Certes, nous ne nous refusons pas à reconnaître
ce qu'il peut y avoir de noble et de grand dans le
rôle d'un homme qui, investi du pouvoir le plus
large et le plus fort peut-être qui soit concentré
dans des mains humaines, consent librement,
guidé par l'intérêt éclairé de son pays et de sa
race, à diminuer lui-même ce pouvoir, à y ad-
mettre des restrictions, à y reconnaître un con-
trôle, à n'èlre plus aujourd'hui que la moitié de
ce qu'il étaithier. M ri?, si généreux que soit cet
effort, nous croyons qu'il serait stérile s'il de-
meurait isolé; nous sommes convaincu que l'Em-
pereur ne peut rien, dans cet ordre d'idées
— 17 —
comme dans tant d'autres, sans la collaboration
active du pays tout entier; et c'est dans ce sens
que nous applaudissons, en nous y associant, à
l'oeuvre par lui entreprise de restaurer la liberté
en France.
Ajoutons, pour tout dire, que l'avenir de celte
oeuvre n'est pas sans nous inspirer quelque secrète
inquiétude ; confessons que parfois il nous arrive
de douter du succès, alors qu'en regardant en nous
et autour de nous, nous nous prenons à songer
que la liberté exige, pour première condition, le
respect d'autrui et de soi-même, et qu'il ne saurait
y avoir de libres citoyens que là où les coeurs
sont justes et les âmes fières.
2.
A MONSIEUR EMILE DE GIMRDIN
LES INSTITUTIONS
DU
SUFFRAGE UNIVERSEL
I
LES ROSTRES ET LA TRIBUNE
Les modifications libérales introduites depuis
deux ans dans nos lois et dans nos habitudes,
l'incertitude qui règne encore sur le caractère
définitif de ces modifications, que les uns trouvent
insuffisantes et dont les autres s'alarment, le
réveil de l'esprit libéral, la longue désuétude de
la liberté, l'âge croissant du chef de l'Etat, la
perspective des élections prochaines, toutes ces
causes réunies tendent à poser nettement de
jour en jour, dans l'opinion publique, l'alterna-
tive entre deux ordres d'institutions : celui d'où
l'on sort et celui où l'on tend, le régime absolu
et le régime parlementaire.
Or, il est manifeste qu'entre ces termes ex-
trêmes, ion nombre d'esprits demeurent irré-
solus et défiants : inquiets des fautes passées du
régime parlementaire, soucieux des hasards du
régime absolu, et n'osant en somme ni épouser
— 22 —
la fortune de celui-ci, ni courir les chances de
celui-là.
D'autres, que ne rebute point l'énormité des
contradictions, s'appliquent à chercher le milieu
idéal entre le pouvoir absolu et le système repré-
sentatif.
D'autres, qui trouvent leur compte au maintien
du pouvoir personnel, se bornent à invectiver le
régime parlementaire.
D'autres enfin, las de se débattre dans d'inex-
tricables équivoques, sautent par-dessus le mur
de la discussion et s'en vont demander quelque
inspiration à l'école buissonnière.
De ce nombre, et en première ligne, est M. de
Girardin.
M. de Girardin, s'il ne possède ni la pondé-
ration transactionnelle des esprits politiques, ni
la « ténacité de propos » des tempéraments
philosophiques, peut du moins se vanter d'avoir
les facultés radicales du dialecticien. Il n'a ja-
mais peur de sa propre thèse, et dès qu'il a posé,
en manière de prémisses, un certain nombre de
faits particuliers, il conclut hardiment, sans dé-
faillance ni réserve, à la loi générale.
C'est ainsi que, dans la question qui nous
occupe, M. de Girardin, se souvenant qu'il y a
eu à Rome, il y a dix-huit cents ans, un système
ou plutôt une forme de décisions publiques que
l'on appelait « plébiscites, « et frappé de ce fait
— 23 —
que l'on a désigné sous le même nom l'acte na-
tional qui a supprimé le régime parlementaire au
profit du pouvoir personnel, conclut sans façon
à ceci :
Le pouvoir personnel, il n'en faut pas.
Le régime parlementaire, il n'en faut plus.
Prenez le régime plébiscitaire.
C'est, pardieu, bien simple ; prenons le ré-
gime plébiscitaire. Comment se fait-il que per-
sonne encore n'y eût songé?
Et voyez comme cela résout d'un seul coup
toutes les difficultés !
Supposez que le chef de l'Etat, « héréditaire
ou autre » — car, remarquons-le en passant, la
conception de M. de Girardin lui inspire, au
fond, une foi tellement spéculative, qu'il la place
dans une région idéale, en dehors des réalités ac-
tuelles et des nécessités imminentes, —supposez,
dis-je, que le chef de l'Etat, héréditaire ou autre,
s'éveille un beau matin de méchante humeur.
Il a fait quelque mauvais rêve ; il a vu, par exem-
ple, M. de Bismark boire le Mein tout d'un trait,
et ce tour de force l'inquiète. Il voudrait, pour
ne pas déchoir aux yeux du suffrage universel,
montrer qu'il est capable de faire davantage et
de boire, lui, le Rhin sans en être incommodé.
Sur quoi, pan ! le chef de l'Etat, héréditaire ou
autre, expédie de son cabinet un télégramme
— 24 —
aux 12 millions d'électeurs des 37,000 communes
de la France et leur propose la partie. Les 12
millions d'électeurs courent de leur charrue au
bureau télégraphique, et, par le retour de l'élec-
tricité, notifient au chef de l'Etat que la chose
leur va à merveille.
Huit jours après le Rhin est bu : ce n'est pas
plus difficile que cela.
Et croyez-vous que nous soyons au bout des
merveilles de la combinaison? Point du tout, et
vous en verrez bien d'autres. Nous voici, de pai
le plébiscite et la guerre, en possession de no;
frontières naturelles et nécessaires (on sait que
ce substantif et ces deux adjectifs comptent au
premier rang des diables bleus qui tourmentent
M. de Girardin) : il s'agit de nous les assurer
d'une façon définitive en mettant M. de Bismark
hors d'état de nous les disputer ou de nous les
reprendre à l'avenir. Nouveau télégramme expé-
dié de Mayence ou de Leyde aux 12 millions
d'électeurs des 37,000 communes; et les douze
millions de répondre, en style télégraphique,
avec le même empressement et la même unani-
mité ;
« Mettre Prusse en miettes, guillotiner Bis-
mark. »
On exécute M. de Bismark et le plébiscite, et
les troupes victorieuses rentrent dans leurs foyers,
— 25 —
x acclamations des 12 millions d'électeurs et à
grande gloire du régime plébiscitaire.
Tel est l'idéal de M. de Girardin ; tel est, dans
n mécanisme et ses conséquences, le système
pliflé des rapports entre la nation et « le dé-
sitairo de la souveraineté nationale».
Ne rions point cependant ; car si la combinaison
M. de Girardin n'est, en l'état actuel des
oses, qu'une rêverie sans application possible,
le n'en est pas moins le dernier mot, le but
éfinifif auquel tendent irrésistiblement les so-
étés politiques fondées sur le suffrage univer-
1. L'unité d'impulsion nationale, l'instantanéité
l'universalité des communications entre la
asse populaire et l'âme ou la main qui dirige
s intérêts de tous, c'est assurément un beau
sultat à atteindre, un beau problème à résou-
re, et il ne nous semble pas douteux que la
olution, plus ou moins lointaine, en est dans la
oie indiquée par M. de Girardin.'
Et, sous ce rapport, nous sommes un peu
rpris de voir M. de Girardin faillir à son assu-
ance habituelle et se contenter d'une affirmation
uasi dubitative.
« Peut-être, dit M. de Girardin, le plébiscite
st-il ce mécanisme que cherchait la liberté. »
Effacez ce « peut-être » et ne doutez plus,
onsieur de Girardin 5 le mécanisme de la li-
3
— 26 —
berté, c'est bien réellement le plébiscite. Seule-
ment la question est de savoir dans quelle mesure
ce mécanisme est susceptible de s'adapter à l'état
actuel de nos moeurs politiques, de notre éduca-
tion nationale, de nos moyens de transmission
morale ou matérielle.
M. de Girardin, se démenant comme un beau
diable pour établir l'originalité de son idée et
prouver qu'elle n'est pas simplement un plagiat
archaïque, distingue entre le régime plébiscitaire
tel qu'il le conçoit, et le vote des comices tel qu'il
s'exerçait à Rome :
« De bonne foi et sérieusement, se demande-
t-i!, est-il possible de comparer le suffrage uni-
versel, c'est-à-dire chaque électeur allant dans sa
commune déposer son vote dans une urne, au
forum, où tous les citoyens étaient assemblés et
discutaient les affaires de leur ville? Est-ce qu'au
temps d'Athènes et de Rome, l'imprimerie, qui a
donné naissance aux journaux, existait? Est-ce
qu'à cette époque une nation tout entière , une
nation de quarante millions d'âmes, une nation
de dix millions de votants, eût pu être instanta-
nément consultée? Est-ce que tous les votes de
37,000 communes eussent pu être recensés If
même soir, et le résultat transmis à qui de droit
quelques heures après le dépouillement? Entre
le forum antique et le plébiscite moderne, est-ce
- 27 —
qu'il est possible d'établir la moindre analogie?
est-ce qu'il n'y a pas entre eux une différence
our le moins aussi grande qu'entre la force
d'une machine à vapeur de deux mille chevaux
t la force d'un esclave, qui, si utilement qu'elle
ût employée, ne pouvait jamais dépasser celle
d'un seul homme? Il y a des choses si dissem-
lables qu'elles excluent entre elles toute compa-
raison sensée. »
M. de Girardiu a cent fois raison, et par une
bizarrerie dont sa logique, à la fois brillante et
excessive, donne souvent le spectacle, c'est pré-
cisément parce qu'il a raison que sa thèse est
faible.
Sans doute il y a une énorme différence entre
les plébiscites du forum et ceux que la France
d'aujourd'hui peut être appelée à rendre. Mais
c'est justement cette différence qu'il faudrait faire
disparaître pour que le régime plébiscitaire pût
devenir une réalité pratique.
A Rome, les intérêls sur lesquels les comices
avaient à statuer étaient, sans doute, ceux du
monde romain, de la société polilique dont Rome
était la tête; mais ils n'étaient tels qu'indirecte-
ment, et ce qui était en cause avant tout et par-
dessus tout, c'étaient les intérêts de la cité ro-
maine. Il suit de là que tous les individus inté-
ressés étaient ou pouvaient être présents, que
— 28 —
toutes les décisions à rendre étaient éclairées
d'avance par une discussion contradictoire, la
longue intervention du peuple dans les luttes du
forum ayant développé en lui une certaine apti-
tude aux affaires publiques.
Il en est tout autrement en France, et certes
il n'est pas besoin d'insister pour faire compren-
dre combien serait impraticable, absurde, ridi-
cule, la position de certaines questions devant
ce colossal aréopage du suffrage universel, qui
souvent n'en saurait pas le premier mot, et,
dans beaucoup de cas, ne serait pas libre.
Que, par exemple,—la chose assurément est
improbable et nul ne la désire moins que nous,
mais elle est possible après tout, et n'est point
sans précédent dans l'histoire, —que, par exem-
ple, le dépositaire de la souveraineté nationale
venant à mourir, quelque chef, militaire ou ci-
vil, dont l'ambition, dans la donnée de M. de
Girardin, n'est contenue par la présence et le
contre-poids d'aucun corps représentatif, s'em-
pare du pouvoir effectif et pose aux masses po-
pulaires, par oui ou non, la question de savoir
s'il doit le garder. Que répondront les masses ?
Quelle sera l'autorité morale de leur assenti-
ment?
Quelle sera la sanction pratique de leur refus?
Ou bien encore, supposons que, clans tel cas.
donné, il soit de bonne et d'urgente politique de
— 29 —
poser devant le suffrage universel la question
romaine, dont nul ne contestera ni l'importance
ni la difficulté. Que répondront les masses popu-
laires? Elles répondront oui sans comprendre,
ou non sans savoir, et, dans ce cas comme dans
tant d'autres, le prétendu échange d'inspirations
qui se fera entre le pouvoir et le peuple se ré-
soudra en de pitoyables connivences ou en de
redoutables contradictions.
Prétendez-vous qu'il suffira de déterminer
d'avance, nominalement ou par catégories, les
questions qui auront besoin de l'approbation
populaire et celles qui pourront être résolues
par le dépositaire du pouvoir?
Mais où sera votre critérium ?
Quelle sera votre base de classification?
Est-ce que les questions les plus minces ne
sont pas, en de certaines circonstances, les plus
graves ? Est-ce qu'on distribue par classes dis-
tinctes et par casiers étiquetés les phénomènes
de la politique ?
Non : sachons voir les choses comme elles sont,
au lieu de les voir comme nous voudrions qu'elles
fussent. Sachons reconnaître que le suffrage
universel, s'il est la racine vigoureuse et pro-
fonde des modernes institutions, ne peut, préci-
sément parce qu'il est une racine, voir et juger,
avec une compétence suffisante, ce qui se passe
au grand soleil. N'allons pas, sous prétexte de
3.
— 30 —
simplifier, tomber dans le chaos, qui est le nec
plus ultra du simple, et en attendant que le pro-
grès des moeurs, de l'éducation et du bien-être
ait donné à l'âme et à l'esprit de la nation l'ho-
mogénéité qui leur manque encore , cherchons
dans les enseignements du passé et dans les
besoins du présent la combinaison la plus ca-
pable de donner satisfaction aux aspirations et
aux intérêts divers qui résultent de ce manque
d'homogénéité.
Or, cette combinaison, c'est, selon nous, le
régime représentatif.
Nous disons — qu'on veuille bien le remar-
quer — le régime représentatif, et non le régime
parlementaire.
Nous croyons, en effet, que l'établissement
du suffrage universel, déjà vieux de vingt ans,
a introduit dans l'essence même des institutions
représentatives des différences radicales, que la
pratique révélera ; et nous pensons qu'il faut re-
chercher, en raison de ces différences, des
formes nouvelles et un mécanisme nouveau de
représentation.
Nous allons nous expliquer sur ces formes et
sur ce mécanisme, tels que nous les concevons.
Mais ce qu'il fallait établir tout d'abord, c'est que
la solution du problème qui s'offre à nous doit
être cherchée dans le perfectionnement de la
représentation nationale, et non dans l'exercice
__ 31 —
direct du droit individuel ; qu'en d'autres termes,
puisque l'étendue de notre agglomération poli-
tique et la portée de nos lumières collectives ne
nous permettent point, quant à présent, l'insti-
tution des rostres, il faut bien que nous nous
contentions d'élargir la tribune, dans la mesure
que comportent les exigences et les possibilités
actuelles du suffrage universel.
32 —
II
LE REGIME PLEBISCITAIRE
RÉPLIQUE A M. DE GIRARDIN (1).
M. de Girardin ne s'arrête pas en son chemin
pour si peu de chose que nos critiques. Il nous
fait l'honneur de nous en remercier, mais il ne
nous fait point la grâce d'y répondre, et se borne
à déclarer que nos objections dirigées contre
(1) Avant de pousser plus Loin l'exposé de mes propres vues,
j'intercale ici cette réfutation supplémentaire de la théorie de
M. de Girardin. On n'a jamais trop répondu a un adversaire
de cette importance. Je voudrais faire plus : je voudrais le
citer tout entier avant de lui répondre . et quoique ma prose
n'eût rien à gagner à être mise en regard de celle de M. de
Girardin, je reproduirais volontiers ici — n'était la crainte de
la confusion et l'obligation d'éviter des redites — toutes les
pièces de la polémique que nous avons échangée sur ce point
ou sur d'autres.
— 33 —
l'idée plébiscitaire « s'y sont aplaties comme des
balles de plomb sur une plaque de tir. »
C'est s'en tirer à bon marché, et il est com-
mode d'assimiler une. idée, c'est-à-dire un sujet
de discussion active, à une plaque de tir, c'est
à-dire à un objet passif qui reçoit les coups et
ne les discute pas.
M. dE Girardin nous fait tort d'ailleurs et se
fait tort à lui-même, en ce qu'il nous croit plus
éloignés que nous ne sommes de nous entendre
avec lui. Nous n'avons point nié la valeur de son
idée, car elle est, au fond, la nôtre. Nous croyons
seulement, — et cette croyance nous semble
fondée sur le témoignage de l'évidence morale
et matérielle, — que la réalisation en est loin-
taine et que l'application actuelle du régime plé-
biscitaire , en tant que forme permanente de
gouvernement, serait absurde et monstrueuse.
M. de Girardin nous cite, non point comme
un exemple, mais comme une leçon à venir, les
dangers de la politique suivie par le gouverne-
ment provisoire do la révolution espagnole. Ce
gouvernement avait à choisir entre le régime
parlementaire et le régime plébiscitaire; il a
préféré le régime parlementaire, et M. de Gi-
rardin annonce qu'il nous demandera, dans un
an, des nouvelles de ce choix.
Nous lui en donnerons tout de suite.
Nous croyons que d'ici à un an l'Espagne aura
__ 34 —
traversé ou traversera encore une crise effroya-
ble, dont le régime parlementaire ne la préser-
vera point. Nous faisons, comme l'on voit, la par-
tie belle à M. de Girardin.
Le régime plébiscitaire eût-il prévenu cette
crise? M. de Girardin dit oui. Mais quel moyen
a-t-il de le prouver? Il invoque « le précédent
du 2 décembre, qui a réussi. » Mais est-ce dont
que M. de Girardin ne demande aux choses et
aux actes de la politique que de réussir? Et para
qu'une chose a réussi, parce que, même en tel
cas donné, elle a pu être heureuse et nécessaire,
s'ensuit-il donc qu'elle soit excellente, et peut-
on sérieusement conclure d'un fait accidentel,
même salutaire, à une loi générale, à une insti-
tution permanente? C'est à peu près comme si,
un homme en ayant un jour tiré un autre de
l'eau, on contraignait celui-ci de se jeter à l'eau
chaque jour pour être sauvé par l'autre.
M. de Girardin nous mettrait d'ailleurs dans
un singulier embarras en nous citant l'exemple
du 2 décembre, si nous n'étions de ceux qui ont
accepté, sans aucune réserve, les conséquences
du plébiscite rendu alors par le pays. Heureuse-
ment que, mis à couvert par notre loyale pro-
fession de foi, nous nous sentons à l'aise pour
confesser que l'autorité de ce précédent ne sau-
rait nous convaincre de l'excellence du régime
plébiscitaire, en tant que système constitution-
— 35 —
1. Le plébiscite, en l'état actuel des forces et
s lumières sociales, n'eit et ne peut être, à nos
ux, qu'un moyen salutaire, mais empirique, de
soudre, en de certaines situations données, des
difficultés trop graves, des contradictions sociales
op menaçantes pour être susceptibles de solu-
on par les voies légales et traditionnelles.
En dehors de ces cas exceptionnels et criti-
ues, le plébiscite, tant que l'esprit des masses
t l'outillage des communications ne réalisent
oint l'équivalent des conditions où s'exerçait
ans le forum la souveraineté du peuple romain,
e plébiscite, implanté comme régime perma-
ent, ne saurait donner lieu qu'à une alteroa-
ive, redoutable ou grotesque, de conflits ou
'escamotages.
Quant aux institutions du suffrage universel,
elles que nous les concevons pour la période
robablement fort longue qui nous sépare de
l'avènement du plébiscite, nous convenons
d'avance avec M. de Girardin qu'elles pourront
bien n'offrir « rien de neuf. » Nous ne nous
proposons point de tirer un coup de pistolet ou
de plébiscite dans la rue, et nous voulons sim-
plement rechercher, dans la nature des choses
et les conditions générales du temps, les modi-
fications organiques que l'avènement du suf-
frage universel est appelé à introduire dans
l'exercice du régime représentatif.
— 36 —
Il va sans dire que nous n'espérons guère ral-
lier à nos vues les sympathies de M. de Girar-
din ; mais autant nous regrettons de ne pouvoir
aujourd'hui nous ranger à la suite de notre il-
lustre confrère, autant nous serons heureux de
recueillir à notre tour les avis et les critiques
d'un esprit qui excelle à élucider les questions,
quoique l'on ne puisse pas toujours endosser,
sans quelque, circonspection, sa façon de les
résoudre.
37
III
LE SUFFRAGE UNIVERSEL
ET LE PARLEMENTARISME
il n'est pas inopportun, au moment où la re-
présentation nationale va se retremper une fois
de plus dans le suffrage universel, de se de-
mander à quel degré le régime représentatif,
tel qu'il existe aujourd'hui, ou même le régime
parlementaire, dans sa conception tradition-
nelle, s'harmonise véritablement avec l'institu-
tion fondamentale du suffrage universel.
La question est grave. Il ne parait pas qu'elle
préoccupe encore beaucoup d'esprits. Mais elle
s'emparera de tous avant qu'il soit longtemps,
et elle mérite de fixer au plus haut degré les
sollicitudes gouvernementales ; car, de l'équilibre
des institutions et de la logique de leurs rap-
ports, dépend leur viabilité.
Après les déclarations que nous avons plus d'une
fois formulées ailleurs, en ce qui concerne la
4
— 38 —
conservation de l'Empire, nous n'avons pas à
nous défendre ici de vouloir ébranler les bases
de la Constitution. Nous vouions rechercher/tout
au contraire, à quel prix et par quels moyens on
en pourrait rendre l'assiette plus solide; et si
cette recherche pouvait être interdite par certain
document légal qui proclame la Constitution
« indiscutable » , elle serait formellement per-
mise par un autre document qui la déclara
ce perfectible ».
On ne saurait concevoir en effet que, dans
« un pays libre, » — et l'Empereur a décoré la
France de ce nom, — i! fût impossible de dis-
cuter ce qui serait perfectible, alors que l'évi-
dence la plus flagrante lie étroitement la perfec-
tibilité à l'examen, c'est-à-dire à la discussion.
Au surplus, hâtons-nous de le dire, la contra-
diction qui a quelque temps subsisté entre les
termes du sénatus-consulte de 1865 et les pa-
roles bien connues du chef de l'État, a été pro-
gressivement atténuée par des tolérances pratiques
dont nous félicitons l'administration très-sincè-
rement et sans nulle intention d'ironie.
Cela posé, discutons avec une franche et respec-
tueuse sollicitude cette question de la représen-
tation nationale, qui est, à coup sûr, dans un pays
libre, la base la plus essentielle de la constitution.
Il s'impose à tout le monde, dès l'abord et
sans qu'il soit autrement besoin d'y réfléchir,
— 39 —
qu'un mécanisme électoral et constitutionnel qui
pouvait être excellent alors que le pays politique
ne comptait que 250,000 hommes, doit se trou-
ver étroit, vieilli; insuffisant, alors que le suffrage
s'est élargi jusqu'à comprendre 12 millions de
citoyens.
Et si, sollicité par' cet à priori, on entre dans
la question, l'esprit demeure frappé par de cho-
quantes anomalies.
En premier lien :
Il n'est pas logique, il n'est pas naturel, il est
presque absurde, qu'un pays légal de 12 millions
d'hommes soit représenté par 200 et quelques
députés; et la disproportion, bien qu'elle appa-
raisse moins énorme dans les chiffres, résiste
moins encore à l'examen, lorsque de la repré-
sentation collective on descend à la représenta-
tion parcellaire, lorsqu'on envisage chaque cas
en particulier, et que l'on recherche quelle peut
être la valeur politique et morale d'une élection
où un candidat se recommande au suffrage de
35,000 électeurs, parmi lesquels deux ou trois
cents peut-être, le connaissent de personne ou
même de nom,
ll est trop manifeste qu'en de telles condi-
tions, le vote procède par troupeaux, non par
individus, par influences ou par discipline, non
par conviction et spontanéité; et les exemples
— 40 —
ne nous manqueraient pas, si, au lieu d'examiner
sévèrement les plaies ou les dangers de la patrie,
nous voulions esquisser ici la physiologie anec-
dotique et burlesque du suffrage universel.
Et la première, l'infaillible conséquence d'un
tel état de choses, c'est qu'il ne se crée aucun
lien sérieux entre les mandants et le mandataire,
entre les électeurs et le député, entre le pays et
sa représentation.
On ne saurait, en effet, remplir avec quelque
rigueur qu'un mandat dont .les termes sont; —
je ne veux pas dire impératifs, — mais précis,
dont la signification s'exprime en une commu-
nion d'idées suffisamment claire et suffisamment
établie entre ceux qui confèrent le mandat et
celui qui le reçoit.
Or quelle conscience serait à la fois assez
scrupuleuse et assez sagacc pour analyser avec
quelque certitude le sens vrai d'une élection qui
peut compter 15 ou 20,000 sous-entendus ou
malentendus? Quel esprit oserait être assez sûr
de soi pour se croire sûr de répondre exacte-
ment à la pensée de tant d'autres?
Aussi, dans la pratique, la question se sim-
plifie-t-elle étrangement. Le député, s'il est de
l'opposition, flatte des passions; s'il est bien pen-
sant, il flatte des intérêts; et l'échéance de la
législature arrive, et le renouvellement s'en fait
sans que le lien entre le pays et sa représen-
_ 41 _
tation se soit nullement consolidé, sans que la
nation ait fait aucun progrès en esprit politique,
sans que le système politique, dont on rêve le
couronnement, ait ajouté môme une pierre à ses
assises.
À côté du vice de logique d'où résultent ces
inconvénients et ces périls, il y a cet autre en-
core : que la durée des législatures ne s'accorde
pas mieux que leur importance numérique avec
la conception fondamentale du suffrage univer-
sel. On peut concevoir, en effet, que dans un
pays de suffrage censitaire et restreint, c'est-à-
dire sous un régime qui suppose dans les classes
gouvernantes une certaine homogénéité de
sentiments, d'éducation et d'intérêts, on peut
concevoir, dis—je, que la délégation des pouvoirs
législatifs soit d'une assez longue durée, puisque
la communauté des vues qui prédominent dans
le corps électoral détermine d'une manière assez
nette le sens du mandat ; puisque, d'autre part,
le corps électoral n'étant pas sujet aux actions et
réactions qui résultent de la masse numérique
et des diversités sociales, il y a peu de chances
de voir surgir quelqu'une de ces grandes ques-
tions qui, en passionnant vivement et en des sens
divers les éléments différents de la nation, peu-
vent modifier brusquement l'équilibre des rap-
ports entre la représentation et le pays.
Il en est autrement sous le régime du suffrage
4.
— 42 —
universel, où des questions inopinées et brûlan-
tes, questions de paix ou de guerre, questions
d'intérêt social ou même de signification socia-
liste, questions de salaires, de coalition, de coo-
pération, etc., peuvent affecter brusquement et
très-diversement une masse électorale composée
d'éléments multiples et profondément distincts.
À part même l'imprévu des incidents politi-
ques, la complexité de tempérament propre à
une masse aussi composite suffit pour déterminer
en elle des oscillations capables d'y transformer
presque instantanément la majorité virtuelle.
Et, en somme, il est dans la nature des choses,
dans la logique des principes, que, sous un ré-
gime de suffrage universel, la durée des législa-
tures soit renfermée dans des limites assez étroi-
tes. Qui dit suffrage universel dit peuple libre,
peuple souverain, peuple maître de ses desti-
nées; et il n'est pas dans l'essence d'une telle
liberté de se lier par des délégations à longue
échéance.
Enfin, le troisième, et non pas le moins
grave, des vices que nous voulons signaler con-
siste en ceci : que, étant donnée une constitu-
tion du suffrage universel dans laquelle un seul
député représente 35,000 électeurs, le personnel
de la députation, considéré dans son ensemble,
ne peut se recruter que parmi les gens d'une no-
toriété individuelle ou d'une condition sociale
— 43 —
telle qu'elle lui donne action sur un public im-
mense et dans une zone territoriale très-étendue.
De .telle-sorte qu'en définitive, le suffrage universel
français offre le spectacle d'une démocratie délé-
guée à une aristocratie, autrement dit d'un man-
que d'homogénéité absolu entre la masse repré-
sentée et le corps représentatif. Inconvénient
inévitable, disent quelques-uns. Inconvénient, en
tout cas, redoutable.
Ainsi, le système représentatif, tel qu'il est
constitué en France, ne répond, ni par l'impor-
tance numérique des législatures, ni par leur
durée, ni par les catégories sociales qui en four-
nissent le contingent, à la notion mère du suf-
frage universel.
Je sais que ces vices organiques ne se sont
point traduits jusqu'ici par des phénomènes in-
quiétants : cela tient simplement à ce que le
suffrage universel est encore en enfance, à ce
que le fonctionnement en est simple, la discipline
facile, le jeu élémentaire, le discernement con-
fus. Mais que l'on attende quelques années en-
core, et l'on verra, si l'on n'y prend garde, par
quelles secousses ces vices se traduiront en un
pays aussi impressionnable que le nôtre.
Or, est-il impossible de prévenir ces secous-
ses? La prévoyance et l'analyse politiques sont-
elles à ce point bornées que nous ne puissions
trouver, que nous ne devions pas au moins
_ 44 —
chercher les moyens de parer aux chances de
l'avenir, en nous préoccupant dès aujourd'hui [de
mettre le mécanisme de nos institutions mieux
en harmonie avec leur esprit même?
C'est ce qu'il nous faut examiner rapidement.
— 45 —
IV
RESTAURONS LES PARLEMENTS!
J'ai rapidement analysé les vices inhérents à
la constitution actuelle du suffrage universel, et
je me suis appliqué à démontrer en même temps
que les formes traditionnelles du parlementarisme
sont désormais trop étroites pour suffire à la repré-
sentation d'un peuple qui compte douze millions
d'électeurs.
Comment pourra-t-on corriger ces vices ?
Bans quel sens faudra-t-il modifier ces for-
mes pour qu'elles se prêtent mieux au fonction-
nement effectif de la souveraineté nationale?
C'est ce que je me propose de rechercher ; et
il est bien entendu que je n'entends point
résoudre d'un seul coup la question, mais sim-
plement indiquer la voie que la logique même
de nos institutions ouvre à nos patriotiques
efforts.

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