La Politique en novembre 1864, par J. Labbé,...

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E. Dentu (Paris). 1864. In-18, 36 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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LA
POLITIQUE
IN
NOVEMBRE. 1864
LA
POLITIQUE
EN
NOVEMBRE 1864
PAR J. LABBE
Rédacteur de l'Opinion nationale
SOMMAIRE
L'Histoire à la vapeur. — Le Bilan de 1864 : Peuples assassinés,
Constitutions violées, enfants volés. — Qui parle encore de la
Pologne ? — L'entrevue de Nice. — Le Coq rouge. — La
Russie brûle. — Question romaine : Non possumus. — L'Eglise
et la Civilisation. — Le Traité du 15 septembre et ses com-
mentateurs. — Unité et véritables tendances de la politique
française. — Socrate et M. de La Guéronnière. — La Comédie
des officieux. — L'Empire et la Congrégation.— Le Couron-
nement de l'édifice.
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL , 17 ET 19, GALERIE D'ORLEANS
1864
LA
POLITIQUE
EN
NOVEMBRE 1864
I
L'histoire se fait vite au temps où nous vivons.
Depuis six mois, que d'événements, grands ou mes-
quins , tristes ou burlesques, qui ont eu le privilége
d'agiter l'opinion pendant une heure et qui sont
oubliés aujourd'hui !
Après les élections du 20 mars, qui continuèrent
si glorieusement le mouvement libéral inauguré au
31 mai et au 14 juin, poursuivi avec succès au scrutin
du 14 décembre; après l'éclipsé de l'alliance Franco-
Anglo-Autrichienne, après l'avortement du Congrès
et les brillants débats de l'Adresse au sein du Corps
législatif, nous avons vu successivement se dénouer
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— 6 —
la tragédie polonaise et cette scandaleuse comédie où
l'Arlequin austro-prussien, barriolé de droit divin et
d'hypocrisie nationaliste, a fait payer au pauvre Da-
nemark les frais des coups de bâton dont il a gratifié
l'échiné démocratique des bourgeois du Sleswjg et du
Jutland. Nous avons suivi avec curiosité les tours
d'escamotage de M. de Bismark, ce Richelieu des
piétistes et des féodaux prussiens, qui mit si preste-
ment dans sa poche la Gauche de Berlin, le National-
verein, le Reformverein et tous les vereins de la
blonde Allemagne, et la sérénissime Diète de Franc-
fort, et M. de Beust le Saxon, et M. Von der Pfordten
le Bavarois, et S. À. Ernest de Saxe-Cobourg-Gotha,
jadis romantique chevelu aux premières représen-
tations d'Hernani, aujourd'hui empereur in partibus
des étudiants de Leipzig et d'Heidelberg, à qui il ne
manque que cent mille hommes et un Garibaldi pour
être le Victor-Emmanuel du pays où s'endormit Bar-
berousse et où fleurit le vergiss-mein-nicht. Nous
avons eu la loi des coalitions, imbroglio parlemen-
taire fertile en enseignements, et la Grande trahison
d'Emile Olivier, arrangée et mise en scène par M. de
Girardin, et dont M. Darimon eût bien voulu qu'on
parlât plus longtemps; et le procès des Treize, qui a
bouleversé toutes les notions d'arithmétique reçues,
jusqu'à ce jour; et le réquisitoire de M. le substitut
Malher, et le plaidoyer de Me Jules Favre, qui eu
l'insigne honneur de rendre inutile celui de Me Ber-
ryer. Nous avons vu bien des journaux avertis et plus
d'un journal suspendu. Nous avons assisté à la fer-
meture de la salle Barthélemy, où, pendant trois
mois, on vil les privilégiés de l'intelligence et les
serfs du travail fraterniser dans la sainte communion
de la pitié. La session des conseils généraux ne nous
eût laissé aucun souvenir, si M. Routier et M. de
Persigny n'eussent fait, avec une égale autorité, l'un
la théorie de la décentralisation, l'autre la philosophie
de la centralisation à l'usage des Girondins et des
Jacobins du second empire, et si l'honorable M. La-
tour du Moulin n'eût prononcé l'oraison funèbre du
tiers parti, cette combinaison éclose dans le cerveau
fantasque des rédacteurs de la France et de la Presse,
qui a été rejoindre dans le gouffre de l'oubli la Polo-
gne libre dans la Russie libre; et les autres vieilles
lunes de la politique. Nous avons écouté, sans rire,
les échos qui nous apportaient de Carlsbad et de
Kissingen des bruits de sainte-alliance. L'agence
Havas-Bullier, dont on ne saurait trop admirer l'im-
partialité , nous a appris pour la vingt-troisième fois
l'adhésion du général Doblado à l'empire; elle nous
a entretenus des succès des généraux esclavagistes,
succès qui ressemblent fort à ceux du roi Pyrrhus, et
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des attentats trop réels de l'Espagne contre le Pérou,
qui a le double tort d'être faible et d'être libre, et
de ses tristes victoires sur les patriotes de Saint-
Domingue , qui lui fut livré par la plus infâme tra-
hison. Nous avons fait preuve de patience en ne
sifflant pas les circulaires libérales de M. Gonzalez
Bravo et de don Maria Ramon Narvaez, ce duc de
Valence dont la Némésis disait naguère :
C'est ce don Narvaez, petit Caligula,
Dans le palais des rois dansant la tragala,
Grand prêtre d'abattoir, qui, sur un taurobole,
Achève d'équarrir la carcasse espagnole,
Et que vous proclamez absous de tous remords
Quand son pardon posthume a gracié des morts.
La reine Christine nous a quittés pour rentrer sur
la terre d'Espagne..., noble et triste pays, quin'a guère
à choisir qu'entre les pronunciamientos de Prim et
ceux d'O'Donnel, entre le grand sabre de Narvaez et
le grand sabre d'Espartero, où le moine et le soldat
régneront longtemps encore, à moins que la Révolu-
tion ne s'en mêle; où les Bourbons continuent les
Hapsbourgs, où chaque nouveau ministre parodie
Alberoni, où la soeur Patrocinio a des extases avec
garantie du gouvernement! Deux royaumes voisins,
tous deux asiles de la libre pensée, ont vu se suc-
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eéder le Congrès de Malines, où M. de Montalembert
n'est point allé, et le Congrès d'Amsterdam, horrible
conciliabule de déistes, de panthéistes et de francs-
maçons. Les électeurs belges ont répondu non aux
hommes pieux qui leur conseillaient d'annexer la
Belgique aux États-Romains. Les Chinois ont repris
Nankin. Nous avons conquis la Cochinchine, et nous
sommes en train de reconquérir l'Algérie Alexandre-
Liholiho-Kaméhaméha IV, roi des îles Sandwich, a
fait son coup d'État; George, roi des Hellènes, a
ébauché le sien. Christian IX, souverain maladroit
qui perdit deux provinces, heureux père de famille
qui a placé son fils sur le trône de Grèce, ses deux
filles, Alexandra et Dagmar, sur les marches mêmes
du trône d'Angleterre et du trône de Russie, rêve
aux moyens d'enlever à son peuple ce qui lui reste de
liberté, et d'empêcher la formation de l'unité Scandi-
nave. M. Gladstone a voyagé en Angleterre et a
scandalisé les vieux whigs et les vieux tories en par-
lant de réforme électorale devant un peuple qui meurt
de faim. M. de Bismark a voyagé en France, mais
on ignore ce qu'il y a dit. En Autriche, M. de
Rechberg a fait place à M. de Mensdorff-Pouilly, le
geôlier des patriotes de la Gallicie. Le prince Gort-
chacow a crié bravo! et nos officieux de Paris, qui
sont toujours contents, ont applaudi à l'unisson. Enfin,
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depuis six mois on a assassiné trois peuples (Pologne,
Danemark et Circassie), violé plusieurs constitutions,
séquestré un grand nombre de libertés, et le gouver-
nement des cardinaux a volé un enfant, dont il a
exilé la mère.
— 11 -
II.
Les questions qui dominent la situation en Europe,
à l'heure où nous écrivons, sont toujours la question
polonaise et la question romaine.
Nous n'ignorons pas, en écrivant ces deux mots :
Question polonaise, que nous prêtons à rire aux
habiles et aux sages, aux experts en matière de poli-
tique internationale, aux théoriciens du fait, aux
hommes forts qui font bon marché de ce préjugé
qu'on appelle l'humanité, de cette abstraction qu'on
appelle la conscience.
Mais nous avons le caractère si mal fait qu'il nous
plaît de faire rire à nos dépens les gens d'esprit.
« La Pologne..., une actualité! Allons donc! la
Pologne est morte! Qui parle encore de la Pologne? »
Qui parle de la Pologne? - Ceux qui pensent que
nulle âme de peuple ne peut périr; ceux qui n'ont
pas oublié que, pendant cinq cents ans, la nation de
Sobieski a été le rempart vivant de la chrétienté
contre l'invasion mongole et moscovite, ceux qui se
souviennent que depuis 1789 le peuple de Kociusko
a été le plus vaillant athlète de la Révolution ; qu'en
combattant pour sa liberté et pour la nôtre, il a mêlé
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son sang au sang de la France sur tous les champs
de bataille; ceux qui voient dans l'empire des czars
la réserve de la réaction cosmopolite, qui veulent
que l'Occident puisse achever en paix sa réforme
politique, sociale et religieuse, sans avoir à livrer
une suprême bataille aux exécuteurs du testament de
Pierre le Grand; ceux qui ne veulent pas que la
seconde partie de la prédiction du prisonnier de
Sainte-Hélène s'accomplisse ; ceux qui croient, en
un mot, qu'une Pologne est nécessaire, comme bou-
levard de l'Occident, comme marche de la civili-
sation.
« La Pologne est morte ! » — On disait aussi, il y
a dix ans, que l'Italie était la terre des morts; et
aujourd'hui on peut mesurer la vitalité de l'Italie à
la vigueur des haines qu'elle soulève dans le camp
théocratique et féodal.— Dans cette lutte d'un peuple
désarmé contre un empire qui s'appuie sur huit cent
mille soldats, dans cet holocauste de deux ans qui
commença par le massacre d'une ville en prières et
qui a immortalisé Berg et Mourawieff, comme le
Colisée a immortalisé les Césars, savez-vous qui a été
frappé à mort?— Ce n'est pas la Pologne, c'est la
Russie. ■
Ne riez pas... songez plutôt à ce qui s'est passé
à Nice.
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Pense-t-on qu'Alexandre II soit venu en France
uniquement pour conduire l'impératrice Marie sur
les plages tièdes de la Méditerranée ? Et si, comme
cela est évident, son voyage avait un autre but,
croit-on qu'il en soit revenu satisfait?
Les fanfaronnades de l'Invalide russe ne trompent
personne. Il ne sert de rien aux journaux de Saint-
Pétersbourg et de Moscou de faire les dédaigneux
après coup, de crier bien haut qu'on n'a pas besoin
d'une alliance que la pudeur française a déclarée im-
possible, d'accumuler les épithètes injurieuses contre
les organes de l'opinion parisienne. Un fait est acquis :
la Russie a pensé se faire amnistier par la France,
et la France a répudié cette complicité.
De cette entrevue de Nice, qu'on annonçait comme
une seconde entrevue de Tilsitt, qu'est-il resté? —
Rien, qu'une ironie du czar, roi-de Pologne, la croix
polonaise de Saint-Stanislas donnée à un haut fonc-
tionnaire de la maison de l'Empereur, après avoir
décoré la poitrine de Miloutine.
Nous nous trompons. Il y a encore autre chose.
Il est désormais avéré que le pacificateur de la
Pologne n'a pas osé venir à Paris, ou que, s'il y est
venu, il s'y est caché. Un défenseur du pouvoir tem-
porel écrivait, l'autre jour, « que toutes les religions
ont eu leur ville sainte. » Paris est la ville sainte de
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- 14 -
la Révolution : elle a été consacrée, le 14 juillet 1789,
par un pontife qui, la veille encore, était la foule sans
nom, et qui ce jour-là, pour la première fois, s'appela
LE PEUPLE. Le czar a respecté cette consécration : il a
bien fait.
L'alliance de la France et de la Russie semblait
accomplie au lendemain de la guerre de-Crimée:
elle n'étonnait personne. En effet, les intérêts des
deux nations ne sont pas nécessairement en con-
tradiction ; leurs aspirations vers un accroissement
d'influence, ou même de territoire, ne se contrarient
point d'une manière fatale. 'Aujourd'hui on n'ose
plus, parler de cette alliance, et le journal la France
Fa déclarée lui-même impossible. L'alliance franco-
russe est morte. Qui l'a tuée? — La Pologne.
La malédiction de la Pologne a isolé la Russie.
Elle a fait plus encore. L'insurrection polonaise,
en expirant, a légué à la Russie les germes d'une
révolution sociale.
Ce n'est pas ici le lieu de raconter comment, par
les failles de la fraction aristocratique et cléricale de
l'emigration polonaise, les paysans restèrent, sur
beaucoup de points, indifférents à l'insurrection. Di-
sons, seulement que. la Russie, profita, de ces fautes,
en opposant au mouvement national un mouvement
égalitaire, en armant, surtout en Lithuanie, les serfs
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contre les seigneurs. Les hommes qui conçurent ce
plan ne furent point médiocres; mais, tout entiers
aux périls du présent, ils ne voyaient pas jusqu'où
leur politique d'expédients pouvait lés conduire.
Aujourd'hui le parti qui domine en Russie pro-
fesse des doctrines qui sont un singulier mélange
d'autoritarisme, de communisme et de fanatisme
orthodoxe. Ce parti a peu à peu écarté des affaires le
grand-duc Constantin et tout ce qui en Russie était
: suspect de modération. C'est à lui, c'est à la secte de
MM. Pogodine, Miloutine, Katkoff, etc., que le czar
a livré la Pologne, avec mission d'y accomplir la
Réforme sociale, c'est-à-dire d'y désagréger la natio-
nalité, en y organisant la commune sur un plan que
ne désavoueraient pas certains enfants perdus du
socialisme occidental. Le jour où le plan Pogodine
aurait reçu sa parfaite exécution, ce jour-là, nous
l'avouons, il n'y aurait plus de Pologne; mais ce
jour-là aussi, aux communistes autoritaires succéde-
raient les communistes révolutionnaires, avec le mot
d'ordre d'Herzen et de Bakounine : Terre et liberté.
Et voici que des symptômes alarmants éclatent déjà
au coeur de la Moscovie. Les sociétés secrètes s'y
multiplient. Il ne s'agit plus seulement des Rasko-
lniks, vieux croyants, plus orthodoxes que le czar;
on entend, en prêtant l'oreille, un bruit sourd, comme.

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