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La porte ouverte

2e édition

Publié à l’origine sous son nom véritable C. H. Dewisme.

Bruxelles : La Renaissance du livre, 1944.

Illustration de la couverture et logo du titre : Audrey Boilard

Infographie : Geneviève Nadeau

Révision : Nicolas Rouleau

Epub : Lydie De Backer

Direction éditoriale : Bryan Perro, Gabrielle Gilbert-Hamel

PERRO ÉDITEUR

395, avenue de la Station

C.P. 8

Shawinigan (Québec) G9N 6T8

www.perroediteur.com

ISBN imprimé 978-2-923995-04-5

ISBN Epub 9782923995458

Dépôt légal : 2012

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque nationale du Canada

© Perro Éditeur, Henri Vernes, 2012

Tous droits réservés pour tous pays

HENRI VERNES

LA PORTE OUVERTE

Préface

Ceci est mon premier roman, écrit pendant l’Occupation, à une époque où toutes les portes étaient fermées. J’avais bien fait quelques tentatives avant, à ma sortie de l’enfance, mais il ne s’agissait là que des fruits qui n’avaient jamais mûri et dont j’ai oublié jusqu’au nom pour la plupart. Ils sont depuis longtemps enterrés au cimetière des livres mort-nés.

À une époque où le mot « liberté » n’avait plus de sens, ce premier roman représentait justement pour moi, cette liberté. La liberté d’écrire ce que j’avais envie d’écrire, sans autre contrainte que mon imagination, sans autres freins que mes propres désirs.

Il s’agissait – il s’agit – de l’histoire d’un homme, jeune, beau et fort, mais qui se sent mal à l’aise dans un univers de béton, de conventions, d’une captivité morale et physique. Un homme qui aurait dû vivre à un âge où le monde était encore fait de grands espaces, au sein d’une nature toujours vierge. En un mot, il était en retard dans le Temps. Celui-ci avait passé alors que lui-même demeurait immobile, espérant pouvoir encore jouir des dernières forêts, des dernières savanes, des derniers déserts, parmi des hommes et des femmes nus et innocents comme aux premières aubes.

C’est pour ces raisons que j’avais donné ­L’attardé comme titre à ce premier roman, mais l’éditeur avait préféré La Porte Ouverte, et il avait bien raison. Il s’agissait bien d’une « porte ouverte » à l’époque où les envahisseurs faisaient de chaque pays occupé une prison.

Et peut-être, sans que je le sache, y avait-il déjà, dans cette histoire qui finit sous les palmes, l’ébauche de ce Bob Morane qu’il me faudrait attendre une décennie pour créer ?

PREMIÈRE PARTIE

I.

Anvers. Une nuit sale sur le port. Des nuages noirs s’effilochaient, se trouaient comme de vieux châles. Aux berges, la jungle des bateaux endormis où seules, de temps en temps, vacillaient des lumières peureuses. Le Steen ­dressait sa ­silhouette massive, mordait le ciel de ses pignons en crocs. Le calme. Terrible… J’étais revenu du Brésil depuis une huitaine et, ce soir-là, un besoin d’ombre et de solitude m’avait conduit vers les rives de ­l’Escaut… J’appuyai mes paumes au garde-corps ; le froid du métal me pénétra.

Le fleuve déroulait sa bande de noire aux reflets lunaires. Là-bas, les lueurs de Ste-Anne tremblaient, âmes craintives et prêtes à se diluer. Dix coups à l’airain d’une cloche perdue. Un brouillard tomba sur les choses.

Une forme vague, accoudée sur le vide, attira mon attention. Un homme ? Était-ce bien un homme ? L’obscurité en faisait une structure sans dimensions, la brume un fantôme. Il ­semblait être issu d’une contrée de réel et de fantasmagorie, appartenir à l’Au-delà. Son corps penchait dangereusement vers l’eau ­clapotante. Que ­voulait-il faire ? Ayant l’impression qu’il cherchait la mort, je bondis et le retins par le bras.

– Vous êtes fous ?

Il se tourna vers moi. La flamme renaissante d’un réverbère éclaboussa de fauve une face hagarde où les yeux mêmes étaient morts… ­L’oublierai-je jamais ce masque jailli des ténèbres telle une vision du passé lointain ? Inerte, il était d’un autre monde.

– Fred !

Frédéric Grégory, mon ami, presque mon frère. Six ans que je ne l’avais vu… Après l’Université, nous avions suivi des voies différentes. L’étranger m’attirait, j’avais fui ; Fred s’était lancé dans la littérature et le journalisme. Nous avions entretenu d’abord une correspondance suivie, nos lettres s’étaient ensuite espacées, puis plus rien… Et maintenant je le retrouvais, avec une figure de damné, dans cette brume suant l’angoisse.

Lui aussi m’avait reconnu. Nous ne pûmes parler. Appuyés au garde-corps, nous restions silencieux malgré les mots qui montaient à nos lèvres. Seul le murmure du courant troubla la quiétude malsaine. Un bruit de pas retentit dans la nuit, pour décroître bientôt.

Alors Fred me regarda. Brusquement nous voulûmes fuir cette ombre pesante, fuir vers la clarté, vers la chaleur. Je l’entraînai. Un café nous offrit son refuge banal et une musique nasillarde. Je fus sur le point d’entrer, mais Fred me retint.

– Non, fit-il, viens…

Il fallut le suivre à travers des rues noires où je ne m’orientais plus. Un désir de converser m’obséda, mais Fred allait, obstinément. Des rires fusèrent au loin, puis sombrèrent. Nous avancions… Une ruelle, un passage, une impasse. Fred s’arrêta, ouvrit une porte bardée de fer et me poussa dans un couloir.

Elle était reposante comme un temple, cette demeure à l’allure de maison close. Et ce salon aux divans trop profonds, aux tapis trop épais, paraissait réservé au sommeil et à la volupté. Un parfum grisant stagnait et, avec la lumière diffuse, régna le silence. Un silence de pierre qui vous étouffait. C’était la paix, une paix si complète qu’elle en était douloureuse.

– Chez toi ici ? demandai-je.

Il me répondit d’une voix traînante, « sa » voix :

– Chez moi ? Non, je suis celui de nulle part.

Son corps s’enfouit dans la moelleur d’un fauteuil. Il s’abandonna, tête ballante, avec au milieu du front l’entaille d’une ride. Des yeux sans regards. Une de ses mains pendait, bossuée par les veines. À peine s’il respirait. Tout son organisme, relâché, baignait dans une béatitude inquiète, une béatitude hors des sphères, hors des temps.

Nous restâmes dans la torpeur, sans ­parler. Seul le flux du sang à nos poignets et à nos tempes décelait notre existence. Je n’entendais que le ­battement de mon cœur, comme une grande bête qui s’impatientait en ma poitrine, voulait s’échapper… Sur la table, des roses ­s’effeuillaient… Fred ne bougeait pas. On l’eut cru mort. Seulement, par instants, une contraction rapide des paupières. L’anéantissement de ce malaise immobile me gagnait, me faisait mal. Des doigts invisibles me prirent à la gorge. Je ­tentai de m’arracher au sortilège du silence, mais je ne pus. L’inertie m’avait figé.

Cela dura peut-être une minute. Peut-être une heure. Fred s’étira, se dressa et marcha dans la pièce d’une allure hésitante de paralytique qui se lève pour la première fois depuis des années. Je l’examinai. Toujours lui, sa carrure massive, sa face de flibustier aux mâchoires rocailleuses, ses boucles noires et folles, son élégance. Mais ce que je ne retrouvais pas, c’était son allure de panthère, la façon qu’il avait de se mouvoir dans une coordination parfaite de tous les gestes. Cette démarche oblique et pesante, ce torse effacé, ce menton rentré, rien de tout cela n’était lui.

Que signifiait cette transformation ? Fred, tigre en cage, arpentait le salon, interrogeant au mur sa silhouette dansante. Comme s’il cherchait à résoudre un insoluble problème. Qu’avait-il donc ? Qu’est-ce qui me l’avait changé ? Ce mutisme, cette dégaine d’acteur qui tourne en rond au moment de l’agonie pour réciter son ultime tirade. Et ce buste penché vers l’eau, quand je le rencontrai. Autant de choses qui ne lui ­ressemblaient pas. Pourtant je ne voyais rien qui fut capable de réduire sa vitalité, l’énergie indomptable que j’avais toujours admirée. Une femme ? Peut-être… Je ne pus retenir mes mots.

– Qui est-elle ?

Il s’arrêta, vint se camper devant la lampe. La pénombre le muait en une forme simiesque et redoutable.

– Qui ça, « elle » ? demanda-t-il.

– La femme pour laquelle tu voulais te tuer tout à l’heure.

Il éclata d’un rire féroce.

– La femme pour laquelle je… Laisse-moi me tordre !

Sa gaîté sonnait faux. Il continua :

– Me tuer pour une femme ?… Non, vois-tu, cela n’arrive pas à Fred Grégory.

Il se pencha et me cria en pleine face :

– Tu m’entends, cela n’arrive pas à Fred Grégory !

– Pauvre vieux, fis-je calmement, tu joues si mal la comédie.

Ma phrase – surtout le « pauvre vieux » – fut comme un coup d’assommoir. Fred recula dans le cercle de lumière. Tantôt ses traits m’avaient paru semblables à ceux de jadis. Et pourtant, à une seconde inspection, il y avait en eux quelque chose de différent. Relâchement dans les maxillaires, un je ne sais quoi de triste, de las dans l’allure et dans le regard. Un tourment transparaissait.

Ce fut lui qui, cette fois, rompit le silence.

– Crois-moi, dit-il, il n’y a pas de femme dans ma vie.

Je savais qu’il mentait. D’un geste circulaire j’embrassai toute la pièce. L’ambiance, ce parfum, les fleurs dans leur vase, tout révélait au contraire une présence féminine. Fred comprit et haussa les épaules.

– Sonia ?… Une amie russe, propriétaire d’une boîte de nuit… Rien entre nous.

– Elle est donc si laide ?

– Très belle, mais nous ne sommes que deux bons amis.

J’eux un sourire sceptique ; Fred en saisit le sens.

– Je sais ce que tu penses, fit-il. Et bien oui, elle est ma maîtresse, mais sans amour.

– Pour le plaisir, glissai-je, après le lit, la camaraderie.

– Si tu veux… oui, le plaisir… Et puis, une si brave fille, étrangère aux préjugés, comme moi.

Cette horrible phrase que je formulai sans motifs bien définis :

– Et tu vis à ses crochets ?

Il sursauta, ses mâchoires se contractèrent et sa voix se fit dure. Je crus qu’il allait me frapper.

– À ses crochets ! Pour qui me prends-tu ? Je ne mange pas de ce pain-là.

Puis, se radoucissant :

– Encore quelques économies. Je les dépense et ensuite, pffft…

Pffft… C’était bien lui cette marque d’insouciance mais, maintenant, elle avait un accent désespéré, un accent de lâchez-tout. J’essayai de remonter, de le soustraire à cet à vau-l’eau que je devinais et refusais.

– Fred, pourquoi te laisser aller à une peine secrète ? Tu es jeune, songe à la vie, fais-lui confiance.

– La vie ? fit-il dubitativement. Que peut-elle encore m’apporter ?

– Mais, bon Dieu, – ce fatalisme me révoltait – quand on a ton coffre, ta gueule, ton cran, on ne croule pas !

Il sourit tristement, si tristement que mon cœur se serra. Sa main s’était tendue ; elle tremblait de faiblesse nerveuse.

– Tu le vois, mon cran, ricana-t-il. De la ­saloperie ! Envolé mon cran, avec le reste…

Comprenant qu’il avait besoin d’aide, je me levai et le saisis par le bras.

– Confie-toi, mon vieux, peut-être trouverai-je un remède à ton chagrin.

Une expression de bête aux abois passa sur ses traits.

– Mon chagrin ! Te le confier ? À personne… Il est à moi, c’est tout ce qui me reste d’« Elle ».

Il avait lâché le mot. Se libérant de mon étreinte, il écarta le rideau de la fenêtre, dévoilant un triangle de nuit opaque. Je demeurai béant, avec cela dans l’âme : « Elle ».

Un divan m’offrit sa profondeur de tombe. Je m’y abandonnai.

Qui pouvait être cette mystérieuse créature capable de briser un homme de fer tel que Fred ? Je tentai de me la figurer, de cristalliser son image. Ce fut en vain. Elle n’avait pas de face.

La douleur pesait. Une douleur muette, faite de doute et de fièvre. Fred n’avait pas quitté la croisée. Son regard se perdait dans les ténèbres extérieures, y cherchait un phantasme qui le fuyait… Et les souvenirs du passé m’assaillirent en foule.

* * *

Le passé. Si loin que je pouvais y ­remonter, je me souvenais de Fred. Nous habitions Namur, où nous avions grandi ensemble. Une ancienne camaraderie, une égale soif de singularité ­­unissaient nos pères. « Des hurluberlus, des hommes n’ayant pas le sens commun », disaient d’eux les âmes ­charitables. L’incompréhension sera ­toujours le lot de qui se soustrait à la routine.

D’un côté pareil père, de l’autre une mère ­cantonnée dans ses manies et sa religiosité de vieille fille – couple dépareillé s’il en fut – une atmosphère d’insécurité morale s’était fermée sur Fred. Atmosphère qui guinde un enfant, ou le libère. Fred, son naturel aidant, se libéra, se réfugia derrière le rempart d’un égotisme outrancier, d’une indépendance traduite en de longues fugues à travers la campagne. Fugues dont il revenait meurtri, crotté, plus indiscipliné que jamais. Sa rudesse et son entièreté se firent jour. Il se transforma très tôt en une petite brute intraitable, sans foi ni maître, et que la musique seule – il jouait du piano avec un rare et précoce talent – pouvait calmer ; et, quelquefois aussi, les amicales remontrances de Monsieur Grégory. Mais ce dernier décédé d’une phlébite compliquée d’embolie, les freins se relâchèrent. Fred avait alors seize ans. Il devint la terreur du lycée où nous fréquentions les mêmes cours. Une sorte d’idole aussi. Les élèves se sentaient séduits par cette sympathique tête brûlée qui n’hésitait pas à s’en prendre aux plus robustes rhétoriciens, fomentaient les pires bagarres. D’une force musculaire déjà redoutable, il courbait sous sa loi quiconque lui résistait. En son monde, le faible n’avait pas place… Sans doute étais-je le seul qu’il traîtât en égal. Cele ne l’empêchait pas, quand il m’entraînait dans d’impossibles escapades, de se moquer de mes hésitations.

Mais le plus troublant de son caractère, c’était la fascination qu’il exerçait sur son entourage. Conséquence probable de sa confiance démesurée en lui-même, cette confiance déteignant sur nous tous. Sans qu’il l’eût voulu toutefois. Fred n’avait pour guide qu’une obscure fantaisie fondée sur l’instinct et le réflexe, sur le besoin du moment. De cette complexion, inquiétante chez un garçon de son âge, il tirait la supériorité de ne se trouver jamais en contact étroit avec son entourage, de surplomber les circonstances et les individus. Il se mouvait dans la vie avec une feinte indifférence envers les gens et leurs actes, ne s’y ­attachant qu’en fonction de leurs rapports avec lui ; et pour les livrer ensuite en pâture à son orgueil, à l’assouvissement de son « moi ». Fred n’existait que pour soi, pour sa joie de vaincre, de dominer. Les amis, la famille ? Qu’était-ce que cela ? Des choses, des objets auxquels il tenait par habitude, parce que s’intégrant à l’ambiance, ainsi que des bibelots sur un meuble, les étoiles dans le ciel. Bien rares ceux qui pouvaient se ­targuer de son estime… Tout cela faisait de Fred une espèce de dieu farouche dont on ne pouvait que rêver, dont on était séparé par d’infran­chissables incompatibilités.

Heureusement – ou malheureusement – des influences livresques vinrent atténuer ce que son tempérament avait de trop alarmant, de trop farouche. Loti, Kipling, Rosny aîné lui transmirent un message ignoré : celui du départ, de l’aventure. Une dose de poésie également. Souvent, les jours de pluie et d’hiver, il s’isolait dans une chambre mansardée de la vieille maison triste et sonore où sa mère se complaisait. De cette mansarde, il fit un sanctuaire à sa religion nouvelle. Tapissée de cartes géographiques, un globe terrestre sur un guéridon, elle ressemblait vaguement à la cabine d’une navire. Un œil-de-bœuf parfaitait l’illusion qu’il avait d’y être « en voyage ». Et, là seulement, Fred trouvait le calme, rejoignait des rêves, des aspirations depuis toujours latentes en lui.

Il m’acceptait dans ce refuge enchanté. Assis sur une caisse, nous écoutions la clameur du vent, le clapotis de l’averse sur le toit et dans les ­chénaux. Devant l’œil-de-bœuf, une branche lisse et redressée à la verticale faisait songer à un mât secoué par la bourrasque. Nous avions ­l’impression d’être les uniques passagers d’un vaisseau désemparé que les courants promenaient à travers un océan sans ports. Instants sublimes. Fred empoignait un banjo et improvisait une mélodie naïve que sa voix reprenait. Voix grave, profonde, aux nuances rauques. Cela faisait un peu nègre. Cela suffisait à m’enchanter, à nous enchanter…

Nos humanités terminées de bonne heure, le service militaire nous sépara durant de longs mois.

Je revis Fred dans la capitale, au seuil de la vie universitaire. J’avais quitté un adolescent ; je retrouvais un homme. Fred allait avoir vingt ans. Il s’était fortifié physiquement. On devinait en son organisme une vigueur monstrueuse. Un visage plein, carré. Quelques rides déjà. Mais son regard n’avait pas changé. Toujours cette flamme intense, fauve, comme lorsqu’il grattait son banjo dans la mansarde magique. Au moral, il s’était assagi, civilisé. Pure apparence. Il gardait cet air de vivre en une époque révolue, dans un univers de rudesse et de puissance.

Nous louâmes en commun un petit appartement près de ce si pittoresque Vieux-Bruxelles. Un clocher entamait notre ciel de son coin sombre… Je préparais mon droit, Fred sa philologie.

Philologue ! Cela seyait mal à son élégance sûre, à sa vitalité, à son insouciance.

– Alors, avais-je demandé un jour, tu vas devenir professeur ?

Il m’avait fixé avec une mansuétude mêlée de compassion.

– Professeur ? Apprendre le français à des pota­ches bouchés et somnolents, porter des costumes étriqués, des manchettes amovibles, des cols à coins cassés ?… Devenir rangé, maniaque ?

Et, dans un large rire : « Non, très peu pour moi ! »

– Mais tes études, à quoi serviront-elles ?

Sa voix était animée.

– Journalisme, littérature, liberté !… Chercher au loin des horizons nouveaux, les faire siens, aspirer l’aventure par tous les pores. Et puis écrire, jeter sa pensée au monde, la lui imposer… En un mot, vivre, vivre !

Où donc avait-il acquis cet enthousiasme ? Toujours ce goût du départ, de l’imprévu, de ­l’espace. De la lutte aussi. La carrière des lettres, qu’il parlait d’embrasser, n’était pour lui qu’un tremplin à ses idées, à son orgueil. De l’art il ­faisait un moyen, non un but. Sa nature était de celles qui brusquent le destin.

Ses loisirs, il les partageait entre les sports, la musique et les femmes. Les femmes. ­Combien en avait-il connu ? Combien, ensorcelées, s’étaient abandonnées à une liaison sans issue ? Dès que l’une d’elles parlait de Fred, c’était avec une ­ferveur qui la déifiait. Lui-même, bouffi de donjuanisme, lançait parfois, dans un sourire et un éclair de dents blanches, cette phrase exaspérante mais vraie : « On n’oublie pas Fred Grégory ». Qu’avait-il donc de si séduisant ? Sa beauté mâle et sauvage, son corps d’athlète ? Une de ses admiratrices me disait un jour : « Ce sont ses yeux sombres qui font le plus clair de son charme. Des yeux sombres aux regards imprécis, se posant sur vous en une caresse, pour se durcir soudain, vous fouiller, vous brûler… » C’était peut-être cela. Une chose certaine : de lui sourdait une ­sorcellerie grisante et incompréhensible.

Mais ses succès le laissaient indifférent. Sa passion se limitait au bas-ventre… Parfois je lui parlais d’un amour pur, d’une jeune fille qui ­illuminerait sa vie en lui donnant un sens. Il ­haussait les épaules. « Vois-tu, ce que je cherche en la femme, c’est moins la créature que le “mythe”. Au début, on croit découvrir ce “mythe” en ­chacune d’elles. Mais bientôt – hélas ! – elles redeviennent toutes ce qu’elles sont en réalité : des êtres faibles, aux mesquineries et aux bassesses tristement humaines. Des êtres de chair et d’os qu’aucune légende ­n’idéalise plus. À quoi sont-elles bonnes encore ? Au plaisir, et c’est tout. »

Le cynisme de cette dernière déclaration me révoltait. Il appartenait bien à ce monde interdit où personne n’avait accès… Cependant, la recherche d’un « mythe » dans la femme me le découvrait sous un jour nouveau. Le même jour que celui sous lequel il apparaissait lorsque, pour un cercle d’amis, il interprétait au piano quelque subtile composition de Debussy, ou de ces negro spirituals qu’il savait si bien rendre. Alors il s’absentait, se repliait, donnait à son chant cette ardeur qui transparaissait d’habitude en ses ­prunelles. Il devenait un génie de la musique, génie auquel nous étions tous soumis. Parfois encore, il lisait des pages entières de ses auteurs préférés. De Nietzsche surtout. Cette poésie, cette exaltation de la volonté se rapportait si bien à ses aspirations. Nul d’entre nous n’oubliera jamais sa voix sur ces admirables phrases :

« Je vous enseigne le Surhumain. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter ? »

« Voici, je vous enseigne le Surhumain. »

« Le Surhumain c’est le sens de la terre. Que votre volonté dise : que le Surhumain soit le sens de la terre. »

« Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espoirs supraterrestres ! Ce sont des empoisonneurs, qu’ils le sachent ou non. »

« Où donc est l’éclair qui nous léchera de sa langue ? Où est la folie qu’il faudrait vous inoculer ? »

« Voici, je vous enseigne le Surhumain : il est cet éclair, il est cette folie ! »

L’envoûtement sous lequel il nous tenait ne faisait qu’accentuer son influence. Inconsciemment, il était le maître de notre petit cénacle. On aurait voulu marcher dans son sillage empreint des relents de sa force ; il nous ouvrait des vues immenses sur le futur, des possibilités géantes d’aboutissement.

Personnalité compliquée que la sienne. Mélange de rudesse et de sensibilité. Ses intimes le savaient capable d’un certain altruisme – pour autant que cet altruisme ne le lésât – capable d’amitié aussi, d’une amitié sans démonstrations mais solide. Pour les autres, les étrangers à notre milieu, qu’était-il ? Un type équivoque, qu’on recherchait comme on recherche le péché, dans un désir morbide. Fred ! Ce diminutif allait bien à sa nature positive, avare en gestes, à ses traits volontaires, à sa structure tendue de carnivore en chasse. Malgré son élégance, sous son vernis de civilisation, apparaissait le primitif n’obéissant qu’à ses instincts et à ses sens. Un fauve, voilà ce qu’il était, une splendide et inquiétante bête fauve.

* * *

Et c’était lui, près de cette fenêtre, près de ces rideaux écartés sur la nuit. Après six ans, son physique s’était à peine transformé. Mais il y avait une évidence étrange et incommensurable qui lui donnait une face de masque inconnu : « Fred souffrait par une femme ». Cette phrase roulait en mon crâne avec un obsédant bruit de vague ; elle me faisait peur.

Une pendule battait et, sur la table, les roses continuaient à semer leurs pétales. La cangue de l’angoisse pesa. Hors du halo de la lampe, la pénombre devint horrible de formes obscures et menaçantes… Un piano cabrait contre le mur sa masse de bête repue. Fred marcha vers lui, ouvrit la gueule pâle du clavier qu’il caressa de ses doigts habiles, comme on caresse une ­amoureuse. ­Ballet de Faust manière Grégory. Les notes ­bondissaient, tourbillonnaient, menant leur invisible sarabande. Et lui, son air de mage en extase, son oubli dans le temps…

Pourquoi cette musique hallucinante ? C’était sa propre pensée qui jaillissait au choc de ses doigts sur les touches d’ivoire. Sa pensée faite d’un ­éternel revenez-y, d’un éternel ressassement de souvenirs douloureux. Pourquoi ne se confiait-il pas ? Pourquoi ? Pourquoi ? Ce mot hurla crescendo dans mes oreilles, faisant vibrer mes tempes, ­m’assourdissant… Et cette musique, cette musique !… Je n’en pouvais plus.

Fred plaqua un dernier accord. Et tourna de mon côté une figure étonnamment calme. Sa voix rompit le sortilège accumulé.

– Et toi, réussi ?

Je fus un moment avant de répondre :

– Oui. Comme tu le sais, mon père m’a légué des plantations au Brésil ; je les ai remises en valeur, agrandies. Des entreprises minières sont venues s’y ajouter. La fortune m’a souri.

– Plein aux as, hein ?

– Plein aux as.

La conversation languit à nouveau. Désespérément je la renouai.

– Fred, tu ne me parles pas de ton activité durant ces années.

Un mouvement las souleva ses épaules.

– Mon activité ! fit-il. Qu’en dire ? La chance me fut une marâtre.

Une marâtre ? Pas tant que cela. Au Brésil, je recevais des journaux et des revues de Belgique. J’y avais lu de nombreux reportages de Fred, des articles de première page, des nouvelles, des ­critiques… On le sentait arrivé. Je le lui dis. Un sourire illumina ses traits, mais ce ne fut qu’un éclair. Il retombait dans son inexpression.

– Peut-être, murmura-t-il si bas que j’eus peine à le comprendre, peut-être. Depuis, tant de choses se sont passées…

Nous en étions fatalement venus au sujet tabou. Je retins la question qui me brûlait, mais Fred la devina sur mes lèvres. La masse ouatée du silence se refermait sur nous… Les minutes s’étirèrent péniblement. Je voulus briser ce ­climat d’inquiétude languide.

– Fred, hasardai-je, que dirais-tu d’un retour en arrière ? J’ai besoin d’un collaborateur. Nous vivrons ensemble comme il y a six ans. Te ­souviens-tu de cette époque, de notre passé, de notre allégresse ?

– Six ans, notre allégresse… balbutia-t-il.

Une petite flamme vécut au fond de ses ­prunelles, la même flamme que jadis. Un espoir l’envahissait. Il s’approcha, sa main chercha la mienne et la serra rudement.

– Merci, mon vieux, fit-il dans un souffle, j’accepte.

Le lendemain nous partions pour Bruxelles.

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