La Préface du Deux-Décembre, par le vicomte de Beaumont-Vassy

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Amyot (Paris). 1853. In-8° , 171 p..
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LA PRÉFACE
du
DEUX DECEMBRE
Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)
rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
LA PREFACE
DU
DEUX DÉCEMBRE
PAR
LE VICOMTE DE BEAUMONT-VASSY
PARIS : AMYOT, 8, RUE DE LA PAIX
1853
La Préface du Deux Décembre a été, quant au
fond , l'oeuvre de tous les esprits clairvoyants et
sensés. Mais quelques hommes se sont plus par-
ticulièrement chargés de lui donner une forme,
et c'est à ceux-là, c'est surtout à mes collègues
du Comité général pour la révision de la Consti-
tution de 1848, que je dédie ce fragment des
Mémoires sur les Hommes et les Choses de mon
temps, que je publierai vraisemblablement un
jour'.
E. DE BEAUMONT-VASSY.
1 Un premier fragment de ces Mémoires, relatif à la. révolution
du 24 février 1848, a déjà paru dans le numéro du 10 jan-
vier 1830 des Tablettes européennes f revue politique fondée et di-
rigée par M. Lerminier, niais qui, comme tant d'autres, a disparu,
depuis cette époque, de l'horizon de la publicité.
1
LA PREFACE
DU
DEUX DECEMBRE
I.
Au commencement de 1851, le pays s'in-
quiétait déjà de ce que l'on nommait alors
«la terrible échéance de 1852, »les grandes
transactions commerciales étaient pénibles,
impossibles même, sur quelques points du
territoire. Toutes les valeurs subissaient une
dépréciation de plus en plus sensible ; une
sorte de marasme semblait s'être emparé de
la nation, et chacun regardait l'horizon avec
une véritable angoisse, car de temps à au-
tre, un éclair venait, en le sillonnant, jeter la
6 LA PRÉFACE
plus vive lumière sur l'ensemble d'une si-
tuation évidemment des plus périlleuses.
La province, qui n'avait pas comme Paris
les plaisirs faciles et les émotions factices, la
province calme, laborieuse, méditative, ré-
fléchissait silencieusement à tous les maux
que lui préparait la démagogie, dont la me-
naçait le socialisme; mais, dans la majeure
partie de nos départements, elle y songeait
avec une arrière-pensée de résistance : ses
hommes faits avaient parcouru les der-
niers champs de bataille de l'empire, et ses
vieillards lui racontaient souvent Quatre-
vingt-treize.
Toutefois, dans l'esprit de ces popula-
tions rurales, espoir et sauvegarde de la
France , à côté de la résolution prise par
la majeure partie d'entre elles de résister
matériellement au socialisme, ce qui de
toute façon ne nous eût point préservés
DU DEUX DÉCEMBRE. 7
des horreurs de la guerre civile, une pas-
sion avait surgi , passion bien naïve ,
bien naturelle : celle du repos. Les cam-
pagnes éprouvaient clans les premiers mois
de 1851 l'horreur du bruit, du dérange-
ment, du déplacement, et si elles eussent
été consultées, on n'eût procédé à aucune
élection, les choses demeurant bien ou
mal telles qu'elles étaient alors.
Lasses de tout le tracas politique que 1848
leur avait imposé, de ces droits qu'elles n'au-
raient jamais réclamés de la république si
la république leur avait demandé leur avis,
les populations rurales se montraient com-
plètement indifférentes aux élections se-
condaires qui se faisaient littéralement au
hasard malgré leur importance relative.
Une seule paraissait devoir vaincre cette
déplorable indifférence : c'était celle du.
président de la république, pourvu tou-
8 LA PREFACE
tefois qu'il s'agît de faire sortir de l'urne
du scrutin le nom toujours magique de
Louis-Napoléon Bonaparte.
Et c'était précisément ce qu'interdisait
la Constitution de 1848.
Le sort m'avait désigné comme membre
du conseil général d'Indre-et-Loire pour
représenter ce département à la haute Cour
de justice de Bourges, et j'avais, pendant
la durée de ce grand procès de Barbès,
Blanqui, Raspail, Flotte, Albert l'ou-
vrier, etc., pu comprendre tous les maux
que ferait fondre sur le pays le triomphe,
ne fût-il que d'un jour, de ces vaniteux per-
sonnages. J'avais vu M. Ledru-Rollin, pen-
dant sa déposition hautaine, faire accom-
pagner d'un geste significatif cette théorie
désormais acquise à l'histoire du « tour de
main» en matière de révolution; j'avais
entendu M. Bûchez, voulant exposer sa
DU DEUX DÉCEMBRE. 9
triste situation au 15 mai, laisser échapper
ces paroles : « Enfin , messieurs, j'atten-
dais avec impatience le moment où j'allais
être renversé de mon fauteuil, » et j'avais
compris qu'entre l'audacieuse tactique des
tribuns socialistes et l'infirme attitude des
républicains honnêtes, il n'y avait pour
le pays qu'une catastrophe à attendre. « Ce
n'est pas là du Boissy d'Anglas,» avait mur-
muré , en entendant les malencontreuses
paroles de M. Buchez, notre vénérable
doyen, l'ancien et remarquable président
de la Chambre des députés sous la Restau-
ration, M. Ravez, qui, récusé par les avo-
cats , n'en suivait pas moins avec une ar-
dente curiosité les premières audiences de
ce grand et instructif procès; mais on aurait
pu lui répondre que les Boissy d'Anglas sont
rares, et cette pensée me rassurait d'autant
moins sur l'avenir de notre pays.
10 LA PRÉFACE
Un jour, à la table commune de l'hô-
tel , où nous nous réunissions après les
audiences de la haute Cour, un ancien
commissaire provisoire de Ledru-Rollin,
M. Marc Dufraisse, me disait franche-
ment, à la suite d'une conversation po-
litique, soutenue de mon côté avec une
grande modération de langage : «Eh mon
Dieu! le dénoûment de tout cela est bien
simple : il faudra que nous vous dépor-
tions, ou que vous nous transportiez. » Ainsi,
dès cette époque, la question était déjà po-
sée et résolue par les montagnards.
Ce fut sous l'inspiration de ces craintes
légitimes sur l'avenir du pays que j'écrivis ,
au mois de février 1851, une brochure in-
titulée : La Politique des honnêtes gens.
Cette publication avait pour but de poser
nettement la question de la révision de la
Constitution; je disais à peu près aux di-
DU DEUX DÉCEMBRE. 11
vers partis qui divisaient l'Assemblée législa-
tive : Les derniers événements parlemen-
taires, en aggravant la situation déjà si
précaire du pays , ont imposé de nouveaux
devoirs aux hommes prévoyants et modé-
rés, qui placent la France au-dessus des
partis, et ne veulent pas sacrifier des
intrigues le salut de la société, l'avenir de
la patrie. Eh bien ! nous n'hésitons pas à
le dire, c'est pour les esprits honnêtes et
désireux avant tout de la prospérité de
notre pauvre France le moment de re-
chercher avec le zèle que donne toujours à
un bon citoyen la conscience du devoir
accompli, par quels moyens sérieux et pra-
tiques il serait encore possible de parvenir
à lui rendre deux biens qu'elle a perdus :
le repos public et un bon gouvernement.
A cette heure, ses intérêts comme sa raison
lui crient qu'une seule voie de salut lui
12 LA PRÉFACE
reste encore : le prompt retour aux grands
principes du respect de l'autorité, hélas !
trop méconnu depuis trente ans , et de
la stabilité gouvernementale, stabilité que
le commerce et l'industrie appellent à bon
droit de tous leurs voeux, caressent en
idée de leurs plus vives espérances, pen-
dant que notre pays fait le rude essai d'une
forme politique qui ne convenait pas à son
génie, et dont l'expérience n'aurait jamais
pu s'accomplir, quoi qu'on en dise, si les
anciens errements d'administration gouver-
nementale n'avaient, en dépit des innova-
tions socialistes , été courageusement main-
tenus, péniblement consolidés.
La fusion dans un même intérêt politique
des deux branches de la maison de Bour-
bon n'a pu se faire. Chacune reste dans son
isolement et dans ses prétentions indivi-
duelles. Le suffrage universel semble d'ail-
DU DEUX DÉCEMBRE. 13
leurs, à tort ou à raison, accueillir avec dé-
fiance cette solution qu'on lui présente.
Serait-ce donc que la France est devenue
très-républicaine depuis février 1848? Nous
l'affirmerions aux républicains de la veille
qu'ils auraient eux-mêmes de la peine à le
croire. La France est devenue république
par hasard et n'est républicaine que par
lassitude, encore est-ce à la condition ex-
presse de ne l'être qu'à sa manière. En pré-
sence d'une telle situation , n'est-il pas per-
mis devenir demander aux partis une trêve
du Seigneur, pour le malheureux pays qu'ils
ont réduit à cette condition singulière de
n'oser vouloir et même de n'oser penser ?
N'est-il pas permis de leur indiquer la voie
qui seule peut légalement permettre à la
France d'exprimer sa pensée personnelle, de
dire, en quelque sorte, son dernier mot sur
l'avenir politique qu'elle entend se réser-
14 LA PREFACE
ver? Ne voient-ils pas d'ailleurs se former à
l'horizon provincial ce nuage d'opposition
et de colères qui menace déjà l'Assemblée,
précisément parce que l'Assemblée a , dans
ces derniers temps, voulu faire de l'omnipo-
tence et qu'il existera longtemps encore dans
ce pays-ci un vieux levain de fronde tou-
jours prêt à rendre le pouvoir responsable
de tous les malaises, de toutes les détresses ?
Aux nombreuses difficultés de la situation
présente il n'y a, selon moi, qu'un seul re-
mède efficace et honnête : l'appel d'une
Constituante , c'est-à-dire le véritable appel
au peuple.
Mais quels étaient les points principaux
sur lesquels devaient porter les modifica-
tions que la Constituante serait appelée à in-
troduire dans le pacte fondamental, les au_
teurs de la Constitution ayant voulu qu'elle
pût être révisée non-seulement en partie
DU DEUX DECEMBRE. 15
mais encore en totalité? Je m'en expliquais
très-nettement.
Je plaçais au premier rang la modification,
de l'article 45 relatif à la réélection du pré-
sident de la république.
" Il nous paraît absurde, disais-je, que
lorsque le pays est satisfait du premier ma-
gistrat chargé de présider à ses destinées, il
lui soit légalement interdit de prolonger ses
pouvoirs de quatre années, c'est-à-dire de
s'assurer, sans en venir à des voies révolu-
tionnaires, le double bénéfice d'une admi-
nistration pour laquelle il éprouve de la
sympathie, et d'une stabilité passagère qui
lui permette de s'occuper en toute sécurité
de ses intérêts matériels. »
Je demandais encore la révision de l'ar-
ticle 20 de la Constitution, c'est-à-dire l'ad-
jonction d'une nouvelle Chambre, d'un
Sénat, si on voulait le nommer ainsi, à
16 LA PRÉFACE
l'Assemblée unique qui, placée en face du
pouvoir exécutif, provoquait ou subissait les
tiraillements que l'on avait pu constater de-
puis trois ans, oscillations qui eussent été
funestes à un gouvernement beaucoup plus
fort que celui qui nous régissait alors, et
qui, par conséquent, devaient entraîner dans
un temps donné la ruine certaine de celui-ci.
Je voulais aussi la suppression de l'ar-
ticle 69, qui attribuait à l'Assemblée la no-
mination du Conseil d'Etat pour la rendre
au pouvoir exécutif (ce qui du reste n'au-
rait été que la conséquence naturelle du ré-
tablissement des deux Chambres), et enfin
l'introduction d'une disposition organique
relative à l'Assemblée constituante, chargée
elle-même de réviser la Constitution ; dispo-
sition par suite de laquelle l'Assemblée,
après avoir accompli sa tâche, serait, afin
d'éviter des élections nouvelles, devenue
DU DEUX DÉCEMBRE. 17
législative par le seul fait de la suppres-
sion de cent cinquante de ses membres.
Pour arriver à ce but, je proposais purement
et simplement le mode de tirage au sort tel
qu'il se pratique pour le renouvellement par
tiers des Conseils généraux ; et, afin d'en
offrir un exemple matériel, je supposais que
la représentation d'un département' à l'As-
semblée constituante étant de huit membres,
tandis qu'elle ne devrait être que de six à
l'Assemblée législative, les huit constituants
tireraient au sort dans une urne contenant
six boules blanches et deux boules noires ;
j'ajoutais que ceux qui amèneraient ces der-
nières cesseraient immédiatement de faire
partie de la représentation départementale.
On le voit, les questions les plus déli-
cates étaient soulevées dans cet écrit, que
je terminais en disant aux représentants
du peuple : «Pensez-vous que l'attitude
2
18 LA PRÉFACE
de l'Assemblée vis-à-vis du président de-
puis trois mois ait été profitable au gouver-
nement parlementaire ? Pensez - vous que
l'affaire du commissaire Yon, celle de
M. Mauguin, et enfin cette énorme faute
du refus de la dotation, aient popularisé
l'Assemblée nationale dans ce pays si im-
pressionnable et si prompt à s'irriter de
tout ce qui lui semble une intrigue ou une
injustice ? Croyez-vous, enfin, que person-
nellement et grâce aux attaques des partis,
le président n'ait pas singulièrement gagné
en popularité, en puissance, sur l'esprit
des masses ? Si vous le pensez, nous n'a-
vons qu'un mot à vous dire : Regardez au-
tour de vous, mais en dehors de cette fausse
perspective des salons de Paris qui, en
1848 , faisait croire au succès de la candi-
dature de M. le général Cavaignac à la pré-
sidence de la république;... Il ne tient qu'à
DU DEUX DECEMBRE. 19
l'Assemblée nationale de régulariser une si-
tuation qui deviendrait forcément, violem-
ment irrégulière, de rendre légale une so-
lution qu'elle ne peut éviter.
« Esprits éclairés et modérés de tous les
partis, habiles orateurs, grandes intelli-
gences parlementaires, hâtez-vous de vous
rallier à cette politique que nous voulions
caractériser, que nous croyons avoir bien
nommée en l'appelant la Politique des
honnêtes gens. »
Cette brochure n'avait d'autre mérite
que celui de l'à-propos. Elle rompait en
temps opportun le silence gardé jusqu'a-
lors sur une question brûlante dont cha-
cun se préoccupait intérieurement avec une
anxiété véritable. Elle mettait courageuse-
ment le doigt sur la plaie, et en même
temps elle donnait un remède très-admis-
sible, très-sérieusement discutable.
20 LA PRÉFACE DU DEUX DÉCEMBRE.
Les journaux s'en emparèrent aussitôt.
La Patrie la publia tout entière dans son nu-
méro du lundi 3 mars 1851. Le Constitu-
tionnel, le Pays, dirigé à cette époque par
M. de Bouville, en rendirent compte avec
de grands développements. L'Ordre, jour-
nal orléaniste de M. Chambolle, l'attaqua
avec une violence extrême. Enfin, une po-
lémique assez vive s'engagea entre les di-
vers partis sur le terrain de la révision de
la Constitution, et je compris que j'avais
bien véritablement mis le doigt sur la plaie.
Le lendemain de l'apparition de ma
Politique des honnêtes gens dans les co-
lonnes de la Patrie, je recevais une lettre
de M. de Monteur, que je ne connaissais
aucunement, et qui me demandait un rendez-
vous, où il viendrait, disait-il, avec un ami
pour causer du contenu de ma brochure.
II.
Le 4 mars, M. de Monteur et M. Bellet
se présentaient en effet chez moi sur les
onze heures du matin. M. de Monteur était
un ancien rédacteur de la Patrie. M. Bellet,
trésorier, si je ne me trompe, de la réu-
nion des représentants dite de la rue de
Poitiers, avait depuis 1848 mis sa prodi-
gieuse activité au service des comités élec-
toraux du parti de l'ordre, Ces deux mes-
sieurs m'exposèrent les idées que la lecture
de ma brochure venait, disaient-ils, de leur
22 LA PREFACE
inspirer. Ils pensaient que le moment était
arrivé de donner au pays une grande im-
pulsion révisionniste, et que, pour attein-
dre ce but, la fondation d'un journal de-
venait d'une absolue nécessité.
Je ne partageai pas leur opinion. La
création d'un nouveau journal, qui, pour
être pris au sérieux, devait tout d'abord
se donner une immense publicité, me sem-
blait extrêmement difficile, la partie ma-
térielle, celle que j'appelais en riant la par-
tie cuivrée, m'apparaissait surtout comme
un important obstacle ; il faudrait, avant
toute chose, songer à réunir un capital re-
lativement considérable. Où le trouverait-
on? Pourrait-on l'espérer d'une souscrip-
tion établie sur une grande échelle ? Cela
me semblait bien douteux, car le journa-
lisme était alors singulièrement discrédité.
La formation d'un comité était plus
DU DEUX DÉCEMBBE. 23
aisée, et ce comité, s'il était bien composé,
pouvait donner une impulsion considérable
au pétitionnemerit pour la révision de la
Constitution. Ce fut l'avis que j'émis à mon
tour, en ajoutant que, du reste, je m'en
rapportais complétement à la décision que
prendrait une réunion d'hommes animés
des sentiments d'ordre et de conservation
sociale, que j'avais voulu faire prévaloir moi-
même, offrant mon salon comme point de
réunion à ce groupe d'honnêtes gens dis-
posés à réaliser la politique de ma brochure.
Il fut convenu que M. de Monteur ferait
quelques convocations pour le surlende-
main et nous nous séparâmes. Deux jours
après , un petit conciliabule politique se te
nait chez moi, à la clarté des bougies ; les
hommes qui composaient cette première
réunion étaient : MM. de Rancé, membre
de l'Assemblée législative; Tarbé des Sa-
24 LA PRÉFACE
blons ; Guyard-Delalain, riche propriétaire
dans le département de Maine-et-Loire ;
Marbeau, l'honorable et intéressant fonda-
teur des crèches à Paris ; de Tascher, dont
les opinions napoléoniennes étaient bien
connues ; Bellet et de Montour, qui avait
paru dès le principe désirer devenir secré-
taire de la réunion. Quelques personnes,
entre autres M. Koenigswarter, banquier,
s'étaient excusées de ne pouvoir assister à
cette première conférence.
M. Tarbé des Sablons exposa en quel-
ques mots la pensée qui devait nous animer
tous. C'était, comme je l'avais exprimé moi-
même , une pensée d'ordre et de conserva-
tion ; nous nous réunissions sur un terrain
de salut commun, où tous les bons citoyens
pouvaient se donner rendez-vous; mais
sous quelle forme, dans quelle mesure con-
viendrait-il de provoquer ce mouvement ré-
DU DEUX DÉCEMBRE. 25
visionniste d'où pouvait sortir le salut du
pays? C'était une importante question qu'il
s'agissait de résoudre tout d'abord.
On proposa de fonder un journal inti-
tulé La Révision de la Constitution; mais,
comme je le supposais, cette idée fut re-
poussée, et, après une assez longue discus-
sion, il fut admis que la formation d'un co-
mité offrant seule des chances sérieuses,
c'était le seul projet auquel nous puissions
convenablement nous arrêter.
Toutefois nous n'avions pas la prétention
de nous créer nous-mêmes directeurs de ce
mouvement d'opinion, dont l'issue, quelle
qu'elle fût, pouvait influer à un tel point
sur les destinées futures de notre pays.
Nous résolûmes de provoquer une réunion
considérable d'habitants notables de Paris,
pris dans toutes les classes de la société;
d'exposer nettement à cette réunion quel
26 LA PRÉFACE
était le but que nous nous proposions, les
moyens que nous entendions employer, et
de la charger elle-même de la composition
d'un comité général pour la révision de la
Constitution, dont elle nommerait le bureau
et les membres à la majorité des suffrages.
On convint donc de faire connaître, par
des circulaires répandues en grand nombre
dans Paris, qu'une assemblée générale, à
laquelle on conviait le public, se tiendrait
à huit heures, du soir, chez M. Guyard-De-
lalain, chef de bataillon de la lre légion de
la garde nationale, rue Castiglione, n° 10.
Les circulaires furent envoyées ; elles
étaient signées de Rancé, représentant du
peuple ; de Beaumont-Vassy, membre du
conseil-général d'Indre-et-Loire ; Guyard-
Delalain, propriétaire des ardoisières de
Monthibert (Maine-et-Loire) ; F. Marbeau,
ancien adjoint au maire du 1er arrondisse-
DU DEUX DÉCEMBRE. 27
ment de Paris, fondateur des crèches ; P. de
Tascher, propriétaire. Nous nous réunîmes
au jour indiqué, chez M. Guyard-Delalain ,
et nous attendîmes nos invités qui, pour
entrer, devaient montrer une lettre de con-
vocation. Un projet de pétition avait été ré-
digé et adressé à chacun d'entre eux en
même temps que les circulaires. Après avoir
constitué le comité, nous devions recueillir
les avis divers qui ne manqueraient pas dé
se produire sur cette pétition, destinée à
être envoyée comme type dans les départe-
ments, car nous ne prétendions pas plus
imposer nos personnes que notre rédaction,
et nous comprenions très-bien, d'ailleurs,
que dans une tâche si importante, si diffi-
cile , nous devions être moralement et maté-
riellement appuyés par des adhésions nom-
breuses.
Aussi redoutions-nous un peu que nos
28 LA PRÉFACE
circulaires fussent traitées avec indifférence,
et que cette réunion, d'où allait bien évi-
demment dépendre le succès de notre idée,
n'eût pas toute l'utilité que nous pensions
pouvoir en attendre.
Il n'en fut pas ainsi cependant ; on ré-
pondit à notre appel. De tous les points de
la ville et même de la banlieue, de Saint-
Denis , de Sceaux, nous arrivèrent des
hommes dévoués à l'ordre, qui nous offri-
rent le concours le plus complet et le plus
loyal ; toutes les professions , toutes les
classes de la société étaient représentées à
cette conférence. Nous espérions y attirer
un célèbre voisin de M. Guyard-Delalain,
M. Véron, qui demeure, comme on sait,
dans la maison formant l'encoignure de la
rue de Rivoli et de la rue Castiglione. Il se
contenta de nous envoyer (et c'était déjà
une véritable compensation) M. Henri Cau-
DU DEUX DÉCEMBRE. 29
vain, l'un des rédacteurs du Constitution-
nel, qu'accompagnait M. Bonnet, médecin-
inspecteur des eaux thermales, et spirituel
commensal de sa maison.
Après quelques explications préliminaires
données par M. de Rancé, sur les inten-
tions qui nous animaient et le but que nous
nous étions proposé, on lut le projet de pé-
tition adressé à toutes les personnes pré-
sentes, et on leur demanda leur avis sur sa
rédaction. Il contenait le passage sui-
vant :
« Si le premier devoir des citoyens est
d'obéir à la Constitution tant qu'elle existe,
leur droit, qu'elle a d'ailleurs consacré elle-
même, est d'en demander la révision.
« Justement alarmés par la perspective de
l'élection simultanée, en 1852, du pouvoir
législatif et du pouvoir exécutif; par l'affai-
blissement que ces deux pouvoirs éprouve-
30 LA PREFACE
ront dans leur autorité pendant les derniers
mois de leur existence ; par la confiance que
les ennemis de l'ordre témoignent haute-
ment dans le succès de leurs espérances,
appelant de leurs voeux cette année 1852
comme l'heure suprême de la lutte et du
triomphe ; alarmés encore, et à un plus
haut degré par le ralentissement mani-
feste et progressif des affaires, qui me-
nace de tarir, pour un grand nombre
d'ouvriers, les sources du travail ; par la
dépréciation de la propriété foncière et par
le profond malaise de l'agriculture ; par
cette incertitude de l'avenir qui pèse sur
tout, qui paralyse tout, excepté les mau-
vais instincts qu'elle entretient et qu'elle
encourage ;
« Les soussignés vous demandent avec
instance, avec l'ardente énergie que leur
inspire la gravité des circonstances, d'émet-
DU DEUX DÉCEMBRE. 31
tre le plus tôt possible le voeu que la Consti-
tution soit légalement révisée. "
En entendant énoncer cette formule: lé-
gale, qui clans notre première conférence
avait été adoptée à la majorité, un mur-
mure s'éleva ; des réclamations se produi-
sirent; MM. Turgot, alors lieutenant -colo-
nel de la lre légion, et Koenigswarter,
entre autres, parlèrent contre cette préten-
tion absolue à la légalité, qui, disaient-ils,
n'exprimait peut-être pas bien exactement
les volontés du pays. Une assez vive discus-
sion s'engagea; je proposai une rédaction
nouvelle qui voulait concilier les deux opi-
nions, mais elle fut repoussée, et alors il fut
convenu qu'une commission , nommée séance
tenante, rédigerait collectivement la formule
de pétition que l'on désirait substituer à
celle dont nous avions donné lecture. Cette
commission devait en même temps former
32 LA PREFACE
le noyau , l'état-major, si je puis m'expri-
mer ainsi, du comité général pour la révi-
sion de la Constitution et signer toutes les
communications que le comité jugerait utile
de faire au public.
Le bureau définitif fut ainsi constitué :
Président, M. Pepin Lehalleur, ancien pré-
sident du tribunal de commerce de la Seine ;
vice-présidents, MM. Turgot, Guyard-Dela-
lain, propriétaires; secrétaires, MM. de
Beaumont-Vassy, membre du conseil géné-
ral d'Indre-et-Loire et Bonnet de Malherbe,
médecin; et trésorier, M. Dethomas de la
maison Béchet, Dethomas et Cie. Plus tard,
nous nous adjoignîmes comme vice-prési-
dent un homme des plus actifs et des plus
capables, M. Lavollée, ancien directeur du
commerce extérieur au ministère de l'agri-
culture et du commerce.
Il avait été convenu que chaque membre
DU DEUX DECEMBRE. 33
de la commission contribuerait par une co-
tisation personnelle , et en réunissant les
souscriptions de ses amis, à former une
masse qui nous était indispensable pour nos
frais de loyer, d'impressions, d'affiches, etc.
Ce n'était pas cependant le cas d'appliquer
le mot de Figaro : « L'argent est le nerf de
l'intrigue, » car l'intrigue ici c'était la guerre
et la guerre au grand jour. Nous louâmes
un appartement rue Neuve-Saint-Augus-
tin, n° 15, pour y établir nos bureaux, à la
tête desquels nous plaçâmes M. de Monteur.
Nous lançâmes enfin notre modèle de pé-
tition; j'avais rédigé, pour concilier les exi-
gences des deux opinions qui s'étaient pro-
duites lors de la séance tenue chezM.Guyard-
Delalain , un petit préambule ainsi conçu :
« Les membres du comité général pour la
révision de la Constitution ont, dans leur
première séance, et d'accord avec les signa-
3
34 LA PREFACE
taires du projet de pétition qui leur avait
été soumis, décidé qu'une rédaction plus
sommaire serait adoptée ; ils se sont arrêtés
à la formule suivante. »
Venait ensuite la pétition elle-même ré-
digée en ces termes : « Messieurs les repré-
sentants , l'expérience a démontré à la
France les vices de la Constitution de 1848,
les impossibilités et les périls qu'elle ren-
ferme; sa révision est devenue une impé-
rieuse nécessité. Au nom de l'agriculture,
du commerce, de l'industrie, et surtout des
populations laborieuses, au nom de tous les
intérêts en souffrance, au nom du salut du
pays, les soussignés font appel à votre pa-
triotique sollicitude.
« Il leur appartient de vous signaler le
danger ; il vous appartient de le faire dispa-
raître.
« Pleins de confiance dans votre, haute
DU DEUX DECEMBRE. 35
appréciation des intérêts du pays et des
moyens de salut que la Constitution elle-
même a mis dans vos mains, les soussignés
vous prient de décider que la Constitution
sera révisée. »
Cette rédaction faite collectivement n'é-
tait pas bien académique, sans cloute, mais
nous ne cherchions pas à aligner des phrases ;
nous agissions.
Notre pétition fut signée, indépendam-
ment des membres du bureau, par les hono-
rables citoyens composant alors le comité
central. C'étaient MM. Brisson , ancien
maire de Saint-Denis ; Bessas-Lamégie, an-
cien maire du 10e arrondissement; Dolfus-
Mieg, négociant ; Dufau, directeur de l'in-
stitution des jeunes aveugles; Gagneau, fa-
bricant ; Koenigswarter, chef de la maison
de banque Koenigswarter et Cie ; Lebobe,
ancien président du tribunal de commerce
36 LA PRÉFACE
de la Seine; Lefrançois, directeur de la com-
pagnie d'assurances la Prudence; Mar-
beau , fondateur des crèches ; Laboulaye,
membre de l'Institut ; Poriquet, ancien
magistrat; de Tascher, propriétaire; Amé-
dée Thayer, membre de la commission
municipale de la Seine ; Vacossin, négo-
ciant 1.
Ces noms d'hommes honorables et coura-
geux, car il y avait alors un véritable cou-
rage à prendre une telle initiative, d'hommes
appartenant à toutes les opinions, à toutes
les catégories sociales, mais se réunissant
sur un terrain neutre dans une pensée d'or-
dre et de salut, ces noms m'ont paru ne de-
voir pas être entièrement perdus pour l'his-
toire, et je les reproduis ici avec la satisfaction
1 MM. de Rancé, Tarbé des Sablons et Bellet
n'avaient pas, pour des motifs divers, voulu faire
partie du comité.
DU DEUX DÉCEMBRE. 37
qu'éprouve un soldat à mentionner les bra-
ves compagnons d'armes qui l'entouraient
au jour de la bataille, et dont il a partagé la
fortune.
III.
On sait quel succès obtint notre tentative,
comment le pays accueillit nos pétitions.
Elles revinrent couvertes de signatures, et
jamais, peut-être, la volonté d'un grand peu-
ple ne s'est plus catégoriquement manifestée
que dans cette circonstance solennelle. L'im-
pulsion était donnée, et quel que fût dans
l'Assemblée législative le sort de la demande
en révision de la Constitution, il est certain
que ce mouvement imprimé à l'opinion de-
vait puissamment faciliter les desseins ulté-
40 LA PRÉFACE
rieurs du président de la république. Aussi,
lors de l'inauguration du chemin de fer de
Dijon, le 1er juin 1851, faisait-il entendre
ces paroles sous les voûtes du vieux palais
des ducs de Bourgogne.
« Je profite de ce banquet comme d'une
tribune pour ouvrir à mes concitoyens le
fond de mon coeur. Une nouvelle phase de
de notre vie politique commence. D'un bout
de la France à l'autre des pétitions se si-
gnent pour demander la révision de la
Constitution. J'attends avec confiance les
manifestations du pays et les décisions de
l'Assemblée, qui ne seront inspirées sans
doute que par la seule pensée du bien pu-
blic Quels que soient les devoirs que le
pays m'impose, il me trouvera décidé à sui-
vre sa volonté, et croyez le bien, messieurs,
la France ne périra pas dans mes mains. »
Et, de son côté, la Montagne, devinant par
DU DEUX DÉCEMBRE. 41
une sorte d'intuition que cette agitation ré-
visionniste allait briser dans l'oeuf toutes ses
espérances d'anarchie, s'était hâtée de de-
mander, par l'organe de M. Pascal Duprat,
qu'on décrétât des peines rigoureuses contre
quiconque provoquerait, soutiendrait dans
ses discours, dans ses écrits, par une ma-
noeuvre quelconque, une des Candidatures
qu'interdisait l'article 45 de la Constitution ;
mais l'élasticité même de cette proposition,
qui s'adressait à tous les partis monarchiques
de l'Assemblée, la fit repousser par cette der-
nière.
Le gouvernement avait dû se préoccuper
de notre organisation et en suivait tous les
développements avec un intérêt bien natu-
rel. Quant à nous, qui cherchions à lui venir
en aide et non à lui créer des difficultés de
détails, nous n'avions pas hésité à nous met-
tre en rapport avec le ministère de l'inté-
42 LA PRÉFACE
rieur, qui avait accueilli sympathiquement
nos avances. M. Léon Faucher était alors
ministre, et comme j'avais été désigné par
le comité pour suivre les relations entamées
avec le ministère, afin de tenir toujours ce
dernier au courant de nos faits et gestes,
j'ai eu à cette époque l'occasion fréquente
de voir M. Léon Faucher et de l'entretenir
des événements qui, chaque jour, sem-
blaient compliquer une situation déjà si
tendue, comme cela se disait en patois par-
lementaire.
C'était ordinairement de sept à huit heu-
res du matin que M. Léon Faucher me don-
nait rendez-vous. Aussitôt arrivé, on m'in-
troduisait auprès de M. du Berthier, son
chef du cabinet, qui me recevait avec sa
bonne grâce ordinaire. J'attendais que la
sonnette du ministre annonçât qu'il était li-
bre, et alors la porte s'ouvrait pour moi.
DU DEUX DECEMBRE. 43
M. Léon Faucher, esprit d'une rare distinc-
tion, caractère trempé comme l'acier, était
généralement rude, abrupte, incapable de
ménagements, de nuances, de transactions
avec l'opinion d'autrui, mais d'une fermeté
rare et d'une loyauté excessive, si une telle
épithète est applicable à une telle chose. La
première fois que je le vis, je fus un peu
étonné de sa parole stridente, nerveuse, de
son attitude dominatrice. Mais, dès la se-
seconde entrevue, et lorsqu'il me connut
davantage, M. Léon Faucher fut pour moi
d'une bienveillance extrême, sans pour cela
sortir de ses habitudes extérieures. La con-
fiance dont il m'honora à cette époque est
et restera l'un de mes plus chers souve-
nirs.
Il avait quelques illusions relativement au
vote de l'Assemblée dans la question de la
révision de la Constitution et, du reste, il
44 LA PRÉFACE
voyait parfaitement où tendait l'instinct du
pays. Il me dit un jour : « Je fais des voeux
d'autant plus ardents pour le succès de votre
entreprise, et, malgré les criailleries de l'As-
semblée, j'écris aux préfets avec d'autant
plus d'énergie de favoriser ce mouvement ré-
visionniste, que je crois fermement que c'est
la dernière planche de salut du gouverne-
ment parlementaire Voyez-vous, mon-
sieur de Beaumont, je serai probablement
le dernier ministre parlementaire de ce ré-
gime-ci et dans ce fauteuil-ci. Mais je tom-
berai avec le régime constitutionnel auquel
je ne veux pas survivre malgré ma vive af-
fection pour la personne du président. »
Les événements ultérieurs, en réalisant
partiellement cette prophétie de M. Léon
Faucher, ont profondément gravé ses pa-
roles dans ma mémoire.
Certains journaux nous prêtaient aussi
DU DEUX DÉCEMBRE. 45
Un important concours. Le Constitutionnel,
la Patrie, recevaient nos communications
et faisaient connaître le nombre des péti-
tions qui nous revenaient chaque jour pour
être déposées sur le bureau de l'Assemblée.
C'était le temps où M. Véron écrivait dans
son journal ces articles spirituellement
anecdotiques qui variaient d'une façon quel-
quefois très-piquante l'ordinaire politique
du Constitutionnel. J'avais désiré être mis
en rapport avec le célèbre docteur, et un
ami commun, M. Armand Malitourne, s'é-
tait chargé de cette petite négociation qui
eut immédiatement tout le succès désirable.
M. Véron avait loué à Auteuil la belle mai-
son de campagne appelée la Tuilerie; il y
recevait en grand seigneur non-seulement
ses amis, mais aussi le monde officiel. C'est
dans cette splendide retraite que j'allai le
voir. Causeur des plus agréables, joignant à
46 LA PRÉFACE
ses souvenirs d'art et de théâtre une véri-
table érudition politique sur les causes et
les effets de l'histoire de nos trente der-
nières années, sa conversation m'intéressa
vivement, et je fus surtout frappé de la jus-
tesse de son coup d'oeil dans les prévisions
de cet avenir de quelques mois qui nous sé-
parait seul de la crise fatalement préparée
pour 1852 par une Constitution inexécu-
table.
M. Véron prenait un intérêt très-marqué
aux efforts de notre comité, et ne déses-
pérait pas complétement de l'Assemblée
législative dans cette grave question de la
révision. Mais, en tout cas, il voulait dès
cette époque, et comme moyen de salut,
en revenir purement et simplement au suf-
frage universel par la suppression de la
loi bâtarde du 31 mai ; opinion hardie,
alors très-controversée par la bourgeoisie,
DU DEUX DÉCEMBRE. 47
et qui répondait entièrement à la pensée
secrète de Louis-Napoléon.
Dans les derniers jours de juin 1851, il
v eut à la Tuilerie un dîner auquel j'as-
sistai, et où l'ensemble de la situation fut
développé et discuté; dîner charmant, qui
avait pour principaux convives, outre l'am-
phitryon, MM. Romieu, Malitourne, Gil-
bert de Voisins, Boilay, Burat, de Goulard
et Bérard , ces deux derniers représentants.
On comprend que les idées y abondaient,
et que l'esprit y coulait à pleins bords,
comme les vins vieux et rares. La néces-
sité d'un coup d'Etat y fut chaudement et
pittoresque ment plaidée par M. Romieu ,
qui venait de publier son Spectre rouge ,
brochure inspirée par une sorte de seconde
vue , et dont l'admirable bon sens avait pro-
duit sur les provinces un effet qui doit être
historiquement constaté. Les moins hardis ,
48 LA PRÉFACE
ceux qui n'admettaient pas la nécessité d'un
coup d'État, en confessaient du moins la
possibilité; car, il est bon de le noter, l'acte
du 2 décembre a été consommé, pour ainsi
dire, moralement avant de l'être dans la
réalité matérielle.
Ces dîners politiques de M. Véron , ces
conciliabules qui se tenaient sous les beaux
ombrages d'Auteuil, ont eu leur influence
momentanée; ils portent leur date histo-
rique , et la silhouette du célèbre docteur
au milieu de ses spirituels amis ne doit
pas être omise dans la tableau anecdotique
de cette singulière époque.
Enfin, arriva le grand jour de la discus-
sion, au sein de l'Assemblée législative, de
la demande en révision de la Constitution.
Cette discussion commença le 14 juillet
1851 et se termina le 19. Ce ne fut mal-
heureusement qu'un tournoi de paroles,
DU DEUX DÉCEMBRE. 49
dans lequel les chefs des divers partis vin-
rent rompre des lances ; spectacle instructif
pour le pays, qui remarqua avec impa-
tience le silence obstiné gardé sur l'objet
principal de ses pétitions, la modification
de cet article 45, dont le texte interdisait
la réélection de Louis-Napoléon Bonaparte.
L'article 45 ne fut même pas mentionné
dans tous ces inutiles discours.
MM. Dufaure, Cavaignac, Grévy, Michel
de Bourges déclarèrent que la France ai-
mait sa Constitution républicaine, et qu'elle
s'habituerait facilement à élire tous les
quatre ans un président nouveau. M. Vic-
tor Hugo sema l'outrage à pleines mains
dans un discours d'une extrême violence.
MM. Odilon Barrot et Coquerel, quoi-
que avec des intentions bienveillantes , n'o-
sèrent pas aborder carrément la véritable
question, celle de la réélection du prési-
4
50 LA PREFACE
dent; MM. de Falloux et Berryer deman-
dèrent la révision totale de la Constitu-
tion, c'est-à-dire le retour aux traditions
de la monarchie légitime.
Enfin, sur sept cent vingt-quatre votants,
quatre cent quarante-six représentants se
déclarèrent favorables au projet de révi-
sion, mais deux cent soixante-dix-huit le
repoussèrent, et, suivant l'article 111, cinq
cent quarante - trois voix affirmatives eus-
sent été nécessaires pour son admission.
Le sort en était jeté, comme eût dit M. dé
Lamartine ; aléa jacta erat, et je quittai
Paris, bien persuadé que les départements,
loin de ratifier le jugement que venait de
porter l'Assemblée sur la Constitution de
la république , se montreraient d'autant
plus ardents au pétitionnement révision-
niste.
J'avais raison de le penser : quatre-

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