La Princesse de Lamballe, Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan, sa vie, sa mort (1749-1792), d'après des documents inédits ; par M. de Lescure. Ouvrage orné d'un portrait de la princesse, gravé par M. Fleischmann, sous la direction de M. Henriquel Dupont ; d'une vue de la Force en 1792, gravée par M. Laurence, et de quatre fac-simile d'autographes

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H. Plon (Paris). 1864. Lamballe, de. In-8° , 480 p., pl., portr. et fac-sim..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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HENRI PLON, IMPRIMEUR-EDITEUR,
8, RUE GARANCIÈRE
LA PRINCESSE
DE LAMBALLE
MARIE-THERÈSE-LOUISE DE SAVOIE-CARIGNAN
SA VIE - SA MORT
(1749-1792)
D'APRES DES DOCUMENTS INÉDITS
PAR
M. DE LESCURE
OUVRAGE ORNÉ D'UN PORTRAIT DE LA PRINCESSE
GRAVÉ PAR M. FLEISCHMANN
SOUS LA DIRECTION
DE M. HENRIQUEL DUPONT
D'UNE VUE DE LA FORCE EN 1792, GRAVÉE PAR M. LAURENCE
ET DE QUATRE FAC-SIMILE d'AUTOGRAPHES
Il est une figure de l'histoire de la Révolution qui, sou-
vent esquissée, n'a jamais eu les honneurs, pourtant si mé-
rités, d'un portrait complet. Elle est de celles qui attirent et
découragent à la fois par un sourire aussi difficile à fixer que
celui de la Joconde, mais surtout par une angélique perfection
morale. La vie de la princesse de Lamballe, veuve à vingt
ans, pieuse, charitable, modeste, est d'ailleurs de celles
qui n'ont pas de roman et sont, pour ainsi dire, tout inté-
rieures. Elle n'apparaît sur la scène que pour mourir mar-
tyre de l'amitié et de la fidélité. Jusque-là, lés devoirs,
uniques plaisirs qu'elle ait jamais connus, d'une existence
consacrée d'abord à un mari indigne d'elle, puis à son beau-
père, le plus vertueux des princes, le duc de Penthièvre;
enfin mêlée à, la destinée orageuse- de Marie-Antoinette
quand s'éloignent tous les courtisans, excepté les courtisans
du malheur, absorbent et effacent une femme qui n'a cher-
ché ni les satisfactions de l'orgueil ni les succès de la beauté
ou de l'esprit, mais qui a trouvé le bonheur dans la vertu et
la gloire dans le sacrifice.
Ce n'est pas à dire que le récit de cette vie si pure et si
pieuse soit sans intérêt ; mais cet intérêt n'a rien de profane,
et il ne peut produire qu'une émotion honnête et qu'un
plaisir en quelque sorte religieux. Il n'est pas de plus beau
spectacle que celui d'une âme courageuse aux prises avec
le danger et le malheur. Mais c'est un spectacle qui veut des
spectateurs choisis. Nous espérons que la confiance d'un
écrivain qui s'est noblement privé de tout autre moyen de
succès que ceux qui ne coûtent rien ni à la vérité, ni au goût,
ni à la conscience, ne sera pas trompée, et que ce public
d'élite, plus nombreux qu'on ne pense, qui veut être à la
fois touché et respecté, récompensera de son estime un
livre dont de curieuses et heureuses recherches ont fait non-
seulement l'histoire d'une vie, mais le tableau de toute une
société à l'heure la plus dramatique de ses vicissitudes, et
qui est de ceux qu'on peut laisser sans crainte sur la table
des veillées du soir, quand la famille est réunie.
Le père y trouvera des qualités viriles et solides, des aperçus
nouveaux et profonds sur la décadence de la monarchie et de la
société françaises avant la Révolution, et toute une histoire
intime, domestique en quelque sorte, de la Révolution elle-
même. La mère essuiera plus d'une fois ses yeux au tableau de
cette vie de Sceaux, de Trianon, dont le Temple et la Force
ont vu les dernières et pathétiques scènes. Et chacun, autour
de la lampe du foyer, trouvera le plaisir et la leçon qui lui con-
viennent dans cette galerie si variée de personnages et d'épi-
sodes, animée par une Correspondance inédite du duc de Pen-
thièvre, du prince de Lamballe , de Marie-Antoinette ; lettres
précieuses, éclairées de toutes sortes de lumières, commentées
avec le goût d'un curieux, la patience d'un érudit, l'élo-
quence d'un poëte. Rien ne manque à ces touchants témoi-
gnages , à ces illustres trophées, avec lesquels l'auteur de la
Princesse de Lamballe, M. de Lescure, connu par plus
d'un ouvrage et par plus d'un succès sur le dix-huitième
siècle et la Révolution française, récemment signalé au
monde lettré par les encouragements de la critique et les
éloges de juges tels que MM. Sainte-Beuve, Cuvillier-Fieuiy,
de Pontmartin, Jules Janin, etc., — a construit et orné ce
temple expiatoire , dédié par lui à l'une des victimes les plus
innocentes, les plus pures, les plus, sympathiques de la
Terreur. — Rien n'y manque, pas. même ce testament ad-
mirable de la Princesse, écrit par elle à Aix-la-Chapelle,
le 15 octobre 1791, au moment où elle allait, malgré les
supplications de ses amis, malgré les objurgations éloquentes
de cette Reine qui lui criait : « Ne revenez pas vous jeter dans
,, la gueule du tigre, » quitter son inviolable asile et re-
venir, aux côtés de son auguste amie, braver une mort
inévitable. Ce document, qu'on peut dire sacré, nous
révèle cette âme impatiente de dévouement, avide en quelque
sorte du martyre, et dont la sollicitude, en ces adieux tou-
chants, n'oublie personne, pas même ses chiens. Il est de ceux
qu'on ne peut lire sans larmes, et il suffirait au succès du
livre qui le premier , par une rare bonne fortune, va l'ex-
poser à l'admiration universelle, comme il suffit à la gloire
de celle qui l'a tracé. Mais que dire de cet autre document
qui lui fait, pour ainsi dire, pendant, de cette lettre reli-
gieusement reproduite en fac-similé, de Marie-Antoinette
à la princesse de Lamballe, du 14 juillet 1791, tombée de
la coiffe de l'infortunée au premier coup des bourreaux,
et tachée encore de son sang?Un ouvrage qui se présente
au public avec de telles garanties, enrichi. de telles reli-
ques, est sûr de ce succès d'émotion, d'admiration, de
pitié, le seul auquel il prétende, qui réunira, comme dans
un pieux cortège, tous les états, tous les âges, tous les
partis. Car, si les causes et les effets de la Révolution sont
encore sujets à controverse, il ne peut y avoir, en ce qui
concerne la princesse de Lamballe, qui n'a touché à l'his-
toire de ces temps tragiques que pour l'apaiser, la puri-
fier , la sanctifier en quelque sorte de la grâce de sa vertu et
du courage de son dévouement, qu'une seule opinion :
admiration pour la victime, indignation contre ses assassins.
Jamais ces nobles, sentiments n'ont trouvé un interprète
plus convaincu, plus fort de preuves et de détails, plus
énergique , plus éloquent que le jeune écrivain qui a eu la
lionne pensée d'associer son nom à cette douce et gracieuse
mémoire, à laquelle personne ne refusera son tribut d'hom-
mages et de regrets.
Imprimé avec un soin tout artistique, enrichi d'un ma-
gnifique portrait gravé par M. Fleischmann, sous la direction
du célèbre Henriquel Dupont, d'une Vue de la Force en
1792, et de quatre précieux fac-similé, la Princesse de
Lamballe, splendide volume, s'adresse à tous, avec des qua-
lités et des ornements faits pour plaire à tous, et constitue
un riche cadeau d'étrennes:
Prix : 8 francs.
L'ouvrage est expédié franco contre un bon de poste de 8 francs.
PARIS. TYPOGHAPHIE DE HENRY PLON, IMPRIMEUR DE L'EMPEREUR,
8, Rue Garancière.
LA PRINCESSE
DE LAMBALLE
SA VIE — SA MORT
La bonne Lamballe qui semblait n'attendre
que le (danger pour montrer tout ce qu'elle
vaut. (Lettre de Marie-Antoinette à la
duchesse de Polignac, du 10 décembre 1791.)
L'Auteur et l'Éditeur déclarent réserver leurs droits de repro-
duction à l'étranger. — Ce volume a été déposé au ministère de
l'intérieur (direction de la librairie), en décembre 1864.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON IMPRIMEUR DE L'EMPEREUR ,
Rue Garancière, 8.
LA PRINCESSE
DE LAMBALLE
MARIE-THERESE-LOUISE DE SAVOIE-CARIGNAN
SA VIE-SA MORT
(1749-1792)
D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS
PAR
M. DE LESCURE
OUVRAGE ORNE D'UN PORTRAIT DE LA PRINCESSE
GRAVÉ PAR M. FLEISCHMANN
SOUS LA DIRECTION
DE M. HENRIQUEL DUPONT
D'UNE VUE DE LA FORCE EN 1792, GRAVÉE PAR M. LAURENCE
ET DE QUATRE FAC-SIMILE D'AUTOGRAPHES
PARIS
HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
8, RUE GARANCIÈRE
1864
Tous droits réservés.
PREFACE.
La princesse de Lamballe est, après Madame
Elisabeth, la plus illustre et la plus pure des vic-
times rayonnantes qui forment, la palme à la main,
le cortège de Marie-Antoinette montant au ciel.
Inférieure en vertu, en modestie, en perfection
en un mot, à la pudique et angélique Elisabeth,
madame de Lamballe, d'un sourire plus doux,
d'un regard plus tendre, d'une bonté plus humaine,
d'une piété plus naïve, attire irrésistiblement nos
sympathies et parfois même nos préférences. Eli-
sabeth est déjà une sainte. La princesse de Lam-
balle est encore une femme. On tombe à genoux
devant la première. La seconde, on ose l'aimer. Sa
vertu n'a pas éteint sa beauté, et jusqu'au bout la
grâce lui reste, et ce que n'avait pas Madame Elisa-
beth, ce rien, ce tout, le charme.
Jeune, elle était venue, ingénue, sémillante, de
ce pays d'Adélaïde de Savoie, l'enfant gâtée de.
Louis XIV et de madame de Maintenon, le sourire
et la joie de cette cour devenue dévote et morose,
2 PRÉFACE,
à l'automne du grand règne. De précoces épreuves
donnèrent à son heureux caractère, dont elles
séchèrent la fleur d'illusion à peine épanouie, je
ne sais quelle ombre mélancolique. Le mélange et
le contraste de cette alacrité de la jeunesse et de
■cette tristesse de l'expérience, la surprise piquante
de cette vivacité rêveuse, de cette gaieté attendrie,
sont le côté original de sa physionomie.
Madame de Lamballe n'eut pas seulement cette
originalité dans son caractère. Elle eut le courage
de la mettre dans sa conduite et dans sa vie. Elle
fut sérieuse au milieu d'une cour frivole, sincère
au sein d'un monde qui avait épuisé l'art du men-
songe , naïve dans un temps où il était de mode de
ne pas l'être, pure enfin en pleine corruption.
Elle donna tous les exemples qu'il était de bon ton
de ne pas donner. Elle fut un modèle de piété
filiale, de conjugale vertu. Elle poussa jusqu'à l'hé-
roïsme les sacrifices de sa fidélité. Elle vécut pour
sa famille, elle mourut pour n'avoir pas voulu aban-
donner sa reine et blasphémer son roi. Tout cela
est très-simple en effet, et je conçois que madame
de Genlis l'ait accusée de manquer d'esprit.
Pour nous, nous n'avons jamais pu songer sans
attendrissement à tant de vertu, à tant de malheur,
à tant de courage. Et-par ee mot, nous entendons
non l'intrépidité virile et quelque peu théâtrale de
certaines victimes plus fameuses ; nous entendons
ce courage naïf qui ne cache pas son effort, qui a
PRÉFACE. 3
ses larmes, ses plaintes, peut-être ses regrets, tribut
involontaire payé à la chair révoltée, mais qui, au
moment décisif, n'hésite plus, et sans crainte, sans
colère, sans reproche, tend silencieusement la gorge
au couteau. Ce courage de la résignation, ce courage
de l'agneau, est plus rare encore qu'on ne pense.
Et il faut être pure et forte pour savoir non braver,
mais accepter la mort. Comparez, en présence du
coup fatal, madame de Lamballe et madame du
Barry, et vous comprendrez, aux différences de
leur attitude, les différences de leur vie.
Tout en écrivant la Vraie Marie-Antoinette, et en
rencontrant à chaque pas des traces de cette amitié
demeurée immortelle entre la Reine et sa surinten-
dante, et que celle-ci devait sceller de son sang,
je me promettais bien de consacrer aussi à cette
ombre modeste et touchante son humble monu-
ment expiatoire. C'est ce devoir que je l'emplis
aujourd'hui, en offrant quelques pages à la douce
mémoire de cette princesse malheureuse et char-
mante, de cette Artémise inconsolable d'un indigne
époux, de cette pieuse Antigone du vieux due de
Penthièvre, de cette amie dévouée de Marie-An-
toinette, de cette victime innocente de la Terreur.
Oui, je veux acquitter la dette de nos mères, de
nos femmes et de nos soeurs, dont la princesse de
Lamballe honore le sexe, et qui n'ont jamais pu lire
sans larmes cette histoire de la vie si touchante et
de la fin si tragique d'une princesse qui en paya si
1.
4 PREFACE.
cher, les grâces et les vertus. Et sur ce tombeau
vide, où ne reposent pas des restes dispersés par
une atroce barbarie, je veux au moins sculpter
une image, aussi ressemblante que possible, et la
surmonter d'une de ces couronnes d'épines que
Dieu change en couronne de rayons.
Nous ne devrions pas avoir besoin de le dire, et ce-
pendant nous le dirons, car, en ce pays de France,
l'opinion subit parfois des réactions qui ne sont rien
moins que chevaleresques, et il faut prévoir toutes les
critiques et même toutes les injures — cette oeuvre
n'est point une oeuvre de parti. Nous avons; fait,
pour contenir dans les limites de la modération his-
torique une indignation inévitable au spectacle de
certains forfaits, des efforts et même des sacrifices
dont le lecteur, qui n'est point tenu à la même ré-
serve, nous tiendra certainement compte.
Nous avons poussé l'abnégation jusqu'à épuiser
sur les coupables connus,patents, avoués, directs,
nos flétrissures vengeresses .Nous n'avons pas voulu
écouter jusqu'au bout le cri du sang, et arrêtant dans
l'enceinte de la Force nos investigations, — que
des traces marquées par des écrivains plutôt, pam-
phlétaires qu'historiens, eussent conduites plus loin
et plus haut, — nous avons reculé devant l'horreur
de certains mystères, que l'oeil de Dieu seul suffirait
à sonder. Il est des curiosités téméraires, il est
d'inutiles leçons. Qui pourrait, dans cette terrible
PRÉFACE. 5
histoire de la Révolution, sans erreur et sans défail-
lance, creuser jusqu'au dernier fond l'abîme infini
des responsabilités? Nous avons eu la sagesse de nous
abstenir et la prudence de ne pas-nous poser de ces
questions qui donnent le vertige. Dieu seul sait tout.
Si le duc d'Orléans ne sauva point sa belle-soeur, et,
par l'or ou le fer, ne l'arracha point aux bourreaux,
c'est, sans aucun doute, qu'il ne le put pas. Il n'était
déjà plus temps pour lui de se sauver lui-même. Et il
y aurait eu non moins de témérité, peut-être, pour
Léopold, frère de Marie-Antoinette, à essayer, tout
empereur qu'il était, de briser les verroux et les
grilles du Temple. Cependant il est de sublimes
folies à tenter, il est d'héroïques combats contre
l'impossibilité où la défaite n'honore pas moins que
la victoire, et je ne doute pas qu'il ne se soit mêlé
parfois aux réflexions de l'empereur d'Autriche en
deuil, des regrets qui ressemblaient à des remords:
La Dauphine Marie-Thérèse de France, duchesse
d'Angoulême, dans les Mémoires qu'elle a laissés
sur la captivité du Temple, d'une simplicité' si
pénétrante, d'une si pathétique naïveté, n'a pu
retenir, à la pensée del'échafaud du 21 janvier et
de Téchafaud du 16 octobre, l'indignation d'une
âme virile, et elle a écrit à ce sujet des lignes d'une
énergique éloquence, que nous avons jadis publiées
pour la première fois d'après un manuscrit authen-
tique 1.
1 Relation de la captivité de la famille royale à la tour du
6 PRÉFACE.
Nous ne les citons même pas, de même que nous
nous sommes abstenu, hors en ce qu'elles avaient
de stupidement calomnieux, de discuter, à propos
de la mort de la princesse de Lamballe, des conjec-
tures dont il ne nous appartient ni de diminuer ni
d'augmenter le poids. Notre livre, nous le répétons,
est un livre expiatoire, où il ne faut laisser entrer
que d'incontestables certitudes et que de calmes
pensées. C'est un monument de douleur et non de
vengeance que nous avons voulu élever, avec les
témoignages, les plus divers d'admiration, de conci-
liation et de pitié 1. Le seul éloge que nous deman-
dions, c'est une larme, si nous avons su la mériter,
pour une touchante mémoire. Ces larmes-là sont
salutaires et fécondes. Elles éteignent peu à peu les
derniers feux, couvant sous une cendre de soixante-
douze ans, des discordes civiles, et elles effaceront
peut-être un jour jusqu'aux dernières traces de ce
sang de 1793 que la Révolution, comme lady Mac-
beth, porte encore sur sa main.
Par ce voeu, nous appartenons à un parti, parti
pacifique, qui n'est à craindre pour aucun gouverne-
ment, et qui fera des recrues jusqu'à ce qu'il se
compose de la France entière : le parti de la vérité,
de la raison, de la pitié, de la paix ; le parti qui
Temple, par la duchesse d'Angoulême, publiée pour la première
fois dans sort intégrité et sur un manuscrit authentique. Paris, Poulet-
Malassis, 1862; in-12, p. 98.
1 N'est-ce pas Lucien Bonaparte qui a dit, dans ses Mémoires :
« Cet ange qui porta sur la terre le nom d'Elisabeth»?
PREFACE. 7
sait rendre justice au présent, espérer en l'avenir
et respecter le passé.
Paris, le ler août 1864.
M. DE LESCURE.
Nous ne voulons pas tarder davantage à acquitter
publiquement les dettes que de libérales communi-
cations ont fait contracter, dans notre personne, à
nos lecteurs eux-mêmes.
Notre premier devoir est d'offrir le respectueux
hommage de notre reconnaissance à Son Altesse
Royale monseigneur le prince Eugène de Savoie-
Carignan, digne héritier de la princesse de Lamballe,
qui justement fier de souvenirs qui ont ajouté à
toutes les gloires de son illustre maison celle d'un
sublime dévouement et d'une héroïque fidélité, a
daigné prendre à notre travail un bienveillant et
fécond intérêt. Nous en avons reçu le précieux et flat-
teur témoignage, dans la communication de lettres,
de portraits, et de ce curieux et touchant testament
qui suffirait à lui seul à peindre l'âme de la princesse
de Lamballe et à honorer sa mémoire. Nous avons
senti comme nous le devions l'honneur d'un bien-
fait qui nous a pénétré de gratitude.
Qui peut écrire un livre consciencieux d'his-
toire sans avoir à remercier M. Feuillet de Couches,
le spirituel auteur des Causeries d'un curieux,
l'éloquent auteur de Louis XVI, Marie-Antoinette
8 PREFACE.
et Madame Elisabeth? Nous devons beaucoup à ses
manuscrits, dont il nous a libéralement ouvert le
sanctuaire, à ses conseils, à ses conversations, où
il éclaire un sujet en se jouant, enfin et surtout à
ses ouvrages.
M. Boutron-Charlard, de l'Académie de mé-
decine, possesseur éclairé d'un cabinet d'autogra-
phes hospitalier aux chercheurs ; M. le baron de
Girardot, dans lequel les mérites de l'administrateur
n'enlèvent rien à ceux du causeur et de l'érudit;
M. Honoré Bonhomme, notre aimable et distingué
confrère; M. le comte le Couteulx de Canteleu, qui
continue les traditions d'érudition, de goût, de libé-
ralité et de patriotisme qui ont illustré son nom;
M. de Malherbe, juge de paix à Neuilly, M. le
Directeur des Archives du royaume d'Italie, inter-
médiaire zélé de la bienveillance de S. A. R. le
prince de Carignan, nous permettront aussi de leur
offrir, pour le service de leurs communications ou
indications, nos plus vifs remercîments.
LA PRINCESSE
DE LAMBALLE
CHAPITRE PREMIER
1749—1767
La famille de Savoie-Carignan. — Education solide et saine de la jeune
Marie-Thérèse-Louise. — Louis XV la désigne au choix du duc de
Penthièvre pour être la femme du prince de Lamballe, son fils.—
Demande officielle. — Déclaration solennelle du mariage. — Fêtes. —
Cérémonies. — Départ de Turin. — Le page mystérieux de Montereau. —
Célébration définitive du mariage à Nangis. — Présentation à la Cour.
— Visites, à la famille royale. — Heureux présages.—Voeux populaires.
—Un épithalame en 1767. — Le jeune, prince de Lamballe. — Lacunes
fâcheuses de son éducation.
Marie-Thérèse-Louisè de Savoie-Garignan naquit
à Turin , le 8 septembre 1749, au moment où l'on
célébrait l'anniversaire de la levée du siège de cette
capitale par les troupes françaises (en 1706). Elle
était la quatrième fille de Louis-Victor de Savoie-Ca-
rignan et de Christine-Henriette de Hesse-Rhinfelds-
Rothembourg, sa femme, grand'tante du roi de Sar-
daigne 1.
Elle reçut une éducation excellente, solide , pieuse,
1 Charles-Emmanuel III.
10 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
morale, domestique en un mot. C'est à cette éducation
utile et prévoyante, tenant plus compte des devoirs du
rang que de ses droits, et ménageant non-seulement
pour le présent maïs pour l'avenir, de fécondes res-
sources d'instruction et de foi, que la France étonnée
dut le spectacle et l'exemple d'une de ces princesses
honnêtes femmes, telles qu'il en sortait encore des cours
patriarcales de l'Allemagne et du Piémont. C'est grâce
à ces soins, secondés par le plus heureux naturel, que
l'historien pourra s'arrêter encore une fois avec respect
devant une de ces épouses vertueuses, qui, après Marie
Leczinska, après Josèphe de Saxe, traversent, avec
une gravité souriante et une grâce modeste, les royaux
scandales, purifient.les abords du trône, et mêlent au
parfum insolent de la couronne des courtisanes toutes-
puissantes, une douce odeur de piété, d'honnêteté et
de bonté. C'est grâce à ces soins enfin, que l'a pudeur
publique, consolée, pourra se dédommager des rougeurs
que lui causent, en ces jours de décadence universelle,
l'abaissement progressif ou, pour mieux dire, l'avilisse-
ment des caractères, des passions et même des vices.
A la même époque, le duc de Penthièvre donnait,
dans un rang qui permettait alors toutes les fautes,
le spectacle si rare de toutes les vertus privées. La.
princesse de Savoie-Garignan était si digne d'un tel
beau-père, le duc de Penthièvre d'une telle fille, que
la destinée attendrie n'osa point manquer au devoir
de réunir deux êtres faits l'un pour l'autre, et que ,
bienfaisante pour la première fois depuis longtemps ,
CHAPITRE PREMIER. il
elle seconda l'inspiration qui portait le duc à demander
à Louis XV une bru de son choix, et le Roi à lui offrir
la princesse de Savoie.
Le duc de Penthièvre fut frappé d'une désignation
qui s'accordait si merveilleusement avec les secrets
désirs qu'avait fait naître en lui, lors de son voyage
en Italie, la réputation de sagesse et de vertu de la
famille où fleurissait déjà, âgée de cinq ans, la princesse
qui devait un jour être sa belle-fille. Son fils, le jeune
prince de Lamballe 1, unique rejeton mâle d'un sang
qui avait été si fécond 2, était malheureusement déjà
assez vicieux pour avoir des maîtresses, et s'inquiéta
peu d'une mesure qui ne lui donnait qu'une femme. Le
mariage alors n'était plus un lien. Il consacrait pour
ainsi dire l'émancipation complète des princes, et loin
de les arrêter, favorisait leurs débordements. C'est donc
avec une insoucieuse confiance que le jeune prince,
rassuré d'ailleurs par la vue d'un portrait de sa future
sur les conséquences d'un choix qui semblait lui faire
honneur, accéda aux ouvertures paternelles.
Sa Majesté écrivit en conséquence à son ambassadeur
près la cour de Sardaigne.
Le 7 janvier 1767, Louis XV déclara le mariage
aux princes et aux princesses de son sang.
1 Louis-Alexandre-Joseph-Stanislas de Bourbon, grand veneur de
France depuis juin 1755, né le jeudi 7 septembre 1747. Il avait donc
exactement deux ans de plus que sa future femme.
3 La duchesse de Penthièvre, princesse de Modène, mourut le
30 avril 1754, martyre de la maternité, en couches de son septième
enfant, qui la suivit dans la tombe.
12 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
Le 8, le baron de Choiseul-Beaupré, ambassadeur
de France à Turin, eut une audience particulière du
roi de Sardaigne, dans laquelle il fit à Sa Majesté la
demande officielle. Il remit en-même temps au Roi
la lettre que Sa Majesté Très-Chrétienne lui avai
écrite à cette occasion.
Le 14, le Roi déclara ce mariage aux grands
officiers de sa couronne, aux chevaliers de l'Annon-
ciade, et aux principaux seigneurs de sa cour.
Le 17, le contrat de mariage fut signé par le Roi
et la famille royale. Le baron de Choiseul y signa
comme fondé de pouvoir pour le duc de Penthièvre;
et l'acte fut reçu par le comte de Sainte-Victoire,
ministre d'État, faisant les fonctions de notaire de la
couronne. La bénédiction nuptiale fut ensuite donnée
par le cardinal Delance, grand aumônier du Roi, à la
princesse et au prince Victor, son frère, chargé de
la procuration du prince de Lamballe. Cette céré-
monie se fit dans la chapelle intérieure du palais, en
présence des chevaliers de l'Annonçiade, qui avaient
signé le contrat comme témoins, et des grands officiers
de la couronne.
Ainsi fut inauguré, sous les plus heureux auspices,
un mariage vivement désiré par le roi de Sardaigne,
accepté avec bonheur par,le duc de Penthièvre, qui
continuait et fortifiait les bons rapports, tradition-
nels entre les deux cours de Turin et de Versailles,
et qui, en dépit de ces présages et dés qualités des
deux conjoints, devait être, bientôt empoisonné par
CHAPITRE PREMIER. 13
la corruption du siècle, si court et si malheureux.
Au sortir de la chapelle, le Roi donna, avec une
joyeuse et paternelle galanterie, la main à la princesse
et la conduisit dans la salle de parade, où, suivant
l'usage, la nouvelle madame de Lamballe coucha
tout habillée, en présence de toute la cour, avec le
prince son frère, qui seulement se déchaussa d'une
jambe, tandis que de l'autre il avait une botte et un
éperon. Cérémonie bizarre et prévoyante, dont le but
semble avoir été de figurer la consommation du
mariage et d'assurer son douaire à l'épousée, quand
bien même l'époux viendrait a mourir avant son
arrivée.
Le Roi et la Reine comblèrent la jeune princesse
de témoignages, de considération et d'intérêt. On
assure même que le Roi lui recommanda, à voix basse,
de ne point oublier ses petites filles, et d'employer son
crédit à les faire venir en France, comme elle, par un
mariage ; voeu qui devait plus tard être réalisé1. Il y
eut à la cour un banquet magnifique, où la princesse
parut vêtue à la française, ce qui contrastait avec
1 Sans que la princesse de Lamballe eût le moins du monde be-
soin de favoriser de son crédit un système d'alliance conformé aux
voeux et aux intérêts; des deux nations, qui fit entrer dans la
famille royale de France deux princesses spirituelles et gracieuses,
et donna à la Sardaigne l'aimable et bonne Clotilde, soeur de
Louis XVI, dont le peuple piémontais a gardé pieusement la mé-
moire. La princesse, de Lamballe ne dut pas, toutefois, par l'exemple
de sa grâce et de sa vertu, nuire à une combinaison qui s'autorisait
d'un premier succès pour chercher encore à la cour de Savoie dès
fiancées qui lui ressemblassent.
14 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
l'habillement sévère des grandes dames sardes, et
faisait merveilleusement ressortir sa grâce et sa
beauté.
Elle partit le même jour pour la France, dans, les
carrosses du prince son père, accompagnée des vivat
les plus enthousiastes et des voeux les plus sincères.
Elle arriva le 24 au pont de Beauvoisin, où elle fut
complimentée, de la part du duc de Penthièvre et du
prince de Lamballe, parle chevalier de Lastic, qui
présenta à la princesse les dames 1 et les officiers qui
devaient lui être; attachés.
Le 25 , la princesse se sépara de son escorte, non
sans larmes, et partit du pont de Beauvoisin, avec
M. de Lastic et ses dames, dans les voitures du
prince de Lamballe, et arriva le 30 à Montereau.
Elle y trouva un jeune page richement vêtu , qui vint
lui offrir galamment un superbe bouquet. Aux abords
du château de Nangis, appartenant au comte de
Guerchy, elle rencontra le comte* et la comtesse de la
Marche, le duc de Penthièvmet le prince de Lamballe,
venus au-devant d'elle pour la recevoir. Et c'est avec
une agréable surprise et une émotion charmante
qu'elle reconnut que le page au bouquet de Monte-
reau , si respectueux, si empressé, à l'oeil ardent et
curieux, n'était autre que son futur mari lui-même,
dont la juvénile impatience n'avait pu attendre l'en-
trevue officielle, et qui n'avait pu résister au désir de
1 Madame la comtesse de Guébriant, madame la marquise
d'Acbé.
CHAPITRE PREMIER. 15
jouir le premier de la vue de celle qui allait lui appar-
tenir.
Le cortège, grossi de ces illustres survenants et de
leur suite, s'avança triomphalement vers Nangis, où il
fit à midi son entrée. Les deux fiancés furent unis
solennellement par le cardinal de Luynes, dans la
chapelle du château.
La petite cour séjourna le 31 à Nangis , et le
1er février elle s'achemina vers ce grand théâtre de
Paris et de Versailles, où la princesse de Lamballe
avait désormais son rang et son rôle.
Le 5 février, elle fut présentée par la comtesse de
la Marche à Leurs Majestés et à la famille royale,
qui lui rendirent visite lé lendemain. Les grâces
naïves et modestes de la jeune princesse: lui conqui-
rent tous les coeurs, et chacun s'associa sincèrement
aux souhaits et aux espérances dont s'inspirait l'épi-
thalame obligé, qui faisait dire à la classique nymphe
de la Seine, déjà caressée par Racine chantant le
mariage de Louis XIV, et depuis lors par tant d'au-
tres, moins dignes de retour :
"Ornez de fleurs votre tête immortelle,
" Prenez, Hymen, votre divin flambeau.
" Sur mon rivage un triomphe nouveau,
» Avec l'Amour aujourd'hui vous appelle.
"Deux jeunes coeurs, formés du sang des rois,
» Epris tous deux de l'ardeur la plus belle ,
» Veulent s'unir d'une chaîne éternelle.
» Que tardez-vous? accourez" sur mes bords ;
16 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
» Venez y voir embellir votre empire,
» De deux époux en qui le monde admire
« Des dons du ciel les plus rares trésors, »
Ainsi parlait la nymphe de la Seine
Au dieu d'Hymen, qui lui tint ce discours :
«Reine des eaux qui baignent dans leur cours
« Des fleurs de lys la cité souveraine,
» Aucun séjour, sous les divers climats
» Où des humains je reçois les hommages,
» Ne me fut cher, vous ne l'ignorez pas,
» Comme autrefois me l'étaient vos rivages.
» Je ne voyais nulle part les mortels
» Plus empressés autour de mes autels ;
» Tous invoquaient à l'envi ma puissance
» Et de mes lois aimaient la dépendance,
» A m'honorer montrant un zèle égal.
» L'Amour lui-même, en tout temps mon rival,
» A mon pouvoir ne faisait pas d'ombrage ;
» Unis tous deux, nous-régnions sans partage.
» Il ne voulait être heureux que par moi,
» Je ne voulais régner que par sa loi.
» Mais aujourd'hui qu'un honteux adversaire,
» Mon ennemi, l'ennemi de l'Amour,
» Sur votre rive a fixé son séjour,
» Et de mes lois détruisant la barrière,
» Au crime laisse une libre carrière ;
» Que de l'hymen l'innocence et la paix
» Plaisent bien moins que de honteux forfaits;
» Qu'ouvertement sans pudeur on m'outrage,
» Que l'on... »
Hymen n'en dit pas davantage;
Il ne fait plus parler que ses sanglots.
CHAPITRE PREMIER. . 17
La nymphe, émue au récit de ses maux :
« Pourquoi nourrir vos ennuis, lui dit-elle,
» Et vainement en augmenter le poids ?
» Si de mortels une troupe rebelle
» Hait votre joug et méprise vos lois,
» A leur devoir tout le reste fidèle,
» Connaît, chérit et respecte vos droits.
« D'un doux encens votre autel fume encore;
» Dès ce jour même un prince vous imploré,
» Et de Penthièvre un fils
— » O nom chéri ! »
S'écrie l'Hymen hors de lui-même,
« O doux espoir! dans ma douleur extrême,
» Cherchez-vous, nymphe, à flatter mon ennui?
» Serait-il vrai qu'un fils...
« Oui, dit-elle, oui.
» Un fils en tout l'image de son père,
» Vif, tendre, humain, généreux, populaire
» Qui de vos lois trouvant l'empire doux,
» Ne veut de même être heureux que par vous. »
L'Hymen, ravi de ce qu'il vient d'entendre,
Ne songe plus au sujet de ses pleurs.
Aux champs français il brûle de se rendre,
Prend son flambeau, se couronne de fleurs,
Appelle à lui les Jeux, les Ris, les Grâces,
Qui, pleins d'ardeur, s'élancent sur ses traces.
Toute la troupe éclate en vifs transports.
On part, on vole, ils touchent à nos bords.
Jamais l'Amour, excité par sa mère,
Et plus encor par sa malignité,
2
18 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
Ne prit son vol d'une aile plus légère,
Quand pour soumettre une jeune beauté
Que ses attraits rendent souvent trop fière,
Il abandonne ou Cythère ou Paphos,
Et de deux coeurs va bannir le repos.
Ainsi des dieux le messager fidèle,
Du haut sommet de l'Olympe éclatant,
S'élance, vole, atteint en un instant
Les bords heureux où Jupiter l'appelle.
La poésie est faite d'illusions et de mensonges,
surtout la poésie officielle. Nous ne reprocherons donc
pas au rimeur subalterne, auteur de cette flatteuse
allégorie, de s'être si grossièrement trompé dans son
horoscope. Il ne s'est d'ailleurs trompé que quant au
résultât. La princesse de Lamballe était on ne petit
plus digne de ces hommages et de ces présages. Elle
était faite pour être heureuse et pour rendre son mari
heureux, si le bonheur en ce monde dépendait dé
celui qui le mérite ou qui le peut donner. Mais ce
mariage, accueilli comme une exception faite pour
relever les moeurs conjugales de leur cynique dé-
chéance, ne devait pas longtemps justifier cette espé-
rance. L'union de la princesse de Lamballe devait,
au contraire, être de celles qui ont le plus avili le lien
conjugal au dix-huitième siècle, et qui ont le plus
déshonoré le mariage. Je me hâte de dire que ce ne
fut point la faute de la princesse; ange de vertu et
de dévouement, ni tout à fait, hélas ! celle de son
mari. La responsabilité de ces malheurs doit retomber,
CHAPITRE PREMIER. ..19
comme une malédiction, sur cette corruption générale
qui atteint tout, qui souille tout, sous un Roi débau-
ché; sur cette décadence universelle où le rang, au
lieu de préserver de la honte, semble y conduire;
enfin, jusqu'à un certain point, sur une éducation
pieusement imprudente et honnêtement funeste, qui,
au lieu de préparer progressivement le prince à l'usage
tranquille de sa liberté, le lui livrait subitement
comme une proie, et le jetait, à peine déniaisé par les
premières orgies, et tout enflammé encore du baiser
des courtisanes, dans le bonheur pudique et les plai-
sirs sereins d'un mariage précoce 1.
1 Madame de Genlis, avec sa perspicacité maligne de guêpe litté-
raire, n'a pas manqué de relever ce funeste résultat des meilleures*
intentions et de l'aveuglement d'une vertu qui avait oublié le mal à
force de le vaincre : Corruptio boni pessima.
CHAPITRE DEUXIEME.
1767—1768
Caractère du prince de Lamballe. — Esquisse du portrait du duc de Pen-
thièvre et du tableau de sa vie à Rambouillet.— Excès précoces du prince
de Lamballe. — Discussion des accusations injustes formulées à cet égard
contre le duc d'Orléans. — Témoignage de madame Campan.— Du prince
de Ligne. — Façon expéditive de se débarrasser d'un surveillant incom-
mode. — Les bonnes oeuvres du prince de Lamballe. — Deux de ses lettres
inédites. — Extrait, des Mémoires de Bachaumont. — Mademoiselle la
Chassaigne. — Mademoiselle a Forest. — Courte conversion. — Le
tableau de la Tasse de chocolat. — Mort du prince de Lamballe.— Détails
sur son agonie et ses obsèques empruntés à deux Journaux inédits. — Le
beau-père et la jeune veuve se consacrent l'un à l'autre.
Le prince de Lamballe n'avait pas un mauvais
naturel. Il était né aimable et bienveillant, mais
léger, et portant dans l'ardeur impétueuse du sang la
marque et le châtiment de cette bâtardise maudite,
une des hontes du siècle, — expiée et rachetée, au
moment où commence à se régler le compte des
fautes de Louis XIV et de Louis XV, — par le double
exemple, tour à tour vengeur et consolateur, de la
mort précoce du fils et de la noble et sainte vieillesse
du père.
Un tableau qui mériterait d'être fait, et qui aurait
son utilité à la fois et son charme, c'est celui de cet
intérieur tranquille, digne, simple, patriarcal, de la
petite cour de Rambouillet ou de l'hôtel de Toulouse,
et de cette vie réglée, austère, presque monastique, de
CHAPITRE DEUXIÈME. 21
son chef, de ce prince entièrement adonné aux
pratiques de la piété la plus minutieuse, qui ne connut
d'affections que celles de la famille, et de plaisirs que
ceux de la charité.
Allez à Crécy, à Sceaux, à Vernon, et la mémoire
populaire, plus fidèle qu'on ne le croit à l'ombre des
bienfaiteurs, vous parlera encore, tout attendrie, du
bon duc, de son doux sourire, de sa bienfaisance,
éclatant parfois en charmantes saillies du coeur ou de
l'esprit, de ses beaux cheveux blancs et de ce front
serein où rayonnaient soixante ans de vertus.
Là où l'on a oublié depuis longtemps les frivoles et
fastueuses prodigalités de la duchesse du Maine, et
son égoïste magnificence, là; où rien ne rappelle les
exploits et les amours du comte de Toulouse, le frère
chevaleresque du débonnaire châtelain de Sceaux,
tout parle encore de cet auguste vieillard, autrefois
la providence du pays, aujourd'hui sa mémoire la
plus vénérée, son image de prédilection, son saint
sans canonisation, son patron sans diplôme 1.
1. Le duc de Penthièvre, on le sait, n'émigra pas, et demeura, aux
plus mauvais jours de la Terreur, protégé et comme rendu inviolable
par le souvenir de ses bienfaits et le respect de ses vertus. Il faut lire
dans les Mémoires rédigés par. Fortaire ces scènes si originales et si
consolantes au milieu de la sanglante uniformité du drame révolu-
tionnaire. M. de Penthièvre, en 1792, consolé par tout ce que l'amour
et le respect populaire ont de plus ingénieux et de plus touchant, de
la perte de sa belle-fille massacrée, M. de Penthièvre mourant,
donnant sa bénédiction aux autorités révolutionnaires et aux notables
de la ville de Vernon qui sont venus solliciter cette faveur, ne
sont-ce pas là des tableaux imprévus, et que le contraste rend plus
saisissants encore?
22 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
L'espace nous manque pour donner autrement
qu'en esquisse ce fond à notre portrait. Que nos
lecteurs attendent donc une occasion plus directe et
plus favorable, ou plutôt un peintre meilleur 1.
Nous ne pouvons cependant résister au désir de
citer quelques pages d'un ouvrage que nous mention-
nons en Note, qui y mérite la place d'honneur, et qui,
au point de vue de l'ensemble des physionomies et de
l'effet pittoresque et moral, a peu laissé à faire à ses suc-
cesseurs, réduits à glaner uniquement dans les détails
et dans les faits, et à retoucher seulement son tableau.
L'ingénieux et éloquent écrivain reproche à Saint-
Simon son âpre et inexorable colère contre les bâtards
de Louis XIV, qui ne méritent en effet, considérés
individuellement, ni l'encens des apologistes, ni les
foudres du pamphlet,
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
Sans prétendre excuser jusque dans ses excès une
indignation trop acharnée pour n'être pas partiale, il
est bon de rappeler que Saint-Simon excepte, de ses
railleries et de ses méprisants anathèmes le comte de
1 Personne ne serait plus à même de nous faire cette histoire
intime de Rambouillet et de sa petite, cour modeste et bénie, que
nôtre savant ami, M. Honoré Bonhomme, auteur d'excellents ou-
vrages sur le dix-huitième siècle, qu'il connaît parfaitement et dans
ses profondeurs. Il possède, sur le duc de Penthièvre et sa famille, des
documents autographes, dont il a bien voulu nous sacrifier la dîme,
qui trouveraient là un heureux emploi. En attendant, citons, sur ce
point accessoire de notre sujet, à l'intention du lecteur impatient,
les Mémoires sur la vie du duc de Penthièvre, par Fortaire, un de
CHAPITRE DEUXIEME. 23
Toulouse, qui fonda en effet, dans cette dynastie irré-
gulière, une branche plus digne que l'autre d'un
rang usurpé. La colère de Saint-Simon, qu'expliquent
les dangers et les affronts de cette lutte ambitieuse
dont la conspiration de Cellamare fut l'explosion,
retombe exclusivement sur la duchesse du Maine, son
trop débonnaire mari et. ses intrigants amis. Et en se
reportant au temps, au moment, aux préjugés inflexi-
bles qui échauffent la bile de l'altier duc et pair, on
comprend, sans les excuser, .ses emportements.
Ces réserves faites, nous nous plaisons à reconnaître
avec lui, que, dans la famille du comte de Toulouse,
l'esprit, le courage et la vertu protestent jusqu'au
bout contre une flétrissure qui serait presque un sacri-
lège, infligée à ce chevaleresque et charitable duc de
Penthièvre, la vraie gloire de la race, celui dont la
noble et sainte vie sembla consacrée à racheter la
tache originelle de sa maison. « Qui ne préférerait,
» dit avec raison M. Léon Gozlan, un duc de Pen-
» thièvre, fût-ce sur le trône, particulièrement sur le
» trône, à la place d'un Louis XV ? »
Il est certain que le duc de Penthièvre eût donné
sur le trône des exemples plus dignes de la royauté.
ses valets de chambre, 1808, in-12, qu'on retrouvera, resserrés et
corrigés, dans les Vies des justes dans les plus hauts rangs de ta
société, par l'évangélique abbé Caron; — les Mémoires de famille,
par l'abbé Lambert, aumônier du prince;.une Vie, par madame
Guénard, biographe diffuse du beau-père et de la belle-fille; enfin,
une esquisse légère et charmante d'un maître conteur, M. Léon
Gozlan. (Les Châteaux de France, t. Ier, p. 135 à.155.)
24 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
Cependant, n'exagérons rien ; Louis XV, qui fut, mo-
ralement parlant, un mauvais roi, ne fut pas, au
point de vue politique et militaire, aussi dénué des
qualités héréditaires dans la maison de Rourbon
qu'on se plaît à le dire. Il ne faut pas que ses déplo-
rables faiblesses privées le condamnent à une flétris-
sure sans restriction. Le prince qui commandait à
Fontenoy, et qui, pressentant dans l'aveugle et ambi-
tieuse opposition du Parlement dégénéré le grand
danger de l'avenir, maintint énergiquement intacte la
prérogative souveraine, peut avoir mérité les ana-
thèmes du moraliste plus que ceux de l'historien. Les
griefs de Marie Leczinska ne doivent pas devenir ceux
d'une nation. On peut être, Louis XIV l'a prouvé, un
grand roi en même temps qu'un mari infidèle et un
père prodigue.
D'un autre côté, quoique sa bravoure et son bon
sens soient hors de conteste, le duc de Penthièvre,
succédant à Louis XV, eût sans doute en vain opposé
à la Révolution la piété, la charité; la bonté, qui furent
les impuissantes et presque inutiles vertus de
Louis XVI. Il se faut garder, en histoire, de l'excès
dans l'éloge comme dans la critique.
Le comte de Toulouse, contrecarré, amoindri par
la jalouse méfiance de Pontchartrain, se retira, en
pleine aurore d'une gloire importune, inaugurée par
le combat victorieux de Malaga, dans l'obscurité de
cette vie privée où on l'avait acculé comme dans une
impasse. Réduit à n'être plus qu'un prince heureux,
CHAPITRE DEUXIÈME. 25
il chercha à se créer, près de la cour, des loisirs dignes
de son rang.
« Il acheta d'Armenonville, dit Saint-Simon (1705),
» la terre de Rambouillet, à six lieues de Versailles,
» près de Maintenon, dont le comte fit un duché-pairie,
» érigé pour lui, et une terre prodigieuse par les acqui-
» sitions qu'il y fit dans la suite.
» En cinq ans, le comte de Toulouse réunit à Ram-
» bouillet les propriétés, terres , seigneuries, forêts ,
» étangs, prairies nécessaires à son développement.
» C'est lui qui changea la figure du château par des ad-
» ditions nombreuses. Il fit combler les fossés et recula
» considérablement les limites du parc, que Le Nôtre
» fut chargé de dessiner, tâche dont le fameux jardinier
« s'acquitta avec son habileté accoutumée. Les vastes
» et faciles eaux de Rambouillet s'encaissèrent dans
» des canaux qui étonnent par leur étendue et la
» diversité des points de vue qu'ils offrent.
» Naturellement silencieux, méditatif-; il avait plus
» d'un sujet de tristesse. Le comte de Toulouse se plut
» à vivre derrière les bois épais qui le séparaient de
» Versailles, lisant beaucoup, chassant, s'enfermant
» dans l'étude de la navigation, qu'il ne se décida pas
» tout de suite à regarder comme une carrière fermée
» pour lui. 1 »
Il avait trouvé dans une union mystérieuse, avec
madame de Gondrin (une Noailles) les consolations
du bonheur domestique. Il mourut à Rambouillet, le
1 Les Châteaux de France, par L. Gozlan; t. Ier, p. 132.
26 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
1er décembre 1737, au moment où la faveur particulière
de Louis XV allait, dit-on, par la place de premier
ministre, le rapprocher enfin du trône, dont l'éclat
intolérant avait jusqu'alors repoussé ce voisinage, et
relever d'une humiliation injuste par son excès, une
famille sur qui pesait, comme un opprobre, le dange-
reux honneur d'une naissance royale et adultère.
C'est la comtesse de Toulouse, digne compagne de
ce prince généreux et éclairé, à qui il ne fut permis
de montrer que ses qualités d'homme, qui fit élever,
en face du château, l'hospice de Rambnuillet, si cher
depuis à la sollicitude de son fils (1731).
Le fils du comte de Toulouse, le duc de Penthièvre,
illustra sa constante résidence à Rambouillet jusqu'en
1778 par des bienfaits dont on ne sait qu'une faible
partie, tant il y mit une sorte de noble pudeur. Il y
était né le 16 novembre 1725.
« Si quelque chose, comme nous l'avons dit, pouvait
» relever dans l'estime du monde la déviation de l'illé-
» gitimité, en matière de race royale, ce serait, à coup
» sûr, l'exemple du comte de Toulouse, fils naturel
» de Louis XIV et de madame de Montespan, et
» l'exemple, plus concluant encore, du fils du comte de
« Toulouse, le duc de Penthièvre. Celui-ci hérita de la
» beauté de sa grand'mère, la royale favorite, et de la
» générosité de Louis XIV, dont il n'eut aucun des
» vices brillants. Quoiqu'il ait payé , comme tous les
» hommes, sa dette au malheur, puisqu'il fut père à
» son tour et qu'il vécut longtemps, on peut le consi-
CHAPITRE DEUXIÈME.. 27
» dérer comme une rare réalisation de l'utopie popu-
» laire qui met le bonheur dans l'extrême opulence,
» jointe à l'extrême grandeur. Peu de prin ces vinrent
» au monde avec autant de biens ; aucun, j'imagine,
» n'en acquit autant pendant sa vie. L'étendue extraor-
» dinaire de ses richesses explique celle de la famille
» d'Orléans, devenue à sa mort son unique héritière 1. «
La jeunesse du duc de Penthièvre fut calme, stu-
dieuse, pieuse, modeste, à peine signalée par le sang-
froid précoce avec lequel il reçut, à Dettingen et à Fon-
tenoy, le baptême du feu. Bientôt marié à une princesse
selon son coeur, le jeune lieutenant général remit, pour
ne plus l'en tirer, son épée au fourreau, et se consacra
entièrement aux devoirs et aux plaisirs de la famille
et de la retraite. Sa terre natale de Rambouillet, sa
chère province de Bretagne, où il ne paraissait jamais
que comme un messager de paix, de pardon et d'espé-
rance, et dont il aimait à panser paternellement les
plaies, envenimées par l'administration tyrannique de
ces gouverneurs funestes dont d'Aiguillon demeurera
le type maudit; sa femme, ses enfants et ses pauvres,
ces autres enfants : voilà le cercle d'affections et de solli-
citudes dans lequel se meuvent, dès les premières années
de sa vie exemplaire, l'esprit et le coeur du bon duc.
Cette retraite ne fut point une bouderie, une disgrâce,
ce fut une vocation. C'est en les faisant aimer dans sa
personne par sa piété et ses bienfaits, que le duc de
Penthièvre, il le sentit tout de suite, devait servir Dieu
1 L. Gozlan.
28 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
et le Roi. Si tous les grands de son temps lui eussent
ressemblé, la Révolution était conjurée. Le respect
eût désarmé tous ceux que la reconnaissance n'eût pas
attendris. Malheureusement, les scandales du règne et
les misères du temps semaient encore plus de germes
funestes qu'un seul juste n'en pouvait arracher.
Il ne manquait à ces vertus naissantes qu'une épreuve,
qu'une consécration, celle du malheur. Malgré le rang,
la fortune et lé mérite, tant de titres pour être épargné,
le duc de Penthièvre ne tarda pas à être honoré de ces
occasions douloureuses d'adversité que Dieu procure
â ses élus. Le prince le plus honnête et le plus pur de
la famille illégitimé de Louis XIV en fut le plus mal-
heureux.
« Il ne fut pas donné aux enfants légitimés de
» Louis XIV d'être heureux. Ceux qui ne vécurent pas
» misérablement, entre le mépris de la cour et des
» infirmités sans nombre, éprouvèrent dans leur famille
» des peines morales infinies. Le duc de Penthièvre ne
» dérogea pas à l'exemple. Le sixième accouchement
» de la duchesse la lui enleva, ainsi que l'enfant qu'elle
» mit au monde. Ce coup frappa le bon duc au coeur.
» Sa piété n'en fut pourtant pas ébranlée. Il se retira
» à la Trappe, pour s'entretenir plus austèrement de
» Dieu, qui l'avait éprouvé en le privant de la com-
» pagne de ses méditations, de l'écho de ses prières.
» Dans chaque dynastie et presque à chaque généra-
» tion dynastique, on remarque qu'un membre sem-
» ble se charger pour les autres de demander grâce
CHAPITRE DEUXIÈME. 29
» des erreurs, des fautes, des folies ou des crimes dans
» lesquels son propre sang est tombé. Dernier produit
» des fantaisies adultères de Louis XIV, le duc de
» Penthièvre se vit condamne à porter la plus lourde
» charge de repentir 1. »
Nous reviendrons sur cette vénérable et attirante
physionomie, à peine esquissée, chaque fois que le
spectacle d'un règne et d'un siècle coupables nous
forcera de détourner la tête et de nous reposer devant
l'image de la vertu de tant de déceptions et de dégoûts.
Nous accompagnerons discrètement le prince aumônier
dans ces expéditions charitables où il poursuit, avec
son digne écuyer, le doux et spirituel Florian, restau-
rateur dans le roman du goût de la nature et du respect
de la morale, —les bonnes fortunes de la charité. Nous
le suivrons dans ces voyages de Bretagne où les libres
acclamations décernées au mérite ne laissent pas de
place à celles que provoque le rang. Nous feuilletterons
les comptes révélateurs de ses nobles menus plaisirs ,
de ses prodigalités bienfaisantes, de ses débauches de
charité. Nous trahirons les secrets de cette pure con-
science, et nous ferons violence, chaque fois que nous
en trouverons l'occasion , à cette modestie excessive
qui, uniquement préoccupée du bienfait, cacha trop
l'exemple. Nous renonçons pour le moment à des dé-
tails si consolants ; qu'il nous suffise d'avoir au moins
en passant rendu hommage à ce grand homme de
bien, qui fut le digne fils du comte de Toulouse , le
1 L. Gozlan, p. 137.
30 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
digne beau-père de la princesse de Lamballe, et, hélas !
le trop malheureux père d'un fils qui, par l'innocente
faute d'une éducation à la fois trop sévère et trop con-
fiante, devait-lui ressembler si peu.
Le prince de Lamballe supportait avec impatience
le joug de cette éducation étroite et imprévoyante , et
qui ne tenait pas assez de compte de ces instincts
auxquels il faut, en commençant, mesurer et propor-
tionner les devoirs et les obstacles. Il étouffait dans
Cette atmosphère patriarcale et monacale , dans ce
cloître domestique, vraiment trop privé d'air et d'ho-
rizon, et où, suivant l'expression de Bossuet, on ne
pouvait «respirer que du côté du ciel»..
Notre jeune rebelle employait donc à courir au fruit
défendu, avec cette vivacité dont la privation aiguise
l'aiguillon, toutes les occasions que lui ménageaient
sa hardiesse , l'impunité de son rang , le désir de lui
complaire, l'impossibilité enfin de tout voir et de tout
empêcher, qui suffirait à condamner,en matière d'édu-
cation, le système cellulaire.
A ces facilités inévitables se joignirent aussi, il faut
le dire, la complicité étourdie mais non intéressée ,
coupable mais non infâme , faute mais non crime,
d'un jeune prince élevé dans des principes si contraires,
que son père, le poussant à la vertu par le dégoût du
vice et à la sagesse par l'expérience, lui avait, dit-on ,
lui-même donné des maîtresses, pour l'empêcher d'en
prendre.
Les pamphlétaires soi-disant royalistes, non moins
CHAPITRE DEUXIÈME. 31
injustes et non moins insolents que les autres, quand
ils trouvent l'occasion propice à lâcher leur bordée de
fiel, ont fait chère lie d'une calomnie qui servait si
bien les haines qu'ils servaient eux-mêmes. On a
donc accusé le duc d'Orléans , futur beau-frère du
prince de Lamballe, d'avoir systématiquement cois
rompu son rival d'héritage, le seul obstacle qui le
séparât des biens immenses des Penthièvre; d'avoir
abusé de son inexpérience et de son ardeur pour lui
faire dépenser en quelques années une vie qui lui
était odieuse ; enfin, d'avoir guidé ses pas vers ces
sources empoisonnées du plaisir vénal, d'où il devait
sortir impropre à la paternité et même à l'existence.
Nous n'hésitons pas à déclarer indigne de l'histoire
ce témoignage mercenaire, auquel madame Campan a
prêté légèrement son autorité, assez contestable d'ail-
leurs sur plus d'un point 1. Nous ne ferons pas à ces
honteux cancans, qui ne reposent sur aucune preuve
matérielle ou morale, et dont la circulation, loin d'être
contemporaine, ne commence que pendant la Révolu-
tion, ce qui suffirait à la rendre suspecte, l'honneur de
les discuter. Nous nous bornerons à invoquer le
témoignage contraire du prince de Ligne, dont le
dévouement à Marie-Antoinette nous assure qu'il
parlera du duc d'Orléans sans engouement. Nous y
ajouterons le silence éloquent du prince de Lamballe,
Madame Campan, du reste, se borne à accuser « l'exemple
contagieux du duc d'Orléans » , ce qui exclut déjà la préméditation
et le système.
32 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
qui, au lit de mort, sommé de dénoncer ses corrup-
teurs, en désigna plusieurs, comme nous le verrons,
et ne nomma pas le duc d'Orléans. Ce que dit le
prince de Ligne concorde à merveille avec cette
déposition faite par un mourant, à cette heure où la
vérité nous est chère ou indifférente, et où rien n'ar-
rête le besoin ou le devoir de parler.
« Vous désirez, monsieur, écrit le prince de Ligne,
» savoir mon opinion sur le duc de Penthièvre et le
« duc d'Orléans, je vais vous satisfaire. Le. duc de
« Penthièvre aimait M. le duc d'Orléans, à cause des
» égards qu'il eut pour sa femme, pendant dix ans
» qu'il fut excellent mari. Il ne l'a jamais accusé
» d'avoir entraîné M. de Lamballe, son fils, dans la
» débauche : car M. le duc d'Orléans ne l'a jamais
» voulu avoir dans sa société, qui, jusques un an
» avant la Révolution, était composée de tout ce qu'il
» y avait de mieux en hommes, etc.. » 1.
La vérité est que le jeune prince de Lamballe
n'avait besoin ni de corrupteur ni de complice.
De lui-même, poussé à la fois par la jeunesse et par
l'ennui, il cherchait et réussissait à échapper, par tous
les moyens possibles, à la contrainte d'une vie mo-
notone et à la conversation dogmatique des vieux
■capitaines de vaisseau dont son père, pour le rendre
plus digne de lui succéder dans sa charge, de grand
amiral, avait fait ses habituels convives.
1 OEuvres choisies du maréchal prince de Ligne,p. 2, 3,4. Paris,
Chaumerot, 1809.
CHAPITRE DEUXIEME. 33
Le duc de Penthièvre, informé que son fils sortait
seul, ordonna à un de ses valets de pied de le suivre.
M. de Lamballe s'en aperçut dès le premier jour, et
se retournant brusquement vers son espion, il le
saisit au collet et l'apostropha en ces termes :
— Combien mon père te donne-t-il pour me
suivre?
— Cinquante louis, monseigneur, répondit Je
pauvre diable en tremblant.
Eh bien, moi, mon ami, je te promets cin-
quante louis pour n'en rien faire, et cinquante coups
de canne si tu persistes.
Le digne surveillant, fort embarrassé pour choisir
entre les cinquante louis du père et les cinquante
louis du fils, mais fort disposé d'ailleurs à éviter les
cinquante coups de canne, trouva moyen de conci-
lier son l'espect, son devoir et son intérêt.
Par respect, il accepta le double salaire
Par devoir, il continua de suivre le prince de
Lamballe.
Et par intérêt, il déclara au père attendri que son
fils se cachait, à son exemple, pour faire de bonnes
oeuvres.
Le bon père se le tint pour dit, et loin de blâmer
son fils de ses escapades ainsi sanctifiées, ferma les
yeux, et respectant cet incognito, qui lui était si cher
a lui-même, des bonnes fortunes de la charité, lui
laissa une liberté dont il paraissait faire un si bon
usage.
3
34 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
Or, Bachaumont, plus curieux que le duc de
Penthièvre, plus indiscret que son Argus, nous a
édifié' complètement sur le but habituel des prome-
nades du jeune duc, et c'est à lui que nous devons
l'étrange bilan de ses charités, et le récit de ces
oeuvres que le trop crédule père aurait dû se faire
expliquer.
Disons cependant, à sa décharge, que ce n'est guère
que deux mois après son mariage que le prince reprit
ses habitudes, et se replongea dans l'abîme d'où un
ange l'avait tiré un moment. Le premier tribut payé
à la surprise de cette charmante nouveauté d'une
femme jeune, jolie, aimante, et à ces décences dont
il était aussi ridicule de trop abréger que de trop pro-
longer le respect, le prince de Lamballe, las d'un bon-
heur qui ne coûtait rien à sa conscience, las de la
bergerie, comme on disait alors, revint aux actrices
et aux soupers. Et comme s'il eût puisé dans cet
intermède rafraîchissant de nouvelles ardeurs ou de
nouvelles forces, c'est avec une sorte de fureur insa-
tiable, de soif inextinguible, qu'il se rua au plaisir. A
partir de ce moment,
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée,
et il suffira d'une année de ces feux illégitimes pour
dévorer cette florissante jeunesse.
Nous lisons dans les Mémoires secrets de Bachau-
mont, sous la date du 28 juillet 1767 :
« Mademoiselle de la Chassaigne, jeune actrice de la
CHAPITRE DEUXIEME. 35
Comédie française, et nièce de mademoiselle de la Motte 5
ancienne coryphée de ce théâtre, est aujourd'hui l'objet de
l'attention et de la jalousie de toutes ses camarades. Quoi-
que peu jolie et d'un talent très-médiocre, elle a été honorée
des faveurs du jeune prince de Lamballe, nouvellement
marié, et elle porte dans ses flancs le fruit de cette union
féconde. »
Pour le coup, le duc de Penthièvre dut commencer
à se désabuser. Mais il était déjà trop tard pour empé=-
cher le mal- Il ne s'agissait plus que de le réparer.
Sans doute le jeune prince, réprimandé, promit dé
s'amender, objecta qu'il ne pouvait abandonner ainsi
une femme qu'il avait rendue mère, et par un trait qui
peint à la fois sa faiblesse et sa vertu, le père
s'exécuta.
« Le père du héros, ajoute Bachamnont, très-religieux,
a pris toutes les informations nécessaires pour constater la
vérité et la légitimité du fait. En conséquence, il a fait
assurer l'actrice de sa protection, et l'on est à régler son
sort, ainsi que celui de l'enfant à naître. »
Le duc de Penthièvre ayant accompli ses pro-
messes , respira et rendit grâces à Dieu, quand il vit
son fils exécuter ou paraître exécuter les siennes et
rentrer un moment, époux repentant, dans le giron de
la famille. C'est durant une de ces Courtes haltes
dans le bonheur domestique, un de ces trop rares
retours du fils et du mari prodigue, que le peintre
du tableau de Versailles dit la Tasse de chocolat, a
3.
36 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
saisi dans son ensemble la famille pacifiée, rassérénée,
réunie. On y voit la princesse, de femme charmante,
en train de devenir femme accomplie ; on y voit le
prince de Lamballe, tel qu'il dut être en effet, élé-
gant, étourdi, généreux, encore aimable 1.
Il y avait en lui, je l'ai dit, d'excellentes qualités
d'esprit et de coeur. Pour qui sait lire, il se peint à
merveille, en sa vive adolescence, en sa précoce roue-
rie , dans les deux lettres suivantes, l'une de 1763 ,
l'autre de 1766, écrites, par conséquent, l'une à
l'âge de seize et l'autre à l'âge de dix-neuf ans 2.
1 II existe au musée de Versailles, sous le n° 3826, une copie du
tableau original de L. M. Vanloo, connu sous le nom de la Tasse
de chocolat, et qui faisait partie de la collection du château d'Eu.
H. 1, 74.—L. 2, 52.
Voici la description de ce tableau d'après l'excellent ouvrage de
M. Eud. Soulié, laborieux, heureux et ingénieux chercheur, un de
ces bénédictins profanes qui ont succédé aux autres.
« A gauche : le duc de Penthièvre, le prince de Lamballe son
" fils, et la princesse de Lamballe sa belle-fille, sont assis autour
» d'une table. Le duc regarde un médaillon renfermé dans un étui.
» Le prince et la princesse prennent du chocolat. Mademoiselle de
" Penthièvre, depuis duchesse d'Orléans, est appuyée sur le dossier
» de la chaise de la princesse de Lamballe, qui donne un morceau
» de sucre à un petit chien. A droite : la comtesse de Toulouse,
J mère du duc de Penthièvre, assise et tenant une tasse de cho-
colat.» .
La comtesse de Toulouse étant morte le 30 septembre 1766, le
tableau de Vanloo serait antérieur à cette date. Mais comment alors
y justifier la présence de la princesse de Lamballe, qui ne devint
belle-filledu duc de Penthièvre qu'en 1767?
2 Nous devons la communication de ces deux lettres inédites à
M. Honoré Bonhomme. ,
CHAPITRE DEUXIEME. 37
A Versailles, ce 25 mars 1763.
« Ce n'est pas d'aujourd'hui, Monsieur, que l'on regarde
la jeunesse comme inconstante et volage, mais je vous
avoue, à ma honte, que je le prouve tous les jours. Le
désir que vous m'avez vu d'élever une petite meute pour
courir le chevreuil, est totalement passé, au moyen de quoi
je vous prie de n'en pas joarlerà M. de Moras 1, si cela n'est
pas déjà fait.
» Je vous renouvelle mes remerciments de toutes les
choses honnêtes que vous m'avez dites sur cela, tant en son
nom qu'au vôtre, et vous demande de me rendre la justice
de ne pas douter, Monsieur, de la véritable et sincère amitié
que je vous ai vouée.
» L. A. J. S. DE BOURBON. »
A Crécy, ce 12 juillet 1766.
«J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous avez pris la
peine de m'écrire le 4 de ce mois. Je vous suis fort obligé
des bonnes nouvelles que vous voulez bien me donner de
madame la comtesse de la Marche, à qui je vous prie de
faire agréer mes respects, ainsi qu'à madame de Moras.
« Nous habitons Crécy depuis quinze jours, avec un fort
beau temps et une fort jolie femme, qui est madame
d'Ossun 2 affligée de quinze ans, au surplus fort gaie et
1 N...Peirene de Moras, intendant des finances en 1754, adjoint au
contrôleur général M. de Séchelles, son beau-père, puis contrôleur
général lui-même, en 1756, ministre d'Etat, puis ministre de la ma-
rine en 1757, puis premier président du grand conseil en 1758.
Mort obscur.
2 De quelle madame d'Ossun s'agit-il ici? Est-ce de la marquise,
tiée Hocquart de Montfermeil? N'est-ce pas plutôt de la comtesse,
38 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
aimant fort à s'amuser, ce que je tâche de lui procurer en
la promenant beaucoup en cabriolet, et en jouant beaucoup
au quinze avec elle. Il ne manque, pour rendre le plaisir
complet, que celui de vous voir, et d'être à portée de vous
assurer, Monsieur, de la sincérité des sentiments que j'ai
pour vous.
» L. A. J. S. DE BOURBON. »
Nous connaissons maintenant, par ses propres
aveux, ce prince inconstant et volage, qui aimait
tant, avant son mariage, à promener en cabriolet les
jolies dames de quinze ans. Il ne nous reste plus qu'à
achever le récit de ses aventures et de ses mésaven-
tures scandaleuses. N'oublions pas qu'il eut le mal-
heur, commun aux princes, de se marier à vingt ans,
et qu'il n'en avait pas vingt et un quand il est mort.
N'oublions pas cette fin foudroyante qui lui donna à
peine le temps de se repentir. La jeunesse et la mort
sont deux circonstances atténuantes dont il ne faut
pas abuser, mais dont il faut tenir compte.
Nous avons besoin de la protection de ces considé-
rations pour aborder, non sans répugnance, un épi-
sode que nous n'affrontons que dans le but de mieux
faire ressortir la vertu de la princesse, de Lam-
balle , si prématurément soumise à des épreuves qui
exigent plus que le courage ordinaire.. On. en jugera
en apprenant qu'en septembre 1767, le prince, avait
soeur du duc de Guiche, plus tard dame d'atour de la. reine;et son
amie d'en cas, la doublure de madame de Lamballe et de madame
de Polignac.
CHAPITRE DEUXIÈME. 39
achevé, dit-on, de déshonorer sa malheureuse épouse
par un outrage plus sanglant que l'infidélité.
Aussi facilement inconstant en matière d'amour
qu'en matière de chasse, le prince de Lamballe avait
quitté mademoiselle la Chassaigne 1. Mais ce fut pour
prendre une certaine la Forest, fort connue et même
fort décriée dans le monde galant de l'époque.
« M. le prince de Lamballe, disent les Mémoires de
Bachaumont, à la date du 26 septembre 1767, qui a épousé
l'hiver dernier une princesse aimable et jolie, s'étant laissé
aller à la facilité de son caractère, un autre prince (M. le
duc de Chartres) a abusé de son amour du plaisir pour lui
donner des goûts fort contraires à ceux qu'il devait avoir ;
du moins on l'en accuse. L'ardeur de son tempérament
l'ayant emporté fort loin, la princesse s'est trouvée atteinte
d'un genre de maladie qui n'aurait pas dû l'approcher. Le
duc son père a écrit au roi de France. On a sévi contre
différentes créatures que ce prince avait honorées de ses
bonnes grâces; mais la plus coupable et la plus adroite est
une nommée la Forêt, courtisane recommandable par
l'excès de son luxe et le raffinement de son art dans les
voluptés. N'ayant pu déterminer son illustre amant à la quit-
ter, et craignant les suites de cet attachement, elle a pris le
1 Cette demoiselle, qui avait pour spécialité, à ce qu'il paraît, de
troubler les ménages, et à qui il fallait habituellement deux victimes,
le mari et la femme, alla exercer son industrie en Russie, où elle tourna
la tête au jeune courte Strogonoff, qui l'entretint avec faste, en eut un
enfant, et lui fit une pension de six mille roubles, que sa femme, jeune
et jolie, qui avait souffert son infidélité sans se plaindre, con-
tinua noblement de payer, après sa mort, à, celle qui lui avait
volé, son bonheur. (Souvenirs de madame Vigée-Lebrun, t. II,
p. 233.)
40 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
parti de s'éclipser. Elle est partie sans qu'on sache où elle
est, et le prince de Lamballe est dans la désolation. «
Encore une négociation à entamer pour le pauvre
duc de Penthièvre, si peu fait pour une semblable
diplomatie. Et quelle négociation !
« On a parlé, dit, le 4 novembre 1767, l'inexorable
Bachaumont, de l'évasion de mademoiselle la Forêt, au
grand regret d'un jeune prince nouvellement marié, qui
avait conçu pour elle une passion dangereuse. On sait ac-
tuellement le motif de. cette fuite précipitée. L'amant lui
a fait présent d'une partie assez considérable des diamants
de la princesse ; sur les recherches que la courtisane a eu
vent qu'on faisait, elle a cru devoir s'éclipser. Mieux conseil-
lée, elle s'est présentée depuis peu au duc de Penthièvre,
père du jeune prince, a rapporté les diamants et s'est jetée
à ses genoux en implorant ses bontés. Le duc a paru satis-
fait de cette démarche ; il lui a dit qu'on ferait estimer les
diamants et qu'on lui en payerait la valeur ; qu'elle n'eût
aucune inquiétude; que son fils était le seul coupable; qu'on
aurait soin de son enfant, si elle était grosse, comme elle
disait le soupçonner ; que, dans tous les cas, on pourvoirait
à ses besoins, mais qu'il exigeait qu'elle ne vît plus le jeune
prince son amant. »
Voulez-vous maintenant à ce récit une moralité?
C'est encore Bachaumont qui, avec son insouciance
ordinaire, nous la fournira.
« Le Joueur anglais, dit-il à la date du 8 mai 1768, a
paru hier sous le nom de Beverley, tragédie bourgeoise
imitée de l'anglais. On n'avait point fait mention sur l'af-
CHAPITRE DEUXIÈME.. 41
fiche de M. le duc d'Orléans, quoiqu'on l'ait annoncé la
veille; ce qui signifiait que ce prince, dans sa douleur,
s'abstenait du spectacle, ou du moins qu'il n'y était qu'in-
cognito, à cause de la mort du prince de Lamballe. Ce
drame a eu un très-grand succès et le mérite. »
Le prince de Lamballe était en effet mort le 6 mai,
à la suite d'une longue, douloureuse et honteuse
maladie. Sa malheureuse femme déploya, dans cette
circonstance, l'héroïsme naïf de la pitié et du pardon ;
oubliant son propre affront, elle ne songea qu'à sauver
le coupable et à consoler son père. Due sorte de pres-
sentiment lui rendait ce devoir encore plus impérieux
et plus cher, et sa douceur se teignait déjà de mé-
lancolie. Le mal avait fait de tels ravages qu'il était
téméraire d'espérer. Vaincue par tant d'excès, la
constitution robuste du prince n'en put supporter les
conséquences. Une opération aussi humiliante que
cruelle, et que flétrirent sans pitié les quolibets du
temps, ne fit que commencer son agonie. La mort se
chargea de cette séparation que n'eût jamais osé
exiger la princesse, et vengea son insulte sans épar-
gner son coeur.
Louis-Alexandre-Joseph-Stanislas de Bourbon, der-
nier rejeton de cette branche parasite du tronc royal,
la famille des légitimés, née de l'adultère, morte de la
débauche, expira le vendredi 7 mai 1768, à huit
heures et demie du matin, au, château de Lu-
ciennes, près Versailles, à l'âge de vingt ans et huit.
mois.
42 LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
« Il avait reçu, dit un Journal manuscrit du temps 1, les
derniers sacrements de l'Eglise, le mercredi 20 avril pré-
cédent, et avait donné des marques non équivoques de la
douleur la plus profonde et du repentir le plus sincère de
ses égarements. Il avait aussi souffert, avec patience et ré-
signation, les douleurs les plus vives et les plus aiguës.
M. le duc de Penthièvre son père, prince de la plus grande
piété, ne le quitta point pendant toute sa maladie, et fit si
bien, par ses prières et ses bonnes oeuvres en tout genre,
qu'il obtint du ciel la conversion de son fils. Son corps fut
transporté à Rambouillet, lieu de la sépulture de sa famille, le
dimanche suivant, à onze heures et demie du soir. Son convoi
ne fut composé que de cent pauvres et d'un petit nombre
de valets de pied portant des flambeaux, et de trois carrosses
à six chevaux. Il arriva à Rambouillet le lundi, vers six
heures du matin. On prit à la cour le deuil pour dix jours
seulement, à l'occasion de cette mort 1 . »
1 Journal des événements tels qu'ils parviennent à ma connais-
sance, par Hardy. Suppl. français, n° 2886 , à la Bibliothèque impé-
riale. Ces renseignements sont confirmés par un autre Journal intime,
écrit avec l'abondance stérile d'un Dangeau subalterne, qui émane
visiblement d'une personne de la suite de la princesse ou de sa do-
mesticité. C'est M. Feuillet de Conches qui a bien voulu nous com-
muniquer ce document, sur lequel nous nous étendrons davantage.
Nous y lisons : « Le 8, le convoi du prince ayant été ordonné sans
cérémonie, partit de Luciennes vers les onze heures et demie du soir.
Le cortège était composé 1° de trois carrosses, dans l'un desquels
était le corps du défunt, dans le second le curé et le vicaire de Lu-
ciennes, avec un aumônier, et dans le troisième le marquis de Beus-
seville et le vicomte de Castellane, premier écuyer, portant la cou-
ronne; 2° de deux gentilshommes à cheval: 3° de son page et d'un
piqueur; 4° d'un grand nombre de valets de pied, et enfin de cent
pauvres. Le convoi arriva à six heures du matin à Rambouillet, où
le corps fut reçu par le curé, le vicaire et un grand nombre de domes-
tiques. »
CHAPITRE DEUXIÈME. 43
Hardy ajoute ces mots, qui nous semblent fort à la
décharge de la prétendue et machiavélique complicité
du duc de Chartres : « M. de Marbeuf, l'un des gentils-
» hommes du prince, qu'il déclara avoir provoqué et fa-
» vorisé son dérangement, fut ignominieusement chassé
» de l'hôtel, et le chirurgien qui l'avait traité de la ma-
« ladie vénérienne , à l'insu du duc de. Penthièvre son
» père et saris l'en avertir, fut également disgracié. »
La princesse de Lamballe, qui avait prodigué à son
mari malade des soins si pénibles pour une épouse,
le pleura comme s'il l'eût mérité.. Veuve à dix-huit
ans, privée à la fois des plaisirs et des devoirs de son
âge, elle prit rapidement, naturellement, naïvement,
un parti qui la peint tout entière. Ame tendre et
dont la pitié fut pour ainsi dire l'unique passion, elle
avait besoin de se vouer à quelqu'un. Elle consacra
sa vie à adoucir celle de son beau-père. Ce généreux
sacrifice, ce voeu touchant de piété filiale et de vie
domestique, furent offerts et acceptés avec un de ces
élans auxquels rien ne résiste et qui nouent à
jamais deux destinées. La mort seule pourra en effet
détacher de la vieillesse du bon duc de Penthièvre ces
deux bras charmants qui le soutinrent depuis, et
rompre le lien de ces deux âmes si bien faites pour
se comprendre.
C'est à cette seconde partie de la vie et de l'exemple
de la princesse de Lamballe que nous allons désor-
mais consacrer cette Étude.
Nous connaissons l'épouse, nous allons connaître la

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