La Raison Subreptice

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Ce récit est une histoire vécue, de 1987 à 2002. C’est celle de mon fils, atteint de schizophrénie, et décédé à l’âge de 33 ans après 3 séjours en milieu psychiatrique, un maintien de 13 ans en milieu dit «normal» impliquant l’intervention quotidienne de ses parents, avec tout ce que cette maladie comporte de soins, de sacrifices librement consentis, de violences fréquentes.
Malgré tout cela il a dû être hospitalisé d’office en octobre 2001 et s’est donné la mort en avril 2002, soit 6 mois après, au cours d’une permission.
Tous ces faits sont réels. Les noms des lieux et des intervenants, seuls ont été changés.
Cette maladie est méconnue du grand public, car elle est de celles auxquelles on ne pense pas pour ses propres enfants. Elle n’est nullement médiatisée. Pourtant 500 000 personnes sont atteintes en France par ce mal qui reste mystérieux et fait voler en éclats, nombre de cellules familiales.


Publié le : jeudi 7 novembre 2013
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EAN13 : 9782332642844
Nombre de pages : 288
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-64282-0

 

© Edilivre, 2014

Avant-propos

Ce récit n’est pas une fiction. C’est la relation d’une longue tranche de vie très douloureuse, vécue de 1987 à 2002, par ma famille, impitoyablement broyée et dispersée par la maladie qui a frappé le cadet de la fratrie : la schizophrénie.

Ce mot qui épouvante cache une pathologie dont le mécanisme est encore largement incompris. Il est donc d’autant plus difficile de lui faire face.

Le texte qui suit n’est pas une interminable lamentation, pas plus qu’un long cri de douleur, destiné à solliciter une compassion tardive et inutile. C’est le simple témoignage d’un père qui a vécu pendant quinze ans, à l’intérieur de la maladie.

La maladie resserre généralement les liens familiaux car on connaît le visage de l’ennemi. La schizophrénie éloigne, sépare les groupes les plus unis, tant ses visages sont divers, imprévisibles, effrayants parfois à l’extrême, les moyens de la combattre, d’y faire face, dérisoires, et sans aucun doute, quelques-uns, d’un autre temps.

Peu de gens résistent à la violence qu’elle génère. Seul l’amour pour le malade, une affection illimitée, permettent de tenir debout, jour après jour, parce que c’est l’enfant qu’on a vu naître, s’épanouir durant des années. Dès le début de la maladie, s’inscrit peu à peu en soi, le mot « FIN » Et en fait c’est l’horreur qui s’écrit, interminablement, jour après jour, car il n’y a rien de plus atroce que de voir, peu à peu, dépérir un être cher sur une durée aussi longue.

Ce récit est indubitablement celui d’un échec familial. Mais c’est aussi le constat d’une grande impuissance de la médecine psychiatrique et de son inefficacité.

Le temps a atténué ma rancœur envers elle, mais ma douleur reste entière, comme celle de tout parent qui voit partir son enfant.

Des centaines de milliers de familles sont confrontées à cet ennemi invincible, et subissent, impuissants, dans l’indifférence quasi générale, dans leur chair et leur esprit, l’inéluctable déchéance de l’être cher qui est frappé.

En France on estime à plus de 500 000 le nombre de malades que leurs parents, leurs proches, voient déchoir jour après jour, devant leur affection impuissante.

Le mot qui tue

Une infirmière en blouse blanche, suit à distance respectueuse, le médecin vêtu d’un jean et d’une chemisette bleue. Il n’a nul besoin d’une tenue particulière pour souligner l’importance de sa fonction, et ne semble pas soucieux d’une recherche vestimentaire. Il est jeune, grand, brun, la démarche vive et assurée.

Il règne sur un peuple de malades, sûr de sa raison supérieure que les raisons chancelantes qu’il côtoie, ne font que confirmer et mettre en évidence.

Qui oserait lui contester son pouvoir dans cet asile d’humiliés à la porte duquel toute espérance s’appauvrit ?

Les diplômes lui ont donné une apparente supériorité, un maintien adapté à sa situation, un certificat de compétence inscrite sur parchemin.

Franck n’est hospitalisé que depuis trois jours. J’hésite. Dois-je dire incarcéré ? C’est ainsi que je le ressens. Triste exagération stupide de mon esprit déjà écrasé !

La dame en blanc serre précieusement contre sa poitrine un dossier vert encore peu volumineux : ce sera, je n’en doute pas un instant, la couleur de la désespérance.

Tout à l’heure, mon âme s’est teintée de gris en découvrant ces murs faussement accueillants, ces pelouses rasées de frais, tout ce parc exagérément soigné !

Tout voudrait nous inciter à entrer, mais tout en moi se refuse à franchir la porte du désespoir.

Mais il n’importe déjà plus : j’emporte avec moi ma prison sans barreaux. Les beautés me sont devenues étrangères et les oiseaux de ce printemps sordide ne chantent que des notes funèbres.

DIEU ! S’il te plaît, existe ! Redonne un peu de lumière aux choses et à nos esprits !

Un geste de la main nous invite à nous asseoir : nous descendons un peu plus. Le psychiatre croise ses mains soignées et raffinées sur son bureau. Calme, maître de lui, il veut donner l’impression d’un équilibre et d’une stabilité absolus face à nos deux détresses qu’un maigre souffle finirait de jeter à bas. En nous fixant impitoyablement, sans ambages, sans qu’une phrase ait été formulée ni par lui, ni par nous, comme s’il voulait nous mettre d’emblée à sa merci, il nous lance un mot-projectile : schizophrénie !

Le froid descend en moi. Tout mon corps se pétrifie et devient une interminable attente, alors que le temps s’arrête. La stupeur nous assomme et nous réduit au silence. Je voudrais protester, me révolter, m’agripper à quelque chose.

C’est comme une trombe d’eau, venue de nulle part, qui me submerge, me ballote, me noie. Les mots demeurent en moi. A cet instant je pénètre dans l’horreur, la mort, la jalousie, la solitude : je ne partagerai plus rien avec personne.

– Mais Docteur, pourquoi a-t-il… ?

– Ce n’est qu’un début ! Vous n’avez pas fini d’en voir. Vous me trouvez peut-être dur, mais je n’aime pas dissimuler la vérité.

Et l’espoir en des lendemains meilleurs qui brilleront peut-être ? Qui t’autorise à le voler, à le broyer ? Crois-tu que je ne me nourrisse que de souvenirs ? Et sais-tu la place ignoble que tu viens d’y prendre ? Dieu ! Donne-nous un peu d’avenir !

Au temps lointain de la lumière.

Allegro ! C’est l’hiver. Blancheur et soleil ! Au pied des sapins majestueux d’Auvergne, Franck dévale la pente sur une luge rouge. Il a quatre ans, des promesses de bonheur plein la tête. Sur une bosse, la luge se retourne. Le petit corps emmitouflé roule en soulevant un fin nuage blanc, étincelles de joie que le soleil allume. Mais ce qui brille le plus, c’est son rire aux cent mille perles que j’ai serré sans le savoir dans mon cœur.

J’ai bien fait car son rire s’est éteint.

Dans les murs

La consultation est terminée. Les dernières paroles n’ont été que des murmures et n’ont pas pénétré en moi. Le médecin se lève, satisfait, dominateur. Je ressens une sorte de haine, injustifiée, sans doute passagère. L’infirmière, empressée, servile, ouvre la porte, s’efface, sourire de convenance un peu figé que j’ai envie d’écraser sur son visage trop sain.

Nous franchissons des portes fermées à clé. Ici, la raison insolite, atypique, ne peut pénétrer partout. Certains lieux lui sont interdits, d’autres lui sont réservés, où elle doit se contenter de laisser errer ses fantasmes entre gens de mauvaise compagnie, dans ce champ clos de souffrances que les paroles n’apaisent pas.

L’infirmière nous précède. Le Grand Patron a pris congé, avec une vague compassion professionnelle. Il s’est débarrassé de son terrifiant message, satisfait de la réponse qu’il a lue dans nos yeux effarés. Nous sortons de son territoire où tous les bruits sont feutrés et poursuivons ce qui est devenu une sorte d’errance somnambulique, le long de couloirs sombres au bout desquels j’ai conscience que je ne retrouverai nulle lumière.

Une porte à deux battants se dresse devant nous. Il me semble qu’elle s’est ouverte d’elle-même, pour nous inviter à contempler ce que désormais nous devons faire nôtre et qui fera partie de notre détresse.

Une odeur de graillon me saisit à la gorge et m’informe que nous sommes dans un réfectoire qu’une voix, près de moi, appelle Salle à Manger.

Les mots, ici prennent une autre signification et se teintent de cauchemar. Mes yeux restent obstinément baissés et je voudrais que mon regard transforme tout, avant même d’avoir rien vu.

Un réflexe informatif me contraint enfin à regarder. Une cinquantaine de silhouettes, en majorité jeunes, offrent à mon regard incrédule une effrayante palette de comportements stupéfiants.

Une très belle jeune fille tourne, sur une musique inaudible, les mains sur les yeux, une affolante danse macabre. Je voudrais pouvoir déverser sur elle un torrent de tendresse pour apaiser cette souffrance.

Quelle puissance, quel hasard, quelle malédiction, quelle arme, a infligé à son esprit cette mortelle blessure ?

Partout, des regards fixes, sans lumière, contemplent un monde invisible pour y chercher, peut-être l’amour, la rémission dans une muette et déchirante prière.

Qui peut leur donner l’apaisement ?

D’autres bustes, effondrés sur les tables, absorbent voracement, sans lever la tête, sans autre préoccupation, une nourriture invisible, jalousement cachée entre leurs bras et leur buste, comme pour protéger d’éventuels prédateurs, une ration de survie. D’autres silhouettes vagues et indécises décrivent avec leurs bras, dans l’espace, d’interminables arabesques, effrayante expression corporelle dirigée par on ne sait quel infernal Maître de Ballet emprisonné dans ces corps torturés.

Mais ce qui frappe le plus, ce sont les multiples tremblements, divers, interminables, incessants. Et puis est-il nécessaire de chercher le mot juste pour ce qui ne se décrit pas ? Des mains tremblent, des cuisses s’agitent, à des rythmes incroyables, des têtes vont et viennent, d’avant en arrière, ou de haut en bas, comme celles de pantins disloqués. Et tout se passe dans une indifférence totale et irréelle. Ici, chacun se suffit de sa propre souffrance et celle des autres n’est qu’un vague décor mobile, habituel, dans un endroit ordinaire. D’ailleurs, chacun perçoit-il les êtres et les choses qui l’entourent ?

Nous sommes invités à partager la collation, mais toutes mes fonctions sont bloquées. Probablement, quelque part en moi, trouverai-je inconvenant et incongru de m’occuper de nourriture, de m’occuper de moi, tout simplement.

Notre fils ne nous regarde pas. A cette heure, nous avons pour lui, perdu toute existence. Son regard est noir et fixe, perdu dans un ailleurs où je ne le rejoins pas. Il me semble y découvrir de la colère. Mais ai-je en ce moment la moindre objectivité ?

A la vérité, je n’ai qu’une idée : partir, ne pas m’éterniser dans ce lieu qui me rapetisse, où la culpabilisation me fait signe, avant que ne vienne m’anéantir la culpabilité. Les adieux sont brefs, sinistres. Nos gorges sont nouées avec des sanglots qui montent mais ne crèvent pas : ce sera pour plus tard.

Première fuite

Le ciel, si pur tout à l’heure, est devenu noir. L’orage menace au-dessus de nous, mais a déjà éclaté en nous. La nature est devenue morne, s’est mise à l’unisson de nos cœurs. Silence, tristesse, désespoir.

Je me retrouve sur l’autoroute, sans savoir comment j’ai pu y accéder. Ma mémoire vient d’enregistrer des choses trop dures et trop fortes pour accorder la moindre place à ce qui est devenu accessoire.

Chacun de nous est seul dans la voiture, et nulle parole n’est échangée. Nous n’y songeons pas. Des images du passé défilent à toute allure sans que je puisse me fixer sur l’une d’elles.

Voici mon enfance, mon adolescence, ma vie d’homme, mon métier, mes Parents, mes grands-parents.

Et puis, toujours et plus que jamais consolatrice, l’eau, les rivières, les aulnes, les poissons, les prairies d’Auvergne semées de boutons d’or, de narcisses au printemps, et les grillons qui stridulent en été.

Je me roule dans l’herbe, j’y enfouis mon visage. Que tout cela était beau ! Que tout cela était sain ! Comme tout cela a fui dans un passé inaccessible.

Je sais que je cherche, par ces chères images à fuir désespérément. Mais je sais aussi que j’ai commencé ma quête interminable de l’itinéraire qui m’a conduit à ce moment précis, dans cette voiture qui s’éloigne le plus vite possible de cette clinique où un peu de ma vie est resté.

Je vais chercher obstinément et perpétuellement cet instant où tout a dérapé, où tout aurait pris une direction différente s’il n’avait pas existé. Mais est-ce un moment, ou une durée plus longue ?

Et même si je sais que cette quête sera sans fin, je sens aussi précisément que je ne peux me dispenser de la faire.

Peut-être est-ce un châtiment que cette recherche où toutes les pistes ne mènent nulle part. Sans doute est-ce mon Rocher de Sisyphe ?

Car enfin, il faut bien un châtiment nécessaire si l’on se sent coupable !

– Accusé !vous êtes coupable !

– De quoi suis-je coupable ?

– Accusé, croyez-vous indispensable de savoir de quoi ?

Ma divagation m’a conduit jusqu’au procès de KAFKA.

Nous roulons maintenant sous des cataractes, dans une sorte de tunnel liquide. Encore l’eau. Mais celle-ci est violente, sale, brutale. Des éclairs explosent au-dessus de nous et autour de nous. Le ciel est bas, prêt à nous écraser. Ne serait-ce pas mieux si tout s’arrêtait ? Car je sais bien que nous avons perdu aussi, pour toujours, la paix de l’âme.

Nous traversons enfin cette ville que je n’ai jamais aimée, et où m’ont conduit les circonstances de la vie, loin de mes racines Auvergnates. Je n’ai jamais non plus réussi à faire mienne, cette terre plate, monotone, sans paysage où la nature sauvage et libre n’a jamais sa place. C’est une terre riche, « l’océan des blés », qui n’emporte jamais l’âme dans des rêveries, parmi des prairies généreuses en couleurs, ou au bord de ruisseaux sautillants, chanteurs, zébrés par les éclairs bruns de poissons-mystères.

Je n’ai jamais aimé ce plat pays, cette terre asservie avec un faux air de miteuse campagne, où rien n’accroche le regard, ces étendues mornes, sans surprises, ces plaines opulentes sur lesquelles veillent jalousement, de loin en loin, des fermes forteresses où le visiteur intrus n’est jamais le bienvenu.

Ici, la terre doit rendre plus qu’on ne lui donne et on ne lui tolère aucune fantaisie de paysage inutile. Seul compte le rapport.

Point de touristes, mais seulement des gens de passage pressés de traverser ces étendues monotones, qui ne se prêtent guère à la photo coutumière. Les routes ne sont que des percées, des sillons dans la verdure du printemps, l’or pâle de l’été, le brun de l’automne et de l’hiver.

Si elles serpentent parfois, ce n’est que de temps à autre pour épouser les rares fantaisies du cadastre, éviter le partage incongru de champs immenses, dont les hectares ou les arpents se dévoilent en nombre impressionnant.

Dans cette plaine morose, cafardeuse, où un ciel nuageux pèse, plus qu’ailleurs, comme un gigantesque couvercle, l’on ne trouve nulle part le sourire réconfortant d’un vallon ombreux, le murmure clair et régulier d’un ruisseau rieur traçant son cours capricieux parmi de belles roches bleues.

Pas de place non plus pour la forêt sauvage et libre qui subit le même asservissement que la campagne. C’est la forêt jardinée. Ici n’errent pas les lutins de l’enfance provoquant l’envol effarouché des geais aux ailes bleues, des mésanges teintées de jaune.

Cette platitude est le domaine d’agriculteurs bourgeois, aisés, méfiants. Ils aiment la certitude du rapport annuel, ignorent l’amour de la terre qu’ils n’ont guère travaillée de leurs mains, laissant ce soin aux puissantes machines qui sillonnent des hectares et des hectares. Ils ne demandent rien à la terre, ils le lui arrachent, impitoyablement, brutalement, à l’aide de puissantes et bruyantes machines.

Le paysan pittoresque de mon enfance, cheminant paisiblement sur les sentiers ancestraux, le béret délavé vissé sur la tête, le pas ferme et tranquille de ceux que nul soin ne pousse, qui demande à la terre, avec calme et douceur, un peu de sa richesse, est ici inconnu.

La ville est à l’avenant, étalée au pied de sa cathédrale gothique aux deux tours rondes surprenantes, et de plusieurs églises noirâtres.

Le fleuve, paisible à cette époque, mais parfois menaçant en hiver, la coupe en deux. Ici, on dit le Fleuve Royal enjambé par un pont, autrefois nommé Pont Royal, que prolonge une Rue Royale. Mais la Royauté est plus en aval, maintenue et justifiée par les nombreux Châteaux qui la bordent, pris d’assaut, pacifiquement par les hordes de touristes estivaux.

La ville, c’est surtout la Cité Johannique que délivra la bonne Jehanne, boutant les Anglais hors de ses murs.

Chaque 8 mai voit la ville envahie de milliers de badauds du Tiers Etat, venus parfois de loin, contempler le défilé monotone, uniforme, des notables de la Noblesse et du Clergé, pour commémorer ce haut fait de la Bonne Lorraine.

En ce jour fatal, que ne trouverai-je pas laid, banal, inutile ? Je déteste les adolescents qui se hâtent en chahutant sur les trottoirs, leurs rires qui dénotent une trop bonne santé, alors que mon fils, à l’esprit brisé, est muré quelque part là-bas, vers l’Ouest, dans sa souffrance et sa solitude.

La maison morte

Nous voici parvenus à la maison du malheur, où logent maintenant de noirs esprits que rien ne délogera. Voici la maison sur laquelle pèse toute notre infortune, qu’enveloppe un inépuisable ressentiment, triste à jamais de toute cette violence qui s’y est accumulée jour après jour, emplie maintenant et imprégnée dans tous ses murs, de ce désespoir que rien ne chassera.

Je me précipite dans la chambre de Franck, frappé dès l’entrée par le silence profond et l’immobilité totale qui y règne, comme si la gaieté et les rires d’enfant avaient été brusquement figés par une intense stupeur.

Sur l’armoire, Goldorak est pétrifié dans un geste inachevé. L’incroyable Hulk au torse puissant me transperce de son regard narquois. Les dinosaures étranges me sont familiers avec leurs formes effrayantes. Je sens confusément que ce qui paraissait du domaine du rêve et de l’incohérent va devenir mon quotidien.

Le Château-Fort de Noël projette l’ombre de ses créneaux et de ses tours sur le mur, dans le soleil couchant.

Les photos, les affiches, les petits objets familiers me renvoient une tristesse curieusement multicolore.

L’électrophone, pourtant muet me chante lugubrement la chanson du départ de ce matin vieux de trois jours, de cette cassure douloureuse où tombaient, abondantes et inépuisables, nos larmes silencieuses : « Toi… toi, si t’étais le Bon Dieu ! »

Sur le bureau, un amas de livres, de cahiers, de feuillets épars, désormais et pour toujours endormis dans une consternante inutilité.

Les voilà les symboles de l’adolescence assassinée : « La philosophie par les textes en terminale » – « L’histoire contemporaine en France » – « La géographie du monde occidental »

Quel fatras d’inutilités ! Quel salmigondis pernicieux, plus dangereux que les virus les plus résistants ! Mais maintenant, nul antibiotique ne me rendra ce que j’ai perdu.

Des copies annotées, parfois cruellement, en rouge. « Vous êtes d’une très obscure clarté ! » – « Pensez-vous que c’est le sujet ? » – « Adoptez une expression plus modeste ! »

Dois-je aller cracher à la face des stupides prétentieux qui ont écrit cela ? Dois-je aller leur dire : « Et vous, avez-vous compris que le sujet, c’était le respect de l’élève et de son bonheur ? ». Non, bien sûr, ils ne faisaient que leur métier !

Les voilà les heures perdues, subrepticement glissées et accumulées parmi ces pages ! Les voilà, invisibles, désormais inaccessibles. Que faisions-nous, dans cette chambre sombre et austère, alors que la vie nous appelait ailleurs, bien loin d’ici ? Pourquoi n’ai-je pas su jeter ces livres, ces cahiers qui font la souffrance de l’enfance ordinaire ? Pourquoi ne t’ai-je pas pris par la main pour te montrer les chemins de la joie ? Ne devais-je pas sentir, moi, l’adulte que je t’ouvrais la porte de l’enfer, que cette contrainte que je t’imposais accumulait en toi la violence, et que cette violence, un jour, nous ferait voler tous deux en éclats ?

Que ta jeunesse et ta vie volées me pardonnent ce soir de mai où ton exaspération débordante a tout fait chavirer parce que je n’ai pas su lire ta souffrance et protéger et guider l’éclosion du talent qui croissait en toi.

Entrée en enfer

Ce soir funeste où tout a basculé reste encore aujourd’hui, dans ma mémoire, avec une cruelle précision, tant les détails se sont gravés en moi, de façon indélébile, dans leur totalité.

L’adolescent était fasciné par le magnétoscope, appareil encore rare, parce que coûteux, récemment acheté à titre d’encouragement, pour un effort scolaire encore plus grand !

Il avait loué, pour ce soir-là, la cassette du « Vieux Fusil » avec Philippe Noiret et Romy Schneider, film tragique, violent et assez inoubliable. Je ne le mentionne que comme un repère temporel, non comme un déclencheur de ce qui allait suivre. C’est du moins ainsi que cela reste dans mon souvenir.

Le film terminé, il descendit dans sa chambre comme à l’ordinaire, vers 23 heures.

Le silence avait pris possession de la nuit quand soudain retentirent, venant du garage, un hurlement de bête blessée, suivi de plusieurs coups sourds et acharnés.

Il avait mortellement frappé le chat avec le râteau du jardin. C’était comme des coups frappés à la porte du malheur et de la démence, et c’était une partie de vie qui finissait et prenait une autre direction.

Je me précipitai, dévalai l’escalier. Il était dans le garage, le regard noir, hagard, terrifiant, mais désormais réfugié dans un monde où nous ne le rejoindrions plus, et néanmoins prêt à poursuivre son acte destructeur.

Le chat agitait convulsivement les pattes et le frémissement de la mort parcourait son pelage tigré.

Epuisé, il se laissa glisser le long du mur, les jambes tremblantes, prononçant des paroles incohérentes que je ne retins pas.

Mon cœur tapait à grands coups dans ma poitrine. Choqué de tant d’horreur qui me semblait incroyable, je sentais mes jambes se dérober sous moi.

Mais dans un effort surhumain, je le relevai et mon instinct paternel le serra dans mes bras.

Ce geste inconscient avait une signification profonde que je ne saisis que plus tard.

Malgré son geste inhumain, il demeurait mon fils, mon complice et celui que j’étreignais contre moi, c’était l’enfant, précoce, inoubliable, le littéraire déjà passionné que j’espérais.

J’affirmai ainsi que ce n’était pas lui qui venait de frapper le chat, mais la maladie. Je ne le rejetai pas, mais j’entrai avec lui dans le cauchemar, comme un père se doit de le faire pour, malgré tout, aider et soulager son fils.

La crise de violence n’était pas terminée. Elle resurgit après un répit de quelques minutes dû à l’épuisement.

J’étais désemparé devant une situation que je n’avais jamais envisagée devoir gérer et maîtriser. La maladie me dominait totalement et j’étais prêt à toutes les concessions pour un retour à l’apaisement qui me permettrait de rassembler mes idées, et de me régénérer physiquement.

Il exigea, dans un délire furieux, de partir, avec le chat maintenant inerte, dans la nuit. Je fus contraint de m’exécuter. Rien ne peut dominer la démence à son paroxysme, car personne ne peut prévoir les comportements extrêmes qu’elle peut générer.

Je pris le corps flasque de l’animal dans les bras, et je sens encore aujourd’hui son contact contre mon corps révulsé.

Il savait où il voulait aller. Il se dirigea vers un petit lac artificiel où nous arrivâmes bientôt. Les lumières de l’autoroute, l’éclairaient d’une lugubre lumière orange.

Dans un brutal accès de rage incontrôlable, il m’arracha le corps de l’animal et le jeta très loin, dans l’eau noirâtre sur laquelle flottaient des reflets que le choc éteignit provisoirement.

Le malheureux animal n’était pas mort. Ranimé par le contact de l’eau, et poussé par un incroyable instinct de survie, il réussit, malgré ses mortelles blessures à regagner la rive, après des efforts qui faiblissaient de plus en plus.

Il le repoussa à plusieurs reprises avec un bâton trouvé sur place, et je me dis à cet instant que cette scène ne pouvait être réelle, qu’elle ne pouvait être que du domaine du rêve, que finalement j’allais reprendre contact avec la vie, avec les actes ordinaires, mais logiques.

Mais finalement hors d’haleine, à bout de forces et sans doute de désespoir, il se laissa tomber sur le sol de l’allée, le visage contre le sable, en gémissant et en sanglotant. Et chacun de ses sanglots était une douleur incommensurable qui se fichait dans ma tête et dans mon cœur.

J’eus assez de lucidité pour sortir le chat de l’eau, ne pouvant me résoudre à l’abandonner à ce sort et cette fin injustes. Mais qu’est-ce qui était juste ou non dans cette nuit maudite, qui nous mettait au seuil d’un châtiment perpétuel ?

Après des supplications infinies, des exhortations qui ne lui parvenaient pas, je réussis à le remettre debout et à lui faire reprendre le chemin de la maison.

Je serrais le chat dégouttant d’eau contre mes vêtements trempés, mon cœur dégouttant d’un chagrin et d’une amertume qu’il ne pouvait plus contenir, en compagnie de mon fils dégouttant de souffrance et d’une insoutenable incohérence.

Hors de moi, au bord d’un gouffre, j’abandonnai lâchement le chat, sous un arbre du terrain de la maison, où je ne le retrouvai pas le lendemain. Mais je n’eus cette nuit-là ni la force, ni le courage de mettre fin à sa vie.

Et après tant d’années cet animal martyre vient encore, souvent, hanter mes rêves, parfois énorme, prêt à me dévorer, parfois à l’état d’un cadavre putride, mais toujours l’œil allumé de reproches et de désirs de vengeance.

Pourtant après si longtemps, cet épisode qui écrivit le mot « début », me paraît maintenant dérisoire à côté des montagnes d’incohérences que nous allions devoir gravir. Mais si, cette nuit-là, je pressentais un avenir tout noir, je ne pensais pas être à ce point en deçà de la réalité. Si je l’avais su, ma vie serait restée pour toujours au bord de ce lac où j’ai mis des années à revenir. Lorsque je l’ai fait, mes fantômes m’attendaient toujours, vivaces, et le lac me renvoyait comme une terrible lamentation venue du passé, des pleurs et des gémissements, comme ceux d’un interminable supplice.

Violences

Le jour se leva sur une matinée blafarde et sale, malgré le soleil de mai qui faisait la fête, mais sa lumière m’était indifférente, et ce mois qui est celui que je préfère, était mort pour le reste de ma vie.

Franck parut devant moi calme, métamorphosé. Mais dès qu’il fut assis, je notai qu’une agitation continue affligeait ses jambes, ses pieds et même ses mains. Ses épaules étaient basses, son dos arrondi. Le regard immobile, aux yeux sans lumière fixait obstinément le sol. Je sentais dans l’atmosphère une tension épaisse, presque palpable. Je restais muet, craignant que toute parole, même la plus anodine ne déclenchât un cataclysme.

Soudain, il se rua dans l’escalier qu’il dévala. Et avant que j’aie pu avoir la moindre réaction, j’entendis un fracas métallique : le massacre commençait, avec la même arme que la veille : le râteau.

En quelques minutes, son beau vélo rouge, tout neuf, fut réduit à l’état de ferraille tordue.

Toutes les vitres du garage éclatèrent dans un vacarme dévastateur qui résonne toujours en moi.

Ma voix suppliante tentait en vain de le calmer par des paroles qui ne lui parvenaient pas.

J’esquissai deux pas en avant pour tenter de saisir le râteau, mais je dus battre en retraite précipitamment car, l’outil, qui était devenu une arme redoutable, se retournait contre moi.

Alors, haletant, anéanti, désespéré, je me jetai dehors, pour avoir accès à un téléphone, et demander du secours.

Je téléphonai aux pompiers. Le temps qu’ils mirent à arriver me sembla interminable. Ils parurent enfin, klaxon hurlant, se garèrent sur le trottoir. Déjà quelques badauds faisaient des supputations en regardant la maison.

Lorsqu’ils furent au courant de ce que j’attendais d’eux, ils estimèrent qu’une intervention pour un tel motif n’était pas du domaine de leurs compétences. Je le reconnais aujourd’hui, mais leur affirmai ce jour-là, haut et fort, une opinion contraire.

La police, prévenue par leurs soins, arriva fort longtemps après et pénétra, arme au poing, dans le garage, le couloir, la chambre où Franck immobile, le regard halluciné, hébété, était effondré dans un fauteuil, totalement prostré.

Il se laissa emmener sans opposer la moindre résistance, et monta dans l’ambulance des pompiers comme un automate, ne retrouvant la parole que pour recommander :

– Je vous interdis de faire du mal à mon père, sinon vous me le paierez !

Le mal était déjà fait et avait pénétré en moi, inexorablement.

Service des urgences

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