La religion des libres penseurs : lettres normandes : première partie / A. Collard

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L. Hachette (Paris). 1863. 1 vol. (118 p.).
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Publié le : jeudi 1 janvier 1863
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A. COLLARD.
LETTRES NORMANDES
LA RELIGION
DES LIBRES PENSEURS
Ab uno
Disce omnes.
PARIS
L. HACHETTE ET C" ÉDITEURS
Rue Pierre-Sarraiin, 14.
CAEN
B. LE GOST-CLÉRISSE, ÉDITEUR
Rue Écuyère, 44.
1863
LETTRES NORMANDES.
A. COLLARD.
LETTRES NORMANDES
LA RELIGION
DES LIBRES PENSEURS
PREMIÈRE PARTIE.
Ab uno
Disce omnes.
PARIS ·
L. HACHETTE ET O ÉDITEURS
Rue Pierre-Sarrazin, lu.
CAEN
E. LE GOST-CLÉRISSE, ÉDITEUR
Rue Écuyèrc, M.
1863
EPITRE AU LECTEUR.
Comme on voit, dans l'immense espace,
Un cortége respectueux
Du soleil poursuivre la trace
Et l'accompagner dans les cieux,
Ainsi, reine de la pensée,
L'Opinion voit-elle une foule empressée
Humblement lui faire sa cour.
Est-ce pour encenser l'idole
Que je me présente à mon tour?
Non, non, lecteur; si je prends la parole,
D'un pouvoir usurpé je ne subis la loi
Qu'en protestant; c'est là mon rôle à moi.
Je rougis de jouer le courtisan vulgaire.
Ce n'est pas à genoux que je cherche à te plaire;
Trop d'autres à ce prix ont brigué tes faveurs.
Moi, je dédaigne des honneurs
Qu'il faut payer d'une bassesse.
Je puise dans mon cœur mes titres de noblesse.
De t'exposer à mes rigueurs,
Écrivain, dis-moi, qui te presse?
Cher lecteur, le voici
Tu pourrais répéter, sans danger Dieu merci,
Ce que criait un jour, conduit à la potence,
Un pauvre patient, voyant la diligence,
Les coups, les cris
Du peuple qui courait se placer aux premières,
Attendez, mes amis
Ne vous pressez pas tant: on ne fait rien sans moi.
Espiégle, tu le sais: la chose est des plus claires;
On ne fait rien sans toi.
Eh bienl sois donc bon sire,
Et pour me lire,
Au-dessus du talent place la vérité.
De ta sévérité
A ce compte que puis-je craindre?
J'adore la franchise et honnis l'art de feindre,
Sans redouter la fraude écoute mon récit.
Je veux citer à ton prétoire
Des systèmes qu'on vit chez toi prendre crédit.
Mais le pas est glissant arbitre et contredit,
Permettras- tu d'évoquer leur mémoire? 9
Admire ma simplicité:
J'ai poussé la témérité
Jusqu'à peser leurs droits et contester leur gloire.
Et c'est toi, c'est toi-même à qui je fais appel;
Toi qui leur as souri t Frappe le criminel
Qui prétend par tes mains déchirer la sentence.
Mais avant tout écoute sa défense
A qui peut tout, il sied de rester tolérant.
Écrivain, songe à ton néant.
Je prends en pitié ta démence.
Crois-tu, nouveau David, terrasser un géant ? Y
Où donc est ton armure, et lorsque tu m'offenses,
Le ciel sera-t-il ton garant? q
C'est le projet d'un fou; permets que je le tente.
Libre à toi de frapper si, contre mon attente,
Je ne puis à. ton gré motiver mes dégoûts,
Éveiller tout au moins un doute salutaire.
Écrase un imprudent qui se livre à tes coups.
De leur philosophie, ah 1 connais le mystère t
Avant de t'engager, vois où tendent leurs pas
Tout leur progrès au fond consiste à ne rien croire.
Tu fronces le sourcil ton bon sens n'en veut pas.
Oui, crois-moi; j'ai tourné, retourné leur grimoire;
On nous fait Allemands on nous ferait Anglais.
Moi de crier Haro I je veux rester Français.
Regarde donc de près leur raison souveraine.
N'est-ce pas le wagon s'élançant dans la plaine
Sans le serre-frein du bon sens ? q
De grâce, cher lecteur, sache douter à temps.
De l'âme quelquefois troublant la quiétude,
Un doute rompt les fers rivés par l'habitude.
Peut-être riras-tu de ton premier amour
Favori d'un instant, un auteur règne un jour.
Puis viendra son procès, l'heure de la justice;
Il enflammait les sens, embellissait le vice;
Ou corrompant l'essence et du juste et du beau,
Du sophiste à l'erreur il prêtait le manteau.
Et ce fut ton idole. ah comprends mieux ta gloire 1
On te dit esprit fort et pourtant de trop croire
Combien de fois je fus tenté de t'accuser ? q
Un beau diseur, agréable faussaire,
Aisément te ferait de moitié son compère
Trop indulgent quand on sait t'amuser.
Mais on a vu, dit-on, sortir toute éplorée
La Vérité qui, sans être parée,
A ton logis osa se présenter.
Ta conduite en ce point exige un commentaire.
Tu te plains quelquefois
Que cet ange ait quitté la terre
Hélas 1 dis-moi que peut-elle mieux faire
Quand tu l'as réduite aux abois? 'f
Je finis un discours qui peut-être te blesse.
De ton goût souverain ai-je offensé les droits ? 9
D'un esprit sans détours excuse la rudesse:
Les flatteurs ont perdu les rois.
Maintenant porte ta sentence.
Grave auteur,– sujet sérieux,
C'est trop d'un; peut-être des deux.
Crois-moi donc, écrivain rentre dans ton silence.
A ton juge distrait feras-tu violence? q
Ah t si tu charmais nos ennuis,
Tu pourrais te promettre une heureuse audience.
Merci d'un bon avis t
Timon veut qu'on l'amuse? Oh 1 si de mon sujet
Sous une parure légère
Je pouvais déguiser la teinte trop an stère 1
Instruire et plaire est un noble projet.
Essayons donc si j'y saurai suffire:
Mon cher lecteur, c'est à toi de le dire.
Mais ne demande pas un style harmonieux,
Des tableaux gracieux,
Ni d'un art consommé la savante richesse.
Je ne tends pas si haut: je connais ma faiblesse.
« Ne forçons pas notre talent, »
A dit un maître. Oui, je serais content
Si, pour la vérité, mon cœur plein de tendresse,
A force de l'aimer te semblait éloquent.
RELIGION NATURELLE
A M. DE AVOCAT.
LETTRE PREMIÈRE.
Descends du haut des cieux, auguste Vérité.
Voltaire,– Henriade.
Je viens, mon ami m'acquitter aujourd'hui
d'une promesse que je vous fis naguère, lorsque,
disant adieu à la docte Faculté, vous alliez à votre
tour prendre part aux devoirs, aux droits, aux
luttes de la vie sociale.
Il fut convenu que nous entreprendrions en-
semble une excursion dans le camp des libres
penseurs, pour étudier ce qu'ils appellent le progrès
religieux. Vous en aviez senti naître le désir à la-
lecture d'un ouvrage sur la religion naturelle,
qui semblait échappé à une plume chrétienne,
tout en prétendant se maintenir en dehors de la
foi révélée.
Le ton en contrastait si heureusement avec celui
qu'affectent d'ordinaire les esprits forts, que vous
vous demandâtes ce qu'il fallait y voir symptôme
de rapprochement ou hostilité habilement mas-
quée ? `?
Parfaitement compétent pour en apprécier le
côté littéraire, il vous parut prudent, par rapport
au côté doctrinal, de prendre langue auprès d'un
homme formé par des études spéciales à tracer
une ligne entre le permis et le défendu, entre les
croyances obligatoires et les opinions relevant de
la liberté.
Je ne pouvais qu'applaudir à votre curiosité; il
est si restreint le nombre de ceux qui conservent
le goût des graves et fortes études! Mais du mo-
ment que l'on sait dérober quelques instants aux
plaisirs et aux affaires, quel sujet plus fécond,
plus noble, plus vivifiant peut-on se proposer que
Dieu et sa Providence, l'âme et ses destinées; en
un mot, l'homme et la société? N'est-ce pas là sur-
tout que l'on peut s'écrier avec le poëte
Felix qui potuit rerum cognoscere causas
Heureux qui sut en tout remonter à la cause.
Connais-toi toi-même, disaient les anciens, nos
maîtres en ce point comme en mille autres choses.
Par un contraste peu glorieux, notre siècle, si
habile à deviner les secrets de la nature semble
incliner à devenir de plus en plus indifférent à ce
qui le touche de plus près. On s'en fait presque
un point d'honneur: ignorer nos destinées futures
est, vous le savez, un article du symbole de l'école
positiviste; n'en déplaise à ces grands penseurs,
nous n'en ferons pas aussi bon marché qu'eux.
Nous avons bien, ce semble, le droit, de par le
principe de liberté qu'ils proclament de leur
demander ce qu'ils prétendent mettre à la place
des espérances qu'ils veulent nous ravir. Ce rap-
prochement, mon ami, fera ressortir le rôle social
de l'Église, gardienne des vérités que tant d'im-
prudents raisonneurs compromettent, sans soucis
des dangers qu'ils font courir à la société.
En commençant cette revue des opinions les
plus en vogue, je crois entrer dans votre goût pour
la précision, en plaçant en tête de chaque lettre
une épigraphe qui lui servira de sommaire, et en
précisera l'esprit et la portée.
LETTRE lie.
Illi inter sese magna vi bracchia tollunt.
Enéide.
On les voit soulever leurs bras avec effort.
C'est une heureuse idée, mon ami, que celle
qui vous fait évoquer le témoignage des plus ac-
crédités parmi les libres penseurs. Au lieu de
s'enfermer dans l'étude isolée d'un seul ouvrage,
s'exposant ainsi à manquer d'air et de lumière,
ne vaut-il pas mieux agrandir la sphère d'examen
et l'étendre à toute l'école? Là, s'il y a des esprits
plus hardis ou plus conséquents, au fond tous les
principes sont les mêmes. Les témérités des uns
expliquent les réticences des autres; toute vérité
trouve à se faire jour.
Ce contrôle est ici plus nécessaire que jamais.
Dans les écrivains qui combattent le Christia-
nisme, il y a toujours ce qu'on peut appeler le
dessous des cartes. Les plus osés font la petite
bouche, ils ne peuvent tout dire; ils craignent les
instincts conservateurs du public. Il a beau ap-
plaudir à toutes leurs témérités, battre des mains
à l'attaque, les habiles savent que sous cela couve
i
une peur affreuse de l'anarchie. Le bonhomme
sent d'inspiration que, le Christianisme conspué
il ne restera plus de religion. Et alors d'où vien-
drait l'autorité sur la terre ? Sur quoi s'appuierait-
elle ? Famille, état, société, qu'est-ce que tout cela
deviendrait sans autorité ? Veuve de Dieu et de son
Christ, la raison est comme la boussole durant
l'orage, affolée.
On doit lui passer ses transes. A défaut d'autre,
il a le culte des souvenirs. Il n'a pas oublié les
jeux que la Convention célébrait en l'honneur de
la Raison souveraine: il est comme le jury, il
n'aime pas la récidive.
De là, mon ami, les tours d'adresse des écri-
vains qu'il a le plus gâtés. S'il m'était permis, je
dirais que c'est à qui dorera le mieux la pilule;
mais, comme en qualité de beaux esprits, ils ne se
font pas faute de placer au pilori les sottises des
autres, la pensée intime finit par se révéler.
Vous ne serez pas mécontent, je crois, mon ami,
de recueillir comme introduction à notre sujet
quelques-unes de ces heureuses indiscrétions.
Le public est un prince, il faut le ménager;
Et sans paraître déranger
Ses goûts ou ses caprices,
Par d'ingénieux artifices,
On escamote le danger.
LETTRE IIIe.
Croire en Dieu fut un tort permis à nos aïeux.
GILBERT.
Touché du ton pieux et des hymnes à la Provi-
dence dans lesquelles s'épanche l'âme mystique de
J. Simon, j)eut-être alliez-vous avec lui murmurer
une prière: « Mythologie abstraite, vous crie
M. Ernest Renan « son Dieu intervenant pro-
videntiellement dans le monde, ne diffère pas au
fond de Josué arrêtant le soleil. » (Revue des Deux-
Mondes, 15 octobre 1860.)
Pas de surnaturel, « la vraie théologie est la
science du monde et de l'humanité, la science de
l'éternel devenir. (Même Revue, 15 janvier 1860.)
Bien, bien, reprend l'école positiviste; enfant
d'Hégel, tu es digne de célébrer « Adonis. la
sainte Byblos et les eaux sacrées, où les femmes
des mystères antiquesvenaient mêler leurs larmes. »
(Vie de Jésus. A l'âme pure de ma sœur Hen-
riette.)
Tu l'as dit ailleurs: « Pour moi, je pense qu'il
n'est pas dans l'univers d'intelligence supérieure
à celle de l'homme. Rien n'est au-dessus de
l'homme > (Revue des Deux-Mondes, 15 jan-
vier 1860.)
C'est cela: l'homme et la nature; tout est là. Il
ne faut plus écrire. « Jésus a fondé la religion
« dans l'humanité. (Même revue, 15 octobre 1860.)
« La religion de l'avenir » tu l'espères comme moi,
« sera la non-religion » de Littré.
Impatient de protester à son tour contre le reste
de vénération accordé à Jésus, M. Havet, pour
l'honneur des libres penseurs, se hâte d'ajouter
du ton de l'homme qui sent sa valeur: Je ne puis
croire, quant à moi, qu'il puisse y avoir jamais un
homme qui soit, avec le reste des hommes, hors
de proportion. » (Même revue, août 1860.)
Alarmé du tour peu édifiant imprimé à la con-
versation, « qu'on y prenne garde, » soupire un
pasteur protestant, libre penseur modéré, « qu'on
y prenne garde; quand l'homme ayant déchiré
tous les voiles et pénétré tous les mystères, con-
templera face à face le Dieu auquel il aspire, ne
se trouva-t-il pas que ce Dieu n'est autre chose
que l'homme même? » (Edmond Schérer, – Revue
des Deux-Mondes, 15 mai 1861.)
Merci, messieurs, merci Grâce à vos interpré-
tations, les oracles du Sphinx sont mis à la portée
des moins clairvoyants. Indocti discant.
Peut-être un douteur timide prétendra-t-il se
tenir loin d'une compagnie si compromettante.
Vains efforts s'il ne répudie leurs principes. S'il
dit avec eux le Christianisme est un fait hu-
main, il faut qu'il ajoute plus de surnaturel
c'est le mot d'ordre de l'école. Plus de surnatu-
rel ? Mais alors plus de rapports entre Dieu et
l'homme.
La Providence est un mot vide de sens; la bonté,.
la puissance, la liberté divines, des hors-d'oeuvre.
Dieu, ainsi mutilé, n'est plus qu'un rouage incom-
mode, dont un athée conséquent va vous débar-
rasser.
Pauvre déiste, de qui fais-tu les affaires? Ou-
vriers de Babel, ne saurez-vous donc que détruire 1
Le dissolvant de votre critique n'épargne aucune
des vérités, base essentielle de l'ordre, éternel ali-
ment de l'intelligence. Vous devêtissez l'homme et
le condamnez à mourir dans le vide, descendu,
grâce à vous, au rang d'une machine. Trop heu-
reux s'il ne répondait par ses mceurs à la ruine de
ses croyances! Malheur à la société qui se livre à
vous 1 Elle sortira de vos mains comme ces places
démantelées auxquelles l'ennemi n'a épargné au-
cune sorte d'outrages. Nous, mon ami, ne nous
lassons pas de crier aux esprits droits, séduits par
ces systèmes: Voyez ce que l'hégélianisme a fait
de l'Allemagne protestante, et tremblez pour la
France (1). Une philosophie superbe, qui se van-
tait d'expliquer tous les mystères dans l'homme et
dans la nature, n'a semé que des doutes. Oui, mon
ami, le doute, voilà le vautour qui ronge le mo-
derne Prométhée. Permettrez-vous à un vieil
athlète, ranimant la verve de ses premières an-
nées, d'essayer sur ce thème une méditation, dans
laquelle la raison servira de sauf-conduit à la
poésie?
(1) Cf. l'ouvrage de M. Eugène RENDU De l'Éducation
populaire en Allemagne.
Le Matérialisme contemporain en Allemagne. {Revue des
Deux-Mondes, 15 août 1863.)
Raison et Foi, livre III, Ire partie, page 271
LE-DOUTE.
Facit et convictio versus.
Le vers jaillit de la conviction.
Sur le rocher sanglant où le destin l'enchaîne,
Prométhée étendu
Invoque le trépas en son horrible peine:
Souhait perdu I
Le vautour acharné redouble ses morsures;
Et tout gorgé de sang,
Il déchire son cœur et plonge en ses blessures
Un bec tranchant.
ê
Du céleste courroux immortelle victime,
Par un tourment nouveau,
Le coupable à son tour, vengeant son propre crime,
Est son bourreau.
Prométhée est resté la saisissante image
Du doute révolté,
Qui du ciel à plaisir bouleverse l'ouvrage
Par vanité.
Il rougirait de croire aux célestes oracles.
Sa hautaine raison
Somme le Tout-Puissant d'enfanter des miracles;
Et puis dit: Non.
Arbitre souverain, grâce' pour sa folie t
Son orgueil impuissant
Niera de ta grandeur l'étendue infinie,
S'il ne comprend
De fêtre créateur te voil~ la *T
De l'être créateur te voilà la mesure,
Orgueilleux vermisseau 1
Atome d'un moment, tu réduis la nature
A ton niveau! t
Voile ta majesté, ménage sa faiblesse;
Seigneur, fais-toi moins haut.
Pourrait-il résister à ce Dieu qui s'abaisse,
A son défaut? 1
Oui, de Jésus la crèche humilie et rebute
Un cœur d'orgueil blessé,
Et des mépris auxquels il voit la croix en butte
Bientôt lassé.
Ingrat t pour toi d'un Dieu l'amour a-t-il pu faire
Prodiges plus frappants? 'f
Dans le sentier du doute arrête, téméraire;
Il en est temps.
Le jeu de tout nier sourit à ton audace,
Fière de protester.
Le vrai, le faux, le bien, le mal, changent de face;
Tu veux douter.
Eh bien I sois exaucé qu'à tes pas il s'attache
Ce doute séducteur.
Tu connaîtras trop tard quel ennemi te cache
L'appât menteur.
Vainement tu voudras, effrayé de tes rêves,
Te fixer un instant;
Marche, dira l'Erreur, marche sans paix ni trêves
Jusqu'au néant
Tu douteras de Dieu, de l'âme, de toi-même;
A la fatalité
Voué par tes désirs, entends l'arrêt suprême
Trop mérité.
Connais la vérité que ce soit ton martyre,
Près de toucher au port.
Tu la pouvais aimer, tu préféras maudire;
Voilà ton sort.
Connaître le vrai bien et se dire sans cesse
Si tu l'avais voulu,
Du cœur tu goûterais l'éternelle liesse
Et c'est perdu 1
Imprudent de ton juge arrête la sentence
Prodigue repentant,
D'un père qui te pleure, invoque la clémence
Pour son enfant.
LETTRE VIe.
Accipe nunc Danaum insidias.
Enéide.
Ecoute maintenant les ruses de ces Grecs.
Nous allons, mon ami, consacrer notre pre-
mière visite au plus pieux des libres penseurs, à
celui que nous dirions le plus rapproché de nous,
s'il n'en était séparé par un abîme, l'absence de
foi.
Comment vous rendre l'impression que m'a fait
éprouver la Religion naturelle de M. Jules Simon;
ce mélange d'estime et de défiance, de sympathie
et de dégoût, que la lecture de l'ouvrage pourra
seule vous faire comprendre?
J'admirais la puissante et persuasive conviction
avec laquelle il parlait de Dieu, de la Providence,
de l'immortalité de l'âme; la grâce qu'il savait ré-
pandre sur les matières les plus abstraites; et je
me surprenais le rangeant parmi les nôtres, aux
témoignages répétés de son admiration pour
l'Église catholique, à cette abondance de textes
tirés de nos livres saints, de citations empruntées
à nos docteurs.
Mais au moment où j'étais sous le charme, un
trait déchirant me frappait au cœur; c'était quel-
que chose de l'horrible sensation qu'éprouvait le
malheureux empoisonné par un bouquet j'avais
senti la pointe d'un stylet dans mon auteur aimé,
j'étais forcé de reconnaître un ennemi qui perçait
en flattant.
Vous qui savez, mon ami, quelle aversion j'ai
vouée à ces habiletés de langage, qui parent l'er-
reur des attraits de la vérité, vous devinez mon
désenchantement. Ah! j'applaudis à cette parole
du sage Les blessures que nous cause la main
d'un ami valent mieux que certaines caresses. »
LETTRE Ve.
Peuple lâche en effet et né pour l'esclavage.
Athalie.
Vous avez connu, me dites-vous, des étudiants
pour lesquels la lecture de cet ouvrage n'a pas
été sans danger; vous me surprenez, mon ami,
j'aurais cru pouvoir parier le contraire, persuadé
qu'une étude sérieuse, comme celle du Droit,
devait rendre vos jeunes amis du quartier latin
plus ferrés sur le raisonnement, moins faciles à
séduire par les agréments du style. Quel doit être
le fruit de tant d'années d'étude, sinon de discerner
aisément le vrai du faux, et de sortir avec honneur
du labyrinthe d'une argumentation captieuse ?
Parlez-vous de lecteurs superficiels ou pré-
venus ? C'est toute autre chose; ceux-là sont
faciles à entraîner; leur cœur est gagné d'avance.
De pareils juges ressemblent à des soldats qui
n'attendent qu'une [sommation pour passer à l'en-
nemi avec armes et bagages.
Mais à part cette disposition secrète, je demeure
convaincu que l'ouvrage, lu avec attention et bonne
1*
foi, laissera dans les esprits un amour plus rai-
sonné, plus sincère pour cette foi chrétienne qui
nous a délivrés des tergiversations philosophiques
dans lesquelles on travaille à nous replonger.
Pour vous mettre en mesure d'apprécier, et,
je l'espère, de partager mon opinion, je la ren-
ferme dans ces deux propositions que je dévelop-
perai successivement
Sous plusieurs rapports, le livre de la Religion
naturelle peut servir la cause du Christianisme.
Il ne peut lui être sérieusement préjudiciable.
LETTRE VIe.
Deus Ecce Deus I
Enéide.
Réconcilier avec l'idée de Dieu bien des cœurs
ulcérés par le doute rendre la philosophie plus
modeste, moins exigeante; établir quelques vérités
qui servent de piédestal à la foi.
Voilà, mon ami, quelques-uns des services que
cet ouvrage peut nous rendre.
La plupart des libres penseurs au xvme siècle,
vous le savez, quand ils voulaient bien reconnaître
le Créateur, semblaient se croire engagés d'hon-
neur à le traiter sans façon, de puissance à puis-
sance. Il n'était si petit hobereau qui, pour mériter
le titre d'esprit fort, ne se mît à l'aise avec l'Être-
Suprême c'était alors de bon ton.
Peut-être trouverions-nous encore, si nous cher-
chions bien, quelques héritiers attardés de cette
manie.
M. Jules Simon est loin de la partager. Son
style est toujours religieux, même quand il paie
tribut aux exigences d'une raison indocile.
Respect sincère pour Dieu; sentiment exquis de
sa grandeur infinie; gratitude pour la toute-puis-
sance dirigée1 par une ineffable bonté; voilà ce
qu'il apprend à ses lecteurs, s'ils l'avaient oublié.
Ceux qui ont entendu en frémissant les blas-
phèmes de l'école de Proudhon accueilleront
avec bonheur cette éloquente protestation.
Puisse-t-elle éveiller le remords dans l'homme
qui prononce le nom de Dieu d'une manière si
outrageuse 1
Vous savez encore, mon ami, qu'un vice trop
commun chez les ouvriers de la pensée c'est
de s'exagérer les droits de la liberté. Combien
ces fiers champions de l'omnipotence philoso-
phique sont peu du goût de notre auteur, et comme
il sait bien dissiper les fumées de l'orgueil. « On
« dirait, s'écrie-t-il, que cette parole de Bayle:
t Le comprendre est la mesure de croire soit
t la devise de la philosophie. ces lieux com-
t muns ne résistent pas à l'examen. il ne s'agit
« pas dans la science d'atteindre où nous voulons,
« mais où nous pouvons. » (P. 36, 3e édition.)
Avec quel profit les adeptes de la philosophie
ne peuvent-ils pas méditer ces autres paroles:
< L'esprit humain peut-il s'expliquer touteschoses?
« Il est évident que non. En principe, l'esprit
« humain est borné donc ses connaissances doi-
« vent être bornées. En fait, nous voyons de tous
t côtés des réalités qui nous demeurent inexpli-
« cables. et nous voudrions comprendre Dieu 1 J
Mais nulle part son talent ne brille avec plus
d'éclat qu'en le mettant aux prises avec les Athées
et les Panthéistes, si nombreux dans le camp phi-
losophique.
Avec quelle force de raison il sait les con-
fondre, en mettant à découvert tout ce qu'il y a
d'absurdités et de ruines cachées sous leurs for-
mules trompeuses.
Il adore un Dieu créateur et proclame sa Pro-
vidence il établit la liberté et l'immortalité de
l'homme; les récompenses et les peines d'une
autre vie, la nécessité de la prière, de l'expiation,
du culte. vérites capitales, d'où part le Chris-
tianisme pour s'élever dans des régions plus
hautes, éclairées par une lumière plus éclatante
et plus sûre.
Ce serait, n'en doutons pas, lui faire injure
que de ne voir en tout cela que la répétition de
ces phrases banales, dont se montrent trop pro-
digues des hommes fort indifférents d'ailleurs au
vrai comme au faux, et qui ne cherchent qu'à
placer quelques mots à effet; ou bien encore, en
bons politiques, encensent tous les partis, saluant
saint Michel, selon le proverbe normand, sans se
brouiller avec l'Archange tombé.
Non, tout annonce ici le sentiment, aussi for-
tement accepté que noblement rendu. On y recon-
naît encore l'influence de la foi, puisée sans doute
dans les leçons d'une mère chrétienne. Heureux
s'il nous était permis d'y voir l'aurore qui annonce
le soleil naissant, plutôt que les derniers reflets
de ses rayons 1
LETTRE VIle.
Si mens non laeva fuisset.
Enéide.
Ah 1 si l'âme aveuglée eût su.
Si notre philosophe était aussi bien partagé du
côté de la logique que de l'imagination, on n'au-
rait pas à regretter que, parvenu au frontispice
du temple de la Vérité, il veuille s'y arrêter, et
prétende y retenir ses lecteurs. Il ne fallait plus
qu'un, pas pour être dans le sanctuaire chrétien,
et ce pas était nécessaire.
Remontant d'anneau en anneau la chaîne des
dogmes primitifs et universels, retrouvant, dans
le monde des intelligences, cette gravitation puis-
sante que le génie de Newton a devinée dans le
monde planétaire, il eût reconnu dans le christia-
nisme le centre moral, et salué la lumière de
l'Évangile comme le complément essentiel de la
philosophie. Il lui appartenait de sentir que le
monde sans le Christ manquait de ses conditions
d'équilibre.
Chrétien, il se fût placé au premier rang des
apologistes et nous aurons la douleur de le
compter dans les rangs ennemis.
Mais alors ce sera lui-même qui se chargera de
venger la vérité, car s'il accueille l'attaque, il
pose bientôt les principes qui la rendent impuis-
sante. On trouve dans son ouvrage beaucoup d'er-
reurs, mais pas une qui n'y rencontre sa réfu-
tation.
Oui, il faut le dire à sa louange, il ne peut
répudier complètement la vérité. Ce n'est pas un
de ces déclamateurs qui avancent un mensonge
avec assurance; il n'a pas l'art déplorable de le
soutenir jusqu'au bout. S'il donne dans l'erreur,
il s'y trouve dépaysé; il faut qu'il en sorte, dût-il
se contredire. Appelé par ses instincts généreux
dans les régions sereines de la lumière, il étouffe
dans les voies ténébreuses du sophisme et de la
dissimulation.
Il est des âmes sympathiques à tout ce qui est
honnête, grand et beau; qu'elles viennent à s'en
trouver éloignées par un enchaînement déplorable
de circonstances, tout les y ramène: le divorce
n'est jamais complet, jamais durable: pour elles,
c'est un martyre.
Tel est, je crois, mon ami, le caractère de
l'homme que nous voyons en scène: noble, mais
dévoyé.
Ainsi se trouveraient expliquées ses tergiversa-
tions, ses antinomies, pour emprunter le langage
de l'école allemande.
Il n'est à l'aise, il ne possède tous ses avantages
qu'en défendant le vrai. Ah! c'est alors qu'il est
fort et gracieux à la fois; c'est alors aussi que je
n'hésiterais pas à saluer en lui le brillant avocat
des grands principes qui forment comme les pre-
mières assises de l'édifice chrétien, selon cette
parole d'un apôtre Pour s'approcher de Dieu,
il faut croire qu'il existe, qu'il récompense ceux
qui le cherchent. Oportet accedentem ad Deum
credere quia est et quod inquirentibus se remune-
rator sit. (SAINT PAUL, Ep. aux Romains.)
Dieu et la Providence voilà les deux actes de
foi par lesquels débute le philosophe pour devenir
chrétien, et que l'on trouve établis dans le livre
de la Religion naturelle avec une incontestable
supériorité.
Que ne m'est-il donné de pouvoir ainsi le louer
en tout 1
Mais il faut que je dise à mon tour:
Amicus Plato; magis amica veritas.
La vérité avant tout
Je n'ai pas besoin de vous assurer, mon ami,
que mon amertume est grande d'avoir à faire
ressortir les torts d'un esprit si bien fait pour dé-
fendre les vérités qu'il abandonne.
Aussi m'efforcerai-je de rendre cette partie de
ma tâche aussi courte que possible, en me bornant
aux détails indispensables à ma cause.
LETTRE VIIIe.
Tu quoque, Brute! t
J'ai donc encouru, mon ami, une condamnation
à laquelle j'étais loin de m'attendre.
Un des nôtres, qui avait eu connaissance de mes
lettres précédentes, vous a dit « qu'il me gron-
derait parce que j'agissais en traître. »
Ainsi, au moment même où je ne songeais qu'à
remplir un devoir de justice et d'impartialité,
j'aurais tout à la fois blessé et la vérité et la déli-
catessel quel reproche, et combien il me tarde
de me justifier 1
Voyons quel est le corps du délit.
« Vous flattez votre adversaire, me dit-on, et
« ensuite vous cherchez à l'étouiïer. »
Flatter pour étouffer serait à coup sûr un acte
bas et lâche, et je ne serais pas des derniers à le
honnir.
Mais en quoi ma conduite donne-t-elle prise à
un pareil soupçon? Est-ce parce que je loue un
écrivain que je vais blâmer ensuite?
Mais la louange et le reproche ont leur source
dans mes convictions; l'éloge est-il donc incom-
patible avec le blâme et notre pauvre nature
n'offre-t-elle pas assez de contrastes pour les ex-
pliquer l'un et l'autre? Si j'applaudis à de saines
doctrines, est-ce me condamner à ne pouvoir re-
lever les erreurs qui s'y sont glissées? Le droit à
la critique ne doit-il pas naître, au contraire, de
la vivacité et de la sincérité de nos éloges ?
N'est-il pas permis d'espérer que cet empres-
sement à rendre justice, avec discernement, à l'é-
loquent organe de la Théodicée, qui remplit si
noblement une partie de la tâche du théologien
catholique, contribuera à guérir quelques-unes
de ces malheureuses préventions auxquelles n'é-
chappent pas toujours des cœurs nés pour se com-
prendre et s'aimer?
Je m'arrête: devant un juge éclairé et impar-
tial, la cause me semble suffisamment instruite.
Quel que soit votre verdict, je dirai avec notre
fabuliste
Qu'un ami véritable est une douce chose t
LETTRE IXe.
De Carybde en Scylla t
Absous du crime de félonie, n'aurais-je échappé
à un écueil que pour me perdre sur un autre?
Faut-il que j'aie encore à me défendre contre un
frère?
C'est vous, mon ami, qui protestez contre ma
sécurité. Déclarer la Religion naturelle sans danger
pour une conscience droite, vous paraît une illu-
sion dont je dois sortir au plus tôt.
Quand vous évoquez une image sacrée, lorsque
vous faites apparaître la Foi pleurant comme
Rachel, ses enfants perdus « quia non sunt J
parce qu'ils ne sont plus; vous me forceriez de
trembler si je pouvais croire à la réalité d'un tel
péril.
Mais existe-t-il vraiment ? Vos inquiétudes ne
sont-elles point le fruit d'une imagination trop
prompte à s'alarmer?
Vous me permettrez, mon ami, de discuter cette
question qui servira à merveille le désir que vous
avez manifesté de savoir à fond mon jugement
sur la portée de cette œuvre.
« Un auteur qui combat la vérité, me dites-
vous, est d'autant plus redoutable qu'il plaît
davantage. L'erreur dépouillée de ce prestige ne
causerait que du dégoût; le serpent caché sous des
fleurs tue avant que l'on ait songé à se mettre en
garde contre son poison. L'imagination et le senti-
ment se laissent prendre facilement dans ceux
qui donnent peu à la réflexion et rien n'est plus
difficile que de les faire revenir de leurs préven-
tions.
Ceux que l'austérité du Christianisme effarouche;
gens demi-fous demi-sages trop raisonnables
pour ne croire à rien, et trop faibles'pour accepter
la vérité tout entière s'arrêteront à ce juste
milieu qu'on leur offre entre la foi et l'impiété,
sans soupçonner toutes les négations qu'il abrite
sous des dehors religieux.
Enfin, il n'y a pas jusqu'à la modération dont
l'auteur se pare qui ne cache un piège. Quand un
adversaire emprunte les couleurs de la vénération,
il est temps de dire avec le sage Troyen
Timeo Danaos et dona ferentes.
Je crains d'un ennemi tout, jusqu'à ses présents.
Vous voyez, mon ami, j'expose vos craintes avec
une grande candeur, me gardant bien d'en affai-
blir l'expression, plein de respect pour le senti-
ment qui les inspire, même quand je ne les par-
tage pas.
Vos observations sont pleines de justesse: on
devait s'y attendre, mais incomplètes si je ne me
trompe. Elles n'embrassent qu'un côté de la ques-
tion, le plus noir, et c'est l'autre sur lequel je
désire attirer votre attention. Nous y trouverons,
je l'espère, le remède aux maux que vous avez
signalés.
LETTRE Xe.
Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole,
Je me laisse emporter pour une vaine idole.
Athalie.
Quel est donc, mon ami, cet ouvrage dont vous
redoutez l'influence?
Certes, l'idée ne viendra à personne de nier les
2
qualités éminentes de l'écrivain. Mais, après cet
hommage mérité, que peut-on reconnaître ici
sinon un jeu d'esprit, un de ces exercices de
fantaisie où les maîtres dans l'art d'écrire don-
nent carrière à leurs brillantes facultés pour se
maintenir en haleine?
Voyez ce titre Religion natitrelle. Ne vous
indique-t-il pas, mon ami, une de ces thèses qui
charment les loisirs de l'école ?
Une religion naturelle? Qu'est-ce que cela? Où
l'a-t-on trouvée de par le monde ? Chez les peuples
civilisés ou chez les barbares? Comment a-t-elle
échappé aux regards de l'histoire ? Chez quel
peuple eût-elle jamais des autels?
Nous savions bien que l'homme naissait reli-
gieux (1). Mais qu'il fût doté en naissant d'une
religion toute faite, personne ne s'en était douté.
De cette disposition naturelle à la piété, qui
varie comme les caractères, aux formes arrêtées
d'une croyance,' servie et alimentée par des rites
extérieurs, ce qui constitue une religion, il
y a une distance immense. C'est l'éducation, c'est
l'enseignement qui impriment à nos aspirations
natives une direction spéciale et déterminent
l'adoption d'un culte particulier.
La religion naturelle n'existe donc que dans le
(t) Voir Raison et Foi, l" partie.
cerveau de l'auteur; c'est une fille de l'imagina-
tion, une habitante de ces régions que peuple la
rêverie, inania regna.
Au reste, il suffisait pour en juger d'entendre
comment il en parlait lui-même.
Tantôt il en fait une création du bon sens, fruit
de la sagesse des siècles; tantôt elle naît des médi-
tations d'un penseur, et alors c'est l'homme
« qui cherche, à ses risques et périls, les vérités
« de la Religion naturelle (1). »
Risques et périls, heureusement, ne sont ici que
pour la phrase. Le- seul danger qu'il puisse courir,
c'est de tomber dans le ridicule, s'il prétend jouer
au prophète. De quel droit s'arrogerait-il une telle
mission?
« Un philosophe, nous dit-on, est un homme
i qui a tout juste autant d'autorité que lui en
« donne son talent (2). »
Notez, mon ami, que c'est un philosophe qui
fait si bon marché de l'autorité philosophique.
Est-il étonnant après cela qu'elle le défende mal
contre la défiance de son œuvre et contre le
découragement: « Lui-même travaille à édifier
« un système dont il n'est jamais entièrement
« content (3). »
(i) Relig. nat., IV* part., chap. II, p. 339.
(2) Relig. nat., 3' édit., IV* part., ch. II, p. 403.
(3) lbid.
N'est-ce pas là un directeur bien propre à ras-
surer les consciences? Lui-même n'est jamais en-
tièrement content de son système; il ne devra donc
point s'indigner si les autres ne le sont pas plus
que lui.
L'aveu est naïf, en vérité, mon ami, et ce n'est
là que le début des révélations: vous aurez souvent
occasion de vous rappeler ces paroles du poëte:
Rudis indigestaque moles. Une masse informe, sans
organisation. (Ovide.)
LETTRE XIe.
Pourquoi M. Jules Simon, qui s'incline
devant Dieu avec un respect si sincère, a-t-il
appelé son livre la Religion naturelle ? Il
aurait dû l'appeler Philosophie religieuse.
GUIZOT,– L'Eglise et la Société.
Si vous n'étiez déjà préparé, mon ami, à ne
rencontrer ici rien de ce que l'on attend d'une
religion, il faudrait vous y résigner après cette
déclaration de l'avocat du culte philosophique
€ La religion naturelle, qui n'est au fond qu'une
« partie de la philosophie, ne donne que ce qu'elle
« peut donner (1). «–C'est bien juste, mais aussi
pourquoi lui demander davantage? répliquez-vous;
on ne cueille pas de raisin sur les épines; laissez
la philosophie rester une bonne et solide philoso-
phie tout le monde y gagnera.
Vous avez raison, mon ami; mais il y a quel-
qu'un qui a juré de guérir le Déisme de ses habi-
tudes indifférentes par lesquelles il s'est rendu
impopulaire, et pour opérer cette cure, il lui faut
une religion.
Que la philosophie se prête donc pour un ins-
tant à cette manoeuvre 1 On ne lui demande que
d'en prendre le titre, sans rien changer à ses
allures on pense que le titre de religion est suffi-
sant pour produire l'illusion désirée.
Pour comprendre ce jeu veuillez de grâce,
mon ami, interroger l'inventeur.
Maître, de quoi formez-vous la religion na-
turelle ? « Elle se compose de deux ou trois dogmes
c aussi simples que sublimes, légués au sens com-
c mun par la sagesse de tous les siècles (2). »
Deux ou trois dogmes? Sans doute vous adop-
tez cette tournure dubitative pour ménager la
susceptibilité des libres penseurs; vous avez voulu
(1) Relig. nut., p. 346.
(8) Ibid., introd., p. xxvi.
que chacun se sentît la liberté d'ajouter ou de
retrancher à son gré.
« Un philosophe qui ne reconnaît pas en autrui
« les droits imprescriptibles de la liberté, n'est
« plus un philosophe; c'est un poëte, un rêveur,
« un illuminé (1). »
Et quel est le code moral d'une religion
qui laisse tant de jeu à la liberté ? « Le seul pré-
« cepte de la religion naturelle, c'est d'être hon-
« nête et d'adorer Dieu (2). »
J'étais sûr qu'elle se montrerait de bonne
composition. Si l'on peut craindre qu'elle ne
réunisse pas dans son oratoire une société d'élite,
la police est là. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on
voit ces honnêtes gens dont la moralité consiste
surtout dans le respect du gendarme; et le monde
n'en marche pas moins.
Maintenant, pour adorer Dieu, avez-vous une
formule obligatoire? Vous savez que des natures
paresseuses désertent l'Église parce qu'on y prie
trop. « La prière n'est plus qu'une aspiration à
« faire le bien (3). »
Voici donc en abrégé le programme officiel:
on donne à chacun carte blanche pour arranger
ses dévotions comme il l'entendra. Il faudrait,
(1) Relig. nat., IV part., ch. II, p. 34i.
(2) Relig. nat., IV part., chap. II, p. 379.
(3) Relig, nat., IV* part., chap. I, p. 33i, 335.
vraiment, être bien difficile pour exiger moins.
Peut-être quelques esprits moroses partiront-ils
de là pour accuser le maître ceux-ci de tomber
dans la réclame, ceux-là d'ouvrir la porte à l'a-
narchie. Pour moi, je tremble qu'un écolier malin,
flairant l'occasion de jouer un mauvais tour à
la Religion naturelle-cet âge est sans pitié-ne
pousse la licence jusqu'à inscrire au frontispice:
SUCCURSALE DE LA TOUR DE Babel Et quelques étour-
dis d'en rire. Je voudrais vous épargner cette
déconvenue. « C'est la gloire de la religion na-
« turelle de laisser intacte la liberté dans l'ordre
« de la pensée et dans l'ordre de l'action (1). »
Je' le vois, maltre: quelque chose que l'on
dise ou que l'on fasse, votre ravissement extatique
n'en peut recevoir d'atteinte. Je m'en voudrais de
troubler un optimisme si candide un mot seu-
lement pour compléter l'inventaire du léger ba-
gage de votre protégée. De quel culte l'avez-vous
dotée?
Oh mon ami, vous avez jeté là une question
qui va tout gâter. Voyez comme le front du maître,
tout-à-l'heure si rayonnant, se couvre de nuages 1
Vous avez réveillé d'amers souvenirs.
Venez, je vous expliquerai ce mystère.
(1) Relig. nat., IV' part., chap. Il, p. 368.
LETTRE XIIe.
Desinat in piscem mulier formosa superne.
Horace, – A r poétique.
Adieu, veau, vache, cochon, couvée.
LAFONTAINE.
Légère et court vêtue, gentille, accorte, sou-
riante à tous, la Religion naturelle semblait n'avoir
qu'à paraître sur la scène pour recueillir des
couronnes: un mot, un mot fatal
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
Athalie.
D'où lui vient cette puissance?
C'est qu'il rappelle deux besoins moraux de
l'humanité que la philosophie a souvent méconnus
et qu'elle ne peut satisfaire; je veux dire: l'union
de l'homme avec son créateur et l'union des
hommes entre eux au pied des autels.
C'est sous ce double rapport que le culte est
le lien social par excellence, comme l'enseigne
l'histoire aussi bien que la raison.
Pendant que le pouvoir civil ne s'empare que
des dehors de l'homme, le culte, lui, s'adresse
aux consciences, unit les âmes et cimente sous
l'œil de Dieu l'accord des volontés que tant d'in-
térêts rivaux tendaient à désunir.
C'est à cette vertu civilisatrice que la religion
doit son nom elle lie, religat.
Vous savez maintenant, mon ami, pourquoi
notre philosophe a frémi au seul nom de culte;
vous lui montriez un abîme qu'il ne pourrait
franchir.
Deux voies s'ouvraient devant lui et, toutes
deux sans issue: affirmer ou nier. S'il affirmait
la nécessité du culte, il fallait qu'il montrât qu'il
en avait un à sa disposition. Était-il dans l'im-
puissance de le produire ? Il pouvait, comme la
plupart des déistes, en nier la nécessité mais
alors il renonçait à la religion. Un coup d'œil
suffit pour mesurer les deux impossibilités.
Mais que font la logique et le bon sens à celui
qui s'est épris d'une chimère et qui veut à tout
prix la faire triompher?
Il proclamera la nécessité d'un culte, s'épan-
chera en dévotes homélies et fera ensuite passer
ce culte au laminoir pour l'amincir et le réduire
presque à rien; pendant que, par un artifice con-
traire, sans oser complètement déclarer qu'il en
ait un, il grossira démesurément l'importance de
quelques pratiques insignifiantes jusqu'à la niai-
serie, auxquelles il feindra d'attacher un grand
prix.
C'est ainsi qu'il aura le secret de ne rien dire et
de cacher aux autres qu'il n'a rien à dire.
Ce labeur aussi stérile que ridicule, que dans
un autre on appellerait une tartufferie, absorbe
une partie notable de son livre, la quatrième tout
entière: quatre-vingt-quinze pages!
Que de talent tristement dépensé pour dépister
la critique et s'épargner la douleur d'un aveu qui
réduirait l'œuvre au néant 1
Pensez-vous, mon ami qu'aucun spectacle
puisse valoir celui-là pour inspirer un salutaire
dégoût de l'esprit de système?
LETTRE XIIIe.
Quaesivit cœlo lucem ingemuitque reperta.
Enéide.
Son œil se porte au ciel, voit le jour et gémit.
Je ne vous ai encore levé qu'un coin du voile,
mon ami; il faut que j'achève la peinture des an-
goisses que le culte a causées à l'auteur de la
Religion naturelle.
La philosophie n'y a pas la main heureuse.
La Convention,- c'est lui qui l'apprend à ses
lecteurs,-la Convention, de sanglante mémoire,
tenta l'œuvre et la manqua.
La terreur ne put défendre contre le ridicule
l'effrayant pontife de l'Être-Suprême.
Puis ce fut le tour de la Théophilanthropie d'ex-
pirer sous les sifflets. Enfin, presque de nos jours,
tout Paris s'amusa des parades philosophico-reli-
gieuses du Saint-simonisme.
Comment échapper à ces rieurs maudits, à
moins de se faire invisible? On dirait vraiment,
mon ami, que cette idée lumineuse aurait présidé
à la création du culte nouveau. Rien n'y dépasse
les limites d'un mystique tête-à-tête avec l'objet
adoré, Dieu ou nature, au gré du fidèle. Ni tem-
ple, ni autel, ni rites, ni sacerdoce; une aspira-
tion, un soupir, un culte en miniature. Et pourtant
que de tortures pour enfanter un tel fœtus 1 Elles
lui arrachent ce cri désolé « C'est ici que la
« Religion naturelle ne donne pas à l'humanité
« tout ce que l'humanité lui demande (1). »
Ce tout est le sublime de l'art tout pour dire
rien, par un euphémisme ingénieux et hardi, qui
(1) Relig. nat., IV part., chap. II, p. 372.
dérobe ce que la négation aurait d'accablant.
Mais c'était rien qu'il fallait mettre, absolument
rien. Si vous vous donnez comme moi la peine de
feuilleter tout l'ouvrage, à la poursuite de ce culte
si récalcitrant, vous n'y trouverez rien qui y res-
semble même de loin, et vous aboutirez, presque
aussi fatigué de cette recherche que l'auteur lui-
même, à ces lignes désespérées Est-il vrai qu'un
c culte soit nécessaire? Si cela est, disons-le.
i Mais pourquoi le dire, si nous reconnaissons
« nous-mêmes qu'un culte est impossible? Parce
« qu'un livre de philosophie n'est pas une apologie
« de la philosophie (1). »
Après cet aveu que restait-il à faire?
Prononcer le fameux « Qu'il mourût I »
Que la Religion naturelle reste dans son cer-
cueil t
Hélas, mon ami, tout le monde n'a pas le cœur
du père des Horaces.
Un pauvre auteur que l'on veut forcer d'en-
terrer l'enfant de ses veilles, ce système tant ca-
ressé, tentera l'impossible pour échapper à cette
extrémité. Vous le verrez braver le ridicule, friser
l'hypocrisie, recourir à tous les subterfuges.
L'inanité du sujet disparaîtra sous la pompe
théâtrale des expressions. Vous en entendrez qui
(t) Relig. nat., p. 37J.
feraient frémir la délicatesse d'un siècle voué au
plaisir, s'il n'avait la mesure de l'indulgence phi-
losophique.
On ne parle que d'examen de conscience, d'expia-
tion, d'initiation, d'apostolat enfin (1).
Quoi t d'apostolat Oui le mot y est tout au
long, avec commentaires dans un grand style que
ne désapprouverait pas un Père de l'Église.
Conviendrait-il donc à la philosophie, me
demandez-vous, de donner des rivaux aux sublimes
pêcheurs de Galilée ? Certes, il serait beau, dans
cet âge de défaillances morales, de voir s'ouvrir le
cénacle philosophique, et tout un collége de prêtres
de la Raison, aller parcourir les villes et les bour-
gades annonçant la bonne nouvelle faisant re-
tentir nos Aréopages modernes des merveilles du
Dieu inconnu; volant au-delà des mers.
Arrêtez, mon ami, l'essor de votre imagina-
tion dans sa course héroïque. On ne vise pas si
haut; il faudra nous contenter d'un apostolat autour
de la cliambre. Les philosophes sont trop sages pour
se précipiter dans ces expéditions hasardeuses
qu'ils abandonnent de grand cœur à ceux qui
sont attaqués de la folie de la Croix.
Non, pas plus d'apôtre que de culte dans la Reli-
gion naturelle. Et c'est là ce qui fait le désespoir de
(1) htlig. nat., IV part,, p. 376, 377, 390, 39i, 379, 401.

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