La République et la guerre à Besançon / par un patriote comtois [A. Estignard]

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impr. de Jacquin (Besançon). 1872. In-12, X-227 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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LA RÉPUBLIQUE
ET
LA GUERRE
A BESANÇON,
PAR
UN PATRIOTE COMTOIS.
BESANÇON,
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE DE J. JACQUIN,
Grande-Rue, 14, a la Vieille-lutendance,
1872.
LA REPUBLIQUE
ET
LA GUERRE.
DU MÊME AUTEUR :
MILLOT ET SES OEUVRES.
LE PARLEMENT MAUPEOU.
LA MAINMORTE.
LE DEVOIR.
LA FACULTÉ DE DROIT A BESANÇON.
LA RÉPUBLIQUE
ET
LA GUERRE
PAR
UN PATRIOTE COMTOIS.
BESANCON,
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE DE J. JACQUIN,
Grande-Rue, 14, à la Vieille-Intendance.
1872,
Et yàp Xaêorj sy.uoroç S ri Svvctnô TIC
X/3ï)(TT0V Siél.Qoi TOVTO , -/.sic xotvôv fip'Jl
Tlctrot^t, y.axwv «v a.{ 7rô),etç £^«(7(7Ôvwv
ïleipù^.evui zb loiizbv EOTU^OFSV av.
(Eùfit7rtSï)ç, Qoi-jiatjtt.1.)
Ah ! si chaque citoyen employait toutes ses forces au bien de
sa patrie et rapportait tout à ce but commun, de moindres cala-
mités affligeraient les cités, et le bonheur du peuple serait assuré
dans l'avenir.
(EURIPIDE, Les Phéniciennes.)
Ecrites en partie jour par jour, à la veille et
sous la menace d'un siége, pendant cette tragédie
militaire et nationale qui s'est terminée par le
démembrement de la France, les pages que je
soumets au public n'étaient destinées dans l'ori-
gine qu'à moi seul. Leur unique mérite est dans
la sincérité du récit. Il résume des événements
qui se sont accomplis autour de nous depuis le
4 septembre 4870 jusqu'à la fin de cette guerre
fatale qui se continue si douloureusement dans
les premiers mois de 1871.
J'ai laissé à ce récit la forme sous laquelle il a
— VIII —
été écrit, celle d'un simple journal. J'aurais pu
rectifier certaines erreurs dans lesquelles je suis
tombé, erreurs inévitables quand on apprécie
des faits au moment où ils se produisent. Mais,
pour permettre de mieux juger d'une époque,
dont Dieu veuille nous épargner le retour, il m'a
paru utile de conserver à cet écrit sa physiono-
mie première et en quelque sorte native, sans y
rien modifier. J'ai craint d'enlever à ces pages
le seul intérêt qu'elles pussent présenter, celui
d'être une photographie reproduisant avec exac-
titude, non-seulement la réalité, mais les bruits
de la rue, l'impression des esprits, les mouve-
ments de l'opinion, ses fluctuations, ses espé-
rances, ses déceptions.
Toutefois, j'ai évité autant que possible toute
appréciation sur les personnes ; pour elles
l'heure de la vérité n'est point venue. Lorsqu'il
a fallu les mettre en scène, j'ai cru ne devoir
en parler qu'avec une réserve intentionnelle;
— IX —
souvent je me suis borné à retracer les docu-
ments officiels ou publics qui les concernaient ;
j'aurais pu mettre en lumière les fautes,
les travers , voire même les ridicules qui se
déroulaient sous nos yeux, recueillir de nom-
breuses anecdotes qui, en déridant les esprits,
faisaient contre-poids aux nouvelles sinistres;
c'eût été le burlesque à côté du tragique, et il
eût été facile de donner satisfaction aux ten-
dances critiques de notre temps, qui a un goût si
vif pour les révélations intimes et malicieuses.
La moisson eût été abondante et le récit eût
présenté plus d'intérêt; mais il n'est ni dans
ma nature ni dans mes habitudes d'écrire un
pamphlet; je n'ai voulu que retracer avec impar-
tialité des impressions qui fuient et s'effacent, et
conserver le souvenir d'événements que les con-
temporains eux-mêmes oublient vite, et dans
lesquels l'histoire, celle du moins de notre pro-
vince, trouvera peut-être à glaner un jour.
— X —
C'est le tableau de nos misères que j'ai essayé
de peindre. Puisse venir le jour de la réparation,
ce jour que tout bon citoyen appelle de ses voeux
et qui nous relèvera de notre abaissement et de
nos hontes!
A. ESTIGNARD.
Besançon, le 20 août 1872.
LA RÉPUBLIQUE
ET
LA GUERRE.
4 septembre. — Je commence ces lignes le coeur
navré et sous l'impression du plus profond découra-
gement. On a appris dans les premières heures de la
journée la catastrophe de Sedan, cet autre Waterloo,
plus terrible peut-être que le premier, bien qu'il
vienne nous frapper au début de la guerre et que la
France ne soit pas. épuisée comme en 1815.
Il y avait depuis plusieurs jours comme un pres-
sentiment de nouvelles sinistres. Le silence du gou-
vernement avait augmenté l'anxiété des esprits. Mais
1
comment imaginer de pareils désastres? Il y a là
quelque chose qui déconcerte tous les courages, qui
brise les coeurs les mieux trempés.
La France trouvera-t-elle maintenant des soldats?
Pour faire l'armée de Sedan on a pris l'infanterie de
marine, on a improvisé des régiments de marche.
Cette armée captive, celle de Metz immobilisée sous
les murs de cette ville, comment improviser de nou-
velles troupes? La lutte, quelle que soit l'énergie du
désespoir, sera-t-elle possible?....
Le génie de la France n'est pas éteint, son pouls
n'a point cessé de battre, ses nobles aspirations ne
sont point évanouies....
Combien longues ont été les heures d'angoisse
durant toute cette journée !
Minuit. — On vient de proclamer la république.
Le conseil municipal s'est réuni en toute hâte. Quel-
ques groupes se sont formés sur la place Saint-
Pierre, et, après que l'on eut placé un drapeau sur
les deux chênes plantés en 1848, le maire a apparu
sur le seuil de la porte de l'hôtel de ville, suivi de
quelques conseillers municipaux, est monté sur un
banc placé à côté de cette porte, puis d'une voix
émue et un peu timide a lu le décret du gouverne-
ment.
Quelques instants auparavant, le même décret
— 3 -
avait été lu à la mairie par le préfet, M. de Farin-
court. Un des auditeurs avait interrompu ce fonc-
tionnaire pour s'écrier : « Ce n'est pas au préfet de
l'empire à proclamer la république. » Le préfet répon-
dit qu'il ne songeait point à violer son serment, qu'il
ne servirait point la république (1). Au même mo-
ment, le buste de Napoléon III avait été enlevé et
brisé sur la place, au pied de l'arbre de la Liberté.
De bons républicains, ne doutant plus du salut de
la France, parce qu'on avait proclamé la république
du haut d'un édifice, ont entonné la Marseillaise et se
promènent dans la rue sans trop se préoccuper de
nos désastres.
Puisse la république nous apporter la victoire !
L'héritage que lui laisse le gouvernement déchu est
lourd, la lutte est à moitié désespérée. Une forme
nouvelle suffira-t-elle à triompher de la mauvaise
fortune et à inspirer à tous le dévouement, l'abnéga-
tion et le courage ? Chacun se rangera sous son dra-
peau, car il s'agit de défendre la patrie.
(1) Telle ne fut pas l'attitude du préfet du Jura. Lors de la
réception de ce même décret, le baron de S.-P. avait écrit au
ministre de l'intérieur : « J'ai fait proclamer la République par
le crieur public, je remets l'administration du département à
un de mes conseillers de préfecture, et suis, Monsieur le Minis-
tre, votre serviteur. » Il est vrai que M. de S.-P. s'empressait
en même temps de passer la frontière et de gagner la Suisse.
_ 4 —
8 septembre. — La proclamation de la république a
presque fait oublier nos défaites. Quelques habitants
paraissent aussi heureux que si nous étions victo-
rieux sur toute la frontière, et il semble que la France
soit sauvée et qu'une ère de prospérité et de gran-
deur va commencer pour elle.
On continue à vivre sur la place publique et
dans la rue, comme on eût fait à Rome ou dans
Athènes en temps de paix.
Beaucoup de gens croient que nos malheurs sont
finis. D'après eux, les Prussiens ne feraient la guerre
qu'à l'empereur. L'empire tombé, pourquoi refuse-
raient-ils la paix que leur offrira la république ? Nous
aurions à payer les frais de la guerre, mais nous con-
serverions nos provinces. La France resterait la
France. En attendant, le Prussien marche.
On ignore encore les détails de cette capitulation
de Sedan. On ne comprend pas qu'elle ait été si-
gnée, comment toute une armée a pu se trouver ré-
duite à cette dure extrémité. La loi militaire est for-
melle: elle met en jugement le soldat qui a osé
capituler. La peine, c'est la mort.
On a appris la composition du nouveau ministère,
c'est un peu comme en 1848 : Crémieux, ministre de
la justice, Garnier-Pagès, ministre des finances, etc.
On avait annoncé que ce seul mot de république fe-
rait jaillir du sol des défenseurs par milliers, on comp-
tait sur des enrôlements nombreux, on voulait op-
— 5 —
poser à l'envahisseur des levées en masse. Il sem-
blait qu'une armée nationale allait surgir, ramassant
avec enthousiasme les tronçons de l'épée de la
France et disputant pied à pied le pays à l'invasion.
Des bureaux d'enrôlement ont été ouverts. Personne
ne s'inscrit.
L'erreur d'un parti est de croire que l'on peut re-
copier l'histoire, que ce qui s'est produit en 1792
se reproduira de nouveau aujourd'hui, qu'il y aura le
même élan, la même ardeur, le même patriotisme ;
mais les situations n'étant plus les mêmes, les faits
ne peuvent se répéter d'une manière identique. En
1789, le peuple voulait la guerre et la république ; en
1870 il ne veut pas la guerre, parce qu'il est habitué
aux douceurs de la paix, parce que l'aisance géné-
rale éloigne les populations des fatigues et des pri-
vations qu'entraîne une guerre. L'ouvrier ne se ré-
signe pas à quitter sa famille et la fabrique qui le fait
vivre ; le paysan craint pour son champ et sa mai-
son ; l'esprit militaire est endormi chez nous ; les
peuples riches sont rarement guerriers, ce n'est pas
du jour au lendemain qu'ils peuvent renoncer à
leurs habitudes et envisager sans trouble une nou-
velle existence.
En présence des frontières rompues, des provinces
envahies, la république était d'ailleurs inévitable, elle
devait naître au coup de tocsin de Sedan. Comment
conserver l'empire après un pareil désastre, après
- 6 —
Wissembourg, Reischoffen et Forbach? L'empire
n'était plus possible, une révolution était inévitable,
elle s'est faite sans résistance, mais sans enthou-
siasme. Il fallait le succès pour consolider Napoléon
et sa dynastie, car le peuple pardonne tout à la
gloire, mais il frappe de déchéance celui qui n'a pas
su préserver la France de l'abaissement et de la honte.
Il est malheureusement difficile de fonder une ré-
publique et de repousser en même temps l'invasion.
Obligé de faire appel à des hommes nouveaux, le
gouvernement a cru devoir renoncer à l'expérience
acquise et sacrifier, par exemple, le général de Pali-
kao, qui pendant les dix-huit jours de son ministère
a fait preuve d'un vrai talent de réorganisation.
C'est ainsi que toutes les difficultés se rencontrent à
la fois. Le temps même nous manque. Il ne s'agit
plus d'une de ces guerres méthodiques dans lesquelles
des armées restreintes, employées en partie à faire
des siéges, laissent à l'ennemi le temps de créer des
éléments de défense et de former des généraux. Nous
avons affaire à des masses que leur force seule d'im-
pulsion suffit à faire triompher, que leur discipline
rend redoutables, et qui jusqu'ici nous ont écrasés par
la puissance du nombre.
10 septembre. — Hier a été officiellement connue la
nomination de M. Ordinaire comme préfet du Doubs.
— 7 —
M. Ordinaire appartient à la province. Son oncle,
recteur sous le premier empire, homme d'esprit,mais
tirant vanité de sa position, disait souvent : « L'em-
pereur, le grand maître et moi, etc. (1). » Son père,
la douceur et la bienveillance personnifiées, a été rec-
teur à Strasbourg et directeur des sourds-muets de
Paris. Il avait deux fils, l'un qui, entré dans l'ar-
tillerie par l'école polytechnique, n'est parvenu qu'au
grade de chef d'escadron, sacrifiant son avancement
au désir de demeurer dans son pays ; l'autre, Edouard,
le préfet actuel, docteur en médecine, n'exerçant
guère son art, et s'occupant surtout d'agriculture.
Maire de la commune de Maizières pendant plusieurs
années, puis nommé député sous l'empire en haine
des candidatures officielles, il est monté une fois à
la tribune pour remettre au président une lettre
de M. de Rochefort. C'est un de ces hommes que la
passion politique porte un moment au pouvoir et
qui sont destinés à en tomber parce qu'ils ne peuvent
ni dominer leur parti par l'énergie de leurs actes, ni
trouver la force de rompre avec lui et de secouer son
joug. Il est d'un abord facile, simple dans ses habi-
tudes, et on le dit sans ambition. Peut-être eût-il été
heureux pour lui de ne point sortir d'une obscurité
pour laquelle il était fait, où il aurait trouvé la tran-
(1) Le grand maître était M. de Fontanes, grand maître de
l'Université.
— 8 -
quillité d'esprit, et qui lui assurait l'estime et la
sympathie de ses concitoyens.
Ce matin un petit nombre d'habitants et une com-
pagnie de la garde nationale du canton nord sont
allés l'attendre à la gare et l'ont accompagné à l'hô-
tel de la préfecture.
Le cortége n'avait rien d'imposant. M. le préfet
s'avançait avec une attitude embarrassée, comme si
cette espèce d'ovation lui eût été pénible. Beaucoup
de citoyens, qui ne le connaissaient pas, se deman-
daient ce que signifiait cette manifestation.
Arrivé à la préfecture, M. le préfet a dit quel-
ques mots qui ont été à peine entendus : ne
songeons pas à exiger de lui de brillants discours
qu'il ne nous donnerait point. Ce qu'il nous faut,
c'est de l'activité et du patriotisme pour organiser la
défense et maintenir la république dans une voie de
sagesse et de modération.
11 septembre. — Les électeurs sont convoqués
pour le dimanche 16 octobre, à l'effet d'élire des dé-
putés à l'Assemblée constituante. Né à Paris, composé
de députés de cette ville, le gouvernement a compris
qu'il fallait un pouvoir régulier, que la bonne volonté
ne suffisait point, et que le pouvoir sorti d'une émo-
tion publique ne représentait pas légalement le pays.
- 9 —
13 septembre. — Les Prussiens marchent toujours;
plusieurs corps d'armée seraient sur le point d'en-
tourer Paris. On disait que cette ville avec ses for-
tifications ne pouvait être investie, mais c'est une
erreur, demain peut-être elle sera complétement en-
veloppée par l'ennemi.
Qui donc imprimera alors à la province une direc-
tion énergique et précise? La France est prise à l'im-
proviste : elle comptait porter la guerre sur le sol
étranger, et la voilà envahie, livrée à elle-même, dans
l'impossibilité de combiner avec Paris une action
commune.
17 septembre. — Depuis plusieurs jours de nom-
breux détachements de mobiles arrivent à Besançon.
On annonce la nomination comme sous-préfets de
MM. Fanart à Montbéliard, Beauquier à Pontarlier,
et Chopart à Baume.
M. Fanart est peintre paysagiste et ne manque pas
de talent, comme peintre. M. Beauquier est journa-
liste. M. Chopart est, dit-on, horloger.
L'amour des fonctions publiques est le propre de
tous les Français.
18 septembre. — M. de Bigot, chef d'état-major
de la 7e division militaire, organise tout un système
1*
- 10-
de renseignements au moyen du personnel des agents
forestiers, des facteurs ruraux et de certains hommes
sûrs, choisis dans diverses localités, de manière à for-
mer sur toute la région de l'Est un vaste réseau
d'exploration aboutissant à Besançon. On espère
ainsi être renseigné immédiatement sur les mouve-
ments de l'ennemi.
Un corps d'éclaireurs permanent est en outre éta-
bli et soldé par la municipalité de cette ville, avec
mission d'explorer les environs à une distance de
quinze kilomètres.
La plupart des communes réclament des armes
avec une instance très vive, et il se produit un mou-
vement patriotique, une sorte d'enthousiasme qui
serait de nature à faire croire à une résistance sé-
rieuse.
Dieu veuille que cette ardeur subsiste à l'approche
de l'ennemi ! Mais n'est-il pas difficile à des forces
militaires improvisées de tenir tête à des troupes
disciplinées, dont elles n'ont ni la cohésion, ni l'expé-
rience, et, même quand elles sont bien commandées,
peuvent-elles offrir résistance et sang-froid ? Il est à
craindre qu'on obtienne une tourbe, non une armée.
Ce n'est pas ainsi qu'on devrait organiser la lutte,
et c'est à quelques hommes seulement, valides et
énergiques, que, dans chaque commune, des armes
devraient être confiées. Ainsi armés, ils feraient
une guerre de partisans, se cantonneraient dans
—11 —
les forêts et pourraient occasionner à l'ennemi des
pertes considérables. Le rôle des populations ru-
rales se bornerait à leur fournir des vivres, à leur
donner des renseignements ; elles s'occuperaient à
cacher ou à faire parvenir dans les régions à l'abri
de l'invasion leurs ressources en vivres, fourrages
et moyens de transport, de manière à les soustraire à
l'ennemi et à diminuer les pertes qui les frappent.
19 septembre. — On avait parlé de réduire le trai-
tement des préfets et bon nombre de sous-préfec-
tures, mesure rationnelle et demandée depuis long-
temps par l'opposition ; mais la nécessité de ces ré-
formes et de bien d'autres a disparu depuis que les
préfectures et sous-préfectures se trouvent aux
mains de ceux qui criaient à l'abus.
Quelques naïfs affirment que M. le préfet du Doubs
abandonne à l'Etat la moitié de son traitement : c'est
inexact, aucun des préfets de la république ne
songe à faire preuve d'un tel désintéressement.
Ce mot ne fait d'ailleurs plus partie du diction-
naire des républiques modernes, et sous prétexte
qu'en démocratie le premier venu, riche ou pauvre,
peut occuper toutes les fonctions, on en arrivera à
payer celles-là même qui, autrefois gratuites, étaient
remplies par des hommes trouvant leur récompense
dans les services rendus à leurs concitoyens.
— 12 —
Le traitement engendrera-t-il des dévouements in-
connus? C'est là une question que le temps résoudra,
et qui pour beaucoup de gens est résolue d'avance.
C'est à l'empereur Napoléon et non à la France
que je fais la guerre, avait dit Guillaume ; mais Guil-
laume nous trompait. C'est la France et le peuple
français que la Prusse veut frapper. D'abord ses
armées marchent toujours, puis ses journaux, ré-
pondant en quelque sorte à une circulaire de M. Jules
Favre, s'expriment ainsi :
« Le peuple allemand et ses armées, dit la Corres-
pondance de Berlin, savent qu'ils ont à combattre en
France non-seulement les napoléoniens, mais les
Français eux-mêmes, c'est-à-dire leur esprit orgueil-
leux et batailleur, leur convoitise, leur soif de domi-
nation, leur inquiétude, qui troublent incessamment
l'Europe entière.... Nous voulons forcer ce peuple,
pour l'avenir, à se tenir en repos.
» C'est pourquoi, Napoléon étant fait prisonnier, la
guerre n'est point encore finie, etc. »
La Gazette nationale, une autre feuille allemande,
est écrite dans le même esprit : « La république de-
vait abjurer les plans criminels du souverain déchu
et promettre de mieux respecter l'indépendance de
l'Allemagne. Sans doute, de telles promesses ne nous
eussent pas désarmés, aucune promesse au monde ne
pourrait retarder d'une heure la marche de nos troupes
victorieuses, nous le disons sans détour....
— 13 -
» Pour nous, pour la lutte que nous avons à soute-
nir contre le peuple français, Olivier et Palikao
étaient la même chose que Jules Favre et Trochu...
Quelles que soient les personnes qui tiennent en
France le gouvernail, nous ne devons pas attendre
que nos adversaires se dégrisent avant que Paris soit
en notre pouvoir. »
Ces espérances de paix n'étaient qu'illusion, et
nous ne pouvons compter sur la générosité de l'en-
nemi. Laissons les négociations et ne songeons
qu'au combat.
M. Thiers part cependant pour Londres, Vienne,
Saint-Pétersbourg, dans l'espérance que les puissances
étrangères intercéderont en notre faveur près de la
Prusse. La Russie et l'Angleterre agiront-elles pour
nous ? c'est bien douteux. La Russie est depuis
longues années l'alliée de la Prusse ; l'Angleterre ne
voudra rien faire. L'Autriche ne peut rien faire. Elle
est encore toute meurtrie de Sadowa, puis elle craint
que la Prusse triomphante ne se retourne contre
elle.
Peut-être, au lieu de solliciter la paix, devrait-on
demander un armistice afin de permettre à une As-
semblée nationale de se former. La Prusse accepte-
rait sans doute, et l'Assemblée pourrait décider en
toute autorité de la paix ou de la continuation de la
guerre. Il y aurait au moins un gouvernement régu-
lier. Sans doute, le gouvernement de la défense se-
-14-
rait alors forcé de remettre à cette Assemblée ses
pouvoirs, mais qui pourrait soupçonner son patrio-
tisme? Ce qu'il doit vouloir, c'est l'intérêt seul du
pays.
Cet armistice, que la Prusse nous accorderait au-
jourd'hui, qui sait si nous l'obtiendrions plus tard
en cas de nouveaux désastres?
20 septembre. — Un intervalle assez long s'est
écoulé sans événements notables. Besançon a cru un
moment devoir être investi sans délai ; ces craintes
ne se sont pas réalisées. Des tentatives d'agitation se
sont produites ; des réunions publiques, destinées à
nommer un comité de défense, composé de gens
voulant se mettre en lumière, n'ont point abouti au
but qu'elles se proposaient. Ces réunions, dénuées de
tout caractère légal, ne pouvaient donner des pouvoirs
réels à personne. Le bon sens public en était frappé.
D'orateurs véritables, il n'y en avait pas. Chacun ap-
portait son petit plan. Les clameurs, les interrup-
tions , venaient souvent troubler ou arrêter les
séances. La moyenne du public était cependant
pleine de bonne foi et de raison. Les provocations
au désordre glissaient sans entamer son bon sens, et
on a pu constater une fois de plus la sagesse de
notre population. C'est cette sagesse qui a mis fin à un
spectacle sans résultat possible, et imposé silence à
— 15 —
quelques démagogues à phrases filandreuses,fort sur-
pris, après quelques représentations, d'être repoussés
par un auditoire qui les avait accueillis avec faveur
quand il croyait rencontrer chez eux quelque idée
pratique, quelque conseil intelligent.
21 septembre. — L'empire est vivement attaqué.
On veut faire retomber sur lui la responsabilité des
malheurs qui accablent la France. Il semble que l'on
craigne son retour, crainte chimérique que rien ne
justifie.
Aucune classe chez nous n'a été attachée à la per-
sonne de l'empereur, mais moins encore que toutes
les autres la bourgeoisie, qu'il a toujours sacrifiée à
son désir de flatter les classes ouvrières et de les sé-
duire pour s'en faire un appui. Si la bourgeoisie a
supporté l'empereur, c'était sans l'aimer et crainte de
pire ; mais elle ne se faisait illusion ni sur ses prodi-
galités, ni sur son despotisme, ni sur cette inquié-
tude d'esprit qui l'a conduit à commettre tant de
fautes, ni sur cette malheureuse politique qui, dans
l'espérance d'une compensation pour l'agrandisse-
ment de la France, a laissé battre l'Autriche à Sadowa,
et rendu fatalement nécessaire une guerre avec son
vainqueur. Notre malheur a été d'engager cette guerre
follement, sans préparation suffisante, ignorants de
la puissante organisation de l'ennemi, et confiants
— 16 —
dans notre force quand cette force n'était qu'illusoire.
Ce que l'empereur ne connaissait pas était connu
de la Prusse; elle a choisi son heure pour nous pous-
ser à la guerre, elle était prête et a été assez habile
pour nous faire croire que nous la surprenions. La
main qui a signé la déclaration de guerre, c'est Bis-
mark qui la conduisait ; nous avons niaisement fait son
jeu. Voilà ce que la bourgeoisie a compris et ce qui rend
impossible une restauration impériale. Les cam-
pagnes seules accepteraient peut-être l'empereur : elles
lui attribuent la prospérité qu'y avait développée une
longue série d'années de paix intérieure : on vivait,
disent-elles, sous son règne ; mais les campagnes ne
font pas les gouvernements, elles les subissent.
Une restauration napoléonienne n'est donc pas à
craindre; c'est un fantôme qu'on invoque pour le be-
soin d'une cause et pas autre chose. La république,
si elle sauvait la France, serait adorée ; elle serait
acclamée si elle devait donner la paix, la tranquillité,
le calme, besoin constant des populations, mais plus
ardemment désiré encore dans ces temps doulou-
reux que nous traversons. C'est la maladie qui fait con-
naître le prix de la santé, c'est le désordre qui nous
fait apprécier les bienfaits d'un gouvernement régu-
lier. Ce gouvernement, la république ne peut-elle
nous le donner ? En Suisse, aux Etats-Unis, nous
voyons des peuples heureux et puissants sous la
forme républicaine; mais il n'y a pas là une minorité
— 17 —
turbulente de gens voulant jouer à la Terreur; on y
respecte la liberté de conscience comme celle des opi-
nions ; on y respecte la liberté des personnes ; la loi y
commande, et celui qui s'aviserait de déclamer contre
la propriété s'y ferait lapider. On sait que le capital,
loin d'être l'ennemi du travail, est au contraire, par
son existence, la cause de tout travail, que c'est le point
d'appui sur lequel repose toute l'activité humaine,
le levier qui fait mouvoir le monde industriel. Tous
les efforts sont concentrés vers un but, acquérir ce
capital, et si cette passion exclusive du lucre a ses
périls, du moins, dans les pays dont nous parlons,
n'ignore-t-on pas que c'est par le travail qu'on arrive
à la fortune. On n'espère pas qu'en spoliant les
riches on enrichira les pauvres, et qu'en déguisant le
vol sous le nom de socialisme on parviendra à faire
illusion sur sa nature et qu'on pourra arriver à en
faire autre chose qu'un crime.
Aujourd'hui, c'est à la république, qui a accepté la
succession de l'empire, à nous sauver ; elle a assumé
le devoir de réparer ses fautes, il ne suffit pas de les
rappeler. Certes la responsabilité de l'empire, per-
sonne ne peut la contester : c'est l'empire qui, après
Sadowa, a perdu la France. Lorsque la guerre a été
déclarée entre la Prusse et l'Autriche, il fallait se te-
nir prêt à profiter des événements, il fallait avoir sur
la frontière une armée et pouvoir exiger une compen-
sation dans le cas où l'un des belligérants viendrait à
— 48 —
accroître sa puissance et son territoire dans des pro-
portions dangereuses pour la France. Après la vic-
toire de la Prusse, il ne fallait pas rester dans l'inac-
tion, mais se préparer à la guerre, augmenter les
forces militaires, organiser la garde mobile, et ne pas
se borner à des demi-mesures. Il ne fallait point se
jeter dans une guerre sans avoir organisé ses forces,
avec des régiments incomplets , avec des corps d'ar-
mée mal liés ensemble, disséminés de Thionville à
Belfort, en face d'un ennemi qui s'avançait en masses
dans nos lignes trop étendues. Après les premiers
revers, il fallait savoir prendre un parti et se replier
pour se concentrer.
Sans doute, l'opposition sous l'empire n'a pas
compris mieux que le gouvernement les conséquences
de Sadowa. Ne déclarait-elle pas alors que les ar-
mées permanentes devaient être supprimées, que le
chiffre de 400,000 hommes était exagéré? Ne refusait-
elle pas de croire au langage prophétique du maréchal
Niel, qui ne cessait de réclamer l'organisation de la
garde mobile? Ne voulait-elle pas diminuer sans cesse
le contingent militaire, le ramener à 70,000 hommes
par année? Mais il ne s'agit plus de savoir quelle part de
responsabilité incombe à chacun, mais quels sont les
moyens de résister et de vaincre? Récriminer est inu-
tile, une seule nécessité s'impose : nous sauver.
- 19 -
22 septembre. — Le général Cambriels est venu, le
18 septembre, prendre le commandement supérieur
de Belfort.
Victor Hugo a adressé aux Allemands un magni-
fique appel pour les engager à s'en retourner chez
eux.
Que peut produire sur l'esprit des Allemands ce
noble et poétique appel ?
24 septembre. — Les maires et les fonctionnaires
destitués, les solliciteurs évincés et toute cette armée
de mécontents qui, sous tous les régimes, sont dis-
posés à la malveillance, prétendent que la préfecture
est tombée en quenouille, que publiquement et
patemment, Mme Ordinaire en garderait les bu-
reaux, que c'est à elle qu'on recourrait pour les af-
faires courantes.
Ce qu'il y a de certain, c'est que M. le préfet est
animé d'un vrai patriotisme et qu'il consacre tout
son zèle à diriger l'oeuvre de salut que se propose
d'accomplir le gouvernement. Il a voulu associer à sa
tâche les représentants du département, et il les a
convoqués, le 19 septembre dernier, pour déterminer
avec eux les mesures à prendre en vue d'arrêter l'in-
vasion.
- 20 —
26 septembre. — Quelques républicains parlent de
liquidation sociale, mot nouveau qui signifie sans
doute le partage des biens, la guerre au capital, à la
propriété.
Ces gens-là finiront par tuer la république. Ce-
pendant, si la république défendait la propriété, la fa-
mille, la liberté de conscience ; si elle garantissait ces
grands biens contre le parti communiste et jacobin ;
si, en un mot, elle était un gouvernement d'ordre et
de liberté, elle pourrait durer. Sans doute, un tel ré-
gime ne donnerait aux socialistes et aux révolution-
naires ni la richesse, ni les jouissances, ni le pouvoir
qu'ils ambitionnent. L'ignorance, l'outrecuidance,
l'absence de toute idée, ne pourraient être alors sup-
pléées par la manifestation d'un fanatisme républi-
cain vrai ou simulé. L'incapacité de faire rien d'utile
ne serait pas considérée comme un titre à tout obte-
nir, pourvu qu'elle se cachât sous l'affectation d'un
républicanisme exalté. Considérée comme un man-
dat donné par le peuple et devant être rempli pour
son plus grand bien, la fonction appartiendrait au
plus digne, et la seule preuve de civisme qu'on de-
manderait au fonctionnaire serait l'accomplissement
de son devoir. Mais les socialistes et les révolution-
naires s'écrieraient que ce n'est point là une répu-
blique.
- 21 —
29 septembre. — On ne s'entretient que de la dé-
marche de Jules Favre auprès de M. de Bismark.
Il était difficile, impossible même, d'accepter les
conditions posées par la Prusse. La guerre peut nous
être fatale, elle peut aggraver nos maux, mais com-
ment se séparer des provinces qui constituent la
France, qui sont la chair, le sang de la patrie? C'est
une paix honteuse qui nous était offerte, le gouver-
nement ne pouvait signer notre honte. Puis la France
n'est pas arrivée à ce. degré d'épuisement où l'on se
soumet à tout, elle est encore pleine de force et de
ressources.
Mais, tout en approuvant Jules Favre, les vrais ré-
publicains, ceux qui veulent l'institution républicaine
avec l'ordre , la modération, la légalité, s'étonnent
que l'on ajourne indéfiniment les élections ; sans vou-
loir la paix à tout prix, sans douter du dévouement
des membres du gouvernement de la défense natio-
nale, ils pensent que le pays devrait avoir des repré-
sentants, que ce serait donner au gouvernement une
nouvelle force. Sans doute, la guerre rend les élec-
tions difficiles, mais le vote n'est pas impossible.
Puis, si la lutte contre l'invasion tournait contre nous,
quelle responsabilité pour ceux qui ont entrepris de
sauver la France ! s'ils venaient à échouer, quelle
malédiction les suivrait ! comme on leur reprocherait
la guerre à outrance, les sacrifices que le pays se sera
imposés! N'y a-t-il pas de la témérité, presque de
— 22 —
l'aveuglement, à refuser le concours de l'Assemblée
librement élue, et ne vaudrait-il pas mieux se débar-
rasser de leur autorité pour en appeler à celle du
pays?
« J'ai cherché la paix, a dit Jules Favre, je n'ai trouvé
qu'une volonté inflexible de conquête et de guerre. »
En présence du péril, de l'impossibilité d'arriver à
la paix, le préfet a cru devoir faire appel à tous les
dévouements, au patriotisme et à la générosité des
habitants du département. II. est nécessaire de se
procurer des armes, des munitions, des équipe-
ments. « Que dans chaque commune, dit l'autorité
administrative, les municipalités, les familles aisées
et les individus, s'imposent volontairement, suivant
leurs moyens, tous les sacrifices commandés par la
grandeur du péril.
» Donnez, votre offrande vous sera rendue au cen-
tuple, donnez pour repousser l'invasion, donnez à
nos frères pour ôter à nos ennemis. Chaque obole
peut sauver la France. Que les municipalités réu-
nissent les souscriptions, que les sous-préfets les cen-
tralisent, que chacun soit apôtre dans cette oeuvre de
salut social ! »
C'est là une grande et patriotique mesure : le vote
de l'impôt n'est au pouvoir que d'une assemblée ré-
gulièrement élue. Puisse la population suivre l'im-
pulsion donnée par l'autorité, puissent de nombreux
noms s'inscrire sur ce livre d'or des souscriptions na-
- 23 -
tionales ! Malheureusement, ce n'est pas seulement
l'argent qui manque, ce sont les armes de guerre, les
munitions, les approvisionnements, les effets d'équi-
pement qui font défaut. L'empire avait entassé des
armes dans les arsenaux de Metz et de Strasbourg,
jugeant sans doute impossible une invasion, et toutes
ces provisions de guerre sont aujourd'hui perdues
pour nous.
1er octobre. — Strasbourg, la cité glorieuse, serait
tombée au pouvoir de l'ennemi ; c'est du moins la
nouvelle qui émotionne douloureusement notre ville.
Il y a quelques jours on avait déjà annoncé la capi-
tulation de cette cité héroïque. Nous voudrions pou-
voir douter encore.
3 octobre. — Strasbourg est en effet occupé par les
Prussiens depuis le 28, et la route de Belfort et de Be-
sançon se trouve ainsi ouverte à l'ennemi. Huit à dix
mille hommes seraient prisonniers de guerre ; la ville
ne serait qu'un amas de pierres et de cendres. L'é-
motion est ici des plus vives.
On élève les remparts, on organise la défense. Be-
sançon a une attitude toute militaire. C'est la garde
nationale qui fait le service de la place. Bourgeois et
ouvriers ne circulent qu'en uniforme, et lorsqu'ils
- 24 -
n'ont pas le fusil sur l'épaule, ils portent avec eux
une pioche et se dirigent vers les remparts ou vers
quelques forts détachés pour exécuter des terrasse-
ments. On travaille avec ardeur et dès l'aube. Si l'en-
nemi nous en laisse le temps, on espère que la ville
sera à l'abri des canons ennemis et pourra résister
longtemps. Des forts s'élèveront près de Saint-Claude,
à Rosemont, à Montfaucon, à la Chapelle-des-Buis;
seulement il faudra une armée de 60,000 hommes
pour défendre la ville, car ce n'est pas avec quel-
ques milliers de soldats que l'on pourra occuper tous
les points fortifiés qui l'entourent.
4 octobre. — Il y a quelques jours tombe à Besançon
un citoyen nommé Lutz ; tombe est le mot; il était
sorti de Paris avec le ballon la Ville de Florence. Lutz
est un homme vigoureux, de quarante-six ans envi-
ron, dont la figure respire l'énergie ; il se dit porteur
de pleins pouvoirs, commissaire extraordinaire de
la république, délégué du gouvernement républicain
de la défense nationale, s'installe à la préfecture, y
prend ses repas, quoique s'y plaignant de tout et s'y
montrant d'une extrême exigence. Le 29 septembre,
il adresse aux Comtois une proclamation dans la-
quelle il raconte son voyage aérien, les difficultés
qu'il a rencontrées pour échapper à l'ennemi. Il donne
de nombreux détails sur Paris, qu'il représente animé
— 25 —
d'un excellent esprit, approvisionné pour plus de
trois mois, défendu par 400,000 gardes mobiles. Sa
prose se termine ainsi : « Le découragement s'est
emparé des Prussiens, les lettres que nous avons
trouvées sur leurs morts le prouvent jusqu'à l'évi-
dence ; elles prouvent encore que les vrais ennemis
des soldats allemands sont le Bonaparte tombé dans
la fange et le comte de Bismark.
» Franc-Comtois, je n'ai rien à vous dire, sinon
que le sol sacré de notre chère et malheureuse pa-
trie est envahi. Vous ferez votre devoir comme vos
pères le faisaient déjà sous le César romain, comme
ils le firent en 1815. »
Cette proclamation, dont on peut contester la
forme et le style, est visée par le préfet ; Lutz a
ses admirateurs, sa popularité commence ; mais voilà
que l'on conçoit des doutes sur l'étendue, peut-être
même sur la réalité de ses pouvoirs. Est-il bien le
délégué du gouvernement de la défense? Ce matin
Lutz quittait sans défiance l'hôtel de la préfecture,
l'estomac lesté d'une tasse de chocolat et après avoir
reçu d'affectueuses poignées de main des habitants
de l'hôtel, lorsqu'il est appréhendé et enfermé à la
citadelle, où il est encore (1).
(1) Lutz prit une part active aux événements de la Commune.
Le 5e conseil de guerre séant à Versailles l'a condamné aux tra-
2
— 26 -
5 octobre. — Le 19 septembre dernier, le conseil
général du Doubs avait émis le voeu que le vote pour
le renouvellement des conseils municipaux eût lieu
par commune, et non au chef-lieu de canton. Le vote
au chef-lieu lui paraissait apporter une gêne à
l'expression libre et spontanée du suffrage universel.
Le journal l'Est considère un tel voeu comme in-
constitutionnel et anti-républicain; il veut le vote par
sections, parce que le scrutin ne sera plus abordé par
la foule ignorante. « Le paysan, dit-il, n'aime pas à
» se déranger ; tant mieux ! qu'il reste tranquille-
» ment chez lui et qu'il nous laisse lui donner un bon
« gouvernement, sans qu'il s'avise de venir tout gâter
» pour notre malheur et le sien! » (L'Est du 5 octobre.)
Naïveté instructive de ces prétendus républicains
pour lesquels le suffrage universel n'est bon qu'à
condition de leur donner le pouvoir.
8 octobre. — C'est sous le coup de l'impression
pénible de nos désastres, des revers de nos armées,
et aussi en présence des violences du parti radical
et des fautes commises par le gouvernement , que
je poursuis ce récit. A l'intérieur, pas un de ces
vaux forcés à perpétuité pour excitation à la guerre civile,
usurpation de fonctions publiques et complicité dans les incen-
dies de Paris.
— 27 —
hommes qui se disent républicains n'a l'ombre d'une
vertu républicaine. Ils songent pour la plupart à sa-
tisfaire leur ambition. Au lieu de comprendre que ce
sont les bienfaits d'une forme politique qui la font
aimer, ils essaient de la violence pour imposer le gou-
vernement de leur prédilection, mentant à leur passé,
aux promesses libérales dont ils étaient prodigues.
L'arbitraire a remplacé la loi; les commissions
nommées par les préfets se sont substituées aux con-
seils municipaux, produit de l'élection. Les maires
sont choisis en dehors du conseil. La légalité n'existe
plus, pas même dans l'origine du gouvernement.
Tout est confusion, despotisme, dans les résolutions;
on croirait que les républicains n'ont qu'un but :
compromettre la république, à laquelle ils ont la pré-
tention de se dévouer.
Tel est le triste tableau de nos misères. L'ennemi
est chez nous. Il ne devrait y avoir qu'une pensée,
qu'un coeur pour s'en délivrer, et la délivrance serait
possible ! Mais qui y songe parmi nos gouvernants?
Le gouvernement fait de la politique ; il révoque
une foule de fonctionnaires, de magistrats ; mais ce
n'est pas là de la défense nationale !
Un vieil avocat dont les épaules plient sous le faix
de la tâche qu'il a prise, se saisit encore du ministère
de la guerre, pour lequel il faudrait aujourd'hui une
capacité hors ligne et une expérience consommée, et
la France périra sous les fautes que l'on entasse,
— 28 —
quand la Prusse eût dû périr, si nous avions eu des
hommes pour nous conduire.
10 octobre. — Sur la fin de septembre, le conseil
général du Doubs et le conseil municipal de Besan-
çon crurent devoir envoyer en mission quelques-uns
de leurs membres auprès du gouvernement de
Tours.
Reçus le 1er octobre par l'amiral Fouricbon, les
deux délégués du conseil général (1) demandèrent
que le commandement de l'armée de l'Est fût confié
à un chef militaire réunissant en ses mains tous les
pouvoirs ; ils s'élevèrent contre l'institution des com-
missaires civils à la défense qui, à leurs yeux, de-
vaient être la cause de conflits, dont les pouvoirs n'é-
taient point définis, dont les attributions devaient
dans tous les cas se borner à approvisionner les ar-
mées.
L'amiral répondit que ces demandes étaient sages,
qu'il repoussait lui aussi les commissaires à la défense,
mais que le gouvernement ne montrait pas une éner-
gie suffisante, qu'il tolérait les troubles de Lyon et de
Marseille, qu'il désorganisait l'armée, etc. Il était fort
irrité surtout contre M. Laurier, ajoutant qu'il ne si-
gnerait jamais un décret instituant des commissaires
(1) MM. Vautherin et Estignard.
— 29 -
civils. Il conseilla aux délégués de voir les membres
du gouvernement : « N'hésitez pas, leur dit-il, à
exprimer hautement votre pensée ; faites votre de-
voir, mais vous échouerez. »
Le 2 octobre, ils purent à peine exposer leur de-
mande devant Crémieux et furent aussitôt interrom-
pus par le ministre, qui leur vanta, dans un vrai dis-
cours, l'ardeur républicaine et guerrière des pro-
vinces (1), déclarant que l'empire était la seule cause
de tous les revers de la France, que la république
sauverait le pays, etc. Se plaçant au point de vue pra-
tique, les délégués demandèrent de nouveau un gé-
néral énergique, ayant tous les pouvoirs, s'entendant
avec le conseil général pour obtenir les ressources
nécessaires. Ils insistèrent sur la nécessité de mar-
cher sur les Vosges, « de délivrer Metz. » Crémieux
parut se préoccuper surtout de ne pas se laisser enle-
ver à Tours, et répondit aux délégués qu'ils seraient
entendus à cinq heures, au conseil des ministres.
A cinq heures, pas de conseil. Uhrich, le défen-
seur de Strasbourg, est arrivé ce matin ; à cinq
heures, on lui fait une ovation. La cour de l'ar-
chevêché est garnie de curieux ; on crie : Vive
Uhrich ! Le général paraît sur le perron. Il est vive-
(1) Le 1er octobre, la délégation de Tours écrivait au gouver-
nement de Paris : La province se lève et se met en mouve-
ment, etc. »
— 30 —
ment ému ; il prononce quelques mots ; il remonte au
premier étage, et, s'accoudant à une fenêtre, ayant à
côté de lui Crémieux, il ajoute : « Messieurs, je vous
remercie de l'accueil que vous me faites ; c'est l'ar-
mée, ce sont les défenseurs de Strasbourg que vous
avez acclamés en moi. La France ne périra pas, l'Al-
sace ne cessera pas de lui appartenir. Il faut laver
dans le sang de l'ennemi nos revers, l'injure faite à
notre drapeau. Pour moi, je conserverai le souvenir
de cette journée jusqu'à la mort. »
Crémieux, qui est auprès de lui, s'écrie : « Mes amis,
la mort n'atteint pas les héros comme Uhrich ; ils
peuvent bien mourir, car nous mourrons tous dans
nous et notre chair ; mais son nom et sa mémoire
subsisteront immortels au delà des siècles. Tant que
l'Alsace vivra,le nom d'Uhrich continuera à survivre.»
Puis Crémieux exalte le courage de nos soldats, il dit
que nos défaites valent des victoires, que c'est par le
nombre que l'on a triomphé de nos troupes. Il fait
un appel à la concorde, demande qu'il n'y ait plus
qu'une seule pensée, un seul sentiment, l'amour de la
patrie, la défense du sol (1).
(1) Chose curieuse, pas un mot de la république. Uhrich n'en
a point parlé, Crémieux n'en a rien dit. Il a crié Vive la France !
et lui, ministre de la république, n'a pas osé en prononcer le
nom. Comme l'un des délégués s'en étonnait en présence d'un
habitant de Tours : « Il n'y a pas ici de républicains, lui fut-il
répondu. Si Crémieux avait crié Vive la république ! il n'aurait
- 31 —
Son improvisation est parfois triviale, le plus sou-
vent noble et élevée.
L'ovation faite à Uhrich a fait oublier le conseil des
ministres.
Le lendemain, 4 octobre, l'amiral Fourichon se
démet de ses fonctions de ministre de la guerre. Il
est découragé, il craint que l'anarcbie n'envahisse les
grandes villes, Lyon et Marseille ; il n'a pas voulu si-
gner le décret constituant des commissaires à la dé-
fense ; il a demandé la mise en liberté du général
Mazure à Lyon, et Crémieux a donné l'ordre de
mettre le général à la disposition de l'autorité pré-
fectorale. L'amiral abdique ; il fait bien.
En résumé, Crémieux est censé gouverner la
France ; il subit l'influence de MM. Laurier et Glais-
Bizoin. L'amiral Fourichon est sans pouvoir et sans
force. Bien lourde responsabilité pour ces trois
pas trouvé d'écho. Les Tourangeaux aiment leur patrie, mais
ils aiment le plaisir. Ce qu'ils veulent, c'est le bien-être, l'exis-
tence facile, la tranquillité. Le climat et la fertilité du sol leur
ont tout donné en abondance ; ils en ont profité pour se créer
des habitudes de luxe , une vie élégante exempte des passions
de parti et des préoccupations de la politique. La république
leur inspire des craintes , elle est un gouvernement trop plé-
béien pour plaire à une ville toute parisienne d'aspect et d'ha-
bitudes. »
Tours est du reste, en ce moment, le rendez-vous de tous les
solliciteurs à la recherche d'un emploi, de tous les poursuivants
de marchés équivoques, de tous ceux qui tirent profit des révo-
lutions et des crises politiques.
— 32 -
hommes ! Puissent-ils être dignes de la mission qui
leur a été confiée !
Toute résistance à la nomination d'un commissaire
à la défense étant inutile, les délégués du conseil gé-
néral durent se borner à remettre au ministère un rap-
port écrit, demandant un général en chef et une con-
centration rapide des troupes dans l'Est.
A leur retour, ils soumettaient au conseil général
un rapport ainsi conçu :
« Nous avons l'honneur de présenter au conseil un
rapport sommaire sûr la mission que vous nous avez
confiée auprès du gouvernement de la défense natio-
nale.
» Vos instructions nous prescrivaient de nous atta-
cher surtout aux considérations relatives à la dé-
fense du pays, de formuler sur ce point essentiel vos
voeux et vos idées. Placés sur les frontières des dé-
partements envahis, c'était pour vous plus qu'un
droit, c'était un devoir de dire ce que pensent, ce que
désirent les populations dont vous tenez votre man-
dat. Notre première pensée a été de signaler au gou-
vernement les lenteurs regrettables apportées dans
l'organisation des moyens matériels de défense, l'ab-
sence d'unité de vues et de direction qui paralyse dans
l'Est les opérations militaires, et que réclament impé-
rieusement la défense nationale et l'intérêt du pays.
« Des troupes nombreuses séjournent dans les villes
non encore menacées, où elles contractent souvent,
- 33 —
de l'aveu même des officiers, des habitudes contraires
à la discipline, et rien n'indique les dispositions
prises d'urgence pour former, de cette agglomération
d'hommes armés, des corps constitués pour la guerre:
d'un autre côté, l'équipement, l'armement, les effets
de campement, font généralement défaut ; on a ainsi
des hommes sous les drapeaux, mais on n'a pas
d'armée prête à entrer en campagne.
» Persuadés que l'unité de vues, l'unité de comman-
dement, la suite des plans conçus, n'avaient jamais
été plus impérieusement exigées que par la gravité des
circonstances, nous avons demandé une direction
unique entre les mains d'un général pouvant faire
mouvoir les corps de troupes, passer les marchés re-
latifs à l'armement et à l'approvisionnement sans être
entravé par les formalités administratives, et assumer,
grâce à la dictature dont il serait investi, la respon-
sabilité de sauver le pays. Nous avons insisté en un
mot pour la création d'un grand commandement mi-
litaire qui s'étendrait sur la zone territoriale mena-
cée par l'invasion. Nous avons ajouté que, dans notre
opinion, ce commandement pouvait être confié au gé-
néral Cambriels, chargé de la défense de Belfort.
» MM. les membres du gouvernement ont répondu
qu'ils étaient tout disposés à confier cette haute mis-
sion au général Cambriels ; qu'ils allaient d'ailleurs
créer des commissaires spéciaux à la défense natio-
nale, chargés d'organiser les moyens matériels de ré-
2*
- 34 —
sistance ; mais ils ne se sont pas expliqués sur la na-
ture et la limite des pouvoirs conférés à ces
commissaires et sur les mesures prises pour éviter
des conflits soit avec les préfets, soit avec l'autorité
militaire.
» Intercepter les communications des Prussiens avec
l'Allemagne, les priver de, munitions et de vivres,
serait les réduire à l'impuissance et défendre Paris
de la seule façon infaillible ; débloquer Metz, rendre
à l'armée du maréchal Bazaine la liberté de ses mou-
vements, achèverait la perte de l'ennemi.
» Nous avons donc demandé que la plus grande par-
tie des forces disponibles fussent jetées sur les
Vosges ; qu'une armée lancée par une main habile,
coupant la route d'Allemagne, marchât promptement
sur Metz, essayant de forcer le blocus de cette ville ;
nous avons montré que là était le salut du pays.
» Il nous a paru aussi utile d'insister pour qu'on
réunît sous une même main les corps de volontaires
et francs tireurs, dont l'action serait décuplée s'ils
avaient l'unité de direction et les renseignements que
dans leur isolement ils ne pouvaient se procurer.
» Nous avons rappelé que les conseils généraux
étaient partout disposés à prêter leur concours aux
préfets et à contribuer à l'armement des troupes en
votant les fonds nécessaires.
» Tels sont les voeux que nous avions à formuler en
votre nom. Le 1er octobre, nous avons laissé à.
— 35 —
MM. les ministres un rapport écrit confirmant nos
déclarations verbales.
» Nous avons en outre été assez heureux pour réus-
sir dans la recherche que vous nous aviez chargés de
faire d'armes de précision, de chaussures et d'ef-
fets d'équipement ; nous avons eu l'honneur de vous
donner à ce sujet des détails qui vous permettront de
prendre une décision.
» Tel est, Messieurs, le résumé de ce que nous avons
fait pour obéir à votre mandat. »
Le conseil exprime à ses délégués la satisfaction
de la manière dont ils ont accompli leur mission et
les en remercie.
A côté de ce récit, peut-être n'est-il pas inutile de
rappeler en quelques mots les faits qui concernent
la députation municipale envoyée à Tours.
Elle se composait d'un président à la cour de Be-
sançon, d'un docteur en médecine et de M. Grévy,
avocat, celui-ci intime de M. Laurier.
Le ministre Crémieux reçoit les trois délégués et
leur donne de l'eau bénite de cour. Ils.ne sont pas
mis en rapport avec l'amiral Fourichon, qui gérait
encore le ministère de la guerre, et M. Grévy entre
seul chez M. Laurier. Le lendemain, il est nommé
organisateur de la défense dans les trois départe-
ments. Ses collègues sont assez peu satisfaits de leur
rôle tout passif. L'un d'eux ne dissimule point son
- 36 —
mécontentement et déclare que sa mission a été fort
ingrate et qu'il ne sait trop ce qu'il est venu faire à
Tours,
11 octobre. — Il y a eu hier réunion publique au
théâtre ; c'eût été un spectacle comique s'il n'eût été
attristant. Il était difficile de s'y faire comprendre.
Les orateurs ou ceux que l'on qualifiait tels descen-
daient sur la scène, et sans aucune habitude de la
parole publique, disaient quelques mots sans suite.
M. Vieille présidait et s'y faisait remarquer par un
grand esprit d'à-propos et un vrai talent de parole.
Le journal la Franche-Comté reproduit assez fidèle-
ment cette réunion publique :
A M. Jules Hatté, rédacteur en chef de la
Franche-Comté.
Mon cher ami,
Vous n'avez pas assisté dimanche à la réunion pu-
blique qui avait lieu au théâtre. Vous respectez la loi
qui défend, sous peine d'une amende de 100 à 300 fr.,
agrémentée d'une prison qui peut varier de un à six
mois, à toute personne qui n'est pas électeur d'y as-
sister.
Je n'ai vu aucun contrôle assurant l'exécution de
cette mesure, aussi n'ai-je pas été peu surpris de voir
dans la salle bon nombre de citoyens qui, bien que
— 37 -
n'étant pas électeurs dans le Doubs ni même ailleurs,
m'a-t-on dit, n'en péroraient pas moins avec une cer-
taine ardeur sur la valeur des hommes qu'il ne leur
était pas permis de juger.
Nous ne ferons pas à cette réunion le reproche
qu'on lui a adressé d'être inutile, puisque les élections
n'auront pas lieu : il faut prendre ses mesures et
n'être pas pris au dépourvu quand le moment vien-
dra de les faire.
Seulement, on peut l'entacher d'irrégularité, puis-
qu'elle devait se composer des délégations des diffé-
rents cantons et que le canton de Pontarlier n'est cer-
tainement pas venu.
J'ai remarqué certains votes qu'il est utile de
rendre publics sans vouloir leur donner cependant
une importance qu'ils ne doivent pas avoir.
Le citoyen Victor Hugo est acclamé ; le premier, il
sera sur la liste démocratique.
Quant à M. Thiers, il est repoussé avec un en-
semble merveilleux.
Certainement c'est l'homme du moment, c'est à lui
qu'on doit la défense de Paris et peut-être le salut de
la France ; c'est à lui qu'on doit une tentative de mé-
diation des puissances étrangères ; mais que voulez-
vous ? il est porté sur la liste du journal l'Union
franc-comtoise, il ne peut donc pas être porté sur la
liste démocratique.
Le citoyen Gaudy se présente sous le patronage
— 38 —
du citoyen Gros. Il s'exprime avec beaucoup de fa-
cilité et rend son débit beaucoup plus coulant en
l'enjolivant de liaisons aimables et très pittoresques.
C'est ainsi qu'il débute en s'écriant :
— Je suis été à l'étranger....
Un assistant lui demanda alors s'il était partisan
de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ce à quoi il
répondit :
— Non ! jamais je n'ai eu une idée semblable, car
je veux la liberté pour tous, et je veux que l'Eglise
soit libre comme l'Etat doit l'être (sic).
Le citoyen Gaultier de Claubry a une spécialité : il
s'offre à remplacer les malades.
— Je me présente, dit-il, pour que la démocratie
ne manque pas de candidats. J'ai souffert vingt ans
d'empire, et s'il y a des malades parmi les susdits,
je suis là pour les remplacer.
Le citoyen Gaultier oublie que les vingt ans d'em-
pire qu'il a supportés lui ont été rendus plus fa-
ciles par les appointements qu'il touchait, le pauvre
homme! de l'Etat.
Néanmoins il propose de créer une classe de re-
présentants très intéressante, celle des représentants
suppléants, comme dans l'université.
Désormais chaque député sera accompagné d'un
suppléant. Si, pendant la séance, quelque force na-
turelle l'oblige à quitter la salle, s'il a besoin de vi-
siter le buffet, s'il doit donner quelques instants à
- 39 —
quelque électeur solliciteur, le député suppléant sera
là pour prendre sa place. N'est-ce pas original?
Le citoyen Gros monte ensuite à la tribune, selon
la formule consacrée, et répond de quelques citoyens
candidats. A propos de l'un d'eux, il s'écrie :
— Vous ne connaissez pas le citoyen Cuvier? Je
ne le connaissais pas non plus il y a quinze jours.
Aujourd'hui je réponds de ses sentiments démocra-
tiques. Quand on a serré sa main dans la sienne
(sans doute il est franc-maçon), on sait à quoi s'en
tenir... (Ici, quelques paroles oubliées.)
Le citoyen Gros, grand maître des cérémonies, qui
a présenté tant de candidats déjà, ne néglige pas de
se présenter lui-même, ou plutôt le public l'engage à
se présenter. Il se dévoue, et il accepte en disant
qu'il n'a pas fait de profession de foi, mais qu'il la fera
aussi radicale qu'on pourra le désirer.
Ceci vaut tout un poème !....
Cela revient à dire :
Citoyens, je n'ai pas de profession de foi dans ma
poche; j'en passerai par où vous voudrez. Voulez-
vous une liste peu radicale ? Vous l'aurez. — La
souhaitez-vous plus accentuée? C'est parfait, j'y avais
songé, et c'est ainsi que je voulais la faire ! — Mais
peut-être auriez-vous désiré que j'atteignisse sur ma
guitare politique les cordes les plus tendues du radi-
calisme ? Comment donc ? Mais rien n'est plus aisé.
J'ai du radicalisme à tous les degrés, comme l'épicier
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du coin a de l'anisette fine, extrafine, superfine. —
Voyons, citoyens, dites ce que vous voulez, je vous
accorderai tout, pourvu que vous me nommiez re-
présentant du peuple.
Ah çà ! et la liberté individuelle, qu'en fait-on?
Le citoyen Gros a oublié rénumération de ses
titres : peut-être se serait-on rappelé avec ironie qu'il
fut autrefois employé à la préfecture, et qu'il ne se
jeta dans l'opposition qu'après s'être vu refuser la
qualité de secrétaire particulier, qu'il sollicitait.
Je pourrais, mon cher ami, vous citer encore quel-
ques détails sur cette réunion, mais, etc.
Tout à vous, JUVÉNAL.
L'assertion relative à M. Gros n'est pas compléte-
ment exacte. M. Gros n'a jamais été employé à la
préfecture ; il est vrai qu'il a sollicité sous l'empire
la nomination de secrétaire particulier de M. le préfet
d'Arnoux. M. Gros ne songeait pas alors à faire des
professions de foi républicaines. Il eût pu être utile à
M. le préfet, qui ne fit point preuve d'habileté en re-
fusant son concours.
11 octobre. — M. A. Grévy, qui est allé à Tours
comme délégué du conseil municipal et qui en est
revenu commissaire à la défense, s'est installé rue
de la Préfecture, dans la future caisse d'épargne. Il
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a placé devant sa porte une guérite et un drapeau
avec ces mots : Commissaire général à la défense natio-
nale, mais une guérite superbe, qui efface celle de
la préfecture, avec des nuances variées et une pique
au sommet comme un casque prussien.
Dans ses nouvelles fonctions, M. Grévy manque
peut-être un peu de simplicité et de naturel, il est
comme gonflé de son importance, et il fait en cela
contraste avec l'attitude toute modeste de M. le préfet.
Sa situation est loin d'être facile, son autorité est
déjà contestée et l'expose à l'hostilité du préfet et à
celle des généraux , avec lesquels il faut s'entendre.
Il vient de nommer un comité de défense dont la plu-
part des membres n'ont jamais fait la guerre, n'ont
aucune des connaissances spéciales nécessaires pour
rendre des services utiles. Il en a exclu les membres
du conseil général, qui votent les fonds pour la dé-
fense nationale. En un mot, il veut agir sans con-
trôle, user de prétendus pleins pouvoirs qui sont
contrecarrés par d'autres tout aussi étendus dont sont
revêtus quelques hommes ; car aujourd'hui tout le
monde a de pleins pouvoirs, et l'autorité ne réside
plus que parmi ceux qui n'ont jamais eu aucun
titre à l'exercer.
12 octobre. — On annonce l'arrivée à Tours d'un des
membres du gouvernement de Paris, M. Gambetta. On

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