La république et les campagnes / par E. Lecouteux...

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Librairie agricole de la Maison rustique (Paris). 1871. 1 vol. (70 p.) ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LA REPUBLIQUE
ET
LES CAMPAGNES
PAR
E. LECOUTEUX,
PROPRIÉTAIRE AGRICULTEUR A CERÇAY (LOIR-ET-CHER),
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA SOCIÉTÉ DES AGRICULTEURS DE FRANCE,
RÉDACTEUR EN CHEF DU Journal d'Agriculture pratique.
Pas d'antagonisme, mais solidarité
entre les villes et les campagnes.
PARIS,
LIBRAIRIE AGRICOLE DE LA MAISON RUSTIQUE,
26, rue Jacob, 26.
1871.
LA RÉPUBLIQUE
ET
LES CAMPAGNES.
Bientôt, lorsqu'elle aura retrouvé le calme et pansé
ses blessures les plus vives, la France sera appelée à se
prononcer entre la République et les diverses monarchies
représentées par Henri V, le comte de Paris, Napoléon III
et même Napoléon IV.
Que feront alors les populations rurales, elles qui,
dans notre pays de suffrage universel, votent généra-
lement dans un même esprit et disposent de la majorité
électorale ?
Voilà la grosse question du moment.. Elle concentre
l'attention, publique sur nos campagnes. Elle fait parler
des paysans, des ruraux-; et voilà pourquoi, dans un
instant suprême où la France a besoin d'union, j'ai écrit
cette petite brochure politique avec le très-vif désir de
contribuer à atténuer, sinon à supprimer, le malheureux
antagonisme que d'autres, cherchant à diviser pour
régner, ont établi entre les villes et les campagnes.
- 4 -
C'est sous la poignante impression des terribles évène-
ments de Paris que j'ai pris la plume. Je déchirerais mes
pages si elles portaient le moindre cachet d'une oeuvre
de colère. Je vise surtout à accomplir, de mon mieux, non
une oeuvre prétendant à l'habileté, mais une oeuvre
d'honnêteté attestant que son auteur, indépendant en-
vers les partis, vieil ennemi des réactions, ne demandant
pas que l'agriculture soit un Etat dans l'Etat, mais tout
simplement qu'elle y occupe son rang, n'a rien négligé
pour ne froisser aucune conviction sincère. C'est, pour
un homme habitué à manoeuvrer sur le terrain de l'agri-
culture, un terrain très-brûlant que celui de la politique.
Mais, telles sont les nécessités du temps : chacun se doit
à tous, et j'ai pensé qu'une carrière de trente années
consacrées dans les champs et dans la presse à l'instruc-
tion et à l'émancipation des populations rurales m'au-
torisait quelque peu à parler de nos plus graves intérêts
d'actualité non moins que d'avenir.
I.
Non, jamais, au grand jamais, il ne me sera, possible
d'oublier le concert d'imprécations contre les paysans
et les ruraux que j'entendis à Paris, dans les derniers
jours de mars 1871, alors que la Commune, de sinistre
mémoire, préludait à sa prise de possession de la capitale
de la France. Homme des champs, rural moi-même, ces
imprécations des chefs et des seïdes de la Commune me
froissaient dans mes plus intimes convictions, et si, de
vieille date déjà, je n'eusse vu à l'oeuvre les passions
— 5 —
prétendues politiques d'une certaine secte, je me serais
étonné de tant d'injustices commises à l'égard de popu-
lations qui, elles aussi, elles surtout, venaient de payer
largement leur patriotique tribut dans notre malheureuse
guerre contre l'Allemagne coalisée.
Venu à Paris, non pour discuter, mais pour écouter,
j'écoutai beaucoup, et c'était là, à vrai dire, le rôle le
plus facile et le plus instructif dans un moment où la
fureur de parler l'emportait sur la sagesse qui consiste à
savoir se taire en maintes et maintes occasions.
A s'en rapporter exclusivement aux orateurs de plein
vent qui paraphrasaient en cela leurs journaux de pré-
dilection, Paris voulait la République sociale, tandis que
la province, dite réactionnaire, partageait ses sympathies
monarchiques entre le comte de Paris, Henri V, Napo-
léon III et même Napoléon IV avec une régence. De là
un abîme incommensurable entre la capitale et les dépar-
tements, ou pour mieux dire, entre les grandes villes et
les campagnes. De là, par conséquent, et toujours d'après
les Démosthènes las plus exaltés de la voie publique,
nécessité absolue pour Paris, la ville du savoir et de l'in-
dépendance, de prendre ses garanties contre une restau-
ration monarchique en proclamant la commune parisienne,
pouvoir considérable qui eût opposé, en regard des pou-
voirs de l'Etat réunis dans la capitale, une assemblée
municipale disposant d'une force armée et s'appuyant
sur une population agglomérée de deux millions d'âmes
toujours en mesure de construire des barricadés,
d'exécuter des coups de main et de faire prédominer
violemment sa volonté souveraine. Les grandes villes
auraient, d'après ce qu'on espérait et provoquait, suivi
l'exemple. Et c'est ainsi que, malgré leur majorité élec-
— 6 —
torale, les populations rurales, disséminées, peu re-
muantes, impuissantes contre les coups de surprise, au-
raient vainement eu recours au suffrage universel pour
imposer un gouvernement monarchique" aux populations
urbaines.
Tel était, sans préjudice de ses aspirations purement
socialistes, le plan de reconstruction politique de la
Commune parisienne. Elle voulait s'organiser contre les
ruraux. Ne pouvant renier et détruire le suffrage univer-
sel, elle cherchait à tourner la difficulté, dût-elle rompre
notre unité nationale, nous affaiblir devant l'étranger,
nous vouer à la guerre civile à perpétuité. Des villes,
la République sociale, exploitation des majorités terro-
risées par une minorité violente et audacieuse, n'eût pas
tardé à s'imposer de force à ce qu'on appelait, avec
de profonds dédains, les populations ignorantes des
villages.
Ce qui s'est fait à Paris pendant la honteuse dictature
de la Commune, la France ne le sait que trop et ne le
ressentira que trop longtemps. Pillages, vols, arrestations,
assassinats, mensonges, dénonciations, débauches, incen-
dies, démolitions, rien n'a manqué à ce qui doit être
appelé une orgie révolutionnaire dans toute l'ignominie
du terme. Et encore pour combler la mesure de nos dé-
sastres, a-t-il été dans l'horreur de la situation qu'une
armée allemande, occupant notre territoire par le droit
de la guerre, pût voir une armée française faisant le
siège de la capitale de la France. A force d'héroïsme,
notre armée a vaincu. Gloire et reconnaissance aux vain-
queurs.; mais, pas de commisération pour les misérables
qui, venus de tous les points du monde, voulaient faire
de Paris le danger de toute civilisation, le foyer de toutes
- 7 —
les terreurs, le repaire de toutes les ignorances et de
toutes les insanités. De la politique, ceux-là n'ont pris
que le masque. Il faut arracher le masque pour l'honneur
même de la politique. Mais plusque jamais, c'est notre de-
voir, c'est notre intérêt, en même temps que s'accompliront
de grands actes de justice, récompenses pour les uns et
châtiments sévères pour les autres, de conserver toute
la liberté d'esprit nécessaire à un peuple très-éprouvé
qui va prononcer bientôt sur ses destinées.
II.
L'un des traits les plus saillants de notre situation po-
litique, l'un des obstacles les plus considérables à la pa-
cification des esprits, c'est le fatal antagonisme qui va
s'accentuant de plus en plus entre les villes et les cam-
pagnes. Qu'est-ce qui a surtout créé cet antagonisme ?
Ne remontons pas au déluge : c'est le second empire.
En effet, il est incontestable que les populations ru-
rales ont fait l'Empire de Napoléon III, non moins in-
contestable que les grandes villes ont fait opposition à ce
gouvernement, non moins incontestable enfin que l'Em-
pire, renonçant à tout espoir de ramener dans son giron
les populations urbaines, a organisé et dirigé le suffrage
universel de manière à contrebalancer le vote hostile des
villes par le vote complaisant, sinon sympathique des
campagnes. Vainement le principe de la souveraineté
nationale avait-il été proclamé solennellement, il est in-
discutable qu'en pratique, l'Empire n'a rien négligé pour
démoraliser et dénaturer le suffrage universel en le sou-
— 8 —
mettant au régime des tutelles administratives et des
candidatures officielles. Plus de garanties constitution-
nelles pour le pays. Le gouvernement désignait, recom-
mandait, appuyait à outrance les députés et les conseil-
lers électifs chargés de le contrôler et de lui voter des
budgets. Il n'est donc pas étonnant que, plus les cam-
pagnes nommaient de députés protégés, agréables, com-
plaisants, dépendants, plus les villes aient cherché à
réagir contre ces excès par d'autres excès en nommant
des députés combattus par les préfets et les fonction-
naires, et comme tels amenés à se déclarer publiquement
irréconciliables. Paris surtout excellait dans le genre. Il
s'élevait à l'écarlate.
Ainsi fonctionnait le suffrage universel. Inventé pour
le triomphe de la République, il devenait une machine à
haute puissance qui travaillait, sinon à la plus grande
gloire du moins au plus grand profit du césarisme. D'ha-
biles préfets, des préfets à poigne, avaient été mis à
l'oeuvre. Faisant trop peu d'administration et beaucoup
trop de politique, ils donnaient au gouvernement la me-
sure de leur valeur et de leur dévouement en assurant le
succès des candidats officiels. Après eux, le déluge...
Et tant pis pour le pays, si de fatales hostilités s'allu-
maient entre les populations des villes et celles des
champs. Tant pis pour le pays, si, dans un jour de dé-
tresse, le gouvernement, privé de ses armées, abandonné
de ses fonctionnaires publics, laissait au pays, habitué à
tout attendre d'en haut, le soin de se défendre lui-même
contre le socialisme.
Et cependant, longtemps à l'avance, des esprits pré-
voyants ont annoncé l'immense effondrement qui devait
livrer le pays désarmé au pouvoir de ses ennemis inté-
- 9 —
rieurs. Vains efforts ! Tranquille sur l'énergie, sur la sa-
gesse de son gouvernement autoritaire, la France travail-
lait et jouissait : les pères de famille faisaient leurs af-
faires : les fils dissipaient plus ou moins leur héritage :
la littérature et les théâtres amusaient : les fonctionnaires
pullulaient : les contribuables payaient : les irritations
croissaient. Il semblait que, par son indifférence, par sa
manière de croire que le gouvernement pouvait à lui
seul jouer le rôle d'entrepreneur de salut public, la
France semât à pleines mains le socialisme. La récolte
est venue.
Logiquement, c'était surtout aux populations ouvrières
de l'industrie que s'adressaient les promoteurs du socia-
lisme. Les ouvriers, disaient-ils, n'étaient rien : ils avaient
le droit et le moyen d'être tout. Par eux, par l'avène-
ment des travailleurs, devait se réaliser le bien-être uni-
versel.
En masse, les paysans n'étaient pas parmi les bons
croyants. Beaucoup redoutaient le spectre rouge. Mais,
dans certains pays de grande culture, les nouveaux sec-
taires n'avaient pas tout-à-fait perdu leur temps. Ils enta-
maient peu à peu la nombreuse population des journa-
liers, des tâcherons, des gagistes qui vivent de salaires.
On s'en apercevait à de tristes symptômes : l'insubordi-
nation et d'autres défauts s'installaient au village. Des
ouvriers ne se croyaient plus astreints à respecter leurs
engagements pour les contrats de louage de leur travail.
Entre patrons et ouvriers, la situation se tendait. Ce n'é-
tait plus l'antique simplicité des moeurs rurales. Ce n'é-
tait pas non plus l'intelligence des droits et des devoirs
que comporte notre époque. Chaque élection générale
ne faisait qu'empirer la situation. L'ardeur de la lutte
— 10 —
appelait l'administration, non pas à donner l'exemple de
la moralité, mais à déployer toute sa science des grands
ressorts qui, dans les époques d'affaissement de la di-
gnité publique, mettent les solliciteurs au pouvoir des
dispensateurs de places et de faveurs. Il suffisait qu'un
candidat,même soutenu par de bons et d'honnêtes fermiers
dévoués au gouvernement, se portât contre un candidat
officiel, pour que des fonctionnaires, des dupes ou des
courtisans, engageassent de ferme en ferme les ouvriers
ruraux à ne pas nommer le candidat des fermiers, et cela
parce que, disaient-ils cyniquement, des ouvriers ne pou-
vaient, en matière d'élection, avoir les mêmes intérêts
que leurs maîtres. C'était tout dire, le coup portait juste
au défaut de la cuirasse. Les ouvriers prenaient le contre-
pied du bourgeois. Etrange politique ; absorbée par un
culte dynastique mal compris, elle ne voyait pas qu'exci-
ter les ouvriers contre les chefs d'établissement, c'était,
pour vouloir fermer la porte à un genre d'opposition
jugé nécessaire dans tous les vrais gouvernements re-
présentatifs , s'exposer à ouvrir la barrière au socia-
lisme, à la Commune et à tout leur cortége de tristes
passions !
Aussi, qu'est-il- advenu lorsque le césarisme, corrup-
teur du suffrage universel, n'a pu refuser plus longtemps
à la France les institutions représentatives qui dominent
maintenant en Europe ?
C'est que rien, du côté du gouvernement, n'était prêt
pour une telle évolution. Seule, l'opposition était grou-
pée, disciplinée, habituée à s'entendre sans secours ad-
ministratifs dans les élections et les discussions publi-
ques. Quant à la majorité gouvernementale, elle n'avait
jamais vécu qu'en tutelle. Entrée au Corps législatif par
— 11 —
l'appui du pouvoir exécutif, elle ne savait rien des
grandes manoeuvres parlementaires, rien de la lutte à
armes égales entre les partis, rien de l'art de choisir
librement ses chefs. Elle n'avait, pour la guider, que les
anciens parlementaires, et ceux-ci étaient, non pas bona-
partistes, mais orléanistes ou légitimistes, Décidément,
plus que jamais, l'antagonisme allait s'accentuer entre
les députés des villes et les députés des campagnes.
Malheur au gouvernement s'il laissait, et il ne pouvait
faire autrement, la moindre porte ouverte à ses irrécon-
ciliables ennemis.
Et voyez comme tout s'enchaîne. Eloignés de la poli-
tique militante, les naufragés de la légitimité et de l'or-
léanisme s'étaient rejetés sur les hauts emplois des che-
mins de fer ou dans les travaux de l'agriculture et de
l'industrie. Pour le plus grand nombre, ils vivaient de
la vie rurale dans la belle saison et se retrouvaient l'hiver
dans les villes de province ou dans les salons, les cer-
cles, les sociétés savantes, les académies de Paris. Plu-
sieurs, en se jetant corps et âme dans les entreprises
d'améliorations agricoles, avaient conquis une large et
légitime influence dans leurs départements. Ils ense-
mençaient l'avenir de plus d'une manière, sachant très-
bien que se retremper à la terre, occuper beaucoup d'ou-
vriers, faire de bonnes affaires en faisant de bonnes
actions, améliorer l'homme par le sol et le sol par
l'homme, assainir des contrées insalubres, défricher des
landes, créer l'aisance autour d'eux, marcher enfin à la
tête des travailleurs, et grandir avec eux et pour eux,
c'était reprendre une oeuvre utile entre toutes, oeuvre qui
était celle de la noblesse territoriale avant qu'elle eût
abdiqué devant la centralisation de Louis XIV et perdu,
— 12 —
en quittant ses manoirs, son ancienne inflence sur les
populations rurales.
Autres étaient les préoccupations et les jouissances des
heureux de l'Empire. Ce qu'ils cultivaient le plus, pour
la plupart, c'étaient les valeurs mobilières, c'étaient les
fonctions publiques à gros traitements. Faire concur-
rence aux grands terriens agriculteurs, en s'adonnant
à la vie rurale, ce n'était pas leur affaire. Ils étaient en
crédit. C'était assez pour se défendre, croyaient-ils, con-
tre leurs adversaires politiques, dans le cas où ceux-ci
auraient voulu sortir de la vie privée. Il me souvient
encore que, dans l'esprit de certains bonapartistes à
courte vue, un légitimiste, fût-il le plus méritant des
concurrents à la prime d'honneur, haute récompense
agricole très-briguée en ce temps-là, devait être écarté
d'une distinction suprême qui lui aurait donné trop d'in-
fluence dans sa circonscription électorale. Voilà où en
était arrivé l'esprit de parti. La justice n'était pas due
aux adversaires. Elle devait être le monopole des amis,
si tant est qu'une oeuvre de monopole puisse jamais usur-
per le nom d'une oeuvre de justice.
Telle était donc la difficile situation de l'Empire dans
les hautes régions du monde rural. Les hommes à grande
influence lui manquaient dans les campagnes, en ce sens
que, pour la plus grande partie, ces hommes se recru-
taient dans la légitimité et l'orléanisme, ou bien encore,
dans une opposition libérale qui aspirait à le transformer
en gouvernement représentatif. L'Empire, maître en l'art
de manier le suffrage universel, suppléait à ce vide en
imposant ses candidats aux campagnes, et dans cette
manière de comprendre la représentation nationale, il
s'appuyait, à défaut de grandes individualités agricoles
— 13 —
à sa dévotion, sur les masses électorales, sur ses amis de
la chaumière, sur la bourgeoisie rurale. Il avait aug-
menté le fonds des encouragements officiels à l'agricul-
ture, supprimé les anciens congrès où les hommes du
sol apprenaient à se connaître, à se, compter, à discuter
leurs rapports avec l'administration, à traiter les ques-
tions d'octroi, d'impôts, de douanes, de réformes civiles.
Il avait supprimé aussi le conseil supérieur de l'agri-
culture et décapité le haut enseignement agronomique
en détruisant. l'Institut de Versailles. Impossible de
mieux empêcher de grossir le nombre des hommes d'élite
qui auraient pu tenir le drapeau des grandes revendica-
tions de notre première industrie. Impossible de mieux
mettre en action ces paroles de l'un des exécuteurs de ses
hautes oeuvres de démolition, à savoir que, pour diriger
la charrue et soigner le bétail, pas n'est besoin de
science. Impossible de mieux flatter les partisans de
l'obscurantisme agricole. L'Empire avait été fait par
les paysans. Il ne voulait pas gâter ses paysans en les
mettant en contact avec des hommes instruits et indé-
pendants.
Je le répète et j'insiste sur ce point. Lorsque l'Empire
a voulu établir le régime constitutionnel, la matière
première lui a manqué. Avec l'idée que , sauf de rares
exceptions très-honorables, ses conseillers se faisaient
de l'agriculture, avec leur peu de goût pour la vie
rurale, avec leurs prédilections pour les paysans, ils ne
se sont pas trouvés prêts à constituer l'une de ces classes
dirigeantes qui, cependant, dans un pays essentiellement
agricole, sont une garantie d'ordre et de progrès, parce
qu'elles portent en elles l'esprit rural de nos sociétés
modernes. Non pas qu' en 1870, après le plébiscite, il fût
— 14 —
possible de conjurer tout à coup les mauvais effets d'un
gouvernement autoritaire qui avait duré plus que de
nécessité. Il était trop tard alors, et c'était beaucoup
plus tôt qu'il aurait fallu se servir du monde rural, non
pour nommer des députés complaisants, mais pour nom-
mer des députés qui, dévoués à la cause de l'ordre,
auraient eu plus d'indépendance envers le pouvoir. De
tels députés, issus du suffrage universel fonctionnant
librement, n'eussent pas manqué de constituer une ma-
jorité législative, et même une opposition gouvernemen-
tale qui, arrivant à l'heure utile, auraient empêché l'an-
tagonisme des villes et des campagnes de prendre les
funestes proportions d'aujourd'hui.
Je ne voudrais cependant pas, et moins que personne,
m'affranchir du devoir de mentionner ici l'acte d'initia-
tive qui, dans les derniers temps de l'Empire, a poussé
certains hommes à lutter contre la politique antirurale
du gouvernement, et cela en essayant de soustraire les
campagnes au régime des tutelles administratives. Il y a
eu là, sans que les grands journaux s'en soient beaucoup
occupé, un remarquable, mouvement qui a présidé à la
naissance de la Société des agriculteurs de France, et
qui portait en lui un principe, gage certain de l'émanci-
pation des campagnes. On n'eût pas tardé à trouver le
trait d'union entre des populations que des intérêts
égoïstes cherchaient à diviser pour en exploiter les divi-
sions. L'idée rurale était appelée à s'affirmer au foyer de
toutes les grandes influences nationales, et, par suite, à
subir le contact salutaire des diverses manifestations de
notre génie français. Bien des aspérités , bien des idées
exclusives auraient disparu dans cet échange de vues,
dans ce choc d'intérêts variés qui auraient amené, n'en
— 15 —
doutons pas, d'utiles conciliations. Mal conseillés, mal
préparés à ce nouvel ordre de choses qui renversait les
traditions de l'école autoritaire, parce qu'il substituait le
principe de l'initiative individuelle et collective au régime
de l'intervention gouvernementale dans les choses agri-
coles , les hommes de l'immobilité systématique ont eu
peur de la nouvelle puissance. Ils n'ont pas vu les
garanties de stabilité qu'elle présentait. Malgré eux,
cependant, elle gagnait du terrain lorsque l'Empire a
sombré. Elle lui survivra , pour peu que la liberté bien
comprise ne soit pas un vain mot en France. Car, il n'y
a pas à le nier, c'est par le réveil de l'esprit rural qu'il
faut , d'accord avec la partie saine des populations
urbaines, sauver notre pays. Je crois au salut. J'y crois,
pourvu que la France se donne un gouvernement qui
puisse vivre avec le suffrage universel, enrayer le socia-
lisme, supporter toutes les libertés nécessaires, subir des
contrôles sérieux, intéresser à la chose publique assez
d'honnêtes gens pour que ceux-ci soient toujours en me-
sure de barrer le passage aux ambitieux de mauvais aloi,
à ceux qui portent de grands noms comme à ceux qui
veulent, sans titres, sans services rendus, sortir de leur
obscurité. Tout cela est difficile, mais c'est nécessaire, et
quand nécessité fait loi, il faut absolument qu'un pays
ait la foi qui donne l'énergie pour vaincre les obstacles.
III.
Evidemment, nous sommes dans une époque de con-
fusion, et pour qu'un écrivain désireux de contribuer
à rétablir l'accord entre les campagnes plus ou moins
— 16 —
monarchiques et les villes plus ou moins républicaines
ou socialistes, cherche à dégager l'inconnu d'un tel chaos,
il faut qu'il ait, par-dessus tout, une confiance sans limite
dans la bienveillance de ses lecteurs.
Essayons de bonne foi.
L'une des principales causes du malentendu qui nous
divise, c'est, il me semble, l'erreur qui consiste à con-
fondre la République avec le socialisme. Grave erreur !
la République est si peu solidaire du socialisme, qu'elle
n'a pas de plus grand ennemi. Il ne s'agit pas aujour-
d'hui de fonder cette république autoritaire, négation du
droit des majorités, qui voudrait s'imposer par la vio-
lence, ne pouvant se faire accepter par la raison. Il ne
s'agit pas de cette république à outrance qui compromet
les meilleures causes par ses excès. Il s'agit de la Répu-
blique qui repousse toute alliance avec les doctrines ten-
dant à contester le droit de propriété, à organiser la spo-
liation, à pousser les populations les plus nombreuses
dans une voie où le travail et le capital, violentés l'un par
l'autre, cesseraient de s'entendre sous le régime vivifiant
de la liberté des transactions et du respect des engage-
ments. Il s'agit de la République qui professe l'obéis-
sance aux lois, s'incline devant les majorités, pèse tous
les droits, travaille ardemment à l'amélioration du sort
du grand nombre, aime et sert tout ce qui est juste
pour avoir d'autant plus d'autorité quand elle réprime
l'injustice, et qui, au lieu d'affaiblir la France par l'idée
fédérative, entend accomplir l'oeuvre de décentralisation
sans dépasser les limites où l'unité française serait com-
promise.
Voilà la Piépublique comme la professent des hommes
qui, détestant l'anarchie socialiste non moins qu'ils
- 17 —
redoutent l'agitation du pays par les partis monarchi-
ques, sont décidés à ne pas servir de causes dynastiques,
et se sont ralliés au gouvernement qui divise le moins,
à la République telle que la comporte notre état de civili-
sation.
Autre chose est le socialisme. Il est la révolte insensée
du travail contre le capital et la propriété. Il est la doc-
trine de quelques hommes qui se trompent, mais, pour
le plus grand nombre de ses adeptes, il est une chose
insaisissable qu'ils ne peuvent ni comprendre ni expli-
quer, ou bien un programme machiavélique avec lequel
ils trompent les masses et les poussent à la haine, à
l'émeute, jusqu'à ce que de déceptions en déceptions, de
crimes en crimes, ils les livrent à la honte, à la misère,
aux rigueurs des lois d'éternelle justice.
Bien souvent, j'ai cherché à étudier le socialisme.
Jamais personne, jamais aucun livre, n'a pu m'en faire
comprendre la doctrine. Ce que j'y ai vu de plus clair, à
travers de très-grandes phrases, c'est la pensée fixe de
subordonner le capital au travail, de donner la terre au
paysan et l'usine à l'ouvrier, d'universaliser la propriété,
d'amoindrir les excès de la concurrence en lui opposant
l'association ouvrière, de supprimer le salariat, et, pour
reconstituer ainsi l'ordre social, de procéder tout d'abord
à la liquidation de l'ancien régime, c'est-à-dire à la spo-
liation de ceux qui possèdent au profit de ceux qui ne pos-
sédaient pas jusque-là. On appelle tout cela, avec plus
d'emphase que de conviction, l' avénement des travail-
leurs, la clôture de l'ère des révolutions, l'ouverture de
l'ère du bien-être universel.
Comment se fait-il qu'un pareil programme puisse être
pris au sérieux ?
— 18 —
Il y a une liberté dont les socialistes semblent ne
pas admettre l'existence actuelle, c'est la liberté du tra-
vail, cette précieuse conquête de nos pères qui, eux
aussi, mais sérieusement, ont voulu convier les travail-
leurs au banquet de la vie sociale. Cette liberté nous
permet à chacun d'utiliser à notre gré nos diverses apti-
tudes. Mieux que cela, elle nous confère le droit de
débattre les conditions de notre coopération dans les
branches variées de l'activité humaine, de contracter tels
engagements qui nous conviennent de porter nos bras
et nos intelligences où nous voulons, de recevoir enfin le
prix que nous avons stipulé et que nous garantit la loi
générale des sociétés civilisées. Ainsi comprise, la liberté
du travail ouvre à toutes les capacités, si grandes ou si
petites soient-elles, une carrière sans limite, une carrière
où chacun, combattant à ses risques et périls, est rému-
néré selon ses oeuvres, et dans laquelle aussi s'établit
entre les producteurs et les consommateurs une solida-
rité qui tourne au profit de chacun. Au-dessus du monde
des travailleurs plane, avec son incontestable impartialité,
une grande loi économique, loi universelle qui n'est
écrite dans aucun code, mais qui s'est établie et restera
par la force des choses: la loi de l'offre et de la demande.
Cette loi supérieure, voilà ce qui règle le prix des produits,
le prix de tous les services productifs, le prix du travail,
qu'il s'agisse du travail individuel, du travail associé ou
du travail dés socialistes. Pas de privilége dans le monde
économique tel que la liberté du travail aspire à le déve-
lopper. Égalité complète. L'avenir est aux plus méri-
tants, aux plus laborieux, aux plus économes, et disons
le sans égard pour tout orgueil mal fondé, à ceux-là
aussi qui, plus favorisés que d'autres par des circons-
- 19 -
tances indépendantes de notre volonté, arrivent au port
sans avoir jamais naufragé. Interrogeons l'histoire : elle
nous montrera ici de riches parvenus du travail libre, là
de nombreux ouvriers arrivés à l'aisance, et comme con-
traste, des débris, des victimes, des blessés, des pauvres,
des infirmes qui, les uns malgré une longue carrière
de labeur, les autres parce qu'ils se sont livrés à l'incon-
duite, sont la preuve vivante, non pas d'une mauvaise
organisation sociale, mais d'un état de choses qui dérive
des chances plus ou moins heureuses, et des facultés
plus ou moins élevées , auxquelles les hommes doivent
de réussir plus ou moins dans leurs entreprises. Interro-
geons l'histoire, elle nous attestera que la liberté du tra-
vail est l'essence même et la garantie de toute grande
civilisation. Or, la France la possède cette liberté du
travail. Il me paraît bien difficile, impossible même, que
le socialisme trouve mieux que cela pour améliorer le
sort du grand nombre, et j'incline fortement à penser
qu'en promettant aux ouvriers le maximum de profits
avec le minimum de travail, il parle très-sciemment plu-
tôt à leurs passions qu'à leur raison. Est-ce donc les res-
pecter? est-ce donc les traiter en hommes libres? et
n'est-ce pas, en les poussant aux violences, les prendre
pour cette chair à canon qui fait les héros sur les champs
de gloire, mais aussi les dupes sur les barricades socia-
listes?
Les socialistes prétendent qu'ils ont une recette infail-
lible pour augmenter la rémunération du travail, ou en
d'autres termes, pour consacrer le droit au profit. Char-
latanisme ! Quand bien même, comme ils le proposent,
les ouvriers seraient partout associés, aucune puissance
n'empêcherait que les prix des produits créés par ces
— 20 —
ouvriers ne fussent soumis à la loi du marché général,
loi de niveau inflexible qui équilibre toutes choses, et
qui, par ce simple motif, s'opposerait à ce que telles ou
telles catégories ouvrières s'enrichissent aux dépens des
autres. On aurait beau faire, la concurrence universelle
nivellerait bientôt le prix de tous les produits, et bientôt
aussi, la part des bénéfices à partager entre ouvriers ne
serait pas plus forte que la somme des salaires qui, après
tout, sont de véritables avances exonérées de toutes
chances de risques.
Le socialisme aurait-il des ouvriers associés en même
temps que des ouvriers non associés ? Autant admettre
qu'il serait l'injustice à sa plus haute expression, puis-
qu'il aurait des ouvriers privilégiés et des ouvriers dés-
hérités, ceux-ci ne jouissant pas des avantages que le
socialisme attribue à l'association, et ceux-là cumulant
tous les priviléges d'une situation exceptionnelle.
Il faut en convenir. Le droit au profit, en tant que
consacré par la législation, est une chimère, un de ces
leurres que des imposteurs seuls peuvent avoir l'audace
de faire miroiter devant de malheureux ouvriers. Qu'il
soit prêché dans les cabarets où la raison n'a guère voix
au chapitre ; qu'il soit exposé à l'admiration des fidèles
dans des réunions publiques où les déclassés, les fruits
secs, les utopistes, les entrepreneurs d'émeute, les am-
bitieux sans scrupule, donnent libre carrière à leurs diva-
gations, ces folies ne produisent que trop malheureu-
sement leur effet dans un tel milieu. Mais que les
populations rurales ne s'y laissent pas prendre. Le so-
cialisme a surtout été imaginé pour une infime minorité
d'ouvriers de villes et de fabriques qui trouveraient très-
commode que les populations les plus nombreuses leur
— 21 —
garantissent la vie avec beaucoup de jouissances et très-
peu de peines. Véritable traité de dupes si jamais il pou-
vait être ratifié par ceux-là qui auraient confiance dans la
fantasmagorie de l'école socialiste. Respectons le principe
de la liberté des associations et le profit viendra légitime-
ment pour ceux qui mèneront le mieux leur barque.
Logique dans ses inconséquences, le socialisme
n'attaque pas moins la liberté du capital que celle du
travail. C'était de rigueur. Le capital c'est la matière
première des grandes fortunes, c'est là ce qui marque la
distance entre les riches et les pauvres. Guerre donc au
capital jusqu'à ce que, passé des mains des riches dans
les mains des pauvres, il ait élevé les petits en abaissant
les grands. Et après ? Est-ce que du moment où il sera
admis que la force prime le droit, les grands de la veille
devenus les petits du lendemain n'attendront pas le mo-
ment favorable où ils pourront à leur tour, en vertu de la
maxime de leurs vainqueurs, reprendre leur revanche ?
Le capital, il faut le dire et le redire, c'est le travail
de la veille, absolument comme le travail, cumulé avec
l'épargne, c'est le capital du lendemain. Si vous faites
la guerre au capital, le travail ne fera pas d'épargne :
il consommera tout ce qu'il aura produit ; nous n'aurons
ni machines, ni chemins de fer, ni usines, ni rien de ce
qui, dans l'état actuel du monde, nous permet de pro-
duire à bon marché et d'échanger avec bénéfice nos
produits contre les produits étrangers. Impossible de
nier ces vérités élémentaires. Impossible de ne pas re-
connaître que le capital a été, dans l'ordre des intérêts
matériels, le grand émancipateur des populations ou-
vrières. Il a bâti nos villes ; il a créé la fortune mobilière,
point de départ du Tiers-Etat ; il a opposé à l'ancienne
— 22 —
aristocratie territoriale une puissance qui, foncièrement
démocratique, a contribué de toute son influence à l'af-
franchissement des communes et à la chute des institu-
tions féodales ; il a, de nos jours, créé de toutes pièces
des Etats qui, mis d'un seul coup en possession de tous
les instruments d'une haute civilisation, étonnent le
monde par le rapide développement de leurs populations,
de leurs richesses, de leurs libertés. Et vous dites, so-
cialistes, que le capital exploite le travail et se grossit
par la sueur du peuple ! Et vous faites tout pour terro-
riser le capital ! Et vous ne voyez pas que le tourmenter,
l'effrayer, le confisquer, c'est mettre la France au-dessous
des autres nations qui savent, par vous, comment un
peuple marche à la décadence, et par elles, comment les
peuples s'élèvent dans l'échelle des prospérités !...
Vous objectez que vous n'entendez pas vous priver
des services du capital, que seulement vous voulez qu'il
passe sur le second plan, afin que les bénéfices de l'in-
dustrie se partagent pour leur plus grosse part, ou du
moins pour une part plus considérable, entre les ou-
vriers coopérateurs. Ce n'est là qu'une autre manière de
reproduire votre éternelle prétention de la suprématie
du travail sur le capital, une autre manière d'attaquer la
liberté de chacun de ces deux agents de toute production,
une autre manière de passionner le débat. Encore une
fois, il n'y a qu'un moyen de faire du capital, c'est de
lui laisser toute la liberté de ses mouvements, depuis le
mouvement où il prend naissance jusqu'à ceux où il
s'engage, se désengage, se prête, se transforme. Derrière
ces mouvements, fonctionnent tous les grands ressorts
de la machine humaine, le génie des découvertes,
l'amour du gain, les excitations de la concurrence, la
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patience et la prévoyance des administrateurs, l'esprit
des affaires, l'économie, l'ordre, l'application au travail.
Sans doute, beaucoup de ces ressorts peuvent jouer dans
les associations. Mais en quoi donc, je vous; le demande,
est-il nécessaire de faire des révolutions à coup de fusil,
de canons et d'incendies, pour installer des associations
basées sur la participation des ouvriers aux bénéfices ?
C'est vrai, la France comme l'ont faite des générations
de penseurs et de vrais travailleurs, la France resplen-
dissante de plusieurs siècles affirmés par des gloires de
toutes sortes, cette France-là convient au socialisme.
Mais la réciproque n'a pas lieu : le socialisme, usurpa-
teur, confiscateur, spoliateur d'un patrimoine qui repré-
sente le travail du passé, le socialisme ne convient pas à
la France. Elle le rejette, non sans faire la part des cher-
cheurs de bonne foi qui le regardent comme l'arche de
salut des travailleurs, mais en vouant à l'opprobre univer-
sel les hommes qui en font un instrument de guerre
civile, une arme d'extermination, un pacte de haine con-
tre tout ce qui est vertu, talent, supériorité sociale. Elle
le condamne lorsqu'il a la vaine prétention, d'enseigner
aux ouvriers qu'il y a d'autres moyens d'arriver à l'ai-
sance que par l'économie, le travail, la tempérance,
l'intelligence, la moralité, l'héritage de la famille, la
générosité des bienfaiteurs. Elle le condamne quand il
n'avertit pas ses associations, qu'elles aussi connaîtront
les crises, industrielles, si elles produisent au-delà des
besoins du marché ; qu'elles aussi ressentiront le contre-
coup des guerres, des épidémies, des intempéries qui
rendent, très-heureusement, tous les peuples solidaires ;
qu'elles aussi auront des magasins encombrés, des jours
de chômages, des ventes à perte, des faillites, des mi-
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sères à soulager. Elle rit de ses vanités, de ses naïvetés
quand il fait nommer les chefs et les contre-maîtres par
des ouvriers qui ne sont pas, plus que d'autres, exempts
de beaucoup de faiblesses comme la paresse, l'insubor-
dination, l'esprit de critique systématique, l'amour des
petites vengeances, la jalousie, le goût de la bouteille,
la haine des chefs, et tout cela, avec accompagnement de
beaucoup d'ignorance dans l'art de gérer de grandes
entreprises et d'apprécier les hommes dignes de les
administrer. La France condamne encore le socialisme
quand, rapportant tout à la puissance humaine, il n'ad-
met pas l'influence des circonstances par lesquelles tout
est heur ou malheur ici-bas, circonstances qui contri-
buent à élever les uns et à abaisser les autres, sans
qu'aucune science humaine puisse les prévenir, et encore
moins les dominer. La France enfin repousse le socialisme
quand il veut se fonder sur la liquidation d'un ancien
ordre de choses où chacun a conquis par droit de travail,
d'économie ou d'hérédité un patrimoine qui lui est cher,
parce qu'il a son origine dans les lois de la morale.
En son particulier, l'agriculture repousse le socialisme
parce qu'il méconnaît le droit de propriété individuelle,
et parce que, ne sachant rien des conditions qui font les
bonnes récoltes de blé comme toutes les autres, il serait
l'asservissement de l'individu par l'Etat ou par la Com-
mune. Il n'est pas démontré à nos bons paysans que le
travail associé, au-delà de certaines limites, vaudrait
mieux que leur travail en famille. Il n'est pas à croire
qu'ils se mettent de sitôt en commun pour élire des chefs
qui leur donneraient chaque jour des ordres concernant
la manière de cultiver la terre avec bénéfice. A d'autres,
ces sornettes.
— 25 -
IV.
On a tellement envenimé cette grosse question du tra-
vail et du capital qu'on ne saurait trop mettre en relief
les divers aspects qui permettent de la juger dans toute
sa portée sociale. La grande lutte de notre temps, c'est
la lutte du capital et du travail, lutte gigantesque qui
vient de ravager Paris et d'ajouter aux plus grandes dou-
leurs de la France. Il n'est donc pas inutile que, dans le
silence et le calme de ses solitudes, l'agriculture, si indi-
rectement qu'elle ait encore ressenti les atteintes du
socialisme, médite sur des intérêts qui sont aussi les
siens, parce que rien de ce qui fait les tristesses du pays
ne saurait la trouver indifférente. Et d'ailleurs, la con-
tagion du mal va très-vîte. Une fois en pied, le socia-
lisme ne tarderait pas à chercher et à trouver, dans nos
campagnes, l'argent qui est en général, le nerf de la
guerre et en particulier de la guerre sociale comme il
la comprend.
Développant cette idée que les institutions et les lois
se ressentent toujours et partout de la prédominance de
l'un des trois agents de la production, sol, travail,
capital, j'écrivais en 1866, dans le Journal d'agricul-
ture, pratique dont la rédaction en chef venait de m'être
confiée :
« Des siècles se sont écoulés où la propriété foncière
était tout. Posséder la terre, c'était posséder toutes les
influences ; c'était posséder même les hommes qui l'ha-
bitaient et la cultivaient ; c'était être seigneur et maître ;
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c'était jouir de grands priviléges politiques ; c'était avoir
la première voix dans toutes les circonstances où se
décidait l'avenir du pays.
« Plus tard, arrive le tour du capital. C'est un im-
merise progrès. Les villes se forment, la richesse mobi-
lière se constitue, le travail est émancipé. Aux institu-
tions féodales succèdent les institutions libérales qui ont
fondé le nouveau régime européen. Mais, comme toutes
les puissances dont le triomphe établit et consacre un
nouvel ordre de choses, le capital fait les institutions et
les lois à sa convenance. Il se rappelle son origine, ou
tout au moins ses premiers triomphes les plus décisifs. Il
est né, il s'est développé avec la grande industrie, avec
le grand commerce. Il représente les intérêts qui l'ont
fait ce qu'il est. Il parle leur langage. Il s'inspire de leur
importance. Et c'est ainsi que, par la force des choses,
l'aristocratie financière remplace l'aristocratie territo-
riale, ou tout au moins, vient lui disputer l'influence
dans la direction des gouvernements et de l'opinion
publique. Et c'est ainsi que, cette fois, les institutions
et les lois sont le reflet d'idées qui placent le capital
sur le premier plan.
« Aujourd'hui le monde économique accomplit une
nouvelle évolution. Il ne s'agit plus du règne exclusif de
la propriété foncière ou de la propriété mobilière. Il ne
s'agit pas davantage, en dépit des théories socialistes, de
consacrer la prédominance du travail. Il ne s'agit plus
d'organiser des priviléges qui ont placé tour à tour, au
sommet de l'état social, un jour la puissance territoriale,
un autre jour la puissance industrielle, commerciale ou
financière. Il s'agit de créer l'équilibre, la solidarité de
la terre, du capital et du travail. Il s'agit de disposer les
— 27 —
choses pour que toutes les forces sociales, appelées à
mesurer leur importance sur leur utilité générale, tour-
nent au profit de chacun et au profit de tous. Assez long-
temps ont régné des prétentions absolues. Notre époque,
au lieu de l'exclusion, veut l'harmonie équilibrée de tous
les intérêts. »
Le socialisme pose donc très-mal la question lorsqu'il
déclare la guerre au capital et à la propriété. Il fait table
rase. Il réglemente. Il devient école autoritaire au
suprême degré. Il est anti-libéral, anti-démocratique. Et
de ce que l'histoire de la civilisation européenne nous
montre des époques où la propriété territoriale et le
capital ont été des instruments de domination politique,
il n'en résulte pas que notre époque, instruite des dan-
gers inhérents à tous les régimes exclusifs, ne doive pas
profiter de la leçon du passé. Tout au contraire, c'est son
honneur, ayant appris ce qu'il ne faut pas faire, de cher-
cher à connaître ce qu'il convient de faire. La tâche est,
à cet égard, largement ébauchée. Partout il n'y a pas
d'étude plus attachante, pour les esprits élevés, que
celle qui les porte à améliorer le sort des populations ou-
vrières. En somme, on sait que la misère est une mauvaise
conseillère, on ne sait pas moins que la diffusion de l'ai-
sance moyenne doit être l'objet de toute bonne civilisa-
tion, de tout gouvernement d'ordre et de liberté.
De leur côté, les populations ouvrières ont aussi quel-
ques réflexions à faire. La liberté du travail, si elle est
une de leurs plus précieuses conquêtes, est en même
temps, comme tout ce qui engendre de grandes respon-
sabilités, un de leurs dangers les plus sérieux en ce
qu'elle fait parfois affluer trop, de bras sur un seul point,
dans une ou dans plusieurs industries qui développent
- 28 -
leur production outre mesure. Sollicités un instant par
les appels de l'industrie, par les gros salaires qu'elle leur
offrait, par les chantiers de l'Etat, par les entreprises de
reconstruction de Paris, par les jouissances de la vie
urbaine, beaucoup d'ouvriers ont quitté leur village pour
la ville. On a fabriqué, démoli, rebâti à qui mieux mieux.
Il ne faut pas s'étonner si, de l'excès de tels travaux et
de telles productions est résulté la nécessité d'un temps
d'arrêt, c'est-à-dire du chômage. Il en serait ainsi avec
le socialisme, et ceux-là qui croiraient échapper à la loi
de la concurrence, à la loi qui commande l'équilibre de
la production et de la consommation, ceux-là seraient
frappés par les excès même de leurs prétentions. Il ne
faut donc pas confondre les effets avec la cause. L'af-
fluence, sans règle ni mesure, des ouvriers dans les villes,
voilà la cause des crises industrielles, et certes, rien de
cela ne serait arrivé avec de pareilles exagérations si,
par une saine observation des lois économiques, la France
avait mieux conservé son caractère agricole. Une fois la
maladie déclarée, on a préféré se confier aux docteurs ès-
socialisme. Ils ont appliqué un remède pire que le mal.
V.
Le terrain commence à se déblayer. Nous avons établi
que le socialisme n'a rien de commun avec la République.
Il est dans la monarchique Angleterre et dans la monar-
chique Allemagne. Il a son organisation internationale.
Il est partout, soufflant la discorde, excitant les ouvriers,
menaçant les chefs d'entreprise.

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