La république / par un garde national de Voiron. suivi d'un Recueil de documents politiques

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Prudhomme (Grenoble). 1870. France (1870-1940, 3e République). In-8°. Pièce.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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LA
REPUBLIQUE
PAR
UN GARDE NATIONAL DE VOIRON
SUIVIE
D'UN RECUEIL DE DOCUMENTS POLITIQUES
Tantae molis erat Romanam condere gentem.
(S., L.1)
4 00 GRENOBLE
PRUDHOMME, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, RUE LAFAYETTE, 14
1870
LA
RÉPUBLIQUE
AUX CITOYENS HONNÊTES.
Ecoutez!
Aux jours heureux des Républiques grecque et romaine, il était
permis à tout citoyen animé du zèle de la Patrie de gravir les degrés
de la tribune aux harangues , pour s'adresser au peuple réuni sur le
forum ou l'agora. Ni le climat ni les lois ne souffrent en notre pays ces
imposantes assemblées sous le dôme du ciel bleu, dont les profondeurs
infinies semblent élargir le vol de l'esprit et dilater les élans du coeur.
Mais nous avons les clubs, où le patriotisme peut se manifester et
la parole se produire.
Vous qui avez reçu le flambeau de l'intelligence et l'arme d'un verbe
sonore et puissant, allez sur cette arène, tant de fois profanée, combat-
tre nos ennemis intérieurs, plus redoutables peut-être que ces hordes
barbares qui ont bondi, comme une avalanche, par-dessus nos fron-
tières et pénétré connue un coin de fer dans le coeur de nos provinces
stupéfaites.
Levez-vous, honnêtes gens! Allez éclairer vos frères égarés par
les sophistes de cabaret; distribuez-leur le pain de la vérité et du bon
sens, enflammez-les du saint amour de la Patrie !
Votre inertie livrerait la France à la canaille et aux Prussiens.
Pour moi, qui n'ai pas un organe vibrant, je veux néanmoins
faire mon devoir; j'écrirai, ma plume me servira de porte voix ; j'aurai
mon club aussi, plus spacieux que le forum, plus libre que l'agora.
Luxuria incubait victumque uleiscritur orbem (1).
JUVÉNAL.
Le 4e jour de septembre, mois fatal dans nos annales de la funèbre
année 1870, la France amollie s'est réveillée, l'n il hagard, de son
(1) « La luxure s'est couchée (sur Rome) et a vengé l'i.i.iv. is vaincu, » Ce vers ne
donne-t-il pas la clef de nos désastres?
1871
sommeil léthargique, aux cris de rage de nos soldats écrasés, aux
hurlements de joie farouche des Germains fous de leurs succès fabu-
leux ; et la noble France, ivre de honte et de colère, a bondi comme
un lion blessé; et, brisant sa cage de fer, elle a broyé de sa dent fu-
rieuse le gardien vénal et fainéant qui la chloroformait pour la mieux
exploiter.
Rejetant de sa gueule sanglante les débris indigestes de sa première
victime, son lâche geôlier,
Le lion s'est accroupi
Les ongles fichés en terre, la queue roide, les yeux fixes et flam-
boyants, les oreilles rigides, les narines enflées, il attend, acculé contre
les ruines de sa cage démolie, l'innombrable troupeau de chacals qui
se flattaient de le dévorer pendant son perfide sommeil.
Le lion veille gare aux chacals !
La République a été proclamée par la fureur et le mépris:
VIVE LA RÉPUBLIQUE !
Soit, vive la République !
Mais, qu'est-ce donc que la République? Etrange question ! diront
quelques-uns. Demandez ce qu'est la lumière ! Comme si chacun
ne savait pas en quoi consiste la République. Comme si ce mot
n'éveillait pas chez tous la même idée !
J'en demande pardon à ceux qui pensent ainsi; mais, je crois que
nul mot dans notre langue n'est plus diversement compris, que nul
régime social ne répond à des aspirations plus différentes, à des idées
plus contraires.
La lie du peuple, cette partie abjecte de la société qui grouille,
le jour, dans les bas-fonds, dans les tripots, dans les tavernes, et
sort la nuit, quand les ténèbres ensevelissent le soleil de la patrie,
comme l'hyène, comme le hibou, comme les bêtes immondes qui
vivent de rapine et d'ordure; cette lie du peuple, « ces gredins»,
comme les appelle le brave général Trochu, ne voient dans la Répu-
blique autre chose qu'un vaste champ ouvert au pillage, au libre:
exercice de leurs instincts dépravés. La liberté du mal, voilà ce que
les « Voraces » acclament dans la République, celte ère sainte de la
liberté du bien.
Epouvantés par les sinistres croassements de ces corbeaux ignobles
qui infectent toutes les sociétés, les paisibles habitants des campa-
gnes, les ouvriers honnêtes, les commerçants laborieux, les hommes
qui travaillent, ceux qui vivent de leur labeur quotidien, du fruit de
leurs épargnes ou de celles de leurs pères, les fils du travail, les amis
de la paix, les disciples de l'ordre et de la raison, les honnêtes gens,,
en un mot, éprouvent des horripilalions à la tête en entendant reten-
tir le grand mol de République. Un regard sur leur famille, la main
sur leur bourse, tremblants comme à l'approche d'un fléau, ils mur-
murent d'une voix étouffée, entre leurs dents qui claquent: «Ma-
lédiction ! »
Le philosophe, au contraire, salue avec bonheur le jour de la Ré-
publique , dans laquelle il voit le redressement des injustices, la ré-
génération des esprits, la seule forme sociale digne de l'homme civi-
lisé, le seul régime qui puisse le faire atteindre au faîte de ses hautes
destinées, le complément du progrès humain.
__ 5 —
Citoyens, faisons ensemble la théorie de la République; examinons
si la France est préparée pour recevoir cette forme de gouvernement;
cherchons les moyens de stabiliser son règne, et enfin voyons qui
nous devons envoyer à l'Assemblée constituante.
I.
Théorie de la République.
Citoyens ! Vous n'entrez pas sous les frais ombrages du jardin d'Aca-
démus. Vous êtes dans un camp ! Vous êtes sur un champ de bataille !
Le sol sacré de la patrie est souillé par les pieds impurs de près d'un
million d'envahiseurs : ne l'oubliez pas !.... en faisant avec moi la théo-
rie du gouvernement républicain. Souvenez-vous de Wissembourg, de
Reichshoffen, de Forbach, de Sedan!... Songez à Strasbourg, à Metz,
à Paris
Le glaive au poing, le fusil sur l'épaule, l'oreille tendue vers l'en-
nemi, dans l'attitude forte et grave de Minerve, déesse des combats
et de la sagesse : voilà comment nous devons disserter sur la Répu-
blique.
Donc, sur le qui vive ! comme des soldats au bivac, philosophons ;
étudions si la République est une bonne forme de société ; si ce n'est
pas la meilleure ; si ce n'est pas le gouvernement de l'avenir.
a. La République est une forme de société essentielle-
ment bonne.
Et d'abord, qu'est-ce qu'une Société ? Prenons les choses ab ovo ;
c'est le moyen de ne pas se fourvoyer.
Une Société est une réunion d'hommes formée par l'identité d'ori-
gine, de langue, d'intérêts, de souvenirs et d'espérances. C'est un
corps aux mille membres qui partagent des destinées communes.
C'est une noble machine, qu'on nous permette la comparaison, dont
chaque rouage se meut pour obtenir le même effet : la plus grande
somme de bonheur, aspiration, but et fin de tous les êtres.
Qui dit corps, dit organisation. Il faut au corps un coeur trans-
mettant à tous les membres le sang d'une même vie; il faut que tous
ces membres s'articulent les uns avec les autres et obéissent à une im-
pulsion unique. De même, dans une machine, il faut que tous les
rouages, gros et petits, soient régulièrement agencés pour qu'elle
fonctionne bien. Imaginez des membres épars, des rouages entassés
pêle-mêle, que sera-ce? La mort et l'inertie. Imaginez des organes,
des rouages animés d'un mouvement indépendant, arbitraire, capri-
cieux, se plaçant tantôt en haut, tantôt en bas, allant à leur gré de
droite à gauche, et vice versa, sans solidarité aucune, vous aurez
alors pire que la mort et l'inertie : vous aurez le désordre, la disloca-
tion, l'anarchie, le mal.
Donc, il faut essent ellement de l'ordre, un pouvoir dans une So-
ciété; il y faut la subordination, l'harmonie, l'autorité; il y faut une
tête, une pièce maîtresse qui imprime le mouvement à tout.
Donc, toute forme de gouvernement qui nous présente le maintien
— 6 —
des rapports naturels et nécessaires des citoyens entre eux et à l'égard
d'une autorité souveraine, est une forme de gouvernement bonne.
Or, la République nous garantit l'ordre par les lois qu'élabore et
édicte l'assemblée des élus de la nation, autorité d'autant plus forte
qu'elle est la résultante de la volonté de tous.
La République est, en effet, l'état social où les citoyens administrent
leurs intérêts généraux et publics par des représentants ou manda-
taires investis de leurs pleins pouvoirs.
L'autorité y a pour origine la liberté et l'élection; pour frein, des
institutions; pour lumière, l'opinion publique manifestée sans entraves;
pour conseil, le contrôle de tous.
Le pouvoir, stable comme être moral, comme institution (et il faut
qu'il le soit, car la fixité est un élément de la force), le pouvoir est
préservé de la dégénérescence par le renouvellement périodique de
ses dépositaires et de la sorte entretenu dans une jeunesse perpé-
tuelle et toujours au niveau des besoins et des aspirations du temps.
Le premier ministre de ce pouvoir stable et mobile, fort dans sa
fixité, jeune dans sa mobilité, est le président de la République, lequel
fait exécuter les arrêts de l'Assemblée par ses assesseurs et leurs su-
bordonnés.
La République est donc une forme de Société essentiellement bonne.
b. La République est la meilleure forme sociale.
La République est une forme de société essentiellement bonne. Nous
venons de le prouver.
Affirmer le contraire, c'est injurier la liberté, c'est dire qu'un
homme compromet toujours et fatalement ses affaires, en les gérant
lui-même, c'est condamner les Sociétés à l'existence passive d'un
troupeau de moulons sous la houlette d'un pasteur plus ou moins
loup.
Je dis plus. La République est l'idéal en fait de gouvernement:
Parce que la liberté est le don excellent;
Parce que le Créateur nous a donné le libre arbitre, pour nous
distinguer de la brute;
Parce que la République est le culte de cette noble faculté, le
respect du plus précieux apanage de l'homme.
La République est le règne des lois, c'est-à-dire la souveraineté de
la Raison, au-dessus de laquelle rien n'est.
C'est donc bien la forme idéale de Société ; aussi tous les nobles
coeurs aspirent vers elle instinctivement, au moins à la manière de
Platon.
C. La République est la forme sociale de l'avenir.
Non-seulement la République est la meilleure forme sociale, mais
elle est dans la force des choses : c'est le gouvernement de l'avenir; à
moins que la perfection ne soit pas accessible aux peuples, à moins
que les peuples soient condamnés à une enfance perpétuelle, à moins
que les nations ne soient pas « faites guérissables. »
Les Sociétés sont perfectibles ; mon esprit et mon coeur me le di-
sent avec certitude.
— 1 —
La République a son heure marquée dans la vie des peuples, comme
l'émancipation dans l'existence des individus.
La Société, étant un composé d'hommes, doit être soumise aux lois
qui régissent l'humanité.
La Société est une personne morale; c'est un homme immense qui
naît, grandit, se développe, passe de l'enfance à l'adolescence, puis à
la jeunesse, puisa la virilité. A chacune de ces phases, des besoins
différents se font sentir; et ces besoins, impérieux comme des lois, doi-
vent être satisfaits, sous peine de mort.
Je n'exagère point.
Pour démontrer la vérité de mon assertion, je demande à amplifier
le parallèle que je viens d'indiquer entre les lois vitales de la Société et
celles des individus; mais, auparavant, je conjure mes lecteurs d'em-
brasser les termes de ma comparaison d'une manière large, comme
des philosophes, s'ils ne veulent donner à ma pensée une étendue et
un caractère qu'elle n'a pas : car nul plus que moi ne vénère l'auto-
rité paternelle ; à mon avis, le monde ne soutire de tant de maux que
par suite de l'affaiblissement, disons plus, du déshonneur en lequel est
tombée la piété filiale, cette mère de toutes les vertus.
Pour commencer comme Pline l'Ancien, l'homme naît faible et nu ;
le premier accent de sa voix est un vagissement, le premier acte de sa
vie une souffrance. Si la mère qui lui donna le jour dans la douleur
ne le réchauffait contre son sein, ne le nourrissait de son lait ; si le
père ne défendait la mère et l'enfant, celui-ci périrait presque en
ouvrant le yeux à la lumière.
Ainsi, l'homme apparaît sur la terre dans les bras de l'autorité;
c'est l'autorité qui se courbe sur son berceau pour le protéger avec
amour; c'est l'autorité qui instruit son adolescence, guide sa jeunesse
et l'introduit dans l'âge viril.
Mais, depuis la jeunesse, l'autorité paternelle doit relâcher de sa
rigueur, elle doit compter avec la raison qui jette ses premières étin-
celles, commence à réfléchir, à examiner, à contrôler. Puis, quand
vient la virilité, quand l'enfant est devenu un homme fait, l'autorité
paternelle doit s'effacer, laisser flotter les rênes,' livrer l'enfant aux
conseils de sa raison qu'elle a formée et aux impulsions de sa
volonté qu'elle a assouplie et dressée pour la pratique du bien. Du
reste, la nature amène la déchéance de cette autorité sainte, en ruinant
peu à peu son vénéré dépositaire par des infirmités qui le conduisent
progressivement au tombeau, obligeant ainsi l'enfant le plus res-
pectueux à prendre en main la direction de son existence, à devenir
son propre maître, à exercer les facultés si nobles dont il est doté et
qui ne doivent pas demeurer stériles comme un trésor enfoui.
A Dieu ne plaise, je le redis, que je veuille préconiser la rébellion
des fils contre leurs pères. Non, mille fois, non ! Je déplore tous les
jours l'absence de l'esprit de famille et l'oubli des devoirs si doux de la
piété filiale.
Je veux simplement constater ici une loi, un fait:
Dans la vie de l'homme, il y a un temps pour le règne de l'autorité
absolue, un temps pour celui de l'autorité tempérée, un temps pour
l'émancipation et la liberté.
Ces temps sont indiqués et limités par l'état de faiblesse ou d'éner-
gie, par le degré de développement de ses forces physiques, intellec-
tuelles et morales.
La nature voulant que chacun parcoure ici-bas tout le champ de sa
— 8, —
carrière, a coordonné les vies des parents et des enfants de manière à
ce qu'elles s'enchaînent, se lient sans se gêner; si bien que l'homme
est toujours sous la domination de la raison, notre seul maître, Dieu,
se manifestant à lui par l'organe de ses tendres auteurs, ou directe-
ment en lui-même par les lumières de son esprit développé. En effet,
les parents sont dans la plénitude de la force intellectuelle et physique,
quand les enfants sont faibles, chétifs, l'impuissance même; ils sentent
les premières aspirations vers le repos, lorsque les enfants s'épanouis-
sent au soleil de la jeunesse, lorsque le sang coule ardent et généreux
dans leurs membres charnus et forts, lorsque leur raison projette de
vives lueurs sur leur voie et fonde son règne dans leur esprit.
Puis, quand les enfants ont franchi le seuil de la virilité, quand ils
sont parvenus, eux aussi, à l'âge de la plénitude et de la puissance,
quand l'âme, munie de ses facultés entières, entre en lice, commandant
à un corps vigoureux et accompli, la nature craignant que le long
usage de l'autorité et le respect bien juste des enfants envers leurs pa-
rents ne maintiennent trop longtemps le règne absolu de cette autorité
trois fois bénie, invite à l'abandonner et y force même, en affligeant
ceux qui la possédèrent d'infirmités qui ruinent le corps en alanguis-
sant l'esprit. Ainsi, mouvement en avant et mouvement rétrograde
s'équilibrant, se proportionnant de manière à produire toujours le
môme effet, la même force, la même vitesse.
C'est pour ne pas tenir compte des avertissements de la nature, c'est
pour avoir violé ces lois de la pondération des vies humaines que
la discorde, le trouble, s'introduisent souvent dans les familles. Com-
bien de fois ne disons-nous pas en parlant de telle ou telle famille
désunie: les enfants seraient plus respectueux, ils se conduiraient
mieux, si les parents, se souvenant de l'âge de ces enfants, leur donnaient
un peu plus de liberté; la division n'aurait pas éclaté dans cette maison,
si le père avait compris que son fils devenu homme, devait être traité
autrement qu'un enfant! — Nous avons remarqué, au contraire, que
l'union, la piété filiale avec leurs inénarrables douceurs, règnent dans
les familles où les parents savent mesurer l'exercice de leurs droits, de
leur autorité, aux besoins de leurs enfants, les protègent, les éclairent,
les exhortent comme des amis plus qu'ils ne leur commandent en maî-
tres; respectent en eux le trésor de raison et le don excellent de la
liberté que Dieu leur donna; comprennent les bornes de leur mission
et ne les outrepassent point. Quand l'homme est formé, il est bon que le
verbe impérieux de l'autorité se radoucisse, la parole n'appartient plus,
qu'aux conseils de l'expérience et de la tendresse. L'oubli de celle loi
provoque, la rébellion des enfants qui se sentent l'intelligence et la
force de tracer eux-mêmes leur sillon sur h terre, et amène l'oblité-
ration progressive des facultés chez les enfants au caractère débile,
qui s'étiolent comme de chétifs arbustes sous l'ombre épaisse d'un
grand et large chêne.
Voilà l'homme dans la famille; voyons l'homme dans la société,
l'homme-peuple.
Cet homme-là naît faible aussi, misérable, environné d'ennemis qui
conspirent contre son existence à peine établie. Pour s'arracher aux
griffés de la mort qui veut la replonger dans le néant, la société nais-
sante s'abrite sous le bouclier d'un homme fort, robuste, valeureux,
intelligent. Cet homme, ce brave, Romulus ou Mérovée, la protége
contre les ennemis du dehors; il l'élève comme un enfant, il la gou-
verne comme sa chose à lui; car, en sauvant la société qui vagissait
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dans ses pauvres langes, objet de la convoitise de jaloux et rapaces
voisins, il l'a presque recréée et par là acquis sur elle des droits sou-
verains. Tranquille, heureux dans les asiles que son chef lui a procu-
rés, le jeune peuple grandit autour de son glaive redoutable. La mo-
narchie absolue est constituée.
Mais le peuple a grandi : année, flotte, commerce, sciences, arts,
richesses, civilisation, il a toutes ces grandes choses; il prospère, il est
fort, il comprend ses intérêts, il pourrait se défendre et se gouverner
lui-même: il touche au zénith de son développement. Mais alors, par
une loi qui a peu d'exceptions, la race illustre qui l'éleva commence à
sentir les atteintes de la décrépitude. L'orgueil de la prospérité inspire
aux descendants de ses maîtres cet esprit
d'imprudence et d'erreur
De la chute des rois funeste avant-coureur,
pour citer notre immortel Racine.
La Providence, gouvernant les peuples comme les individus, combine
l'ascension des peuples avec le déclin des rois de manière à montrer
clairement à ceux-ci que leur rôle s'achève, et à ceux-là, que l'heure est
venue pour eux d'agir, « de prendre du souci » comme on dit très-bien
en langage vulgaire. Etl quand ni les rois ni les peuples ne comprennent
l'avertissement de la Providence, on les voit tôt ou lard s'abîmer en-
semble dans le même gouffre de décadence. Détournons nos esprits de
ces peuples et rois asiatiques. Considérons une société plus vivante, plus
noble. Nous la supposons dans la période brillante de sa jeunesse. Si les
descendants des souverains qui ont veillé sur son berceau, défendu son
existence menacée, jeté les semences de la prospérité qui fait aujourd'hui
son orgueil et sa force, ont l'intelligence de leur mission, ils donneront
à cette jeune société exubérante de vie un large champ, une vaste car-
rière où elle puisse dépenser le besoin d'activité qui la tourmente, se
bornant en quelque sorte au rôle passif d'un juge d'arêne, suivant du
regard les péripéties de la lutte et appréciant l'adresse, le mérite des
combattants. Heureux les peuples qui possèdent de tels rois; chez
eux, la discorde n'agite point ses serpents; chez eux, les événements se
succèdent comme les flots d'une rivière en plaine; les progrès n'y sont
pas des révolutions échevelées et rouges de sang. Heureux peuples !
Heureux peuples, existez-vous?
Je vois partout les souverains résister aux aspirations de leurs peu-
ples, s'obstiner à vouloir les tenir en lisière comme de grands enfants
quelque peu idiots. Mais les fautes des rois ne tombent plus inaperçues;
les peuples les remarquent, les analysent, les jugent aujourd'hui. Rien
n'échappe aux regards attentifs et lucides de leur raison développée.
Ils se contentent d'abord de gémir en secret, puis ils font entendre
de timides et révérencieuses doléances. Longtemps le respect et, la re-
connaissance enchaînent la bouche du peuple et lui font tolérer le
règne absolu des indignes descendants de. leurs bienfaiteurs, long-
temps il souffrira qu'on le mène par la main comme un enfant inca-
pable de se conduire , qu'on lui impose une tutelle asservissante.
Mais il y a une limite à tout, et le sentiment de la dignité, le besoin de
l'indépendance et le cri de la raison suprême l'emporteront un jour
de tempête, suscitée par un débordement de vices et d'iniquités. Le
peuple, dans sa colère et son mépris, conservant encore un reste de
respect pour la famille de ses fondateurs, ne revendiquera d'abord que
le droit de participer à la gestion de ses propres affaires. Nous arrivons
— 10 —
ainsi à la monarchie tempérée, au régime constitutionnel qui est un
gouvernement de transaction ou plutôt de transition; car le peuple,
comme l'individu, doit arriver nécessairement à l'émancipation , à
l'indépendance, à la liberté régie par la raison, contenue par l'ordre;
c'est-à-dire, à un gouvernement qui soit en essence ce que nous appe-
lons la République.
L'occasion de son avènement se présentera dans les retours instinctifs
des souverains vers un régime déchu, suranné; dans de grandes fautes,
dans de grands malheurs qui décèleront leur perversité ou leur impé-
ritie; dans l'extinction naturelle de leur race ou dans sa déchéance.
Ouvrez l'histoire, et vous y trouverez à chaque page la confirmation
de ce qui précède. L'individu ni le peuple ne restent stationnaires : s'ils
n'avancent pus, ils reculent.
L'orbe de leurs destinées est plus ou moins étendu.
Ils ne sont points mûrs, accomplis dans le même intervalle de temps;
les luîtes de la virilité ne commencent pas pour tous au même âge;
il en est même qui végètent dans une enfance perpétuelle ; car il y a
des peuples comme des individus déshérités; exception qui n'infirme
pas la loi générale d'évolution progressive qu'a établie la nature. On
verra toujours un généreux peuple, qui a de la sève, tendre vers la li-
berté, et la vouloir et la conquérir, lorsqu'il sera homme dans ses fa-
cultés intellectuelles, par l'instruction, les sciences et les arts; dans
ses forces matérielles, par son territoire, ses années, ses flottes, ses
richesses ; dans ses facultés morales, par sa civilisation. Les rois qui
tenteront d'entraver sa marche irrésistible vers la liberté, provoque-
ront des rébellions inévitables, susciteront des révolutions qui d'abord
les mutileront, puis, comme un ouragan, les sèmeront dans l'espace.
En résumé, la République ou le régne de la liberté dans l'ordre, doit
arriver et arrive fatalement dans une société normale; connue le règne
de liberté, unie à la raison, l'émancipation, arrive dans l'existence de
l'individu : la nature ne voulant pas que le peuple ni l'individu s'étio-
lent sous l'égide de l'autorité.
Donc, la monarchie absolue est le gouvernement des peuples en-
fants;
La monarchie tempérée ou constitutionnelle , le. gouvernement
des peuples jeunes ;
La République , le gouvernement des peuples forts, virils, ac-
complis.
La France, la plus logique des nations, la nation-flambeau, celle
qui porte la bannière de la civilisation dans le monde., a été l'objectif
de ma pensée dans celle rapide esquisse des évolutions progressives
de toute société normale. J'ai fait son histoire comme celle de l'Angle-
terre, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Autriche, de la Prusse et dé la
Russie même. La France, qui marche toujours au premier rang, a tou-
ché plusieurs fois déjà les rivages escarpés de la perfection gouverne-
mentale. De lamentables tempêtes l'en ont repoussée. Mais un jour,
elle jettera l'ancre, elle débarquera.
Ce jour est-il proche? Ce jour « trois fois heureux » est-il venu?
C'est ce que nous allons examiner.
— 11 —
II.
La France est-elle mûre pour la République?
Non-seulement la République est une forme de Société bonne en
principe, puisqu'elle se présente avec les éléments contitutifs d'une
Société bien ordonnée : pouvoir, ministère et citoyens soumis, mais la
République est encore le gouvernement idéal, parce qu'il garantit
le mieux l'alliance féconde de la liberté avec l'ordre ou la raison,
alliance qui fait la dignité de l'homme et exprime l'apogée de son dé-
veloppement.
La nature entraîne l'homme vers l'émancipation, le pousse vers la
perfection. Les destinées du peuple se déroulent comme celles de l'in-
dividu; le tout participant évidemment de la nature des parties.
Donc, les 'peuples marchent vers le type idéal de forme sociale, la
République, irrésistiblement, instinctivement : Dieu n'ayant pu créer
l'homme et les peuples que pour le beau souverain, qui est lui-même.
Mais, pour conquérir le gouvernement idéal, pour en conserver la
possession, pour le mériter, il faut une grande somme de qualités et
de vertus qui ne sont pas toujours le fruit de l'âge.
L'individu n'a de droit à l'émancipation que lorsqu'il est formé,
élevé, instruit, mûr, capable de se bien conduire. Cette capacité est
plus on moins précoce. Il est des sujets infortunés chez lesquels la
raison est si étroitement emprisonnée, qu'elle résiste à toutes les in-
fluences génératrices. Alors les lois civiles maintiennent ces esprits
faibles sous l'autorité tutélaire de la famille.
Le peuple aussi n'a de droit à l'émancipation, à la liberté, qu'autant
qu'il en est digne par ses vertus, par son instruction, ses moeurs, sa
sagesse, son expérience, son esprit de justice et de devoir.
Donc, pour savoir si tel peuple est en droit d'appeler le règne de
la liberté, de revendiquer le système social de la République, il faut
examiner le degré de son développement, de sa civilisation. Si les
ténèbres obscurcissent encore son intelligence, si son caractère
manque de nerf et de consistance, s'il n'est point encore formé homme,
malgré l'âge, laissez-lui son tuteur comme à l'incapable et au prodigue :
la liberté précipiterait sa fin.
La France est-elle mûre pour la République? Le grand jour s'est-il
levé pour elle ou approche-t-il?
J'aime à l'espérer ; mais je n'y crois pas. A cette déclaration,
dénuée d'artifice, je vais ajouter les motifs de mes craintes et les sources
de mon espérance.
a. Je ne crois pas.
La France ne présente pas un terrain universellement propice à la
semence républicaine. Le sang que les républiques passées ont fait
répandre dans les rues, les désordres qui, sous leurs auspices, ont
épouvanté les âmes honnêtes en montrant la licence dans la liberté ;
les malheurs horribles qui ont suivi la naissance et la résurrection de
la République, ont inspiré l'horreur de ce régime aux habitants des
campagnes, aux bourgeois paisibles, à tous ceux qui ont à perdre, à
tous ceux qui chérissent l'ordre, à la partie la plus saine de la société.
— 12 —
D'un autre côté, les souvenirs monarchiques sont loin d'être effacés
partout. On se rappelle, avec un juste sentiment de gratitude, que les
rois des anciennes races ont façonné, pétri la France, l'ont faite ce
qu'elle est, la merveille, le joyau des nations. Beaucoup, dans leur at-
tachement fidèle, se faisant illusion sur l'état présent des esprits, dé-
sirent au fond de leur coeur le rétablissement d'une dynastie que tout
Fiançais doit vénérer dans la personne de son dernier rejeton, dont
nul ne pourrait, sans injustice, nier la probité ni suspecter les bonnes
intentions.
Il y a en France, à côté des sanglants et néfastes souvenirs de nos
révolutions et de nos Républiques avoitées, des partis nombreux et
vivaces qui se la disputent. J'ai nommé le respectable parti des
légitimistes. Près de lui s'agite le grand parti orléaniste, dont les re-
présentants sont considérables par le nombre, la capacité et l'intelli-
gence des besoins de la société moderne. Enfin, puisqu'il faut les
nommer, les sectateurs de Bonaparte, nombreux aussi et maîtres in-
trigants.
Donc, trois partis monarchistes, trois ennemis de la République.
Mais ce ne sont pas là les plus redoutables; ils peuvent même ap-
puyer la République par esprit de rivalité, pour se fermer mutuelle-
ment le chemin du pouvoir.
Les plus dangereux ennemis de la République sont les républicains
eux-mêmes , non point tous, évidemment; mais les républicains ou-
trés, fanatiques, les faux républicains, les impurs idolâtres de la
liberté.
Il est un ennemi plus terrible encore : ce sont les honnêtes gens;
le grand parti de ceux qui n'en ont point, ou mieux, qui n'ont d'au-
tre parti que celui de la France.
Ai-je nommé, enfin, le plus formidable ennemi de la République?
Non, pas encore. Mais le voici :
Français ! écoutez-moi sans colère.
Nous ne sommes point encore complètement guéris de notre in-
constance naturelle.
Qui a perdu les autres tentatives de République, si ce n'est le dé-
couragernent, la pusillanimité des honnêtes gens, des conservateurs
du grand parti de ceux qui n'en ont d'autre que la France ? Si ce
n'est l'audace éhontée des misérables qui ont pris les sommets mal
gardés du pouvoir, comme les scories montent à la surface d'un métal
en fusion ? Si ce n'est notre inconstance? Quand nous avons été fati-
gués de la République, quand elle a été usée pour nous, nous l'avons
laissé escamoter par un usurpateur, affublé d'une peau de lion comme
l'âne de la fable.
Qui nous assure que notre nouvelle République, encore dans les
langes, n'aura pas le sort de ses aînées ?
b. J'espère cependant.
j'espère !
Parce que :
La France est une des plus antiques nations de l'Europe ;
Nulle ne peut montrer de plus brillantes annales;
Nulle ne peut se vanter d'une plus haute civilisation.
Lettres, sciences, arts, industrie, commerce, richesse, armées et
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flottes, rien ne manque à ce peuple intelligent, généreux, brave, cheva-
leresque, unique au monde comme l'ancienne Rome :
Cui par est nihil, et nibii secundum (1),
(MARTIAL, Epigr. XIII, 8.)
Rome, dont il semble avoir hérité des incomparables destinées dans le
domaine de l'esprit comme de la force :
Tu regere imperio populos. Romane, memento;
Hae tibi erunt artes, pacisque imponere morem,
Parcere subjectis et debellare superbos (2).
(VIRGILE, En. ch. VI.)
La France possède les lumières et la force de la virilité : elle doit en
avoir l'initiative et la persévérance.
J'espère !
Parce que :
La France doit être rassasiée maintenant de la monarchie, qu'elle
a expérimentée sous toutes ses formes.
Depuis notre grande Révolution, la France, fidèle au souvenir de la
monarchie avec laquelle elle avait vécu 14 siècles, lui a plusieurs fois
tendu la main dans l'espérance que le malheur l'aurait guérie de ses
prétentions surannées, de.ses égarements, de ses faiblesses.
Chaque espérance fut une illusion.
Parlerai-je de cette pseudo-monarchie étiquetée l'Empire?
Waterloo, Sedan, 1815, 1870, jours de honte et de malédiction,
pauvre France! doivent soulever en toi des flots, des laves de colère
et de haine contre ces monarques impies qui deviennent tous avec le
temps des despotes, regardant la France comme un patrimoine à
exploiter d'autant plus activement aujourd'hui qu'on est moins sûr
d'en conserver longtemps la jouissance !
J'espère !
Parce que la France a déjà fait l'épreuve de la République. Elle con-
naît les excès, les fautes qui ont fait échouer nos deux tentatives.
L'instinct de sa conservation doit l'inviter à se prémunir contre des abus
qui reculent plus notre bonheur social que la tyrannie même. L'expé-
rience des sophismes qui nous ont attiré tant de maux, de si cruelles
déceptions, a d'ailleurs rendu le peuple français généralement plus ré-
fléchi, plus sérieux, plus sage. Hélas! nous avons fait notre éducation
politique à l'école du malheur. Mais nulle leçon n'est mieux apprise,
nulle ne reste plus indélébilement gravée dans la mémoire que celles
qu'on puise à cette rude école. La classe ouvrière semble se défier des
théories socialistes qui font hausser les épaules au bon sens et que la
paresse et la dépravation seules applaudissent.
J'espère!
Parce que la France doit sortir régénérée de l'effroyable épreuve
(qui n'a pas d'analogue dans notre longue histoire) de la crise inouïe
qu'elle traverse, ébranlée jusqu'en ses immortels fondements.
J'espère !
Parce que, nonobstant certaines défaillances et aberrations isolées,
la France se montre grande, valeureuse, calme, forte, héroïque devant
le danger. Son attitude en celle heure solennelle est mâle, digne, impo-
sante, et révèle sa pleine virilité J'espère qu'en se sauvant elle-même,
(1) « Qui n'a point d'égale ni de rivale. »
( 3) « A toi, Romain, de gouverner les peuples, souviens-t-en : pardonner aux hum-
«les vaincus et dompter les superbes rebelles, tels sont tes arts, à toi. »
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elle prendra foi en ses propres forces, qu'elle appréciera la valeur de la
fermété, de la persévérance, sans lesquelles on n'opère ni ne fonde rien.
Dieu veuille que mes espérances deviennent des réalités! Dieu veuille
que les énergies tendues aujourd'hui par une même pensée, que les
courages concentrés sur un mémo but, que les coeurs unis par un
même sentiment, ne faillissent point, ne se désunissent pas devant
les entreprises des agitateurs qui recommenceront leur oeuvre inique
après l'expulsion de l'étranger. Alors nous n'aurons pas le monstre de
la Révolution après le fléau de l'invasion. Alors nous n'aurons plus
de noviciat républicain à faire sous le sceptre raccourci d'une monar-
chie constitutionnelle, qui serait notre port de salut, si l'évènement du
4 septembre'était encore trop prématuré.
Mais cherchons plus en détail les moyens de sauvegarder la Répu-
blique.
III.
Par quels moyens on stabilisera le règne de la République.
1er Moyen d'assurer l'existence de la République : Sauver
la France.
Il faut que la République sauve la France en exterminant ses profa-
nes envahisseurs. Le salut de la France, sera la pierre angulaire,
l'assise fondamentale de l'établissement de la République et le garant
de sa durée parmi nous.
Pour sauver la France, l'union de tous est indispensable; que la
République favorise cette union — sans laquelle nous péririons comme
la Pologne — par sa modération, sa tolérance, sa magnanimité.
L'union, l'union, l'union ! Oh! voilà l'arche sainte qui nous préser-
vera de l'abîme.
Dans l'intérêt de sa conservation, la République doit faire mieux que
les gouvernements antérieurs, que la monarchie. Nous reprochions a
l'em, ire son impéritie. Qu'elle se montre plus intelligente, plus pré-
voyante, plus perspicace. L'empire n'a pas su ou n'a pas voulu profiter
des immenses ressources en hommes et en richesses que présente le
pays; qu'elle les utilise. Le pays entier lui tend les bras en la conjurant
de l'employer. Déjà l'on commence à dire que les choses n'en vont ni
mieux ni plus vite,depuis l'ère nouvelle, dont l'avènement a été regardé
par beaucoup comme intempestif et même dangereux, à cause du trouble
inévitable qui suit tout changement de régime social. Que le Gouverne-
ment provisoire déploie donc plus d'activité, plus d'énergie, plus d'habi-
leté que le gouvernement déchu, afin de bien prouver à tous que l'acte
révolutionnaire du 4 septembre est justifié par la certitude qu'avaient ses
auteurs hardis de pouvoir faire mieux, de ne pas céder à quelque ambi-
tion personnelle, aux entraînements d'un parti remuant, avide d'autorité,
impatient de s'élancer au pouvoir par la porte de Sedan.
Nous blâmions l'empire d'être partial, intolérant, égoïste. Que le
gouvernement républicain ne l'imite pas. Etant essentiellement, en
principe, le gouvernement de la liberté des opinions comme des croyan-
ces, de l'égalité la plus exacte possible de tous les citoyens devant la
loi et les fonctions civiles, de la fraternité la plus cordiale, il ne faut
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pas que le gouvernement provisoire procède, dès le début, par ostracis-
me, en écartant systématiquement des emplois publics, à l'instar de
l'empire, tous les hommes qui n'ont pas reçu le baptême républicain
pour les réserver uniquement à ses fervents adeptes. En pratiquant
a tolérance, l'impartialité, la justice, la République calmera les terreurs
qu'elle inspire, s'attachera les coeurs, favorisera celte union qui seule
peut sauver la France.
La défense nationale ! que toutes ses pensées convergent vers ce but,
et qu'elle ne s'en laisse point distraire par des préoccupations et solli-
citudes de parti. Qu'elle relève l'honneur de la France, qu'elle lui
rende sa gloire en révélant sa force, qu'elle refuse énergiquement à
l'ennemi « un pouce de notre territoire, une pierre de nos forte-
resses »; qu'elle repousse avec mépris toute idée de paix avant l'expul-
sion ou l'extermination de l'étranger, qu'elle préfère la mort des Fran-
çais à leur honte, qu'elle porte haut, par-dessus les nues, le glorieux
drapeau de la France; qu'elle montre dans la France l'impérissable
reine des nations par le courage, si elle ne devait plus l'être par le
bonheur et la puissance.
Mais elle triomphera!
Les hideux fils du Nord ont rêvé pour nous un nouveau Sadowa; ils
veulent étrangler la France! France, terre de héros, secoue la tête!
étends les bras et étouffe-les, ces insensés! et jette leur livide cada-
vre à la rivière ! — Femmes du Septentrion, prenez le voile de crèpe,
revêtez la robe noire; vos hommes descendent dans la tombe; la
France républicaine les y précipite
Le patriotisme, un patriotisme ardent, énergique, passionné même,
voilà le premier élément de conservation pour la République. C'est en
sauvant le pays, c'est par d'innombrables bienfaits que la monarchie a
fondé et soutenu son règne; la République ne saurait fonder le sien ni
en assurer l'existence d'une autre manière. D'ailleurs, faire le bien,
exercer le dévouement, est le principe général, la condition essentielle
de toute affection, de toute influence.
2e Moyen : Maintenir l'ordre.
Le second élément de conservation pour la République, c'est l'ordre ;
l'ordre pendant la guerre, l'ordre après, l'ordre toujours.
L'ordre social existe quand les rapports nécessaires entre les citoyens
et le pouvoir sont observés; quand il y a UNITÉ dans le pouvoir: le pou-
voir est UN dans une assemblée représentative comme dans le cerveau
d'un monarque; quand la loi ou la volonté du pouvoir, quand la jus-
tice et le commandement militaire sont loyalement, fidèlement, rigou-
reusement exercés par les ministres du pouvoir, depuis le président de
la République et ses assesseurs jusqu'au dernier garde champêtre;
quand les citoyens obéissent à la loi et en respectent les représentants.
Rien ne vaut la cohésion dans un Etat, rien ne le rend fort et redouta-
ble comme l'unité: or, la cohésion, l'unité, ne peuvent exister qu'à
la condition nécessaire de la subordination des citoyens aux lois,
c'est-à-dire au pouvoir. « L'union fait la force,» dit le vieux proverbe;
l'unité ne la fait pas moins L'unité fait aussi la sécurité, le repos,
c'est-à-dire, le bonheur social, à l'ombre duquel prospèrent tous tes
bonheurs domestiques, les plus vrais et les plus doux. Ah! gardons-
nous des séduisantes théories d'une décentralisation excessive. Gar-
dons-nous des mensonges des faux prophètes

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