La Revue Littéraire n° 1

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Publié le : mercredi 8 juillet 2015
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EAN13 : 9782756108124
Nombre de pages : 217
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Collectif Revue littéraire N° 1 Retrouvez tous les sommaires deLa Revue littéraire surwww.leoscheer.com/catalogue, et en format numérique. © Éditions Léo Scheer, 2004 EAN numérique : 978-2-7561-0812-4 EAN livre papier : 9782915280272Ò
Frédéric-Yves Jeannet
L’ATLANTIQUENORD
Oui, je suis venu ici pour ça, de très loin, si longtemps, des années que je parcourais ce chemin, des milliers de kilomètres… Revenu à ce point où l’on se remet à attendre le renversement du processus de raccourcissement des jours, la montée de la lumière, l’ampleur nouvelle du temps imparti. À Bruxelles midi le 2 décembre 2000 refait surface maSehnsucht, monañoranza, dans ce parcours harassant vers l’extrémité du temps, là où il échappe à toute emprise : seule frontière possible où solder l’arriéré des comptes anciens, lorsque tout est dit, ce que l’on pouvait dire, ou croyait pouvoir dire (mais le peut-on jamais ?), et qu’il faut pourtant continuer – car seul ce mouvement permet de se sauver la vie pour atteindre dans les coulisses du monde que l’on connaît l’outre-vie, plus intense que cette vie ordinaire. Dans un carnet Clairefontaine gris-bleu & brun entrepris en novembre 1993 et poursuivi jusqu’en décembre 1994 (autre décembre à Cuernavaca, autre Noël de chaleur tempérée sous le dix-neuvième parallèle), qui comporte essentiellement des brouillons d’articles en espagnol ensuite publiés au Mexique, des numéros de téléphone et coordonnées d’artisans, comptes de maçonnerie & menuiserie de ma maison lointaine, je retrouve aussi cette seule page, hivernale, écrite en français entre Genève & la ville noire : « C’était fini, cette fois. Souvent par le passé il s’était dit cela, qu’il ne reviendrait pas dans le pays de sa naissance, où plus rien désormais ne semblait lui appartenir, et chaque fois malgré tout & en dépit des expériences précédentes Jacob Orfeo était revenu, avec l’illusion qu’aurait quand même subsisté entre lui & cette terre qu’il avait autrefois, loin dans l’enfance, considérée sans même y penser comme la sienne, sa “patrie”, mais qui depuis longtemps ne l’était plus, un lien ineffable, intangible mais réel, indéfectible ; or cette fois la leçon avait été si précise, lumineuse jusqu’à l’aveuglement, qu’il ne l’oublierait plus. » Et, curieusement, alors que sept ans à peine se sont écoulés, j’ai quand même oblitéré jusqu’au moindre détail de cette « expérience » dont je soupçonne bien la teneur (elle devait avoir trait à l’incompréhension habituelle, chaque fois que nous nous étions revus jusqu’en 1996, entre Jocaste & moi), mais dont le souvenir précis, comme celui de St-Hilaire en juillet 1996, a été refoulé loin dans mon inconscient ; et je suis retourné bien des fois depuis l’année où j’avais écrit ce fragment dans le pays & le continent noir de ma naissance. « Sept ans à peine se sont écoulés », avais-je écrit en retrouvant cette page. Cela en fait plus de dix aujourd’hui et l’expérience qu’elle relate s’est définitivement enfoncée dans un passé brumeux, volatil, elle se trouve renvoyée à l’indétermination d’un temps sans survivance. Mes souvenirs d’il y a vingt-cinq ou trente ans sont plus précis & présents que ceux-ci, vieux d’une décennie à peine. Ai-je accompli en publiant mon texteCharitél’exorcisme que j’escomptais ? Je me suis défait, en tout cas, de mes anciens griefs, et l’écriture a rempli la fonction principale que je lui assignais – que je lui ai toujours assignée : elle a cautérisé mes plaies, du moins celles-là, celles dont il était question dans cet ancien fragment. Décembre, le mois le plus cruel à l’exilé (que de le, de l’ & si peu d’ailes !). La chute morale qu’entraînent les jours trop brefs de l’hémisphère nord tels que je les ai connus en Suède en 1991, à Vancouver déjà en décembre 1979 et sous la pluie de Londres en 1975 & 76… qu’en 77 j’avais fuie pour m’installer à Mexico, où j’avais fêté Noël avec la famille de V. mon ami-frère aujourd’hui mort, gisant pour toute l’éternité sur le haut plateau aride qui surplombe Milpa Alta & Xochimilco, dans le cimetière balayé de tornades qui claquent et nettoient les tombes au printemps ; il était resté à Londres quelques années après moi, et j’étais allé voir à Lomas de Sotelo sa famille, qui m’avait accueilli comme l’un des leurs, l’envoyé du fils prodigue fugitif. Il y eut ensuite les Noëls de Soleil blanc à Cuernavaca, Huatulco, Mérida, Chitchen Itza, Guanajuato, Oaxaca dans les années 80 et 90 –Ô fuir, là-bas fuir ! – car toujours décembre a incarné la fuite, le déni & refus du passé. Refont surface aujourd’hui un à un tous ces décembres redoutés & perdus qui ont ponctué les années où je m’échappais aussi loin que je pouvais du tumulte de l’enfance ; tous ces décembres oblitérés reviennent me hanter, à commencer par les premiers – car à la différence de mes fréquents exercices de reconstruction volontaire du passé, dans un ordre inverse à la chronologie, le travail spontané de la mémoire est
aléatoire, mais lesouvenir involontaire qui le déclenche & l’alimente remonte des grands fonds jusqu’à atteindre le présent. Il ne m’en reste aucun d’avant le séisme de 1967, excepté le souvenir confus – telle est l’image, la photographie qui n’a pas été prise – d’un grand sapin nu dans la salle à manger de la maison grise, à T., en 1966, dont les fenêtres ouvraient sur le lac. Lorsque se dissipaient sur l’autre rive les nappes de brume lactée on y distinguait parfois les villages & cités portuaires d’un autre pays. Et le plus ancien Noël (car c’est toujours bien sûr autour de cette date – elle fait de l’ombre aux autres jours du mois ! – que se cristallisent mes souvenirs de décembre) dont je me souvienne aujourd’hui est immédiatement postérieur à celui-là, dont l’arbre nu était le signe, lorsque entré déjà dans l’aprèsj’ai commencé à compter les années… Le sapin de décembre 67, dans le hall de notre appartement des Dralys, croulait sous les guirlandes et cadeaux qui avaient pour fonction cette année-là de nous faire oublier provisoirement l’absence du guide, ce qu’il nous en fallait vivre, ce que nous étions en train d’en vivre.Anima mea liquefacta est, ut locutus est. Je feuilletteL’Année affective(1771) du Révérend Père Avrillon. Les courants fluviaux dans lesquels se sont trouvés emportés les brefs éclats de mon texte ont peu à peu débordé la structure précise que je voulais leur assigner pour les canaliser. Ils enflent encore à mesure que la pensée vient au jour et que je recopie ce texte (en voici déjà la cinquième version, où se sont radicalement transformées les précédentes) ; ils augmentent à chaque mise au propre (très vite maculée, étoilée de ratures, ce qui m’oblige à recopier encore & encore, à la main car je suis loin ici de mon ordinateur, jusqu’à en avoir le poignet ankylosé), tandis que le texte se fracture d’incises nouvelles & précisions. C’était là ma première tentative, il y a trois ans, dans l’été qui a précédé le grand Désastre de septembre, d’écrire la danse. Tous mes Noëls. De celui de 1979 à Vancouver il me reste un mince moleskine noir et quelques fragments que j’extrais du manuscrit intituléCycloneassemblé dans ces années-là – sans guère de rapport avec celui, maintes fois refait, d’un livre que j’ai publié vingt ans plus tard sous le même titre. Je feuillette le carnet avec l’intention d’y prélever quelques lignes, un paragraphe peut-être, de quoi tenter de reconstruire une fraction de cette période ancienne de ma vie. Or il ne reste rien, plus rien d’utilisable dans ce carnet, simples notes de voyage : « Ville de bars feutrés et rues en damier, silence & pluie, moteurs assourdis & néons intermittents, Vancouver assemblage d’îles & presqu’îles fracturées d’incursions marines. Je cherche ici encore les traces de Lowry en route vers l’île de Gabriola, comme à mon arrivée au Mexique je furetais en quête des jalons qu’il aurait pu laisser à Cuernavaca et Oaxaca. Je compte garder cette chambre à la YMCA et m’orienter progressivement par rapport à elle, dans les jours qui viennent… » Ou notations « mysti-cosmiques » comme je les affectionnais dans cette adolescence –late teenageà vrai dire, puisque cette tranche de la pyramide des âges est réservée à ceux qui n’ont pas atteint vingt ans ; or je venais de dépasser ce cap : « Cette nuit contient toutes les autres, tous les horizons repliés, le monde qui brûle à la frange des pages, à la lisière des doigts. » Rien, plus rien d’utilisable concernant ce passage dans l’année 80 que souvent déjà j’ai tenté d’évoquer. Le manuscrit un peu antérieur deCyclone 3 pourra-t-il m’apporter à propos de cette période, la fin des années 70 du e XX siècle, un nouvel éclairage ? « Fragment composé hier soir sans y penser devant la machine, à son rythme, moment déjà devenu illisible : ici, dans la pièce où j’écris, devant la fenêtre, desojos de Diossont suspendus un peu partout. Il fait nuit. Je suis protégé, peut-être, par ces sortilèges. Je fume, pour retrouver la mémoire. Devant moi sur la table, de petites cigarettes enroulées dans des feuilles de maïs, achetées à Guadalajara, qui constituent une sorte de talisman de cette ville. Il fait bon ce soir, j’ai entrouvert la fenêtre. Les yeux mi-clos, je relis les pages qui précèdent en buvant du café noir pour rester éveillé. Les années de Londres émergent peu à peu sous ce texteÉlégie, traces d’orage, entre les lignes duquel mes yeux se promènent à nouveau. En déchiffrant aujourd’hui cette histoire ancienne de mes errances, je parcours des années-lumière vers ce que dévoilent cesojos de Dios, ferments bouddhiques. J’essaie de reconstituer ce séjour dans les bruits & fumées de la grande ville, la pluie fine à Guadalajara. L’hôtel des miroirs bleus, la pension rose des jeunes filles honnêtes. Je retrace sur la carte nos itinéraires d’hier et d’aujourd’hui dans la ville, double arpentage dont je voudrais conserver l’empreinte dans ces pages, comme déjà il y a plusieurs années j’avais établi un relevé de mes errances dans les rues de Brighton puis celles d’Amsterdam, d’Édimbourg, de Moscou et de Copenhague, et fixé mes parcours par des mots afin que ne se dilue pas la densité de ces lieux. En sortant hier du Continental vers onze heures, j’ai suivi à gauche la rue Corona jusqu’aux trois places centrales décalées de cette ville, symétriques par rapport à la cathédrale : la Plaza de Armas, face à la porte principale, et les deux places plus petites qui la flanquent sur chaque côté de la nef, derrière le Palacio de Gobierno. Marcher un moment dans ces rues piétonnes autour de la cathédrale, prendre
un cafécortadoface du bureau de poste, à l’intersection des rues Colon et Pedro Moreno. » en Ville intraveineuse, comme toutes celles que j’ai aimées. « Errance que je voudrais fixer ici pour en conserver ensuite la trace dans cette accumulation de pages mortes » avais-je écrit quelques lignes plus haut dans la version initiale de ces pages ; phrase que j’ai élaguée en la transcrivant, vingt-six ans après, la réduisant à la formule : « arpentage dont je voudrais conserver l’empreinte » ; tel était donc en tout cas, il y a vingt-six ans déjà, le mobile principal de l’écriture, dans ce manuscrit ancien que je restaure : traverser le temps, conserver la mémoire, reconstituer le contexte des pages survivantes… C’est encore aujourd’hui ce qui me force à continuer. Trois mois s’étant écoulés, ce 11 décembre, depuis l’effondrement des tours, Juan Angel portera ce matin le drapeau mexicain à la cérémonie commémorative qui se déroule en présence des représentants des différentes communautés touchées par la tragédie, sur l’immense champ de ruines deGround zero, à l’emplacement où s’élevaient les deux centaines d’étages de bureaux du World Trade Center réduits à un amas de ferraille et gravats sous lequel sont ensevelis trois mille corps. Ainsi s’écoule le sable dans le sablier et tourne la grande roue du calendrier de ces années. Dans le métro entre Roosevelt Island & Brooklyn où je vais voir aujourd’hui Philippe Dollo & choisir avec lui quelques-unes de ses nouvelles photos de mon île new-yorkaise destinées à alimenter notre projet de description de ce lieu, j’écris ceci sur mes genoux, malgré le tangage, afin de mesurer, accompagner & compasser la fuite du temps entre les pages de ce livre qui s’écrit malgré moi, presque seul, mesurer les épaisseurs de temps qui s’immiscent entre chaque fragment, puisque trente ans parfois séparent désormais une phrase, un passage du suivant, écart qui augmente à mesure que s’épaissit la mémoire, que s’entassent les pages dans la malle noire & que ce livre fore en moi son chemin, lentement & sans relâche, sauf-conduit &schibbolethpour le pays mystérieux où l’on n’arrive jamais, celui de l’Écriture –each venture a new beginning, a raid on the inarticulate. Bientôt le compteur tournera une fois encore d’un chiffre, mais nous avons perdu – nous le monde, la planète – notre chance historique de faire de ce siècle un nouveau commencement, et il ne reviendra plus désormais à zéro de notre vivant, ce compteur céleste du temps imparti. De ce désabusement tirent pour une part leur matière ces pages que j’ajoute aux précédentes, car toujours il m’a fallu écrire, fût-ce dans le malheur, pour apercevoir au loin la lumière.Chutzpah, ou quelque chose d’approchant, intraduisible bien sûr : il faudrait écrire aussi là-dessus. Sur la chance & le hasard, l’effroi du hasard & l’injustice inespérée de la chance. Plein hiver dans l’Atlantique Nord. Le cœur de neige et de stérilité. Calfeutré devant l’écran contre cette neige & ce froid de janvier, contre la vie ralentie, sorte d’hibernation, j’avance pas à pas vers une plus grande lumière, m’éloignant ainsi dans une lenteur extrême & familière, celle de l’écriture même, du double deuil qui m’a frappé il y a un an lors de la disparition simultanée de S. et de V., m’éloigne de cette obscurité et m’achemine en sens contraire vers la clarté retrouvée, la vie éclaircie au bout d’une obscure traversée, lorsques’élançant vers de meilleures eaux, la nef de mon esprit lève ses voiles, laissant au loin une mer si cruelle, hors des miasmes & remous du passé retraversé dans l’écriture du livre précédent, lentement extirpé par ce travail d’un purgatoire long comme celui de Dante ; et je m’exerce enfin après l’évocation des années noires à décrire la lumière encore parcimonieuse du ciel d’hiver, des jours qui sous ces latitudes où se succèdent invariablement sans se confondre les saisons, où l’été diffère du printemps et de l’hiver, rallongent déjà, à l’inverse de ceux, toujours égaux, de mon pays lointain & sans saisons. Le travail de l’écriture & son anamnèse me permettent cette échappée hors du malheur enfinvers un système plus vaste où les âmes se meuvent dans le temps comme les corps dans l’espace. Cette page que j’écrivais il y a trois ans et corrige à l’orée de l’an de grâce 2004 a été maintes fois contredite & réaffirmée par celles qui ont suivi, toutes les pages écoulées dans ce livre, au fil de sa recherche d’une lumière plus féconde – ceHeart of Lightdont rêvait T.S. Eliot. Mais c’est sans doute cette première formulation qui est demeurée la plus exacte. En cette seconde année du livre, dans l’avancée de l’hiver lapant le continent comme l’Atlantique sur le rivage extérieur de Fire Island où nous avons marché longuement jusqu’au phare ce dimanche avec Floortje & Philippe, nos amis de Massapequa & de Brooklyn, de Hollande, de France et d’ailleurs, ramassant des coquillages en laissant le vent glacé nous fouetter au visage ; dans cette avancée de l’hiver, engagé dans le froid j’ai décidé de remettre en chantier tout ce texte qui depuis l’autre hiver était en somnolente gestation, ailleurs déjà écrit mais dans ma tête seulement, dans un rêve : j’ai donc enfoui dans des cartons les restes de l’année écoulée pour ici recommencer ce texte autrement, mais y parviendrai-je à temps ? Était-ce l’année précédente ou la même que j’ai griffonné sur une demi-feuille cette note qui ne comporte aucune indication temporelle : « Ce serait la lumière après le deuil, celle même de la neige qui réfléchit au sol le soleil et scintille sous la pâleur du ciel zébré
de rayons blancs, la lumière attendue, inespérée pourtant au cœur exact de l’hiver, l’éblouissement de la clarté pressentie qui ne viendra qu’au printemps et règnera en été. » Je remue en janvier ces pages écrites en janvier au fil des années antérieures du livre, les quatre dernières surtout, premières du nouveau siècle – et sous ces janviers en remontent ainsi bien d’autres, revenus du siècle précédent. Au début janvier de l’année mauvaise commencée dans la douleur de la disparition de S. et de V., cycle clos d’une année inclémente, infertile & inhospitalière qui déjà s’éloigne à grands pas, j’étais à New York où nous avions décidé d’attendre & d’observer l’arrivée de l’an 2000 – mais qu’ai-je fait de ces journées ? Les pages qui leur correspondent sont restées blanches dans l’agenda. Aucune note – je vérifie dans mon carnet de bord. Tant de journées ainsi vécues du crépuscule de l’aube à celui de la nuit sans laisser d’empreinte. Du mois de janvier l’année suivante, la seconde du livre, il ne reste apparemment que cette note : « Écrirequelque chose qui dans une atmosphère de lumière et de limpidité représenterait le frisson d’effroi d’où le jour est sorti, comme le voulait Nietzsche, n’est-ce pas aussi ce que je tente, sans bien sûr y parvenir jamais, en puisant dans ces pages oubliées, extraites d’un ancien puits obscur, déjà presque tari, dans ces pages à présent ramenées au jour, étalées & commedérouléesdevant moi, la matière de ce texte encore flou, pourtant parti à la recherche d’une lumière ? Si je parviens à le poursuivre assez longtemps, à en venir à bout, l’armature du livre sera en lui contenue, et saisie en miroir. » C’est ce que j’avais écrit le 5 janvier 01. Ai-je avancé depuis dans cette recherche ? Rien n’est moins sûr. Dans l’aéroport de Francfort les 4 & 5 janvier de cette troisième année du livre, celle de la mort d’Yvonne, je me dis qu’à force de reformuler en les distribuant dans des structures giratoires en suspension dont l’orbite elliptique est chaque fois légèrement différente, les éléments de ma vie, les traces écrites qui en ont subsisté, dans lesquelles je puise la matière de ce seul livre depuis trente ans, entreprise déraisonnable & obstinée d’éclaircissement d’un passé auquel vient se greffer le présent de l’écriture, il est inévitable que j’éprouve aujourd’hui le sentiment de me répéter sans fin dansles marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison. C’est toutefois en répondant toujours sans déroger à cet appel que je serai en mesure d’exorciser & purger ma condamnation, de poursuivre ma quête de lumière, d’en renouveler la description.Qui seminant in lacrimis, in exultatione metent. À Old Lyme dans le Connecticut puis sur le port fluvial d’Essex qui font remonter dans ma mémoire Rye Aberdeen Canterbury & Swansea dans mes années anglaises, je reprends peu à peu ces lignes d’autrefois semées dans mes errances, mon invétéré nomadisme, je relis & relie des fragments de Barcelone Mexico Prague & Berlin, d’Asie & d’Afrique blanche. Ce 19 février 2001 les rives du Connecticut me suffisent, le calme d’Essex & d’Old Lyme, la beauté nue & sans parure de la terre gelée dans le froid de Nouvelle-Angleterre, les baleines au loin dans les anses de l’Atlantique, le fuseau de lumière aperçu dans la distance les jours clairs sur le détroit de Long Island, le soleil sur la neige et les granges éparpillées, cette candeur & lenteur de la province américaine me suffisent, épuisent en moi tout désir de voyage : je suis assez loin de l’origine, assez enraciné ailleurs désormais, et depuis vingt-cinq ans, pour ne plus éprouver le besoin de parcourir encore la planète à la recherche de ma langue toujours étrangère. J’ai assez vu la misère & les accidents du monde pour souhaiter encore en connaître de nouveaux avatars.Quando corpus morietur. Chauve-souris à tire-d’aile vers les grands fonds. J’ai cessé de chercher l’ubiquité, j’ai trouvé un ancrage, fût-il provisoire, et suis désormais disposé à devenir sédentaire – car ma demeure est partout, n’importe où. Il me suffit de voir, sentir, brûler ici, d’éprouver & jouirici, en nul ailleurs, puisque seul désormais & en toute saison & à perpétuité me gouverne l’ici. Extrait d’un livre à paraître au printemps 2005 aux Éditions Flammarion.
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