La Revue Littéraire n° 11

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Publié le : mercredi 8 juillet 2015
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EAN13 : 9782756108322
Nombre de pages : 232
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Collectif

Revue littéraire N° 11

 

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© Éditions Léo Scheer, 2005

 

EAN numérique : 978-2-7561-0832-2

 

EAN livre papier : 9782915280654

 

ISSN 1766-9693

 

www.leoscheer.com

FRAGMENTS DU CORAN

 

traduits de l’arabe

par Mohammed Aït Laâmim et Michel Orcel

On ne se justifiera pas de traduire, une fois de plus, tout ou partie du Coran, même si c’est pour de très malheureuses raisons que notre époque est particulièrement favorable à l’exploration du Texte saint de l’islam. Une traduction nouvelle est toujours une tentative de faire émerger, non tant des signifiés souterrains, qu’une forme originelle, qui ne cesse de se dérober. Face aux traductions ou aux lectures « scientifiques » (R. Blachères, C. Luxenberg) ou « modernistes » (J. Berque, Youssef Sediq), nous avons abordé le Coran avec le point de vue de l’islam – et non d’un islam originel, aussi bien fantasmé par les intégristes que par les traducteurs en quête d’étymons provocants, mais de l’islam que partage la communauté des croyants. En d’autres termes, nous avons accepté la charge de l’histoire, de l’interprétation, de l’exégèse.

Ce tout premier choix – petit échantillon d’un plus vaste travail en cours – est le résultat d’un accord entre l’éditeur et nous-mêmes. Un second choix paraîtra en juin dans la revue Po & sie (Belin).

 

Mohammed Aït Laâmim et Michel Orcel

2. La Génisse1

 

(…)

 

Le Prophète a eu foi dans ce qui est descendu vers lui de son Seigneur – et les fidèles ont fait de même. Tous, ils ont cru en Dieu, dans Ses Anges, Ses Écritures et Ses Messagers.

Nul d’entre nous, les croyants, ne fait de distinction entre les Prophètes. Ils ont tous dit : « Nous avons entendu, et obéi. »

Pardon, notre Seigneur ! C’est Toi le Devenir de tous les hommes.

Dieu n’impose à l’âme humaine que ce qu’elle est capable de porter. Le bien que l’homme s’est acquis, le mal qu’il a cherché, tout cela lui reviendra.

Ô Seigneur ! Ne nous gourmande pas pour ce que nous omettons de faire, ou pour nos erreurs ! Ô Seigneur ! Ne nous impose pas un faix semblable au fardeau de ceux qui nous ont précédés ! Ô Seigneur ! Ne nous impose pas un fardeau que nous ne pourrions porter ! Oublie nos fautes ! Pardonne-nous ! Fais-nous miséricorde !

Toi, notre Maître, donne-nous de vaincre sur le peuple des incrédules !

6. Les Troupeaux2

 

(Dieu) seul possède les clés de l’Invisible : Il est seul à les connaître. Il connaît ce qui vit dans l’enveloppe de la terre3 et au fond des eaux. Pas de feuille qui ne tombe sans qu’Il le sache. Pas de graine dans les ténèbres de la terre, rien de sec ou de vert, qui ne soit dans le Livre lumineux.

C’est Lui qui vous entraîne dans la mort de la nuit. Il sait ce que vous avez accompli durant le jour. Plus tard Il vous ressuscitera pour que votre destin s’accomplisse. Et puis vous retournerez à Lui, et Il vous dévoilera ce que vous avez fait.

 

(…)

 

Lors Abraham dit à son père Azar : « Tu prends donc des idoles pour divinités ? Je te vois, toi et ta communauté, dans un égarement manifeste. »

C’est ainsi que Nous lui dévoilâmes tout le royaume du ciel et de la terre, pour qu’il soit au nombre de ceux qui croient sans faillir.

Lorsque la nuit l’enveloppa, Abraham vit un astre et dit : « Voici mon Seigneur ! » Et quand l’astre disparut, il dit : « Je n’aime pas les choses qui disparaissent. »

Lorsqu’il vit la lune apparaître dans son éclat, il dit : « Voici mon Seigneur ! » Et quand elle disparut, il dit : « En vérité, si mon Seigneur ne me guide pas, je compterai parmi les égarés ! »

Lorsqu’il vit le soleil paraître dans son éclat, il dit : « Voici mon Seigneur ! Il est le plus grand ! » Et quand le soleil disparut, il dit : « Ô peuple ! je suis innocent du crime de vos adorations. Je tourne mon visage, en vrai croyant, vers Celui qui le premier créa le ciel et la terre. Je ne suis pas au nombre des idolâtres. »

 

24. La Lumière4

 

Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est à la semblance d’une niche où se trouve une lampe ; cette lampe est dedans un cristal ; le cristal est comme un astre étincelant que nourrit un arbre béni : un olivier qui n’est ni du Couchant ni du Levant, et dont l’huile pourrait même éclairer sans que nul feu la touche. Lumière sur lumière. Dieu guide vers Sa lumière ceux qu’Il veut. Et Dieu propose aux hommes des images5. Dieu est savant de toute chose.

55. Le Miséricordieux

 

Le Miséricordieux !

Il a fait descendre avec clarté le Coran.

Il a créé l’homme.

Il lui a enseigné le Langage.

C’est Lui qui fait rouler le soleil et la lune avec exactitude.

Les plantes et les arbres se prosternent devant Lui.

Il a élevé le ciel et posé la Balance :

Ne fraudez pas sur les poids,

Et soyez droits dans la pesée ;

Ne faussez pas la balance.

La terre, Il l’a offerte aux hommes.

On y trouve des fruits et des palmiers dont les dattes sortent de leurs enveloppes.

Les grains de blé dans leurs épis, tantôt verts, tantôt blonds.

Hommes et djinns6, quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Il a créé l’homme d’argile comme une poterie,

Il a créé les djinns des flammèches du feu.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Il est le Seigneur des deux Orients

Et le Seigneur des deux Couchants.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Il a laissé couler les mers, mais sans qu’elles se mêlent :

Entre les deux se trouve un isthme.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

De ces deux mers naissent les perles et le corail.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

À Lui sont les vaisseaux qui courent sur la mer comme des montagnes.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Tout ce qui est sur la terre passe et s’efface, mais la Face de ton Seigneur est éternelle,

Pleine de puissance et magnanime.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Toutes les créatures du ciel et de la terre Le supplient,

Et Dieu ne cesse pas un instant d’œuvrer7.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Mais Nous allons à présent Nous occuper de vous,

Vous les pesants, hommes et djinns !

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Ô peuple des djinns, peuple des hommes, si vous pouvez voler comme des flèches à travers la terre et la voûte du ciel, faites-le donc !

Mais vous ne le pourrez jamais qu’avec l’aide d’une puissance divine.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

On vous lancera des fleuves de feu et de cuivre en fusion,

Et vous ne pourrez y échapper !

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Quand le ciel se fendra en deux, il sera comme une rose souillée d’huile noire !

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Ce jour-là, on ne demandera plus le compte de leurs péchés aux hommes et aux djinns.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

On connaîtra les coupables aux signes de leur visage ; on les saisira par la mèche de leur front et par les pieds.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Voici la Géhenne dont les coupables nient l’existence :

Ils ne cesseront de tourner entre l’Enfer et l’eau bouillante comme métal fondu.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Mais pour qui éprouvait la crainte révérentielle de son Seigneur, il y aura deux jardins.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Deux jardins aux frondaisons ombreuses ;

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Deux jardins où jaillissent deux sources ;

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Où se trouvent deux sortes de chaque fruit.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Les fidèles seront accoudés sur des divans dont la bourre est tissée d’or, et ils pourront saisir de la main les fruits des deux jardins.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Il y aura là des jeunes filles aux regards pudiques, qui n’ont jamais fait l’amour avec des hommes ou des djinns.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Des jeunes filles belles comme des rubis et lisses comme des rameaux de perles.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Le bien peut-il avoir une autre récompense que le bien ?

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Au-dessous se trouvent deux autres jardins ;

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Deux jardins aux ombrages obscurs ;

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Où deux sources jaillissent avec force.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Il y a là des fruits, des palmiers, des grenadiers ;

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Des jeunes filles belles et vertueuses ;

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Aux yeux noirs bordés de longs cils, qui vivent sous des tentes ;

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Et qui n’ont jamais fait l’amour avec des hommes ou des djinns.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Les hommes seront accoudés sur des coussins verts et des tapis ornés.

Quel bienfait de votre Seigneur direz-vous illusoire ?

 

Béni soit le nom de ton Seigneur

Qui est puissance et générosité.

 

86. Celui qui vient le soir

 

Par le ciel et par Celui qui vient le soir !

Mais comment saurais-tu ce qu’est Celui qui vient le soir ?

C’est une étoile qui brille et perce8 !

Près de chaque âme se tient un Protecteur.

Que l’homme considère donc de quoi il fut créé :

Il fut créé d’une goutte d’eau jaillissante,

Jaillie d’entre les reins de l’homme et le sein de la femme.

Oui, à coup sûr, Dieu peut ressusciter les hommes.

Le Jour où les secrets seront manifestés,

Pour l’homme, alors, plus de secours, de force aucune !

Par le ciel, par le retour des nuages chargés de pluie !

Par la terre qui se craquelle !

Certes, cette parole est vérité,

Elle n’est point chose frivole !

Certes, les infidèles usent de ruses,

Mais Je sais Moi aussi l’usage de la ruse…

Laisse-leur donc un sursis, laisse-leur donc un bref délai.

101. La Retentissante

 

La Retentissante !

Qu’est-ce que la Retentissante ?

Comment saisiras-tu donc ce qu’est la Retentissante ?

 

Ce jour où les humains seront comme des papillons dispersés,

Où les montagnes seront des flocons de laine qu’on carde,

Celui dont les balances sont pesantes

Vivra dans une vie paisible,

Celui dont les balances sont légères,

Sa direction sera l’abîme.

 

Et comment saisiras-tu ce qu’est l’abîme ?

Un feu dévorant.

 

113. Le Crépuscule du matin9

 

Dis : Je retourne au Seigneur du crépuscule du matin

Contre le mal de ce qu’Il a créé,

Contre le mal du Ténébreux quand il accable,

Contre le mal de celles qui soufflent sur les nœuds,

Contre le mal du jaloux quand il jalouse.

114. Les Hommes

 

Dis : Je me réfugie près du Seigneur des hommes,

Le Souverain des hommes,

Le Dieu des hommes,

Contre le malheur de celui qui chuchote mais s’enfuit au nom de Dieu,

Celui qui murmure dans le cœur des hommes,

Et tous ceux qui chuchotent parmi les djinns et les

hommes.


1 Du verset 285 jusqu’au verset final.

2 Versets 59-60 et 74 à 79.

3 La terre est comprise, dans le Coran, avec son enveloppe atmosphérique. C’est pourquoi l’on ne trouve jamais dans le Texte saint « sur » la terre, mais toujours « dans » la terre, même s’il s’agit de la surface.

4 Il s’agit d’un verset unique (no 35). La beauté et la profondeur mystique de ce verset, dit « de la Lumière », du nom même de la sourate d’où il est extrait, dérivent en partie de l’impossibilité pour le récepteur de se représenter logiquement l’image qu’il énonce.

5 Le mot est naturellement à prendre au sens de « paraboles ».

6 Le verset use d’un duel sans préciser de qui il s’agit. L’exégèse traditionnelle s’accorde pour dire qu’il s’agit des hommes et des djinns. D’où notre précision. (R. Blachères, quant à lui, interprète ce duel comme une simple forme emphatique.)

7 Ce verset est une des sources coraniques de la conception occasionnaliste du temps dans l’islam traditionnel.

8 C’est-à-dire – selon de nombreux commentateurs – qui perce les démons.

9 Grâce à l’étymologie latine de « crépuscule », nous croyons pouvoir proposer pour la première fois une traduction qui exprime exactement le terme « Falaq », lequel signifie le moment où s’entrouvre, se fissure, le jour.

Paul Gilles

 

L’ENCOMBRANT

Tu non ricordi la casa di questa mia sera. Ed io non so chi va e chi resta.

Montale

 

Soudain, je me rends compte qu’il fait encore nuit. Soudain, parce que c’est très brusque, un réveil, lorsqu’on croyait que la nuit devait laisser la place à la mort. Tous les agonisants qui gardent en eux la moindre parcelle de conscience, raidis, en sueur, soumis dans leur chair aux appareils de survie, attendent l’infirmière du soir, celle qui vient peut-être les libérer, leur permettre d’en finir. La mort comme un dernier orgasme, hein ? Quoi ? Il fait encore nuit, mais je sais que le même jour des habitudes de la vie rôdent autour de mon lit. Alors, où est-elle, l’infirmière, cette salope ? Il y a eu beaucoup de salopes dans ma vie, moins que je ne l’aurais voulu d’ailleurs, mais pas d’infirmière. Je suis sans doute trop incurable pour mourir comme ça. L’alcool fait survivre les types dans mon genre, qui n’ont jamais compris pourquoi ils devraient vivre comme les autres.

Encore un autre jour ? Il va falloir que je bouge, que je me rase, peut-être même sans me regarder dans la glace. J’ai brisé toutes les glaces de ma vie, comme un vampire. Et alors ? Ce n’est pas contraire à la loi, tout de même ! On entend hurler, parfois, « Quoi, ma gueule, qu’est-ce qu’elle a, ma gueule ? » La réponse est simple : c’est la tienne, mon gars ! La mienne aussi, ce sont les autres qui s’en chargent, et ce n’est jamais très drôle. Là, soudain, alors que la nuit s’enfuit avec le fantasme des infirmières, alors que le jour, ou plutôt un autre jour, s’introduit comme un voleur dans ma tête pour voir s’il reste encore quelque chose à prendre, je pense à ce titre que j’ai vu, il n’y a pas longtemps, et qui a attiré mon regard, chez un libraire : Où habite l’oubli. Ce n’est pas une question, ce que dit Louis Parrot sur le cimetière où se trouvent les restes de Federico Garcia Lorca. Il n’y a aucune interrogation dans ce titre d’un livre que je ne lirai sans doute jamais. J’aurais préféré que cet ami des poètes me pose une question, à laquelle j’aurais été bien incapable de répondre. Et pourtant, je sais qu’il n’y a plus de place pour moi, au cimetière du Montparnasse. Mes parents, que j’aimais tant, m’ont mis au monde sans savoir que je devrais aller pourrir ailleurs, loin d’eux, lorsque la comédie serait finie. Mais il est vrai qu’ils croyaient à l’éternité et ils attendent, peut-être à Montparnasse, que je les rejoigne enfin, à jamais. Parrot, où es-tu enterré ? Je voudrais bien tout de même déposer un bouquet de fleurs sur ta tombe, si j’ai encore le temps de faire quelque chose d’utile, avant la prochaine nuit.

Agir, mais aussi et surtout rêver, comme Lorca, qui était un homme d’action ? La poésie, c’est le réel absolu. Il faut être capable, c’est-à-dire en état, d’écarter les broussailles, les ronces quotidiennes, et d’aller à l’aventure, dans les rues, au travers des places et des jardins, dans le moindre bistrot. C’est ce que je me répétais une fois de plus en Italie, où je suis retourné, il y a quelques jours, afin de régler des affaires. À présent que j’ai dû quitter ce pays où j’ai été trop heureux, j’y reviens avec un sentiment de remords, comme si j’avais trahi le bonheur, cette réalité de soi qu’on refuse le plus souvent de voir, de vivre, de créer. Bien évidemment, du haut de sa statue, Bossuet marmonne : « Le plus grand dérèglement de l’esprit est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient. » Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est une leçon de résignation ? « Tout est noir, il n’y a plus d’espoir. » Le brave Bénigne était encore plus déréglé que moi, puisqu’il croyait en Dieu, ce qui est très utile pour nous, vu que ses œuvres, sur papier bible ou non, sont un des meilleurs somnifères qui soient.

C’était la fin de l’été. Du côté de la via Nomentana, les plus généreux rayons de soleil de la saison caressaient pour quelques heures encore les tuiles et les murs, les pins et les parterres où l’herbe commençait à jaunir un peu, changeant son vert en un sépia un peu pâle. Je suivais le même chemin qu’autrefois, passais devant l’église de Sant’Agnese, contournais le vieux cimetière pour me retrouver enfin dans le Quartiere Africano. On l’avait baptisé ainsi parce qu’il avait été créé au temps de la colonisation fasciste. À mon arrivée à Rome, j’avais trouvé un appartement dans un grand immeuble gris et verdâtre, viale Eritrea. Je n’y ai jamais vu le moindre sujet d’Haïlé Sélassié. Et aujourd’hui, les « extra-communautaires », comme disent les journalistes, n’ont pas les moyens de se loger dans ce grand dortoir plutôt poussiéreux et morne, malgré les rires et les cris des enfants, qui se moquent des voitures et jouent au ballon sur la chaussée. Revenir sur les lieux où on a été heureux, c’est peut-être ce qu’il y a de pire. D’autant plus que c’est déjà une banalité de le penser, et surtout de l’exprimer, de dire à un autre : « Tu vois, là, j’ai été heureux… »

On est toujours trop heureux pour les autres, comme si les rares instants de bonheur vécus étaient des crimes, des effets d’insolence à la face de ceux qui ne savent peut-être même pas qu’ils ont pu être, sont ou seront un jour heureux, c’est-à-dire seulement un peu moins fatigués de vivre. Et Sant’Agnese, martyrisée à quatorze ans à peine, n’en savait rien, la pauvre enfant ! À Rome, je suis retourné boire un verre dans ce restaurant très chic où Pier Paolo Pasolini avait accepté de me donner rendez-vous. Il avait beaucoup ri lorsque je lui avais raconté mon aventure avec Dora, la pieuse naturiste. Quand j’ai appris, beaucoup plus tard, dans quelles conditions il était mort, je me suis mis à pleurer bêtement. L’amitié, la vraie, c’est l’enfance du cœur. Elle dure toute une vie. Ma vie est jonchée, avec Pasolini, d’autres morts, celles de mes amis les plus chers, qui ont décidé de s’en aller, comme si je n’existais pas pour eux, sans un mot, sans rien. Et je me retrouve entre Rome et Paris, sans savoir pourquoi.

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